Fuenzalida de Nona Fernández

FuenzalidaNonaFernandezJe vous avais parlé il y a quelques mois des éditions Zinnia. Je suis retournée voir ce qu’il y avait de nouveau dans leur catalogue et je suis tombée sur ce livre, que j’ai lu en électronique (même si leurs éditions papiers sont magnifiques, je le répète).

L’histoire commence lorsqu’une femme trouve dans des poubelles éparpillées au milieu de la rue une photographie où elle reconnaît son père Fuenzalida qu’elle n’a pas vu depuis qu’elle était petite. En effet, Fuenzalida a à cette époque-là une vie compliquée. Il a un garçon avec une première femme qu’il a quitté pour aller avec une seconde, avec qui il a aussi un garçon (j’ai eu l’impression qu’il s’appelait comme le premier, prénom de son père, ce qui m’a beaucoup choqué mais je n’en suis pas sûre car à un moment dans le texte, c’est seulement le deuxième qui a le prénom du père). Quand cela n’est plus allé avec la seconde femme, il a été avec la mère de la narratrice, avec qui il a donc eu la narratrice, mais entre temps il est retournée avec la seconde femme. La narratrice est donc la fille « cachée » de cet homme, même si caché n’est pas le bon moment car il vient la voir très régulièrement.

Depuis, la narratrice a quand même fait sa vie. Elle écrit des feuilletons pour la télévision. Elle a eu un petit garçon, Cosme, avec un homme, Max, avec qui depuis elle est séparée. Cependant, et malgré une rupture un peu méchante, elle a laissé au père un droit de visite un week-end par moi, occasion pour laquelle Cosme se rend dans la nouvelle famille de son père, composée de Marlene et de jumelles.

Un jour, son ex-mari l’appelle en lui expliquant que son fils dort mais ne se réveille pas. Après une période de flottement, ils vont à l’hôpital où ils apprennent que Cosme a un hématome au cerveau et qu’il faut opérer.

Les réminiscences des moments que la narratrice a passé avec son père, l’opération de son fils, la vie son père lors de la dictature chilienne sont racontés pêle-mêle dans ce roman. À tout cela s’ajoute les épisodes d’un feuilleton qui passe à la télévision pendant que la famille attend à l’hôpital, feuilleton qui a été écrit par la narratrice et qui rappelle étrangement son histoire familiale (et ce qu’elle aimerait aussi).

Les parties que j’ai le plus aimé sont celles sur la vie du père sous la dictature chilienne mais aussi la vie d’auteure de feuilleton de la narratrice (j’ai rigolé en lisant le passage où elle donne tous ces trucs pour écrire un bon feuilleton).

La narration est très construite entre les différentes périodes. En y réfléchissant, j’ai trouvé que la construction était plutôt habile. On a l’impression de suivre un feuilleton télé avec plein de personnages, de ne pas trop savoir où on va. Finalement, l’auteur disperse des indices, des éléments qui font écho d’une situation à une autre pour justement lier les deux événements.

J’ai beaucoup apprécié l’écriture que j’ai trouvé très visuelle (l’auteur écrit aussi des feuilletons dans la vraie vie). On éprouve peu de difficultés à se figurer les personnages (ils ne sont pas que des pensées mais bien des êtres de chair et d’os). De plus, le livre s’ancre dans le réel. Il n’y a pas de facilités romanesques.

En résumé, j’ai trouvé que c’était plutôt un bon moment de lecture-détente.

Références

Fuenzalida de Nona FERNÁNDEZ – traduit de l’espagnol (Chili) par Anne-Claire Huby (Zinnia Éditions, 2014)

Élisa de Jacques Chauviré

ElisaJacquesChauvireJ’ai voulu lire ce livre après la lecture d’un article du Matricule des Anges de juillet-août 2014, présentant une librairie-tartinerie, à Sarrant dans le Gers.

Extrait :

Question : Votre fonds n’est-il pas intimidant pour celui qui franchit le seuil de la librairie ?

Réponse de Didier Bardy : Oui, il y a peut-être cette ambiguïté. D’où l’intérêt que les gens se posent, prennent leur temps pour aller vers les livres. C’est tout notre pari : un lieu où l’on peut décomplexer les gens. Je leurs dis : ouvrez C’est un dur métier que l’exil… de Nâzim Hikmet. Allez vers Poussières de la route de Henri Calet et ses promenades le long de la Garonne. Lisez le petit Élisa de Jacques Chauviré ! Giaconda de Nikos Kokàntzis est également un livre que nous conseillons beaucoup.

J’ai lu ce tout petit passage et à défaut de me rendre dans cette librairie (qui a l’air absolument géniale), je me suis dit que j’allais lire Jacques Chauviré parce que je n’avais jamais entendu de parler de cet auteur. Un libraire qui défend « encore » un livre paru il y a plus de dix ans ne peut que être de bons conseils. Je l’ai donc commandé en occasion et j’ai été charmée par cette lecture. Si vous avez lu August de Christa Wolf cette année, dites-vous que le thème de ce tout petit livre (moins de 100 pages) est similaire à celui de l’auteure allemande.

 Le narrateur, Ivan, sur le tard, raconte sa première histoire d’amour. Il avait cinq ans et elle dix-huit. Bien évidemment, le sentiment n’était pas réciproque. On est à la sortie de la guerre de 14. Le père d’Ivan est décédé ; Ivan, sa mère et son frère habite chez les grands-parents. Un jour, une nouvelle domestique arrive à la maison. Elle s’appelle Élisa. C’est la première place qu’elle prend. Tout de suite, Ivan est amoureux. Élisa répond mais comme une grande sœur. L’enfant ne comprend pas et se montre de plus en plus possessif, quitte à en devenir étouffant. Comme le livre est écrit par un Ivan plus âgé, l’adulte porte un regard assez sévère sur l’enfant qu’il a été. Il ne s’accorde pas la circonstance atténuante d’avoir été un enfant. Il n’essaie pas de recréer le personnage qu’il a été mais plutôt la manière dont il l’interprète aujourd’hui.

Je trouve que cette narration apporte un caractère très particulier au livre.  Le livre s’installe dans une période d’entre-deux : la famille loge chez la grand-mère en attendant, ils attendent tous le rapatriement du corps du père dans le caveau familial. Même si le déroule sur plus d’une année, j’ai eu l’impression que l’on était en été, comme en vacances. La lumière brûle et on attend que quelque chose se passe. Le fait que le narrateur est le personnage, mais plus âgé, donne l’impression d’une période bénie, préservée (la guerre est finie mais la vie n’a pas encore recommencée, on finit de panser ses plaies).

La fin qui raconte l’ultime rencontre entre Élisa et Ivan humanise l’histoire d’amour car aucun des deux n’a jamais oublié qui était l’autre.

C’est un livre magnifique qui emporte dans un monde beaucoup plus serein que le nôtre. Cela fait du bien parfois.

Références

Élisa de Jacques CHAUVIRÉ (Le Temps qu’il fait, 2003)

Une fille, qui danse de Julian Barnes

UneFilleQuiDanseJulianBarnesJ’ai lu ce livre parce que j’avais fini le précédent (jusqu’à là je suis logique) et que n’ayant pas pris de secours, je me suis rabattue sur ma tablette, chargée d’ebooks au cas où (il n’y en a que dix parce qu’une tablette n’est pas une liseuse et donc je m’en sers pour autre chose que stocker des livres). J’ai choisi celui-là parmi les dix dont je disposais. Pourquoi j’ai voulu lire ce livre au départ ? (parce que en fait je l’ai pratiquement acheté à sa sortie). Parce que mon chef s’appelle Barnes et que quand il m’a engagé je croyais qu’ils étaient parents même très éloignés. En fait, non. Mon chef prononce son nom à la française (avec un accent sur le e même s’il n’y est pas, ne lit pas de littérature et ne parle que de géophysique). C’était donc un espoir déçu. J’ai donc remisé ce livre au fond de la mémoire de toutes les choses électroniques que je possèdent. Puis il y a eu le billet de Kathel qui me l’a remis en mémoire au début de l’année.

J’ai su dès que j’ai commencé à lire ce livre que j’allais l’adorer. C’est tout ce que j’aime, tellement anglais, intelligent, plein de réflexions, lucide. Le monde s’efface autour de vous quand vous lisez ce livre car Tony Webster vous parle à vous, où en tout cas vous prend à témoin. De quoi ? me direz vous. Tony a la petite soixantaine, divorcé, fraichement retraité, relation cordiale avec sa fille. En apparence, tout va bien. Un jour il reçoit un courrier le ramenant quarante ans en arrière où il formait, avec trois amis, une bande d’amis, vivant ensemble leur adolescence et leur passage à l’âge adulte. Jusqu’au jour où l’un deux s’est suicidé. Fait qui a toujours été mystérieux et inexpliqué pour notre narrateur. Il va chercher une réponse quarante ans plus tard.

Ce qui m’a particulièrement touché dans ce livre, c’est que le narrateur est normal. Il croit que la vie s’ouvre à lui à l’adolescence, que ce qu’il ressent est neuf, qu’il est plus intelligent. À soixante ans, il a compris que non, qu’il est médiocre (normal, quoi, car il n’a pas fait de grandes choses), qu’il n’a fait que poursuivre la vie de ses parents finalement (c’est le sens des extraits que j’ai mis en dessous). C’est vraiment ce qui m’a plus dans ce livre. C’est des réflexions que nous pourrions tous avoir à un moment de notre vie, nous retourner sur ce que l’on a fait et dire ben rien, finalement, en tout cas rien d’extraordinaire. Je trouve que ce livre a le mérite de poser cette question de manière honnête : est-ce qu’une vie où on se contente de suivre le flot et de faire de son mieux est une vie gâchée ? une vie non vécue, qui n’a servi à rien. J’ai trouvé que la réponse apportée par Julian Barnes est tout sauf grotesque car il ne répond pas à la question. C’est un peu une dictature de notre temps qui veut que tout ce qui soit fait soit utile et surtout visible. Tony Webster va à l’encontre de cela. Une vie réussie est-elle une vie médiocre (dans le sens de non palpitante, de non utile et efficace pour la société), tout simplement ? La plupart de romans et des auteurs auraient conclu qu’une vie médiocre était une vie inutile. Julian Barnes ne juge pas (en tout cas pas au travers de son narrateur).

Une autre question abordée par l’auteur est celle de la mémoire et de l’histoire (avec h ou H). Nos souvenirs ne sont pas des faits mais sont plutôt la réécriture que nous en faisons en utilisant ce que nous voudrions y voir. À partir de ce point de vue, on voit Tony Webster changer plusieurs fois de versions pour finir par trouver une version qui semble cohérente avec plusieurs protagonistes. Cela donne lieu à de très belles phrases dans le roman sur ce sujet.

Plus que les questions posées par l’auteur, je vous conseille ce livre pour l’atmosphère qui s’en dégage : une atmosphère de sérénité, celle d’un homme (l’auteur ou le narrateur) qui a réfléchit et qui regarde sa vie de manière honnête envers lui mais aussi envers son lecteur. C’est fait tellement intelligemment, c’est tellement bien écrit et traduit que vous ne pouvez pas louper ce livre ! En plus, il est sorti en poche depuis que je l’ai acheté.

Des extraits

C’est l’avantage que je l’ai lu en électronique. J’ai la flemme de les chercher dans un livre papier tandis que là Mantano a tout gardé dans sa tête, moins poreuse que la mienne.

Le lycée se trouvait dans le centre de Londres, et chaque jour nous y venions de nos différents quartiers, passant d’un système de contrôle à un autre. À l’époque, les choses étaient plus simples : moins d’argent, pas de gadgets électroniques, peu de tyrannie de la mode, pas de petites amies. Il n’y avait rien pour nous distraire de notre devoir humain et filial qui était d’étudier, de passer les examens, d’utiliser les qualifications obtenues pour trouver un emploi, et puis d’adopter un mode de vie d’un inoffensif mais plus grand raffinement que celui de nos parents, qui approuveraient, tout en le comparant en eux-mêmes à celui de leur propre jeunesse, qui avait été plus simple, et donc supérieur. Rien de tout cela, bien sûr, n’était jamais dit : le très convenable darwinisme social des classes moyennes anglaises restait toujours implicite. [p.11]

En ce temps-là, nous nous voyions comme des garçons maintenus dans quelques enclos, attendant d’être lâchés dans la vraie vie. Et quand ce moment viendrait, notre vie — et le temps lui-même — s’accélérait. Comment pouvions-nous savoir que la vraie vie avait de toute façon commencé, que certains avantages avaient déjà été acquis, certains dégâts déjà infligés ? Et que notre libération nous ferait seulement passer dans un plus vaste enclos, dont les frontières seraient d’abord invisibles. [p.12]

Ma petite bibliothèque avait eu plus de succès avec Veronica que ma collection de disques. En ce temps-là, nos livres de poche avaient encore leur aspect traditionnel : Penguins orange pour la littérature romanesque, Pelicans bleus pour le reste. Avoir plus de bleu que d’orange sur vos rayons était une preuve de sérieux. Et, dans l’ensemble, j’avais suffisamment de titres honorables — Richard Hoggart, Steven Runciman, Huizinga, Eysenck, Empson… plus le Honest to God de monseigneur John Robinson, à côté de mes albums humoristiques de Larry. Veronica me fit le compliment de supposer que je les avais tous lus, et ne se douta pas que les bouquins les plus fatigués avaient été achetés d’occasion.

Sa propre bibliothèque contenait beaucoup de poésie, sous forme de volumes ou de plaquettes : Eliot, Auden, MacNeice, Stevie Smith, Thom Gunn, Ted Hughes. Il y avait des volumes du « Club du Livre de gauche » d’Orwell et de Koestler, quelques romans du XIXe siècle reliés cuir, deux ou trois Arthur Rackham de son enfance et son livre-réconfort, I Capture the Castle. Je n’ai pas douté un seul instant qu’elle les avait tous lus, ni qu’ils étaient les bons livres à avoir. En outre, ils semblaient être une continuation organique de son esprit et de sa personnalité, alors que les miens me paraissaient foncièrement distincts de moi, s’efforçant de décrire un personnage que j’espérais devenir. [pp. 30-31]

La loi, et la société, et la religion disent toutes qu’il est impossible d’être sain d’esprit et de corps et de se tuer. Peut-être ces autorités craignaient-elles que le raisonnement du suicidé ne remette en cause la nature et la valeur de la vie telle qu’elle était organisée par l’État qui payait le coroner ? [p. 62]

Il avait aussi demandé à être incinéré, et que ses cendres soient dispersées, puisque la prompte destruction du corps était aussi un choix actif du philosophe, et préférable à l’attente horizontale de la décomposition naturelle dans la terre. [p. 63]

Un Anglais a dit que le mariage est un long repas terne où le dessert est servi en premier. [p. 68]

Ce qui n’avait d’abord été qu’une détermination à obtenir un bien qui m’avait été légué s’était transformé en quelque chose qui concernait ma vie entière, le temps et la mémoire. [p. 159]

Que savais-je de la vie, moi qui avais vécu si prudemment ? [p. 174]

D’autres avis

Ceux de Keisha et Theoma. Il y en a plein d’autres si vous allez sur Babelio, LibraryThing …

Références

Une fille, qui danse de Julian BARNES – traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin (Mercure de France, 2013)

Holy Orders de Benjamin Black

HolyOrdersBenjaminBlackJ’ai enfin lu tome six des Quirke, série écrite par Benjamin Black (pseudonyme pour John Banville). Je vous ai parlé précédemment des tomes 1, 2, 3, 4, 5, le sixième étant le dernier paru en Grande-Bretagne.

Je ne vais pas revenir en détail sur tous les personnages car si vous êtes intéressés par cette série, vous pourrez lire mes précédents billets. C’est une série que je vous conseille de lire dans l’ordre car clairement Benjamin Black ne s’attache pas à faire résoudre des meurtres à ses personnages, mais bien à les faire évoluer dans un monde de plus en plus noir.  Ainsi, Benjamin Black décrit des personnages de plus en plus seul, et de plus en plus en difficultés.

Rappel de quelques petites choses tout de même. Le Docteur Quirke est pathologiste (il dissèque les cadavres) à Dublin dans les années 50. C’est un orphelin qui a été adopté par une famille aisée mais il reste très marqué par sa jeunesse difficile. Il boit beaucoup (trop), a un fille Phoebe (qu’il a fait élevé, au décès de sa femme, par sa belle-sœur, mère de sa femme, et son frère adoptif, Malachy, avant d’expliquer à la jeune femme qu’il était son père). Quirke aime jouer les détectives avec l’inspecteur Hackett, qui ne boude pas la compagnie du docteur. Quand il ne travaille pas, Quirke « sort » avec Isabel Galloway, actrice de profession.

Ce sixième volume s’ouvre sur la découverte d’un cadavre dans un canal. Fraichement arrivé sur la table de dissection, Quirke le reconnaît comme Jimmy Minor, ami de sa fille, reporter vindicatif au Clarion (je n’aimais pas du tout le personnage donc je suis contente que l’auteur s’en soit débarrassé). Hackett et Quirke soupçonne de suite que cela a sans doute rapport avec une de ses enquêtes. Cela va les mener tout droit à l’Église irlandaise (cette partie va raviver les mauvais souvenirs de Quirke) mais aussi aux gens du voyage.

Clairement, il n’y a pas d’enquête. L’histoire suit un déroulement logique qui permet de trouver le coupable après quelques hésitations. Il n’y a pas de retournement, pas de personnages nouveaux qui pourrait amener un changement brusque de situation. On ne peut que s’attendre à la résolution de l’enquête. C’est plus un roman noir qu’un roman policier.

Par contre, ce sixième volume est à mon avis le plus abouti en ce qui concerne la description et l’évolution des personnages de Quirke et Phoebe. Ils évoluent de la même manière, mais en parallèle. Tous les deux se sentent très seuls malgré les gens qui les entourent (famille, petit ami / petite amie). Ce n’est pas un hasard à mon avis si dans ce livre on entend très peu parler de David Sinclair (ami de Phoebe et assistant de Quirke) et de Isabel Galloway alors qu’ils étaient omniprésents dans les tomes précédents. J’ai beaucoup aimé le fait que Phoebe héberge la sœur de Jimmy Minor, Sally, et que cela instille le doute dans son esprit sur sa relation avec David, sur sa sexualité … Je trouve que c’est fait très en finesse et cela nous rappelle que Phoebe n’est censé qu’avoir une vingtaine d’années dans le livre (qu’elle se cherche aussi un peu beaucoup, du fait qu’elle manque de certitudes, de solidité) alors qu’avec toutes les histoires qu’elle a déjà eu, on lui en donnerait plus. Ce que j’ai aussi apprécié, c’est qu’enfin Quirke dévoile ce qu’il s’est passé à l’orphelinat car il parlait toujours de mauvais traitements et vie très dure mais là, il précise même si c’est un paragraphe seulement. Je trouve qu’il était tout de même temps au sixième volume.

Dans ce volume, on oublie donc un peu tous les personnages, même s’ils apparaissent, sauf les deux protagonistes principaux mais ceux-ci n’ont jamais tant évolué. C’est donc un sixième tome plus intimiste mais dans la lignée des autres tout de même (il n’y avait déjà pas beaucoup d’enquête). Le livre se termine par un cliffhanger qui laisse présager d’un tome 7 très intéressant pour ce qui est du personnage de Quirke.

Je vais pouvoir maintenant regarder la série (ce qui est plutôt une bonne chose car je suis en train de terminer la deuxième saison des Endeavour) (ils ont bien monté le niveau d’anglais de la série si vous voulez mon opinion).

Références

Holy Orders de Benjamin Black (Picador, 2013)

Luna caliente de Mempo Gioardinelli

LunaCalienteMempoGiardinelliJe n’avais jamais entendu parler de ce petit livre (130 pages) avant de lire son titre dans le dernier roman de Guillermo Martinez Moi aussi, j’ai eu une petite amie bisexuelle. J’ai été déçue par ce livre car j’ai trouvé qu’il n’y avait pas la profondeur qu’il y avait dans ses précédents livres. L’histoire est celle d’un écrivain argentin qui est invité à donner des cours d’espagnol dans une petite université américaine. Ce n’est pas un poste plus glorieux que cela mais cela va être l’occasion pour lui de découvrir les mœurs des étudiantes américaines. Ainsi, il va commencer une relation avec une étudiante, malgré l’interdiction formelle du règlement de l’université. Celle-ci est un peu particulière car elle sort d’une relation avec une jeune femme, légèrement dominatrice et jalouse. Pour tout dire, l’ »amoureuse » du professeur se cherche encore un peu (difficile à faire dans une petite ville américaine un peu « coincée »). Je n’ai pas pu trouver dans ce livre autre chose que ce que je vous raconte – ajoutez à cela la publication concomitante de Pour Ida Brown de Ricardo Piglia qui semble porté sur le même sujet, je ne l’ai pas encore lu – je me suis dit qu’il n’avait pas réussi son coup cette fois-ci (c’est sûrement une fausse impression). Luna caliente (on y revient) est un des ouvrages conseillés par le professeur à ses étudiants avec plusieurs autres, portant sur des sujets malsains d’après une autre étudiante.

Luna caliente est l’histoire d’un docteur en droit, Ramiro, qui revient après huit d’absence (pour cause d’études à Paris) dans sa région du Chaco, au nord de l’Argentine (aussi région d’origine de l’auteur). Il s’apprête à prendre un poste de professeur dans l’université de la région. Pour fêter son retour, il est invité à manger un soir dans la famille Tennembaum. Il y aura principalement lui, le docteur (alcoolique reconnu) et sa femme ainsi que Araceli, la fille de 13 ans du couple. Pendant que les parents boivent (manière polie de dire qu’ils sont gris), Ramiro s’excite littéralement devant cette adolescente magnifique , qui de son côté teste ses charmes sur le trentenaire. La soirée se termine mais Ramiro simule une panne de voiture pour pouvoir être invité à dormir chez la famille. Il espère concrétiser ce qu’il a cru comprendre dans la soirée.  Le voilà donc dans la maison, dans la chambre d’un des plus grands frères. Il essaie de se raisonner car quand même, il est beaucoup plus vieux et ce n’est qu’une gamine (c’est son seul moment de bon sens du livre) mais il n’y arrive pas (son sexe en tout cas). Il va dans la chambre de la jeune fille et la viole car oui, elle ne faisait que tester ses charmes et ne voulait pas coucher avec le monsieur. Il la tue dans un moment d’exaspération et prend la fuite de la maison, tout en voulant fuir le pays (ce qu’il ne fera pas). Il organise un second meurtre pour couvrir le premier. Bien sûr, il croit avoir commis le crime parfait et sera d’autant plus désapointé quand Araceli, qui n’était pas vraiment morte, et, transformée en nymphomane, reviendra lui demander des comptes. J’ai oublié que cette histoire est situé en Argentine, en 1977, c’est-à-dire au moment de l’installation de la dictature militaire. Je vous laisse imaginer l’état d’esprit de Ramiro quand il commence à être inquiété pour ses faits et gestes.

Il se dégage une ambiance très bizarre de ce livre. Au début, on croit à un mauvais film, ensuite un peu à un thriller. Ensuite, j’ai eu pitié de Ramiro car il est vraiment bête (en tout cas rapidement dépassé par les évènements et surtout il est incroyablement humain (bestial peut être)), tout en se croyant très intelligent, civilisé et supérieur (son statut de revenant lui donne l’impression d’être comme un fils prodigue). Il fait systématiquement les mauvais choix (ce qui le mène au désastre). Il semble méconnaître la nouvelle réalité de son pays, méconnaître ses voisins … Il ne s’en rend pas compte et semble toujours penser qu’il va pouvoir s’en sortir en inventant une nouvelle pirouette. A aucun moment, il ne se prend à regretter (il est même un peu fier d’être froid et calculateur). C’est un personnage bien étrange. Finalement, on s’attache plus à l’histoire qu’à lui.

J’ai eu l’impression de livre un peu foutraque comme Bal des vipères d’Horacio Castellanos Moya.

Il y aussi une torpeur, une moiteur dans ce livre. Les personnages sont comme englués dans la chaleur (on est en plein été, décembre 1977). Ils agissent lentement tout en ayant l’esprit échauffé. Cela donne au livre un rythme très particulier.

Sur Amazon, j’ai vu un commentaire qui disait que le livre pouvait être une réécriture du Cid. Je ne connais que celui de Corneille (je l’ai lu il y a longtemps en plus) et j’avoue que je n’ai pas bien compris pourquoi (il y a des éléments mais pas tout tout de même). Pourtant cette référence m’intrigue car elle est citée une fois dans le livre.

En conclusion, je dirais que j’ai beaucoup aimé ce livre car l’histoire est captivante, les personnages sont bien campés (même caricaturaux), l’atmosphère est bien oppressante (même si j’ai ri parfois tellement Ramiro en devient ridicule). Par contre, je préviens que le livre peut paraître malsain pour certains lecteurs à cause du personnage d’Araceli (c’est d’ailleurs ce que reprochait une des étudiantes du professeur argentin de Moi aussi, j’ai eu une petite amie bisexuelle).

Références

Luna caliente de Mempo GIARDINELLI – traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry (Editions Métailié / Suites, 2002)

Trabanten de Frank Schmolke

TrabantenFrankSchmolkeJ’ai commencé par traduire le titre. Trabanten veut dire les satellites en allemand. Je me suis dit que cela allait parler de vrais satellites, ceux de l’espace … (je ne lis pas les quatrième de couverture quand je suis à la bibliothèque ; je me contente de regarder si la couverture est jolie et si le livre n’est pas trop démoli ; je peux me tromper puisque je ne paye pas). Bien sûr cela ne parlait pas du tout de cela (mon niveau d’allemand doit encore s’améliorer, je ne vous le fais pas dire). J’ai compris la signification du titre quand j’ai lu dans ce comics le mot Trabantenstadt qui veut dire ville-dortoir en bon français.

Dans la BD, on nous parle en effet d’un quartier de grands immeubles d’appartements à Munich dans les années 80. Plus exactement, on nous parle de Franz Huber, un jeune homme, qui vient juste de sortir de prison et ne veut mais surtout pas y retourner. Il rêve d’une bien meilleur vie, reprendre son boulot de peintre en bâtiment dans son ancienne boîte, quitter son quartier. Pour l’instant, il décide de fêter sa sortie sur le haut d’un toit avec Paul et Robert. La soirée va mal finir car Robert, drogué, décide de marcher dans le vide sur une planche de bois. Bien sûr il descend les 18 étages de l’immeuble mais pas par l’escalier et meurt. Plutôt que de prévenir la police, les deux autres préfèrent fuir.

Au début tout se passe bien pour Franz. Il reprend son travail, sort avec Paul … mais ensuite les choses commencent à aller mal. Paul perd son travail car il refuse de travailler en hauteur (il semble avoir le vertige). La police commence à s’intéresser à la mort suspecte de Robert dont le frère veut se venger, Paul veut se dénoncer, même s’il reste du côté de son ami. Quand Franz va se faire casser le nez par la bande du frère, Paul va l’emmener voir Gina (car ils ne peuvent pas aller à l’hôpital). Celle-ci va être une de ses seules sources de joie car ils vont s’aimer un temps et en plus grâce à elle, il découvre Jackson Pollock qui va grandement l’impressionner. Pourtant sa chute va continuer jusqu’au dénouement.

J’ai lu les avis sur le Amazon allemand. Clairement, je n’ai pas compris tout l’aspect culturel. Il est apparemment rare qu’on mette en scène Munich dans une bande dessinée, surtout ce côté sombre. Apparemment les années 80 sont bien rendues. Les dessins sont magnifiques (alors que personnellement je les ai trouvés bons). Il est très surprenant qu’un auteur allemand parle de ce sujet mais l’auteur n’utilise pas le dialogue munichois (ben heureusement, sinon je n’aurais rien compris). Si vous connaissez bien la culture allemande, surtout ses bandes dessinées, vous pourrez sûrement m’éclairer.

Maintenant, je donne mon avis de petite Française. Personnellement, j’ai trouvé les dessins bons dans le sens où ils servent l’histoire et la description de la période. J’ai particulièrement apprécié le procédé qui consiste à diminuer la taille du personnage principal, Franz Huber, quand il se sent de plus en plus minable. De même quand l’auteur marque physiquement sur Franz Huber l’imprégnation de l’œuvre de Jackson Pollock.

Pour ce qui est du dialecte, l’auteur utilise des mots typiquement d’Allemagne du Sud et de Suisse car quand j’ai cherché dans le dictionnaire, il y avait pratiquement tout le temps l’abréviation südd (et Suisse aussi). Si vous êtes comme moi, c’est-à-dire que vous apprenez la langue, le vocabulaire est assez simple, les images sont explicites et permettent de deviner le sens des mots inconnus. Vous pourrez apprendre dans le texte pas mal d’expressions populaires ainsi que plusieurs insultes (cela peut toujours servir si vous faites la tournée des bars en voyage).

Pour ce qui est de l’histoire, je suis d’accord avec la quatrième de couverture : c’est spannend (=captivant). C’est un vrai page-turner. Par contre, j’ai trouvé qu’on ne comprenait pas assez ce qu’apportait Jackson Pollock à l’affaire. Le dénouement m’est resté pour cette raison particulièrement obscur (mais apparemment c’est voulu par l’auteur, dix le Amazon allemand). Il y a sûrement un aspect culturel qui m’a échappé mais je trouve que si ce n’est pas le cas, cela aurait gagné à être plus détaillé (une dizaine de pages).

Références

Trabanten de Frank SCHMOLKE (Edition Moderne, 2013)

La fille de mon meilleur ami de Yves Ravey

LaFilleDeMonMeilleurAmiYvesRaveyCe livre m’a fait doucement sourire. William Bonnet a promis à son meilleur ami, sur son lit de mort, de s’occuper de la fille de ce dernier. Celle-ci s’appelle Mathilde et est plus qu’instable psychologiquement. Suite à plusieurs séjours en hôpital psychiatrique, lors de son divorce, elle s’est vu retirer tout droit de voir son fils. Or aujourd’hui c’est son plus grand désir. Le meilleur ami va donc tout faire pour que cela marche. Pour cela, il l’emmène dans l’Essonne, dans son ancienne ville où son ex-mari habite toujours avec sa nouvelle femme, l’installe dans un hôtel et va essayer de rencontrer la belle-mère de l’enfant pour qu’elle laisse Mathilde voir son fils. Il commencera par des pressions amicales, mais voyant que cela ne marche pas, il appuiera de plus en plus fort. À partir de ce moment-là, tout dérape.

En effet, William Bonnet est un escroc à la petite semaine, qui semble aller de petits coups minables en petits coups minables (ils ont l’air de tous échoués) et Mathilde a quand même beaucoup de problèmes psychiatriques non réglés. L’histoire est plutôt raconté du point de vue Willam Bonnet. Finalement, on sait assez peu ce que Mathilde pense.

À chaque nouvelle péripétie, je me suis demandée comment il pouvait même penser que cela allait marcher. D’un autre côté, on est dans un roman ; l’auteur peut rendre crédible ce qu’il veut. L’histoire fait dans l’ensemble penser à un fait divers du Parisien où on se demande comment il peut exister des gens comme cela. Cela n’a pas manqué. J’ai ressenti la même chose que quand je lis ces articles : cela m’a fait sourire et rigoler. Pas une seule émotion de type compassion, empathie …

Alors qu’est-ce qui peut faire aimer ce livre ? Car oui, clairement, j’ai plutôt beaucoup aimé. D’abord j’aime beaucoup les faits divers (beaucoup plus que les articles politiques ou économiques). En effet, il, ainsi que les commentaires qui les accompagnent, nettement plus notre société (et personnellement c’est ce qui m’intéresse). Puis il y a ensuite l’écriture de l’auteur : minimaliste et ramassée. Un auteur d’une autre maison d’édition aurait raconté la même histoire en beaucoup plus que 150 pages, sûrement fait des changements de points de vue, aurait cherché à faire pleurer dans les chaumières … Dans ce livre, seule l’histoire compte et Yves Ravey sait la raconter dans le sens où quand on referme le livre, on a envie de le rouvrir par la suite. Les péripéties s’enchaînent vite et bien : cela semble la vraie vie. On s’imagine que cela pourrait se passer comme cela. Les personnages ne semblent pas être des personnages mais des personnes. Ils ne sont pas des super héros : ils vont travailler, composent avec ce qu’ils ont, se disputent …

Mon libraire me l’avait conseillé exactement pour cette raison. Il m’avait dit plus qu’Un notaire peu ordinaire, dans ce livre, c’est la vraie vie. Je m’étais un peu moquée parce que je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire mais en fait il avait raison, c’est la vie sans fard.

Références

La fille de mon meilleur ami de Yves RAVEY (Éditions de Minuit, 2014)

Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud

MeursaultCOntreEnqueteKamelDaoudJ’ai lu la première fois L’Étranger en première parce qu’on devait l’étudier en classe et je n’ai pas aimé du tout. J’ai trouvé que c’était froid, sans âme, incompréhensible pour ma petite tête de lycéenne. Ma deuxième lecture a été quand un de mes collègues, de quand j’étais en thèse (c’était encore l’époque où je rencontrais des gens avec qui je pouvais parler de livre), m’avait dit qu’il fallait que je le relise car pour lui c’était un chef d’œuvre. Comme je l’aimais beaucoup, je l’ai fait et j’avoue que cela s’est mieux passé entre L’Étranger et moi. J’attends pour la troisième lecture. Peut être que je déclarerais que c’est un chef d’œuvre.

Je me rappelle très bien de l’étude sémantique sur la lumière, le soleil … dans la scène du meurtre et de la prof tout excitée de gens de génie. Dans les faits, j’avais plutôt l’impression que Meursault avait tué l’Arabe parce qu’il avait le soleil dans l’œil. Tout cela pour dire que le livre de Kamel Daoud est tout le contraire du livre d’Albert Camus. Enfin un humain qui nous parle !!! Ce livre est tout sauf froid.

On est attablé, soir après soir, dans un bar avec le frère de l’Arabe, Haroun. Je dis nous mais en réalité Haroun parle à un jeune universitaire qui travaille sur le meurtre de Moussa qui s’est produit il y 70 ans. Quand Moussa est mort, Haroun avait sept ans. Il est resté seul avec sa mère car son père, gardien de nuit, était parti depuis longtemps. Sa mère a reporté tous ses espoirs de vengeance sur lui mais aussi toute sa colère (car bien sûr il n’était pas le frère disparu). Haroun, dans son discours, le mépris des Roumi (les Français d’Algérie au temps de la colonisation) face au meurtre de son frère. Dans les articles, on ne mentionne même pas son nom, personne n’a prévenu la famille, pas de corps … La mère était illettrée mais conservait deux articles en son sein sur la mort de son fils. Elle a attendu que Haroun sache lire pour les décrypter (lui, a inventé les détails pour la contenter). Ils ont fuit Alger parce qu’ils ne savaient pas quoi faire d’autre mais là encore, ils n’ont pu échapper à l’ombre du frère. Le mère était devenue dure, en attente. Haroun libère sa famille le jour de l’Indépendance, quitte lui à se perdre encore plus. En fait, à ce moment il acquiert plutôt son indépendance face à sa mère, son histoire mais aussi son pays. Il sera singulier partout où il ira (où il vivra plutôt).

Le livre est donc l’histoire d’Haroun, plus détaillée dans sa jeunesse (7 à 27 ans), qu’il raconte à un universitaire dans un bar. Le langage est donc très parlé, mais c’est un parlé d’homme qui a déjà pris beaucoup de vin (la boisson préférée d’Haroun), pas suffisamment pour bégayer mais suffisamment pour ressasser sans fin la même histoire, en changeant des détails ou en en rajoutant. Il y a aussi de très belles perles au milieu du texte (qui montre une maîtrise de la langue extraordinaire).

J’ai eu beaucoup de mal avec le titre car j’étais persuadé qu’il s’agissait d’une véritable enquête quand j’ai commencé le livre mais en fait pas du tout (et puis en plus je n’avais pas vu la virgule dans le titre). C’est le point de vue de l’autre partie car nous n’avons eu que celui de Meursault depuis que le livre d’Albert Camus a été publié. À part ce tout petit bémol, je vous conseille cette lecture car ce premier roman est très bien écrit, singulier et qu’en plus il exploite jusqu’au bout une idée originale (je ne vois pas comment on aurait pu faire différemment).

Références

Meursault, contre-enquête de Kamel DAOUD (Actes Sud, 2014)

En coulisses de Evguéni Zamiatine

EnCoulissesZamiatineCe recueil regroupe trois textes. Une sorte d’essai : En coulisses (1929), un résumé d’une conférence Psychologie de la création et une nouvelle Un dragon (1918). Le tout est précédé d’une biographie de l’auteur.

Les deux premiers textes parlent du même sujet : la création littéraire. Le premier se focalise plutôt sur l’œuvre de l’auteur tandis que l’autre a une vocation plus didactique. Dans l’ensemble, ils présentent et approfondissent les mêmes idées :

  • on distingue l’art mineur et l’art majeur, « la création artistique » et le « métier artistique ». Le deuxième s’apprend et le premier est inné, sauf que pour pratiquer le premier, il faut avoir appris le deuxième. Ainsi, un auteur doit connaître ce qui l’a précédé, l’avoir analyser, compris et digérer pour pouvoir apporter sa pierre à l’édifice, une pièce nouvelle dans la forme et dans le fond mais qui fait suite à ce qui précède.
  • un auteur doit savoir suivre une pensée et surtout un cheminement d’image (il y a une illustration magnifique dans le livre de ce principe). L’imagination ne doit pas être contenue. C’est un art que l’on possède quand on est destiné à la création artistique mais il doit être pratiqué pour s’améliorer.
  • La création littéraire est affaire d’imagination et de subconscience plutôt que de conscience. Il faut savoir endormir, « hypnotiser » celle-ci pour laisser parler les deux autres. L’auteur illustre son propos en citant son cas personnel. À la suite d’une conférence où il avait disséqué le processus de création, il n’arrivait plus à écrire car il se regardait faire : il était conscient. Il n’a pu reprendre l’écriture que quand il a pu de nouveau oublier. Il explique qu’aucun auteur ne peut raconter comment il fait car il ne s’en rend pas compte lui-même.

Le premier texte se clôture par une tirade qui m’a  fait beaucoup rire :

Je perds beaucoup de temps, sans doute bien plus que le lecteur n’en a besoin. Mais le critique, lui, en a besoin — le critique le plus exigeant et le plus tatillon que je connaisses : moi-même. Ce critique-là, je n’arriverai jamais à le berner, et tant qu’il ne m’a pas dit que j’avais fait tout ce qu’il était possible de faire, impossible de mettre le point final.

S’il y a encore d’autres avis dont je tiens compte, ce sont ceux de mes camarades dont je sais qu’ils savent comment se fabriquent un roman, un récit, une pièce. Eux-mêmes l’ont fait, et bien fait. Il n’existe pas pour moi d’autres critiques, et je ne comprends pas comment il peut y en avoir. Imaginez que débarque dans une usine, sur un chantier naval, un jeune effronté qui n’a jamais dessiné le plan d’un navire de toute sa vie, et qu’il commence à expliquer à l’ingénieur et aux ouvriers comment construire un bateau : on le flanquerait dehors séance tenante.

Par bonté d’âme, nous n’en faisons rien lorsque de jeunes individus de ce genre nous empêchent parfois de travailler, au moins autant que des mouches en été…

Un dragon est une nouvelle très courte (4 pages), que les éditeurs présentent comme une illustration des principes présentés précédemment. À mon avis, il s’agit d’un récit allégorique présentant l’évolution de la Révolution après 1917. On admire la manière dont l’histoire est racontée (je suppose pour éviter la censure) mais surtout la virtuosité de la langue manipulée par Zamiatine. La pensée file à une vitesse impressionnante ; on ne se rend pas compte du changement d’idées, de perspectives, de comment l’histoire à évoluer. C’est un texte de 4 pages éblouissant de maitrise.

Les propos de Zamiatine sont emprunt de bons sens et sonnent justes. Il parle de ce qu’il connaît et ne théorise pas. C’est ce qui fait de ce recueil de texte un livre particulièrement intéressant. Par contre, je ne connais pas assez son travail pour savoir de quelle manière il s’inscrit dans son œuvre.

Références

En coulisses de Evguéni ZAMIATINE – traduit du russe par Sophie Benech (Éditions interférences, 2014)

Tempête de J. M. G. Le Clézio

TempeteLeClezioÇa y est, je l’ai fait : 20 ans de désamour entre Le Clézio et moi se sont finis sur ce livre (lui il ne savait pas que je fuyais ces livres comme la peste et je pense que cela ne le chagrinait même pas). Premier livre que Mme De Vries, mon professeur de français de 6ième (et de 5ième), nous a fait lire : Mondo et autres histoires. Je ne me rappelle absolument pas de quoi cela parle mais juste que quand la prof nous a demandé de résumer l’histoire, personne n’a su. J’en ai été traumatisé (elle nous a aussi fait lire Poil de carotte et je déteste ce livre tellement il m’a ennuyée). Il a donc fallu toute la persuasion de mon libraire (quand il met une petite étiquette c’est trop bien parce que …, je ne résiste pas car je sais que lui sait choisir un livre en littérature française) et l’ensemble de toutes les critiques positives pour que je l’achète mais aussi mes vacances pour avoir l’esprit bien reposé et ouvert à ce genre de littérature et cela a marché !

Je laisse Le Clézio présenté son livre

En anglais, on appelle « novella » une longue nouvelle qui unit les lieux, l’action et le ton. Le modèle parfait serait Joseph Conrad. De ces deux novellas, l’une se déroule sur l’île d’Udo, dans la mer du Japon, que les Coréens nomment la mer de l’Est, la seconde à Paris, et dans quelques autres endroits. Elles sont contemporaines.

Bien sûr, ce n’est pas un entretien spécial pour mon blog mais plutôt la quatrième de couverture qu’il a rédigé lui-même.

La première « novella » s’intitule Tempête. Elle raconte l’histoire d’une relation amitié (amour pour une des parties) entre une adolescente de 13 ans et un écrivain-journaliste venu s’isoler ici pour retrouver son passé. La narration est une alternance entre ces deux voix. L’adolescente, June, a une mère célibataire que le père a abandonné avant la naissance de l’enfant (pour repartir dans son pays, peut être les États-Unis, en tout cas un pays anglophone). Pour survivre, la mère est devenue pêcheuse d’ormeaux. Métier hautement dangereux exercé par des vieilles femmes et qui attire donc forcément June. Plus exactement, leurs libertés, leurs aisances, l’océan aussi la font rêver par rapport à un monde où on se moque d’elle car elle n’a pas de père. Elle est donc très seule jusqu’au jour où elle rencontre Philip Kyo, journaliste-écrivain qui revient après 30 ans dans cette île, qu’il a quitté après le suicide de sa compagne (elle est rentrée volontairement dans la mer sans jamais en ressortir). Lui aussi porte en lui une souffrance : celle de ne pas avoir aider une femme qui était en train de se faire violer par quatre soldats pendant la guerre. Il a fait de la prison pour cela mais il revoit toujours le regard de la femme le suppliant en silence. Tempête raconte cette histoire, qui va faire grandir et évoluer les deux personnages.

La deuxième « novella » est intitulé Une femme sans identité. On suit la narratrice de son enfance à sa vie d’adulte. Elle est née en Afrique, dans la famille Badou. Plus exactement, elle vit avec son père Monsieur Badou, sa belle-mère Madame Badou et sa demi-sœur Bibi ou Abigail. Elle ne porte pas ce nom car son père ne le lui a pas donné. Elle est née d’un viol, son père l’a reconnu (parce qu’il y a été forcément par la mère de l’enfant qui du coup l’a abandonné). Elle apprend tout cela par hasard un jour en écoutant son père et sa belle-mère, qui la traite de démon (la petite fille le prend au premier degré bien évidemment). En fait, elle n’a pas de nom, pas d’identité. Tout va bien tant que les Badou sont riches : la narratrice a sa sœur qu’elle adore par dessus tout pour compagne de ses malheurs. Vient la déchéance financière et ensuite la fuite en métropole à cause de la guerre. Entre temps, les Badou se sont séparés. La narratrice va avec sa belle-mère et sa sœur. En plus du déracinement, commence alors une vie où la narratrice va sombrer et s’effacer de plus en plus, pour n’être plus personne avant de redevenir quelqu’un avec l’aide de quelques personnes.

Ce que j’aime dans la présentation de Le Clézio, il dit ce qui n’est pas important dans ses deux textes. Ces histoires se passe dans un lieu, à une époque mais typiquement cela pourrait ne pas être le cas. Par exemple, la deuxième histoire se passe à Paris et dans sa région. J’y habite et franchement cela aurait pu se passer ailleurs, je n’aurais pas vu la différence. Il écrit des noms de lieux, les décrit sommairement mais on n’y prête pas attention. Ce que l’on retient c’est surtout la sensation qu’en ont les personnages. Pour le temps, plutôt que contemporain, j’aurais choisi moderne. Cela aurait pu se passer en 1960 par exemple. C’est pour cela que ces deux novellas ressemblent plutôt à des contes ou des fables.

Ce que j’ai particulièrement apprécié, ce sont les personnages des deux « héroïnes ». Ce sont toutes les deux des filles-femmes qui prennent leurs vies en main, qui sont décidées à n’être que ce qu’elles ont souhaité. Ce sont des gens forts malgré une faiblesse apparente. Toutes les deux se distinguent du reste du monde par leurs physiques qui dénotent dans leurs environnements.

Pour l’écriture de Le Clézio, j’ai été assez surprise car je pensais que c’était alambiqué avec des phrases longues et incompréhensibles. En fait, pas du tout. Les phrases sont normales, c’est très poétique, plein d’images, de rêveries et de contemplations (les personnages contemplent). Par contre, dans l’ensemble cela m’a donné l’impression d’un mouvement ressemblant à celui d’une marée montante. On s’enfonce de plus en plus loin, par à coup.

En conclusion, je retenterai volontiers Le Clézio, si mon libraire me le conseille.

Références

Tempête – Deux novellas de J. M. G. LE CLÉZIO (Gallimard, 2014)