By the rivers of Babylon de Kei Miller

Je tiens encore une fois à vous présenter mes excuses pour ce long silence. Depuis le dernier billet, il s’est avéré qu’il y a eu de plus en plus de bruits autour de moi à cause du chantier d’un immeuble (et ses ouvriers marteau-piqueur), des arbres coupés par la ville (qui étaient les meilleurs murs antibruit existants, puisqu’ils permettaient d’entendre moins les avions d’Orly le soir), et surtout du renouvellement, en pleine nuit (parce que c’est plus drôle) des voies de la ligne de train qui passe derrière chez moi, et ce pendant un mois, cinq nuits par semaine. À cela, s’ajoute la suppression du passage à niveau, pas très loin derrière chez moi et qui nous a valu, tout un week-end (jours et nuits pendant deux jours et demi), la mise en place des poteaux qui soutiennent les fameuses caténaires de la région parisienne, parce que les voies vont être décalées.

Alors que j’aurai pu lire, en pleine nuit, vu que j’étais réveillée, avec l’impossibilité de me rendormir, j’ai préféré ruminer sur mon travail. Tout cela n’a pas amélioré mon humeur. J’ai lu, mais sans concentration, avec l’impression de ne lire que de mauvaises choses. Ce n’est pas terrible de faire un billet dans ces conditions.

Mais là, j’ai enfin trouvé un livre très intéressant, avec une écriture magnifique : By the rivers of Babylon de Kei Miller. Il s’agit du deuxième roman de l’auteur, paru en France, après L’authentique Pearline Portious (que j’ai dans ma PAL, mais que je n’ai pas lu bien sûr). Vous pouvez trouver un billet chez Sandrine par exemple.

Dans ce livre-ci, l’histoire est assez simple. On est en 1982, à Augustown, quartier périphérique de Kingston, capitale de la Jamaïque. Kaia revient chez sa « grand-mère » Ma Taffy, en pleurant, un peu honteux, de l’école. Son instituteur vient de lui couper ses dreadlocks, suite à ce qu’il considérait comme de la désobéissance. Or, Kaia et sa famille sont rastafari, les dreadlocks ont une très grande importance dans ce mouvement (même s’il semble ne pas y avoir qu’une seule interprétation). Dans le livre, on peut trouver deux interprétations. La première est racontée par la mère de Kaia : elle lui dit de toucher ses cheveux quand il perd courage, car cela lui rappellera qu’il est un lion, plein de force, comme sa mère, sa grand-mère. En effet, les dreadlocks sont le symbole de la force de leurs possesseurs puisqu’il rappelle « le lion de Juda qui figurait au centre du drapeau éthiopien ». La deuxième interprétation n’est pas donnée explicitement, mais présente tout au long du livre. Les dreadlocks sont le symbole de la résistance de la population noire face aux anciens colonisateurs, qui malgré l’abolition de l’esclavage, restent les maîtres de l’île.

Ainsi, Ma Taffy convoque d’anciennes histoires. Une concerne un prêcheur volant. Il y a longtemps (Ma Taffy était encore jeune), un prêcheur a décrété pouvoir voler, dans l’air. Quand il s’envolera, la Terre périra, les bons et les méchants seront séparés… Toute la population d’Augustown y croit, d’autant que le prêcheur avait déjà réalisé un miracle quelques années auparavant. Mais les habitants de Babylone (dans le mouvement rastafari, il s’agit de la société occidentale) voient cela d’un autre œil : il s’agirait plutôt d’un soulèvement de la population pauvre de la ville. En tant que telle, la manifestation sera réprimée, et minorée par la suite. Pourtant, la population comprend, à ce moment-là, que les choses peuvent changer si elle reste unie. Ce serait donc le début du mouvement de résistance d’Augustown face à Babylone.

Ma Taffy convoque aussi une autre ancienne histoire : un homme arrêté par la police, enfermé pendant une nuit, durant laquelle on lui a coupé ses dreadlocks, s’est suicidé le lendemain, en rentrant chez lui. Cela a été un choc pour tout le monde, bien évidemment. Et c’est ce qui explique aussi la crainte de Ma Taffy, de voir la mère de l’enfant, Gina, venger son fils.

Gina est un des personnages que l’on suivra, dans la seconde partie du livre, comme la directrice de l’école de Kaia, et son fils, ainsi que l’instituteur. On fera aussi la connaissance d’un petit caïd d’Augustown. Kei Miller dessine le portrait d’une société sous tension, extrêmement discriminante, où la couleur de peau fait la place dans la société, les « couches sociales » étant extrêmement imperméables. Par exemple, l’instituteur tient à être considéré comme « blanc », alors que dans les faits, il est métis. Cela lui donne la possibilité de se voir plus haut, que ce qu’il n’était en réalité.

Même si vous n’êtes pas inspiré par cette histoire, je vous conseille ce livre, car Kei Miller fait ce portrait de la société jamaïcaine, de manière très intelligente et équilibrée, jamais lourde. On ne se lasse jamais. On ne s’attache pas plus à un personnage ou à une époque, tout est intéressant. L’écrivain pose des questions à son lecteur, l’interpelle et finalement le force à considérer un monde qu’il n’a pas forcément envisagé.

Cette histoire parle de gens qui existent comme vous et moi, aussi réels que je l’étais avant de devenir une chose flottant dans le ciel, délivrée de son corps. Et vous pouvez aussi vous arrêter sur une question plus urgente : non pas de savoir si vous croyez à cette histoire, mais plutôt si celle-ci parle de gens que vous n’avez jamais envisagé de prendre en considération.

Il ne force pas le lecteur à adopter son point de vue. Finalement, le lecteur termine le livre, en comprenant un peu mieux pourquoi un événement qui peut sembler de l’extérieur anodin provoque un « autoclapse », terme de dialecte jamaïcain pour désigner « un désastre imminent, une calamité, le plus grand trouble qui soit ». C’est un livre que je vous conseille pour cela : c’est un très bon roman, avec une belle écriture, mais surtout il permet de toucher du doigt une réalité qui n’est pas forcément celle de son lecteur.

Références

By the rivers of Babylon de Kei MILLER – traduit de l’anglais (Jamaïque) par Nathalie Carré (Zulma, 2017)

P.S. : J’ai évité de vous mettre une version de Boney M., mais vous pouvez aller regarder par vous-même bien sûr.

P.P.S : J’ai oublié de vous raconter comment Ma Taffy est devenue aveugle. Son grenier était infesté de rats, qui se sont reproduits. Un jour, le plafond n’a plus résisté et s’est écroulé. Ma Taffy était en dessous, et les rats dans la panique lui ont crevé les yeux avec leurs petites pattes. Qui peut avoir ce type d’idées, franchement ?

Munich de Robert Harris

Nous avons une histoire avec Robert Harris dans ma famille, depuis la parution de Archange chez France Loisirs, en 2000 (à peu près). En moins d’une semaine, mon frère, ma mère et moi avions lu le livre, et nous n’avions qu’un exemplaire. Après, mon frère a lu et plutôt apprécié Fatherland et Enigma (qui sont sur la Seconde Guerre mondiale). Ma mère et moi avons lu une partie de la série sur l’Empire romain. J’ai lu cette année son roman Conclave, qui se passe lors d’un conclave, comme son titre l’indique. J’ai aimé la reconstitution de l’événement, le message aussi, les péripéties malicieuses … Dans ce contexte, j’étais plutôt ravie lors de la parution d’un nouveau roman de l’auteur, l’année dernière. Je l’avais repéré dès sa sortie en anglais, l’idée étant de voir si je pouvais conseiller ce livre à mon frère, qui ne lit que des livres présélectionnés, par sa sœur ou d’autres personnes. Pour ne pas faire trop de suspens, j’ai bien aimé, cela se lit très bien, on apprend plein de choses mais ce n’est pas du même niveau que Archange par exemple.

Les romans de Robert ont pour la plupart un contexte historique. Ici, c’est la crise des Sudètes, en 1938, pendant laquelle Hitler souhaite incorporer à l’Allemagne les zones à majorité allemande de Tchécoslovaquie (et donc les Sudètes). Pour arbitrer le litige, la France, mais encore plus l’Angleterre de Chamberlain, sont en première ligne. A lieu une réunion de la dernière chance, à Munich. Seront présents : l’Allemagne, l’Angleterre, la France et l’Italie de Mussolini, alliée de Hitler comme on le sait. Vous me direz : « Ne manque-t-il pas quelqu’un ? » Et oui, les diplomates tchèques n’ont pas été invités, et ont plus exactement été enfermés dans leur chambre d’hôtel, en attendant qu’on décide pour eux (en tout cas dans le roman). Cette réunion a mené aux accords de Munich, qui donne les Sudètes à l’Allemagne. J’avais un prof d’histoire en terminale, qui nous avait tout simplement expliqué que c’était une des plus grandes hontes de l’Angleterre et de la France d’avoir signé cela.

Dans le roman, Robert Harris explique pourquoi : aucun des pays, France, Angleterre, Italie ou Allemagne, n’étaient encore près à lancer une guerre, que chacun savait pourtant inéluctable. C’est donc celui qui le mieux bluffé qui a remporté la partie, et ce fut Hitler. Mais à la fin de la conférence, chacun (c’est le cas, pour Chamberlain et pour Hitler) y a vu sa propre victoire. Vous me direz, on fait un peu la même chose aujourd’hui, mais dans tous les cas, je trouve que c’st une réelle imposture et cela m’énerve.

Robert Harris n’étant pas historien, mais romancier, tout cela est donc raconté via deux personnages fictifs, qui évoluent parmi des personnages ayant réellement existé. On suit les préparations et la réunion du côté anglais, à travers le personnage de Hugh Legat, secrétaire privé de Chamberlain, et du côté allemand, via le personnage Paul Hartmann, diplomate allemand. Hugh et Paul se connaissent depuis longtemps, puisqu’ils ont fait leurs études ensemble à Oxford. Hugh a même accompagné Paul, à Munich, en 1932, pour rencontrer la petite ami de Paul et Hitler. L’histoire annexe du roman se base sur le fait que Paul veut faire passer un document aux Anglais, qui montre le danger que représente Hitler pour l’Europe. En effet, la résistance allemande au Nazisme estime que l’Angleterre n’a pas pris réellement conscience du danger Hitler. Il apparaît, selon eux, pour l’Angleterre, comme un personnage détestable, qu’il faudra à une moment éliminé mais sans plus. Alors que pour les Allemands entrés en résistance, la conférence de Munich est la dernière chance d’arrêter Hitler, avant une guerre que tout le monde voit se profiler.

Vous avez donc, dans ce Munich, une trame historique, qui sert d’arrière fond à cette histoire d' »espionnage ». Je mets espionnage entre guillemets, car ce n’est pas James Bond tout de même. Cela reste feutré, avec assez peu d’actions. Mais le principal est que cela reste crédible (la plupart du temps).

Commençons par la partie historique. Très réussie comme d’habitude chez Robert Harris. En sortant de votre lecture, vous avez l’impression de connaître le fonctionnement, et même les locaux du 10 Downing Street. Pour vous dire, avant ma lecture, je pensais que le 10 Downing Street était une porte d’une jolie maison où habitait le Premier Ministre (j’étais resté sur l’image de Cherry Blair ouvrant la porte elle-même). Il ne m’était même pas venu à l’idée que l’on pouvait travailler là-dedans. Comme je partais de très loin, j’ai appris beaucoup. Le côté allemand est un peu moins détaillé, mais tout aussi intéressant. Plus que les lieux et la manière dont ils fonctionnent, vous pouvez « voir » les personnages sans même les avoir déjà vu en photo. C’est particulièrement vrai pour Chamberlain. Robert Harris excelle pour faire un portrait en quelques mots des personnages, et en dire beaucoup sur leur caractère dans la manière dont il le fait. Donc si le contexte historique vous intéresse, je vous conseille vivement ce livre pour vous initier ou réviser les bases.

Ce qui n’a pas été dans mon cas, c’est la partie fiction avec Paul et Hugh. Le premier point est l’alternance des chapitres allemand et anglais, au début du livre, dans la phase de préparation de la conférence. Je comprends bien sûr que Robert Harris était obligé d’alterner les lieux dans cette phase du roman. Le problème est qu’ici, c’est systématique : le chapitre fait en général une quinzaine de pages, se termine sur un élément qui donne envie d’en savoir plus. Vous tournez la page et vous vous retrouvez dans l’autre pays, en étant un peu plus frustré à chaque fois.

Le deuxième point qui ne m’a pas plut, c’est les détails sur les vies personnelles de Hugh et Paul. Le fait de savoir que la femme de Hugh le rompe, que Paul couche avec une secrétaire d’un Ministère n’apporte, mais alors, absolument rien. Même l’auteur ne sait pas quoi faire de ces détails. Il aurait dû développer, bien plus que ce qu’il n’a fait, la partie sur Oxford et notamment les incompréhensions entre l’Anglais et l’Allemand. Ici, c’est juste effleuré alors que c’est passionnant.

Concernant l’écriture, je la dirai tout simplement efficace. Le livre est sans temps morts, mais surtout sans mots inutiles. Cela rend le livre très rapide, mais aussi très agréable, à lire. On se détend, tout en apprenant ou révisant un peu de notre Histoire.

Références

Munich de Robert HARRIS – traduit de l’anglais par Natalie Zimmermann (Plon, 2018)

L’île aux troncs de Michel Jullien

Michel Jullien, c’est un peu l’auteur de Keisha, qui ne tarit jamais d’éloges sur ses livres. C’est aussi l’auteur de mon ancien libraire, qui mettait toujours Michel Jullien en avant (c’est ce qui fait que j’en ai deux dans ma PAL). Tout cela pour dire que Michel Jullien est un auteur que je savais vouloir lire. Quand a paru à la dernière rentrée littéraire ce roman, je savais que ce livre pouvait me plaire, puisque les thèmes en sont la Russie après la Seconde Guerre mondiale. Il a fallu attendre un an (et les vacances) que ce livre soit disponible (une deuxième fois) à la bibliothèque pour que je me lance. Mon avis : un livre magnifique, un style magnifique, un auteur passionnant.

Russie. Après la Grande Guerre patriotique. Bien sûr, tout le monde souhaite fêter la victoire, remercier les valeureux soldats qui se sont battus sur les différents fronts. Pourtant, nombreux sont ceux qui ne peuvent participer à la fête, notamment les amputés, pour lesquels il est impossible de faire comme avant. C’est le cas de nos deux protagonistes. Piotr a perdu ses deux jambes sur un pont enjambant la Vazouza : les haubans d’acier du pont ont lâché et ont sectionné net les deux jambes du soldat, en train de courir. Kotik, lui, a perdu un bras et une jambe, mais du même côté, ce qui est embêtant pour tenir une béquille. Les deux personnages sympathisent dès leur rencontre à l’hôpital et ils ne se quitteront plus. Ils feront la manche ensemble, partageront les mêmes buts : écrire au ministre pour obtenir un petit soutien financier et voir celle qu’il considère comme une véritable héroïne : Natalia Mekline, une aviatrice (1922-2005), qui a combattu vaillamment pendant la Seconde Guerre mondiale. Sauf qu’au bout d’un certain temps, la société russe ne veut se rappeler que de la victoire, et ne souhaite donc plus voir les désastres de la guerre. Piotr et Kotik sont donc envoyés dans une colonie de samovars, noms donnés aux personnes amputées des deux jambes (ce qui leur donne une allure de samovar justement). Cette colonie se situe dans un ancien monastère, sur l’île de Valaam, au milieu du lac Ladoga, en Carélie, d’où le titre de livre. Les deux amis continuent à espérer rencontrer leur « sœur » de combat, et pour cela ils doivent quitter la colonie, ce qui leur donne un nouveau but…

J’ai été un peu surprise au début de ma lecture, car l’histoire n’est pas racontée de manière chronologique : on commence à Valaam, puis on reprend l’histoire des deux protagonistes, leurs blessures pendant la guerre, leurs années dans les rues, puis on retourne à Valaam. Cela m’a fait bizarre un court instant, mais d’un autre côté, sinon, j’aurais passer mon temps à chercher où était l’île du titre.

Finalement, il ne passe pas grand-chose dans ce livre, en tout cas pas grand-chose qui n’aurait pas pu être abrégé. Les protagonistes ressassent beaucoup leurs malheurs, leurs anciennes vies, leur but (qui les fait tenir tout de même). Pourtant, Michel Jullien ne se répète jamais, se renouvelle tout le temps, dans une langue extrêmement joueuse. Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai admiré les jeux de mots, la multitude d’expressions pour raconter les mutilations…

Il y a un style qui roule, un rythme qui m’a emportée dans cette histoire. Finalement, outre l’histoire, c’est ce que je retiendrai de ce livre : des trouvailles littéraires, un auteur qui permet de retrouver tout ce que la langue française peut exprimer, l’impression de n’avoir jamais lu cela ailleurs…

Le livre comprend une très bonne postface qui permet de distinguer la licence poétique, de la réalité sur Valaam, mais aussi d’en apprendre plus sur Natalia Mekline.

En conclusion, un livre que je vous conseille (si nous avons des goûts proches).

L’avis de Maryline.

Deux extraits

Kotik parmi la communauté des samovars

Kotik Leonid Tchoubine, un gars plein d’embarras, une moitié de samovar ne tenant debout, hybride, en déséquilibre, bamcal, sans cette démarche en balancier propre à la société, véritable handicap que ce membre de plus, incapable d’assiette, mal proportionné, pas la ressource de se tenir droit sur ses mains comme tout le monde, en plus de quoi le bras et la jambe jalousée se trouvaient renvoyés du même côté, à droite, tandis que si ses mutilations eussent été réparties en quinconce il aurait pu manier la béquille [p. 17-18]

Les  deux personnages sont arrivés à Valaam. L’auteur décrit leur nouvelle situation.

Pour l’heure, début d’hiver, les nouveaux résidents ne se marchaient pas sur les pieds, les murs marquaient une tendance au vide, en plus de quoi quelques âmes affectées dans cette retraite insulaire n’avaient pu supporter les rigueurs magistrales de la première saison, libérant des cellules. Ce ne fut pas le cas des deux comparses en leur nouvelle terre, Au contraire, Valaam les secoua, l’espace, le frimas, la nature, une certaine hygiène recouvrée, un minimum de soins dispensés, une vie communautaire mieux réglée parmi leurs prochains, la quiétude insulaire, les vapeurs lacustres, une diète éthylique vivifiante, du bouillon chaud, un toit, des nuits, du régime, un peu des bienfaits d’une cure. Après des années de macadam, la pause erratique les transforma. [p. 78]

Références

L’île aux troncs de Michel JULLIEN (Éditions Verdier, 2018)

Marie et Bronia – Le Pacte des soeurs de Natacha Henry

Continuons un peu sur les sciences. J’ai enfin mis la main à la bibliothèque sur ce livre de littérature jeunesse, que j’avais repéré dès sa parution, et surtout je l’ai enfin lu (parce que pour dire la vérité, je l’avais déjà emprunté une fois sans le lire). Marie et Bronia est l’histoire de deux sœurs de la fratrie Skłodowska, Marie (qui deviendra Marie Curie) et Bronia (qui deviendra Bronia Dluska).

Le roman commence en Pologne, à Varsovie, en 1860, avec la rencontre des parents de nos héroïnes. Le pays est occupé par les Russes, mais pour l’instant, Wladyslaw, professeur de mathématiques et de physique, et Bronislawa, institutrice, ne sont qu’à leur amour. Deux ans après leur mariage, un premier enfant naît. Rapidement suivront quatre autres enfants. Quatre sœurs, un frère. Malheureusement, Bronislawa tombe malade (tuberculose) alors que Marie est très jeune. Bronislawa doit vivre complètement séparé de ses enfants, pour ne pas risquer une contamination (elle reste cependant dans l’appartement familial). Bronia, la sœur, sera un peu une maman de substitution. Elle lui apprendra à lire, par exemple. Le caractère de Marie s’affirme très tôt : elle est intelligente, aime apprendre, et est très curieuse. Malheureusement, en l’espace de deux ans, elle perdra une de ses sœurs du typhus (Bronia sera malade aussi, mais guérira) et sa mère.

Après ces morts, Bronia prend en charge le ménage, tout en menant ses études. Elle souhaite être médecin pour soigner les maladies pulmonaires. Le problème est que les Russes interdisent les études supérieures aux femmes. Elle ne pourra donc pas réaliser son rêve en Pologne. En attendant, elle suit les cours de l’Université volante, qui sont des cours souvent donnés par des professeurs d’Université, et donc d’un haut niveau, dans le plus grand secret, avec des lieux de réunion changeant à chaque fois. Entre temps, Marie a eu son « bac » avec les honneurs et, elle, aussi suit ces cours secrets. Elle se passionne pour la chimie, mais ne pouvant pas accéder à un laboratoire, ses connaissances sont bien trop théoriques. Toutes les deux rêvent d’études supérieures, à la Sorbonne, où les femmes sont admises (même si pas forcément acceptées). Problème : elles n’ont pas d’argent pour aller étudier en France.

Marie va trouver la solution : sa sœur va partir en France et elle va prendre un emploi de préceptrice, pour envoyer de l’argent à sœur, pour qu’elle puisse étudier sereinement. C’est le fameux pacte des sœurs du titre.

Après quelques postes, Marie va se retrouver à enseigner à deux « adolescentes » (dont une du même âge) à la campagne. Cela se passe plutôt bien, même si Marie présente une personnalité forte et des envies de justice, qui ne sont pas forcément compatibles avec l’aristocratie polonaise de l’époque. Tout se gâte le jour où elle tombe amoureuse du fils de famille, étudiant en mathématiques : les parents se fâchent, les séparent. Marie vit son premier chagrin d’amour, qui lui font perdre toute envie de réaliser ses rêves.

De son côté, Bronia réussit très bien ses études et est même tombée amoureuse, d’un étudiant polonais, Casimir, recherché par les Russes, et qui est donc obligé de rester en France. Il a les mêmes rêves qu’elle … ils vont très logiquement se marier. Bronia est désespérée en lisant les nouvelles de Marie, et l’incite à venir tout de même à Paris. L’argent ne sera pas vraiment un problème, puisque Casimir a de l’argent devant lui. Après moult hésitations, Marie arrive enfin à Paris, pour réaliser ses rêves, et accessoirement révolutionner la science. Le livre s’arrête sur le prix Nobel de Pierre et Marie Curie, et sur l’installation, par Bronia et Casimir, d’un sanatorium en Pologne.

L’auteure se focalise donc sur le parcours des deux sœurs, tout ce qu’elles ont dû faire, subir, pour pouvoir réaliser leur rêve. Le livre est extrêmement positif, mais réaliste, dans le sens où Marie Curie n’est pas peinte comme une sorte d’héroïne de la science, mais comme une femme passionnée, avec ses défauts, ses qualités, ses doutes …  On la voit vivre, tomber amoureuse … Elle est extrêmement attachante, comme sa sœur d’ailleurs. Je ne le connaissais pas du tout. Elle aurait mérité bien plus de place dans le livre, car elle aussi est très intéressante. Il y a très peu de sciences dans ce livre ; l’auteure se concentre sur la passion, sur l’envie d’en savoir toujours plus, mais aussi sur le but que ce sont fixés les sœurs.

Ce livre est exactement ce que j’aurais aimé lire adolescente. Je trouve qu’il peut inciter à étudier les sciences, ou tout du moins, à faire le maximum pour réaliser ses rêves, car cela peut marcher. Il montre aussi l’importance du soutien des parents (sans l’éducation et les idées sur l’éducation de Wladyslaw, il n’y aurait pas eu de Bronia et Marie), et de la famille. Les rencontres fortuites ou non sont également très importantes.

L’écriture est très claire, simple, mais efficace, plutôt descriptive, ce qui permet de bien s’imaginer les différentes situations. En tant qu’adulte, j’aurais aimé un petit plus de profondeur, un petit peu plus de description des sentiments des personnages.

Natacha Henry a également fait paraître en 2015 un « livre pour adultes » sur le même sujet Les Sœurs savantes (2015, La Librairie Vuibert). Par contre, je pense qu’il s’agit d’un essai. Vous vous doutez maintenant que j’aimerais beaucoup lire ce livre… Il n’y aura sûrement pas de descriptions plus en profondeur des sentiments des personnages, mais je saurais ce qui est vrai et ce qui est de la fiction.

Références

Marie et Bronia – Le pacte des sœurs de Natacha HENRY (Albin Michel / litt’, 2017)

Le prix de Cyril Gely

10 décembre 1946. Stockholm. Otto Hahn s’apprête à recevoir le prix Nobel de chimie, pour la découverte de la fission nucléaire en 1938. Otto Hahn est aussi connu, pour avoir travaillé après la guerre à réhabiliter les Allemands sur la scène internationale, action qui a été saluée par le Général de Gaulle.

Le scientifique a déjà préparé son discours, visualise le déroulement de la journée qui doit être sa journée. Sa femme, Édith, se prépare, elle-aussi, dans la pièce voisine. Pourtant, les deux ont en tête une seule personne, absente, Lise Meitner, qui a été la collaboratrice de Otto Hahn, pour toutes ses expériences, pendant trente ans. On ne parle pas d’une simple assistante, mais bien d’une collaboratrice essentielle : elle est titulaire d’un doctorat de physique, elle a cosigné la plupart, voire tous les articles scientifiques d’Otto Hahn.  Sauf que Lise Meitner est une femme, autrichienne et juive. En 1938, après l’Anschluss, cela n’était plus tenable pour elle de rester à Berlin. Otto Hahn l’a aidée à fuir in extrémis, à Stockholm, où elle a pu passer la guerre, sans être inquiétée et même continuer à travailler. Elle est partie en 1938, juste avant la découverte de la fission nucléaire. Otto Hahn signe l’article sans elle, pour la première fois depuis trente ans. Il n’est pas difficile de s’imaginer que cette découverte n’a pas pris quelques mois, qu’Otto Hahn avait commencé à travailler dessus avec Lise Meitner avant qu’elle soit obligée de fuir. D’autant, qu’elle est la première (en collaboration avec son neveu) à avoir fourni une explication théorique de la fission nucléaire, en 1939 : on comprend donc qu’elle avait une totale maîtrise du sujet.

Vous me voyez venir : elle habite à Stockholm, le prix Nobel est remis à Stockholm. Bien évidemment, elle va venir dans la chambre d’Otto Hahn pour s’expliquer et surtout demander des comptes. Tout le roman consiste en la confrontation entre Lise et Otto Hahn, en tête à tête. En effet, Édith, qui a remarqué le changement de comportement de son mari après la fuite de sa collaboratrice, soutient cette rencontre, mais restera dans la pièce d’à côté.

Les deux personnages échangent des arguments. Otto Hahn soutient que la fission nucléaire est une découverte de chimie, et non de physique (discréditant l’apport éventuel de Lise Meitner, qui était elle-même physicienne), qu’il était difficile à cette époque de permettre à une femme juive de signer un papier scientifique. Le lecteur pense facilement qu’Otto Hahn n’était tout simplement pas un héros. Il a travaillé jusqu’à la fin, sur la bombe allemande. Il s’est retrouvé à Farm Hall (dont Jérôme Ferrari avait parlé dans un de ses livres). Il n’a jamais été cité comme nazi convaincu. Lise Meitner réplique à Otto Hahn en citant le passé. Mais rien ne convainc Otto Hahn qu’il a tort. Lise Meitner est forcément très en colère et surtout déçue par un homme, qu’elle estimait être une âme sœur. De plus, elle a, à un moment, l’occasion de lire le discours d’Otto Hahn, et elle n’y est même pas citée alors que maintenant, il n’y a plus de danger. Il y a une incompréhension qui perdure tout le roman : elle veut qu’il reconnaisse leur passé commun, alors que lui est déjà dans l’avenir, dans l’après-guerre. En effet, le thème principal de son discours pour le Nobel n’est pas la chimie nucléaire, mais bien le sort des Allemands de l’après-guerre.

C’est typiquement le type de roman qui aurait dû être un coup de cœur. Je ne connaissais pas Lise Meitner et son rôle dans la découverte de la fission nucléaire. Elle est souvent citée comme exemple d’effet Matilda (et visiblement cela dure encore aujourd’hui). Cela m’a beaucoup intéressé d’apprendre tout cela.

De plus, le roman est très bien écrit. Cyril Gely est également un auteur de théâtre. Le livre est, en grande partie, dialogué. L’auteur maintient une tension constante entre les deux personnages. Les éléments du passé sont parfaitement amenés, l’argumentation est solide et plausible.

Cyril Gely précise, d’ailleurs, à la fin du livre que cette conversation a bien eu lieu. Otto Hahn décrit, dans ses mémoires, « une conversation plutôt désagréable avec Lise Meitner. Cette dispute était probablement le fait d’une certaine déception. Car moi seul recevais le prix ». Lise Meitner a, elle, écrit à une amie : « J’ai trouvé cela très douloureux que Hahn, dans ses interviews, n’ai jamais dit un mot de moi ou de nos trente années de travail en commun ». Les deux protagonistes n’en ont pas dit plus. L’auteur livre donc bien ici un roman, et donc une version des faits.

Je n’ai pas pu m’empêcher d’être un peu déçue tout de même. Cyril Gely a choisi de conclure l’histoire sur un plan personnel. Intérieurement, je me suis dit qu’il n’était pas obligé. Un scientifique qui s’implique autant dans des expériences, dans l’idée qu’il va faire une découvre, n’a pas besoin de rancœurs ou d’explications personnelles, quand il se fait voler son travail par un scientifique de son labo ou quelqu’un de très proche. C’est comme son bébé, il a mis toute sa personne dans ce projet. L’explication scientifique suffit. En fermant le livre, je me suis dit que c’était cela qui m’avait manqué dans ce livre : la flamme scientifique, la compréhension de ce qui fait que ce métier est une passion, mais aussi un sacerdoce. C’est ce qui m’a toujours plus dans les romans présentant ou vulgarisant la vie de grands scientifiques.

En conclusion, une bonne lecture, mais sans plus. Une Lise Meitner très intéressante, que l’on aurait aimé connaître, un Otto Hahn qui ressemble, de loin, tout de même à un sacré c**, surtout quand on pense à Pierre Curie, qui a insisté auprès de l’Académie Nobel, pour que sa femme reçoive elle aussi le prix, vu qu’il n’y aurait pas eu de résultats sans elle.

Un autre avis sur Lecture / Écriture.

Références

Le prix de Cyril GELY (Albin Michel, 2019)

L’empire de Nistor Polobok de Iulian Ciocan

Mon premier roman moldave ! Il y a encore peu, je pensais que la Moldavie n’était pas un vrai pays, mais une région de Roumanie, et qu’elle avait servi de modèle pour la Syldavie et la Bordurie d’Hergé. Il fallait que je corrige mes lacunes en littérature moldave, et en apprendre un peu plus sur ce pays qui m’est complètement inconnu. À ma connaissance, il y a très peu d’auteurs de ce pays, traduits en français : je vois Savatie Bastovoi (chez Jacqueline Chambon) et Iulian Ciocan (aux éditions Belleville). J’ai choisi de commencer ma découverte par le second livre traduit du second auteur.

Dans ce roman, on fait la connaissance de Nistor Polobok, chef du cabinet Architecture-Urbanisme-Cadastre à l’Hôtel de Ville de Chişinău (capitale de Moldavie, pour rappel). Comme en France, c’est un des postes administratifs où il est le plus facile d’être corrompu. Et, cela n’a pas manqué, Nistor est un des personnages les plus corrompus de la mairie, toujours proche politiquement du plus influent. À force de travail et d’argent, il a réussi à s’offrir un véritable palais dans un quartier plutôt huppé de la ville : il a des voisins plutôt aisés, mais aussi des voisins plus pauvres, habitant dans des immeubles datant de l’Union soviétique. Avec ses sous, il s’offre des femmes et maîtresses, tout en gardant la sienne à la maison. Une mécanique qui, il le pense, ne peut pas s’arrêter de sitôt.

Sauf que si ! Il rentre, un jour, chez lui, et trébuche sur une petite fissure dans le trottoir. Il se fait mal, demande à la mairie de faire quelque chose. Les ouvriers de la mairie arrivent, réparent, repartent, mais quelques jours, plus tard la fissure est de nouveau là, mais plus grande. Les ouvriers rebouchent. La fissure revient. La mairie abandonne et la fissure s’agrandit jusqu’à engloutir le palais de Nistor (bien sûr, il s’était enfui avant). Pendant ses épisodes, Nistor fait des cauchemars, devient plus ou moins conscient du danger imminent pour la capitale. En effet, il pense que la fissure va devenir crevasse, qui va devenir faille. Il cherche à prévenir tout le monde, mais aussi à comprendre ce qu’il se passe. Pour cela, il est aidé par une voyante qui lui dit que tout est sa faute. Plus exactement, c’est l’affront fait à une femme qui est la cause du problème. Commence alors une quête effrénée de la femme …

Ce livre est plutôt une bonne découverte. Je trouve l’idée de la fissure qui engloutit tout (maisons, arbres, véhicules, population… sans faire de différences), symbole de la corruption, excellente. J’aurais aimé que le côté fable du texte soit accentué, mais là, l’auteur ne choisit pas entre le roman social, la fable … et au final, j’en ressors avec un sentiment de pas assez, d’une bonne idée à moitié exploitée. C’est mon reproche principal.

Un autre reproche que je ferais, qui est lié au premier : certains chapitres ont peu de lien avec l’histoire, parfois avec la fissure même. Ces chapitres sont souvent ceux présentant la situation actuelle de la Moldavie. Cela rend parfois difficile de voir où l’auteur veut en venir.

On peut cependant trouver plein de points positifs à ce texte. L’auteur a beaucoup d’humour, on peut le qualifier de caustique, un peu fataliste. Il dépeint une situation en très peu de mots.  Certains chapitres ressemblent à de très courtes nouvelles : une description, des personnages caractérisés en quelques traits, une histoire assez simple, une chute superbe et imprévisible.

Le reproche que je faisais précédemment peut aussi se transformer en qualité. On apprend énormément sur la Moldavie contemporaine, celle d’après la chute de l’URSS. On découvre une population partagée, entre ceux qui se tournent vers la Roumanie, et plus généralement vers l’Union européenne, et ceux qui se tournent vers la Russie. Les rêves, les âges et les situations sociales sont très différents. L’auteur dépeint très bien la corruption politique, la manière non spontanée dont se créent des révoltes soi-disant spontanées. C’est mis en parallèle avec la situation plutôt misérable de la population.

À la fin de cette lecture, j’ai le sentiment d’une population isolée entre deux géants, pas vraiment aidée par une élite corrompue, plus soucieuse de son compte en banque que du bonheur de sa population. C’est finalement toutes ses informations que je retiens du livre, et qui font que c’est une belle découverte, puisqu’elle m’a permis de connaître, un peu, ce pays.

Le billet de Passage à l’Est.

Références

L’empire de Nistor Polobok – Portrait fêlé d’une Moldavie corrompue de Iulian CIOCAN (Éditions Belleville, 2019)

Bratislava 68, été brûlant de Viliam Klimáček

Mon premier slovaque ! Et j’ai eu la chance que ce soit une très bonne lecture. Cela a d’abord commencé par une prise de conscience : les chars soviétiques en Tchécoslovaquie, en 1968, n’étaient pas qu’à Prague, mais bien dans toute la Tchécoslovaquie, et donc forcément à Bratislava, capitale de l’actuelle Slovaquie.

Dans ce livre, on suit trois familles, liées par un lien familial ou amical. Ces trois familles sont parties en exil à la suite de l' »invasion » soviétique de 1968.

La première famille est celle de Šani, sa femme Anna et leur fille Petra. Ils habitent dans une petite ville, Stara Ruda, où les deux parents travaillent dans l’unique entreprise tchécoslovaque de matériel médical. Lui est un ingénieur reconnu. Il a adhéré au parti communiste, plutôt pour les avantages, que par convictions. Anna occupe, elle, le poste de comptable. Tous les deux mènent une vie plutôt confortable, ont une belle habitation, une belle voiture … Leur fille, Petra, vient de terminer ses années de médecine à Bratislava. Au début du roman, au début de l’été 68, Petra retourne vivre chez ses parents, avec dans l’idée de commencer en septembre à travailler

Stara Ruda est une petite ville, assez loin de Bratislava, mais suffisamment proche pour y aller régulièrement sans trop de peine, et donc assez loin des vents réformateurs qui soufflent sur les capitales :

Quand le foehn réformateur du Printemps de Prague 68 souffla jusque-là, Šani réalisa que le froid y était encore glacial. À Stara Ruda, au point de vue sociétal, on n’était pas sorti de l’hiver 1965.

On pourrait donc s’attendre qu’à l’été 68, la répression soviétique soit moins sévère dans les campagnes. Pourtant, les parents de Petra craignent pour elle et pour son avenir. Ils envoient leur fille en Autriche, chez des amis, tant que la frontière est ouverte. Problème : étant donné la place de Šani, il est assez mal vu que sa fille soit partie. On lui propose d’aller à Vienne, récupérer / convaincre sa fille de rentrer au pays où elle sera pardonnée et pourra servir la République socialiste. Le problème est qu’il doit y aller seul, en laissant sa femme derrière lui. Ils prendront une décision très difficile :  Šani ne rentrera pas de Vienne, il émigrera avec sa fille, en laissant sa femme derrière lui.

Quand elle faisait ses études, Petra logeait, à Bratislava, dans une famille amie de Šani, de confession juive. Dans cette famille, il y a une jeune fille sensiblement du même âge que Petra ; elle s’appelle Tereza. À l’été 68, Tereza est dans un kibboutz en Israël. Elle « décide », après de grandes hésitations, de ne pas rentrer ; commence alors, pour elle, un exil, seule, alors qu’elle n’a qu’une vingtaine d’années.

Anna, la femme de Šani, a une soeur, Erika, mariée à Jozef. Celui-ci a étudié la théologie. Il a cependant refusé d’être ordonné, car cela impliquait forcément de dénoncer ses paroissiens. Il s’est lancé dans la radio, ses émissions sont très appréciées. À l’arrivée des Soviétiques, Jozef rentre en résistance en faisant des émissions clandestines. On fait comprendre à sa femme qu’il doit cesser ou qu’ils doivent partir. C’est ce qu’ils feront …

On voit donc suivra, dans ce roman, ces trois groupes de personnes, sur les routes d’un exil qui, pour certains, sera définitif. J’ai beaucoup aimé la construction en chapitre alterné, parfois sans qu’il y ait de lien entre les chapitres. Ici, c’est très bien fait, et donc il n’y a pas de lassitude et le lecteur a toujours en mémoire l’histoire de chaque protagoniste. L’auteur a une très belle écriture, très mélancolique, très sensible. Il met beaucoup d’empathie retenue dans son texte. On s’imagine les personnages, on vit, on comprend leur situation. Pourtant, on reste à une petite distance. Cette distance fait qu’à la fin du texte, on garde en mémoire les situations de l’exil, plus que les situations particulières de nos personnages. Cela donne une composante générale / universelle au texte.

Je tiens à signaler que ce livre est inspiré d’histoires réelles, ce qui peut-être explique le côté crédible du texte, tant au niveau des histoires, que des personnages. Je reste persuadée que c’est bien le talent de l’auteur qui fait que ce roman est aussi réussi, sa manière de raconter, sa manière d’agencer ces histoires, sa manière de généraliser des situations particulières, pour faire une histoire universelle.

En conclusion, ce livre est tout ce que j’aime. Empathique, sensible, il permet au lecteur de vivre et de ressentir profondément une situation tragique, qu’il n’a pas forcément vécue. En plus, on apprend plein de choses sur la vie en Slovaquie, dans la seconde partie du vingtième siècle. Je vous recommande vivement ce livre !

Références

Bratislava 68, été brûlant de Viliam KLIMÁČEK – traduit du slovaque par Richard Palachak et Lydia Palascak (Agullo, 2018)

Monsieur Ka de Vesna Goldsworthy

Je suis tombée complètement par hasard sur livre, lors d’une de mes visites à Gibert Joseph. Bon, pour tomber sur ce livre, il faut quand même traîner du côté des livres allemands, qui sont juste devant la table présentant les nouveautés en anglais, se retourner brutalement, faire tomber les livres, devoir les ramasser et voir cette très jolie couverture. Ce n’est pas à la portée de tout le monde ! Pour vous dire, je n’ai constaté qu’au cours de ma lecture, que le titre était en français.

On est à Londres, en 1947, en hiver, où l’on découvre Albertine, qui vient de s’installer avec son mari, Albert, ancien soldat de l’armée britannique, dans la ville. Ils se sont rencontrés en Égypte où Albertine était infirmière et Albert, patient. Un amour extrêmement fort et sincère. Après la guerre, Albert continue à se servir son pays ; il fait de nombreux voyages à l’étranger, notamment en Allemagne, où il participe à organiser l’occupation et la reconstruction du territoire. C’est un travail très difficile pour lui, car il réfléchit beaucoup à ce qu’il s’est passé pendant la guerre, au bien et au mal (et de quel côté il était)… Pendant ce temps, Albertine est bien seule, surtout après avoir perdu sa famille dans les camps et eu une vie aussi compliquée pendant la guerre (elle a fui la France, vers l’Europe de l’Est, pour se retrouver finalement en Égypte). Elle tombe par hasard (elle aussi) sur une annonce, demandant une dame de compagnie parlant français pour un vieux monsieur. Elle réussit l’entretien avec le fils et est engagée. Elle rencontre la personne et découvre que c’est le fils d’Anna Karénine, celui qu’elle a eu avec son mari.

Et là, commence le roman où on lit en alternance la vie du vieux monsieur (l’émigration vers l’Europe, sa relation avec son père, les souvenirs de sa mère, sa relation au roman de Tolstoï) et leurs vies dans le Londres de l’après-guerre (celles d’Albert et d’Albertine d’une partie et d’Albertine avec les Karénine). On parle beaucoup dans le roman, d’amour, de fins d’époque, de fins de période (d’un point de vue personnel et historique).

Si vous lisez ce blog depuis longtemps, vous savez que ce roman avait tout pour me plaire : Russie, Seconde Guerre mondiale, Londres, personnages tirés de livres, hiver, amour, famille, drame… Cela n’a pas loupé ; c’est un livre que j’ai adoré ! Il y a quelques points négatifs dont on parlera après.

Vesna Goldsworthy sait incarner cette période d’incertitude et de reconstruction, par son personnage principal. Pendant ma lecture, j’étais en totale empathie avec Albertine. On comprend sa solitude dans un pays qui lui est inconnu, son amour pour son mari, même si cet amour a changé depuis leur rencontre, son soulagement d’avoir trouvé une nouvelle famille après avoir perdu la sienne. Je ressens souvent cette empathie pour les romans écrits en anglais. Je ne sais pas si c’est le fait de lire dans une langue qui m’est étrangère ou l’écriture qui me fait cela, mais si je devais faire un rapprochement sur ce sentiment que j’ai ressenti, je le ferais avec les romans de Julian Barnes et Rose Tremain.

Les deux parties de l’histoire sont toutes les deux très intéressantes : un roman uniquement sur l’histoire du fils d’Anna Karénine aurait été passionnant, un roman sur l’histoire d’amour entre Albert et Albertine, sur la difficulté de vivre après avoir vécu aussi intensément une guerre aurait été tout aussi intéressant. L’auteure a fait le choix de ne pas choisir justement. Le point un peu négatif du roman est qu’elle n’arrive pas bien à faire comprendre le lien entre les deux périodes. Plus simplement, il y a un problème de transitions, qui ne sont assurées finalement que par le personnage d’Albertine et ses mouvements dans le Londres de l’après-guerre. C’est un peu dommage, mais cela n’empêche pas le livre d’être formidable.

Pour nuancer mon billet, je tiens à vous signaler que, si vous consultez les critiques sur internet, vous allez voir des avis plus modérés sur ce livre, venant de gens qui ont lu Gorsky, le roman précédent. Ce n’est donc pas un très bon texte pour tout le monde. Pour finir, une courte biographie de l’auteure : elle est née à Belgrade en 1961, vit à Londres depuis 1986. Elle a écrit ses mémoires et ces deux romans, Gorsky et Monsieur Ka. Ses livres semblent avoir comme sujet principal les pays de l’Est. Je suis forcément intéressée.

Références

Monsieur Ka de Vesna GOLDSWORTHY (Vintage, 2019)

188 mètres sous Berlin de Magdalena Parys

Magdalena Parys est née en 1971 à Gdansk. Elle a émigré avec sa famille à Berlin-Ouest, à l’âge de 13 ans. Elle vit toujours à Berlin. Elle a reçu le prix de littérature de l’Union européenne en 2015. On retrouve quelque peu de son histoire dans ce premier roman, puisque ce roman se passe à Berlin, dans les années 80, avec quelques personnages polonais. Ce n’est pas autobiographique, donc.

Berlin, 1980. Le mur sépare la ville depuis plus de vingt ans. Les familles peuvent se voir, en utilisant des permis d’une journée, et après avoir subi l’épreuve des fouilles aux checkpoint. Roman vit à Berlin-Ouest, avec sa mère, depuis 1961. Son frère, Franz, vit lui à Berlin-Est avec son père. En effet, les parents se sont séparés juste avant la construction du mur, partant chacun de leur côté avec un enfant. Vivant à Berlin-Est, sa mère a trouvé refuge chez sa mère, à Berlin-Ouest, au dernier moment. 20 ans après, les parents sont morts, mais la mère a fait promettre à Roman de ne jamais laisser tomber son frère. Il décide de faire évader son frère de Berlin-Est, mais pas de manière simple. Il veut creuser un tunnel, au même endroit où un tunnel avait déjà été construit pour une précédente évasion.

Il met en place, à l’aide de relation, une petite équipe pour faire aboutir ce projet de longue haleine, et extrêmement dangereux, où les espions et les compromissions sont partout. Dans cette équipe, il y a Peter, Roman, Klaus (tête pensante, qui avait une bonne expérience en tant que passeur), Jürgen, Thörsten et d’autres qui ne sont pas nommés dans le livre.

2000. Klaus est assassiné. Peter décide de mener l’enquête, car il est persuadé que le meurtre est dû à ce qu’il s’est passé à cette époque-là. Il nous rend compte successivement des entretiens qu’il a eus avec les différents protagonistes de l’époque. On apprend ainsi que Franz n’est pas un personnage extrêmement sympathique. Il a utilisé Magdalena, une étudiante rencontrée à l’université pour passer des messages non importants à son frère. Il s’est joué de son frère pour satisfaire son ambition. Il a rendu le projet plus dangereux que nécessaire, en ayant envie d’une évasion quelque peu romanesque. Après son « arrivée » à Berlin-Ouest, il est devenu directeur d’une école, où la plupart des protagonistes (ou des membres de la famille des protagonistes) vont travailler. On y découvre un petit personnage désireux de diriger son monde, exploitant chacun pour arriver à ses fins, n’aimant pas la contradiction. On va découvrir au fur et à mesure des entretiens de Peter que les liens unissant les protagonistes sont bien plus profonds et bien plus anciens que ce que l’on avait imaginé au départ, que le projet n’est pas du tout celui qu’on pensait.

Ce livre est un excellent roman d’un point de vue historique, romanesque. Il est aussi très bien construit, puisque le lecteur est maintenu en haleine et n’a jamais envie d’arrêter sa lecture.

J’ai trouvé la reconstitution du Berlin de l’époque, par rapport à ce que j’avais déjà lu, très intéressante et très bien faite, surtout sur les craintes du passage au checkpoint, les transports en commun, le casse-tête d’une ville coupée en deux. De même, le tunnel m’a fait penser à l’évasion très célèbre qui s’était faite par cette méthode. Cela m’a rappelé le livre de Dominique Pagnier, Le Cénotaphe de Newton.

J’ai aussi aimé le romanesque du livre. Les personnages sont tous extrêmement différents, et extrêmement crédibles. Dans la vraie, ces personnages ne pourraient pas exister ou tout du moins ne pourraient pas s’être rencontrés. On y croit à cause de l’époque, mais surtout par le fait que l’auteure va construire et raconter son histoire de telle manière que le lecteur soit embarqué. J’ai eu le sentiment d’être prise par la main par Magdalena Parys, de croire à tout, comme si je ne réfléchissais plus, et que l’on me livrait une histoire vraie. Toute volonté abolit, on suit, on lit, on approuve ! C’est formidable.

À mon avis, la construction aide beaucoup à rendre cette histoire très vivante et très incarnée. Le côté témoignage renforce l’impression de véracité. Bien sûr, les gens répètent les mêmes faits, mais pas du même point de vue. On découvre au fur et à mesure des petits détails, qui changent notre perspective, qui nous entraînent plus loin. On (re)construit l’histoire avec Peter. J’avoue avoir perdu assez rapidement de vue l’enquête sur l’assassinat, et m’être beaucoup plus intéressé à ce qu’il s’était passé en 1980.

J’ai lu des avis où les gens ont été découragés par la construction, ou par le fait qu’on ne parlait pas tant que cela de la mort violente de Klaus. Comme je le disais, ce n’est pas du tout mon avis et je vous encourage fortement à lire ce roman. Je me suis d’ailleurs acheté le deuxième livre del’auteur qui vient de paraître en janvier.

Références

188 mètres sous Berlin de Magdalena PARYS – traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez (Agullo, 2017)

Sa femme d’Emmanuèle Bernheim

Je me suis acheté récemment le livre 100 courts chefs-d’œuvre de Jean-Pierre Montal et Jean-Christophe Napias (La Petite vermillon). J’adore lire des livres courts que je n’ai pas le moral ou que je me sens bloquée dans ma lecture du moment, car cela me donne l’impression d’avancer dans quelque chose. Le livre est très intéressant, même si je connais déjà un certain nombre des ouvrages listés.

J’ai commencé par les lettres A et B, puisque les livres sont présentés dans l’ordre alphabétique pour 90 % et je suis tombée sur une auteure que je ne connaissais pas du tout, même si elle semble plutôt connue, d’autant que le livre conseillé était Sa femme, qui a tout de même reçu le Prix Médicis en 1993. L’argument qui m’a convaincue de lire ce livre est qu’Emmanuèle Bernheim était décrite comme une artiste de la brièveté et de la précision.

Claire est une jeune femme médecin qui vient de s’installer dans son cabinet. Elle commence à avoir une bonne clientèle, mais reste seule dans sa vie privée. Plus exactement, elle admet la visite régulière chez elle, pour la nuit, d’un homme qu’elle a quitté depuis deux ans. Sa vie change le jour où elle rencontre Thomas dans sa salle d’attente. Thomas n’est pas un patient, mais est venu lui rendre son sac qu’elle avait égaré. La rencontre est insolite, puisqu’il ne se présente pas, laisse simplement le sac dans la pièce. Cela intrigue forcément Claire. Elle cherche à le revoir, ce qui sera assez facile, car il travaille dans le chantier en face de chez elle. Une liaison commence : Thomas vient, chez elle, une heure et quart, pratiquement tous les soirs chez Claire. Et oui, le bel amant est marié et assez secret. Rapidement, Claire devient obsédé par la femme, sa femme à lui.

Comme cela, cette histoire n’a l’air de rien, mais Emmanuèle Bernheim par la dernière phrase de ces 114 pages transforme toute l’image que le lecteur s’est forgée au cours de sa lecture. Je vous confirme le fait que l’auteure était une artiste de la brièveté et de la précision. En très peu de pages, le lecteur arrive à voir, à connaître, à comprendre Claire, pour simplifier à s’identifier au personnage de cette femme, sans pour autant avoir vécu la même situation. On est embarqué ; le livre devient passionnant. Il y a très peu de descriptions, pas de dialogues. Tout est raconté de son point de vue. On va éprouver ses sentiments et ses préoccupations : l’excitation et la joie de la première période amoureuse, le petit pincement au cœur quand Thomas lui apprend qu’il est marié, l’acceptation de ce fait pour garder son bonheur, l’obsession vis-à-vis de cette femme inconnue…

J’ai vraiment adoré ce bouquin. Emmanuèle Bernheim est décédée en 2017, à l’âge de 61 ans. Elle n’a eu le temps d’écrire que six ouvrages. Tous courts. J’ai bien sûr envie de tous les lire, maintenant.

Références

Sa femme d’Emmanuèle BERNHEIM (Gallimard, 1993)