Les années d’Angleterre de Norbert Gstrein

LesAnneesDAngleterreNorbertGstreinJ’ai trouvé ce roman poisseux (au sens propre comme au sens figuré). Une psychiatre autrichienne se retrouve à Londres dans une exposition organisée par l’Institut autrichien où elle tombe sur une photo de Hirschfelder, un écrivain autrichien très secret, qui a émigré en Angleterre juste avant la Seconde Guerre mondiale. Le nom de cet auteur ne dit pratiquement plus rien à personne. Ce n’est pas son cas car le monsieur a été le sujet des recherches de son ex-mari, Max, dont elle est séparée depuis cinq ans (une des causes pourrait en être la communication écrite par Max sur l’auteur). A cette exposition, il y a aussi la troisième et dernière femme de l’auteur, Margaret. Elle la convie chez elle où elle lui parle de son mari défunt, de leur vie mais aussi du passé de l’écrivain.

En effet, en 1940, lorsque l’on craignait l’arrivée des Allemand en Angleterre, Hirschfelder a été emprisonné dans un camp sur l’île de Man. Son émigration était le fait de son père (non juif et influent) qui voulait le protéger et se protéger aussi (pensez-donc, il n’assumait pas d’avoir fait un enfant avec une femme de confession juive). De plus, sa mère et son beau-père venait de se suicider aux regards des évènements qui se passaient dans le pays. Son père, donc, l’avait envoyé dans la famille de sa secrétaire-maîtresse, la famille d’un juge où il devait faire différents travaux et apprendre l’allemand aux enfants. Là dessus, il tombe amoureux de la bonne Clara, la femme (un brin psychopathe et parano) le prend en grippe et en souffre douleur, il se prend d’affection pour la grand-mère, il laisse le juge indifférent. Tout cela aurait pu bien se passer mais tout le monde prend peur : Clara fuit, la mère ne le soutient pas quand la police vient pour l’emmener. Et donc le voilà dans un camp sur l’île de Man. Un camp que les Anglais trouvaient un peu trop bien pour leurs prisonniers puisque quand Londres était sous les bombes, l’île restait épargnée. Il rencontre là-bas des compatriotes qui sont bien sûr différents de lui et se rapproche de deux hommes le Blafard et le Balafré (deux amis qui ont une histoire commune) et d’un troisième Harasser qui se prétend de la même région que notre écrivain. Ce dernier a aussi une histoire compliquée puisque ses parents l’ont envoyé en Angleterre après qu’il soit tombé amoureux d’une jeune fille juive qui se cachait, avec son père, dans l’hôtel de la famille (où ils ont été arrêtés si on simplifie).

Sur son lit de mort, Hirschfelder confie à sa femme avoir tué un homme, Harasser. Elle, elle ne sait pas qui c’est au moment où il lui en parle. C’est la psychiatre autrichienne qui va découvrir tout cela après enquête. En fait, non, elle va imaginer tout cela après enquête et rencontre des deux autres femmes. On va alterner présent (et donc enquête et rencontre) et passé (récit à la deuxième personne du singulier, inventé par la psychiatre suivant ce qu’elle croit savoir). Ce qu’elle va découvrir, c’est que tout le passé de l’homme est différent de ce qu’elle croyait mais aussi que l’identité de cet homme est multiple puisque chaque personne qui l’a rencontré le décrit de manière différente et surtout contradictoire. J’ai lu que c’est un roman sur l’identité mais personnellement je crois que c’est plutôt un roman sur l’absence d’identité. L’homme est changeant, multiple, incohérent, menteur et finalement, ce que je retiens est que l’identité est faite par l’homme qui la possède et non par son entourage.

Pourquoi ai je trouvé ce roman poisseux ? Tout simplement parce qu’il n’y a rien qui illumine le roman. On reste aux niveaux de petites mesquineries, de trajectoires de vie qui n’ont rien apporté à personne. Rien n’élève le débat ; cela donne l’impression d’être englué dans une histoire d’usurpation d’identité, de mensonge (mais aussi d’insatisfaction pour la psychiatre) et de ne pas pouvoir en sortir. J’ai lu le livre en entier avec intérêt mais à chaque fois que j’ai fermé le livre, je ne me suis pas sentie bien et je n’avais aucune envie de le reprendre.

Références

Les années d’Angleterre de Norbert GSTREIN – roman traduit de l’allemand par Bernard Lortholary (Du monde entier / Gallimard, 2002)

Plan D de Simon Urban

PlanDSimonUrbanCela fait longtemps que je n’ai pas écrit ici. Je pourrais vous donner plein de raisons : j’ai fait des folies au salon du livre la semaine dernière (c’était génial comme d’habitude surtout pour la découverte des petits éditeurs mais du coup, mes pieds étaient fatigués et mon cerveau aussi), je travaille (en tout cas j’essaye), j’étudie mon allemand (cela me plaît moins depuis que mon cours s’est transformé en cours de bien-pensance), je suis bloquée dans le RER (enfin sur le quai parce que souvent il me lâche avant destination mais la bonne nouvelle est que j’ai battu mon record : 2h40 pour aller au boulot et donc impossible de lire tellement j’étais stressée). Tout cela est vrai mais en fait, j’étais plongée dans ce gros roman excellentissime mais gros et donc long à lire.

Plan D est un peu une uchronie, avec un fond criminel, d’espionnage avec de l’argent et du sexe (voire de l’amour). On est en 2011. Le mur de Berlin n’est pas tombé. Il y a donc toujours deux Allemagne et deux Berlin : une Allemagne de l’Ouest prospère mais dépendant énergétiquement et une Allemagne de l’Est moribonde qui a subit la Réanimation il y a 20 ans, dont principal soucis n’est pas l’énergie mais l’afflux d’argent. En effet, dans quelques jours doivent commencer les négociations qui permettront au gaz russe de passer par le territoire est-allemand pour rejoindre le territoire ouest-allemand. Cela amènera un droit de passage bienvenu à l’Allemagne de l’Est. Le problème est que l’Allemagne de l’Ouest ne négociera qu’avec une Allemagne de l’Est démocratique. Or, on vient de trouver pendu à un pipeline, dans une zone interdite, un vieillard de 80 ans. Il semble avoir été tué selon les anciennes méthodes de la Stasi et après enquête, il s’avère que c’est une éminence grise de la Réanimation et qui a mis le chef actuel du pays au pouvoir. C’était aussi un formidable visionnaire qui avait envisagé tous les évènements qui sont en train de se passer. Devant la gravité de la situation, les deux Allemagne, en fait un enquêteur de chaque pays, vont collaborer pour que les négociations tant attendue est quand même lieu.

Il y a du rebondissement, des fausses pistes, des mensonges, des trahisons à tous les étages. J’ai eu du mal à suivre à certain moment ; je me demandais de quel côté était tel personnage, s’il était un méchant, s’il était impliqué (il faudrait que je lise plus de romans d’espionnage à mon avis pour que mon esprit devienne agile sur ces questions). Au final, j’étais tellement prise à savoir qui était qui que j’ai du relire plusieurs fois le dénouement pour comprendre. Je sais qui c’est maintenant mais je n’ai pas compris comment l’enquêteur de l’Allemagne de l’Est a réussi à s’enfuir (si quelqu’un peut me dire comment, ce serait gentil). J’ai remarqué qu’à la fin il y a beaucoup d’éléments qui manquent ou qui ne sont pas exploités. Par exemple, la trahison de l’ancien chef de l’enquêteur d’Allemagne de l’Est nous est dite mais qu’est-ce qu’on en fait après ? On pense juste que sa vie sera toujours aussi pourrie et qu’il ne passera jamais à l’Ouest comme il le désire. Il y a d’autres éléments qui manquent sur cet ancien chef (par exemple où est-il maintenant ?) : soit l’auteur prépare une suite soit il a regardé son fichier Word et a vu qu’il était déjà trop long et a donc décidé d’abréger (je précise qu’il écrit des nouvelles d’habitude ; c’est son premier roman et il attaque avec un truc de 570 pages). À part ces problèmes à la fin, l’enquête et l’action sont vraiment très bien.

Cependant, les deux points que j’ai le plus aimé dans le roman, ce sont les personnages et la reconstitution Allemagne de l’Est / Allemagne de l’Ouest.

Il y a deux personnages principaux : l’enquêteur de l’Allemagne de l’Est et l’enquêteur de l’Allemagne de l’Ouest mais tout est vu du point de vue du premier. Celui-ci a 56 ans, s’est fait largué par l’amour de sa vie il y a un an, a subi une procédure disciplinaire il y a un an suite à la recherche de documents dans les locaux de la Stasi (il voulait comprendre pourquoi et comment son ancien chef venait de disparaître). Il est extrêmement sarcastique, ironique au niveau du régime. En fait il porte un regard non formaté sur celui-ci, Tout cela fait qu’il n’est pas au mieux de sa forme. C’est encore plus souligné si on le compare à l’Allemand de l’Ouest qui avec ses trois ans de plus arrive avec un physique de rêve, un sourire blanc, des pantalons à la dernière mode (même les sous-vêtements sont différents), une bagnole que même un ministre de l’Allemagne de l’Est ne se paierait pas. J’ai beaucoup aimé donc le côté tourmenté de l’inspecteur de l’Allemagne de l’Est, particulièrement ses états d’âme sur le régime et son obsession pour son ancienne copine, qu’il ne veut pas considérer comme ancienne (elle ne semble pas s’y opposer). Par contre, j’ai été gêné par la manière dont l’auteur introduit les passages concernant les états d’âme de son héros (même tous les moments en rapport avec sa vie personnelle). Cela m’a semblé comme des cheveux qui tombent dans la soupe : cela brisait à chaque fois le rythme du récit et souvent n’avait pas de rapport alors que c’était de très longs passages. Parfois, il y avait des moments de vulgarité non nécessaire (à moins que les hommes pensent comme cela).

L’opposition des deux héros fait partie intégrante de la description de l’opposition Allemagne de l’Est / Allemagne de l’Ouest. La première est décrite comme un pays moribond où l’idéologie socialiste n’a plus trop sa place, un pays prêt à livrer son âme à l’Ouest capitaliste mais surtout comme un pays menteur et corrompu, ne souhaitant pas le bonheur de ses citoyens (plutôt garder comme des prisonniers). L’Allemagne de l’Ouest n’est pas épargnée car elle est présentée comme un pays corrompu par le capitalisme, un pays tout aussi menteur mais dont on donne aux citoyens l’impression d’être heureux en les endormant avec des beaux pantalons et de belles brosses à dents. L’arrivée des envoyés de l’Ouest contribue à déciller notre inspecteur de l’Est sur ce que ce que le pays où il espère aller un jour est vraiment : tout ce qu’ils ont est beau mais semble vain, juste plus enrobée. Ici, il faut souligner le travail du traducteur qui a mis énormément de notes explicatives car il y a de nombreuses références historiques, qui auraient pu échapper aux lecteurs français. Cela m’a donné envie de fouiller un peu plus bien évidemment sur des évènements que je ne connaissais pas.

Comme je le disais au début, j’ai beaucoup aimé malgré tous les petits défauts (je les excuse parce que c’est un premier roman et qu’il est très réussi).

 Références

Plan D de Simon URBAN – traduit de l’allemand par Brice Germain (Stock / La cosmopolite noire, 2013)

Matière noire de Dror Burstein

MatiereNoireDrorBursteinL’histoire est simple à décrire même si elle n’est pas simple à vivre et à lire. Un fils, Ouri, va voir son père Amos pour qu’il lui explique pour sa sœur de 10 ans son ainée s’est suicidée, à l’âge de cinquante ans, il y un an. Le livre commence ainsi par un rapport de force entre les deux hommes. En fait, Ouri s’interroge sur son père, sur sa relation avec lui, sur le passé, plutôt qu’il ne l’interroge sur le suicide de sa sœur. La sœur, Dorit, reste une présence dont on ne parle pas. Le père, lui, ne se rend pas compte des interrogations de son fils, ou les évite, en divaguant. Cette partie du livre fait 70 pages et on comprend dès le début qu’on n’a pas affaire à une famille comme les autres.

Il s’agit plutôt de quatre individualités rassemblés par un même nom mais aussi par une manière de penser, un manière d’écrire, de rêver, de philosopher. En cela, Dorit était la plus exceptionnelle car dès le plus jeune âge, elle sortait d’elle des pensées et des questionnements d’adulte. Ses poèmes, par leur brièveté (un ou deux vers), étaient (sont ?) transcendants de justesse car il dévoile tout un monde d’images de beauté, comme de souffrances, une attention portée à la nature extraordinaire. Ouri a choisi le métier d’avocat mais c’est une vocation ratée. Il découvre sur le tard son admiration pour les textes hébraïques d’il y a 1000 ans. Le père s’est réfugié dans la religion ; avant il était professeur. Seule la mère, Rita, d’origine anglaise et professeur d’anglais en Israël, semble moins dans ce caractère, plus ancrée dans la vie réelle. Pourtant, son amour pour ses enfants est aussi très particulier (en tout cas par rapport à ce que je connais, c’est-à-dire mes parents) : elle semble ne pas montrer son amour comme si pour ses enfants, c’était évident mais elle reste sur la réserve par rapport à ses enfants qui semblent distant. Une autre chose que je n’ai pas compris, c’est si Rita et Amos étaient séparés, divorcés ? ou quelque chose comme cela. J’ai du mal à m’imaginer leurs vies de couple, de parents. Les seuls personnes de cette famille qui semblent vraiment proche, c’est Ouri et Dorit. Ce n’est pas une proximité de confidence, d’entraide mais plutôt une complicité en terme de manière de penser, de se comprendre.

La suite du roman fait un retour en arrière, un an auparavant avec des flashbacks. L’auteur fait des parties où seul certains personnages parlent (je n’ose écrire se parlent) par exemple Rita, Dorit, Amos puis Ouri et Rita, Rita, Amos et Ouri (encore). Dorit n’interviendra qu’à la fin pour donner sa version (cette partie est rédigée d’un point de vue extérieure). il faut voir qu’un an auparavant Ouri attendait une greffe de rein, que ses parents lui ont caché pendant deux mois la mort de sa sœur comme ils ont caché à sa sœur la maladie de son frère pendant cinq ans (il ne lui a pas dit non plus).

Pour moi, c’est un livre très beau, très poétique. On se laisse embarquer par l’univers des personnages, même si ce n’est pas le nôtre. C’est un peu comme si on se servait de leur univers pour nous laisser entraîner par nos pensées, par notre imaginaire (je ne suis pas sûre d’avoir bien compris l’histoire du coup…) C’est un livre qui met dans un certain état de pensée, qui influence l’humeur la manière de voir les choses pendant qu’on le lit. On revient vers le livre plus pour cela que pour l’histoire. Cependant, ce livre restera pour moi une expérience de lecture étrange car je n’ai pas réussi à comprendre ce qui unissait ses quatre personnages (ou en tout cas Amos, Ouri et Dorit). On arrive au mauvais moment car Dorit est encore là, parmi eux, et aucun n’a réussi à faire avec son absence. C’est comme cela que je me suis expliquée cette drôle de famille : ils n’ont pas encore réussi à construire de nouveaux liens familiaux.

Un extrait

Elle a ramassé ses cheveux sur sa nuque et les a secoués, les gouttes m’ont éclaboussé, elle m’a regardé et a dit que le lien entre frère et sœur était à ses yeux le plus beau, car il contenait le meilleur de ce qui liait un homme et une femme, sans tout le mal qui découlait de la passion et des déceptions, quand il n’assouvissait pas les désirs de chacun et la volonté de transformer l’autre en instrument de sa passion, ou de sa détresse, [...]

Références

Matière noire de Dror BURSTEIN – roman traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech (Actes Sud, 2014)

Des hommes de tête de Birkefeld et Hachmeister

DesDommesDeTeteBirkefeldHachmeisterJ’ai piqué ce livre samedi à la bibliothèque et j’ai dévoré ses 400 pages en quatre jours, quitte à lire le soir dans les transports (même avec des gens qui crient dans mes oreilles fragiles), quitte à lâcher ma fourchette le midi et à remercier le dieu du sport qui ne m’a jamais pris dans ses filets mais qui a capturé mon chef pour l’emmener deux fois à la piscine en ce début de semaine et qui m’a permis de passer ma pause tranquille.

On est en Allemagne en 1926, dans le milieu des courses moto. Le sport automobile est pour moi, dans mes préoccupations, l’absolue contraire de la lecture : cela n’occupe aucune case de mon cerveau. Vous pouvez donc lire ce livre si vous êtes dans le même cas que moi. Si vous voulez lire un billet d’une fan de choses à deux roues, je vous conseille le billet d’Argali.

On suit deux personnages : Arno Lamprecht et Falk von Dronte. Tous les deux sont munichois d’origine et cherche à oublier ce qu’il s’est passé pour eux en 1923.

Arno Lamprecht est un ex-soldat de la Première Guerre mondiale qui est revenu choqué de cette expérience, détruit psychologiquement en fait. Il a du mal à vivre de la passion qu’il s’est trouvé à la guerre, la motocyclette. Il noie sa vie dans l’alcool, le jeu et les magouilles. Pour pouvoir payer le loyer, et ainsi rassurer sa femme Véra, il est obligé d’aider Eckhard Bammel, malfrat et magouilleur, profiteur durant l’inflation. Par exemple, il va hors des frontières pour ramener des produits ou de l’argent. Il rentre un jour d’une de ses virées, après avoir bu tout de même ,s’allonge, se réveille et découvre que sa femme est morte assassinée et décapitée. Il est bien sûr accusé mais sera innocenté par un alibi qui lui sera donné par Bammel car lui ne se rappelle de rien et que Bammel ne veut pas qu’il parle de ses trafics. Trois ans après, Arno est toujours aussi malheureux car il ne se remet tout simplement pas du décès de sa femme. Cette année va cependant changer se vie puisqu’il va participer au championnat d’Allemagne, sur une moto belge Sarolea.

Il va y affronter son ennemi depuis toujours, en fait depuis le début des années 20, Falk von Dronte. Ce type est un aristocrate pur jus (je me le suis imaginée comme le stéréotype de l’Allemand aryen), qui croit aux idées d’honneur, de patrie, de la suprématie de la nation … Son grand regret est de ne pas avoir pu s’engager dans l’armée. Un homme va en profiter, un colonel qui va lui proposer d’agir pour la nation après la trahison des « traitres de Novembre. Ainsi en 1923, il va lui faire assassiner un homme, avec des complices. Ils vont l’enterrer dans un endroit désert. En 1926, cette affaire resurgit car une dénonciation vient de permettre de retrouver le corps mais il lui manque la tête. Le colonel s’inquiète, d’autant qu’il veut se lancer en politique. Il demande donc à von Dronte de régler le problème mais lui a changé de vie, d’opinion sous l’influence de sa nouvelle amie Théa.

À tout cela se combine une série de meurtres, tous ayant lieu autour des circuits des compétitions.  Ces meurtres sont barbares puisque le coupable repart avec la tête.

Je vous prie déjà d’admirer le titre qui est absolument très délicat et bien trouvé par le traducteur (on sent l’humour de l’homme…) J’ai préféré Arno à Falk (les chapitres alternent entre les personnages parce que comme ils sont ennemis, ils ne se parlent pas sauf à la fin où ils vont s’entraider car ils vont comprendre que leurs affaires ont des similarités ? des têtes coupées ?) Falk est trop lisse, trop crédule. Il ne semble pas avoir de personnalité et suit d’abord le colonel, puis Théa aveuglément qui eux ont leurs idées. Il ne semble pas se les approprier. Il semble encore en construction. Arno lui est un homme fait, qui pense juste, peut être en opposition de phase par rapport au reste de la société (merci à mon chef pour ce type d’expression) mais ses idées sont les siennes et sont réfléchies. Il décide de sa vie, en assume les conséquences, défend les causes qu’il croit juste. En plus, j’aime les personnages tourmentés, moins lisses. Il avait tout pour me plaire. J’attendais les chapitres sur lui avec grande impatience.

La deuxième chose qui m’a intéressée, c’est le contexte historique : la montée du nazisme, les mouvements ouvriers, communistes mais aussi la mise en relief de l’importance politique du sport. Il est bien rendu dans le roman que la motorisation est vue comme le principal instrument de la reconstruction de l’Allemagne mais aussi que la moto qui doit gagner le championnat d’Allemagne doit être allemande et avoir un pilote allemand. Le vainqueur doit en plus avoir fait cela pour la Nation et sa fierté d’y appartenir. Le sport est donc vu plus comme un instrument politique qu’un dépassement humain.

Après, il y a des passages où je me demande si les auteurs n’ont pas lu l’histoire a posteriori. Par exemple, quand ils font dire à Arno que ceux qui ont fait la guerre la referont dès qu’ils pourront car ils en ont tout simplement profité. Il y aussi un manque de développement sur le personnage de Théa car elle est décrite avec un caractère fort, essayant toutes les nouveautés mais elle nous est plus souvent présentée comme la fille qui fait la bise au vainqueur, un peu futile.

Ces défauts sont mineurs par rapport à la qualité du livre, qui est vraiment très divertissant tout en étant instructif. En plus il est très bien traduit !

Références

Des hommes de tête de Richard BIRKEFELD et Göran HACHMEISTER – traduit de l’allemand par Georges Sturm (Éditions du Masque, 2013)

Plein hiver de Hélène Gaudy

PleinHiverHeleneGaudyJ’ai lu ce livre à la suite d’un avis du libraire de la librairie Ptyx. Rien qu’à lire la quatrième de couverture, j’avais deviné comment cela allait se finir (mais je ne vous raconterai pas). Le roman raconte l’histoire d’un jeune homme de dix-huit ans qui revient dans sa petite ville du nord des États-Unis, Lisbon, après avoir mystérieusement disparu il y a quatre ans. Bien sûr, cette disparition avait secoué la petite communauté (toute la ville avait été quadrillée, les gens interrogés, certains soupçonnés). Sa réapparition miraculeuse va avoir la même résonance : le nouvel ordre créé suite à cette disparition va de nouveau être bouleversé.

Même si je me doutais du fin mot de l’histoire, je n’ai pas lâché le livre et je l’ai donc lu en deux jours (parce qu’en plus il est court, 200 pages). Pourquoi me direz-vous ? Pour plein de raisons (très constructif comme argument). Je précise que c’est mon avis mais qu’il existe sur internet des avis plutôt négatifs (visiblement c’est l’écriture qui semble avoir été pour certains trop travaillé par rapport à l’histoire).

D’abord, j’ai aimé la description de la ville. Hélène Gaudy et moi avons du regarder les mêmes films ou séries car nous avons le même imaginaire sur les villes isolées du nord des États-Unis. Imaginez-vous un lieu entouré de montagnes plus ou moins hautes, de bois aussi, où il y a une route pour entrer et sortir de la ville, celles des camions qui roulent à toute allure. Hélène Gaudy décrit un lieu où on pourrait facilement devenir claustrophobe. On peut entrer dans la ville mais pas en sortir parce qu’une fois qu’on est dedans elle est le seul monde qui s’ouvre. On ne voit plus l’extérieur (j’ai lu Le brouillard de Henri Beugras sur ce type de lieu et c’est bien sûr un livre que je vous conseille). C’est à mon avis ce qui fait que la disparition du jeune garçon est choquante pour tout le monde. Je crois que d’ailleurs l’image est faite dans le livre : la seule solution est que la terre l’ai avalé car on ne peut pas sortir de Lisbon. À plusieurs reprises, on nous dit que Lisbon essaie de ressembler à son homonyme. C’est à chaque fois pour mieux marquer une comparaison qui ne peut être qu’en défaveur de la ville américaine.

Il n’y a bien sur pas grands choses à faire, peu de distractions en tout cas à Lisbon. Surtout pour des jeunes. J’ai trouvé que la manière d’Helène Gaudy de le faire ressentir était très intelligente. Elle ne dit pas l’ennui, la déprime, les problèmes liés à l’adolescence. Elle donne à voir les personnages plutôt par leurs sensations (physiques peut être) que par leurs sentiments ou leurs sensations. De plus, le narrateur est extérieur. On passe donc d’un personnage à un autre comme une fée qui survole une ville. Pour donner un exemple, Davis, le garçon qui a disparu était dans une bande de quatre garçons, une fille. Il était le meneur malgré le fait que deux garçons étaient très indépendants pour leur âge. Un particulièrement essaiera de marquer sa place dans la bande. Un autre s’effacera progressivement et sera mal à l’aise. Et puis tous les garçons sont un peu amoureux de la fille (ce qui n’aide pas à l’entente). Hélène Gaudy ne va pas faire de longs dialogues. Les problèmes ou les états d’âmes ne sont pas décrits. Elle va plutôt faire sentir la chose, par des positions, des manières de se tenir, des manières d’agir par rapport aux autres (c’est un peu le propre de l’adolescence de se définir par rapport aux autres), des regards. C’est un peu comme si les personnages n’avaient pas conscience de ce qu’ils étaient.

Bien sûr, le troisième thème est celui du retour, du retour à la vie normative (ou en tout cas la tentative de). Cela m’a fait penser aux Desperate Housewives, quand tout le monde s’épie par le rideau et où on s’empresse de ragoter ou d’aller dire des vacheries aux voisins pour bien le miner. L’auteur en parle dans tout le livre mais c’est surtout les deuxième et troisième parties qui traitent de cela. Les adolescents de la bande ne sont plus adolescents et ne forment même plus une bande. Cette fois-ci chacun est vu comme individu, comme adulte, prenant des décisions réfléchies. On le ressent dans l’écriture aussi car Hélène Gaudy décrit plus des personnages qui sont dans le cérébral que dans la sensation.

Je pourrais parler pendant des heures de ce livre car il y a vraiment beaucoup de choses intéressantes. Ce qu’il faut retenir, c’est que le point fort d’Hélène Gaudy dans ce livre est la description de l’adolescence, où elle ne cherche pas à redevenir une adolescente, et où elle ne cherche pas à être une adulte qui voit cette période comme un médecin avec des traits typiques.

Références

Plein hiver de Hélène GAUDY (Actes Sud, 2014)

Taxi Driver sans Robert de Niro de Fernando Ampuero

TaxiDriverSansRobertDeNiroAmpueroEncore une courte nouvelle (27 pages) publiée chez Zinnia.

Ici on est au Pérou. Le narrateur a perdu son travail d’assistant juridique car je cite :

les avocaillons spécialisés en droit du travail ne trouvaient plus de clients, car le nouveau gouvernement se fichait pas mal des grèves et de la stabilité du monde du travail.

En plus, son fils a une maladie dégénérative qui l’empêche de tenir sa tête correctement. Tout cela fait que quand il a perdu son travail, le seul métier logique pour lui a été taxi car il avait une voiture, une Pontiac.

Pour arrondir les fins de mois, notre narrateur dépouille et vend les personnes en état d’ébriété qu’il prend dans son taxi. La nouvelle raconte une aventure qui lui est arrivé en faisant cette besogne.

Ce qu’il faut d’abord savoir, c’est que vous n’avez jamais le point de vue des victimes des vols. Ils vous sont présentés derrière la vitre du taxi. D’autre part, le chauffeur de taxi est sympathique. On a tout de suite un peu pitié de lui car il a et a eu beaucoup de soucis : perte de son travail, enfant malade, ramener beaucoup d’argent à la maison même en temps de crise. On ne peut qu’être en empathie avec lui.

Pourtant la morale dit qu’il ne faut pas le faire. On ne peut pas être d’accord car il profite de gens qui sont en état de faiblesse. L’autre jour, je lisais que des touristes chinois s’étaient fait dépouillés sur la partie nord du RER B (c’est à Paris pour ceux qui ne connaissent pas). Je me suis dit pauvres touristes chinois, venir si loin pour subir cela. Je n’ai pas plaint les voleurs, qui pourtant vu où cela s’est passé ont sûrement aussi des problèmes du type de ceux de notre chauffeur de taxi. Dans cette nouvelle, j’ai plaint le chauffeur et pas ses victimes. Déjà en réussissant cela, Fernando Ampuero nous situe dans un autre système de valeur, dans un autre pays, un pays où les frontières du bien et du mal sont brouillés. En réfléchissant, on ne peut être que bien triste pour ce pays.

Dans l’aventure qui est arrivé à notre chauffeur de taxi, le phénomène est encore amplifié car un fait plus grave se passe et il devient le héros de toute une bande de gens. Il ne sera pas puni pour ce qu’il a fait alors qu’en France, ce serait un délit.

Pour résumer, la quatrième de couverture parle de « conte politique à forte dimension critique d’un société péruvienne déliquescente ». C’est exactement cela : un pays où il n’y a plus de société puisque chacun fait de son mieux pour s’en sortir.

Références

Taxi Driver sans Robert de Niro de Fernando AMPUERO – traduit de l’espagnol (Pérou) par Aurélie Bartolo (Zinnia Éditions, 2013)

Le brave Gaspard et la belle Annette de Clemens Brentano

LeBraveGaspardEtLaBelleAnnetteClemensBrentanoJ’écoutais l’autre jour une émission télé (je ne regardais pas puisque je travaillais) sur le Rhin, fleuve qui a inspiré beaucoup de romantique allemand. Tout à coup, ils se sont mis à parler littérature et entre autre à citer le mythe de la Lorelei. J’ai lu un livre récemment qui en parlait d’où mon oreille attentive au sujet. Ils disaient que le premier à en avoir parlé c’était Clemens Brentano. Première chose : je ne connais rien aux romantiques allemands donc je n’en avais jamais entendu parler. D’où recherche sur internet puis achat d’un livre qui est plutôt une nouvelle et qui ne parle pas de la Lorelei. Voilà, voilà …

Je vous ai déjà présenté plusieurs livres de cette série. Ce sont des « livraisons » choisies par un auteur sur un sujet particulier. Ici Pierre Péju a choisi six textes sur « La traversée du romantisme » dont Le brave Gaspard et la belle Annette. D’après la préface, Clemens Brentano (1778-1842) était un joyeux excentrique qui changeait d’avis tout le temps, en amour comme dans la vie de tous les jours. Il pouvait défendre une théorie un jour, soutenir le contraire le lendemain. Sur la fin de sa vie, il est même devenu mystique. D’après Pierre Péju, « comparée à ses longs récits [...] dont le style est parfois embrouillé et la construction complexe », cette nouvelle « inspirée de faits réels, frappe par sa simplicité ».

Se promenant dans la vie un soir, le narrateur de l’histoire est attiré par un attroupement autour d’une vieille femme qui s’installe sur la pas de la maison ducale pour dormir. Les passants essaient en vain de l’en dissuader. Le narrateur décide de rester pour lui tenir compagnie et qu’elle lui raconte son histoire. Il est fortement impressionner par la volonté de la vieille (plus de quatre vingt ans tout de même) et surtout par sa piété. Elle vient voir sa filleule la belle Annette pour lui annoncer le suicide son petit-fils, le brave Gaspard, à qui la jeune femme était plus ou moins fiancé.

Le narrateur demande des explications sur ce suicide. Il s’avère que le petit-fils était obsédé par l’honneur, dont il parlait sans cesse à son père et son beau-frère, qui selon lui en manquait parfois. En fait, à mon avis, il ne s’entendait tout simplement pas avec eux. Quand on a ce genre de préoccupation, le mieux est d’aller à l’armée. C’est ce qu’il a fait et où il s’est distingué. Il vient montrer ses nouveaux galons à sa famille mais là lui arrive une aventure qui le poussera au suicide, à cause de son fameux honneur. La préoccupation de la vieille est de procurer à son petit-fils une tombe chrétienne au près de sa mère et de la belle Annette.

On se pose des questions au début parce que Annette ne semble pas devoir mourir demain et qu’en plus elle est susceptible de se marier. Ce que j’avais oublié, c’est qu’on est en plein romantisme donc on se rend compte au fur et à mesure du récit qu’Annette va bien mourir le lendemain elle aussi pour une question d’honneur. La demande de la vieille est donc bien légitime. Le narrateur va alors tout tenter pour la faire aboutir.

C’est un livre romantique car à la fin, tout le monde meurt sauf trois personnages. Le récit prend plutôt la forme d’un conte genre « il était une fois » « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». J’ai adoré parce que c’est follement original (jamais lu cette histoire ailleurs), le style est simple mais efficace (cela aurait pu avoir été écrit aujourd’hui). Il n’y a pas de longueurs grâce à une construction habile et des éléments disséminés dans le texte pour pousser à la lecture.

Une bonne découverte à mon avis !

Références

Le brave Gaspard et la belle Annette de Clemens BRENTANO – traduction par Gabrielle Buffet Picabia – préface de Pierre Péju (Mercure de France, 1997)

Enfin le silence de Karl-Heinz Ott

EnfinLeSilenceKarlHeinzOttCe qui m’a fait emprunter à la bibliothèque ce livre, c’est que quand je l’ai ouvert au hasard je suis tombée sur la page 131

Pour la première fois de ma vie, j’étais confronté à quelqu’un à qui la distance instinctive était inconnue. Même s’il m’était déjà souvent arrivé de me faire prendre au dépourvu, importuner ou contraindre à des choses que je devais subir, ne serait-ce que de supporter des invités qui s’incrustent dans votre cuisine jusqu’à l’aube bien que vous bâilliez depuis des heures, ou bien de se laisser imposer des sujets de cours ou de séminaire qui vous ennuient à mourir, tout cela restait vivable. Ça n’allait pas sans tension intérieure, mais ça passait. Cela faisait partie de la gestion du quotidien, parce qu’il faut bien s’arranger avec les autres, qu’on est soumis à des règles et qu’on ne peut pas passer pour un sauvage, et surtout parce qu’on craint secrètement d’avoir un jour besoin d’aide mais de s’être acculé à une solitude irrémédiable à force de s’être trop mis en marge.

Je me suis dis c’est moi cela (même si je rencontre plein de gens qui ne respectent pas mes distances à moi, il faut dire que j’ai une très faible tolérance à propos de cela) et je crois que je n’ai même pas fini de lire la quatrième de couverture et je l’ai embarque. Bonne pioche et donc bonne découverte !

Le narrateur est professeur de philosophie, spécialiste de Spinoza, à Bâle. La seule chose que je sais de Spinoza c’est ce qui est dit dans la quatrième de couverture. Il a fait une théorie sur le libre arbitre. Tout cela pour dire qu’il y a sûrement plein d’aspects de ce roman qui m’ont échappé mais j’ai aimé quand même.

Je reprends sur le narrateur : il vient de cesser la vie commune avec sa copine, même s’ils continuent à se fréquenter et qu’elle a un autre amoureux. Le point de désaccord était que notre narrateur était un indécis, qui n’était pas assez ferme et qui attendait trop souvent que la situation se règle d’elle-même.

Pour se consoler il a été faire une petite excursion à Amsterdam (je ne suis plus sûre) et fait au retour une escale à Strasbourg, où il a été la dernière fois avec sa copine. Sur le parvis de la gare, il rencontre Friedrich, musicien allemand, qui s’incruste avec lui (il manque deux pages au livre de la bibliothèque et je ne peux donc pas vous en dire plus sur le pourquoi du comment). Ils passent la soirée ensemble à aller de bar en bar. Passer la soirée ensemble est un bien grand mot car en fait, la narrateur passe toute la soirée à écouter Friedrich en pensant que c’est un poison et en se disant que demain il en sera débarrassé car il ne doit rester que la soirée à Strasbourg. il lui donne une fausse adresse et un faux numéro de téléphone pour ne pas que Friedrich le recontacte.

Après quelques temps, le narrateur oublie l’aventure même si intérieurement elle le rend mal à l’aise car il n’a pas su mettre de frein à sa nouvelle connaissance. Un jour, il reçoit un coup de fil de Friedrich qu’il va passer par Bâle en allant à Zurich. Le narrateur essaie de s’en débarrasser en disant qu’il va aller trois mois aux États-Unis. Il croit que c’est bon mais il a un ami qui arrive pour quelques jours à l’aéroport. Et là, stupeur de chez stupeur, l’ami est accompagné de Friedrich qu’il a rencontré dans l’avion.

Vous aurez compris que cela sonne le glas de la tranquillité de notre narrateur qui vient pourtant d’entamer ses vacances universitaires. Friedrich va s’incruster pour des semaines mettant bien à mal la patience du narrateur. La fin m’a fait rire même si elle n’est pas drôle car elle est identique au film de Tom Tykwer que je regardais en même temps, Winterschläfer.

C’est un livre qui est très agréable à lire : histoire bien menée, personnages bien décrits, style pas complique, pas trop simple. Je n’ai pas vraiment grand chose à en dire car je ne suis pas assez littéraire pour cela. Ce qui fait le plus du livre, c’est la manière dont l’auteur arrive à faire voir le point de Friedrich à travers celui du narrateur. Le narrateur est le narrateur, c’est lui qui raconte tout au long du livre. Si l’auteur s’était contentée de quelque chose de classique, on n’aurait du avoir que son point de vue alors qu’ici l’auteur arrive à nous suggérer que peut-être l’histoire est tout autre que celle que l’on croit. Il le fait à plusieurs reprises semant ainsi le doute sur notre sentiment. C’est ce que personnellement j’ai beaucoup aimé.

Références

Enfin le silence de Karl-Heinz OTT – traduit de l’allemand par Françoise Kenk (Phébus, 2008)

Deux nouvelles de Alberto Barrera Tyszka

Il y a une ou deux semaines, Magali Homps, une des responsables de la maison d’édition Zinnia, a mis un commentaire sous mon billet de La Maladie de Alberto Barrera Tyszka, m’expliquant que sa maison d’édition avait fait paraître deux nouvelles de cet auteur et que peut-être elles pourraient me plaire.

Intriguée, j’ai découvert sur leur site que Zinnia est une maison fondée en 2013, à Lyon, qui se consacre exclusivement à la promotion et à la diffusion des littératures latino-américaines. J’ai donc feuilleté le catalogue parce que quitte à commander des livres, autant ne pas en commander deux. Finalement, j’ai utilisé mon compte PayPal pour en commander trois. Les ouvrages sont disponibles en papier et en numérique (ils sont moins chers alors). J’ai choisi le papier car le site dit qu’un soin particulier est accordé à la création du livre.

J’ai reçu les trois livres dans la semaine. Première constatation : en effet, ils sont très beaux. Ce sont des nouvelles donc ce sont des petits formats. C’est un peu le même type de texte que l’on vend avec les magazines féminins ou Le monde l’été sauf que là, c’est une maison d’édition qui le fait, par des gens qui lisent et donc ils savent que un beau texte est lu et gardé dans une bibliothèque et ne doit pas tomber en ruine au bout de deux lectures. Ils sentent, ils sont cousus, les couvertures sont discrètes et de bon goût avec un léger relief, le papier est épais, la police est à la bonne taille. Un livre quoi, pas un assemblage de papier.

J’ai lu cette semaine les deux nouvelles de Alberto Barrera Tyszka. J’en ai préféré une par rapport à l’autre.

CorrespondanceDesAutresLa Correspondance des autres est l’histoire d’un professeur qui décide d’aller enseigner bénévolement la littérature dans une prison de Caracas. Il va avoir des élèves, tous volontaires, qui vont l’écouter. Jusqu’au jour où une émeute va se produire et va bouleverser la vie du professeur mais aussi de ses nouvelles.

Le texte fait une vingtaine de pages et j’ai eu du mal à comprendre ce que l’auteur avait bien pu vouloir signifier. À mon avis, le texte parle de l’importance de la maîtrise de la parole et de l’écrit et surtout du pouvoir que cela donne par rapport à ceux qui ne l’ont pas (ou qui l’on perdu). Le texte, à travers les différentes situations et les différents personnages, envisage ces situations. La dernière image du livre est inoubliable et très significative.

C’est un texte, bien écrit et bien amené. Il fait passer beaucoup d’idées en très peu de pages. Cela aurait peut être demandé plus de pages.

Je dis cela car la veille j’avais lu Balles perdues, plus longe puisqu’il fait une cinquantaine de pages. Je vous recommande absolument ce deuxième texte. Balles perdues est l’histoire d’un père qui voit à la télé son fils aîné se faire tirer dessus lors d’une manifestation et disparaître dans la foule. Le choc est d’autant plus que personne ne comprend ce qu’il faisait dans cette manifestation politique puisqu’il était le plus apolitique de la famille.

BallesPerduesLa famille après vérification s’inquiète et voudrait savoir ce qu’il est devenu. Elle va voir les hôpitaux, les morgues, la télévision (pour voir s’il n’y aurait pas d’autres images qui en disent plus). Rien, pas de nouvelles. Cependant, la famille se divise sur la stratégie à apporter : aller voir les télévisions, oui mais lesquelles, celles pro-gouvernement, celles anti-gouvernement ? On voit les dissensions arriver, chacun choisissant sa voie mais surtout il y a un grand absent dans le texte, c’est le disparu. La chute est d’autant plus marquante pour le lecteur.

En peu de pages, l’auteur passe d’un thème un peu thriller (dans le sens d’évènement palpitant), au drame familial, à la chronique des divisions d’un pays et de l’influence des médias sur les gens. On ne perd jamais le fil même en véhiculant autant d’idées, l’histoire est menée de mains de maître. Tout est logique et naturel. C’est une vraie nouvelle avec un fond intéressant et mémorable.

C’est un très bon texte. Si toutes les nouvelles étaient comme cela …

Références

La correspondance des autres de Alberto Barrera Tyszka – traduit de l’espagnol par Nicole Rochaix (Zinnia Éditions, 2013)

Balles perdues de Alberto Barrera Tyszka – traduit de l’espagnol par Nicole Rochaix (Zinnia Éditions, 2013)

Le miel de Slobodan Despot

LeMielSlobodanDespotJ’ai pris ce livre sur la table des coups de cœur de ma librairie préférée. Je l’ai dévorée en deux journées de RER. C’est typiquement le genre de livre que j’adore : il vous emmène ailleurs tout en vous faisant prendre conscience de réalités que vous n’avez même jamais effleuré.

Le narrateur est dans le cabinet d’une herboriste, assez extraordinaire, qui lui raconte l’histoire qu’il nous retranscrit ensuite. Un jour, à la suite de la panne de son bus sur l’autoroute, elle remonte à pied une bretelle et aperçoit une voiture en panne où elle entend un homme crié sur un plus vieil homme en le menaçant plus ou moins de mort. L’herboriste voit rouge et intervient en payant les réparations de la voiture de l’homme, ce qui était l’objet de sa colère. Elle vient de faire la connaissance de Vesko le Teigneux.

Elle l’oublie mais un jour, elle le voit arriver au cabinet avec 50 kg de miel (en pleine pénurie) et son argent. Vesko est toujours aussi teigneux mais explique que c’est son père qui a voulu rembourser les dettes (qui n’en étaient pas puisqu’elle ne voulait pas de remboursement). Elle lui demande pourquoi tant de haine envers son père et il lui raconte (ce qui le soignera de sa haine progressivement).

Alors que la Yougoslavie était devenue une multitude de pays : il a été obligé de faire le trajet de Belgrade à la province de Krajina, pour récupérer son père. Celui-ci avait réussi à survivre par chance (ou miracle) au passage des Croates après l’abandon du terrain par les Serbes car au moment de l’attaque, il était auprès de ses ruches, en hauteur et est resté caché là-bas tant qu’il y a eu du danger. Ses deux fils, inquiets, veulent le mettre en sécurité chez Vesko où ils habitent tous les deux. L’ainé ne peut pas y aller car il a fait partie de l’armée serbe et il faut traverser la Croatie. C’est donc Vesko qui va s’y coller.

Vesko est serbe mais n’a pas pris part à ce qui c’est passé. Il a regardé la guerre comme quelqu’un d’extérieur. La nouvelle situation du pays lui semble assez extraordinaire. Des pays qui étaient sa patrie sont maintenant étrangers et même dangereux pour lui. En plus, il n’a jamais été « courageux » (je pense qu’on serait tous dans le même cas que lui). Il doit donc affronter une peur d’autant plus grande en traversant des pays où il pense que les gens vont l’assassiner à la moindre parole en entendant qu’il est serbe. Au fur et à mesure d’un trajet initiatique ou de quête, il va pourtant rencontrer des gens de toutes origines qui vont l’aider, même un peu, avec beaucoup de gêne, car il n’y a plus que cela à faire maintenant. Il ne changera pourtant pas d’avis, ni de sentiments sur les gens qui l’entourent.

Ce que j’ai pensé en tant que lectrice, c’est que Vesko était hargneux parce qu’il n’était pas fier de ce qu’il était devenu, un homme indifférent, manquant de vie tout simplement : il va au travail, rentre s’occuper de sa famille, est content d’avoir son appartement, a des amis exactement comme lui. C’est à mon avis, c’est ce que à quoi son père le renvoie C’est l’herboriste qui va le réconcilier avec lui-même et avec son père.

Le roman raconte donc l’aller-retour Belgrade-Krajina. J’ai 31 ans et pour moi les guerres des Balkans, ce sont des images à la télévision qui sont imprimées dans ma tête mais qui n’ont pas de réalité. Ce livre m’a donné le sentiment de voir un peu mieux ce qu’étaient ces guerres mais surtout comment cela s’est passé après, une fois que l’on n’en a plus parlé, de la difficulté de revivre ensemble après tout cela. L’avantage avec le roman de Slobodan Despot, c’est qu’il n’y a pas de gentils ni de méchants, pas de réels parti-pris même si l’histoire est racontée du point de vue serbe ; ses personnages sont des gens normaux, comme vous et à moi.

J’ai beaucoup aimé l’écriture car je l’ai trouvé très naturelle. C’est censé être la retranscription par le narrateur du récit de l’herboriste avec des passages éliminés car sans rapport. L’auteur a adopté un ton plutôt récit de coin du feu. On regarde le feu tout en écoutant et on voit les personnages prendre vie autour de nous. C’est le sentiment que j’ai eu en tout cas.

En conclusion, un très bon roman.

Un extrait

Le  beau-frère se disait « charcutier de piquet » ; avant la guerre, on lui amenait d’office tous les Turcs et les Macédoniens qui, descendant d’Allemagne pied au plancher, s’endormaient au volant juste dans leur zone, après une douzaine d’heures de conduite. À présent, les Mercedes surchargées ne circulaient plus sur l’autoroute défoncée par les blindés, mais il était de service vingt heures par jour. Il réparait à la hâte des blessures qui n’étaient pas très différentes de celles dont il avait l’habitude, mais imprimées dans des chairs très jeunes, affrontant les regards d’adolescents surpris et scandalisés de se découvrir invalides, eux qui la veille encore décrochaient les paniers de basket-ball ou coursaient les filles les plus désirées. C’est dans l’odeur de boucherie et de désinfectant et dans le bourgeonnement absurde de leurs membres déchiquetés qu’ils comprenaient que la guerre n’était pas un sport comme les autres et que l’infirmité serait leur seul métier pour le restant de leur vie.

Références

Le miel de Slobodan DESPOT (Gallimard, 2014)