Transmission de BILL C. Davis

J’avais prévu de vous écrire, ce soir, un billet sur un autre livre, mais j’ai lu cet après-midi cette pièce de théâtre. Il fallait absolument que je vous en parle aujourd’hui. J’ai découvert cette pièce sur internet. Le thème m’intéressant particulièrement, je l’ai commandé.

Je ne sais pas si vous connaissez la revue où est paru le texte. Je l’ai découvert à la bibliothèque. L’avant-scène théâtre paraît tous les quinze jours (sauf exception à Noël par exemple). On y trouve une pièce, commentée par les acteurs, le metteur en scène, l’auteur (et ici le traducteur), mais aussi une mise en contexte par rapport à d’autres pièces sur le même thème. C’est très agréable, quand on ne va jamais au théâtre comme moi (et qu’on n’y connaît donc rien), cela permet de ne pas louper d’informations et de mieux comprendre ce qu’on lit. Tout cela occupe environ 90% de la revue. Le reste est pris par des actualités théâtrales et des conseils de textes publiés.

Transmission est le nouveau titre d’une ancienne pièce L’affrontement. Plus exactement, il s’agit d’une nouvelle version de la pièce Mass Appeal écrite initialement dans les années 80 (je n’ai pas vu le film tiré du texte). Si on en croit le dossier, cette nouvelle version est moins déclarative, moins théâtrale, plus ancrée dans la vie de tous les jours. Il s’agit d’un vrai dialogue entre un nouveau prêtre qui refuse toutes concessions sur sa pratique religieuse et un ancien prêtre qui en a déjà consenti un peu trop. La pièce est donc un dialogue entre les deux protagonistes. Les personnages ne s’arrêtent jamais pour donner leur avis au public, le public restant spectateur et n’étant pas pris à partie. Cela ne semble pas avoir été le cas dans la première version.

Mark Dolson est un jeune séminariste, qui se destine donc à la prêtrise, après trois années de ce qui est qualifié d’orgie. Avant cela, il doit devenir diacre. Cependant, le passage de séminariste à diacre ne semble pas gagner. En effet, Mark envisage son futur métier avec le désir d’aider les gens dans leur détresse, mais dans leur vie quotidienne : il veut par exemple leur faire comprendre que l’important c’est eux et pas ce qu’ils possèdent. Il a par ailleurs des idées très larges sur l’ordination des femmes dans l’Église catholique (qui reste bloquée sur ce sujet), mais aussi sur l’homosexualité (l’Église catholique reste aussi bloquée sur ce sujet, rassurez-vous). On se doute bien que cela secoue un peu trop le séminariste. On l’envoie donc en stage (en tout cas, c’est ce qu’on suppose au début) dans la paroisse du père Farley.

Celui-ci est particulièrement aimé de ses paroissiens. Il faut dire qu’il fait tout pour. Il leur dit toujours ce qu’ils veulent entendre, ne cherche jamais à les bousculer. Il adapte même ses sermons suivant si son auditoire tousse ou pas (apparemment, la toux est une marque d’ennui dans une église). Ses paroissiens viennent à l’église avec plaisir, mais est-ce vraiment cela le but de l’Église ? C’est un peu une des questions que soulève Mark. Cela n’aide pas plus les paroissiens, et cela a fini par détruire le père Farley. Il boit plus que de raison pour pouvoir continuer à exercer son métier en se taisant, et en faisant semblant d’écouter ses ouailles. Il faudra des discussions animées avec Mark pour qu’il commence à s’en rendre compte.

Clairement, c’est tout ce que j’aime : c’est intelligent, pertinent et cela pousse à la réflexion. Le rythme est juste parfait. On ne peut qu’être frappé par l’actualité de la pièce, alors que cette deuxième version a été écrite dans les années 90 (même si elle n’est traduite que maintenant chez nous).

Même si au premier abord, le père Farley peut apparaître détestable dans ma description. Ce n’est pas le cas. On peut comprendre qu’à un moment, il doit tenir compte de son auditoire. Personne n’aime être poussé dans ses retranchements tous les dimanches. Une de ses répliques que j’ai notées par exemple, le dit très clairement :

[en réponse à Mark, qui lui demande pourquoi on l’a envoyé en « stage » chez lui] Parce que vous êtes un lunatique ! Et l’Église a besoin de lunatiques. Vous êtes un de ces lunatiques précieux qui passent de temps en temps et qui rendent l’Église vivante, on en a besoin, surtout en ce moment. Le seul problème avec les lunatiques, c’est qu’ils ne savent pas comment survivre. Moi si.

Même le père Farley se rend compte qu’il faut des gens comme Mark, mais qu’il ne peut pas survivre dans ce monde. Il faut savoir faire des concessions, et aussi savoir ne pas en faire trop. Sinon, on peut perdre ses opinions et le courage de les exprimer. Le père Farley a tellement renié ses engagements initiaux, qu’il n’aide plus personne : ni lui ni les autres :

Mark : Ce que vous avez fait, ou pas fait, pour moi n’a plus aucune importance. Je vous ai cru parce que j’avais besoin de vous croire. Je me suis laissé avoir. C’est pas votre faute. Mais ceux qui viennent pour votre aide méritent mieux.

Père Farley : Ne vous en faites pas pour eux. Je m’en occupe très bien.

Mark : Vous les « gérez », je vois ça, comme vous m’avez géré moi. Vous leur dites ce qu’ils veulent entendre. Peu importe que ce soit la vérité ou non, du moment que ça apaise cette personne. Vous diriez n’importe quoi pour qu’une personne dans le besoin vous faite la paix.

C’est un bon exemple, des dialogues qu’échangent les deux protagonistes. Cela peut sembler violent, mais c’est surtout direct. C’est aussi ce que j’aime dans le théâtre. Si on compare au roman, la démonstration est forcément plus explicite (dû à la forme uniquement dialoguée) et plus succincte (à cause de la contrainte de temps).

Si vous vous intéressez à ces thématiques, je vous conseille vivement ce texte. Je ne sais pas si elle est encore jouée. Si c’est le cas, vous pouvez aussi peut-être encore voir une représentation avec Francis Huster et Valentin de Carbonnières, qui ont interprété cette deuxième version, dans une mise en scène de Steve Suissa.

Références

Transmission de BILL C. DAVIS – traduction de Davy Sardou (L’avant-scène théâtre, 2020)

De l’autre côté de la peau de Aliona Gloukhova

Cela fait quelques semaines que je lis des livres sur ma liseuse, en prenant mon petit déjeuner, au lieu d’écouter la radio. Tout cela, dans l’espoir de commencer ma journée un peu moins stressée, voire énervée. Cela marche plutôt bien, puisque je commence mes journées, plus contente, mais parfois, comme avec ce livre, cela peut entraîner des retards dans ma routine matinale.

J’ai donc lu le deuxième roman d’Aliona Gloukhova cette semaine. Ce roman court est magnifique : tout en sensibilité, délicatesse, empathie. Par des chapitres courts, l’auteure raconte parallèlement l’histoire de deux femmes.

La première s’appelle Ana, habite au Portugal, et travaille sur une thèse dont le sujet est le poète russe, Gor, connu pour son recueil Blocus sur le siège de Leningrad. Elle développe, dans le cadre de son travail, une théorie originale : pour comprendre le poète, il faut vivre les souffrances qu’il a eu à subir (c’est mieux expliqué dans le livre, ne vous inquiétez pas : il ne s’agit pas de mourir pour mieux comprendre la mort d’un personnage). Bien sûr, elle ne peut pas revivre le siège de Leningrad, mais Ana vit un drame. Elle survit plus exactement, et c’est son travail qui lui permet d’éviter de penser à ce drame personnel. Tout cela est dévoilé au cours du récit, par petites touches. Finalement, elle réussira à retrouver un sens à sa vie (en tout cas, on peut le penser) en allant vivre au fin fond de la Biélorussie.

Tout cela, nous est expliqué par l’auteure / narratrice (en tout cas, on peut penser qu’il s’agit d’une seule et même personne), qui elle aussi travaille sur Gor pour un livre, et découvre le travail d’Ana quelques années après sa « disparition » en Biélorussie, en lisant les carnets que la jeune doctorante a laissés derrière elle. L’auteure / narratrice vit elle aussi une crise dans sa vie (notamment dans son couple). Cette crise vient entre autres de son questionnement sur la Biélorussie (un manque serait plus exact, je pense), pays qu’elle a quitté, sans jamais y retourner.

Par ce résumé, on voit bien, je pense, la construction en abîme du roman : Gor, Ana, la narratrice. Ce que j’ai trouvé admirable dans ce roman est que la mise en abîme ne se fait pas seulement dans l’histoire, mais aussi dans l’écriture et dans la thématique sur l’écriture. La théorie d’Ana est que l’on comprend mieux un auteur en vivant intimement ce qui l’a fait écrire. Ana souffre comme Gor a souffert, la narratrice souffre pour Ana, le lecteur souffre pour ces deux femmes. L’auteure arrive à vous faire ressentir de l’empathie pour les deux femmes (surtout, pour être honnête, avec Ana). Par exemple, Ana a des crises d’angoisse lors que la pensée du drame qu’elle cherche à éviter revient. Elle appelle cela la montée des eaux. Personnellement, j’ai ressenti cela, comme si j’avais le souffle coupé. Tout cela en très peu de pages. Comme je l’ai dit, le livre est constitué de très courts chapitres. On tourne toujours la page, car on ne veut pas quitter les deux femmes.

Références

De l’autre côté de la peau de Aliona GLOUKHOVA (Verticales, 2020)

Une république lumineuse de Andrés Barba

Cela fait deux semaines que je n’ai pas écrit. Cela tient à deux faits : j’ai repris le travail en présentiel et je n’ai pas lu grand-chose de passionnant. Je vais vous présenter dans ce billet le meilleur livre que j’ai lu pendant ces quinze jours. Je ne sais pas vraiment si j’ai aimé l’histoire, mais c’est un livre qui m’a rendu assez mal à l’aise.

Andrés Barba est un auteur espagnol, qui situe son roman en pleine jungle ; je me suis imaginé être dans une ville dans la forêt amazonienne, dans une ville entourée de forêts. Cela vous donne de suite la sensation de claustrophobie qui m’a prise en lisant ce roman. Une trentaine d’enfants, sans parents, vivent ensemble dans un monde parallèle au monde « normal » : on ne sait pas où ils habitent, on les voit juste quand ils font des descentes dans la ville. Les habitants de la ville commencent par regarder les enfants avec curiosité, les enfants ne s’approchant pas. Les habitants s’inquiètent quand les enfants agressent des adultes. Ils se révoltent quand les enfants tuent lors d’une attaque d’un supermarché et lancent une battue pour retrouver les enfants, quand trois enfants de la ville disparaissent.

On sait dès le départ que la trentaine d’orphelins va mourir. On attend juste de savoir comment. Le narrateur, fonctionnaire municipal aux affaires sociales, raconte donc cette histoire d’un point de vue à la fois d’acteur et d’observateur froid. Acteur, car il est chargé des affaires sociales de la ville, et donc des enfants abandonnés. Observateur, car il garde une certaine distance vis-à-vis de l’hystérie qui prend la ville. Son rôle d’observateur est facilité par le fait qu’il n’est pas originaire de la ville. Cela donne une narration très étrange : le narrateur ne semble pas s’intéresser aux habitants de la ville, à leurs vies, à leurs sentiments, leurs peurs (irrationnelles ou non). Même sa compagne et la fille de celle-ci lui semblent étrangères. C’est comme un enfermement dans un enfermement (la ville dans la jungle). Le narrateur se centre entièrement sur ses pensées. Cela donne de très belles pages sur le monde des adultes, contre le monde des enfants. Pour qualifier ce dernier, le narrateur hésite entre admiration sur ce monde que les enfants arrivent à créer et organiser seuls et angoisse sur ce même monde qui semble reprendre les défauts du monde des adultes. Il parle aussi des pensées adultes que l’on attribue aux enfants. Ce sont des réflexions que j’ai trouvées très intéressantes.

Deux choses m’ont dérangé dans ce livre. J’ai déjà parlé de la claustrophobie. Il y a aussi le fait qu’on ne ressent aucune empathie pour aucun des personnages : le narrateur, sa fille, sa compagne, les enfants, les habitants, même pour les parents qui perdent leur enfant. C’est très particulier, car tous les protagonistes de l’histoire sont seuls, mais le lecteur l’est aussi. On suit la lecture avec inquiétude, et la tension ne se relâche pas quand le livre se termine, car l’histoire, elle, ne se termine ni pour le narrateur ni pour le lecteur.

En conclusion, une expérience intéressante. J’ai rarement lu un livre dérangeant comme cela.

Références

Une république lumineuse de Andrés BARBA – traduit de l’espagnol par François Gaudry (Christian Bourgois, 2020)

Dora de Marianne Pierson-Piérard

J’ai fait la connaissance de la maison d’édition Névrosée, dans un des derniers numéros du Matricule des Anges. Cette maison se donne pour projet de rééditer des femmes de lettres belges, oubliées ou méconnues. Curieuse, j’ai donc été faire un tour sur leur très beau site internet où j’ai repéré deux titres intéressants. C’était une période où on ne pouvait pas trop se fier aux services postaux, j’ai donc fait le choix de lire le seul des titres disponibles en numérique : Dora de Marianne Pierson-Piérard.

Née en 1907 à Frameries, elle voyage toute sa vie, d’abord avec son père, journaliste et écrivain, puis avec son mari, Marc-Antoine Pierson, Ministre d’État. Ses nombreux voyages font que sa production est peu nombreuse, une quinzaine de romans et nouvelles, mais qui lui valent (sauf exception) une certaine reconnaissance, puisqu’elle reçoit plusieurs prix. Dora est son troisième roman ; il a été publié en 1951 et a reçu le prix Marguerite Van de Wiele (je vous avoue que je ne connais pas du tout ce prix ni cette dame d’ailleurs).

On est prévenu dès la préface que l’intrigue peut paraître extrêmement simple, mais le charme du roman tient dans la description psychologique de ses personnages. Pour une fois, une préface ne ment pas (en tout cas, c’est mon avis), car c’est exactement ce que j’ai pensé en lisant ce livre.

Le roman est une histoire de famille. Tous les dimanches, Patrice, Christian et Julienne, des frères et sœur, se réunissent dans la maison familiale, avec leurs conjoints respectifs, sous l’égide de la maîtresse de maison, Alicia, femme de Christian. En effet, lui, avocat, et elle, femme au foyer, sont venus habiter dans la maison familiale, après le décès des parents, et ont tenu à perpétuer la tradition dominicale. Le couple file le parfait amour, sont entièrement dévoués l’un à l’autre et à leurs trois enfants. Christian est lui architecte, métier qu’il a choisi en rejet de sa maison d’enfance qu’il trouve de très mauvais goûts. Il aime faire la fête (et avoir les dettes qui vont avec). On le voyait déjà finir vieux garçon, mais il a surpris tout le monde en épousant la jeune Dora, orpheline de père, mais avec un père notaire plutôt riche. Le couple ne s’entend pas particulièrement. Au contraire du couple Patrice – Alicia, l’amour a déjà disparu et n’a pas laissé la place à la tendresse. Lui continue à sortir, elle s’ennuie à la maison. Julienne et Germain n’apparaissent pas trop dans le roman. Julienne aime beaucoup sa jeune belle-sœur, et cherche à l’attirer dans ses distractions et voyages, Alicia étant peut-être trop terne à son tour.

Ce gentil portrait familial va basculer quand Dora va se mettre en tête en qu’elle est amoureuse de Patrice et qu’elle doit le séparer d’Alicia. C’est d’autant plus intéressant qu’avant d’être mariée à Patrice, Alicia sortait avec Christian. Durant le roman, on suit les tactiques mises en place par Dora pour faire aboutir son projet, et le bouleversement des certitudes d’Alicia et Patrice. L’auteure décrit aussi en profondeur toute la psychologie et l’histoire personnelle de Dora, pour qu’elle ne nous apparaisse pas comme une sale garce. Au final, on arrive à ressentir de l’empathie pour les trois personnages. Christian, qui intervient plus vers la fin de roman, reste un personnage creux, correspondant à son caractère, plutôt qu’à un défaut de construction du roman.

Il ne faut donc pas s’attendre à de l’action au détour de chaque page. C’est un pur roman psychologique, mais extrêmement réussi. La langue est très roman des années cinquante. Elle n’est jamais vulgaire, ou même familière. On ne se dispute pas, en se donnant des noms d’oiseau. On sait tenir son rang. Pour le lecteur de notre époque, cela peut apparaître simple, voire daté. Pourtant, Marianne Pierson-Piérard fait des miracles, puisqu’on vit la situation et ressent de l’empathie pour les trois personnages principaux.

En conclusion, une bonne découverte.

Références

Dora de Marianne PIERSON-PIÉRARD (Névrosée, 2019)

Un siècle de littérature européenne – Année 1951

Faites-moi plaisir de Mary Gaitskill

J’ai acheté ce livre la dernière fois que je suis allée à la librairie à Paris. Il était mis en évidence, et le résumé me plaisait plutôt. Cela commence toujours comme cela …

Apparemment, on en a beaucoup parlé, mais comme je n’avais rien entendu donc je vais supposer que vous êtes dans le même cas. Ce court roman (100 pages) est présenté comme le roman de #MeToo, mais pas côté victime, plutôt côté société. L’histoire se déroule à New York, dans le milieu de l’édition. Le livre alterne deux points de vue. Le premier est celui de Quin, qui vient d’être licencié de la maison d’édition où il travaillait (et à qui il assurait un certain succès), après avoir été accusé de comportements inappropriés avec les femmes. On ne parle pas ici de viol à proprement parler, mais de questions et remarques déplacées sur les préférences sexuelles des femmes, ainsi que de gestes trop appuyés. Le second point de vue est celui de Margot, amie de longue date de Quin, qui prend sa défense, même si elle est en colère contre lui, car elle l’avait prévenu que son comportement pouvait lui attirer des ennuis.

Ce livre m’a profondément dérangé. L’auteure veut faire la démonstration qu’après #MeToo, on ne peut plus se permettre les mêmes choses qu’avant. Sur le constat, je suis plutôt d’accord. Sur la manière dont Mary Gaitskill veut nous le montrer, beaucoup moins. J’ai personnellement eu le droit à des blagues graveleuses à mon travail, quand j’étais plus jeune, et cela ne m’a jamais plus dérangé plus que cela. Mais là, on ne parle pas de cela : un monsieur demande à sa secrétaire si elle aime la fessée, car cela l’aiderait à mieux la comprendre. Il fait du shopping avec des femmes avec qui il ne devrait pas entretenir ce type de relation, puisqu’il a une relation de subordination avec elles. L’ensemble de son comportement est complètement inapproprié, mais à mon avis, l’était déjà avant #MeToo. Il confond ses amitiés, avec ses relations professionnelles.

L’auteur, au lieu de contrebalancer le point de vue de Quin avec celui d’une victime, utilise celui de Margot. Son argument est que oui, Quin peut être lourd, que son comportement peut être gênant, mais qu’il est fondamentalement gentil. Son principal souci est d’aider les autres. D’ailleurs, il a essayé de se comporter comme cela avec Margot, mais elle l’a tout de suite rembarré et après ils sont devenus les meilleurs amis du monde. Il a d’ailleurs fait beaucoup pour elle, en lui permettant de se construire une confiance en soi. Les autres auraient dû faire pareil, si cela les dérangeait tant que cela.

Comment dire ? Ce livre manque totalement d’empathie. L’auteure n’arrive pas à saisir la variété des situations. Des femmes peuvent se sentir obligées de tolérer certaines choses, parce qu’elles pensent que si elles ne le font pas leur carrière est fichue. Elles peuvent aussi ne pas être capables de saisir sur le moment qu’une situation est dangereuse, et qu’une fois que celle-ci est installée, il peut être difficile de s’en sortir. Une situation peut dégénérer, jusqu’à vous pourrir la vie entière, alors qu’au début ce n’était pas si grave. Je suis d’accord qu’il ne faut pas tomber dans la caricature inverse, en faisant de l’homme le plus grand des monstres, alors qu’il était adulé le jour d’avant. Mais de là à dire qu’il n’y a aucun problème, que ce n’est qu’une question d’époque, je suis perplexe. Après, est-ce que l’on peut se donner l’excuse du milieu où se déroule l’histoire ? Franchement, je ne sais pas.

En ce qui concerne le roman, c’est bien construit. L’alternance de courts chapitres amène un certain rythme, qui rend le livre assez plaisant à lire, malgré l’histoire. On comprend bien le point de vue de Quin. On le prendrait presque en pitié, car il voit la vie qu’il aimait s’écrouler. Dans les derniers chapitres, il dit même que des gens comme lui ne pourront plus exister. Par contre, sa gentillesse et son désir d’aider les autres m’ont paru assez superficiels. Je n’ai pas compris Margot. Elle nous parle plusieurs fois de colère contre Quin, mais je ne l’ai pas lu. C’est juste une parole lancée, comme cela. J’ai plutôt ressenti du dépit, sa colère étant plutôt contre elle. Elle n’a pas su voir le danger, avant qu’il se profile.
Je pense que j’aurais dû m’abstenir de lire ce livre. J’ai été attiré par une histoire autour de #MeToo, mais j’aurais dû me méfier des milieux artistiques new-yorkais. Leurs préoccupations sont trop différentes des miennes, et je n’arrive en général pas à bien saisir les enjeux des romans dont ils sont le centre.

Références

Faites-moi plaisir de Mary GAITSKILL – traduit de l’anglais (États-Unis) par Marguerite Capelle (Éditions de l’Olivier, 2020)

The Brothers Bishop de Bart Yates

Encore un livre tiré de ma PAL. Pour l’instant, j’ai découvert plein de livres qui me font passer d’excellents moments de lecture, pour seulement quelques livres pas vraiment à mon goût. C’est bon signe pour ma capacité à acheter les livres qui me correspondent.

Ce livre-ci fait partie de la partie de la première catégorie. Pas parce que l’histoire est extraordinaire, pas franchement l’écriture (vu que c’est en anglais, mon critère est simplement que je puisse comprendre l’histoire), mais par la capacité de l’auteur à vous immerger dans une histoire, dans un environnement qui n’a absolument rien à voir avec votre quotidien. Jugez plutôt.

Le narrateur, et un des personnages principaux est Nathan, la petite trentaine, professeur sur la côte Est des États-Unis. Il a emménagé dans la maison de son enfance, après le décès de son père. Il a une vie plutôt tranquille ; il a mis sa vie amoureuse et sexuelle de côté, après ses études où il en a plutôt bien profité. Il n’aspire dorénavant qu’à une chose : le calme. C’est loupé, puisque son jeune frère Tommy lui annonce venir avec son petit-ami Philip et un couple d’amis Camille et Kyle.

Les deux frères sont homosexuels, mais vivent leur sexualité de manière totalement différente. Là où Nathan a tout mis entre parenthèses, Tommy est lui très expansif, voire un peu exhibitionniste. Il assume totalement changer régulièrement de partenaires, en annonçant tout aussi régulièrement avoir trouvé le grand amour. Philip, le nouvel amoureux donc, est persuadé avoir réussi à le changer et être enfin le seul et l’unique pour la vie entière. Nathan reste sceptique, et n’accueille pas Philip dans les règles d’hospitalité les plus strictes. Camille et Kyle forment un couple complètement dysfonctionnel. Après quelques mois de mariage, elle s’est bien rendu compte que son mari était plus attiré par les hommes, que par sa jeune épouse. La chose devient encore plus visible, quand son regard se tourne de plus en plus vers Nathan, qui lui s’est pris d’amitié pour Camille, qui lui semble être la seule personne censée du lot.
La vie de Nathan est encore plus perturbée quand la voisine, avec des archéologues, décide de creuser son jardin à lui, pour trouver un vieux cimetière indien. À cette compagnie s’ajoute Simon, jeune élève de Nathan, battu par son père (district attorney tout de même). Simon, qui vient d’arriver en ville, n’a pas vraiment d’amis et commence à passer beaucoup de temps chez Nathan. Tout cela va former un cocktail explosif, et qui va remémorer aux deux frères leur enfance.

Pour donner une idée du passé des deux frères, je vais faire un petit peu de spoilers (mais pas trop, le livre étant bien plus que cela tout de même), car je pense que ce sont des thèmes qui peuvent être difficiles pour certaines personnes. Leur mère est décédée dans un restaurant, après s’être étouffée avec de la nourriture. Le père, inconsolable, est devenu assez violent avec ses deux fils, se faisant ainsi haïr par les deux. Tommy et Nathan ont commencé à entretenir une relation incestueuse qui n’a jamais été découverte par qui que ce soit, et dont ils n’ont jamais réellement parlé ensemble. L’auteur va nous faire découvrir ce passé par petites réminiscences, quelques paragraphes à l’intérieur du moment présent. Le fait que les deux frères soient réunis après quelques années de séparation, dans un climat tendu, va les pousser à relire leurs souvenirs d’enfance : un a des souvenirs uniquement négatifs du père, alors que l’autre arrive à trouver des choses positives. Les voisins et amis vont aussi les aider à comprendre leur père sur des choses où les frères étaient trop petits pour comprendre. Sur la relation incestueuse, il reste cependant une sorte de non-dit tout au long du roman. Le lecteur apprend très vite de la bouche de Nathan ce qu’il s’est passé, mais Nathan et Tommy ne parlent de rien, n’agissent pas, comme si tout cela était un passé oublié ou assimilé. C’est seulement à la toute fin que cela va ressurgir comme une claque. Par contre, je préviens aussi la fin est absolument tragique, à vous faire pleurer.

Donc comme je le disais au début, ce roman c’est des personnages avec qui je n’ai rien en commun, une histoire qui peut, au début, paraître invraisemblable (mais l’auteur la rend crédible grâce justement à des personnages très étoffés), et qui ne correspond à rien dans mon quotidien. Pourtant, malgré le bruit des chantiers, le moral dans les chaussettes à cause du travail, c’est le seul roman que j’ai pu lire, en étant complètement immergé dedans. J’avais toujours envie d’y revenir, de continuer à vivre avec eux (un peu comme Simon en fait), tellement les personnages peuvent paraître réels. Ce n’est pourtant pas un feel-good book. Je vous le conseille donc : c’est une lecture facile en anglais, et le roman est vraiment bon je trouve.

Références

The Brothers Bishop de Bart YATES (Kensington Books, 2005)

Le Successeur de Ismail Kadaré

Pour les mauvaises langues, j’ai bien retrouvé Le Successeur de Ismail Kadaré dans ma PAL. Il s’agit donc du deuxième tome du diptyque constitué de La fille d’Agamemnon (dont j’ai parlé dans ce billet) et Le Successeur (dont je parle dans ce billet donc). La fille d’Agamemnon a été écrit vingt ans avant Le Successeur, mais celui-ci reste bien la suite directe du premier tome.

En mai, le narrateur et Suzana venaient de se quitter, suite à l’annonce des fiançailles de Suzana avec un homme susceptible de ne pas faire de tort à la carrière de son père, futur successeur de Enver Hodja (le dictateur albanais). On se retrouve ici en décembre, le successeur vient de se suicider, suite à une réunion au sommet de l’État où le dictateur dirigeant le pays devait lui annoncer quel serait son sort, après une période d’incertitudes qui durait depuis septembre, depuis exactement la cérémonie de fiançailles de Suzana. La réunion a dû être abrégée, car la journée se finissait et la sanction devait tomber le lendemain. On suppose que le successeur a voulu s’épargner l’annonce de sa déchéance et s’est donc suicidé.

Bien sûr, le narrateur de premier tome est hors jeu. Ici, Kadaré ne choisit pas un narrateur, mais raconte l’histoire du point de tous les protagonistes, sauf du successeur (puisqu’il est mort). On a ainsi connaissance de l’avis de Suzana, de son frère et de la mère (par ouï-dire), mais aussi du dictateur, du nouveau successeur, de l’architecte de la maison. On peut aussi lire les bruits de couloir qui font penser que le successeur ne s’est pas vraiment suicidé, mais qu’il aurait été assassiné, notamment parce qu’il avait une plus belle maison que le Chef.

Au lieu de concentrer son intrigue temporellement sur le mois de décembre, l’auteur fait durer le roman sur une année où on voit comment va évoluer l’ambiance à la tête du pays. Au début, les rumeurs courent, tout le monde parle (plutôt chuchote) du sujet à des personnes de confiance (si on peut en trouver). Puis, la situation change doucement : on en parle moins en public, mais on continue d’en parler dans les foyers, on s’interroge jusqu’à soupçonner tout le monde. Passer la stupeur du public, mais aussi des personnes introduites, l’ambiance devient lourde, on attend tous (le lecteur aussi) que le Dictateur intervienne, mais il ne se passe rien. On laisse courir le bruit que l’assassin aurait pu passer par la maison du Chef, mais celui-ci ne dément ni ne confirme. On ne sait pas, personne ne sait, sauf Kadaré (et nous à la fin du livre).

On revient aussi en arrière pour comprendre comment, entre septembre et décembre, le Successeur a pu chuter, jusqu’à la mort. On voit que cela peut aller très vite, que ce n’est dû qu’à la volonté, voire l’humeur, du Dictateur. C’est quelque chose que l’on sait par les livres d’Histoire, par les documentaires télévisés, mais je trouve toujours percutant de le lire dans un roman. On comprend mieux la manière où dans les dictatures, il n’y avait (et il n’y a toujours) pas de certitudes, des personnes qui disparaissaient (et disparaissent toujours) alors qu’elles étaient (et sont) encensées le jour d’avant. La dimension temporelle est mieux illustrée dans un roman : on a le temps de s’attacher, de vivre une situation avant que celle-ci ne change complètement. Dans les documentaires (livres ou télévisés), cela ne reste qu’un fait impersonnel.

Ce qui m’a fasciné dans ce livre, c’est la capacité de Kadaré de nous mettre dans la tête de tous les personnages, d’arriver à nous faire penser comme eux, de ressentir leurs peurs, leurs incertitudes et leurs questionnements. C’est assez formidable, car le livre reste court (220 pages), mais l’auteur fait ce qu’il avait fait pour un personnage dans La fille d’Agamemnon, pour plusieurs personnages aussi différents. L’écriture reste gracile, sans lourdeurs pour passer d’un personnage à l’autre. C’est assez formidable.

Les deux romans forment un diptyque, sont sur le même sujet, dénonce plus ou moins la même chose, l’Albanie communiste, mais sont totalement différents. Est-ce que c’est dû au fait qu’ils ont vingt ans d’écart ? Au fait que l’auteur a changé sa manière de raconter des histoires ? Ou bien au fait que Kadaré sait écrire des romans toujours différents ? Cela me donne envie de continuer à découvrir Kadaré, pour pouvoir répondre à mes questions.

Références

Le Successeur de Ismail KADARÉ – roman traduit de l’albanais par Tedi Papavrami (Le Livre de Poche, 2007)

Le guérisseur des Lumières de Frédéric Gros

J’avais lu il y a presque quatre ans (comme le temps passe) le premier roman de Frédéric Gros, sur les Possédées de Loudun. J’avais beaucoup aimé ce livre ; c’est donc tout naturellement que je voulais lire ce titre-ci. J’ai attendu qu’il soit proposé en livre numérique à la bibliothèque. Au début, je voulais attendre de pouvoir l’emprunter, mais avec les 13grèves et la pandémie, je n’ai pu aller qu’une fois à la bibliothèque depuis le début de l’année. Mais je l’ai lu.

C’est un roman épistolaire, constitué de dix lettres écrites par Mesmer à monsieur Wolfart, dans les derniers mois de sa vie (janvier à mars 1815). Mesmer est le fondateur du mesmérisme ou théorie du fluide animal. La thèse de Mesmer est qu’il existe un fluide « universellement répandu et continu de manière à ne souffrir aucun vide, dont la subtilité ne permet aucune comparaison, et qui, de sa nature, est susceptible de recevoir, propager et communiquer toutes les impressions du mouvement« . Ce fluide serait le moyen par lequel « les corps célestes, la terre et les corps animés » s’influencent mutuellement. Les maladies seraient causées par une mauvaise répartition du fluide dans le corps humain. Le docteur (plus exactement le magnétiseur) doit donc agir sur ce fluide pour guérir le malade ; cela se fait par des passes, qui ont plus ou moins l’air d’être une sorte d’apposition des mains. Le but (de ce que j’ai compris) est que le fluide du docteur influence celui du malade, provoque des crises (je ne sais pas pourquoi) et après plusieurs séances, le malade est guéri. Je vous laisse juge de la validité de cette idée.

Vous vous doutez cependant que la théorie des Mesmer, même à cette époque (Lumières, Révolution française, tout ça tout ça), a suscité de vives polémiques, avec ses partisans et ses détracteurs, les patients convaincus et les proches sceptiques.

Mesmer, plus exactement l’auteur, nous raconte tout au long des dix lettres son parcours : la découverte de son fluide, la théorisation de ses observations, l’écriture de sa thèse, et la recherche de reconnaissance. C’est cette dernière partie qui sera plus compliquée : il fera beaucoup de « passes » en Hongrie, en Autriche, en Allemagne, en France, guérira un certain nombre de malades (souvent convaincus), cherchera à faire valider ses succès par ses confrères. Ses succès le feront gagner beaucoup d’argent, d’autant qu’il a épousé une femme riche. Son coup d’éclat sera le traitement de la cécité de Maria Theresia von Paradis, amie de Mozart. Il arrivera à améliorer quelque peu son état, puisqu’elle distinguera des formes, des ombres … mais lorsque des médecins cherchent à valider l’état de la compositrice autrichienne, elle se trompe, ne voit plus. Elle n’est plus sous l’influence du fluide de Mesmer, dont elle était (d’après Frédéric Gros) devenue la maîtresse entre temps. Il deviendra aux yeux de beaucoup un charlatan, mais restera des patients qui continueront à le faire gagner beaucoup d’argent, qu’il perdra lors de la Révolution française.

J’ai beaucoup aimé, mais moins que les Possédées. Le roman est trop court à mon avis. Voir l’histoire uniquement du point de vue de Mesmer est assez particulier, car, à mon avis, cela force le lecteur a adopté quelque peu son point de vue. On en vient à le plaindre, à ne pas comprendre les médecins qui ne valident pas sa théorie. Pourtant, en temps normal, j’aurais tendance à être sceptique sur ce genre de choses. Ce sentiment de bienveillance vis-à-vis de Mesmer m’a rendu quelque peu mal à l’aise, l’impression de manquer quelque chose, même si le personnage est sympathique, un peu geignard et vantard tout de même, mais vu ce qu’il a traversé c’est un peu normal. J’aurais bien aimé avoir d’autres points de vue sur cette histoire, un peu comme dans les Possédées justement.

Il y a des pages absolument magnifiques sur les moments d’amour avec Theresia Paradis, mais surtout sur les ressentis face à la musique. L’idée est que les compositions en ré majeur toucheraient plus profondément les oreilles qui les écoutent, et les doigts qui les jouent. Elles amélioreraient le mouvement du fluide animal dans la pièce, la relation entre les personnes dans la pièce. Si on passe sur cette idée de fluide animal, la manière dont la musique peut toucher est si forte, que même moi qui n’est pas l’oreille musicale, l’est ressentie grâce aux mots de Frédéric Gros. Je vous dirais bien que c’est son fluide animal à lui.

Références

Le guérisseur des Lumières de Frédéric GROS (Albin Michel, 2019)

La fille d’Agamemnon de Ismail Kadaré

Depuis le début de l’année, j’ai mis au point une technique personnelle pour lire les livres que je possède. J’ai été bien aidé par le Covid-19 et les grèves de transports, mais pour l’instant j’ai réussi à lire plus de trente livres de ma PAL, des pavés comme des livres courts, en passant par des BD (une goutte d’eau dans l’océan, mais il faut bien commencer quelque part). La fille d’Agamemnon fait partie de ces trente livres. Je l’ai choisi uniquement parce qu’il était derrière moi, lorsque j’étais assise à mon bureau.

Mon premier Ismaïl Kadaré. Court (130 pages), mais efficace. Le livre a été écrit en 1985, et est le premier tome d’un diptyque ; le deuxième tome s’intitule Le Successeur, qui lui a été écrit près de vingt ans plus tard. Pourtant, les deux livres sont parus ensemble, en France, en 2003. On nous explique en préface que La fille d’Agamemnon a été sorti en contrebande d’Albanie, avant la chute du régime communiste. À la lecture du livre, on comprend pourquoi.

Il y a du monde dans les rues de Tirana, un petit air de fête et de gaîté. C’est normal puisque le grand défilé du premier mai va avoir lieu aujourd’hui. Tout le monde semble heureux, sauf le narrateur. En effet, sa jeune amante Suzana vient de lui annoncer qu’elle le quittait, non qu’elle ne l’aime plus, mais parce qu’elle va « se sacrifier » pour la carrière de son père, étoile montante du Parti et futur successeur du Guide. La famille doit se montrer parfaite, et le narrateur ne rentre pas dans le plan. En effet, elle va se fiancer avec un meilleur parti, qui sera plus efficace pour que son père reste en odeur de sainteté.

Ce mot de « sacrifice » rappelle, au narrateur, l’histoire d’Agamemnon, qui a sacrifié sa fille Iphigénie pour cause de raison d’État. L’image est un peu forte, car Suzana ne va pas mourir, mais pour le narrateur, qui vient de voir son bonheur éclaté (et surtout qui vient de lire le livre de Robert Graves sur la mythologie grecque), cette image s’impose.

On suit ses pensées lorsqu’il se rend au défilé, pendant lequel il espère voir une dernière fois son amour. Le trajet entre chez lui et la tribune officielle (pour laquelle il a un ticket !) est l’occasion de rencontrer des connaissances, des collègues de travail (il travaille à la télévision d’État), un membre de sa famille … On apprend ainsi qu’il est très conscient des contraintes qu’exercent sur lui, et sur l’ensemble de la population, le régime totalitaire du pays.

Je disais donc que ce livre était très efficace, dans sa dénonciation du Régime. En 130 pages, l’auteur brasse énormément d’idées, qu’il exploite de manière profonde. La phrase d’Ismaïl Kadaré fait que les idées s’enchaînent rapidement, de manière extrêmement logique. J’ai choisi quelques extraits pour illustrer l’écriture de l’auteur :

J’avais perdu de vue G.Z. et ne voulais plus y penser. C’en étaient d’autres qui, pour diverses raisons, s’étaient arraché à eux-mêmes des morceaux de chair afin que le sort ne les laissât pas dégringoler sans retour au fond du précipice. D’autres… Peut-être en faisais-je moi-même partie. Nous avions emprunté un chemin sans bien savoir où il menait, sans savoir combien de temps il durerait, puis en cours de route, s’apercevant que nous nous étions fourvoyés, mais qu’il était trop tard pour faire demi-tour, chacun, afin de ne pas être englouti par les ténèbres, avait commencé à découper des lambeaux de sa propre chair.

Brusquement, j’eus l’impression de saisir l’explication de l’énigme. Le sentiment de découverte fut tel que je retins mes pas et fermai les yeux comme si la vue du monde réel risquait de me masquer ce qui commençait enfin à s’élucider… Iakov [il s’agit du fils de Staline], paix à son âme, avait été sacrifié non pas afin de subir le même sort que n’importe quel autre soldat russe, ainsi que l’avait prétendu le dictateur, mais afin de conférer à ce dernier le droit d’exiger la mort de n’importe qui. De même qu’Iphigénie avait donné à Agamemnon le droit de déclencher la boucherie…

En résumé, une bonne découverte. Normalement, j’ai Le Successeur dans ma PAL. Il ne me reste plus qu’à le retrouver…

J’en profite pour vous recommander un autre livre que j’ai lu pendant le confinement, et qui se passe aussi en Albanie. Il s’agit du roman noir Les aigles endormis de Danü Danquigny. On suit un homme qui revient en Albanie, pour venger l’assassinat il y a vingt ans de sa femme. Cela permet de découvrir l’Albanie, plus côté trafic, pendant le Régime totalitaire et après l’effondrement de celui-ci.

Références

La fille d’Agamemnon de Ismail KADARÉ – traduit de l’albanais par Tedi Papavrami (Fayard, 2003)

By the rivers of Babylon de Kei Miller

Je tiens encore une fois à vous présenter mes excuses pour ce long silence. Depuis le dernier billet, il s’est avéré qu’il y a eu de plus en plus de bruits autour de moi à cause du chantier d’un immeuble (et ses ouvriers marteau-piqueur), des arbres coupés par la ville (qui étaient les meilleurs murs antibruit existants, puisqu’ils permettaient d’entendre moins les avions d’Orly le soir), et surtout du renouvellement, en pleine nuit (parce que c’est plus drôle) des voies de la ligne de train qui passe derrière chez moi, et ce pendant un mois, cinq nuits par semaine. À cela, s’ajoute la suppression du passage à niveau, pas très loin derrière chez moi et qui nous a valu, tout un week-end (jours et nuits pendant deux jours et demi), la mise en place des poteaux qui soutiennent les fameuses caténaires de la région parisienne, parce que les voies vont être décalées.

Alors que j’aurai pu lire, en pleine nuit, vu que j’étais réveillée, avec l’impossibilité de me rendormir, j’ai préféré ruminer sur mon travail. Tout cela n’a pas amélioré mon humeur. J’ai lu, mais sans concentration, avec l’impression de ne lire que de mauvaises choses. Ce n’est pas terrible de faire un billet dans ces conditions.

Mais là, j’ai enfin trouvé un livre très intéressant, avec une écriture magnifique : By the rivers of Babylon de Kei Miller. Il s’agit du deuxième roman de l’auteur, paru en France, après L’authentique Pearline Portious (que j’ai dans ma PAL, mais que je n’ai pas lu bien sûr). Vous pouvez trouver un billet chez Sandrine par exemple.

Dans ce livre-ci, l’histoire est assez simple. On est en 1982, à Augustown, quartier périphérique de Kingston, capitale de la Jamaïque. Kaia revient chez sa « grand-mère » Ma Taffy, en pleurant, un peu honteux, de l’école. Son instituteur vient de lui couper ses dreadlocks, suite à ce qu’il considérait comme de la désobéissance. Or, Kaia et sa famille sont rastafari, les dreadlocks ont une très grande importance dans ce mouvement (même s’il semble ne pas y avoir qu’une seule interprétation). Dans le livre, on peut trouver deux interprétations. La première est racontée par la mère de Kaia : elle lui dit de toucher ses cheveux quand il perd courage, car cela lui rappellera qu’il est un lion, plein de force, comme sa mère, sa grand-mère. En effet, les dreadlocks sont le symbole de la force de leurs possesseurs puisqu’il rappelle « le lion de Juda qui figurait au centre du drapeau éthiopien ». La deuxième interprétation n’est pas donnée explicitement, mais présente tout au long du livre. Les dreadlocks sont le symbole de la résistance de la population noire face aux anciens colonisateurs, qui malgré l’abolition de l’esclavage, restent les maîtres de l’île.

Ainsi, Ma Taffy convoque d’anciennes histoires. Une concerne un prêcheur volant. Il y a longtemps (Ma Taffy était encore jeune), un prêcheur a décrété pouvoir voler, dans l’air. Quand il s’envolera, la Terre périra, les bons et les méchants seront séparés… Toute la population d’Augustown y croit, d’autant que le prêcheur avait déjà réalisé un miracle quelques années auparavant. Mais les habitants de Babylone (dans le mouvement rastafari, il s’agit de la société occidentale) voient cela d’un autre œil : il s’agirait plutôt d’un soulèvement de la population pauvre de la ville. En tant que telle, la manifestation sera réprimée, et minorée par la suite. Pourtant, la population comprend, à ce moment-là, que les choses peuvent changer si elle reste unie. Ce serait donc le début du mouvement de résistance d’Augustown face à Babylone.

Ma Taffy convoque aussi une autre ancienne histoire : un homme arrêté par la police, enfermé pendant une nuit, durant laquelle on lui a coupé ses dreadlocks, s’est suicidé le lendemain, en rentrant chez lui. Cela a été un choc pour tout le monde, bien évidemment. Et c’est ce qui explique aussi la crainte de Ma Taffy, de voir la mère de l’enfant, Gina, venger son fils.

Gina est un des personnages que l’on suivra, dans la seconde partie du livre, comme la directrice de l’école de Kaia, et son fils, ainsi que l’instituteur. On fera aussi la connaissance d’un petit caïd d’Augustown. Kei Miller dessine le portrait d’une société sous tension, extrêmement discriminante, où la couleur de peau fait la place dans la société, les « couches sociales » étant extrêmement imperméables. Par exemple, l’instituteur tient à être considéré comme « blanc », alors que dans les faits, il est métis. Cela lui donne la possibilité de se voir plus haut, que ce qu’il n’était en réalité.

Même si vous n’êtes pas inspiré par cette histoire, je vous conseille ce livre, car Kei Miller fait ce portrait de la société jamaïcaine, de manière très intelligente et équilibrée, jamais lourde. On ne se lasse jamais. On ne s’attache pas plus à un personnage ou à une époque, tout est intéressant. L’écrivain pose des questions à son lecteur, l’interpelle et finalement le force à considérer un monde qu’il n’a pas forcément envisagé.

Cette histoire parle de gens qui existent comme vous et moi, aussi réels que je l’étais avant de devenir une chose flottant dans le ciel, délivrée de son corps. Et vous pouvez aussi vous arrêter sur une question plus urgente : non pas de savoir si vous croyez à cette histoire, mais plutôt si celle-ci parle de gens que vous n’avez jamais envisagé de prendre en considération.

Il ne force pas le lecteur à adopter son point de vue. Finalement, le lecteur termine le livre, en comprenant un peu mieux pourquoi un événement qui peut sembler de l’extérieur anodin provoque un « autoclapse », terme de dialecte jamaïcain pour désigner « un désastre imminent, une calamité, le plus grand trouble qui soit ». C’est un livre que je vous conseille pour cela : c’est un très bon roman, avec une belle écriture, mais surtout il permet de toucher du doigt une réalité qui n’est pas forcément celle de son lecteur.

Références

By the rivers of Babylon de Kei MILLER – traduit de l’anglais (Jamaïque) par Nathalie Carré (Zulma, 2017)

P.S. : J’ai évité de vous mettre une version de Boney M., mais vous pouvez aller regarder par vous-même bien sûr.

P.P.S : J’ai oublié de vous raconter comment Ma Taffy est devenue aveugle. Son grenier était infesté de rats, qui se sont reproduits. Un jour, le plafond n’a plus résisté et s’est écroulé. Ma Taffy était en dessous, et les rats dans la panique lui ont crevé les yeux avec leurs petites pattes. Qui peut avoir ce type d’idées, franchement ?