L’anaconda de Matthew Gregory Lewis

lanacondamatthewgregorylewisJ’ai acheté ce livre hier à la librairie, juste parce qu’il était beau ! Aussi bien sûr, parce que c’était anglais et que c’était classique. Mais c’est vraiment le critère esthétique qui l’a emporté sur tout ! Il faut vous imaginer l’intérieur. Le cadre, celui des serpents dessinés en blanc sur fond noir, est repris sur chaque page ! Le texte s’inscrit à l’intérieur du cadre, qui est noir sur la couverture mais blanc (cassé peut être) à l’intérieur. Tout est noir sauf la zone du texte donc. La typographie des chapitres fait un peu ancien. Cela donne l’impression d’ouvrir un vieux livre, un vieux grimoire avec une histoire ancienne qui va nous être raconté. Si vous avez l’occasion d’aller en librairie ces prochains jours, je vous conseille de le regarder, de le feuilleter. Et donc, voilà pourquoi je l’ai acheté parce que l’histoire ne me tentait pas trop au départ. Pensez donc ! Une histoire avec un serpent qui assiège sa proie pendant des jours …

Mais en fait, c’est beaucoup mieux que ne le laisse supposé la quatrième de couverture (en tout cas, le premier paragraphe). On est dans un petit village anglais, dans les années 1780. Un homme a promis à son protégé, de retour de Ceylan, la main de sa fille adorée. Lui ayant toujours fait confiance, il l’a confiée avec grand plaisir au jeune homme. D’autant que celui-ci a acquis une fortune considérable lors de son séjour en Inde. Le problème est que justement on est dans un petit village et qu’il refuse de s’expliquer sur la manière dont il a acquis cette fortune. C’est une grave erreur puisque cela laisse beaucoup de place aux ragots, cancans et inventions de toutes sortes. La plus véhémente à ce sujet n’est autre que la sœur du père. Le jour où elle apprend l’histoire (en tout cas, ce qu’elle suppose être l’histoire) de la bouche même du petit serviteur indien que le jeune homme a ramené avec lui, elle ne peut que jubiler : il aurait en effet liquider le père pour épouser ensuite la fille et la tuer pour pouvoir récupérer toute la fortune. Elle s’empresse de propager cette histoire sous un prétexte plus que fallacieux (ou une justification plus que bancal), qui m’a beaucoup fait rire :

 Mais alors, pourquoi refuse-t-il de dévoiler à quiconque la façon dont il l’a obtenue ? Laissez-moi vous dire, mon frère, que lorsqu’un homme peut se glorifier d’une action positive, il n’est pas si prompt à tenir sa langue ; je dirais même que tenir sa langue tout court n’est naturel en aucune circonstance, et je vous garantis que celui qui se soumet à une contrainte aussi déplaisante a nécessairement une très bonne raison de le faire. Les Williamson pensent la même chose, et les Jones, et mon cousin Dickins également, de même que toute la famille Burnaby ; car je ne suis pas, moi, d’un tempérament aussi secret que chez votre cher Evrard, Dieu merci ! Non, si je suis en possession d’une nouvelle, je suis trop généreuse pour ne pas la partager et ne trouve le repos qu’une fois tous les voisins instruits comme je le suis. C’est ainsi que ce matin, sitôt informée de cette sanglante histoire, j’ai fait préparer ma voiture pour sillonner le village et communiquer ces renseignements à tous nos amis et relations. Évidemment, ils furent grandement choqués par ce récit. Qui ne l’aurait été ? Et pourtant, ils ont tous avoué avoir déjà soupçonné quelque méfait à l’origine de ce mystère, et ont appris avec soulagement que j’avais découvert la vérité avant que les choses ne soient allées trop loin entre Everard [le nom du jeune homme] et votre fille Jessy.

Au vu de la réaction de ses voisins mais aussi pour se justifier aux yeux du père et de sa fille, le jeune homme décide d’expliquer la véritable histoire. Parti pour Ceylan, il a “la chance de trouver une place dans la maison d’un homme qui gagnait l’estime de tous grâce à ses vertus, et qui m’accorda de si nombreuses faveurs que je lui fus extrêmement attaché”. Il est engagé tout d’abord comme secrétaire mais devient rapidement l’ami du couple, l’homme de confiance aussi. En rentrant tôt un matin, un jour avec la femme du couple, après avoir réglé une affaire à Colombo, les deux cherchent l’homme du couple. Le domestique leur explique que le maître est allé dans une sorte de bungalow, qui se situe à une centaine de mètres de la maison principale et qui est entouré de palmiers, qui font à la fois de l’ombre et permettent de voir le paysage et ainsi d’admirer le lever du soleil. Les deux décident d’aller le retrouver là-bas. La femme part cependant se changer avant. Pendant ce temps là, le jeune homme observe le bungalow, et voit une branche d’un palmier bougée, plus exactement ondulée, alors qu’il n’y a pas de vent. Il ne comprend pas tôt de ce qu’il se passe. Il appelle le domestique et lui demande son natif. En tant que natif de Ceylan, il reconnaît tout de suite un anaconda, serpent qui peut rester des mois pour attendre la proie qu’il a repéré. Il est évident que cette proie est l’homme dans le bungalow. Celui-ci a vu le serpent et a calfeutré le bâtiment pour l’empêcher de rentrer. Un compte à rebours s’engage pour délivrer l’homme de ce piège.

On assiste à toutes les tentatives pour réussir cet exploit auquel très peu de gens croient. On a particulièrement le droit aux démonstrations de force du serpent. Comme le dit la quatrième de couverture, M.G. Lewis reprend les codes du gothique (le type de personnage, la géographie des lieux…) pour les transposer dans un environnement tropical et recréer une atmosphère étouffante et angoissante (j’avoue que l’attitude peu avenante du serpent aide bien quand même). Le livre fait 125 pages et l’auteur est excellent pour ce type de format : les personnages sont plantés rapidement (l’imagination fait le reste), le décor aussi.

L’éditeur a choisi de publier cette grosse nouvelle dans une nouvelle traduction, ce qui à mon avis est un très bon choix vu la qualité du travail effectué. D’un autre côté, L’anaconda a été édité pour la dernière fois en 1822 en France ; cela aurait pu être gênant de reprendre cette traduction. Ici, le texte est moderne, tout en conservant l’élégance d’un style ancien. Cela donne une lecture très agréable, dans le sens où on n’est pas freiné par des tournures de phrases un peu étranges. Je précise cela car je viens de finir un livre, édité cette années mais où une ancienne traduction a été reprise et franchement, cela m’a gêné dans ma lecture. On est bien en présence d’un texte qui semble intemporel.

C’est donc aussi une très belle lecture de “rentrée littéraire” !

Vous trouverez un autre avis sur le blog Lire au lit.

Références

L’anaconda de M.G. LEWIS – traduit de l’anglais par Pauline Tardieu-Collinet (éditions Finitude, 2016)

Précis de médecine imaginaire de Emmanuel Venet

precisdemedecineimaginaireemmanuelvenetPrécis de médecine imaginaire est donc le troisième livre de Emmanuel Venet que je lis, après Marcher droit, tourner en rond et Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud. C’est aussi celui qui m’a le moins plu.

Le livre est composé de très courts textes (une à deux pages), regroupés selon quatre thématiques : le Vademecum de sémiologie médical (avec des entrées telles que la cystite, les rhumatismes, les maladies infantiles, le cancer, les vers, la dépression, la mort…), les Premières esquisses d’un traité des ondes, la Névrose pianistique – Quelques précisions, Imprécis de thérapeutique (avec des entrées telles que le mépris, les rayons, les vaccins, les tisanes, les ambulances…) La névrose pianistique est une maladie propre à l’auteur et a été déclenchée par sa mère qui a acheté un piano pour que ses deux fils apprennent à en jouer aussi bien qu’elle. Elle les a émerveillés en jouant brillamment quelques morceaux, puis s’est arrêtée en prenant comme prétexte des problèmes articulaires, et a passé le relais à ses fils : le frère de l’auteur a abandonné rapidement mais l’auteur a insisté alors qu’il ne présente pas de talent particulier (ni de désir particulier d’apprendre, quoique). Il est enfermé dans une sorte d’amour-haine de l’objet piano.

Ce livre n’est pas un précis de médecine au sens propre du terme, bien évidemment. Emmanuel Venet, qui exerce la psychiatrie, ne présente pas de cas … Le livre est plutôt prétexte à évoquer des souvenirs d’enfance ou des souvenirs plus récents (d’amis malades par exemple) mais d’un point de vue non médical, plutôt poétique, voire nostalgique. Par exemple, le texte sur la cystite parle des queues de cerises que sa grand-mère utilisait pour soigner cette maladie (qui n’avait pas vraiment de sens pour l’auteur au moment où cela se passait). Le texte sur les maladies infantiles parle de la visite au médecin avec sa mère, où celle-ci ne cherchait qu’à se faire confirmer le diagnostic qu’elle avait posé après lecture du Larousse médical. Ce texte rejoint celui sur le mépris, vu comme méthode de soins. Les symptômes que l’on ne peut attribuer à la maladie ou à aucune maladie ne sont bons qu’à être ignorés (jusqu’au jour où on en meurt).

La dernière phrase du livre illustre parfaitement le projet du livre : allier poésie et littérature avec la médecine, concilier musique et instrument, “réalité” du quotidien et  beauté intrinsèque de cette réalité tout simplement :

C’est là que j’ai découvert la difficulté à concilier le bois dur des pianos et la substance des sonates ; le noir du saturnisme et le bleu de Primo Levi ; la sécheresse du discours médical et la poésie des commères qui, sur le marché de Monplaisir ou d’ailleurs, s’entraînent à mourir.

Emmanuel Venet arrive très bien à faire cela. Il nous rend un peu nostalgique d’une médecine que j’appellerais “familiale” mais aussi de grand-mère, ou les maux se soignaient encore, ou on discutait les cas médicaux sur le marché avec le plus grand sérieux. Maintenant on se demande : qu’est-ce qu’il a bu ? qu’est-ce qu’il a fumé ? qu’est qu’il a mangé ? la troisième question étant réservée aux non-fumeurs et aux abstinents. Emmanuel Venet parle d’une époque révolue à mon avis, où il y avait une certaine innocence par rapport à la médecine, une innocence de sa part (dans beaucoup de textes, il parle de souvenirs d’enfance) mais aussi de son environnement proche. Pour les personnes qui n’étaient pas médecins, la médecine était plus une affaire d’imagination et d’interprétation (pleine de bon-sens) que de connaissances. On se servait du Larousse médical plus que d’internet (et pourtant, pour avoir un Larousse médical à la maison hérité de ma grand-mère, je trouve que la médecine et le corps humain vu comme cela, c’est assez glauque).

Cette recherche de poésie se retrouve dans l’écriture de l’auteur, dans l’interprétation qu’il fait, dans l’humour qu’il met dans ses textes. J’ai retrouvé sa plume et son esprit que j’avais déjà particulièrement appréciés dans les deux précédents livres que j’avais lus. J’ai dans celui-ci particulièrement aimé que les textes renvoient les uns aux autres, se répondent en fait, retrouver des gens (j’adore sa grand-mère), des souvenirs, des maladies.

Pourquoi ce texte m’a moins plus, alors que j’ai aimé tant de choses dans ce livre ? Tout simplement parce que je ne sais pas comment il faut le lire, comment il faut “s’en servir”. J’ai pris ce livre à la bibliothèque et je l’ai lu d’une traite. C’est ce qu’il fallait faire car sinon je n’aurais pas vu que les textes se répondaient et je n’aurais pas vu la logique du livre. Mais après quelques mois, je ne suis pas sûre qu’il m’en restera grand chose. C’est typiquement le type de livres qu’il faut avoir dans sa bibliothèque (et donc l’emprunter ne suffit pas) pour le feuilleter régulièrement, se rappeler des sentiments éprouvés à la lecture, de ce qui nous a faire sourire à ce moment-là et se rappeler que la vie peut aussi être vu comme cela, avec un peu d’humour, de légèreté et de poésie. Sauf que je ne pourrais pas faire cela, sauf si je me l’achète un jour…

Références

Précis de médecine imaginaire de Emmanuel VENET (Éditions Verdier, 2005)

Vasmers Bruder de Peer Meter et David von Bassewitz

vasmersbruderpeermeterdavidvonbassewitzOn fait connaissance avec Martin Vasmer lorsqu’il se trouve au poste de police de la petite ville polonaise de Ziębice pour signaler la disparition de son frère Hans-Georg Vasmer. Celui-ci, travaillant en free-lance, avait accepté, pour des raisons pécunières, un reportage hors du champ de ses compétences, sur le sujet du tueur en série cannibale, Karl Denke, ayant officié dans la petite ville de 1903 à 1924, alors que celle-ci était encore allemande. Elle s’appelait alors Münsterberg.

Martin s’inquiète pour son frère qu’il n’arrive pas à joindre mais qui lui envoie des SMS étranges depuis quelques jours. Il sait cependant qu’une jeune femme du village, Hanna Jablonska, a fourni une chambre à Hans-Georg et qu’il a été en contact avec un homme, Sadowski, qui effectue des recherches (depuis longtemps sur Kral Denke). Arrivé sur place, il rencontre Hanna qui lui donne la chambre qu’avait occupée son frère. S’y trouve encore l’ensemble des papiers relatifs à l’affaire. Il y découvre notamment l’histoire de la dernière victime (non morte) de Karl Denke, Vincenz Olivier. Sans domicile fixe, il avait frappé à la porte de Denke pour demander un petit travail et/ou un peu d’argent. Le cannibale l’avait fait rentrer sous le prétexte d’écrire une lettre mais lorsque le sans-domicile fixe voulait commencer, il l’a frappé à la tête. Dans la BD, Vincenz Olivier a criée si fort que la police a été alarmé (en réalité, il a réussi à prendre la fuite). Seulement, Denke s’est fait passer pour la victime et Vincenz Olivier s’est fait arrêté et enfermé. Plus tard, les policiers ont revu leur position et ont été arrêté Denke. Celui-ci se suicidera dans sa cellule, par pendaison, sans avoir expliqué ses actions et ses motifs. En perquisitionnant son domicile, on découvre un carnet contenant les informations sur un certain nombre de ses victimes ; on en dénombre au moins 30.

Plus tard, Martin Vasmer fait la connaissance de Sadowski, qui éprouve, plutôt qu’un intérêt scientifique, une fascination macabre pour l’affaire. Craignant le pire pour son frère, Vasmer va se plonger dans son monde pour retrouver la trace de celui qu’il est venu chercher.

Visiblement, Peer Meter éprouve un certain intérêt pour les histoires de tueurs en série allemand. En effet, c’est la deuxième BD que je lis de lui sur ce sujet, après Haarmann, le boucher de Hanovre. Cette fois-ci, plutôt que sur l’histoire des crimes de Karl Denke (dont l’explication est reportée en annexe), l’auteur s’intéresse à la fascination qu’exerce ce type de criminel sur certains, quitte à ne plus se rendre compte de l’horreur de la chose et s’amuser avec ; Sadowski en est l’exemple même.

Cette BD n’est clairement pas gaie, vu le sujet mais l’atmosphère est aussi plombée par un dessin extrêmement sombre, comme enveloppé dans de la gaze. C’est un peu mon bémol : le dessin est magnifique (car c’est lui qui suggère le ressenti du lecteur et “met dans l’ambiance) mais est quand même beaucoup trop sombre, tout de même. J’ai lu un commentaire où un lecteur disait qu’il n’avait pas réussi à voir quoi que ce soit dans cette BD. Finalement, j’ai lu deux fois le livre, une fois pour comprendre le texte (il est en allemand tout de même, je ne suis pas encore bilingue malheureusement) et une deuxième fois pour pouvoir voir les cases (et je l’ai fait avec une grande lumière et c’est vrai que c’est beaucoup plus confortable). Je vous ai mis une planche en exemple, mais il faut garder en mémoire que c’est une des plus claires !

Références

Vasmers Bruder de Peer METER (scénario et texte) et David von BASSEWITZ (dessins) (Carlsen / Graphic Novel, 2014)

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L’homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu

lhommequimitfinalhistoirekenliuJ’ai voulu lire ce livre à la suite du billet de Charybde 2. Je vous renvoie donc vers lui pour lire son billet (comme cela vous n’êtes pas obligé de lire le mien jusqu’au bout).

L’homme qui mit fin à l’histoire est une nouvelle (de 102 pages sur ma liseuse) écrite d’une manière que je n’avais jamais lu, sur un fait que je ne connaissais pas et sur des réflexions qui m’intéressent mais dont je n’avais jamais rien lu (de manière romancée).

Le livre est écrit sous la forme d’un documentaire filmé, un peu comme ceux que l’on peut voir sur Arte, sur des faits historiques. Souvent, il y a une voix principale, celle d’un narrateur ou du “personnage” principal, entrecoupé d’images d’archives, de témoignages mais aussi d’avis de spécialistes pour éclairer ces témoignages. Dans les notes, on peut lire que cette idée lui est venue à la lecture de la nouvelle Aimer ce que l’on voit : un documentaire de Ted Chiang.

Le livre de Ken Liu est construit exactement de cette manière. La narratrice est une nippo-américaine, Akemi Kirino, directrice scientifique des laboratoires Feynman. Elle raconte comment une dizaine d’années auparavant, elle a proposé, avec son compagnon Evan, des voyages dans le passé à des familles de victimes de l’Unité 731, pour revivre les atrocités vécues par leurs proches. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Unité 731 est une unité de recherche japonaise, créée après l’invasion de la Chine par les Japonais et fermée à la défaite de celui-ci, en 1945. Dans cette unité ont été menées des expériences sur les êtres vivants dans le but d’améliorer les connaissances et la pratique des chirurgiens militaires, de mieux comprendre la transmission des maladies et de pouvoir mieux les guerres mais aussi de créer des armes bactériologiques. Il s’agit de ce que l’on peut écrire sur le papier. Dans les faits, cela correspond à des tortures et des traitements inhumains sur des prisonniers chinois, qui étaient le plus souvent tout de même des paysans raflés au hasard dans les campagnes environnantes. Ainsi, Ken Liu nous parle de vivisections sans anesthésie, de bras que l’on faisait geler intentionnellement pour étudier la gangrène, les amputations et la manière de les ranimer, de maladies injectées volontairement, de viols aussi.

Sauf que le Japon n’a reconnu que très tardivement les agissements de cette unité, et surtout a gardé tous les documents papiers pouvant indiquer des faits précis sous le sceau du secret. L’Histoire ne peut pas s’appuyer uniquement sur des témoignages car cela manque de faits vérifiables (sur quoi toutes les découvertes (scientifiques ou non) s’appuient). De plus, ici, les seuls témoignages sont ceux des bourreaux et non des victimes, des bourreaux prisonniers du régime communiste chinois après la Seconde Guerre mondiale, et qui ont le sait ne pouvait être digne de confiance pour les États-Unis mais aussi pour le Japon et toutes les nations occidentales. Ces témoignages ne pouvaient être donc que falsifiés.

Evan Wei, le compagnon de Akemi Kirino, sino-américain, spécialisé dans le Japon (on va dire ancien car j’ai oublié la période historique), découvre les événements de l’Unité 731 par un film et s’efforce ensuite de reconstituer les faits. Devant l’impossibilité de trouver des documents objectifs (en tout cas en quantité suffisante), il se tourne vers les témoignages mais des familles des victimes. Pour cela, il va avec sa compagne utiliser une des découvertes scientifiques de celle-ci, les particules de Bohn-Kirino, pour fabriquer une sorte de machine à remonter le temps, mais uniquement pour les familles des victimes, et l’expérience ne fera de la personne qu’un témoin d’images recréées par son cerveau :

Les particules de Bohm-Kirino permettent de recréer, en détail, les informations de tous types autour du moment de leur création : la vision, le son, les micro-ondes, l’ultrason, l’odeur de l’antiseptique et du sang, le piquant de la cordite et de la poudre au fond des narines.

Mais cela représente une masse d’informations colossale, même pour une seule seconde. On n’avait aucun moyen de la stocker, sans parler de la traiter en temps réel. La quantité de données rassemblées pour quelques minutes aurait saturé tous les serveurs de Harvard. On pouvait ouvrir une porte sur le passé, mais on ne verrait rien dans le tsunami de bits qui en jaillirait.

[…]

J’ai donc conçu l’idée d’utiliser le cerveau humain pour traiter les informations obtenues par les détecteurs Bohm-Kirino. Les capacités du cerveau au traitement en parallèle de masse, le substrat de la conscience, se sont révélées très efficaces pour filtrer et traduire le torrent de données issu des détecteurs. Il pouvait recevoir les signaux électriques bruts, en rejeter 99,99%, transformer le reste en images, en sons, en odeurs, leur trouver du sens et enfin les enregistrer sous la forme de souvenirs.

Le problème est que cette technique est destructrice :

sa technique est destructrice, comme vous le savez : une fois qu’il a envoyé l’observateur à un endroit et un moment précis, les particules de Bohm-Kirino s’annihilent et nul ne peut retourner là-bas.

Déjà, on voit toute la complexité du problème : est-ce que un seul témoin peut faire l’Histoire ? Quelle crédibilité lui accordé sans documents (et aussi sans autres témoignages)  pour corroborer son histoire ? On peut d’ailleurs lire dans la nouvelle le passage suivant :

Je comprends bien que, du point de vue des défenseurs du Pr Wei, la vision brute de l’histoire se déroulant devant vous n’incite guère à mettre en question la preuve indélébile dans votre esprit. Mais cela ne suffit pas au reste d’entre nous. Le Procédé Kirino exige une foi aveugle : qui a vu l’ineffable ne doute en rien de son existence, mais cette clarté ne se reproduit pour personne. Nous voici donc coincés ici dans le présent à essayer de deviner le passé.

Le Pr Wei a mis fin à l’enquête rationnelle sur l’histoire pour la transformer en une religion personnelle. Ce qu’a vu un témoin, nul autre ne pourra jamais le revoir. C’est de la folie.

L’utilisation de témoignages est quelque chose, comme je le disais, qui n’est pas conforme à la méthode de l’historien. Ils s’attirent les foudres de ses paires. Ken Liu donne à lire plusieurs réactions :

J’ai un immense respect pour Wei, qui reste mon meilleur étudiant. Mais il a renoncé à la responsabilité de l’historien de s’assurer que la vérité n’est entachée d’aucun doute. Il a franchi la frontière qui sépare la frontière de l’activiste.

De mon point de vue, il s’agit moins d’idéologie que de méthodologie. Ce qui nous oppose, c’est la définition qu’on donne d’une preuve. Les historiens formés à l’occidentale ou à l’asiatique se sont toujours basés sur la documentation, or le Pr Wei donne désormais la primauté aux témoignages – des témoignages qui de plus proviennent d’individus non pas contemporains des événements, mais issus d’une époque ultérieure.

Ken Liu traite d’autres thèmes relatif à l’Histoire et à l’historiographie : quelle utilisation peut-on faire du passé dans le présent ? est-ce qu’utiliser le passé pour justifier ses revendications est moral ? est-ce qu’oublier le passé (et entre autre sa responsabilité) est possible et vivable à l’échelle d’un État, sous prétexte que l’État a changé de forme ? à qui appartient l’Histoire ? qui fait l’Histoire ? est-ce que la personnification de l’Histoire créé quand même l’Histoire ? Sur cette dernière question, je voulais encore donner une citation :

Comme nous ne disposons que d’une capacité d’empathie limitée envers la souffrance de masse, cette approche, selon moi, risquerait de déboucher sur le sentimentalisme et sur la mémoire sélective. Plus de seize millions de civils ont péri en Chine lors de l’invasion japonaise. La majeure partie de ces souffrances ne sont intervenues ni dans les fabriques de mort comme Pingfang, ni dans d’innombrables village et bourgs isolés loin de tout, où on a massacré et violé sans relâche hommes et femmes, leurs cris emportés par le vent glacé, si bien qu’on a oublié jusqu’à leurs noms. Pourtant, eux aussi méritent qu’on se souvienne d’eux.

Il est impossible que chaque atrocité trouve un porte-parole aussi éloquent qu’Anne Frank, et je ne crois pas que nous devions réduire l’histoire entière à un recueil de récits de ce genre.

Pour traiter toutes ces questions, la forme choisie par Ken Liu est idéale car elle lui permet de raconter son histoire mais aussi de confronter les différents points de vue. Il faut voir que tous ces points de vues sont inventés ou réécrit mais que tout est fait de manière très réaliste.

Sur le thème du témoignage dans la construction de l’Histoire mais aussi sur la question du propriétaire de l’Histoire, je vous conseille le film Le Labyrinthe du Silence qui traite de la préparation du procès de Francfort en Allemagne, qui s’est tenu entre 1963 et 1965. On retrouve dans ce film cette idée que l’Histoire (et donc son jugement) ne peut pas se baser uniquement sur des témoignages mais sur des faits précis (et datés dans le contexte du film). Quand on vit le genre de choses qu’on vécut les gens dans ces camps ou ces unités, on ne note pas les faits pour un futur procès ou pour les futurs historiens. On est obligé de raconter a posteriori et forcément qu’on y met sa sensibilité. Les historiens eux cherchent des faits objectifs ; ils peuvent s’appuyer sur des témoignages mais les faits doivent être recoupés. Sauf que parfois, c’est impossible.

Est-ce que pour autant les histoires des gens ne doivent pas constituer notre Histoire commune pas forcément celle d’un certain pays mais une Histoire commune de l’Humanité entière ? C’est là-dessus (et pas que) qu’interroge la nouvelle de Ken Liu (en 102 pages seulement).

Je pourrais en parler pendant des heures, vous citer tout le livre mais le billet est déjà trop long. Je me rends bien compte qu’il y a peu de chances que les gens lisent cela jusqu’au bout. Si vous avez sauté des parties du billet, ce n’est pas franchement grave, ne retenez que la conclusion : lisez cette nouvelle intelligente et percutante !

Références

L’homme qui mit fin à l’histoire : un documentaire de Ken LIU – traduit de l’anglais (États-Unis) par Sylvie Denis (Le Bélial’, 2016)

Laura patine de Laura Sintija Černiauskaité

luciepatinelaurasintijacerniauskeiteLucie patine fait partie des vingt-sept pièces (une par pays européen), jouée en 2008, dans le cadre de la Saison culturelle européenne et qui sont ensuite sorties aux éditions Théâtrales. Cette pièce est la pièce lituanienne, écrite par Laura Sintija Černiauskaité, auteur à la fois de roman (un en fait), de nouvelles, et de pièces de théâtre. Pour l’instant, il me semble qu’il s’agit de son seul texte traduit en français.

Elle met en scène plusieurs couples, dans une pièce à deux actes. Le premier couple est celui de Lucie et Félix qui vivent une relation très routinière, et où Lucie reproche à mot à peine voilé à Félix de ne plus la voir (et/ou de ne plus la comprendre). Bien sûr, il tombe des nues parce qu’il lui semblait que pourtant il était toujours là pour elle (et qu’elle aussi était toujours là pour lui en contrepartie). De but en blanc, elle lui annonce qu’elle le quitte. Il cherche la réponse à la question que toute personne se poserait à ce moment-là : pourquoi ?

Elle lui explique alors que oui, il y a un autre homme mais un homme qui ne la voit pas. Il s’agit de l’homme qui lui donne les patins à la patinoire. C’est le deuxième couple que l’on suit, ce type et sa femme Tanya. Ils ont eux aussi amoureux mais après leur premier enfant, Tanya manque de confiance en elle, ne mange plus assez et demande systématiquement à son mari de lui montrer qu’il l’aime. Ce n’est pas une relation, pourtant le type ne la lâche pas. Lucie ne s’interpose pas dans ce couple.

Qu’est-ce qui fait que ces deux femmes sont amoureuses du même homme ? Parce qu’il a quelque chose de plus que les autres, un rêve ou des souvenirs, qui lui permet de ne pas être engluer dans la vie quotidienne. C’est un ancien aviateur et y pense beaucoup. D’ailleurs, Lucie le dit à un moment : pour que l’homme vous voit vraiment, il faut passer par la fenêtre parce que c’est là qu’il observe tout le temps.

Le troisième couple que l’on suit est le couple des parents de Félix, une douzaine d’années avant l’histoire qui est présentée. Le père de Félix est extrêmement malade et c’est sa mère qui s’occupe du malade, avec un certain dévouement tout de même. Pourtant, elle le trompe dans la pièce d’à côté avec la compréhension de son mari immobilisé dans son lit.

Dans cette pièce, ce sont donc trois versions de couples et d’amour qui nous sont présentés. C’est une lecture intéressante car l’auteur présente sa vision de ces deux “notions”, sans fanfreluche mais avec une vision vraiment très quotidienne (qui correspond bien à ce que j’ai pu voir dans la vie de tous les jours). Si on voulait simplifier, on pourrait dire que d’après l’auteur, la vie à deux permet de vivre et d’apprécier la vie plus complètement, qu’elle permet d’avoir au moins un support, une aide.

J’ai apprécié la manière d’écrire de l’auteur, de présenter et d’imbriquer les scènes pour former un tableau, un tout, qui au premier abord semble disparate et incohérente mais qui après la lecture de la dernière page, prend un sens.

Je le répète mais bon, c’est une lecture intéressante.

Références

Lucie patine de Laura Sintija ČERNIAUSKAITÉ – traduit du lituanien par Akvilé Melkūnaité, avec la collaboration de Laurent Muhleisen (Éditions Théâtrales, 2008)

Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud de Emmanuel Venet

ferdierepsychiatreantoninartaudAprès ma lecture de Marcher droit, tourner en rond, j’étais obligée de continuer ma lecture des livres d’Emmanuel Venet. J’ai donc demandé deux de ses ouvrages à la bibliothèque. J’ai donc lu le premier Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud et je suis en train de lire le second Précis de médecine imaginaire. Forcément, je me suis demandée pourquoi au moins trois de ses livres tournaient autour de la maladie (plus exactement les maladies de l’esprit). J’ai compris en lisant la quatrième de couverture (ce que je n’avais pas vu sur le ebook du livre dont j’ai déjà fait le billet) ; Emmanuel Venet est psychiatre (et habite Lyon accessoirement). Tout cela est donc logique, même si ici on parle de l’écrivain, non pas du docteur.

Ferdière était donc, comme l’indique le titre, le psychiatre d’Antonin Artaud. En effet, de 1943 à 1946, Antonin Artaud est interné à l’hôpital psychiatre de Rodez dont Ferdière est le directeur. Le médecin a accepté de prendre en charge ce patient, parce qu’il était depuis longtemps lié au mouvement surréaliste (se piquant lui-même d’écriture). Pendant ces trois ans, Ferdière traite Artaud par les électrochocs, ce qui a pour effet d’étouffer sa créativité (d’après Wikipédia, il “perd conscience”). Pourtant, d’après Emmanuel Venet, c’est bien Ferdière qui a remis Artaud à l’écriture, qu’il avait depuis longtemps “abandonnée” (par la force des choses). Les amis de Artaud ne pouvant pas supporter cela le font retirer de l’hôpital psychiatrique. Deux ans plus tard, on annonce à Artaud qu’il souffre d’un cancer du rectum dont il ne pourra guérir. Il se suicide ou meurt d’une surdose accidentelle suivant les versions. Ferdière restera persuadé tout au long de sa vie qu’il aurait pu empêcher cela.

Dans son court texte (45 pages), Emmanuel Venet raconte la biographie de Ferdière, de sa naissance et de son environnement familial à sa mort. Il dessine un homme dual, qui voulait faire de la littérature mais qui n’était pas suffisamment aventureux pour ne pas faire à côté un métier, la médecine donc. C’est le portrait de cet homme qui n’arrivera jamais réellement à choisir entre sa “passion” et la normalité que nous trace l’auteur. C’est un peu comme s’il avait vécu sa vie à regrets.

Pour tout avouer, je m’en fiche un peu de la vie de Ferdière et même de la personne en fait. Mais Emmanuel Venet arrive à la rendre intéressante, à faire de cette histoire une destinée déjà écrite quelque part. Il rend l’inéluctabilité de la vie de cet homme.

Encore plus que pour Marcher droit, tourner en rond, il a des phrases tellement fulgurantes, des tournures et des images évocatrices (qu’on les voit à la lecture). Par exemple, je vais mettre quelques extraits à la suite du billet et dans deux d’entre eux, l’auteur parle de la forge de Ferdière. Il s’agit bien sûr de son atelier intérieur où il créé sa poésie. Vu la manière dont il en parle, j’ai eu l’impression de voir justement un atelier, où le feu (intérieur du poète) sert à travail une pièce encore brute (l’idée, la pensée créatrice). Je ne sais pas si l’image est de l’auteur mais j’ai trouvé cela d’une telle justesse.

En conclusion, c’est tout simplement un plaisir de lire un tel écrivain !

Quelques extraits

Quatre années d’études, trois recueils pétris de tout ce qui traverse la naissance d’un homme, idéalisme, amour, allégeance inconsciente aux canons de la mode et de la langue. Aurait-il recopié le Bottin qu’il l’aurait davantage tordue, la langue, tant sa forge était à son insu refroidie par les contre-visites et les cours de pathologie. Sans doute commence-t-il à comprendre, Ferdière, que l’ornière est plus profonde qu’il y paraît, et qu’ouvrir des crânes ou des ventres vous précipite régulièrement contre des veuves ou des désespérés à qui il faut annoncer la situation de la manière la plus littérale qui soit, en réservant ses pauvres fleurs de rhétorique pour les comptes rendus opératoires. Certes, il lui reste la vie devant lui et Proust au rayon des modèles, mais autant sortir vite de la nasse, revenir au monde où la parole se double de replis obscurs et signifie vraiment. Changer de voie, devenir Breton. Devenir psychiatre. Changer d’ornière.

S’imagine-t-on psychiatre, c’est-à-dire paria parmi les médecins, exilé en raison d’une insubordination stérile à Chezal-Benoît, Indre-et-Loire ; lâché par sa femme pour un vrai poète ; et charriant avec soi la dépouille d’un poète asphyxié par la langue des notables, la stérile créativité des fous et l’allégeance à un postulat anti-poétique : il reste à s’acheter une conduite intérieure Delage, à se trouver de vagues obligations à Paris, et à embaumer comme on peut le cadavre qu’on porte en soi.

Certes, il ne manque pas de petitesse, Ferdière : cette manière d’écrire pour taire, de garder la pose au-delà de toute mesure, de se faire remarquer au fond de l’ornière d’où il n’aurait pas dû vouloir sortir. Certes. Mais c’est oublier qu’il a soufflé comme un beau diable sur sa forge, connu désillusions que Babel inflige aux fondeurs de langue, reçu les gifles terribles de Crevel, d’Artaud et des milliers d’anonymes qu’il n’a pas sauvés – à quoi s’ajoutent l’exil, la guerre, les deuils, la mort des fous mille fois recommencée. C’est oublier qu’il avait tôt compris qu’il ne serait pas Dieu, ni Destouches, ni même Reverzy ; qu’il a accepté de rester lui-même pour rasseoir Artaud à son écritoire ; et qu’il a sagement laissé à son capharnaüm le soin de nous dire cette vie trop fidèle à elle-même, e métier voué au secret, la frustration des horizons courts. Coupable, Ferdière ? Oui, si c’est pécher que de laisser la langue intacte et de mourir sans oeuvre, non pas recroquevillé sur son énigme mais s’offrant en pâture à tous ceux que la poésie brûle ou nourrit. Coupable d’être resté à hauteur d’homme malgré la tentation de se faire plus grand que soi et la volupté de se faire haïr.

Références

Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud de Emmanuel VENET (Verdier, 2006)

Baby Spot de Isabel Alba

babyspotisabelalbaBaby Spot est un texte court (93 pages) de la scénariste et photographe (et donc maintenant écrivaine) espagnole Isabel Alba. Il est indiqué au début de l’ouvrage que “baby spot” est le petit projecteur de lumière incandescente utilisé sur les tournages cinématographiques. Dans ma tête, je m’imaginais donc deux types deux livres : soit l’écriture était très cinématographique, soit le texte allait braqué une sorte de projecteur sur une histoire (et donc laissé dans l’ombre d’autres choses). Au vu de la couverture, j’ai penché pour la deuxième hypothèse.

En fait, non ; c’est tout simplement les deux. Le narrateur de l’histoire a douze ans et ressent le besoin d’écrire dans un cahier (que nous lisons) ce qui lui trotte dans la tête depuis le décès par pendaison d’un copain (d’une connaissance) de son quartier, ce qui le travaille en fait. On peut qualifier l’événement de traumatique (on le serait à moins) et donc l’écriture de l’enfant est heurtée, il ressasse beaucoup et fait de multiples digressions pour ne pas écrire ce qu’il ne veut pas admettre.

C’est l’occasion pour le lecteur de découvrir la vie d’un quartier pauvre en Espagne. La mère du narrateur s’est fait quitté par le père, mais a retrouvé depuis un autre homme qui a été obligé d’accepter un bébé. Le beau-père est violent, la mère pleure tout le temps et la petite-sœur a un retard mental. Le narrateur l’aime plus que tout et nous le dit dès le départ mais mettra plus de temps à dire qu’elle est retardée ; c’est un exemple d’informations qu’il peut retenir. En l’écrivant, je me rends compte que si on suppose que c’est lui qu’on lit son récit, il est logique qu’il ne le dise pas tout de suite, vu que pour lui c’est évident. Je ne sais pas, du coup.

Le narrateur a un meilleur ami, avec qui il va faire toutes les bêtises possibles et inimaginables, qui lui a un grand frère, qu’ils admirent tous les deux car il est le caïd du quartier (en tout cas, il passe pour aux yeux des enfants). Les deux frères ont une mère passablement inquiète et un père qui ne les voit plus, tellement il boit, au bar du quartier, tenu par un ex-taulard et sa sœur. Les gamins y vont pour se rafraîchir mais aussi pour regarder des films à l’œil (c’est une des passions du narrateur : imaginer sa vie comme si elle se passait au cinéma, pas en continu mais par scènes ; cela conditionne l’écriture du cahier que le lecteur lit). Il y aussi le flic du quartier qui semble plus trafiquer que travailler.

Dans tout ce petit monde, il ne semble y avoir qu’une seule famille “normale” : Lucas, le garçon qui va donc mourir pendu, et sa mère, qui est seule depuis le décès de son mari. C’est à mon avis cette normalité qui va faire que les choses se sont passées telles qu’elles se sont passées.

Qu’est ce que j’ai pensé de cette lecture ? Ben, je ne sais pas. J’ai aimé plein de choses, mais il manque un truc que je n’arrive pas à identifier. J’ai peut-être un sentiment de pas assez. J’ai aimé l’histoire, même si je me doutais du final. J’ai apprécié le fait que le garçon reste seul face à son histoire parce que justement, il est dans une famille un peu dysfonctionnelle (comme on dit de nos jours). Mais je n’ai pas accroché à la manière dont l’histoire est racontée ; j’ai aimé les digressions mais pas les ressassements qui rapportent les faits détail par détail et donc trop lentement.

L’écriture et la traduction sont belles mais c’est trop adulte pour un enfant de douze ans. J’ai adopté le point de vue, la vie du narrateur mais je n’ai pas ressenti ses sentiments. Ils ne sont pas suffisamment décrits ni suffisamment nombreux : une seule manière de voir est adoptée mais le narrateur n’oscille pas entre plusieurs états, alors que cela aurait été logique (d’un autre côté, cela aurait dévoilé la fin plus vite).

Peut-être que tout simplement, j’aurais aimé lire un texte plus long, plus fourni. Ou peut-être suivre plusieurs personnages. J’ai noté le second roman de l’auteur, qui est paru avant aux éditions La Contre Allée, qui est plus long et qui semble en plus correspondre totalement à mes goûts.

Références

Baby Spot de Isabel ALBA – traduit de l’espagnol par Michelle Ortuno (Éditions La Contre Allée, 2016)

L’archipel d’une autre vie de Andreï Makine

LArchipelDUneAutreVieAndreiMakineJ’ai pris ce livre à la bibliothèque numérique de Paris, dès que je l’ai vu apparaître dans la liste de la sélection de septembre (donc le 1er septembre, en fait) et je peux vous dire que je le guettais mais pas qu’un peu.

L’histoire ne pouvait que me plaire. Un jeune garçon doit effectuer un stage après une formation de géomètre. Suite à un problème d’hélicoptère, il se retrouve seul à Tougour, ville de l’extrême est sibérien, pas très loin de Sakhaline (connu pour ses camps soviétiques, en dessous du Kamchatka). Ne sachant pas trop quoi faire, il observe un homme, qui est resté seul, après le départ des passagers de l’hélicoptère. L’homme enfile son sac à dos et commence à se diriger vers nul part, au milieu de la Taïga (j’espère que vous voyez pourquoi j’ai été attiré par le résumé). Le garçon, âgé d’une quinzaine d’années, le suit sans vraiment beaucoup de connaissances ou de matériels. Au bout de quelques temps, l’homme s’arrange pour le capturer (en utilisant une astuce de trappeur). Quand il voit que c’est simplement un garçon, il le fait s’asseoir auprès d’un feu et lui raconte son histoire, une histoire datant de 1952, au temps où Staline était encore vivant et où on devenait facilement ennemi du peuple.

Après avoir fait la Seconde Guerre mondiale, l’homme se fait rappeler sous les drapeaux (un peu comme réserviste, je pense), pour préparer la guerre froide (les Américains étant stationnés au Japon, ceci justifie d’envoyer les réservistes par là-bas). Le revoilà parti pour vivre dans des camps militaires et faire des exercices pas forcément très intelligents. Il accepte son sort,  sans trop sourciller, malgré les petites mesquineries de ses chefs car à Moscou, il était en pleine débâcle amoureuse. Sauf qu’un jour, ils apprennent qu’un prisonnier s’est évadé du camp voisin et qu’en plus, il est passé par la base : double affront. Un petit groupe de soldats est envoyé le capturer (pas le tuer car l’exemple doit être fait devant les autres) : notre héros, un autre homme, un peu plus âgé, ayant vécu la Seconde Guerre mondiale mais aussi l’internement, un jeune loup voulant faire ses preuves, un chef militaire pragmatique et un militaire chargé de l’espionnage politique. Un groupe très hétéroclites donc, avec des caractères très différents. La chasse à l’homme s’engage. Vu le déséquilibre des forces, les soldats pensent que cela ne va pas durer très longtemps mais c’est sans compter avec le fait que la Taïga n’a pas de secrets pour l’évadé. La chasse à l’homme devient rapidement le chemin vers le sens de la vie pour notre héros.

Que dire ? Ce livre est juste magnifique ! Le suspens (si vraiment il y en avait besoin d’un) est maintenu par les différentes tentatives pour récupérer le prisonnier, mais aussi par un retournement de situation que je n’avais pas du tout anticipé. Ce retournement de situation donne tout le sens au livre ! L’histoire est donc fournie, même si on peut penser à mon résumé que non.

La description des relations humaines est tellement réaliste, les personnages incarnés. Vous êtes autour du feu, avec les soldats en train d’écouter leurs vieilles histoires, de partager leurs moments de lassitude mais aussi leurs esprits guerriers (un peu, il ne faut pas exagérer). Vous observez les feux du prisonnier, distant d’à peine une centaine de mètres et qui vous nargue, sans aucune vergogne. Pour la psychologie des personnages, on suit plus particulièrement les pensées de notre héros, bien évidemment, qu’il partage avec l’autre sans grade (dirons nous) du groupe. Ce sont les deux qui restent humains ; on ressent rapidement leurs doutes sur la mission, leurs doutes sur ce qu’est en train de devenir le pays, leurs “combats” pour ne pas succomber comme tout le monde. C’est intéressant de suivre ces individualités et leurs manières de gérer la vie en groupe.

J’ai gardé le meilleur pour la fin : la description des paysages de la Taïga. Les soldats partent début août mais le froid commence à arriver dès la fin du mois. Le lecteur a donc le droit à la description de paysages enneigés, de coups de vent froids, de silence, d’immensité. Et tout cela, avec l’écriture d’Andreï Makine (que je connaissais pour avoir lu Le Testament français quand j’étais jeune et dont je gardais un très beau souvenir). On comprend facilement pourquoi il est rentré à l’académie française.

Il y avait tous les éléments pour me plaire dans ce livre et cela n’a pas manqué. Une excellente lecture, que je vous conseille. J’ai vu samedi que mon libraire la conseille aussi car le livre était sur la table des coups de cœur. Cela fait deux raisons de lire le livre.

Références

L’archipel d’une autre vie d’Andreï MAKINE (Éditions du Seuil, 2016)

Possédées de Frédéric Gros

PossédéesFrédéricGrosJe suis abonnée aux romans sur la religion en ce moment. C’est un peu fait exprès, en fait. J’ai choisi cette quatrième lecture de la rentrée littéraire dans ma liste à lire (spéciale rentrée) car elle me semblait à la fois répondre aux Serviteurs Inutiles de Bernard Bonnelle et à Lucie ou la vocation de Maëlle Guillaud.

On est dans les années 1630, en France, plus exactement à Loudun. On est juste après la Contre-Réforme, l’Église catholique souhait prendre le dessus sur la propagation des idées protestantes. Louis XIII et Richelieu sont au pouvoir et cherchent à montrer qu’ils sont TRÈS catholiques au pape. Cependant, la France vit toujours sous le régime de l’Édit de Nantes et chacune des parties essaye de cohabiter avec l’autre. À Loudun, les deux camps vivent en bonne intelligence sous la houlette de certains notables à qui cette paix tient à cœur, notamment le beau curé de Loudun, Urbain Grandier. En plus d’être beau donc, il a le sens de la répartie, une grande intelligence, une certaine fougue qui plaît à beaucoup. Surtout aux femmes, quand elles sont veuves ou jeunes. En faisant cela, il se met à dos les notables de la ville, particulièrement un puisqu’il engrosse sa fille, sans vouloir le reconnaître. Grandier favorise le plaisir de la chair par rapport aux joies de l’Amour. Le père va monter un premier groupe de soutien et arriver à faire juger le curé. Chacun active ses différents appuis. Le curé sort gagnant mais on lui conseille de partir ; il refuse (parce qu’il est un peu imbu de lui-même tout de même). Il revient donc à la colère de ceux qui voulaient qu’il parte, ils ne cesseront de monter des complots et machinations pour l’abattre (juridiquement en tout cas). Cela remonte très haut, jusqu’à Richelieu.

Dans le même temps, Urbain Grandier s’est fait de nouveaux ennemis, dont une particulièrement Jeanne des Anges, la moniale du couvent des Ursulines de la ville de Loudun. Elle voulait qu’il soit le confesseur de son couvent mais celui-ci a refusé, donnant comme raison sa surcharge de travail. Jeanne des Anges est une femme excessive et directive … Après le retour de Grandier (après son premier procès), la peste s’abat sur la ville faisant trois mille morts, surtout des catholiques, puis les Ursulines du couvent se disent ensorcelées, possédées par des diables, dirigés par Grandier. Ils les obligent à des actions peu en accord avec leurs vœux. Cela prend tout de suite une très grande ampleur, l’affaire est prise extrêmement au sérieux. Les événements s’enchaînent très rapidement (en réalité entre cinq et dix ans), l’hystérie monte …

Décrire l’enchaînement des événements est ce en quoi Frédéric Gros excelle. L’auteur prend ce fait divers, réel mais ici romancé (ce n’est pas un livre d’histoire), depuis le début. Il nous montre qu’avant tout cela, la ville va bien. Tout le monde est plus ou moins heureux sous la houlette de Scévole de Sainte-Marthe. À partir de là, l’auteur ne fait que nous dire : “vous voyez comment cela peut aller vite, comment une ville peut devenir hystérique, folle au point de commettre l’irréparable” à cause de croyances un peu “frustres” (dirons nous), de la manipulation de certaines autorités (tant religieuses que politiques), par purs calculs et par petites mesquineries. Ainsi, les curés (au sens large du terme) profitent des faits pour montrer ce qu’est la vrai foi (selon eux) et ramener les croyants au bercail. Les politiques et notables locaux se montrent pour monter dans la hiérarchie. Richelieu profite des événements pour assouvir son ambition d’affaiblir Loudun (ayant beaucoup de protestants), pour renforcer sa ville, Richelieu (catholique), distante d’à peine une quinzaine de kilomètres. Ceux qui pourraient tout arrêter tellement les supercheries peuvent être démasquées facilement (ils s’en rendent même compte à l’époque) ne font rien car ils ne veulent pas être les premiers ou bien ne le font pas parce qu’ils n’aiment pas vraiment beaucoup Urbain Grandier (ceci justifiant cela d’après eux). C’est la manière de raconter ces événements qui font du livre de Frédéric Gros un livre à lire, pour se rendre compte de comment cela marche, comment toute une société peut devenir complètement folle et hystérique.

L’auteur utilise un narrateur extérieur. À cause de cela, le texte est très moderne. Il n’emploie pas par exemple de tournures de phrases ou de vocabulaire anciens. La manière d’écrire, un peu déclamatrice, est elle aussi très moderne, comme les emportements du narrateur. C’est pour cela que je disais que ce n’est pas un livre historique. Les faits y sont mais il y a tout de même interprétation, mais celle ci renforce la démonstration. En tout cas, c’est un livre qui est accessible, au point de vue du texte. J’ai trouvé qu’on y rentrait facilement pour ne plus le lâcher, tellement on est happé par des événements dont on sait qu’ils vont mal tournés.

De plus, je ne connaissais pas cette histoire, avant de lire le livre. Ce n’est donc pas gênant pour la compréhension du roman. Vous pouvez trouver des renseignements sur ce fait divers sur wikipédia, bien évidemment.

Un roman marquant, pour moi en tout cas.

Références

Possédées de Frédéric GROS (Albin Michel, 2016)

Lucie ou la vocation de Maëlle Guillaud

LucieOuLaVocationMaelleGuillaudIl s’agit du troisième livre numérique que j’ai acheté pour découvrir les nouveaux titres de la rentrée littéraire et je peux vous dire qu’encore une fois, je ne le regrette pas. Trois livres, trois excellentes lectures, toutes prenantes et captivantes.

Ici, on suit Lucie, une jeune fille soignant son apparence, intelligente, avec une meilleure amie qui est pratiquement comme une sœur pour elle. Elle n’a plus que sa mère, depuis le décès de son père dans un accident de montagne. On pourrait donc dire que tout va bien pour elle (à part bien sûr l’absence de son père, de qui elle était très proche). Cette année, elle rentre en khâgne à Paris et éprouve une certaine fierté à faire partie de l’élite de la France. Elle n’est plus en cours avec Juliette, même si elle peut la voir régulièrement puisque celle-ci suit un cursus de Lettres dans une université parisienne. Sauf qu’elle est en classes préparatoires. Elle n’a donc pas le temps. Elle doit travailler beaucoup, de plus en plus mais elle décroche de plus en plus, ne trouve plus de sens à ce qu’elle étudie. Elle peut cependant compter sur le soutien de Mathilde, une camarade de classe un peu mythomane. Celle-ci l’emmène souvent dans un couvent parisien dont elle connaît bien les sœurs et surtout la mère supérieure.

Lucie commence à se sentir bien là-bas. Elle n’aspire plus qu’à une chose : vivre sa foi complètement, se consacrer à Lui, être son épouse … Elle deviendra rapidement postulante (abandonnant ainsi ses études), novice, sœur après ses vœux définitifs. Elle va découvrir rapidement la vie au couvent, les petites mesquineries et grandes brimades qui la feront toujours douter de sa vocation. Là, où elle pensait ne trouver que partage et absolu dans la foi, elle trouve beaucoup de comportements bien humains.

Cela peut apparaître lassant et répétitif car on peut penser que dans un couvent les activités sont assez répétitives. Mais en fait non. Maëlle Guillaud fait évoluer son personnage tout au long du roman qui se déroule sur une dizaine d’années. Elle lui fait monter les échelons administratifs ; ces occupations varient avec ces promotions : elle passe du ménage, à l’accueil des pèlerins, au recrutement, à l’enseignement aux novices. Le personnage de Lucie évolue aussi intérieurement : elle perd sa vie d’avant progressivement, devient plus dure, se ferme aussi. De plus, l’histoire de Lucie est ponctuée par de courts chapitres où on entend la voix de Juliette (qui d’après ce que j’ai cru lire, serait un peu la voix de l’auteur qui a vécu cette situation ; une de ses amies est rentrée au couvent). Celle-ci n’a que des doutes et ne comprend plus du tout Lucie. Pour elle, la vie est dehors, à vivre un amour avec un homme de chair et d’os. Pourtant, elle ne cessera jamais de lui rendre visite, de la soutenir et de l’écouter (c’est une vraie meilleure amie, elle).

Cette lecture a été très intéressante pour moi car personnellement, je serais plutôt du côté de Juliette. Pourtant, j’étais toujours voulu comprendre mieux comprendre ce que signifiait la foi pour les gens qui l’avait. En différenciant la foi de Lucie et l’Église catholique, j’ai trouvé que Maëlle Guillaud donnait très bien à comprendre cela. Pour être plus claire, on comprend bien ce que trouve Lucie dans la religion : le partage dans quelque chose qu’elle trouve beau, la volonté d’avoir un monde meilleur (et non divisé), trouver un sens au fait d’être sur terre (ne plus penser que tout ce qu’elle fait fait est vain), trouver une place dans une communauté. C’est pour cela que depuis le début du billet, je dit qu’elle est en quête d’absolu, de quelque chose qui n’existe pas en quelque sorte. Un peu naïve, elle ne comprend que très tardivement que cela ne peut pas se trouver auprès d’hommes (en l’occurrence ici de femmes) et que l’Église catholique est aussi une grande entreprise, qui souffre des mêmes mots que celles-ci.

Lucie ou la vocation est donc une histoire qui m’a passionnée parce qu’elle répond (un peu) à des questions que je me suis souvent posée. De plus, elle est servie par une écriture très agréable à lire. Un très beau premier roman donc !

Les avis de Sabeli, de Marie-Claire, de Nath. Sur la chaîne YouTube de la librairie Mollat, vous pouvez une vidéo où l’auteur parle de son livre.

Références

Lucie ou la vocation de Maëlle GUILLAUD (Éditions Héloïse d’Ormesson, 2016)