Les fils de rien, les princes, les humiliés de Stéphane Guibourgé

LesFilsDeRienLesPrincesLesHumiliesStephaneGuibourgeCette année, Fayard fait une rentrée très inscrite dans le roman social avec Faux nègres ou bien Parlez moi du sous-sol et ce livre, Les fils de rien, les princes, les humiliés. Je trouve cela plutôt bien car j’aime beaucoup ce type de littérature (avec celle de pays où il fait froid, très à la mode aussi cette année ; j’espère pouvoir vous en reparlez). Si c’est bien fait, cela permet de capturer une époque mais surtout les changements en train de se faire, qu’on ne voit pas forcément à court ou même moyen terme.

L’histoire est celle du narrateur Falco, quarante-sept ans. Il est en train de construire une maison dans les Pyrénées profondes (de celles où il y a des loups qui chassent les moutons) (je rigole pour ceux qui sont des Pyrénées). Une maison qu’il assemble pierre par pierre. Cette maison est censée pouvoir accueillir son fils. On apprend qu’il l’a abandonné à sa mort car il avait peur de la violence qu’il avait en lui. C’est cette violence que nous explique le narrateur.

Entre l’Espagne et la France, j’ai choisi une vallée d’altitude pour disparaître. J’ai quarante-sept ans. Je tiens ma jeunesse à l’écart autant que je peux. [p.15]

Je m’enfonce dans les bois. Je voudrais que la nature aspire toute ma colère. [p.18]

Cela commence par son père violent, par la disparition de son grand frère (dispartition au sens de il n’est plus là, pas au sens de mort), le licenciement de son père d’une usine automobile de Poissy (la vidéo en bas est plus claire sur le contexte à mon avis), les vols de voitures avec une famille de gitans, l’entrée dans une Meute de skinheads pour arriver à l’acte fatal : il a tué un homme. La violence contenu en lui a explosé. Il va en prison, en sort, mais n’arrive à vivre. Il abandonne tout, sa femme mais surtout son fils qu’il n’oubliera pas. La reconstruction de la ruine qu’il a acheté, c’est en réalité sa tentative pour reconstruire sa vie, pour canaliser tout cela.  C’est cette histoire que le narrateur nous raconte.

Ce n’est donc pas un roman bien réjouissant mais il raconte bien comme un jeune, et par lui une société devient violente. Stéphane Guibourgé, pour dire cela à son lecteur, lui met un grand coup de poing dans la face. Vous sentez la violence du narrateur, prête à éclater, mais aussi ses interrogations, ses doutes, sa croyance qu’il ne peut pas y arriver. Le style est haché, percutant. Ce ton est renforcé par des chapitres très court. L’histoire n’est pas raconté de manière linéaire, mais plutôt comme un flot de souvenir qui remonte.

On arrive au tout petit, très léger point faible que j’ai trouvé au livre. J’habite en région parisienne comme vous le savez, dans le sud de Paris, sur la ligne B  (j’y habite depuis 31 ans, 1983 pour ceux qui ne sauraient pas compter) et je vais travailler tous les jours au nord-ouest de Paris, dans l’agglomération de Cergy-Pontoise, sur la ligne A du RER, juste à côté de Poissy. Je connais donc à peu près la géographie des lieux décrits par l’auteur et j’avoue que cela m’a complètement perdu. À un moment, l’auteur dit qu’il se retrouve sur la ligne B du RER et dit

Nous retrouvons les quais du RER. La ligne B. La Courneuve d’un côté. De l’autre Bagneux, Fontenay, jusqu’à Robinson.

Dans ce passage, il est avec la Meute. Je pensais qu’il était encore à Poissy à ce moment-là, avec son père. J’en suis venue à me demander s’il n’était pas à Aulnay (où il y avait aussi une usine automobile). Plus loin, le narrateur précise que la famille a déménagé dans le sus de Paris, après le licenciement du père. Il dit aussi qu’il a quitté sa famille assez tôt, pour s’émanciper. Je n’arrivais absolument plus à savoir où il était et à quel moment on était (je vois bien les faits dans quel ordre il se range mais je ne les situe pas dans les temps et dans l’espace, quelle date, quel lieux). Je précise aussi que dans le sud, on n’a pas tous des BMW (je n’en vois pas à tous les coins de rue et cela n’a jamais été le cas, il ne faut pas penser qu’on vit tous comme à Sceaux).

C’est un détail qui m’est très particulier car je ne pense pas que le lecteur non parisien, ou même non français (dans le sens métropole) s’intéresse beaucoup à ce genre de chose et clairement il n’est pas nécessaire qu’il s’y intéresse pour trouver ce livre très bon.

C’est donc un livre que je vous conseille vivement de lire, si le résumé vous tente et si le livre vous passe entre les mains.

Des extraits

Nous venons des mêmes banlieues. L’autre côté du périphérique. Des mères enfermées, femmes de ménage, caissières, ce genre de vie. Les horizons limités. Nos pères sont chômeurs. le gouvernement évoque des demandeurs d’emploi. Ils n’ont jamais su demander quoi que ce soit, ne savent pas appeler à l’aide. Travailler, ils connaissent. Trimer. Des ouvriers, rien de plus. Les voilà contraints aux suppliques. À présent ils baissent les yeux devant leurs fils. Troisième dévaluation. Leurs camarades aussi à genoux. Rigueur. Nos pères ne comprennent pas. Ce pouvoir a des mots exsangues. Le vocabulaire est altéré. La réalité devra suivre bientôt. Elle change déjà. [p.9]

De nouvelles chaînes de télévision. Les variétés, le sport, la pornographie. Un gouvernement qui détourne l’attention du peuple en organisant la mise en scène de son action. Sac de riz sur l’épaule du ministre étranger, chute dans le spectacle, fête de la musique. [p.9]

[ici c'est un employé de l'Office national des Forêts qui parle] Mon temps, je le fous en l’air avec la « démarche qualité » de la direction. Toutes nos tâches ont été répertoriées, standardisées, il faut en plus décrire ce que l’on fait et le transmettre aux types du ministère. Eux, ils font des tableaux avec nos « données ». Ensuite, ils nous fixent des « objectifs »… [p.33]

Nous assistons à la vente des terrains situés au fond de l’avenue Jean-Jaurès, des jachères qui bordent l’avenue Sully-Prudhomme. La lutte des classes, ce sont des bureaux, des sièges sociaux, de nouvelles résidences de standing, trois étages, cernées de haies bien taillées, une aire de jeux pour les enfants. Portes électriques, box fermés en sous-sol, caves aux portes blindées. Des ascenseurs qui fonctionnent. Nous sommes relégués plus loin. Les humiliés, les princes, les fils de rien. [p. 86]

Je retrouve la Meute depuis peu. Nous avons perdu en route nos racines ouvrières, la culture de nos origines. Nous n’aurons jamais accès à celle de la bourgeoisie, parce qu’elle est trop chère pour nous – c’est aussi pour cela que nous la méprisons. Nous en sommes les témoins envieux. L’eunuque au harem. Nous sommes laminés. Des salauds ordinaires. Je me souviens de nos pères. De ces temps où, malgré le travail pénible, le salaire dérisoire, l’ouvrier sidérurgiste est fier de fournir de l’acier à l’industrie, le mineur est fier d’extraire du charbon pour l’aciérie, l agriculteur est fier de nourrir le pays. Ils tissent là, sans le savoir, une légende, une chanson de geste, qui, mieux que les discours officiels, écrivent l’histoire de la nation. Bien sûr, ils demeurent exploités, mais ils comptent encore parmi les hommes. Je me souviens de ma grand-mère, elle appelle chacun « pauvre ». Aucune désolation dans sa voix, mais de la compassion, un sentiment vrai de fraternité. Cette flamme, ce foyer, nous aurions dû les préserver. La violence n’a rien à faire là. La nostalgie, l’amertume, oui. Mais pas la rage. [p.87-88]

La gauche méprise la famille par convention bourgeoise, pour se donner l’illusion de l’émancipation, de la liberté. Elle a juste oublié que la famille n’est pas une question de liberté, ni même d’amour, mais de faire ciment, de tenir les gens ensemble. La famille, c’est l’instrument de la cohésion. Enlève le ciment, et les maisons s’écroulent. Les hommes s’écroulent. [p.103]

Ailleurs sur internet

Je vous mets encore une vidéo car j’aime décidément beaucoup celles que font Mollat.

L’avis de Jérôme.

Références

Les fils de rien, les princes, les humiliés de Stéphane GUIBOURGÉ (Fayard, 2014)

Petite table, sois mise ! de Anne Serre

PetiteTableSoisMiseAnneSerreJ’ai entendu parlé de ce texte pour la première fois la semaine dernière dans l’émission de Charles Dantzig Le secret professionnel, qui était consacré aux éditions Verdier. L’éditrice parlait d’un texte qui traitait de manière originale de la pédophilie et de l’inceste. Je venais de lire le livre de Céline Lapertot Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre (dont je vais faire un billet bientôt) traitant lui de manière originale de la violence faite aux enfants (pas du tout dans le même genre que celui-ci).

Petite table, sois mise ! est une phrase d’un conte de Grimm, La Petite Table, l’âne et le Bâton. Le texte commence comme un conte. Il a la bonhomie de ton en tout cas qui y correspond. Comme dans beaucoup de conte, l’auteur nous raconte des choses terribles sur un ton joyeux. La narratrice, âgée aujourd’hui de quarante ans, raconte son enfance : sa mère se promenait nue dans la maison, son père sortait déguisé en femme mais surtout ils étaient tous les deux des obsédés sexuels (plutôt des pervers sexuels en fait) et initie très tôt leurs trois filles au sexe, pas seulement avec eux mais aussi avec leurs amis. Franchement à la lecture j’étais très gênée (pas choquée car je sais que c’est de la littérature et non la réalité). Je me disais que Anne Serre était une auteur reconnue et qu’elle n’avait pas de problèmes avec la police aux dernières nouvelles, qu’il devait donc y avoir autre chose dans ce livre (sinon la matière aurait vraiment été légère et gratuite). J’ai lu plusieurs avis sur ce livre où les gens dénigraient cette partie (mais en fait la plupart n’avaient pas lu le livre) mais ceux qui l’ont lu ont pour la plupart admiré le talent de l’auteur. C’est vrai qu’il n’y en a pas beaucoup qui aurait fait cela à mon avis. Elle décrit en fait ce qu’une petite fille prenait pour la normalité : la proximité et le partage des corps à l’intérieur d’une même famille. Cette première partie se termine par le paragraphe suivant :

C’est une expérience assez extraordinaire, peut-être terrible, au cours de laquelle on est parfois contraint de mettre de la légèreté, de la folie douce. Il n’est pas facile d’attraper les poissons fuyants du réel ; il arrive que pour les saisir, on ait à mimer l’inconséquence, ou l’oubli.

La deuxième partie se passe après : la narratrice a quittée sa famille à quinze ans. Qu’est-elle devenue ?  Je préviens que je vais un peu spoiler parce que j’ai été impressionnée par ce très court texte et que j’ai besoin d’en parler (vous pouvez continuer votre lecture si vous ne voulez de toute manière pas lire ce livre ou si vous l’avez déjà lu : n’hésitez pas à m’en parler alors).

Tout de suite après, la narratrice décrit une période blanche, sans sentiments :

Longtemps, j’ai été privée de sentiments. Maintenant que j’approche de la quarantaine et qu’il m’est arrivé, grâce à Dieu, d’éprouver ici ou là de la tendresse, de l’affection, je considère cet âge où je ne sentais rien sinon ma force avec curiosité.

Quand j’ai lu cette phrase, je me suis fais la réflexion que cela avait dû être terrible pour la construction de la personnalité de la narratrice. Pourtant, quelques pages plus loin, on lit le paragraphe suivant :

Oui, je refuserai toujours de dire que mon enfance me fut nocive, et ce n’est pas par fidélité envers mes parents que je tiens à maintenir et proclamer la beauté de cette enfance. Notre union avait été si vive, si dense, notre complicité érotique si ferme, pareille à une poignée de main franche , que je n’ai cessé de m’appuyer là-dessus, sur le lac sombre de notre salle à manger. Jamais le passé ne s’est dérobé sous mes pieds.

Puis plus loin :

Si j’ai quitté ma famille très tôt, c’est parce que j’étais prête à mener ma propre vie. Mais il me fallut beaucoup de temps, je l’admets, pour sortir de ma fascination, faire exploser le coffre-fort de mon enfance, naître à l’affection, sortir du rêve.

Ce qui m’aida, peut-être – car Ingrid et Chloé eurent des vies plus difficiles que la miennes [ce sont les deux autres sœurs] – c’est la fantaisie que je pris d’écrire des histoires. Cela fut ma rampe, une rampe lumineuse à laquelle je pus toujours m’accrocher quelle que fût la nuit. J’avais le sens du langage. Les mots résonnaient pour moi ; ils avaient une présence, une profonde épaisseur, ils étaient presque vivants. J’aimais presque n’importe quel livre tant mon appétit de langage était grand. Je me rappelle en avoir lu de mauvais lors de cette première fugue en Normandie et y avoir trouvé des aliments ; ce n’est que plus tard que mon goût s’est affiné.

Dans cet extrait, on touche au cœur et au but du livre : comment la narratrice s’en est sortie. Par la lecture et surtout l’écriture. Par le fait de mettre de la fantaisie et de la légèreté dans les moments les plus graves de son existence. Elle a trouvé à s’exprimer avec les mots qui roulent dans sa bouche avec tant d’originalité. C’est dans ce passage que l’on comprend que ce texte est un texte personnel. Pas dans le sens où s’est arrivé à une personne mais où la narratrice est une personne. Tout n’est pas aussi simple que la moralité nous le dicterait. Seule la narratrice peut décider de ce qu’elle prend ou jette de son enfance. Elle ne peut pas tout rejeter ou tout accepter mais elle vit juste avec. Avec sérieux, avec folie, avec légèreté. Et cela, c’est les mots et surtout la littérature qui le lui permettent.

Je vous donne un passage pour bien vous montrer qu’à aucun moment du livre n’est fait l’apologie de la pédophilie ou de l’inceste (comme j’ai pu le lire dans les commentaires du Salon littéraire, le terme utilisée par l’auteur de l’article est excellent : la narratrice nous livre une vision solaire de la vie)

comme si cette table au lieu d’avoir été celle de la joie et de l’excitation maniaque de mes émotions avait été celle d’un sacrifice, comme si l’on m’y avait amputée, torturée, démembrée, alors que moi, en ce temps-là, je songeais.

La fin est aussi magnifique (on voit que j’ai lu le livre en électronique, vu le nombre de citations que je mets) :

Et je trouvai que tout était bien, que le monde traçait en riant des boucles, des volutes, qu’il suffisait – comme je l’avais toujours su, toujours cru – d’être extrêmement attentif pour que vivre vous procure une joie terrible, pour que se fabrique une œuvre d’art grâce à votre corps, à vos mains, à vos yeux, à votre pauvre cœur brisé.

En résumé, ce livre est extrêmement puissant, il livre une palette d’émotions très importante par rapport au peu de pages qui le composent.

Je mets aussi la vidéo réalisée par la librairie Mollat pour que vous puissiez entendre l’auteur expliqué le livre :

Références

Petite table, sois mise ! de Anne SERRE (Éditions Verdier, 2012)

Les Ongles de Mikhaïl Elizarov

LesOnglesMikhailElizarovLes Ongles est le deuxième livre de Mikhaïl Elizarov à être publié en France. Le premier était Le Bibliothécaire, prix Booker russe en 2008. Je n’avais pas tenté de lire ce premier livre, même si le livre me tentait, suite à la lecture de beaucoup d’avis négatifs sur la blogosphère.

Les Ongles est un texte qui a paru avant, en 2001, dans un recueil de nouvelles. Le texte en lui-même fait une centaine de pages en livre électronique (192 pages en livre physique).

L’histoire est celle de deux orphelins Gloucester et Bakatov, de leur « naissance » (ils se fréquentent depuis la pouponnière) à l’âge adulte, juste après la dissolution de l’URSS.

Gloucester et Bakatov sont handicapés. Le premier est bossu, le second  est attardé et donne « une impression pénible de l’état de son intellect – la faut à la forme chiffonée de son crâne, à sa manière aussi de baver tout le temps« . On suit leur vie commune, d’abord à l’hôpital, puis à la « Guirlande » , un pensionnat spécialisé pour les enfants handicapés, qu’ils quitteront pour rejoindre la ville. Là, Gloucester deviendra pianiste et Bakatov plombier.

Le ton employé dans ce livre n’est pas sans rappeler celui de Mémoires du célèbre nain Joseph Boruwlaski, gentilhomme polonais de Joseph Boruwlaski (c’est aussi un peu l’histoire qui m’a fait pensé à ce roman). Les aventures de nos deux héros sont racontées sur le mode du conte ou de la fable. On saute de péripéties en péripéties, qui ne semblent pas toucher les deux protagonistes, surtout Gloucester qui est le narrateur du livre. Il va de l’avant, il fait avec comme on dirait aujourd’hui. De manière particulière cependant car tout est poésie dans sa bouche. Dans le Matricule des anges de septembre, la journaliste dit Tout est espoir. Tout est poésie. Même la tristesse. Une peine de cœur donne ces mots :  » En deux mois le chagrin passa, cessa d’être du chagrin. Parfois seulement, cela me gratouillait un peu le cœur ». Chez Gloucester, par cette manière de voir les choses, on ressent une certaine naïveté enfantine. Il n’est pas adapté à ce monde-là, même s’il a vécu des choses dures, qu’il va s’en sortir (mais pas forcément comme il le mériterait). Cette poésie dans le discours fait que l’on s’attache à Gloucester. Moins à Bakatov car finalement on le connaît moins, puis qu’il ne se livre pas dans le livre.

J’ai trouvé aussi intéressant le fait que le livre se passe dans la période post-soviétique car l’auteur arrive à nous faire ressentir la période de chaos qui a suivi. Pendant l’enfance de Gloucester et Bakatov, la vie au pensionnat n’était pas des plus riches mais il y avait de la nourriture, on s’occupait un peu d’eux … alors qu’après leur libération de ce pensionnat, c’est un peu la cour des miracles. Il y a des voleurs, des escrocs, des gens qui meurent de faim… On tombe dans la plus grande pauvreté mais surtout le chacun pour soi. Ils sont deux contre le reste du monde. Le peu de soutien qu’ils reçoivent est de peu d’aide ou bien est fortement intéressé.

Le point fort du livre reste l’écriture. Je remercie le traducteur d’avoir su retranscrire la langue de l’auteur de cette manière. Cette multitude d’images, de poésie donne une impression de légèreté qui rend le texte facile à lire malgré ce qui nous est raconté. L’auteur met un très légère couche de fantastique, suffisamment légère pour que le texte ne devienne pas crédible mais suffisamment épaisse pour rendre l’esprit enfantin, naïf de Gloucester dont j’ai parlé ci-dessus. Je pense que l’extrait ci-dessous, qui donne son titre au livre, donne une bonne idée du style (même s’il n’y a pas trop de belles images dans ce passage).

C’est une lecture que personnellement, je recommanderais car dans l’ensemble, j’ai trouvé que c’était un très bon texte. L’écriture reste le point majeur du livre. Sa faiblesse est, à mon avis, un léger changement de ton ou de rythme dans la deuxième partie du livre (quand ils sont devenus adultes) qui rend le livre moins entraînant.

Vous pouvez lire un avis contraire au mien ici. Je vous conseille la lecture de l’article du Matricule des Anges, septembre 2014, page 39, qui est vraiment très bien écrit (il y a des gens qui expliquent mieux que moi ce que j’ai ressenti pendant ma lecture, en l’écrivant avant que je l’ai lu. C’est fou quand même).

Un extrait

Le rituel se déroulait une fois par mois, selon un ordonnancement précis : Bakatov allait se coucher sans s’être lavé les mains ni avoir mangé de la journée ; au crépuscule, il saisissait un bout de la Komsomolskaïa Pravda ou de n’importe quel autre journal et, tournant sa frimousse vers le soleil couchant, lisait à voix haute ce qu’il y avait d’écrit ; puis Bakatov montrait le blanc des yeux, il se mettait à genoux et s’employait à se ronger l’auriculaire droit, puis, dans l’ordre , l’annulaire, le majeur, l’index et le pouce – les ongles, en aucun cas, n’étaient recrachés tout de suite -, avant de s’attaquer à la main gauche. Les ongles étaient toujours rongés dans cette succession, de l’auriculaire au pouce.

Dix croissants de lune translucides étaient ensuite et ensuite seulement crachés dans le journal et, selon la disposition qu’avaient prise les ongles, Bakatov disait l’avenir. Sous l’influence de ces rognures les titres de la une se faisaient prédictions, à partir desquelles Bakatov concevait notre agenda du mois, à tous les deux. La pureté du rituel était ce qui garantissait notre sécurité. La séance de divination était parachevée lorsque Bakatov se griffait la poitrine de ses ongles rongés et aspergeait du sang qui jaillissait les rognures sur le morceau de papier puis il enterrait le tout en murmurant des paroles indistinctes.

J’aurais voulu pénétrer davantage l’essence de ce cérémonial mais Bakatov m’en dissuadait, arguant que c’était dangereux. Je me rappelle qu’un jour je lui ai désobéi, j’ai regardé ce qu’il y avait dans le papier avec les ongles. J’ai à peine eu le temps d’apercevoir un puits dans la noirceur poisseuse m’a saisi à la tête et attiré à elle. J’ai entendu derrière moi un aboiement terrible et perdu connaissance. C’est Bakatov qui m’a ramené à moi. Il était hâve. J’ai voulu plaisanter mais me suis arrêté net : Bakatov était littéralement en sang, il s’était déchire jusqu’aux côtes. Ce qu’il m’a dit m’a fait comprendre que c’est le prix qu’il avait payé pour me faire échapper au puits et au chien. J’ai aussitôt cessé de me mêler de la vie religieuse de Bakatov.

Références

Les Ongles de Mikhaïl EILZAROV – roman traduit du russe par Stéphane A. Dudoignon (Serge Safran éditeur, 2014)

Laissez parler les pierres de David Machado

LaissezParlerLesPierresDavidMachadoPremière lecture de la rentrée littéraire. J’ai eu la main heureuse pour ce premier choix, découvert sur le site Feedbooks dans leur liste thématique L’histoire dans les romans de la rentrée. Clairement, je ne pense pas que l’Histoire soit vraiment le cœur du roman mais plutôt un « prétexte » pour parler filiation, transmission entre les générations. Pourtant, le fait que le livre se passe en partie sous la dictature portugaise rend le livre particulièrement intéressant. Pour donner une idée des mots clés du livre, ceux qui sont indiqués sur l’ebook sont : dictature, mensonges, mémoire, Portugal, roman, transmission, vérité.

Pour aller plus loin, il faut en dire plus sur l’histoire en elle-même. On est à Lisbonne de nos jours. Le narrateur est un adolescent, un élément perturbateur puisqu’il se bagarre souvent, fait des mauvaises blagues … jusqu’à se faire renvoyer de l’école. Cela ne le fait pas surtout quand on sait que le père est prof dans le lycée.

Comme l’année scolaire est plus proche de la fin que du début, le narrateur va devoir rester chez lui et étudier les devoirs que son père lui laissera. Chez lui, il y a son grand-père qui « vit » dans le bureau de son père. Il passe ses journées à regarder des telenovellas. Il est devenu expert dans la manipulation de la télécommande et de ses deux magnétoscopes. C’est d’autant plus étonnant qu’il est complètement sourd depuis sa jeunesse. Cela fait de la peine à son petit-fils car il n’était pas comme cela avant, c’est-à-dire un an auparavant. Il faut voir que le grand-père est venu s’installer chez son père après que son fils ait été le chercher, suite à un coup de fil des voisins lui disant que la maison de son père s’effondrait. Il est donc arrivé pendant l’enfance du narrateur et a été le compagnon de son petit-fils puisqu’ils étaient souvent seuls tous les deux (le père et la mère de l’enfant travaillant). Ils n’étaient pas tout le temps deux puisque Alice, amie puis petite amie du narrateur, venait très souvent les rejoindre pour passer la fin de l’après-midi chez eux (il faut que son père n’était plus là et que sa mère avait d’autres choses à faire).

Le grand-père est un bavard et raconte sa vie aux deux enfants sous forme d’histoires. Le jour de son mariage (juste avant en fait), il a été arrêté par la police puis enfermer (ce qui pouvait être très méchant dans le Portugal de Salazar, c’est d’ailleurs comme cela qu’il est devenu sourd) sous le prétexte qu’il aidait des espagnols immigrés (qui étaient soupçonnés de fomenter des complots contre le régime portugais). Il était innocent (son frère un peu moins) et encore plus du fait que les espagnols n’étaient en rien politisés. Dès lors toute sa vie n’a été que malchance et trahison, quitte à transformer le petit gars de la campagne plus fasciné par la chasse que par autre chose en une espèce de tête pensant de la Révolution communiste au Portugal (ce qu’il ne sera jamais). Pourtant, tout au long de sa vie, il n’aura qu’une seule idée en tête : s’expliquer auprès de Graça, sa fiancée (c’est ce qui lui vaudra d’ailleurs d’autres « mauvaises » aventures). Pour cela, il doit attendre la mort de l’homme qui lui a volé sa fiancée, Amadeu, tailleur de son état et qui avait justement taillé son costume de marié. Il pense en effet que ce dernier l’a dénoncé à plusieurs reprises. Pour l’instant le grand-père n’a pas pu revoir Graça mais le jour où le narrateur est renvoyé de l’école, il lit justement dans la rubrique nécrologique l’annonce de la mort de l’ennemi de son grand-père. Comme celui-ci ne peut plus bouger, le narrateur va raconter à Graça les péripéties de sa vie à sa place.

C’est donc sous cette forme qu’est construit le livre : une alternance entre la vie du narrateur pris par les exigences de son père, la dépression de son grand-père (en fait il se laisse mourir), l’anorexie d’Alice, l’absence de sa mère et les épisodes de la vie du grand-père, vie hautement mouvementée et épique donc dans le Portugal de Salazar.

J’ai particulièrement aimé le talent de conteur de David Machado. C’est un auteur de livre pour enfant apparemment et cela se voit car il sait parfaitement se mettre dans la tête de son narrateur adolescent ou enfant (dans le sens où en tant qu’adulte, j’arrive à pouvoir le comprendre). Il sait parfaitement rendre l’attachement du petit-fils à son grand-père, les idées qui peuvent traverser la tête du jeune garçon à propos de sa relation avec Alice, avec son père ou avec ses camarades. Quand le narrateur commence à raconter la vie de son grand-père, en utilisant une narration par épisode, je trouve que l’auteur a su instiller un certain degré de magie, de pétillement qui rend l’histoire extraordinaire, qui fait qu’on voit son grand-père comme un homme courageux mais surtout comme un héros de roman. C’est pour cela que je pense que David Machado a su rendre le degré d’enfance de son héros. Le petit-fils n’a pas pris le recul sur l’histoire que son grand-père lui a raconté. Le livre raconte aussi comment le petit-fils va grandir en s’appuyant sur cette histoire.

C’est un roman plein de péripéties dans l’histoire du grand-père comme dans celle du petit-fils, plein de malice, d’intelligence et de vie. C’est un très bon roman de la rentrée littéraire mais tout simplement un très bon roman d’apprentissage. Je vous le conseille !

Références

Laissez parler les pierres de David MACHADO – roman traduit du portugais par Vincent Gorse (Editions de l’Aube, 2014)

Par contre, si vous lisez le livre sur tablette avec l’application Mantano, vous ne pourrez pas utiliser le mode où il y a deux pages sur l’écran car elles se retrouvent dans le sens inverse. A gauche, il y a le deuxième page et à droite la première page. Si vous passez en mode une page sur l’écran, il n’y a pas de soucis. Par contre avec les autres applications (je n’ai testé que Aldiko), il n’y a pas de souci. Pareil avec une liseuse. Cela a donc l’air très spécifique à Mantano.

Quirke – saison 1

Quirke_DVDAprès vous avoir parlé en long et en large de la série policière mettant en scène le docteur Quirke, pathologiste dans les années 50 à Dubllin. Je rappelle, pour les personnes qui n’ont pas suivi, que cette série a écrite par John Banville, sous le pseudonyme de Benjamin Black. Elle comporte pour l’instante six volumes (que j’ai tous billetés sur ce blog). Je me devais donc de vous parler de la série, en tout cas de la saison 1, qui est sortie cette année en DVD.

Celle-ci comprend trois épisodes de 90 minutes, qui reprennent les intrigues des trois premiers volumes de la série. A savoir : Les disparus de Dublin, La double vie de Laura Swan, La disparition d’April Latimer.

Les disparus de Dublin : une jeune femme se retrouve sur la table d’autopsie de Quirke. Elle est décédée en couche. Quirke « enquête » pour savoir ce qu’est devenu le bébé. Dans cet épisode apparaissent pratiquement tous les personnages décisifs de la série (sauf Jimmy Minor).

La double vie de Laura Swan : une femme mariée est retrouvée morte. Quirke et son assistant David Sinclair découvre qu’elle se droguait. Pourtant, elle n’en a pas le profil : femme au foyer (forcément, à cette époque-là, on n’envisage que des femmes au foyer sans problème ; on n’avait pas encore visionné Desperate Housewives). Bientôt, une seconde femme avec le même profil est retrouvée morte, elle aussi droguée.

La disparition d’April Latimer : une amie de Phoebe, April Latimer, a disparu. Sa famille ne s’inquiète pas car elle n’avait pratiquement pas de contact avec . Seule Phoebe ne comprend pas et demande à Quirke de voir ce qu’il peut faire.

Mes très très courts résumés ne parlent que de la partie « enquête » des épisodes. Comme dans les livres, la série fait la part belle à l’environnement familial, amical, amoureux de Quirke, ainsi qu’à sa consommation d’alcool. Toutes les enquêtes auxquelles le docteur est mêlé ramène toujours à un membre de sa famille. A mon avis, c’est pour bien indiqué, comme dans les romans, que Dublin est une petite ville dans les années 50 et que tout le monde se connaît (j’ajouterais dans un certain milieu).

Si je n’avais pas lu les livres avant, j’aurais certainement trouvé cette série plutôt bonne mais là, j’ai été déçue (j’ai tout regarder donc ce n’est pas une mauvaise série, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit) . Premièrement, l’intrigue n’est pas reprise fidèlement par rapport au roman. Elle emprunte des raccourcis que les livres n’empruntent pas (question de durée je suppose) mais cette remarque vaut aussi pour les personnages. Alors que Benjamin Black liquide facilement ses personnages, les auteurs de la série ont du mal à liquider leurs acteurs ou à les garder (la fin de l’épisode 3 n’est pas du tout celle du roman). Pour les épisodes 1 et 2, j’ai été gêné mais sans plus car j’avoue que seules les grandes lignes des deux premiers romans restent dans ma mémoire mais j’ai lu le troisième au début de l’année. Pour celui-ci, je me suis clairement dit qu’il manquait quelque chose.

C’est là que j’en viens à ma deuxième remarque. Par rapport aux romans de Benjamin Black, il manque tout le côté psychologique. Dans ces conditions, il est à mon avis difficile de comprendre les personnages de Quirke et de Phoebe (sa fille). J’ai trouvé que l’acteur qui a joué Quirke n’a été crédible dans son rôle de maladroit en société, et d’alcoolique, que dans le troisième épisode. Avant il m’a semblé effacé mais pas tourment, comme je me l’étais imaginé. Je n’ai réussi à comprendre comment Phoebe évoluait au fur et à mesure des évolutions et des différents évènements qu’elles vivaient.

Passons aux acteurs. Je remercie Niki et Lewerentz pour m’avoir indiqué que Gabriel Byrne était un acteur agréable à regarder. Il illumine clairement la série (il a illuminé mes voyages en RER car j’aime vraiment beaucoup quand il me regarde à travers ma tablette). Comme j’en avais peur, il n’arrive pas paraître grand à l’écran, il n’arrive tout simplement pas à paraître déplacé dans son environnement. Je m’explique. Dans les romans, Quirke nous est présenté comme une sorte d’intrus dans son milieu, tout en n’en ayant perçu et compris les codes, il n’arrive pas s’y conformer. Je ne l’ai pas du tout retrouvé dans la série. Il est bien alcoolique, fou amoureux de la femme de son frère adoptif. On perçoit une touche ironique dans le jeu Gabriel Byrne (surtout dans les expressions faciales) mais il ne semble pas déplacé dans son milieu. Il semble à sa place. Il est peut être un peu plus impétueux que les autres mais c’est tout.

Malachy, le frère de Quirke, est joué par Nick Dunning. Si vous aimez série-alcoolique comme moi, vous l’avez déjà rencontré dans les Turdors où il jouait Thomas Boleyn. Je me suis demandée à plusieurs reprises pourquoi ils avaient pris un vampire pour jouer le rôle (cheveux blancs, plaqués sur la tête avec du gel, teint blafard). L’avantage est que cela donne un côté insaisissable au personnage, particulièrement adapté puisque Malachy est présent comme un fervent défenseur de l’église catholique, particulièrement féroce à l’époque.

L’inspecteur Hackett est joué par Stanley Townsend. Je ne l’avais jamais vu. J’ai beaucoup aimé ce personnage même s’il n’est pas tout à fait comme je me l’étais imaginé. Il a bien le chapeau, est bien pataud mais il est gros et pas maigre comme je le pensais. Par contre, par rapport au livre, j’ai trouvé que l’acteur rajoutait une touche d’humour, d’ironie, de recul particulièrement bien adapté au personnage.

L’actrice qui joue Phoebe, Aisling Franciosi,est assez fascinante car elle imprime un côté femme-enfant à son personnage qui remplace le manque psychologique dont je parlais au dessus. Parfois ingénue, parfois séductrice, elle a aussi besoin d’être défendu, tout en voulant prendre son indépendance. Je n’avais pas réussi à saisir cette variété d’attitude dans les livres (peut être que je me suis trop attardée sur la partie psychologique justement).

Je finirais par Sarah, la femme de Malachy et celle dont Quirke est fou amoureux. L’actrice, Geraldine Somerville (qui a joué dans les Harry Potter apparemment mais bon comme je ne les ai pas vu …) est juste sublime. J’ai aimé la manière dont elle joue la femme amoureuse, la mère inquiète, la maîtresse de maison, l’épouse, l’amie …

Pour ce qui est du niveau d’anglais, je vous conseille clairement cette série. Elle est compréhensible la plupart du temps sans sous-titre. En effet, la diction de tous les acteurs (sauffff peut être Jimmy Minor) est impeccable. S’il y a accent, il est compréhensible. Le vocabulaire n’est en plus pas trop compliqué. C’est une bonne surprise après avoir visionné la saison 2 de Endeavour.

P.S. : Si vous avez l’impression que mon billet est particulièrement haché, je suis désolée. Je l’ai écris en deux fois pendant ma pause déjeuner, en même temps que je laisse l’ordinateur calculé (il y a des figures qui me sautent au visage parfois, cela fait peur). A propos de cela, si quelqu’un est spécialiste de la parallélisation en python avec le module mutliprocessing (en particulier quand la variable sur laquelle on fait l’itération est une liste de dimensions 5 millions de lignes * 11 colonnes), signalez-vous. J’ai besoin de votre aide !

 Références

Quirke – saison 1 – écrite par Andrew Davies et Conor McPherson – dirigée par John Alexander, Diarmuid Lawrence et Jim O’Hanlon (BBC, 2014)

Fuenzalida de Nona Fernández

FuenzalidaNonaFernandezJe vous avais parlé il y a quelques mois des éditions Zinnia. Je suis retournée voir ce qu’il y avait de nouveau dans leur catalogue et je suis tombée sur ce livre, que j’ai lu en électronique (même si leurs éditions papiers sont magnifiques, je le répète).

L’histoire commence lorsqu’une femme trouve dans des poubelles éparpillées au milieu de la rue une photographie où elle reconnaît son père Fuenzalida qu’elle n’a pas vu depuis qu’elle était petite. En effet, Fuenzalida a à cette époque-là une vie compliquée. Il a un garçon avec une première femme qu’il a quitté pour aller avec une seconde, avec qui il a aussi un garçon (j’ai eu l’impression qu’il s’appelait comme le premier, prénom de son père, ce qui m’a beaucoup choqué mais je n’en suis pas sûre car à un moment dans le texte, c’est seulement le deuxième qui a le prénom du père). Quand cela n’est plus allé avec la seconde femme, il a été avec la mère de la narratrice, avec qui il a donc eu la narratrice, mais entre temps il est retournée avec la seconde femme. La narratrice est donc la fille « cachée » de cet homme, même si caché n’est pas le bon moment car il vient la voir très régulièrement.

Depuis, la narratrice a quand même fait sa vie. Elle écrit des feuilletons pour la télévision. Elle a eu un petit garçon, Cosme, avec un homme, Max, avec qui depuis elle est séparée. Cependant, et malgré une rupture un peu méchante, elle a laissé au père un droit de visite un week-end par moi, occasion pour laquelle Cosme se rend dans la nouvelle famille de son père, composée de Marlene et de jumelles.

Un jour, son ex-mari l’appelle en lui expliquant que son fils dort mais ne se réveille pas. Après une période de flottement, ils vont à l’hôpital où ils apprennent que Cosme a un hématome au cerveau et qu’il faut opérer.

Les réminiscences des moments que la narratrice a passé avec son père, l’opération de son fils, la vie son père lors de la dictature chilienne sont racontés pêle-mêle dans ce roman. À tout cela s’ajoute les épisodes d’un feuilleton qui passe à la télévision pendant que la famille attend à l’hôpital, feuilleton qui a été écrit par la narratrice et qui rappelle étrangement son histoire familiale (et ce qu’elle aimerait aussi).

Les parties que j’ai le plus aimé sont celles sur la vie du père sous la dictature chilienne mais aussi la vie d’auteure de feuilleton de la narratrice (j’ai rigolé en lisant le passage où elle donne tous ces trucs pour écrire un bon feuilleton).

La narration est très construite entre les différentes périodes. En y réfléchissant, j’ai trouvé que la construction était plutôt habile. On a l’impression de suivre un feuilleton télé avec plein de personnages, de ne pas trop savoir où on va. Finalement, l’auteur disperse des indices, des éléments qui font écho d’une situation à une autre pour justement lier les deux événements.

J’ai beaucoup apprécié l’écriture que j’ai trouvé très visuelle (l’auteur écrit aussi des feuilletons dans la vraie vie). On éprouve peu de difficultés à se figurer les personnages (ils ne sont pas que des pensées mais bien des êtres de chair et d’os). De plus, le livre s’ancre dans le réel. Il n’y a pas de facilités romanesques.

En résumé, j’ai trouvé que c’était plutôt un bon moment de lecture-détente.

Références

Fuenzalida de Nona FERNÁNDEZ – traduit de l’espagnol (Chili) par Anne-Claire Huby (Zinnia Éditions, 2014)

Élisa de Jacques Chauviré

ElisaJacquesChauvireJ’ai voulu lire ce livre après la lecture d’un article du Matricule des Anges de juillet-août 2014, présentant une librairie-tartinerie, à Sarrant dans le Gers.

Extrait :

Question : Votre fonds n’est-il pas intimidant pour celui qui franchit le seuil de la librairie ?

Réponse de Didier Bardy : Oui, il y a peut-être cette ambiguïté. D’où l’intérêt que les gens se posent, prennent leur temps pour aller vers les livres. C’est tout notre pari : un lieu où l’on peut décomplexer les gens. Je leurs dis : ouvrez C’est un dur métier que l’exil… de Nâzim Hikmet. Allez vers Poussières de la route de Henri Calet et ses promenades le long de la Garonne. Lisez le petit Élisa de Jacques Chauviré ! Giaconda de Nikos Kokàntzis est également un livre que nous conseillons beaucoup.

J’ai lu ce tout petit passage et à défaut de me rendre dans cette librairie (qui a l’air absolument géniale), je me suis dit que j’allais lire Jacques Chauviré parce que je n’avais jamais entendu de parler de cet auteur. Un libraire qui défend « encore » un livre paru il y a plus de dix ans ne peut que être de bons conseils. Je l’ai donc commandé en occasion et j’ai été charmée par cette lecture. Si vous avez lu August de Christa Wolf cette année, dites-vous que le thème de ce tout petit livre (moins de 100 pages) est similaire à celui de l’auteure allemande.

 Le narrateur, Ivan, sur le tard, raconte sa première histoire d’amour. Il avait cinq ans et elle dix-huit. Bien évidemment, le sentiment n’était pas réciproque. On est à la sortie de la guerre de 14. Le père d’Ivan est décédé ; Ivan, sa mère et son frère habite chez les grands-parents. Un jour, une nouvelle domestique arrive à la maison. Elle s’appelle Élisa. C’est la première place qu’elle prend. Tout de suite, Ivan est amoureux. Élisa répond mais comme une grande sœur. L’enfant ne comprend pas et se montre de plus en plus possessif, quitte à en devenir étouffant. Comme le livre est écrit par un Ivan plus âgé, l’adulte porte un regard assez sévère sur l’enfant qu’il a été. Il ne s’accorde pas la circonstance atténuante d’avoir été un enfant. Il n’essaie pas de recréer le personnage qu’il a été mais plutôt la manière dont il l’interprète aujourd’hui.

Je trouve que cette narration apporte un caractère très particulier au livre.  Le livre s’installe dans une période d’entre-deux : la famille loge chez la grand-mère en attendant, ils attendent tous le rapatriement du corps du père dans le caveau familial. Même si le déroule sur plus d’une année, j’ai eu l’impression que l’on était en été, comme en vacances. La lumière brûle et on attend que quelque chose se passe. Le fait que le narrateur est le personnage, mais plus âgé, donne l’impression d’une période bénie, préservée (la guerre est finie mais la vie n’a pas encore recommencée, on finit de panser ses plaies).

La fin qui raconte l’ultime rencontre entre Élisa et Ivan humanise l’histoire d’amour car aucun des deux n’a jamais oublié qui était l’autre.

C’est un livre magnifique qui emporte dans un monde beaucoup plus serein que le nôtre. Cela fait du bien parfois.

Références

Élisa de Jacques CHAUVIRÉ (Le Temps qu’il fait, 2003)

Une fille, qui danse de Julian Barnes

UneFilleQuiDanseJulianBarnesJ’ai lu ce livre parce que j’avais fini le précédent (jusqu’à là je suis logique) et que n’ayant pas pris de secours, je me suis rabattue sur ma tablette, chargée d’ebooks au cas où (il n’y en a que dix parce qu’une tablette n’est pas une liseuse et donc je m’en sers pour autre chose que stocker des livres). J’ai choisi celui-là parmi les dix dont je disposais. Pourquoi j’ai voulu lire ce livre au départ ? (parce que en fait je l’ai pratiquement acheté à sa sortie). Parce que mon chef s’appelle Barnes et que quand il m’a engagé je croyais qu’ils étaient parents même très éloignés. En fait, non. Mon chef prononce son nom à la française (avec un accent sur le e même s’il n’y est pas, ne lit pas de littérature et ne parle que de géophysique). C’était donc un espoir déçu. J’ai donc remisé ce livre au fond de la mémoire de toutes les choses électroniques que je possèdent. Puis il y a eu le billet de Kathel qui me l’a remis en mémoire au début de l’année.

J’ai su dès que j’ai commencé à lire ce livre que j’allais l’adorer. C’est tout ce que j’aime, tellement anglais, intelligent, plein de réflexions, lucide. Le monde s’efface autour de vous quand vous lisez ce livre car Tony Webster vous parle à vous, où en tout cas vous prend à témoin. De quoi ? me direz vous. Tony a la petite soixantaine, divorcé, fraichement retraité, relation cordiale avec sa fille. En apparence, tout va bien. Un jour il reçoit un courrier le ramenant quarante ans en arrière où il formait, avec trois amis, une bande d’amis, vivant ensemble leur adolescence et leur passage à l’âge adulte. Jusqu’au jour où l’un deux s’est suicidé. Fait qui a toujours été mystérieux et inexpliqué pour notre narrateur. Il va chercher une réponse quarante ans plus tard.

Ce qui m’a particulièrement touché dans ce livre, c’est que le narrateur est normal. Il croit que la vie s’ouvre à lui à l’adolescence, que ce qu’il ressent est neuf, qu’il est plus intelligent. À soixante ans, il a compris que non, qu’il est médiocre (normal, quoi, car il n’a pas fait de grandes choses), qu’il n’a fait que poursuivre la vie de ses parents finalement (c’est le sens des extraits que j’ai mis en dessous). C’est vraiment ce qui m’a plus dans ce livre. C’est des réflexions que nous pourrions tous avoir à un moment de notre vie, nous retourner sur ce que l’on a fait et dire ben rien, finalement, en tout cas rien d’extraordinaire. Je trouve que ce livre a le mérite de poser cette question de manière honnête : est-ce qu’une vie où on se contente de suivre le flot et de faire de son mieux est une vie gâchée ? une vie non vécue, qui n’a servi à rien. J’ai trouvé que la réponse apportée par Julian Barnes est tout sauf grotesque car il ne répond pas à la question. C’est un peu une dictature de notre temps qui veut que tout ce qui soit fait soit utile et surtout visible. Tony Webster va à l’encontre de cela. Une vie réussie est-elle une vie médiocre (dans le sens de non palpitante, de non utile et efficace pour la société), tout simplement ? La plupart de romans et des auteurs auraient conclu qu’une vie médiocre était une vie inutile. Julian Barnes ne juge pas (en tout cas pas au travers de son narrateur).

Une autre question abordée par l’auteur est celle de la mémoire et de l’histoire (avec h ou H). Nos souvenirs ne sont pas des faits mais sont plutôt la réécriture que nous en faisons en utilisant ce que nous voudrions y voir. À partir de ce point de vue, on voit Tony Webster changer plusieurs fois de versions pour finir par trouver une version qui semble cohérente avec plusieurs protagonistes. Cela donne lieu à de très belles phrases dans le roman sur ce sujet.

Plus que les questions posées par l’auteur, je vous conseille ce livre pour l’atmosphère qui s’en dégage : une atmosphère de sérénité, celle d’un homme (l’auteur ou le narrateur) qui a réfléchit et qui regarde sa vie de manière honnête envers lui mais aussi envers son lecteur. C’est fait tellement intelligemment, c’est tellement bien écrit et traduit que vous ne pouvez pas louper ce livre ! En plus, il est sorti en poche depuis que je l’ai acheté.

Des extraits

C’est l’avantage que je l’ai lu en électronique. J’ai la flemme de les chercher dans un livre papier tandis que là Mantano a tout gardé dans sa tête, moins poreuse que la mienne.

Le lycée se trouvait dans le centre de Londres, et chaque jour nous y venions de nos différents quartiers, passant d’un système de contrôle à un autre. À l’époque, les choses étaient plus simples : moins d’argent, pas de gadgets électroniques, peu de tyrannie de la mode, pas de petites amies. Il n’y avait rien pour nous distraire de notre devoir humain et filial qui était d’étudier, de passer les examens, d’utiliser les qualifications obtenues pour trouver un emploi, et puis d’adopter un mode de vie d’un inoffensif mais plus grand raffinement que celui de nos parents, qui approuveraient, tout en le comparant en eux-mêmes à celui de leur propre jeunesse, qui avait été plus simple, et donc supérieur. Rien de tout cela, bien sûr, n’était jamais dit : le très convenable darwinisme social des classes moyennes anglaises restait toujours implicite. [p.11]

En ce temps-là, nous nous voyions comme des garçons maintenus dans quelques enclos, attendant d’être lâchés dans la vraie vie. Et quand ce moment viendrait, notre vie — et le temps lui-même — s’accélérait. Comment pouvions-nous savoir que la vraie vie avait de toute façon commencé, que certains avantages avaient déjà été acquis, certains dégâts déjà infligés ? Et que notre libération nous ferait seulement passer dans un plus vaste enclos, dont les frontières seraient d’abord invisibles. [p.12]

Ma petite bibliothèque avait eu plus de succès avec Veronica que ma collection de disques. En ce temps-là, nos livres de poche avaient encore leur aspect traditionnel : Penguins orange pour la littérature romanesque, Pelicans bleus pour le reste. Avoir plus de bleu que d’orange sur vos rayons était une preuve de sérieux. Et, dans l’ensemble, j’avais suffisamment de titres honorables — Richard Hoggart, Steven Runciman, Huizinga, Eysenck, Empson… plus le Honest to God de monseigneur John Robinson, à côté de mes albums humoristiques de Larry. Veronica me fit le compliment de supposer que je les avais tous lus, et ne se douta pas que les bouquins les plus fatigués avaient été achetés d’occasion.

Sa propre bibliothèque contenait beaucoup de poésie, sous forme de volumes ou de plaquettes : Eliot, Auden, MacNeice, Stevie Smith, Thom Gunn, Ted Hughes. Il y avait des volumes du « Club du Livre de gauche » d’Orwell et de Koestler, quelques romans du XIXe siècle reliés cuir, deux ou trois Arthur Rackham de son enfance et son livre-réconfort, I Capture the Castle. Je n’ai pas douté un seul instant qu’elle les avait tous lus, ni qu’ils étaient les bons livres à avoir. En outre, ils semblaient être une continuation organique de son esprit et de sa personnalité, alors que les miens me paraissaient foncièrement distincts de moi, s’efforçant de décrire un personnage que j’espérais devenir. [pp. 30-31]

La loi, et la société, et la religion disent toutes qu’il est impossible d’être sain d’esprit et de corps et de se tuer. Peut-être ces autorités craignaient-elles que le raisonnement du suicidé ne remette en cause la nature et la valeur de la vie telle qu’elle était organisée par l’État qui payait le coroner ? [p. 62]

Il avait aussi demandé à être incinéré, et que ses cendres soient dispersées, puisque la prompte destruction du corps était aussi un choix actif du philosophe, et préférable à l’attente horizontale de la décomposition naturelle dans la terre. [p. 63]

Un Anglais a dit que le mariage est un long repas terne où le dessert est servi en premier. [p. 68]

Ce qui n’avait d’abord été qu’une détermination à obtenir un bien qui m’avait été légué s’était transformé en quelque chose qui concernait ma vie entière, le temps et la mémoire. [p. 159]

Que savais-je de la vie, moi qui avais vécu si prudemment ? [p. 174]

D’autres avis

Ceux de Keisha et Theoma. Il y en a plein d’autres si vous allez sur Babelio, LibraryThing …

Références

Une fille, qui danse de Julian BARNES – traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin (Mercure de France, 2013)

Holy Orders de Benjamin Black

HolyOrdersBenjaminBlackJ’ai enfin lu tome six des Quirke, série écrite par Benjamin Black (pseudonyme pour John Banville). Je vous ai parlé précédemment des tomes 1, 2, 3, 4, 5, le sixième étant le dernier paru en Grande-Bretagne.

Je ne vais pas revenir en détail sur tous les personnages car si vous êtes intéressés par cette série, vous pourrez lire mes précédents billets. C’est une série que je vous conseille de lire dans l’ordre car clairement Benjamin Black ne s’attache pas à faire résoudre des meurtres à ses personnages, mais bien à les faire évoluer dans un monde de plus en plus noir.  Ainsi, Benjamin Black décrit des personnages de plus en plus seul, et de plus en plus en difficultés.

Rappel de quelques petites choses tout de même. Le Docteur Quirke est pathologiste (il dissèque les cadavres) à Dublin dans les années 50. C’est un orphelin qui a été adopté par une famille aisée mais il reste très marqué par sa jeunesse difficile. Il boit beaucoup (trop), a un fille Phoebe (qu’il a fait élevé, au décès de sa femme, par sa belle-sœur, mère de sa femme, et son frère adoptif, Malachy, avant d’expliquer à la jeune femme qu’il était son père). Quirke aime jouer les détectives avec l’inspecteur Hackett, qui ne boude pas la compagnie du docteur. Quand il ne travaille pas, Quirke « sort » avec Isabel Galloway, actrice de profession.

Ce sixième volume s’ouvre sur la découverte d’un cadavre dans un canal. Fraichement arrivé sur la table de dissection, Quirke le reconnaît comme Jimmy Minor, ami de sa fille, reporter vindicatif au Clarion (je n’aimais pas du tout le personnage donc je suis contente que l’auteur s’en soit débarrassé). Hackett et Quirke soupçonne de suite que cela a sans doute rapport avec une de ses enquêtes. Cela va les mener tout droit à l’Église irlandaise (cette partie va raviver les mauvais souvenirs de Quirke) mais aussi aux gens du voyage.

Clairement, il n’y a pas d’enquête. L’histoire suit un déroulement logique qui permet de trouver le coupable après quelques hésitations. Il n’y a pas de retournement, pas de personnages nouveaux qui pourrait amener un changement brusque de situation. On ne peut que s’attendre à la résolution de l’enquête. C’est plus un roman noir qu’un roman policier.

Par contre, ce sixième volume est à mon avis le plus abouti en ce qui concerne la description et l’évolution des personnages de Quirke et Phoebe. Ils évoluent de la même manière, mais en parallèle. Tous les deux se sentent très seuls malgré les gens qui les entourent (famille, petit ami / petite amie). Ce n’est pas un hasard à mon avis si dans ce livre on entend très peu parler de David Sinclair (ami de Phoebe et assistant de Quirke) et de Isabel Galloway alors qu’ils étaient omniprésents dans les tomes précédents. J’ai beaucoup aimé le fait que Phoebe héberge la sœur de Jimmy Minor, Sally, et que cela instille le doute dans son esprit sur sa relation avec David, sur sa sexualité … Je trouve que c’est fait très en finesse et cela nous rappelle que Phoebe n’est censé qu’avoir une vingtaine d’années dans le livre (qu’elle se cherche aussi un peu beaucoup, du fait qu’elle manque de certitudes, de solidité) alors qu’avec toutes les histoires qu’elle a déjà eu, on lui en donnerait plus. Ce que j’ai aussi apprécié, c’est qu’enfin Quirke dévoile ce qu’il s’est passé à l’orphelinat car il parlait toujours de mauvais traitements et vie très dure mais là, il précise même si c’est un paragraphe seulement. Je trouve qu’il était tout de même temps au sixième volume.

Dans ce volume, on oublie donc un peu tous les personnages, même s’ils apparaissent, sauf les deux protagonistes principaux mais ceux-ci n’ont jamais tant évolué. C’est donc un sixième tome plus intimiste mais dans la lignée des autres tout de même (il n’y avait déjà pas beaucoup d’enquête). Le livre se termine par un cliffhanger qui laisse présager d’un tome 7 très intéressant pour ce qui est du personnage de Quirke.

Je vais pouvoir maintenant regarder la série (ce qui est plutôt une bonne chose car je suis en train de terminer la deuxième saison des Endeavour) (ils ont bien monté le niveau d’anglais de la série si vous voulez mon opinion).

Références

Holy Orders de Benjamin Black (Picador, 2013)

Luna caliente de Mempo Gioardinelli

LunaCalienteMempoGiardinelliJe n’avais jamais entendu parler de ce petit livre (130 pages) avant de lire son titre dans le dernier roman de Guillermo Martinez Moi aussi, j’ai eu une petite amie bisexuelle. J’ai été déçue par ce livre car j’ai trouvé qu’il n’y avait pas la profondeur qu’il y avait dans ses précédents livres. L’histoire est celle d’un écrivain argentin qui est invité à donner des cours d’espagnol dans une petite université américaine. Ce n’est pas un poste plus glorieux que cela mais cela va être l’occasion pour lui de découvrir les mœurs des étudiantes américaines. Ainsi, il va commencer une relation avec une étudiante, malgré l’interdiction formelle du règlement de l’université. Celle-ci est un peu particulière car elle sort d’une relation avec une jeune femme, légèrement dominatrice et jalouse. Pour tout dire, l' »amoureuse » du professeur se cherche encore un peu (difficile à faire dans une petite ville américaine un peu « coincée »). Je n’ai pas pu trouver dans ce livre autre chose que ce que je vous raconte – ajoutez à cela la publication concomitante de Pour Ida Brown de Ricardo Piglia qui semble porté sur le même sujet, je ne l’ai pas encore lu – je me suis dit qu’il n’avait pas réussi son coup cette fois-ci (c’est sûrement une fausse impression). Luna caliente (on y revient) est un des ouvrages conseillés par le professeur à ses étudiants avec plusieurs autres, portant sur des sujets malsains d’après une autre étudiante.

Luna caliente est l’histoire d’un docteur en droit, Ramiro, qui revient après huit d’absence (pour cause d’études à Paris) dans sa région du Chaco, au nord de l’Argentine (aussi région d’origine de l’auteur). Il s’apprête à prendre un poste de professeur dans l’université de la région. Pour fêter son retour, il est invité à manger un soir dans la famille Tennembaum. Il y aura principalement lui, le docteur (alcoolique reconnu) et sa femme ainsi que Araceli, la fille de 13 ans du couple. Pendant que les parents boivent (manière polie de dire qu’ils sont gris), Ramiro s’excite littéralement devant cette adolescente magnifique , qui de son côté teste ses charmes sur le trentenaire. La soirée se termine mais Ramiro simule une panne de voiture pour pouvoir être invité à dormir chez la famille. Il espère concrétiser ce qu’il a cru comprendre dans la soirée.  Le voilà donc dans la maison, dans la chambre d’un des plus grands frères. Il essaie de se raisonner car quand même, il est beaucoup plus vieux et ce n’est qu’une gamine (c’est son seul moment de bon sens du livre) mais il n’y arrive pas (son sexe en tout cas). Il va dans la chambre de la jeune fille et la viole car oui, elle ne faisait que tester ses charmes et ne voulait pas coucher avec le monsieur. Il la tue dans un moment d’exaspération et prend la fuite de la maison, tout en voulant fuir le pays (ce qu’il ne fera pas). Il organise un second meurtre pour couvrir le premier. Bien sûr, il croit avoir commis le crime parfait et sera d’autant plus désapointé quand Araceli, qui n’était pas vraiment morte, et, transformée en nymphomane, reviendra lui demander des comptes. J’ai oublié que cette histoire est situé en Argentine, en 1977, c’est-à-dire au moment de l’installation de la dictature militaire. Je vous laisse imaginer l’état d’esprit de Ramiro quand il commence à être inquiété pour ses faits et gestes.

Il se dégage une ambiance très bizarre de ce livre. Au début, on croit à un mauvais film, ensuite un peu à un thriller. Ensuite, j’ai eu pitié de Ramiro car il est vraiment bête (en tout cas rapidement dépassé par les évènements et surtout il est incroyablement humain (bestial peut être)), tout en se croyant très intelligent, civilisé et supérieur (son statut de revenant lui donne l’impression d’être comme un fils prodigue). Il fait systématiquement les mauvais choix (ce qui le mène au désastre). Il semble méconnaître la nouvelle réalité de son pays, méconnaître ses voisins … Il ne s’en rend pas compte et semble toujours penser qu’il va pouvoir s’en sortir en inventant une nouvelle pirouette. A aucun moment, il ne se prend à regretter (il est même un peu fier d’être froid et calculateur). C’est un personnage bien étrange. Finalement, on s’attache plus à l’histoire qu’à lui.

J’ai eu l’impression de livre un peu foutraque comme Bal des vipères d’Horacio Castellanos Moya.

Il y aussi une torpeur, une moiteur dans ce livre. Les personnages sont comme englués dans la chaleur (on est en plein été, décembre 1977). Ils agissent lentement tout en ayant l’esprit échauffé. Cela donne au livre un rythme très particulier.

Sur Amazon, j’ai vu un commentaire qui disait que le livre pouvait être une réécriture du Cid. Je ne connais que celui de Corneille (je l’ai lu il y a longtemps en plus) et j’avoue que je n’ai pas bien compris pourquoi (il y a des éléments mais pas tout tout de même). Pourtant cette référence m’intrigue car elle est citée une fois dans le livre.

En conclusion, je dirais que j’ai beaucoup aimé ce livre car l’histoire est captivante, les personnages sont bien campés (même caricaturaux), l’atmosphère est bien oppressante (même si j’ai ri parfois tellement Ramiro en devient ridicule). Par contre, je préviens que le livre peut paraître malsain pour certains lecteurs à cause du personnage d’Araceli (c’est d’ailleurs ce que reprochait une des étudiantes du professeur argentin de Moi aussi, j’ai eu une petite amie bisexuelle).

Références

Luna caliente de Mempo GIARDINELLI – traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry (Editions Métailié / Suites, 2002)