Masako de Kikou Yamata

Je suis tombée sur ce bouquin par le plus grand des hasards à la bibliothèque. Je vous ai sûrement parlé de mes super-techniques pour trouver des livres à la bibliothèque : j’arrive avec deux titres, avec des auteurs dont le nom commence par deux lettres différentes. Je prends les livres, puis je reste planter devant l’étagère en regardant méthodiquement les titres, auteurs, couvertures. Je lis les quatrièmes de couverture de ceux qui m’inspirent et j’emprunte ceux que j’ai envie de lire parce que toute manière cela ne coûte rien d’essayer.

C’est comme cela que je suis tombée sur ce tout petit livre d’une auteure particulière. Contrairement, à ce que l’on pourrait penser, le livre a été écrit directement en français, en 1923 exactement d’après la signature à la fin du livre. Kikou Yamata, Kikou voulant dire chrysanthème en japonais, est franco-japonaise. Son père, descendant d’une lignée de Samouraï a été envoyé par le Mikado à Lyon, vers la fin du XIXème siècle, pour y découvrir les secrets de l’industrie textile. Il y rencontre une Lyonnaise, qu’il finira par épouser et auront ensemble une fille Kikou en 1895. Ses débuts se sont faits sous le parrainage d’André Maurois, Paul Valéry et Anna de Noailles. Masako a été édité par Jacques Chardonne et fut un véritable best-seller de son temps, puisqu’il a été réimprimé 22 fois. Aujourd’hui, son oeuvre est quelque peu oubliée en France mais reste au contraire très étudiée au Japon.

Masako est un livre court, 140 pages, écrit gros et raconte un événement étrange, en tout cas pour le lecteur contemporain. On est au Japon au début du XXème siècle, Masako, descendante d’une lignée de Samouraï  par sa mère, vit avec son oncle et sous la surveillance morale de ses tantes, du fait de la mort de sa mère adorée. Son père intervient très peu dans sa vie. Après des études de langues dans un couvent, elle rentre vivre chez elle, avec sa vieille nourrice pour s’occuper d’elle. Bien sûr, le but maintenant est de lui faire faire une « beau » mariage. Après plusieurs déceptions, on trouve enfin un prétendant correct, Naoyoshi. Le problème est que lorsque les deux jeunes gens se rencontrent c’est plus ou moins le coup de foudre. Sauf qu’au Japon, dans ces familles-là, à cette époque-là, cela ne se fait pas ; les tantes s’opposent au mariage au grand dam des amoureux …

Il s’agit donc ici d’une histoire d’amour très originale, dans un contexte on ne peut plus original également. Kikou Yamata en très peu de pages fait passer Masako par tous les états amoureux possibles : l’ennui, la langueur, le désespoir, le doute, le bonheur (pas forcément dans cet ordre en fait). On découvre la vie à l’époque dans les maisons nobles japonaises, ses habitudes et ses traditions. Rien que pour l’histoire, je trouve que le livre est plutôt intéressant. Le récit est servi par une écriture très poétique et lyrique, avec une grande économie de moyens :

Mes tantes sont venues, puis revenues. Leurs visages qu’elles ne fardent plus, dépouillés du sourire bienveillant, ont pris la roideur de l’ivoire. Le téléphone résonne, des voix graves répondent au lieu du joyeux « moshi moshi ! ». Toute la maison est mystérieusement affairée. Il semble qu’un mort la quitte, qu’un malade l’habite ou qu’un enfant vient de naître. Mon oreiller, ce matin, était trempé de pleurs et Baya [sa nourrice] n’a pas osé le faire sécher au soleil. Chacun aurait mesuré mon chagrin.

Le seul bémol que je mettrais est justement que parfois cette prose a un peu vieillie. Je me suis donc ennuyée en lisant certains passages. Cela reste cependant un livre intéressant à lire.

Références

Masako de Kikou YAMATA (Bibliothèque cosmopolite / Stock, 1995)

Sous la neige, nos pas de Laurence Biberfeld

Encore un livre que j’ai découvert grâce au compte Twitter Quatre Sans Quatre (@4sanswebzine) du site du même nom. Vous pouvez lire leur chronique sur ce lien. Vous devriez comprendre facilement pourquoi j’ai voulu lire ce livre : l’avis est excellent et surtout le choix de la photo ne pouvait que me convaincre.

On est en Lozère, sur le plateau de la Margeride, dans un petit village déserté par les femmes (il en reste quand même un peu mais elles ne pensent qu’à partir) ; seuls restent les hommes pour affronter des conditions de vie très difficiles. Événement notable : en août 1983 vient s’installer une jeune institutrice et sa petite fille, Juliette (cela fera trois enfants dans l’école en tout et pour tout, c’était une tout autre époque visiblement). Elles fuient la région parisienne : les loyers trop chers pour une mère nouvellement célibataire mais aussi les galères de la banlieue (drogue, violence…). Cette installation est censée permettre à Juliette, au caractère particulier et bien trempé, de se développer sans soucis.

Elles sont, assez rapidement, soutenus par les habitants du village, qui se prennent d’affection pour les deux nouvelles habitantes. Elles ne feront cependant jamais partie entièrement du village, la population les observant toujours comme des étrangères (les réunions avec le curé qui prédit les problèmes…) Deux hommes vont s’occuper plus particulièrement des deux nouvelles arrivantes : Lucien, le vieux voisin, et le cafetier (le village voit passer beaucoup de routier à cause de la mine toute proche). Ils sont là pour l’épauler lors des rigueurs climatiques de l’hiver mais aussi lorsque les problèmes de la ville vont s’immiscer dans leur nouvelle vie. Ce qui est assez intéressant est que comme je le disais, elles ne sont pas intégrées comme membres à part entière du village et le village va donc décider de régler les problèmes de l’institutrice sans lui en parler, en se basant juste sur leurs observations.

L’auteur va donc raconter séparément l’histoire du point de vue des habitants du village, en faisant intervenir l’institutrice pour préciser ou corriger des faits. Le récit de cette dernière se situe temporellement le plus souvent en 2015, au moment où elle est clouée sur un lit d’hôpital par un cancer, se remémorant un peu dans le brouillard ces deux années de sa vie.

Concernant l’histoire, j’ai trouvé que c’était assez réaliste dans le sens où on lit souvent dans les journaux que contrairement à une idée reçue, les petites villes mais aussi les campagnes ne sont pas épargnées par les problèmes de (petite) délinquance, les habitants ne faisant ici que se défendre pour éviter justement l’arrivée de ces problèmes sur leur plateau (et garder leur institutrice aussi). Il y a un moment où j’ai eu du mal à y croire ou sinon, je me demande combien de cadavres sont en train de pourrir en terre, en France, en dehors des cimetières (mais pourtant, là aussi, les faits divers donnent à penser que tout est possible). Pour moi, l’histoire du roman vaut surtout pour l’ambiance noire qui se dégage mais aussi pour la description des relations entre les habitants, extrêmement réussie à mon avis. En conclusion, c’est donc un très bon roman noir !

Ce qui m’a enchantée : les descriptions de la nature et des conditions météorologiques. Je ne connais pas pour la plupart les arbres, les animaux … dont parle l’auteur, mais je peux vous dire que j’y étais. Je sentais la neige arrivée, le ciel bas, le renouveau du printemps… Je complète donc ma conclusion : c’est donc un très bon roman noir qui en vaut la peine !

Références

Sous la neige, nos pas de Laurence BIBERFELD (La Manufacture de Livres / collection Territori, 2017)

Au cirque de Patrick Da Silva

Cette semaine sera twitter ou ne sera pas. En novembre ou décembre, je ne sais plus, j’ai vu passer un tweet des Éditions Le Tripode au sujet d’une opération le Grand Trip’. Il s’agit pour 15 euros de recevoir deux livres, avant publication dans l’idée de permettre aux lecteurs de prendre le temps de découvrir des livres qui le méritent. Le premier livre, Au cirque de Patrick Da Silva, est donc arrivé fin décembre, alors qu’il a paru mercredi dernier, avec en plus des cadeaux (cela valait déjà plus de 15 euros je pense). La première surprise est que c’est un livre que je n’aurais jamais acheté par moi-même car j’apprécie beaucoup Le Tripode mais plutôt pour la littérature étrangère. Deuxième surprise, il ne s’agit pas d’un nouvel écrivain ; il a déjà publié treize livres mais je ne le connaissais pas du tout ! Troisième surprise, le livre n’a pas le même format que d’habitude (je ne sais pas comment cela s’appelle dans l’édition mais les pages doivent être coupées et elles dépassent de la couverture, ce qui est très pratique pour prendre des notes toutefois ; on me dit sur Twitter que cela s’appelle un livre non massicoté, voilà, voilà).

Je l’ai commencé tout de suite, un mois après je le relisais tellement il m’avait plu. C’est suffisamment rare pour que vous puissiez vous rendre de tout l’amour que je porte à ce livre. On est en pleine campagne, dans une ferme « isolée ». Quatre enfants sont réunis après un drame touchant leurs parents :

La mère est morte, pendue. Le père a été mutilé : les deux yeux arrachés, le sexe et la langue tranchés. Lui il s’en est tiré […] Ils étaient dans la grande ; tous les deux, dans le fenil de la grange. Le père en sang, étendu dans le foin, la mère au-dessus et au bout d’une corde. C’est leur plus jeune fille qui les a trouvés. C’est elle qui les a trouvés – le père, la mère – comme ça, dans la grange, dans le fenil de la grange […] Dans la chambre des parents c’était un grand désordre : le lit défait, les tiroirs renversés, l’armoire ouverte, tout le linge par terre […] Le collier de la mère a disparu.

Parmi les quatre enfants, seule la plus jeune était resté à la maison. Elle s’entendait mieux avec son père qu’avec sa mère, car lui faisait un effort pour comprendre ses particularités. L’aînée des filles est partie faire ses études en ville, tandis que les fils ont quitté très vite la maison car il y avait une rivalité malsaine entre eux et leur père, par rapport à leur mère. Il faut dire que le père a longtemps été en prison, laissant seule la mère et ses quatre enfants.

Mais voilà, suite au drame, les trois premiers enfants sont revenus à la maison, plus pour trouver le collier de la mère, que d’aider la sœur ou d’attendre la « guérison » de leur père. En tant que lecteur, notre idée est bien au comprendre qui a pu faire cela et qu’est-ce qui a mené à ces événements. L’auteur nous place dès le début dans cet état d’esprit. J’ai eu cette impression de participer à une humeur, une sorte de voix qui chuchote en ressassant les faits inlassablement. Sauf que comme je le disais la ferme est isolée et il s’agit d’un drame purement familial, l’auteur ne peut pas faire avancer son histoire et découvrir les faits en faisant intervenir d’autres personnages par exemple. Et c’est là qu’il, l’auteur, entre en jeu : il met ses personnages sur scène, en piste plus exactement, comme au cirque, pour les faire rejouer les scènes clés du passé. Il fait aussi ressasser ses personnages à qui échappent parfois des détails qui seront ressassés par la « rumeur » dont je parlais au début de mon avis. C’est cette écriture et ce procédé narratif qui m’ont complètement happé dès la première page.

Un autre point qui m’a particulièrement plu, c’est tout simplement le dénouement. J’ai été soufflée car je n’avais tout simplement rien vu venir. En plus, l’auteur l’annonce plus ou moins au détour d’une phrase que j’ai dû relire pour être sûr d’avoir bien compris.

Je vous conseille donc très fortement ce roman.

Pour finir sur ce Grand Trip’, on a donné notre avis par mail et l’auteur a répondu : il a bien souligné qu’on avait pu voir dans son livre des choses qu’il n’y avait pas vues. Ne perdez pas de vue qu’il ne s’agit que de mon avis et de mon interprétation, ma lecture quoi. En plus, j’ai lu ce roman dans des conditions que je qualifierais d’idéales : je n’avais aucun a priori en commençant ma lecture et surtout j’avais le temps d’en profiter pour pouvoir m’approprier complètement le livre et l’histoire. J’espère avoir la même expérience avec le deuxième roman …

Références

Au cirque de Patrick DA SILVA (Le Tripode, 2017)

A voté de Isaac Asimov

Je regardai la semaine dernière twitter (comme tout le temps en fait) mais c’était le moment de la journée où le compte Tweet de couv’ (@lemotdulibraire) diffusait les photos de couvertures de livres avec le petit mot du libraire et je suis tombé sur ce petit livre, publié au Passager clandestin, dans la collection Dyschroniques. J’ai déjà lu deux livres de cette collection et à chaque fois je les ai beaucoup aimés. Pour rappel, sont publiées dans cette collection des nouvelles d’anticipation, écrites au XXème siècle (souvent au milieu des années 50). Les textes font le plus souvent écho à notre actualité.

A voté est une nouvelle de 50 pages, publiée en 1955 par Isaac Asimov. On est en 2008, aux États-Unis, année d’élection présidentielle. Depuis une quarantaine d’années, le système a bien changé. Dorénavant, une seule personne élit le président des États-Unis, plus exactement une personne est désignée pour aider une machine à désigner le nouveau président. La machine dispose de tous les faits pour pouvoir juger de l’état du pays mais a besoin d’un homme pour faire rentrer l’aléatoire humain pour parfaire ses calculs. Vous avez bien lu : le vote n’est désormais accessible qu’à un homme, entre 20 et 60 ans. Les femmes doivent sûrement introduire trop d’aléatoire dans la machine … Bien sûr, on suit dans cette nouvelle le candidat de l’année, qui s’angoisse au sujet du poids qu’on lui a mis sur les épaules (parce que bien sûr, il n’est pas anonyme) tandis que sa femme est ravie de cette opportunité et que son beau-père regrette l’ancien système (celui que nous connaissons en réalité).

Quand je lisais l’histoire, je me demandais ce qui faisait qu’Asimov avait eu l’idée de ce thème mais aussi quel écho on pouvait voir avec notre actualité (on voit avec cette affirmation que je suis lente à comprendre mais bon c’est la réalité). Je voyais bien le lien avec le big data : le fait qu’une machine puisse prédire, en fonction d’informations qui ne semblent rien à voir avec le phénomène que l’on cherche à prévoir, mais aussi influencer le comportement des consommateurs (parce qu’à ce stade-là, nous ne sommes plus des humains). Il ne me semble pas en fait que ces algorithmes puissent nous supprimer le droit de voter (dans le sens où nous restons toujours maître de nos choix dans l’isoloir mais aussi dans le sens que si à terme, nous n’avions plus le droit de vote, ce serait notre faute puisque nous aurions accepté quelque chose d’inacceptable ; les algorithmes n’y seraient pour rien), même si ces algorithmes/prévisions influencent plus ou moins notre choix aujourd’hui.

La nouvelle est suivie du contexte  de publication. Dès 1936, avec Gallup, les sondages prennent une grande importance aux États-Unis car ils sont supposés pouvoir « déterminer l’opinion des gens en fonction de l’âge, du sexe, du lieu de vie, de la profession, de la religion … ». En 1951, l’Univaci est « le premier ordinateur commercial produit aux États-Unis. Son premier usage fut consacré au grand recensement de 1951. L’année suivante, il est utilisé par la firme CBS pour prédire le résultat de l’élection présidentielle : en s’appuyant sur un échantillon de 1% de la population votante , Eisenhower est donné vainqueur ». En 1952, il est élu avec 55,1% des voix. Après avoir lu le contexte, tout m’est apparu plus clairement. En fait, les méthodes de sondags ont évolué depuis mais restent des méthodes de sondage. Dans la nouvelle d’Asimov, il ne s’agit que d’une évolution logique des sondages vers le big data. Aujourd’hui, d’après ce que je sais, ces méthodes sont bien utilisées pour prédire les votes mais ne sont pas rendues publiques telles que (comme les sondages le sont). On pourrait pratiquement pousser un ouf de soulagement. Cependant, quand on voit aujourd’hui l’impact qu’ont ces méthodes sur les pratiques commerciales et surtout la passivité des gens par rapport à ces méthodes, on peut s’interroger à la suite d’Asimov sur le comportement des citoyens si on appliquait des algorithmes aux élections (présidentielles ou non). Je ne suis même pas sûre qu’on utiliserait un humain pour assurer l’aléatoire du procédé.

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle car tout simplement, elle m’a permis de voir et de réfléchir sur jusqu’où on pourrait se laisser envahir par des algorithmes, utilisés par des gens malveillants (pensant plus à l’argent et au pouvoir qu’à la démocratie). Je pense cependant perplexe sur un point qui n’est pas expliqué dans cette nouvelle : comment peut-on pour changer à ce point les modalités de scrutin sans que personne ne dise rien, en tout cas que la majorité reste silencieuse ? Si vous avez des conseils de lecture sur ce sujet (des romans, pas des essais par contre), je suis preneuse.

Références

A voté de Isaac ASIMOV – traduit de l’américain par Denise Hersant (Le Passager Clandestin / Dyschroniques, 2016)

Avant et Pendant de Vladimir Charov

Avant et Pendant de Vladimir Charov est un livre exigeant mais qui en vaut très clairement la peine. J’ai demandé ce livre à la bibliothèque après avoir lu dans le Matricule des Anges sur le « nouveau » livre de Charov, Soyez comme les enfants, aux Éditions Louison. L’auteur y est présenté comme un des maîtres du nouveau roman russe, tout en étant impertinent face à l’histoire. Historien de formation, ces romans jouent souvent visiblement sur des faits historiques pour parler du présent.

L’histoire se situe ici à Moscou, au milieu des années 1960. On suit un homme qui régulièrement fait des crises, part et est retrouvé quelques mois plus tard amnésique, à différents endroits de Russie. Cela ne lui pose pas de problème flagrant car il retrouve progressivement et à chaque fois une vie normale au bout de quelques mois. Jusqu’au jour où cela ne fonctionne plus : il ne retrouve plus systématiquement la mémoire. Il décide d’écrire alors un « Nécrologe des disgraciés » sur des gens sans voix, qui lui ont confié leurs histoires.

Sans doute les pages qui vont suivre sont-elles des lamentations, des lamentations sur des hommes que j’ai connus et aimés. Sur des hommes que le destin a emportés prématurément, comme on dit, et dont il n’est rien resté nulle part sauf dans mon souvenir. Et quand à mon tour je partirai, il ne restera plus rien.

La vie de ces hommes n’a pas pris forme, elle s’est écoulée sans amour, sans joie, parfois sans le moindre sens. Aucun d’eux n’a vraiment réussi à faire aboutir un projet, et si l’on considère que pour partir apaisé l’homme doit s’être accompli, ces hommes ont échoué. Ils ont souffert avant de mourir et se sont éteints dans les tourments. En expirant, ils ont senti qu’ils avaient été grugés, frustrés et disgraciés sur cette terre. Aussi, en souvenir de mon enfance, je me sens en droit de donner à mon entreprise le nom de « Nécrologe des disgraciés ».

Le narrateur, Aliocha, commence son projet mais doit rapidement s’arrêter car sa maladie empire. Après la consultation du Pr. Kronfeld, le narrateur est interné dans un hôpital psychiatrique d’un genre un peu particulier. Il y a bien une partie hôpital mais il y a aussi de vieux patients, faisant partie de l’IGN, l’Institut du génie naturel.

De 1922 à 1932, débuta Ifraimov, c’est-à-dire pendant une décennie, cet hôtel particulier abritait l’IGN, l’Institut du génie naturel, un bureau d’études totalement secret dont Lénine, qui dirigeait le Sovnarkom à l’époque, avait signé le décret de création et sur lequel on fondait de grands espoirs. La dizaine de personnes qui organise ici chaque semaine des séminaires, par habitude ou par inertie, fait partie des derniers pupilles de cet institut, les autres sont tous décédés.

Cet institut avait été créé suite à des recherches datant du XIXème siècle montrant que la puissance d’un État était déterminée par le niveau intellectuel de sa population. Ayant étudié les biographies de tous les génies russes, les autorités se sont rendu compte que la plupart présentaient des pathologies psychiques, d’où l’idée de les étudier. L’idée était déjà à l’époque d’encourager la révolution, vu que tout le monde voulait renverser le tsar.

Le lien frappant entre pathologie et génie réclamait des éclaircissements, et ce problème fut étudié pendant une assez longue période. Voici les conclusions de cette recherche : toute société est organisée de manière extrêmement rigide, elle est capable d’imaginer ce qui conduira chaque génération nouvelle à la reproduire  sous une forme inchangée. À cet effet, elle crée des milliers d’interdictions et de tabous ; n’importe quel individu, dès le berceau, sait ce qu’il peut faire et ce qu’il ne peut pas faire, ce qui est mal et ce qui est bien. Cette norme est inscrite en chacun de nous, sans exception. De la naissance à la mort, nous subissons tous cette censure à laquelle il est impossible de cacher quoi que ce soit, de dissimuler la moindre vétille, car nous sommes nous-mêmes partie intégrante de cette censure. Et nous sommes très vigilants, Aliocha. Or les génies sont des ennemis terribles de la société car ils sont les seuls être capables de la détruire, simplement parce qu’ils en comprennent le caractère conventionnel. Il suffit parfois d’un seul être exceptionnel pour que tout s’écroule, tout, et avec fracas !

En se défendant, la société persuade le génie que toutes ses pensées, ses idées, ses théories ne sont que sottises, délire, folie, qu’elles sont insensées, repoussantes, dépravées, sales, et que pour son propre bien  il ne doit initier quiconque à ses idées, pas même ses plus proches parents. Il doit se souvenir qu’elles sont sa malédiction, sa croix, sa honte, et prier Dieu pour qu’elles restent un secret, qu’elles disparaissent avec lui dans la tombe. Les arguments de la société sont sans aucun doute très convaincants car la majorité des génies n’essaient même pas de lutter contre la censure, ils se résignent même avec joie et vivent une vie sinon heureuse du moins normales. Le génie n’aura la chance de se réaliser qu’à la condition que la société qui l’imprègne soit en déclin.

Au vu de ces considérations, on se doute que les anciens pensionnaires de l’IGN ont beaucoup d’histoires à raconter sur les rôles qu’ils ont joués dans la Révolution russe, et finalement ce qu’il y avait sous cet événement. Eux aussi peuvent paraître comme dans des disgraciés car ils sont aujourd’hui des oubliés d’un établissement fermé. D’autant qu’Aliocha a décidé de reprendre la rédaction de son « Nécrologe des disgraciés ». Ses nouveaux « amis » rentrent parfaitement dans le cadre de son projet. Il décide de se remettre à l’oeuvre, d’écouter et retranscrire leurs histoires. Ifraimov, un pensionnaire un peu hors du commun, vient lui raconter comment Mme de Staël a eu trois vies, dont deux Russie, et le rôle décisif qu’elle a joué dans la propagation des idées communistes et de la Révolution russe. On apprendra ainsi dans ce livre le lien entre Mme de Staël et Staline. Et pas que …

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman aussi intelligent. L’auteur créé tout un monde parallèle, où l’histoire russe de la fin du XIXème siècle et du XXème siècle peut être complètement réinterprétée selon une sorte de théorie du complot géant. Je sais que ce n’est pas le seul livre à faire cela mais ici, la particularité est que le seul fait réel est la Révolution russe. L’auteur ne reprend aucun fait historique, aucun personnage (sauf Lénine, Staline …). Il invente absolument tout en proposant un cadre d’une crédibilité incroyable (j’ai même cru à la résurrection de Mme de Staël). Il part complètement dans son idée, en la poussant toujours à fond. À aucun moment, je ne me suis dit « c’est trop peu » ou « ce n’est pas assez ». On ne peut à mon avis qu’être scotché par une telle imagination !

Comme vous avez pu le voir sur les extraits (que j’aurais voulus plus nombreux mais je ne peux tout de même pas recopier le livre), l’écriture est extrêmement entraînante et rythmée.

Pourquoi ai-je parlé d’un roman exigeant ? L’auteur donne plusieurs fois un cadre religieux à ses explications. Clairement, je ne pense pas avoir tout compris et surtout en avoir compris les tenants et les aboutissants. Je me suis accroché tout de même et je ne l’ai pas regretté.

Trois autres romans de cet auteur ont paru en France et tous ont l’air d’employer la même idée : utiliser un cadre historique lâche pour décrire une histoire complètement folle. J’aimerais beaucoup lire un entretien long avec l’auteur pour comprendre comment lui viennent ses idées et surtout ce qu’il y met dedans (je suis persuadée de ne pas avoir tout saisi pendant cette première lecture).

Références

Avant et Pendant de Vladimir CHAROV – traduit du russe par Véronique Patte (Éditions Phébus, 2005)

A Distant View of Everything de Alexander McCall Smith

Cela faisait longtemps que je ne vous avais pas parlé de la série des Isabel Dalhousie de Alexander McCall Smith. Et pour cause: cela faisait longtemps qu’un nouveau roman n’avait pas paru. L’auteur nous a fait attendre avec deux nouvelles, At the Reunion Buffet et Sweet, Thoughtful Valentine. Mais là, enfin, est sorti le nouveau roman de cette série. C’est un très bon cru !

Depuis ses dernières aventures, Isabel Dalhousie a eu le temps d’avoir un deuxième enfant, un deuxième petit garçon, Magnus, avec Jamie bien sûr. Au début du roman, elle a accouché depuis peu et raconte sa nouvelle vie : la réaction de Charlie à la naissance de son petit frère, l’évolution de sa relation de couple mais aussi ses sentiments lors de ses premières sorties où elle « abandonne » son fils aux soins de Grace (sa « housekeeper ») ou de Jamie. Ces points sont abordés de manière normale (elle en parle comme tout le monde), et non pas comme d’habitude, d’un point de vue détaché et philosophique. Je dirais que les cinquante premières pages du livre sont consacrées à cette nouvelle vie, rendant Isabel Dalhousie beaucoup plus humaine (ou terre à terre) que d’habitude, moins dans la réflexion sur le quotidien mais plus dans l’action. Quand je lisais ce livre, je me suis demandé si l’histoire allait démarrer un jour et je me suis rendu compte qu’en fait l’auteur avait besoin de replacer tous ses personnages dans ce nouveau contexte, comme si finalement il démarrait une nouvelle série. Plus clairement, je n’ai pas eu le même sentiment que d’habitude, de retrouver des vieux amis que j’aurais laissés pendant un an (durée entre deux volumes habituellement) mais vraiment de redécouvrir mes personnages sous un autre angle.

L’histoire a quand même débuté à un moment… Lors d’une de ses premières sorties sans son nouveau-né, dans l’épicerie fine de sa nièce, elle rencontre une amie d’enfance qui lui demande de l’aide (parce que tout le monde à Édimbourg sait qu’elle règle parfois des problèmes pour les autres, en toute discrétion bien sûr, c’est pour cela que tout le monde le sait d’ailleurs…). Cette amie, qui a eu beaucoup d’aventures amoureuses mais qui aujourd’hui a trouvé chaussure à son pied, aime organiser des dîners pour faire se rencontrer des couples. Sauf qu’elle craint d’avoir fait une erreur avec le dernier couple en date, car un autre invité lui a expliqué que l’homme, un célèbre chirurgien plastique, était connu pour être un coureur de dot (de fortune plus exactement) et qu’il avait au moins connaissance de deux cas ayant subi les manœuvres de cet homme.

Ne voulant pas se mêler de cela, l’amie demande à Isabel d’enquêter. Celle-ci prend rendez-vous avec l’informateur pour connaître les noms de ces deux femmes, l’homme très seul en profite pour lui faire des avances dès le deuxième entretien. Elle croit le cas bouclé vu la sincérité de l’homme. Pourtant, Jamie la rappelle à l’ordre en lui rappelant qu’on ne peut pas se fier aux dires d’un seul homme pour connaître la vérité ou même comprendre des faits. Elle prend rendez-vous avec les deux femmes-victimes …

Je suis toujours épatée par l’ouverture et la générosité des gens d’Édimbourg, en tout cas dans les milieux huppés. Ils peuvent recevoir et se confier à n’importe qui, du moment que ce n’importe qui est introduit par une connaissance. Cela facilite la narration me direz-vous mais bon, tout de même. Blague à part, avec cette histoire, on voit qu’Isabel Dalhousie a bien changé, puisque c’est Jamie qui la rappelle à l’ordre sur la base de la philosophie : comment définit-on la vérité ? Quand je vous dis que c’est un second départ pour la série …

Ce qui fait que ce livre est un très bon cru, c’est justement le fait qu’il n’y a pas, comme d’habitude, deux histoires parallèles, qui n’ont pas forcément grand-chose à voir. Il y a une seule « enquête » et la vie quotidienne d’Isabel Dalhousie et de sa famille, le tout s’entremêlant agréablement et surtout logiquement.

En conclusion, il s’agit d’un nouvel opus qui marque un tournant dans la série, un renouveau en fait, mais dans lequel pourtant on retrouve les fondamentaux de la série.

Extrait

‘It’s perfectly possible to accept the tenets of a religion and still be honest’, she continued. ‘It depends on whether the religion is compatible with honesty. Some aren’t.’

‘Why?’

‘Because they ask you to believe in things that are patently impossible. And that’s the same as asking people to believe in lies, to say that lies don’t matter.’

Références

A Distant View of Everything de Alexander McCall SMITH (Little Brown, 2017)

Le dimanche des mères de Graham Swift

Je n’aime pas trop en général parler de mes déceptions parce que ce n’est pas franchement très intéressant pour vous je pense, car trop dépendant de mon humeur. Particulièrement dans le cas de ce livre-ci. Je n’ai entendu et lu que des critiques positives, je l’ai vu dans beaucoup de coups de cœur de librairie. Pour moi, cela ne l’a fait qu’à moitié.

Je rappelle l’histoire pour ceux à qui elle aurait échappé. On est en Angleterre, le dimanche 30 mars 1924. Ce dimanche est traditionnellement accordé aux domestiques dans les grandes maisons, pour que ceux-ci puissent rendre visite à leur mère. On est entre les deux Guerres et comme on le sait, en Angleterre comme ailleurs, c’est une période qui marque la fin d’une époque particulièrement pour les grandes familles, dont beaucoup ont perdu des fils pendant la Grande Guerre. Pourtant un événement heureux se prépare justement dans deux de ces familles : le mariage de leurs enfants. En ce dimanche, les familles se retrouvent au restaurant, puisqu’il n’y a pas de domestiques pour faire à manger, dans l’idée de préparer l’heureux événement mais sans les futurs mariés qui eux ont décidé de se retrouver seuls, tous les deux, pour un repas en amoureux. C’est une journée idyllique, un début de printemps ensoleillé, comme nous sommes en train d’en vivre actuellement.

On suit cette histoire, non pas par ces grandes familles, mais par le regard d’une jeune domestique, qui n’a pas de mère à aller voir et qui donc a sa journée complètement libre. Cette journée, à cause d’un événement tragique (que l’on trouve très facilement), va complètement bouleverser sa vie, la faire entrer en quelque sorte dans la modernité, puisqu’elle abandonnera cette profession de domestique qui a l’époque était déjà quelque peu désuète, pour devenir écrivain, profession que l’on peut penser hautement moderne pour une femme à l’époque surtout dans le genre qu’elle choisira. De manière générale, on peut dire qu’elle deviendra une femme moderne et libérée.

L’auteur a choisi d’accentuer cette idée de passage d’une époque à une autre, que cela soit pour le pays en général, ou pour notre héroïne en particulier, en faisant raconter l’histoire par l’héroïne, mais très âgée (au-delà de 80 ans dans mon souvenir). Cela donne deux récits qui ne sont pas rédigés de la même manière : le dimanche des mères, le 30 mars 1924, où vous êtes dans un univers magique récréé de toutes pièces par l’écrivain, sublime et un deuxième récit où une vieille dame nous raconte sa vie d' »après » (et je peux vous dire que je me suis demandé si elle n’était pas un peu lubrique), sans vouloir revenir et analyser ce qui s’était passé ce jour-là et comment cela a influencé son avenir. Le problème est que ces deux récits s’entremêlent, sans avoir de rapport l’un avec l’autre (à part le personnage principal bien sûr). De plus, le deuxième récit m’a gêné car il rompait l’atmosphère du premier récit (qui elle est juste si parfaite …), par de petits paragraphes, rédigé dans un autre style.

À mon avis, le premier récit aurait suffi. La magie créée par l’auteur fait que finalement le destin de cette fille aurait occupé une page à la fin, la laissant au départ d’une nouvelle vie, me laissant imaginer la suite par moi-même m’aurait beaucoup plus plu. J’aurais même été jusqu’au coup de cœur car l’auteur créé en finalement très peu de pages l’atmosphère d’une fin d’époque, si crédible, si enchanteresse … Ces parties n’ont pas été sans me rappeler Post-Scriptum de Alain-Claude Sulzer que j’avais adoré tout simplement (ce dernier étant cependant plus fin à mon avis, grâce à la dentelle créée par Sulzer).

Tout cela pour vous dire que je vous conseille ce livre pour une partie du texte (qui représente tout de même 90% du bouquin) mais pas pour l’autre, qui à mon goût gâche le reste. Mais ce n’est que mon avis, d’autant que ce livre a été le coup de cœur de beaucoup de monde en ce début d’année comme je l’ai dit au début de ce billet.

Références

Le dimanche des mères de Graham SWIFT – traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek (Gallimard / Du Monde entier, 2017)

Matsumoto de L.-F. Bollée et Philippe Nicloux

Tout d’abord, je tiens à vous dire que j’ai eu mon examen d’allemand avec 82.5/100, et donc avec la mention bien : je suis B2 ! J’étais extrêmement contente mais cela se confirme, je ne suis pas vraiment doutée pour communiquer puisque c’est ma plus mauvaise note. Je continue donc à travailler … Mais maintenant j’aimerais pouvoir retravailler l’anglais pour pouvoir passer des entretiens d’embauche sans pouvoir être gênée par la question des langues. J’ai quitté à moitié un de mes projets pour en reprendre un autre. Mais je continue à lire, beaucoup même. Dont cette BD, au sujet d’un moment terrible de l’histoire japonaise récente : les attentats de la secte Aum au milieu des années 1990.

J’ai de vagues souvenirs de l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo (en mars 1995). J’ai principalement une image en tête, des gens avec des masques à gaz à l’entrée de la bouche de métro. J’avais 12 ans donc je ne me suis pas forcément intéressé au pourquoi de la chose. Je m’étais contentée à l’époque du fait que les fautifs étaient une secte (on en parlait beaucoup plus que maintenant à la télévision) mais sans plus.

Cette BD commence deux ans et demi avant ces événements, par l’achat d’une ferme isolée en Australie. Dans ce bâtiment, la secte a fait ses essais de production de gaz mais a aussi fait des tests sur des animaux (et un petit garçon qui s’est retrouvé là au mauvais moment). On apprendra dans la suite de la BD que les autorités australiennes avaient « flairé » un problème, puisque des membres de la secte s’étaient fait arrêter pour surplus de bagages car ils essayaient de faire passer du matériel du Japon en Australie.

Une fois la fabrication du gaz mise au point, il fallut faire un test grandeur nature : c’est le quartier d’un juge d’instruction de la ville de Matsumoto (qui est aussi le nom que se sonnait le leader de la secte) qui a été choisi car l’homme avait la secte dans son collimateur et avait bien repéré qu’elle était dangereuse. La BD décrit toute la préparation de l’attentat mais aussi à sa réalisation. Par leurs amateurismes (et leurs débilités aussi) et un concours de circonstances, l’attentat a conduit à l’empoisonnement de tout un quartier. Un commerçant que peu de personnes appréciaient a été soupçonné pendant plusieurs mois. Seul un policier croyait à l’histoire du suspect car personne ne voulait incriminer la secte (car cela semblait un peu trop gros).

La BD se focalise sur les faits. On voit très peu le mécanisme de la secte, l’embrigadement, les relations entre les membres car ce n’est pas le sujet principal qui est traité ici. De mon avis, les auteurs ont voulu déjà faire que l’on se souvienne de cette répétition pour l’attentat du métro mais aussi comment on n’a pas voulu voir et arrêter les choses avant que les choses ne dégénèrent (c’est ce que l’on fait tout le temps, si vous remarquez bien). C’est en tout cas ce qui m’a beaucoup intéressé dans ce livre.

Je ne connais pas le travail des deux auteurs mais ici, il y a un très gros travail documentaire, de ce que j’ai pu voir sur internet sur cette histoire, au niveau de l’histoire mais aussi au niveau des personnages. On retrouve dans cette BD les visages « réels » des protagonistes mais aussi les postures, en tout cas pour le leader de la secte Aum Shinrikyō. J’émettrais quelques réserves sur la colorisation, qui fait un peu kitsch à mon goût mais je pense que l’idée est de reprendre ce qui se faire dans les dessins animés japonais, que je n’aime pas trop en fait, donc mon avis vaut ce qu’il vaut (c’est-à-dire pas grand-chose).

En tout cas, je vous conseille la BD, parce que ce n’est pas forcément un événement dont on se souvient en Occident et pourtant cela permet de mieux comprendre comment on en est arrivé à l’attentat au gaz sarin du métro de Tokyo.

Références

Matsumoto de L.-F. BOLLÉE et Philippe NICLOUX (Glénat, 2015)

P.S. : je sais que j’ai voulu lire cette BD, suite à un article dans un magazine mais je ne sais plus lequel. Si vous avez une idée, n’hésitez pas à m’aider en commentaire.

La dénonciation de Bandi

Ce mois-ci, l’éditeur choisi par Sandrine pour son opération Un Mois Un Éditeur est Philippe Picquier, qui a fêté en 2016 ses 30 ans, tout de même ! Bien sûr, il n’y n’en avait pas qu’un dans ma PAL, mais j’ai choisi de lire ce recueil de nouvelles nord-coréennes publié l’année dernière et ardemment soutenu par mon libraire l’année dernière.

Il s’agit de sept nouvelles, datant des années 1990, écrites par un auteur habitant la Corée du Nord. Il est né en 1950, a été ouvrier (il l’est peut-être encore), s’est mis à écrire en même temps, en étant reconnu par les institutions de son pays et est aujourd’hui membre du Comité central de la Fédération des auteurs de Chosun. Bandi a fait passer quelques textes à l’étranger par des intermédiaires. Ils ont été publiés dans différents pays dont la Corée du Sud, et donc en France aussi en 2016. Dans l’introduction, on nous livre entre autres les informations suivantes sur les motivations de l’auteur :

Lors de la grande famine, qui débute en 1994, l’année du décès de Kim Il-sung, Bandi perd beaucoup de ses proches, un certain nombre d’entre eux meurent de faim, d’autres fuient le pays en quête d’une vie meilleur. Suite à ces déchirements, Bandi remet profondément en cause le fonctionnement de la société nord-coréenne et décide, par le biais de ses écrits, de faire savoir au monde entier ce qu’il en pense.

Bandi se définit lui-même comme le porte-parole des habitants de Corée du Nord contraints de subir tout à la fois les conséquences désastreuses de l’économie socialiste propre à ce pays, un régime de castes et un système de punitions collectives – le mal le plus cruel qui soit dans toute l’histoire de l’humanité. L’écrivain récolte les histoires douloureuses que les habitants vivent au quotidien mais dont ils ne peuvent se plaindre auprès de personne, et redonne vie à chacune de ces anecdotes au travers de sa création littéraire ; les rumeurs, les faits réels, tout ce qu’il voit et entend l’inspire.

Le livre est donc composé comme je le disais de sept nouvelles. Elles ont toute la même base. Elles mettent en scène des personnages simples, qui ne sont ni des hauts fonctionnaires du régime ni des contestataires de celui-ci. Certains (dans deux nouvelles) adhèrent aux idéaux défendus par le régime (bonheur pour tous…) et travaillent dur pour que cela se produise pour eux ou leurs enfants. D’autres se contentent de vivre dans leur pays, de participer aux événements organisés par le Parti : la plupart subissent en silence les décisions qu’on leur impose. Jusqu’au jour où il y a une injustice qui les touche, pas forcément eux-mêmes mais leurs proches.

Plusieurs femmes refusent de faire des enfants, quand elles voient qu’ils seront toutes leurs vies marqués au fer rouge par les actions de leurs parents. Un homme est empêché d’aller voir sa mère mourante car la région est bouclée par un événement numéro 1 (événement impliquant une sécurité maximale car impliquant un des Kim). Lors d’un autre événement du même type, une grand-mère se voit proposer de monter dans la voiture du dirigeant du pays car elle marchait seule sur la route après avoir laissé son mari et sa petite-fille à la gare complètement bloquée et pleine de monde. Elle se fait même interviewer par les journalistes d’état. Pendant ce temps, le trafic ferroviaire se débloque, il y a un mouvement de foule dans la gare, sa petite-fille et son mari seront très gravement blessés. Pourtant, les médias n’en parleront pas mais diffuseront en boucle son interview. Elle comprend alors que tout n’est que sourire de façade. Dans le même style, un jeune homme explique à son père que toute leur vie n’est que théâtre, chacun étant acteur depuis sa naissance. Même si on meurt de faim, on doit affirmer avec conviction le contraire même si on nous le demande …

J’ai choisi de ne pas faire un petit résumé de chaque nouvelle car je trouve que c’est finalement l’atmosphère générale qui finalement compte. On fait connaissance de personnages simples, vivant aussi bien dans la capitale qu’à la campagne. On lit des déportations, des dénonciations, des décisions choquantes mais aussi des moments de la vie de tous les jours… Ces textes permettent à mon avis de rentrer réellement dans les foyers nord-coréens, de se faire une idée de la vie de cette population (en tout cas dans les années 1990). La postface du livre met des mots sur ce sentiment, en disant que finalement ces nouvelles nous montrent qu’il existe toujours une part d’humanité dans ce pays où le régime souhaite complètement anesthésier son peuple. Les gens se rendent compte de ce qu’il se passe, ils ne sont pas dupes. L’auteur de la postface souligne aussi qu’il est fort dommage que ces nouvelles, quand elles ont été publiées en Corée du Sud, ont été fort peu lues par la population car celle-ci voit les Nord-coréens plutôt comme des frères ennemis que comme une population constituée d’humains.

Vous aurez compris que je vous conseille fortement cette lecture, pour dépasser un peu tout ce que l’on peut entendre ou lire sur ce pays. J’ai lu un commentaire je crois sur Amazon qui indiquait que littérairement c’était plutôt moyen. Pas du tout ! Les textes sont très construits, il y a de très belles images … J’ai déjà lu des nouvelles qui tenaient moins la route que cela. Chose non négligeable pour une Occidentale : j’ai réussi à retenir les prénoms et à ne pas m’embrouiller sur qui était qui. Rien que cela à mon avis souligne que ces textes sont de vraies œuvres de littérature.

Références

La dénonciation de BANDI – récits traduits du coréen par Lim Yeong-hee et Mélanie Basnel – Postface de Pierre Rigoulot (Éditions Philippe Picquier, 2016)

Le colonel et l’appât 455 de Fariba Hachtroudi

J’ai eu une journée pourrie mais il faut absolument que je vous parle de ce bouquin (en plus cela me détendra). J’ai d’autres billets en cours mais celui-là passe avant tout les autres car ce livre est absolument génial et j’ai envie de le conseiller à tout le monde.

Je suis tombée dessus complètement par hasard à la bibliothèque. Je ne sais pas comment cela s’est fait car sur mon exemplaire, il n’y a pas la fleur et en plus Albin Michel n’est pas une de mes maisons fétiches : je ne suis pas forcément curieuse de leurs publications mais là, je peux vous dire que j’ai passé deux jours extraordinaires en lisant ce livre.

On suit deux personnages : le colonel et l’appât 455. Comme vous l’avez peut-être deviné, le roman tourne autour de l’Iran (ou d’un pays très semblable car l’Iran n’est jamais vraiment nommé mais tout le contexte ainsi que les origines de l’auteur font penser qu’il y a un rapport avec l’Iran).

Le colonel est un militaire du régime. Il a commencé sa carrière à 17 ans pendant la guerre qui a abouti à l’instauration de la République théologique (et non islamique dans le livre), où il s’est illustré. Il a monté progressivement les échelons, pour devenir un très proche de la tête de l’État. On décide de lui confier le poste de contrôleur des prisons : il doit traquer la corruption et les faiblesses qui aboutissent à des évasions de prisonniers dans des prisons qui sont pourtant les plus surveillées du monde. Il maîtrise toutes les techniques modernes de l’espionnage. Ce poste l’a mené à démissionner, tout du moins officiellement, de l’armée pour devenir un homme d’affaires international (il faut prendre conseil auprès d’autres pays hautement démocratiques … et puis acheter du matériel). C’est un personnage qui semble extrêmement fort sur le papier (en tout cas ces convictions semblent inébranlables) mais pourtant, il a son talon d’Achille, sa femme Vima, astrophysicienne têtue, qui se bat pour ne pas être que la femme de monsieur.

C’est déjà acquis pour son mari, qui la considère comme une sorte de déesse vivante et est prêt à tout pour elle. Un jour, il laisse en vue un film montrant des actes de torture allant jusqu’au viol sur une femme, l’appât 455, une autre Vima. Choquée et bouleversée, elle crie à son mari que s’il ne fait rien, il est comme eux et le pousse à faire libérer cette femme.

Cette femme est enfermée depuis plus d’un an dans une prison, Devine, où elle est torturée fréquemment. Le but au début est de s’en servir comme appât pour son mari, Dél, soupçonné de terrorisme, dans le sens où celui-ci va tout dénoncer pour enfin protéger sa femme. Vima 455 porte le même type d’amour à son mari que celui que porte le colonel à sa femme : un amour extrême, qui remplit toute leur personne.

Le colonel fait donc évader Vima 455 pour contenter sa femme et surtout pour se libérer de sa culpabilité. Il la suit peu après. Ils se retrouvent cinq ans après (je n’ai pas compris si c’était trois ou cinq dans le livre) : lui dans le rôle du demandeur d’asile et elle dans le rôle de la traductrice, en sachant qu’elle ne connaît pas son « sauveur », car à la prison elle avait systématiquement la vue bouchée. C’est à cette confrontation que l’on assiste dans le livre (l’histoire en République théologique est racontée et redécouverte progressivement).

Rien que l’histoire est passionnante, je trouve. Elle permet de comprendre le fonctionnement d’un État complètement bouclé par sa tête. Je suis en train de lire des nouvelles nord-coréennes pour l’opération Un Mois Un Éditeur de Sandrine et je peux vous dire que les mêmes mécanismes sont à l’oeuvre. La force du livre est de ne pas se concentrer sur ce sujet, car le thème volontaire est bien celui de l’amour, du grand amour et de comment il peut vivre dans un tel pays. L’auteur met systématiquement en parallèle le couple colonel / Vima et Dél / Vima 455. Le colonel est prêt à tout pour sa femme et fait tout. Vima 455 a été déçue par une sorte de trahison de Dél. Elle est un peu jalouse de l’autre couple du coup. Il y a toute une réflexion sur ce sujet, jusqu’à un rebondissement final. J’ai trouvé passionnante la manière dont les deux personnages parlent de leurs grands amours tant de temps après les avoir quittés. Les autres thèmes sont l’exil et la reconstruction après de telles épreuves.

L’écriture ! La narration se partage, en alternance, entre la parole du colonel et celle de Vima 455. Une est en police normale et l’autre est en italique. L’expression du colonel est fatiguée. On sent que beaucoup de choses tournent dans sa tête (avec une grande place pour sa femme). Vima 455 s’exprime elle par de très courtes phrases. J’ai été happée par sa voix, une voix indiquant à la fois l’urgence et la suffocation (par débordements de sentiments non exprimés). Rien que pour cette écriture, le livre vaut d’être lu. J’ai trouvé que c’était vraiment magnifique.

Je me suis commandée un autre livre de cet auteur parce qu’il n’y en avait plus à la bibliothèque. J’ai hâte !

Références

Le colonel et l’appât 455 de Fariba HACHTROUDI (Albin Michel, 2014)