Marie et Bronia – Le Pacte des soeurs de Natacha Henry

Continuons un peu sur les sciences. J’ai enfin mis la main à la bibliothèque sur ce livre de littérature jeunesse, que j’avais repéré dès sa parution, et surtout je l’ai enfin lu (parce que pour dire la vérité, je l’avais déjà emprunté une fois sans le lire). Marie et Bronia est l’histoire de deux sœurs de la fratrie Skłodowska, Marie (qui deviendra Marie Curie) et Bronia (qui deviendra Bronia Dluska).

Le roman commence en Pologne, à Varsovie, en 1860, avec la rencontre des parents de nos héroïnes. Le pays est occupé par les Russes, mais pour l’instant, Wladyslaw, professeur de mathématiques et de physique, et Bronislawa, institutrice, ne sont qu’à leur amour. Deux ans après leur mariage, un premier enfant naît. Rapidement suivront quatre autres enfants. Quatre sœurs, un frère. Malheureusement, Bronislawa tombe malade (tuberculose) alors que Marie est très jeune. Bronislawa doit vivre complètement séparé de ses enfants, pour ne pas risquer une contamination (elle reste cependant dans l’appartement familial). Bronia, la sœur, sera un peu une maman de substitution. Elle lui apprendra à lire, par exemple. Le caractère de Marie s’affirme très tôt : elle est intelligente, aime apprendre, et est très curieuse. Malheureusement, en l’espace de deux ans, elle perdra une de ses sœurs du typhus (Bronia sera malade aussi, mais guérira) et sa mère.

Après ces morts, Bronia prend en charge le ménage, tout en menant ses études. Elle souhaite être médecin pour soigner les maladies pulmonaires. Le problème est que les Russes interdisent les études supérieures aux femmes. Elle ne pourra donc pas réaliser son rêve en Pologne. En attendant, elle suit les cours de l’Université volante, qui sont des cours souvent donnés par des professeurs d’Université, et donc d’un haut niveau, dans le plus grand secret, avec des lieux de réunion changeant à chaque fois. Entre temps, Marie a eu son « bac » avec les honneurs et, elle, aussi suit ces cours secrets. Elle se passionne pour la chimie, mais ne pouvant pas accéder à un laboratoire, ses connaissances sont bien trop théoriques. Toutes les deux rêvent d’études supérieures, à la Sorbonne, où les femmes sont admises (même si pas forcément acceptées). Problème : elles n’ont pas d’argent pour aller étudier en France.

Marie va trouver la solution : sa sœur va partir en France et elle va prendre un emploi de préceptrice, pour envoyer de l’argent à sœur, pour qu’elle puisse étudier sereinement. C’est le fameux pacte des sœurs du titre.

Après quelques postes, Marie va se retrouver à enseigner à deux « adolescentes » (dont une du même âge) à la campagne. Cela se passe plutôt bien, même si Marie présente une personnalité forte et des envies de justice, qui ne sont pas forcément compatibles avec l’aristocratie polonaise de l’époque. Tout se gâte le jour où elle tombe amoureuse du fils de famille, étudiant en mathématiques : les parents se fâchent, les séparent. Marie vit son premier chagrin d’amour, qui lui font perdre toute envie de réaliser ses rêves.

De son côté, Bronia réussit très bien ses études et est même tombée amoureuse, d’un étudiant polonais, Casimir, recherché par les Russes, et qui est donc obligé de rester en France. Il a les mêmes rêves qu’elle … ils vont très logiquement se marier. Bronia est désespérée en lisant les nouvelles de Marie, et l’incite à venir tout de même à Paris. L’argent ne sera pas vraiment un problème, puisque Casimir a de l’argent devant lui. Après moult hésitations, Marie arrive enfin à Paris, pour réaliser ses rêves, et accessoirement révolutionner la science. Le livre s’arrête sur le prix Nobel de Pierre et Marie Curie, et sur l’installation, par Bronia et Casimir, d’un sanatorium en Pologne.

L’auteure se focalise donc sur le parcours des deux sœurs, tout ce qu’elles ont dû faire, subir, pour pouvoir réaliser leur rêve. Le livre est extrêmement positif, mais réaliste, dans le sens où Marie Curie n’est pas peinte comme une sorte d’héroïne de la science, mais comme une femme passionnée, avec ses défauts, ses qualités, ses doutes …  On la voit vivre, tomber amoureuse … Elle est extrêmement attachante, comme sa sœur d’ailleurs. Je ne le connaissais pas du tout. Elle aurait mérité bien plus de place dans le livre, car elle aussi est très intéressante. Il y a très peu de sciences dans ce livre ; l’auteure se concentre sur la passion, sur l’envie d’en savoir toujours plus, mais aussi sur le but que ce sont fixés les sœurs.

Ce livre est exactement ce que j’aurais aimé lire adolescente. Je trouve qu’il peut inciter à étudier les sciences, ou tout du moins, à faire le maximum pour réaliser ses rêves, car cela peut marcher. Il montre aussi l’importance du soutien des parents (sans l’éducation et les idées sur l’éducation de Wladyslaw, il n’y aurait pas eu de Bronia et Marie), et de la famille. Les rencontres fortuites ou non sont également très importantes.

L’écriture est très claire, simple, mais efficace, plutôt descriptive, ce qui permet de bien s’imaginer les différentes situations. En tant qu’adulte, j’aurais aimé un petit plus de profondeur, un petit peu plus de description des sentiments des personnages.

Natacha Henry a également fait paraître en 2015 un « livre pour adultes » sur le même sujet Les Sœurs savantes (2015, La Librairie Vuibert). Par contre, je pense qu’il s’agit d’un essai. Vous vous doutez maintenant que j’aimerais beaucoup lire ce livre… Il n’y aura sûrement pas de descriptions plus en profondeur des sentiments des personnages, mais je saurais ce qui est vrai et ce qui est de la fiction.

Références

Marie et Bronia – Le pacte des sœurs de Natacha HENRY (Albin Michel / litt’, 2017)

188 mètres sous Berlin de Magdalena Parys

Magdalena Parys est née en 1971 à Gdansk. Elle a émigré avec sa famille à Berlin-Ouest, à l’âge de 13 ans. Elle vit toujours à Berlin. Elle a reçu le prix de littérature de l’Union européenne en 2015. On retrouve quelque peu de son histoire dans ce premier roman, puisque ce roman se passe à Berlin, dans les années 80, avec quelques personnages polonais. Ce n’est pas autobiographique, donc.

Berlin, 1980. Le mur sépare la ville depuis plus de vingt ans. Les familles peuvent se voir, en utilisant des permis d’une journée, et après avoir subi l’épreuve des fouilles aux checkpoint. Roman vit à Berlin-Ouest, avec sa mère, depuis 1961. Son frère, Franz, vit lui à Berlin-Est avec son père. En effet, les parents se sont séparés juste avant la construction du mur, partant chacun de leur côté avec un enfant. Vivant à Berlin-Est, sa mère a trouvé refuge chez sa mère, à Berlin-Ouest, au dernier moment. 20 ans après, les parents sont morts, mais la mère a fait promettre à Roman de ne jamais laisser tomber son frère. Il décide de faire évader son frère de Berlin-Est, mais pas de manière simple. Il veut creuser un tunnel, au même endroit où un tunnel avait déjà été construit pour une précédente évasion.

Il met en place, à l’aide de relation, une petite équipe pour faire aboutir ce projet de longue haleine, et extrêmement dangereux, où les espions et les compromissions sont partout. Dans cette équipe, il y a Peter, Roman, Klaus (tête pensante, qui avait une bonne expérience en tant que passeur), Jürgen, Thörsten et d’autres qui ne sont pas nommés dans le livre.

2000. Klaus est assassiné. Peter décide de mener l’enquête, car il est persuadé que le meurtre est dû à ce qu’il s’est passé à cette époque-là. Il nous rend compte successivement des entretiens qu’il a eus avec les différents protagonistes de l’époque. On apprend ainsi que Franz n’est pas un personnage extrêmement sympathique. Il a utilisé Magdalena, une étudiante rencontrée à l’université pour passer des messages non importants à son frère. Il s’est joué de son frère pour satisfaire son ambition. Il a rendu le projet plus dangereux que nécessaire, en ayant envie d’une évasion quelque peu romanesque. Après son « arrivée » à Berlin-Ouest, il est devenu directeur d’une école, où la plupart des protagonistes (ou des membres de la famille des protagonistes) vont travailler. On y découvre un petit personnage désireux de diriger son monde, exploitant chacun pour arriver à ses fins, n’aimant pas la contradiction. On va découvrir au fur et à mesure des entretiens de Peter que les liens unissant les protagonistes sont bien plus profonds et bien plus anciens que ce que l’on avait imaginé au départ, que le projet n’est pas du tout celui qu’on pensait.

Ce livre est un excellent roman d’un point de vue historique, romanesque. Il est aussi très bien construit, puisque le lecteur est maintenu en haleine et n’a jamais envie d’arrêter sa lecture.

J’ai trouvé la reconstitution du Berlin de l’époque, par rapport à ce que j’avais déjà lu, très intéressante et très bien faite, surtout sur les craintes du passage au checkpoint, les transports en commun, le casse-tête d’une ville coupée en deux. De même, le tunnel m’a fait penser à l’évasion très célèbre qui s’était faite par cette méthode. Cela m’a rappelé le livre de Dominique Pagnier, Le Cénotaphe de Newton.

J’ai aussi aimé le romanesque du livre. Les personnages sont tous extrêmement différents, et extrêmement crédibles. Dans la vraie, ces personnages ne pourraient pas exister ou tout du moins ne pourraient pas s’être rencontrés. On y croit à cause de l’époque, mais surtout par le fait que l’auteure va construire et raconter son histoire de telle manière que le lecteur soit embarqué. J’ai eu le sentiment d’être prise par la main par Magdalena Parys, de croire à tout, comme si je ne réfléchissais plus, et que l’on me livrait une histoire vraie. Toute volonté abolit, on suit, on lit, on approuve ! C’est formidable.

À mon avis, la construction aide beaucoup à rendre cette histoire très vivante et très incarnée. Le côté témoignage renforce l’impression de véracité. Bien sûr, les gens répètent les mêmes faits, mais pas du même point de vue. On découvre au fur et à mesure des petits détails, qui changent notre perspective, qui nous entraînent plus loin. On (re)construit l’histoire avec Peter. J’avoue avoir perdu assez rapidement de vue l’enquête sur l’assassinat, et m’être beaucoup plus intéressé à ce qu’il s’était passé en 1980.

J’ai lu des avis où les gens ont été découragés par la construction, ou par le fait qu’on ne parlait pas tant que cela de la mort violente de Klaus. Comme je le disais, ce n’est pas du tout mon avis et je vous encourage fortement à lire ce roman. Je me suis d’ailleurs acheté le deuxième livre del’auteur qui vient de paraître en janvier.

Références

188 mètres sous Berlin de Magdalena PARYS – traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez (Agullo, 2017)

Un vague sentiment de perte de Andrzej Stasiuk

UnVagueSentimentDePerteAndrezjStasiukEncore une fois, j’ai découvert ce livre grâce au compte Twitter des éditions Actes Sud, lors de leur opération de cet été Un #Livre, Un #Voyage. C’est un livre absolument magnifique (la preuve en est que je l’ai lu deux fois en deux jours ; d’une autre côté, il ne fait que 100 pages), mais il ne faut surtout pas lire cela quand on est un tant soit peu déprimé.

Le livre est composé de quatre récits, correspondant à quatre êtres aujourd’hui disparus et dont l’auteur raconte la mort, en tout cas ce qu’il a ressenti, sans faux-semblants aucuns. C’est aussi l’occasion de nombreuses réminiscences, d’évocations de l’enfance et de l’adolescence.

Grand-mère et les esprits

Le premier texte porte sur sa grand-mère, une grand-mère de l’ancien temps, parlant des esprits comme d’êtres vivants, alors que catholique pratiquante, les saints restaient des personnes mortes cantonnées à l’église. C’est l’occasion pour l’auteur d’évoquer la place du surnaturel dans notre société où la moindre chose inconnue doit être expliquée rationnellement :

Les dernières grands-mères qui ont vu de leurs propres yeux le monde des esprits vont bientôt mourir. Elles le contemplaient avec foi et sérénité, et avec crainte aussi. Cette réalité surnaturelle, vive et présente, s’en ira avec elles. Hormis de rares expériences mystiques réservées à quelques élus, il nous faudra désormais beaucoup de volonté pour croire encore en l’existence de l’inconnu. La surface lisse du quotidien s’empressera de nous servir notre plat reflet en guise de profondeur.

Augustin

Augustin ne faisait pas partie de la famille de l’auteur. C’est un vieil homme qu’il avait rencontré au détour d’un concours de nouvelles, où Stasiuk était juré. La nouvelle d’Augustin avait surnagé et l’auteur avait souhaité le rencontrer. Il était tombé sur un vieil homme extrêmement accueillant :

À la deuxième ou à la troisième visite, Gugu nous avait servi du poulet : de la chair juteuse mélangée à des pommes de terre, avec des concombres marinés. Cela devait être un dimanche. Et c’était le goût d’une nourriture toute simple, un goût qui vous poursuit la vie entière.

Or, Augustin fait un jour un accident vasculaire cérébral. Les visites à la maison se transforment en visites à l’hôpital. Il ne parle plus ; les visiteurs ne savent plus quoi lui dire et meublent le temps par des propos idiots.  Il reprend petit à petit vie ; ses relations avec ses visiteurs aussi. Puis il meurt, d’un arrêt cardiaque, de manière soudaine tout de même.

Dans ce récit, Stasiuk parle de l’embarras de la convalescence, de ne pas savoir quoi faire, quoi dire, car la personne que l’on a en face n’est plus tout à fait la même.

La chienne

Dans le récit de la mort de sa chienne, l’auteur reste dans la même veine, sauf qu’ici il part d’une mort lente et affreuse pour la personne qui regarde souffrir l’auteur.  Pour autant, il ne souhaite pas la faire piquer car il rapproche sa vie à celle de sa chienne :

Le fait est qu’elle m’irrite parfois. Comme si elle faisait exprès de vieillir et de devenir impotente, pour nous contrarier. Je passe à côté d’elle une dizaine de fois par jour, j’enjambe son corps meurtri et, par moments, j’éprouve une sorte d’agacement. Comme si tous les sentiments que je ressentais pour elle s’en allaient peu à peu avec sa vie. Une cruauté difficile à maîtriser. Je me penche et je la caresse. Ce qui auparavant était un simple réflexe est devenu un geste réfléchi.

Si j’écris tout cela, c’est parce que je suis pour la première fois confronté à la mort lente d’un être avec qui, durant des années , j’ai partagé presque tous les instants. […]

Je regarde ma chienne et je pense à moi et aussi à toutes ces personnes qui, lentement, quittent l’enveloppe de leurs corps, s’en échappent. Bref, en observant ma chienne, je ne peux m’empêcher de voir l’humanité dans ce qu’elle a de mortel. Notre vieil animal jaune et inutile […] se transforme peu à peu en une chose dont il faudra se débarrasser. Eh oui, d’aucuns conseillent de précipiter l’issue fatale, de nous épargner les problèmes et d’abréger ses souffrances. Puisque rien ne pourra changer, reculer, s’inverser. Une simple piqûre, c’est tout. Je pourrais le faire moi-même. Quand il le fallait, j’ai bien égorgé des moutons et des chèvres. Mais, curieusement, je ne peux m’empêcher de penser à tous ces gens alités dans des endroits discrètement cachés, servant de mouroirs. Ils sont inutiles. Ils coûtent de l’argent et de l’énergie. Demandent beaucoup de travail. Ils suscitent l’agacement ou l’indifférence. Je sais comment cela se passe, j’en ai maintes fois été témoin : trois ou quatre personnes en blouse blanche et gants en latex entrent dans la chambre. Deux d’entre elles soulèvent le corps indolent, en deux minutes les autres lui retirent sa couche, lui font la toilette et lui remettent une nouvelle couche. Trois minutes plus tard, pas une seule trace de ce qui vient de se passer. Juste une drôle d’odeur – plus vraiment humaine – qui flotte dans l’air. Peut-être est-ce cette odeur du corps humain qui nous effraie, nous rebute et nous poursuit au point que nous l’enfermons dans ces endroits lointains et invisibles. Nous payons les gens en gants de latex pour qu’ils la respirent à notre place. Nous les payons pour qu’ils accompagnent la mort. D’une certaine manière, nous les payons pour qu’ils meurent à notre place. En accompagnant un mourant, nous mourons un peu nous-mêmes, nous devenons un peu plus mortels. Ainsi achetons-nous un service pour ne pas perdre notre temps. Pour ne pas respirer cet odeur.

Drôle de civilisation que la nôtre. Elle nous porte secours, nous protège, prolonge notre vie. Et en même temps, elle nous rend complètement désarmés face à la mort.

Nous sommes de plus en plus nombreux et nous serons de plus en plus nombreux à mourir. Dans la solitude grandissante. Du moins jusqu’au jour où nous aurons inventé l’immortalité. Je crains pourtant que cette immortalité ne soit en fait qu’une solitude qui se prolonge à l’infini.

Mon quartier

Ce texte est le plus long (à peu près la moitié du livre) et parle du décès du meilleur ami d’enfance de l’auteur. C’est avec lui qu’il a rêvé de découvrir le monde, de fuir l’usine de leurs pères, d’être des traîtres. Ils ont un peu réalisé leurs rêves, en faisant deux à trois fois par an des voyages pour découvrir les pays environnants la Pologne (de plus en plus possible après la chute de l’Union Soviétique). Lors d’un « dernier voyage » avec son ami, au bord de la mer Adriatique (où ils ont déjà séjourné), il revit son quartier d’enfance, l’usine automobile de leurs pères, les voyages et tous les bons moments. Cela contraste avec son sentiment d’impuissance face au malade assis sur le siège passager. Encore une fois, il lui en veut d’une certaine manière mais à mon avis, c’est juste qu’il ne sait pas quoi faire. Il meuble là encore, en rappelant des souvenirs à son ami, alors qu’il n’est même pas sûr que cela l’intéresse. Il n’arrive pas être à l’écoute parce qu’il est mal à l’aise (comme un peu tout le monde je pense) face à cette personne qui n’est plus tout à fait la même qu’il a connue.

Comment se fait-il alors que tout continue d’exister comme avant, tandis que nous, nous devenons de plus en plus seuls ? Comme lui, chaque jour un peu plus. C’est ce que je me dis, car il est impossible de partager la mort avec quelqu’un, une mort lente. Surtout quand on n’a partagé qu’une vie avec lui.

Je faisais resurgir les images du passé sans même lui avoir demandé son avis. Cela m’arrangeait. De ne pas le suivre. De ne pas l’accompagner. Je le regardais trotter, surpris de le voir tellement vieilli, alors qu’il était toujours pour moi le même garçon, celui des années 1977, 1983, 1991 ou 1992, quand il était arrivé chez nous dans son Escort rouge. Je voyais toujours le même visage qui, des années durant, était resté inchangé, et ce n’est qu’à partir du moment où le silence s’était dressé entre nous, comme une séparation, que le temps s’ébranla soudain en accélérant comme un film qu’on rembobine.

En résumé

Je suppose que vous aurez compris pourquoi il m’a fallu deux lectures : une pour être éblouie, une pour noter de nombreux passages. C’est un texte vraiment magnifique, tout en justesse et en sincérité. Les souvenirs sont réalistes, les propos sur la mort et sur le fait d’y assister aussi.

Il est clair que je n’en ai pas fini avec Andrzej Stasiuk, mais pour l’instant je vais me chercher une lecture un peu plus gaie.

Références

Un vague sentiment de perte de Andrzej STASIUK – récit traduit du polonais par Margot Carlier (Actes Sud, 2015)

L’Insurrection – tome 1 : Avant l’orage de Gawron et Sowa

InsurrectionTome1deGawronSowaMon père s’est acheté une tablette grand format. J’en profite donc pour lire plus de BD (c’est quand même bien moins chère, surtout quand on regarde la reprise des occasions pour la BD). Pour l’instant, j’utilise Izneo. Si vous avez d’autres sites à me conseiller, je suis preneuse.

Cette BD est le premier tome d’une série, qui doit en comporter deux (si j’ai bien compris). On est au printemps 1944 à Varsovie, un an après l’extermination du ghetto juif.

On suit un jeune couple, Alicja et Edward, dont il est difficile de donner l’âge au vu des dessins. On saura seulement que lui est mineur. Elle souhaite se battre, dans la mesure de ses moyens, pour la liberté de son pays, encore occupé par les Allemands. Lui n’aspire qu’à la tranquillité et surtout à la liberté, non pas qu’il ne comprend pas la guerre mais elle lui gâche un peu sa jeunesse et son histoire d’amour.

Pour la première fois, Alicja emmène son amoureux dans sa famille. Il découvre une famille où le temps semble s’arrêter. Le père et la mère se dispute pour des broutilles, la sœur aînée, Krystyna, prépare son mariage dans un mois avec Roman. Les victuailles, qui ont été difficiles à rassembler, se trouvent déjà dans la cave. Pourtant, dans cette famille, le gène du combat pour la liberté est là. Le frère aîné en est mort. Roman, qui habite dans l’appartement (mais qui ne retrouve pas Krystyna le soir bien sûr), fait quelques actions de sabotage et de diffusion de tracts. Alicja y participe aussi et Edward va se laisser entraîner (et même y prendre goût comme il dit). On est à la veille de l’insurrection de Varsovie, avant l’orage comme le dit le titre.

L’action n’est clairement pas le point fort de ce tome. Il s’agit plus d’un tome d’introduction à la série, avec la présentation des personnages et des caractères. Les auteurs s’attachent à retracer la vie à Varsovie pendant la guerre, à travers le destin d’une famille mais aussi d’un immeuble. En effet, sont distillés au cours de la narration l’histoire de deux autres personnes : une femme aimant un allemand et un homme aimant une femme juive, qui, malgré le fait que tout l’immeuble était près à couvrir sa présence, s’est sentie obliger dans le ghetto pour protéger l’homme qu’elle aimait. C’est donc plus l’atmosphère que je retiendrais de ce premier tome. une atmosphère où, malgré la guerre en arrière-plan, la vie est prégnante. Une vie toute simple, où les gens essaient de continuer à vivre.

Je trouve que les dessins et couleurs, plutôt pastel et marron, donnent l’impression d’être dans un monde suranné, un monde détruit, ou plutôt qui va être détruit.

En conclusion, j’ai une plutôt bonne impression de ce premier tome, qui ne peut pas se lire seul à mon avis (on ne peut pas s’arrêter à celui-là). Je me demande comment les auteurs vont faire évoluer leurs personnages (mais aussi les dessins et les couleurs) pendant l’insurrection de Varsovie.

Références

L’insurrection – Tome 1 : Avant l’orage de Gawron (dessin) et Sowa (scénario) (Dupuis / collection Aire libre, 2014)

P.S. : Je réponds aux commentaires bientôt …

La steppe infinie de Esther Hautzig

Quatrième de couverture

Esther Rudomin avait dix ans quand son monde bascula. Jusque-là elle avait cru que sa vie heureuse dans la ville polonaise de Wilno durerait toujours. Elle chérissait tout, depuis les lilas du jardin de son grand-père jusqu’au pain beurré qu’elle mangeait chaque matin à son petit déjeuner. Et lorsque les armées d’Hitler envahirent la Pologne, en 1939, et que les Russes occupèrent Wilno un an plus tard, le monde d’Esther resta intact : pour elle, les guerres et les bombes s’arrêtaient à la grille du jardin.

Mais un matin de juin 1941 deux soldats russes, baïonnette au canon, se présentèrent.

Ce livre commence par une tragédie et la tragédie n’est jamais loin tout au long de l’histoire d’Esther, mais il est aussi un témoignage émouvant sur la résistance de l’esprit humain, par la façon dont les Rudomin gardèrent courage d’un bout à l’autre des cinq années que dura leur exil, malgré la faim et les privations.

Voici la véritable histoire d’une enfance sibérienne : elle a été applaudie comme « un grand document qui vivra longtemps dans la mémoire de chaque lecteur ».

Mon avis

Encore un livre que j’ai découvert grâce à mes errances sur Library Thing qui est vraiment une mine d’idées pour moi. Ce livre est un véritable coup de cœur ! Je regrette de ne pas l’avoir découvert plus jeune (la première parution en français s’est faite en 1986), même si la lecture est faite pour les grands et les petits.

Esther Hautzig signe donc ici une autobiographie magistrale de son enfance, ou plutôt adolescence, sibérienne. Elle était une enfant heureuse de la bourgeoisie polonaise. Elle habitait une grande maison divisée en appartements mais où tous les habitants de la maison étaient de la famille : grand-père, grand-mère, cousins, cousines, tantes, oncles … Ses grands-parents paternels ne vivaient pas très loin non plus ; il suffisait de traverser le parc pour leur faire un coucou. La guerre n’est pour eux qu’un écho lointain qui ne les a pas encore atteint.

Mais en 1941, les Russes qui étaient encore, à ce moment-là, les alliés des Allemands arrivent chez eux. Ils détiennent le père d’Esther. « Heureusement », toute la famille a pu fuir sauf Esther et sa mère. Ils seront relégués en Sibérie, ainsi que la grand-mère paternel, en tant qu’ennemis de classe (comprendre qu’ils sont d’affreux capitalistes). Le grand-père paternel sera séparé d’eux sur le quai de la gare. Comme six semaines de voyage dans des wagons à bestiaux et la descente aux enfers. Quand ils arrivent, ils apprennent qu’ils devront travailler dans une mine de gypse. Le père devra travailler au transport du gypse une fois extrait, la mère au dynamitage, la grand-mère devra manier la pelle et Esther désherber les pommes de terre pour que tout le monde puisse manger. C’est une vie très difficile car pour l’instant il fait très chaud sur la steppe. Ils ont peu à manger … Mais les Russes deviendront les ennemis des Allemands. Leurs vies changent. Ils devront aller travailler au village. Le père sera comptable. La mère travaillera à la boulangerie (pas en tant que vendeuse). Ils devront loger dans une petite cabane à onze personnes mais Esther pourra « enfin » aller à l’école ! Elle ne connaît pas très bien le russe mais veut absolument y aller.

Esther alors devient une enfant-adulte. Elle a toutes les envies d’une jeune fille qui grandit : avoir les mêmes affaires que les autres, se faire accepter, avoir des bonnes notes, être aimée de ses professeurs, avoir des beaux habits. On vit ses premières amours aussi. Il y les demandes aux parents, les stp, stp, stp …Mais d’un autre côté elle doit subir tous les malheurs qui s’abattent sur ses parents : les changements de logement, la pauvreté, la faim, l’envoi de son père sur le front, la séparation, la peur du lendemain, de l’effroyable hiver sibérien. Elle doit aussi aider sa mère à s’occuper de la maison, gagner un peu d’argent pour aider ses parents … Elle troque au marché.

C’est ce que j’ai énormément aimé. Beaucoup plus que le journal d’Anne Franck (je l’ai lu beaucoup plus jeune aussi ; ceci explique cela). Esther Hautzig ne nous cache rien mais elle garde toujours cette appétit de vivre (qui lui vient de sa famille, de ses souvenirs aussi), de s’adapter (ce dont on aurait pu douter au vu de son enfance assez protégée). Elle ne se plaint jamais des méchants Russes, de ce qui lui arrive. Elle va toujours de l’avant. C’est impressionnant (je ne pense pas que j’aurais été capable d’en faire autant). À la fin de la guerre, elle aura de la peine de rentrer en Pologne, de quitter la vie qu’elle s’est construite (sa mère lui dit qu’elle est complètement folle), le semblant de sécurité qu elle a obtenu.

On s’attache tellement à Esther qu’on se demande pourquoi elle arrête de nous raconter sa vie après son retour en Pologne. J’étais toute triste de la quitter …

Le moment est triste est quand on apprend que toute sa famille paternelle et une très grosse partie de sa famille maternelle est morte durant la Shoah. Esther vivra encore plus le fait d’avoir été relégué en Sibérie comme une chance qui l’a sauvé. Sa mère regrettera éternellement de ne pas avoir dit aux militaires russes qui sont venus en de matin de juin que l’homme qui sonnait à la porte était son frère, et non pas un inconnu.

Références

La steppe infinie de Esther HAUTZIG – traduit de l’américain par Viviane de Dion (L’École des loisirs / Médium, 1986)

La photo sur la couverture, c’est Esther adolescente.

L’Estivant de Kazimierz Orłos

Livre lu par Hélène, Kathel (chez qui je l’avais repéré), Delphine, Céline, Michel, Nana, Bazar de la littérature, Jostein.

Quatrième de couverture

Un vieil homme retrouve avec émotion deux lettres écrites par Mirka, son premier amour, qu’il avait relégué au fond de sa mémoire. Il décide alors d’écrire à son fils et de lui raconter toute l’histoire, en commençant par sa rencontre avec cette adolescente lors des vacances d’été, au bord de la lagune de la Vistule, en 1951 et 1952. Dans ses lettres, la jeune fille lui annonçait être enceinte. Il ne lui a jamais répondu. Bouleversé par cette paternité qui resurgit dans ses vieux jours, l’homme se met à la recherche de son passé. Cinquante ans plus tard, il se rend dans la maison sous les pins, au bord de la mer Baltique. Il y fait de longues promenades sur la plage et dans les dunes, se remémorant toute son existence et s’interrogeant sur ses choix, sa lâcheté vis-à-vis de ses proches, ses compromissions avec le système. Au fil des rencontres avec les habitants des lieux, il se rapproche pas à pas de la vérité. Son récit simple et brut, teinté de mélancolie et de nostalgie, sonne comme une confession qui vient trop tard, une manière de s’expliquer avec sa propre existence.

Mon avis

C’est le premier livre que je lis avec mon joli reader que mon papa m’a offert (pour ma fête qui est dans un mois mais mon papa n’aime pas faire de cadeaux les jours convenus et personnellement je ne m’en plaint pas)(son idée de départ est de ne plus faire d’étagères et de me faire progresser en anglais). Du coup, je vais vous parler du livre et ma vie avec mon reader (paraît que cela se fait).

Le livre : si vous cherchez un livre plein d’actions et de péripéties avec un rythme rapide, passez votre chemin. Cela risquerait de vous ennuyez en moins de trois pages. Par contre, si vous cherchez un livre qui va vous prendre dans la petite musique d’une vie des plus ordinaires (je ne dis pas que tous les hommes ont des enfants cachés, entendons-nous bien), L’estivant est pour vous. L’auteur distille une ambiance désuète, nostalgique et mélancolique comme le dit la quatrième de couverture. C’est une ambiance que je n’avais pas réussie à saisir dans les premières pages car je n’en avais pas lu assez. Je pense que c’est un livre qu’il faut pratiquement lire d’un coup pour se laisser porter vers cette lagune. Sinon, vous risquez d’être coupé de ce monde quasi-irréel (tellement les personnages sont annihilés face aux souvenirs ou aux paysages : ils passent dans ces deux éléments mais n’agissent pas).

Ce qui m’a plu aussi, c’est que l’auteur parle de la période de la Seconde Guerre et de l’après-guerre au travers des membres de sa famille ou des gens qu’ils veut rencontrer. Il ne juge pas, il réfléchit et s’interroge. C’est pareil pour son enfant caché, il ne va pas finalement se justifier, se dédouaner ou même s’accuser, il réfléchit, il s’interroge. C’est un homme qui semble avoir été dans l’indécision et la passivité toute sa vie et finalement, au terme de sa vie, il l’assume. Je trouve extraordinaire que l’auteur arrive à retranscrire cela, sans finalement chercher à utiliser les ressorts romanesques que l’on aurait pu attendre. Au final, une jolie découverte !

Mon expérience avec le reader : au même moment, j’étais en train de lire un livre avec Sherlock Holmes, plein de péripéties et d’actions, qui me faisait beaucoup rire (je vais vous en parler aujourd’hui et demain). J’ai eu du mal à me concentrer sur ce livre au rythme si différent parce que j’avais la tentation de reprendre le livre en anglais et finalement c’était trop facile par rapport à deux livres papiers. C’est cette distraction qu’il va falloir que j’arrive à dompter. Je suis comme tout le monde sinon : la lecture est aisée, le maniement facile … le seul truc, c’est que je ne peux pas lire dans mon lit car il y a un contre-jour avec ma lampe de chevet. Du coup, je ne pourrais jamais me passer du livre papier (ou sinon, je devrais trouver un autre moyen de m’endormir).

Références

L’estivant de Kazimierz ORLOS – traduit du polonais par Erik Veaux (Éditions Noir sur Blanc, 2011)