La Visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt

Je suis retombée dans Dürrenmatt, grâce à ma prof d’allemand, qui a vu récemment trois film et téléfilms (sur 3 SAT), adaptés des œuvres de l’auteur suisse. J’ai lu cette pièce de théâtre avant de regarder le téléfilm (en allemand, sans sous-titres et j’ai tout compris). Vous allez donc avoir mon avis sur les deux.

La Visite de la vieille dame est une pièce en trois actes, qui fait écho, à mon avis, au texte de Wijkmark dont je vous parlais dimanche dernier. Güllen est un petit village qui a connu la prospérité il y a quelques années, mais s’enfonce désormais dans la pauvreté, après la fermeture des trois industries du village. Alors quand une vieille dame extrêmement riche, Claire Zahanassian, native du village, arrive pour sa première visite, après l’avoir quitté jeune fille, tout Güllen en particulier les notables s’activent pour solliciter un don.

La vieille dame s’avère très décidée et acariâtre. La donation ne semble pas acquise. Tous les espoirs reposent sur Alfred Ill, l’amour de jeunesse de Claire. C’est donc lui qui va faire les honneurs du village à la dame. Mais, lors du repas organisé en son honneur, Claire annonce être prête à faire un don énorme, plusieurs milliards, à partager entre la ville et ses habitants, à une condition : Alfred Ill doit mourir. Bien sûr, toute la ville commence par s’offusquer et refuser la donation. La pièce décrit l’évolution de l’opinion des villageois.

Dans cette pièce, Dürrenmatt décrit le mécanisme de foule, du basculement progressif de l’opinion vers une opinion qui n’était pas la sienne initialement. Le texte pose aussi la question de la justice (vous vous doutez bien que Claire ne souhaite pas la mort d’Alfred pour rien) et de l’intérêt collectif face à l’individualité (Alfred doit-il ou non se sacrifier pour l’intérêt du village : c’est là où on retrouve les problématiques du texte de Wijkmark). J’ai retrouvé dans ce texte tout le plaisir que j’avais pris à lire La panne du même auteur. C’est intelligent, bien écrit et bien construit.

Le seul reproche que l’on peut faire est que le texte a légèrement vieilli. Un exemple. Alfred Ill est épicier, la pauvreté des villageois est marquée par le fait qu’ils ont besoin d’un crédit dans son magasin pour s’acheter du tabac, de l’alcool ou des chaussures (mais ça, c’est dans un autre magasin). Lorsque l’auteur décrit la décrépitude de la ville, on voit pratiquement une ville de western, avec le buisson qui s’envole dans les rues.

C’est là où le téléfilm est absolument brillant. Il reprend toute la thématique de la pièce de théâtre (effet de foule, justice, pauvreté, prospérité …) tout en modernisant le texte, et en améliorant les personnages.

Güllen n’est pas une ville pauvre, les gens ne vivent pas en haillon. Ils partent juste vivre ailleurs, c’est une ville désertée par manque d’emplois. Ceux qui y habitent ne sont pas pauvres, mais juste abandonnés, et sans espoir.

Dans le livre, Claire Zahanassian n’est pas du tout sympathique, on ne comprend pas vraiment comment qui que ce soit peut prendre son parti. Dans le téléfilm, elle est certes sèche et stricte, mais on la voit avoir des sentiments : il y a des scènes de remémoration de souvenirs avec Alfred Ill (joué par Michael Mendl, acteur que j’aime beaucoup), où on voit qu’elle éprouve encore des sentiments pour lui. Le film accentue aussi l’effet des journalistes sur le déroulement de l’action alors que, dans le livre, les journalistes arrivent à la fin du texte. On ne comprend pas vraiment quels rôles ils vont jouer dans le drame. Là, la journaliste (fille d’Alfred Ill tout de même) intervient dès le début pour présenter l’histoire du point de vue de Claire, avec des larmes aux yeux. On comprend facilement pourquoi l’opinion bascule du côté de la vieille dame. Alfred Ill est vendeur de voitures, plutôt qu’épicier. C’est très bien trouvé, car aujourd’hui, le prestige est souvent associé à une grosse voiture.

Je pourrais continuer pendant des heures, car je suis très enthousiaste pour le texte et pour le téléfilm ; je vous conseille d’ailleurs les deux.

Références

La Visite de la vieille dame de Friedrich DÜRRENMATT – traduction et adaptation française de Jean-Pierre Porret (Livre de Poche, 1988)

Der Besuch der alten Dame – téléfilm de Nikolaus Leytner (2008)

Un siècle de littérature européenne – Année 1956

La mort moderne de Carl-Henning Wijkmark

Avertissement : si vous êtes une personne sensible, ne lisez pas ce livre. C’est assez violent à lire, puisqu’il s’agit de décider comment éliminer une partie de la population, considérée comme une charge pour la société.

Suède. Années 1970. Des experts sont réunis pour un colloque sur « La Phase terminale de l’être humain ». Le pays est en crise, les fonctionnaires suédois cherchent à faire des économies, et comme dans beaucoup de pays, cela commence par les personnages âgées, qui sont considérés comme des poids morts pour la société : beaucoup de charges et pas beaucoup d’apports. Le problème tend à s’amplifier puisque les personnes âgées ont une meilleure santé, suite au programme de santé, et vivent donc plus longtemps.

Le concept est déjà acté par les experts du congrès. Le but du congrès est uniquement de déterminer la manière de faire accepter le concept à une société qui n’est pas prête.

Il nous faut suivre l’autre voie : celle de la mise en condition psychologique des personnes âgées, afin qu’elles décident elles-mêmes d’en finir. De façon directe et motivée par ce que nous pouvons appeler l’esprit de sacrifice pour le bien commun. Il ne s’agit de rien moins que d’une nouvelle façon de penser, d’une nouvelle institution sociale basée sur la volonté populaire. Sur ce plan, il y a également de grosses économies à réaliser. [p. 61]

On choisit délibérément les personnes âgées, car leur groupe est plus important que par exemple celui des malades.

On pourra naturellement toujours objecter que les économies réalisées grâce à ce processus d’élimination seront marginales, étant donné que le nombre de malades est limité, comme en ce qui concerne la dialyse. Mais ce n’est là qu’un exemple, un cas type dans lequel la société peut dès maintenant mettre un terme à des dépenses médicales non rentables motivées par une vague philosophie s’appuyant sur le caractère intangible de la vie.

[…]

C’est pourquoi il convient, d’après moi, de procéder avec prudence et de façon systématique. Il faut délimiter des groupes marginaux les uns après les autres, tant que l’opinion publique ne sera pas mûre pour la solution d’ensemble que Persson a esquissée, à savoir amener l’être humain, de façon générale, à s’habituer à l’idée d’une vie plus brève, à une espérance de vie se rapprochant plus de celle jadis considérée comme normale. [p. 53]

La personne âgée est vue uniquement comme un problème économique

Pensez un peu aux soixante milliards d’impôts consacrés chaque année aux soins de longue durée et aux retraites. Ils permettraient de sauver nos exportations et l’emploi. [p. 67]

Je pense que vous avez saisi l’idée. L’ouvrage est construit selon le programme du colloque, et le texte prend la forme des minutes du congrès. Deux jours. Le premier jour, le matin, le modérateur présente le problème et la solution envisagée, puis arrivent les interventions des experts qui s’expriment pour cette solution, et sur la manière dont on pourrait la mettre en place. Ils justifient leurs positions en donnant un contexte historique, philosophique et théologique (oui oui il y a des religieux qui sont pour ce genre d’idées). L’après-midi du premier jour parle un seul participant, le dissident, celui qui rappelle que la mort n’est pas un thème de société, mais un thème individuel :

Je voudrais le faire en reprenant le problème de la mort par le petit bout de la lorgnette, à savoir celui de l’individu. [p. 133]

Il rappelle également que l’individu ne doit pas seulement être vu comme un rouage de la société ou comme un moyen économique, mais bien comme un être humain, dont l’humanité doit être considérée comme au-dessus de tout :

Pour en revenir à la mort à Pompéi, finalement, il est certain que la mort à l’âge de quarante ans n’est pas quelque chose à regretter. Mais il se trouve que l’économie estime que nous sommes allées trop long dans l’autre sens, nous qui mourons à quatre-vingts ans. Or, il semble bien que les hommes de Pompéi vivaient intensément, avant de mourir sans avoir pu vivre. On nous permet simplement d’exister. Tout d’abord en tant que facteurs de production. Puis on nous tolère, pour ainsi dire, quand nous sommes vieux – pour l’instant tout du moins. On nous concède, il est vrai, certains loisirs, mais alors nous avons simplement la force de faire un petit tour en voiture, en bateau, de poser un toit, de poser un filet – ou bien de poser nos bagages pour de bon. Nous n’avons pas la force de vivre. [p. 136]

Cette partie soulage un peu le lecteur, éprouvé par la première partie. On se dit que voilà enfin une personne avec un peu de sens moral, et d’empathie, et pas un expert qui voit uniquement le problème comptable que peut poser le vieillissement d’une société. C’est une pause, qui rend les discours du deuxième jour encore plus horrible : que faire des corps une fois les personnes âgées éliminées.

Le texte a été publié en 1978 en Suède, et, nous dit la quatrième de couverture, a fait scandale. Franchement, je pense que son potentiel de scandale est intact aujourd’hui. Comme vous l’avez compris par les extraits, je l’espère, c’est une langue très sèche, des discours d’experts pleins de culture et d’idées, qui manque de réels moments de vie. Tout le monde s’écoute parler, sans s’écouter puisque chacun a déjà un avis très construit. En plus, ici, il y a seulement un avis contradictoire, la majorité partage le même avis. Je trouve que cela ressemble beaucoup aux débats d’experts que l’on peut entendre partout (je ne mets pas dans le même sac, les personnes qui ont des discours opposés, mais qui ne justifient pas leurs opinions). Il n’y a pas de débat puisqu’il y a homogénéité des opinions. La personne avec un avis contradictoire est invitée comme un prétexte, plutôt que comme une personne qui pourrait permettre de construire une solution légèrement différente.

La solution est construite préalablement par ces experts qui sont censés représenter l’élite de la société, et qui pensent œuvrer pour celle-ci. La société n’est vue que comme une masse à influencer, plus exactement à manipuler, pour que la solution soit vue comme une solution construite par elle-même. Pour moi, c’est comme si on considérait la masse comme un problème général.

C’est admirable d’avoir su voir cela dès 1979. Wijkmark est mort en 2020, mais a pu préfacer en mai l’ouvrage. Il fait un parallèle entre son roman et la décision de la Suède de favoriser l’immunité de troupeau (et pour le coup, le mot est tellement bien choisi) dans le cadre de la pandémie que nous vivons. Il dénonce dans cette postface une décision de « bureaucrates. Bureaucrates de la santé, bureaucrates de la planification, bureaucrates de la logistique et même bureaucrates des questions éthiques ».

En conclusion, je ne peux pas vous dire que j’ai aimé cette lecture, et je ne peux donc pas vous dire lisez ce livre, vous allez passer un excellent moment. Cela a été surtout un choc de voir quelqu’un mettre en mots et en scènes les impressions que j’avais sur la direction que prend notre société.

Références

La mort moderne de Carl-Henning WIJKMARK – traduit du suédois par Philippe Bouquet (Rivages, 2020)

Un siècle de littérature européenne – Année 1978

Je veux voir Mioussov ! de Valentin Kataïev

Après une longue absence, je vais essayer de reprendre doucement le blog. On va commencer par cette pièce de théâtre de 105 pages, d’un auteur soviétique. Valentin Kataïev (1897-1986) est un auteur de romans et de pièces de théâtre. En France, il est connu pour une pièce, celle dont je vais vous parler aujourd’hui. D’après Wikipédia, c’est un auteur qui n’a jamais été inquiété par le régime, car il écrivait des textes légers et sans critique politique, même s’il le faisait de manière ironique. Je peux vous confirmer que Je veux voir Mioussov ! est une pièce légère et drôle, que l’on peut classer (à mon humble avis) dans le vaudeville.

L’action de cette pièce de théâtre se situe dans une maison de repos « Les Tournesols », où les fonctionnaires importants du régime soviétique viennent se reposer le dimanche. C’est en particulier le cas de Mioussov chargé de l’approvisionnement des différents services en matériaux de construction. Un fonctionnaire subalterne, Zaitsev, a besoin de la signature de Mioussov de manière urgente pour lancer les travaux dans une crèche (car il y a un jour férié la semaine suivante, et tout le monde met du temps à se mettre en branle, chacun est ouvert à son propre horaire, qui n’est pas compatible avec les autres … les lourdeurs de l’administration quoi). On ne veut pas le laisser rentrer, car il n’est pas « célèbre » et de toute manière, on ne peut pas le laisser déranger Mioussov lors de son jour de repos.

Manque de chance, Mioussov est déjà dérangé lors de son jour de repos, par Madame Doudkina, femme du professeur Doudkine, avec qui il s’est innocemment promené récemment, mais en lui faisant de beaux compliments. Cela a suffit à la dame pour se faire des idées et elle lui annonce que son mari a découvert leur « relation » (qui n’existe que dans sa tête). Il va donc forcément venir se venger (en tout cas, c’est ce qui doit forcément se passer dans la tête de la dame). Elle présente le professeur Doudkine, comme une terreur capable de briser un homme en un rien, alors qu’on le découvrira après, il ressemble plutôt à l’image que l’on peut se faire du professeur d’Université. Mioussov prend peur et va donc se cacher de tout homme, pendant toute la journée, car il n’a bien sûr jamais vu le professeur Doudkine.

Cela va forcément compliquer la tâche de Zaïtsev, qui a entre temps trouver le moyen de rentrer dans la maison de repos, en se faisant passer pour le mari de Klava Igniatouk, nouvelle célébrité du moment, car elle vient de gagner la médaille de la promotion agricole. Suffisamment célèbre, on laisse rentrer son « mari » Zaitsev. Manque de chance, Klava arrive quelque temps après pour officiellement se repose, mais en réalité c’est pour retrouver pour la première fois depuis dix-huit mois son « vrai » mari, Kostia. Celui-ci était parti en Arctique, tout juste une semaine après s’être marié. Klava a gardé son nom de jeune fille, et n’a pas ébruité son mariage. Cela va compliquer les choses avec Zaïtsev, car en fait tout le monde va croire qu’elle a un mari Zaitsev, et un amant Kostia.

La pièce enchaîne les quiproquos et rebondissements, avec beaucoup d’humour et sans sous-texte à mon avis. C’est pour cela que l’on peut clairement parler de vaudeville. La pièce est vraiment bien écrite, dans le sens où même à la lecture, on voit les personnages défilés sur la scène, la manière dont ils se déplacent et se croisent dans l’unique lieu où l’action se déroule : le hall des Tournesols.

Une excellente lecture, légère, qui permet de rire et de se détendre un instant.

Références

Je veux voir Mioussov ! – comédie en 2 actes de Valentin KATAÏEV – version française de Marc-Gilbert Sauvajon (Librairie Théâtrale, 2012)

Transmission de BILL C. Davis

J’avais prévu de vous écrire, ce soir, un billet sur un autre livre, mais j’ai lu cet après-midi cette pièce de théâtre. Il fallait absolument que je vous en parle aujourd’hui. J’ai découvert cette pièce sur internet. Le thème m’intéressant particulièrement, je l’ai commandé.

Je ne sais pas si vous connaissez la revue où est paru le texte. Je l’ai découvert à la bibliothèque. L’avant-scène théâtre paraît tous les quinze jours (sauf exception à Noël par exemple). On y trouve une pièce, commentée par les acteurs, le metteur en scène, l’auteur (et ici le traducteur), mais aussi une mise en contexte par rapport à d’autres pièces sur le même thème. C’est très agréable, quand on ne va jamais au théâtre comme moi (et qu’on n’y connaît donc rien), cela permet de ne pas louper d’informations et de mieux comprendre ce qu’on lit. Tout cela occupe environ 90% de la revue. Le reste est pris par des actualités théâtrales et des conseils de textes publiés.

Transmission est le nouveau titre d’une ancienne pièce L’affrontement. Plus exactement, il s’agit d’une nouvelle version de la pièce Mass Appeal écrite initialement dans les années 80 (je n’ai pas vu le film tiré du texte). Si on en croit le dossier, cette nouvelle version est moins déclarative, moins théâtrale, plus ancrée dans la vie de tous les jours. Il s’agit d’un vrai dialogue entre un nouveau prêtre qui refuse toutes concessions sur sa pratique religieuse et un ancien prêtre qui en a déjà consenti un peu trop. La pièce est donc un dialogue entre les deux protagonistes. Les personnages ne s’arrêtent jamais pour donner leur avis au public, le public restant spectateur et n’étant pas pris à partie. Cela ne semble pas avoir été le cas dans la première version.

Mark Dolson est un jeune séminariste, qui se destine donc à la prêtrise, après trois années de ce qui est qualifié d’orgie. Avant cela, il doit devenir diacre. Cependant, le passage de séminariste à diacre ne semble pas gagner. En effet, Mark envisage son futur métier avec le désir d’aider les gens dans leur détresse, mais dans leur vie quotidienne : il veut par exemple leur faire comprendre que l’important c’est eux et pas ce qu’ils possèdent. Il a par ailleurs des idées très larges sur l’ordination des femmes dans l’Église catholique (qui reste bloquée sur ce sujet), mais aussi sur l’homosexualité (l’Église catholique reste aussi bloquée sur ce sujet, rassurez-vous). On se doute bien que cela secoue un peu trop le séminariste. On l’envoie donc en stage (en tout cas, c’est ce qu’on suppose au début) dans la paroisse du père Farley.

Celui-ci est particulièrement aimé de ses paroissiens. Il faut dire qu’il fait tout pour. Il leur dit toujours ce qu’ils veulent entendre, ne cherche jamais à les bousculer. Il adapte même ses sermons suivant si son auditoire tousse ou pas (apparemment, la toux est une marque d’ennui dans une église). Ses paroissiens viennent à l’église avec plaisir, mais est-ce vraiment cela le but de l’Église ? C’est un peu une des questions que soulève Mark. Cela n’aide pas plus les paroissiens, et cela a fini par détruire le père Farley. Il boit plus que de raison pour pouvoir continuer à exercer son métier en se taisant, et en faisant semblant d’écouter ses ouailles. Il faudra des discussions animées avec Mark pour qu’il commence à s’en rendre compte.

Clairement, c’est tout ce que j’aime : c’est intelligent, pertinent et cela pousse à la réflexion. Le rythme est juste parfait. On ne peut qu’être frappé par l’actualité de la pièce, alors que cette deuxième version a été écrite dans les années 90 (même si elle n’est traduite que maintenant chez nous).

Même si au premier abord, le père Farley peut apparaître détestable dans ma description. Ce n’est pas le cas. On peut comprendre qu’à un moment, il doit tenir compte de son auditoire. Personne n’aime être poussé dans ses retranchements tous les dimanches. Une de ses répliques que j’ai notées par exemple, le dit très clairement :

[en réponse à Mark, qui lui demande pourquoi on l’a envoyé en « stage » chez lui] Parce que vous êtes un lunatique ! Et l’Église a besoin de lunatiques. Vous êtes un de ces lunatiques précieux qui passent de temps en temps et qui rendent l’Église vivante, on en a besoin, surtout en ce moment. Le seul problème avec les lunatiques, c’est qu’ils ne savent pas comment survivre. Moi si.

Même le père Farley se rend compte qu’il faut des gens comme Mark, mais qu’il ne peut pas survivre dans ce monde. Il faut savoir faire des concessions, et aussi savoir ne pas en faire trop. Sinon, on peut perdre ses opinions et le courage de les exprimer. Le père Farley a tellement renié ses engagements initiaux, qu’il n’aide plus personne : ni lui ni les autres :

Mark : Ce que vous avez fait, ou pas fait, pour moi n’a plus aucune importance. Je vous ai cru parce que j’avais besoin de vous croire. Je me suis laissé avoir. C’est pas votre faute. Mais ceux qui viennent pour votre aide méritent mieux.

Père Farley : Ne vous en faites pas pour eux. Je m’en occupe très bien.

Mark : Vous les « gérez », je vois ça, comme vous m’avez géré moi. Vous leur dites ce qu’ils veulent entendre. Peu importe que ce soit la vérité ou non, du moment que ça apaise cette personne. Vous diriez n’importe quoi pour qu’une personne dans le besoin vous faite la paix.

C’est un bon exemple, des dialogues qu’échangent les deux protagonistes. Cela peut sembler violent, mais c’est surtout direct. C’est aussi ce que j’aime dans le théâtre. Si on compare au roman, la démonstration est forcément plus explicite (dû à la forme uniquement dialoguée) et plus succincte (à cause de la contrainte de temps).

Si vous vous intéressez à ces thématiques, je vous conseille vivement ce texte. Je ne sais pas si elle est encore jouée. Si c’est le cas, vous pouvez aussi peut-être encore voir une représentation avec Francis Huster et Valentin de Carbonnières, qui ont interprété cette deuxième version, dans une mise en scène de Steve Suissa.

Références

Transmission de BILL C. DAVIS – traduction de Davy Sardou (L’avant-scène théâtre, 2020)

De l’autre côté de la peau de Aliona Gloukhova

Cela fait quelques semaines que je lis des livres sur ma liseuse, en prenant mon petit déjeuner, au lieu d’écouter la radio. Tout cela, dans l’espoir de commencer ma journée un peu moins stressée, voire énervée. Cela marche plutôt bien, puisque je commence mes journées, plus contente, mais parfois, comme avec ce livre, cela peut entraîner des retards dans ma routine matinale.

J’ai donc lu le deuxième roman d’Aliona Gloukhova cette semaine. Ce roman court est magnifique : tout en sensibilité, délicatesse, empathie. Par des chapitres courts, l’auteure raconte parallèlement l’histoire de deux femmes.

La première s’appelle Ana, habite au Portugal, et travaille sur une thèse dont le sujet est le poète russe, Gor, connu pour son recueil Blocus sur le siège de Leningrad. Elle développe, dans le cadre de son travail, une théorie originale : pour comprendre le poète, il faut vivre les souffrances qu’il a eu à subir (c’est mieux expliqué dans le livre, ne vous inquiétez pas : il ne s’agit pas de mourir pour mieux comprendre la mort d’un personnage). Bien sûr, elle ne peut pas revivre le siège de Leningrad, mais Ana vit un drame. Elle survit plus exactement, et c’est son travail qui lui permet d’éviter de penser à ce drame personnel. Tout cela est dévoilé au cours du récit, par petites touches. Finalement, elle réussira à retrouver un sens à sa vie (en tout cas, on peut le penser) en allant vivre au fin fond de la Biélorussie.

Tout cela, nous est expliqué par l’auteure / narratrice (en tout cas, on peut penser qu’il s’agit d’une seule et même personne), qui elle aussi travaille sur Gor pour un livre, et découvre le travail d’Ana quelques années après sa « disparition » en Biélorussie, en lisant les carnets que la jeune doctorante a laissés derrière elle. L’auteure / narratrice vit elle aussi une crise dans sa vie (notamment dans son couple). Cette crise vient entre autres de son questionnement sur la Biélorussie (un manque serait plus exact, je pense), pays qu’elle a quitté, sans jamais y retourner.

Par ce résumé, on voit bien, je pense, la construction en abîme du roman : Gor, Ana, la narratrice. Ce que j’ai trouvé admirable dans ce roman est que la mise en abîme ne se fait pas seulement dans l’histoire, mais aussi dans l’écriture et dans la thématique sur l’écriture. La théorie d’Ana est que l’on comprend mieux un auteur en vivant intimement ce qui l’a fait écrire. Ana souffre comme Gor a souffert, la narratrice souffre pour Ana, le lecteur souffre pour ces deux femmes. L’auteure arrive à vous faire ressentir de l’empathie pour les deux femmes (surtout, pour être honnête, avec Ana). Par exemple, Ana a des crises d’angoisse lors que la pensée du drame qu’elle cherche à éviter revient. Elle appelle cela la montée des eaux. Personnellement, j’ai ressenti cela, comme si j’avais le souffle coupé. Tout cela en très peu de pages. Comme je l’ai dit, le livre est constitué de très courts chapitres. On tourne toujours la page, car on ne veut pas quitter les deux femmes.

Références

De l’autre côté de la peau de Aliona GLOUKHOVA (Verticales, 2020)

Une république lumineuse de Andrés Barba

Cela fait deux semaines que je n’ai pas écrit. Cela tient à deux faits : j’ai repris le travail en présentiel et je n’ai pas lu grand-chose de passionnant. Je vais vous présenter dans ce billet le meilleur livre que j’ai lu pendant ces quinze jours. Je ne sais pas vraiment si j’ai aimé l’histoire, mais c’est un livre qui m’a rendu assez mal à l’aise.

Andrés Barba est un auteur espagnol, qui situe son roman en pleine jungle ; je me suis imaginé être dans une ville dans la forêt amazonienne, dans une ville entourée de forêts. Cela vous donne de suite la sensation de claustrophobie qui m’a prise en lisant ce roman. Une trentaine d’enfants, sans parents, vivent ensemble dans un monde parallèle au monde « normal » : on ne sait pas où ils habitent, on les voit juste quand ils font des descentes dans la ville. Les habitants de la ville commencent par regarder les enfants avec curiosité, les enfants ne s’approchant pas. Les habitants s’inquiètent quand les enfants agressent des adultes. Ils se révoltent quand les enfants tuent lors d’une attaque d’un supermarché et lancent une battue pour retrouver les enfants, quand trois enfants de la ville disparaissent.

On sait dès le départ que la trentaine d’orphelins va mourir. On attend juste de savoir comment. Le narrateur, fonctionnaire municipal aux affaires sociales, raconte donc cette histoire d’un point de vue à la fois d’acteur et d’observateur froid. Acteur, car il est chargé des affaires sociales de la ville, et donc des enfants abandonnés. Observateur, car il garde une certaine distance vis-à-vis de l’hystérie qui prend la ville. Son rôle d’observateur est facilité par le fait qu’il n’est pas originaire de la ville. Cela donne une narration très étrange : le narrateur ne semble pas s’intéresser aux habitants de la ville, à leurs vies, à leurs sentiments, leurs peurs (irrationnelles ou non). Même sa compagne et la fille de celle-ci lui semblent étrangères. C’est comme un enfermement dans un enfermement (la ville dans la jungle). Le narrateur se centre entièrement sur ses pensées. Cela donne de très belles pages sur le monde des adultes, contre le monde des enfants. Pour qualifier ce dernier, le narrateur hésite entre admiration sur ce monde que les enfants arrivent à créer et organiser seuls et angoisse sur ce même monde qui semble reprendre les défauts du monde des adultes. Il parle aussi des pensées adultes que l’on attribue aux enfants. Ce sont des réflexions que j’ai trouvées très intéressantes.

Deux choses m’ont dérangé dans ce livre. J’ai déjà parlé de la claustrophobie. Il y a aussi le fait qu’on ne ressent aucune empathie pour aucun des personnages : le narrateur, sa fille, sa compagne, les enfants, les habitants, même pour les parents qui perdent leur enfant. C’est très particulier, car tous les protagonistes de l’histoire sont seuls, mais le lecteur l’est aussi. On suit la lecture avec inquiétude, et la tension ne se relâche pas quand le livre se termine, car l’histoire, elle, ne se termine ni pour le narrateur ni pour le lecteur.

En conclusion, une expérience intéressante. J’ai rarement lu un livre dérangeant comme cela.

Références

Une république lumineuse de Andrés BARBA – traduit de l’espagnol par François Gaudry (Christian Bourgois, 2020)

Dora de Marianne Pierson-Piérard

J’ai fait la connaissance de la maison d’édition Névrosée, dans un des derniers numéros du Matricule des Anges. Cette maison se donne pour projet de rééditer des femmes de lettres belges, oubliées ou méconnues. Curieuse, j’ai donc été faire un tour sur leur très beau site internet où j’ai repéré deux titres intéressants. C’était une période où on ne pouvait pas trop se fier aux services postaux, j’ai donc fait le choix de lire le seul des titres disponibles en numérique : Dora de Marianne Pierson-Piérard.

Née en 1907 à Frameries, elle voyage toute sa vie, d’abord avec son père, journaliste et écrivain, puis avec son mari, Marc-Antoine Pierson, Ministre d’État. Ses nombreux voyages font que sa production est peu nombreuse, une quinzaine de romans et nouvelles, mais qui lui valent (sauf exception) une certaine reconnaissance, puisqu’elle reçoit plusieurs prix. Dora est son troisième roman ; il a été publié en 1951 et a reçu le prix Marguerite Van de Wiele (je vous avoue que je ne connais pas du tout ce prix ni cette dame d’ailleurs).

On est prévenu dès la préface que l’intrigue peut paraître extrêmement simple, mais le charme du roman tient dans la description psychologique de ses personnages. Pour une fois, une préface ne ment pas (en tout cas, c’est mon avis), car c’est exactement ce que j’ai pensé en lisant ce livre.

Le roman est une histoire de famille. Tous les dimanches, Patrice, Christian et Julienne, des frères et sœur, se réunissent dans la maison familiale, avec leurs conjoints respectifs, sous l’égide de la maîtresse de maison, Alicia, femme de Christian. En effet, lui, avocat, et elle, femme au foyer, sont venus habiter dans la maison familiale, après le décès des parents, et ont tenu à perpétuer la tradition dominicale. Le couple file le parfait amour, sont entièrement dévoués l’un à l’autre et à leurs trois enfants. Christian est lui architecte, métier qu’il a choisi en rejet de sa maison d’enfance qu’il trouve de très mauvais goûts. Il aime faire la fête (et avoir les dettes qui vont avec). On le voyait déjà finir vieux garçon, mais il a surpris tout le monde en épousant la jeune Dora, orpheline de père, mais avec un père notaire plutôt riche. Le couple ne s’entend pas particulièrement. Au contraire du couple Patrice – Alicia, l’amour a déjà disparu et n’a pas laissé la place à la tendresse. Lui continue à sortir, elle s’ennuie à la maison. Julienne et Germain n’apparaissent pas trop dans le roman. Julienne aime beaucoup sa jeune belle-sœur, et cherche à l’attirer dans ses distractions et voyages, Alicia étant peut-être trop terne à son tour.

Ce gentil portrait familial va basculer quand Dora va se mettre en tête en qu’elle est amoureuse de Patrice et qu’elle doit le séparer d’Alicia. C’est d’autant plus intéressant qu’avant d’être mariée à Patrice, Alicia sortait avec Christian. Durant le roman, on suit les tactiques mises en place par Dora pour faire aboutir son projet, et le bouleversement des certitudes d’Alicia et Patrice. L’auteure décrit aussi en profondeur toute la psychologie et l’histoire personnelle de Dora, pour qu’elle ne nous apparaisse pas comme une sale garce. Au final, on arrive à ressentir de l’empathie pour les trois personnages. Christian, qui intervient plus vers la fin de roman, reste un personnage creux, correspondant à son caractère, plutôt qu’à un défaut de construction du roman.

Il ne faut donc pas s’attendre à de l’action au détour de chaque page. C’est un pur roman psychologique, mais extrêmement réussi. La langue est très roman des années cinquante. Elle n’est jamais vulgaire, ou même familière. On ne se dispute pas, en se donnant des noms d’oiseau. On sait tenir son rang. Pour le lecteur de notre époque, cela peut apparaître simple, voire daté. Pourtant, Marianne Pierson-Piérard fait des miracles, puisqu’on vit la situation et ressent de l’empathie pour les trois personnages principaux.

En conclusion, une bonne découverte.

Références

Dora de Marianne PIERSON-PIÉRARD (Névrosée, 2019)

Un siècle de littérature européenne – Année 1951

Faites-moi plaisir de Mary Gaitskill

J’ai acheté ce livre la dernière fois que je suis allée à la librairie à Paris. Il était mis en évidence, et le résumé me plaisait plutôt. Cela commence toujours comme cela …

Apparemment, on en a beaucoup parlé, mais comme je n’avais rien entendu donc je vais supposer que vous êtes dans le même cas. Ce court roman (100 pages) est présenté comme le roman de #MeToo, mais pas côté victime, plutôt côté société. L’histoire se déroule à New York, dans le milieu de l’édition. Le livre alterne deux points de vue. Le premier est celui de Quin, qui vient d’être licencié de la maison d’édition où il travaillait (et à qui il assurait un certain succès), après avoir été accusé de comportements inappropriés avec les femmes. On ne parle pas ici de viol à proprement parler, mais de questions et remarques déplacées sur les préférences sexuelles des femmes, ainsi que de gestes trop appuyés. Le second point de vue est celui de Margot, amie de longue date de Quin, qui prend sa défense, même si elle est en colère contre lui, car elle l’avait prévenu que son comportement pouvait lui attirer des ennuis.

Ce livre m’a profondément dérangé. L’auteure veut faire la démonstration qu’après #MeToo, on ne peut plus se permettre les mêmes choses qu’avant. Sur le constat, je suis plutôt d’accord. Sur la manière dont Mary Gaitskill veut nous le montrer, beaucoup moins. J’ai personnellement eu le droit à des blagues graveleuses à mon travail, quand j’étais plus jeune, et cela ne m’a jamais plus dérangé plus que cela. Mais là, on ne parle pas de cela : un monsieur demande à sa secrétaire si elle aime la fessée, car cela l’aiderait à mieux la comprendre. Il fait du shopping avec des femmes avec qui il ne devrait pas entretenir ce type de relation, puisqu’il a une relation de subordination avec elles. L’ensemble de son comportement est complètement inapproprié, mais à mon avis, l’était déjà avant #MeToo. Il confond ses amitiés, avec ses relations professionnelles.

L’auteur, au lieu de contrebalancer le point de vue de Quin avec celui d’une victime, utilise celui de Margot. Son argument est que oui, Quin peut être lourd, que son comportement peut être gênant, mais qu’il est fondamentalement gentil. Son principal souci est d’aider les autres. D’ailleurs, il a essayé de se comporter comme cela avec Margot, mais elle l’a tout de suite rembarré et après ils sont devenus les meilleurs amis du monde. Il a d’ailleurs fait beaucoup pour elle, en lui permettant de se construire une confiance en soi. Les autres auraient dû faire pareil, si cela les dérangeait tant que cela.

Comment dire ? Ce livre manque totalement d’empathie. L’auteure n’arrive pas à saisir la variété des situations. Des femmes peuvent se sentir obligées de tolérer certaines choses, parce qu’elles pensent que si elles ne le font pas leur carrière est fichue. Elles peuvent aussi ne pas être capables de saisir sur le moment qu’une situation est dangereuse, et qu’une fois que celle-ci est installée, il peut être difficile de s’en sortir. Une situation peut dégénérer, jusqu’à vous pourrir la vie entière, alors qu’au début ce n’était pas si grave. Je suis d’accord qu’il ne faut pas tomber dans la caricature inverse, en faisant de l’homme le plus grand des monstres, alors qu’il était adulé le jour d’avant. Mais de là à dire qu’il n’y a aucun problème, que ce n’est qu’une question d’époque, je suis perplexe. Après, est-ce que l’on peut se donner l’excuse du milieu où se déroule l’histoire ? Franchement, je ne sais pas.

En ce qui concerne le roman, c’est bien construit. L’alternance de courts chapitres amène un certain rythme, qui rend le livre assez plaisant à lire, malgré l’histoire. On comprend bien le point de vue de Quin. On le prendrait presque en pitié, car il voit la vie qu’il aimait s’écrouler. Dans les derniers chapitres, il dit même que des gens comme lui ne pourront plus exister. Par contre, sa gentillesse et son désir d’aider les autres m’ont paru assez superficiels. Je n’ai pas compris Margot. Elle nous parle plusieurs fois de colère contre Quin, mais je ne l’ai pas lu. C’est juste une parole lancée, comme cela. J’ai plutôt ressenti du dépit, sa colère étant plutôt contre elle. Elle n’a pas su voir le danger, avant qu’il se profile.
Je pense que j’aurais dû m’abstenir de lire ce livre. J’ai été attiré par une histoire autour de #MeToo, mais j’aurais dû me méfier des milieux artistiques new-yorkais. Leurs préoccupations sont trop différentes des miennes, et je n’arrive en général pas à bien saisir les enjeux des romans dont ils sont le centre.

Références

Faites-moi plaisir de Mary GAITSKILL – traduit de l’anglais (États-Unis) par Marguerite Capelle (Éditions de l’Olivier, 2020)

The Brothers Bishop de Bart Yates

Encore un livre tiré de ma PAL. Pour l’instant, j’ai découvert plein de livres qui me font passer d’excellents moments de lecture, pour seulement quelques livres pas vraiment à mon goût. C’est bon signe pour ma capacité à acheter les livres qui me correspondent.

Ce livre-ci fait partie de la partie de la première catégorie. Pas parce que l’histoire est extraordinaire, pas franchement l’écriture (vu que c’est en anglais, mon critère est simplement que je puisse comprendre l’histoire), mais par la capacité de l’auteur à vous immerger dans une histoire, dans un environnement qui n’a absolument rien à voir avec votre quotidien. Jugez plutôt.

Le narrateur, et un des personnages principaux est Nathan, la petite trentaine, professeur sur la côte Est des États-Unis. Il a emménagé dans la maison de son enfance, après le décès de son père. Il a une vie plutôt tranquille ; il a mis sa vie amoureuse et sexuelle de côté, après ses études où il en a plutôt bien profité. Il n’aspire dorénavant qu’à une chose : le calme. C’est loupé, puisque son jeune frère Tommy lui annonce venir avec son petit-ami Philip et un couple d’amis Camille et Kyle.

Les deux frères sont homosexuels, mais vivent leur sexualité de manière totalement différente. Là où Nathan a tout mis entre parenthèses, Tommy est lui très expansif, voire un peu exhibitionniste. Il assume totalement changer régulièrement de partenaires, en annonçant tout aussi régulièrement avoir trouvé le grand amour. Philip, le nouvel amoureux donc, est persuadé avoir réussi à le changer et être enfin le seul et l’unique pour la vie entière. Nathan reste sceptique, et n’accueille pas Philip dans les règles d’hospitalité les plus strictes. Camille et Kyle forment un couple complètement dysfonctionnel. Après quelques mois de mariage, elle s’est bien rendu compte que son mari était plus attiré par les hommes, que par sa jeune épouse. La chose devient encore plus visible, quand son regard se tourne de plus en plus vers Nathan, qui lui s’est pris d’amitié pour Camille, qui lui semble être la seule personne censée du lot.
La vie de Nathan est encore plus perturbée quand la voisine, avec des archéologues, décide de creuser son jardin à lui, pour trouver un vieux cimetière indien. À cette compagnie s’ajoute Simon, jeune élève de Nathan, battu par son père (district attorney tout de même). Simon, qui vient d’arriver en ville, n’a pas vraiment d’amis et commence à passer beaucoup de temps chez Nathan. Tout cela va former un cocktail explosif, et qui va remémorer aux deux frères leur enfance.

Pour donner une idée du passé des deux frères, je vais faire un petit peu de spoilers (mais pas trop, le livre étant bien plus que cela tout de même), car je pense que ce sont des thèmes qui peuvent être difficiles pour certaines personnes. Leur mère est décédée dans un restaurant, après s’être étouffée avec de la nourriture. Le père, inconsolable, est devenu assez violent avec ses deux fils, se faisant ainsi haïr par les deux. Tommy et Nathan ont commencé à entretenir une relation incestueuse qui n’a jamais été découverte par qui que ce soit, et dont ils n’ont jamais réellement parlé ensemble. L’auteur va nous faire découvrir ce passé par petites réminiscences, quelques paragraphes à l’intérieur du moment présent. Le fait que les deux frères soient réunis après quelques années de séparation, dans un climat tendu, va les pousser à relire leurs souvenirs d’enfance : un a des souvenirs uniquement négatifs du père, alors que l’autre arrive à trouver des choses positives. Les voisins et amis vont aussi les aider à comprendre leur père sur des choses où les frères étaient trop petits pour comprendre. Sur la relation incestueuse, il reste cependant une sorte de non-dit tout au long du roman. Le lecteur apprend très vite de la bouche de Nathan ce qu’il s’est passé, mais Nathan et Tommy ne parlent de rien, n’agissent pas, comme si tout cela était un passé oublié ou assimilé. C’est seulement à la toute fin que cela va ressurgir comme une claque. Par contre, je préviens aussi la fin est absolument tragique, à vous faire pleurer.

Donc comme je le disais au début, ce roman c’est des personnages avec qui je n’ai rien en commun, une histoire qui peut, au début, paraître invraisemblable (mais l’auteur la rend crédible grâce justement à des personnages très étoffés), et qui ne correspond à rien dans mon quotidien. Pourtant, malgré le bruit des chantiers, le moral dans les chaussettes à cause du travail, c’est le seul roman que j’ai pu lire, en étant complètement immergé dedans. J’avais toujours envie d’y revenir, de continuer à vivre avec eux (un peu comme Simon en fait), tellement les personnages peuvent paraître réels. Ce n’est pourtant pas un feel-good book. Je vous le conseille donc : c’est une lecture facile en anglais, et le roman est vraiment bon je trouve.

Références

The Brothers Bishop de Bart YATES (Kensington Books, 2005)

Le Successeur de Ismail Kadaré

Pour les mauvaises langues, j’ai bien retrouvé Le Successeur de Ismail Kadaré dans ma PAL. Il s’agit donc du deuxième tome du diptyque constitué de La fille d’Agamemnon (dont j’ai parlé dans ce billet) et Le Successeur (dont je parle dans ce billet donc). La fille d’Agamemnon a été écrit vingt ans avant Le Successeur, mais celui-ci reste bien la suite directe du premier tome.

En mai, le narrateur et Suzana venaient de se quitter, suite à l’annonce des fiançailles de Suzana avec un homme susceptible de ne pas faire de tort à la carrière de son père, futur successeur de Enver Hodja (le dictateur albanais). On se retrouve ici en décembre, le successeur vient de se suicider, suite à une réunion au sommet de l’État où le dictateur dirigeant le pays devait lui annoncer quel serait son sort, après une période d’incertitudes qui durait depuis septembre, depuis exactement la cérémonie de fiançailles de Suzana. La réunion a dû être abrégée, car la journée se finissait et la sanction devait tomber le lendemain. On suppose que le successeur a voulu s’épargner l’annonce de sa déchéance et s’est donc suicidé.

Bien sûr, le narrateur de premier tome est hors jeu. Ici, Kadaré ne choisit pas un narrateur, mais raconte l’histoire du point de tous les protagonistes, sauf du successeur (puisqu’il est mort). On a ainsi connaissance de l’avis de Suzana, de son frère et de la mère (par ouï-dire), mais aussi du dictateur, du nouveau successeur, de l’architecte de la maison. On peut aussi lire les bruits de couloir qui font penser que le successeur ne s’est pas vraiment suicidé, mais qu’il aurait été assassiné, notamment parce qu’il avait une plus belle maison que le Chef.

Au lieu de concentrer son intrigue temporellement sur le mois de décembre, l’auteur fait durer le roman sur une année où on voit comment va évoluer l’ambiance à la tête du pays. Au début, les rumeurs courent, tout le monde parle (plutôt chuchote) du sujet à des personnes de confiance (si on peut en trouver). Puis, la situation change doucement : on en parle moins en public, mais on continue d’en parler dans les foyers, on s’interroge jusqu’à soupçonner tout le monde. Passer la stupeur du public, mais aussi des personnes introduites, l’ambiance devient lourde, on attend tous (le lecteur aussi) que le Dictateur intervienne, mais il ne se passe rien. On laisse courir le bruit que l’assassin aurait pu passer par la maison du Chef, mais celui-ci ne dément ni ne confirme. On ne sait pas, personne ne sait, sauf Kadaré (et nous à la fin du livre).

On revient aussi en arrière pour comprendre comment, entre septembre et décembre, le Successeur a pu chuter, jusqu’à la mort. On voit que cela peut aller très vite, que ce n’est dû qu’à la volonté, voire l’humeur, du Dictateur. C’est quelque chose que l’on sait par les livres d’Histoire, par les documentaires télévisés, mais je trouve toujours percutant de le lire dans un roman. On comprend mieux la manière où dans les dictatures, il n’y avait (et il n’y a toujours) pas de certitudes, des personnes qui disparaissaient (et disparaissent toujours) alors qu’elles étaient (et sont) encensées le jour d’avant. La dimension temporelle est mieux illustrée dans un roman : on a le temps de s’attacher, de vivre une situation avant que celle-ci ne change complètement. Dans les documentaires (livres ou télévisés), cela ne reste qu’un fait impersonnel.

Ce qui m’a fasciné dans ce livre, c’est la capacité de Kadaré de nous mettre dans la tête de tous les personnages, d’arriver à nous faire penser comme eux, de ressentir leurs peurs, leurs incertitudes et leurs questionnements. C’est assez formidable, car le livre reste court (220 pages), mais l’auteur fait ce qu’il avait fait pour un personnage dans La fille d’Agamemnon, pour plusieurs personnages aussi différents. L’écriture reste gracile, sans lourdeurs pour passer d’un personnage à l’autre. C’est assez formidable.

Les deux romans forment un diptyque, sont sur le même sujet, dénonce plus ou moins la même chose, l’Albanie communiste, mais sont totalement différents. Est-ce que c’est dû au fait qu’ils ont vingt ans d’écart ? Au fait que l’auteur a changé sa manière de raconter des histoires ? Ou bien au fait que Kadaré sait écrire des romans toujours différents ? Cela me donne envie de continuer à découvrir Kadaré, pour pouvoir répondre à mes questions.

Références

Le Successeur de Ismail KADARÉ – roman traduit de l’albanais par Tedi Papavrami (Le Livre de Poche, 2007)