Le déploiement de Nick Sousanis

Vous avez sûrement entendu parler (ou déjà lu) cette bande dessinée, mais j’ai enfin pu mettre la main dessus à la bibliothèque sans réserver. Je suis absolument ravie de ma lecture. C’est juste brillant, une des meilleures bandes dessinées que j’ai lues. Une des raisons en est que l’auteur utilise pleinement les liens entre textes et images qui peuvent exister dans une « bande dessinée ».  C’est d’ailleurs sa thèse au sens propre comme au sens figuré.

L’éditeur nous indique que Nick Sousanis est un ancien joueur de tennis professionnel, dessinateur, musicien, mathématicien, chercheur. Il enseigne actuellement le langage de la bande dessinée à l’université de Calgary. Le déploiement est la thèse de doctorat qu’il a soutenue au Teachers College de la Columbia University, en 2014. La première fois que j’ai lu cela, j’ai pensé que c’était un peu pour se la jouer, mais c’est tout simplement que je ne connaissais pas la thèse qu’il avait défendue. Alors que maintenant que je l’ai lu, je peux vous dire qu’il ne pouvait pas faire autrement. C’est juste brillant d’avoir pu le faire, de l’avoir fait de manière si complète.

Nick Sousanis commence sa thèse en faisant un parallèle avec Flatland de Edwin Abbott Abbott dont je vous avais parlé ici. Pour rappel, le roman mettait en scène des éléments géométriques vivant dans des espaces de leurs dimensions : les points vivaient dans un espace de dimension 1, les carrés dans un espace de dimension 2, la sphère dans un espace de dimension 3. Les points ne pouvaient concevoir un espace de dimension supérieure et restaient sagement dans leur espace restreint. Les carrés ne pouvaient pas concevoir les espaces de dimension 3, jusqu’au jour où un carré a eu l’intuition qu’un tel monde existait et a rencontré la sphère. À eux deux, ils cherchaient à initier les points. Bien sûr, il y avait une allégorie là-dessous, mais si l’on reste au premier niveau de compréhension, il s’agit bien de l’histoire.

Nick Sousanis fait le lien entre cette histoire et notre lien entre images et textes. Depuis « toujours », on nous apprend à penser uniquement par le texte, ce qui entraîne nécessairement pour la plupart d’entre nous une pensée linéaire, une pensée limitante, car elle se fige à force d’être répétée, nous faisant mettre tout dans des cases, nous faisant tous nous ressembler. Il souligne l’impossibilité de faire des liens, de sortir d’un certain schéma de pensées.

Sa thèse est qu’il manque une dimension à notre pensée : c’est du dessin et de l’image. Dans nos sociétés, l’image est restée au rang d’illustration. La vue est sous-estimée : elle ne nous servirait qu’à la perception, sans permettre plus au niveau de nos cerveaux. Dans ce livre, Nick Sousanis veut nous montrer ce que nous manquons en nous limitant à la pensée linéaire, mode de pensée qui nous est appris très jeune, dès le début de notre période scolaire.

Le texte est une thèse, est donc très référencé et surtout argumenté et fouillé. Il ne s’agit pas d’une défense simpliste. Il analyse les causes et les conséquences, fait l’historique des liens entre textes et images, propose de changer. Rien n’est simpliste dans ce texte. Il ne se lit pas facilement, il se vit. Sans cesse, vous observez les dessins, le texte, cherchez à voir la construction globale de la planche et pas seulement ces détails. Le texte et l’image se répondent de manière égale. Le texte est illustration de l’image et vice-versa. En lisant ce livre, vous vivez la thèse de Nick Sousanis et vous comprenez cette dimension qu’il vous manque. C’est ce que j’ai trouvé vraiment brillant ! C’est juste remarquable et fascinant d’avoir la possibilité de penser si différemment et si complètement. Et de pouvoir le transmettre en plus !

Je ne pouvais pas ne pas vous mettre des exemples de planche pour vous montrer ce que cela donne (ce n’aurait eu aucun sens de ne faire qu’un billet avec du texte, en complet désaccord avec la thèse de l’auteur). Il s’agit d’un passage au début du livre, au moment de l’analogie avec Flatland. Si vous cliquez sur les images, vous obtiendrez des versions en plus haute résolution.

D’autres citations (sans les planches)

Les langages sont de puissants outils pour explorer les abîmes encore plus profonds de notre entendement. Mais malgré leur force les langages peuvent devenir des pièges. En confondant leurs limites avec la réalité, nous voilà, comme les Flatlandais, aveugles aux possibilités au-delà de ces frontières factices, privés de conscience comme des moyens d’en sortir. Le médium de notre pensée définit ce que nous pouvons voir.

Si une page de BD se lit de manière séquentielle, comme un texte, elle est en même temps saisie – vue – dans sa globalité. Thierry Groensteen voit dans cette organisation d’images simultanées un système, un réseau, un espace connecté reposant non sur un procès séquentiel linéaire progressant d’un point à un autre… Mais des associations qui s’étendent comme une toile sur la page, tissant des fragments en un tout cohérent. Ainsi chaque élément fait un avec un tout. L’interaction spatiale du séquentiel et du simultané confère à la bande dessinée une nature duale – à la fois arborescente hiérarchique, et rhizomatique, entrelacée en une même forme.

Pour Lakoff, Johnson et Núñez, nos concepts fondamentaux ne sortent pas du royaume de la pure raison désincarnée, mais sont basés sur notre expérience physique du monde. Par notre activité perceptive et corporelle quotidienne, nous formons des structures dynamiques imagée qui organisent notre expérience et lui donnent sens. Opérant en deçà de notre conscience, ces structures modèlent notre pensée et nos actes. L’expérience concrète constitue la matière première à partir de laquelle nous étendons notre capacité de pensée et donnons naissance à des concepts plus abstraits. Nous comprenons le nouveau dans les termes du connu.

En dépit de nos prouesses mentales, notre esprit n’est pas illimité. Dessiner, selon Masaki Suwa et Barbara Tversky, est un moyen d’orchestrer une conversation avec soi. Coucher nos pensées nous permet de sortir de nous-même, pour puiser dans notre système visuel et notre faculté de voir en relation. Ainsi étendons-nous notre pensée, la distribuant entre conception et perception – simultanément impliquées. On dessine non pour transcrire des idées de sa tête mais pour les générer dans la recherche d’une compréhension supérieure.

J’avais plein d’autres citations, mais elles perdent de leurs forces sans les dessins. Je vous recommande donc très fortement cette bande dessinée si vous souhaitez en avoir plus. Je ne pense pas que vous le regretterez !

Références

Le déploiement de Nick SOUSANIS – traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Voline (Actes Sud – l’an 2, 2017)

La clef – La confession impudique de Junichirô Tanizaki

J’ai découvert ce livre en regardant une vidéo d’une booktubeuse allemande. Je ne connaissais absolument pas l’auteur, j’ai donc fait le choix de le lire à la bibliothèque. Pourtant, Junichirô Tanizaki semble, d’après ce que j’ai lu, un des plus grands écrivains japonais du XXe siècle (1886-1965) et La clef un de ses ouvrages les plus connus.

Ce livre compte quatre personnages principaux : un couple, leur fille, Toshiko, et l’ami de leur fille, monsieur Kimura. Le monsieur du couple, cinquante-six ans, est professeur d’université. Il a une charmante femme, Ikuko, plus jeune que lui d’une grosse dizaine d’années, qui a été élevée dans une famille très traditionnelle. La majeure partie du temps, elle suit son éducation. Ce qui désespère son mari est qu’elle se montre très entreprenante, et surtout exigeante, au lit et qu’à son âge, il commence à avoir du mal à la satisfaire et cherche à mettre du piment dans son couple, non pas à base d’accessoires, mais de jalousie et de manipulation. Je précise pour les âmes sensibles qu’il y a des scènes de chambre explicites.

Il va se servir de son journal intime, pour donner ses sentiments sur son couple, mais aussi ses envies pour celui-ci. Malgré ce qu’elle prétend, sa femme lit son journal et semble prendre pour argent comptant ce qui est écrit. Pour répondre à son mari, elle entreprend, elle aussi, la rédaction d’un journal intime, qu’elle s’arrange pour faire lire à son mari, sans qu’il pense qu’elle le sait (j’espère que c’est clair). Le livre est constitué par l’alternance des journaux intimes du couple. Toshiko ou monsieur Kimura n’interviendront que par l’intermédiaire du couple, dans différents rôles.

Le lecteur assiste en spectateur voyeur aux manipulations redoutables que l’un exerce sur l’autre et inversement. C’est d’autant plus difficile à démêler que le lecteur ne sait pas ce qui est sincère et ce qui est écrit pour manipuler le partenaire. À la fin de ma lecture, avant l’explication finale, j’en étais arrivée à monter une tout autre histoire que celle que j’avais lue.

Les personnages du couple sont évidemment très forts. J’ai particulièrement aimé le personnage de la femme, car c’est le plus complexe. L’homme ne semble qu’avoir une idée en tête (le sexe) et ne semble, par conséquent, pas très sensible à son environnement. La femme par contre entretient des sentiments contradictoires vis-à-vis de son mari, entre amour et désamour, vis-à-vis de sa fille, entre sentiments maternels et jalousie par rapport à sa jeunesse mais aussi l’impression de lui être supérieure et vis-à-vis de monsieur Kimura, dont elle ne sait pas s’il est sincère avec sa fille et elle ou s’il est le jouet de son mari. Elle entretient aussi des sentiments ambigus vis-à-vis d’elle-même. Il est évident qu’elle s’apprécie beaucoup, mais elle reste très perplexe sur le choix qu’elle doit faire entre manières japonaises et manières occidentales. Elle se sent prisonnière de son éducation, tout en la respectant.

Le « conflit » entre manières de vivre japonaise et occidentale est un thème extrêmement présent dans le roman. D’après ce que j’ai lu, c’est un thème que l’auteur reprend dans ces autres romans. Dans La clef, on voit que les manières japonaises sont des manières « comme il faut », tandis que les manières occidentales sont celles du dévergondage. Pourtant, c’est quand la femme les assumera le plus, qu’elle sera la plus « heureuse » au « désespoir » de son mari.

C’est un très bon livre. Il est surtout d’une extrême modernité dans son traitement du couple (la manipulation est particulièrement bien saisie) et de son intimité, ainsi que dans son écriture et son mode de narration (l’alternance des deux journaux intimes). Une très bonne découverte donc. Quels autres livres me conseilleriez-vous pour poursuivre la découverte de cet auteur ? Quatre soeurs me plairait assez, mais je ne suis pas encore sûre.

Références

La clef – La confession impudique de Junichirô TANIZAKI – nouvelle traduction d’Anne Bayard-Sakai (Folio, 2003)

On n’avait rien à faire ici de Thomas Olsson

On n’avait rien à faire ici de Thomas Olsson est une bande dessinée suédoise, racontant la recherche de Sir John Franklin du « passage du Nord-Ouest », du point de vue de Thomas Evans, quatorze ans, mousse parmi les cent trente-cinq hommes d’équipage, répartis sur les deux bateaux de l’expédition.

Pour rappel, l’expédition de Sir John Franklin a commencé le 19 mai 1845, et s’est terminée en 1848 par la mort du dernier membre d’équipage. Cette expédition a toujours été mystérieuse puisqu’on n’a retrouvé qu’en 2014, un des bateaux de l’expédition, tout comme on n’a compris que dans les années 80-90 de quoi étaient morts les membres d’équipage. Une autre question était de savoir si les survivants s’étaient livrés ou non au cannibalisme. Toutes ces recherches sont résumées par l’auteur dans son épilogue.

Le corps de la BD est constitué de quatre chapitres, un pour chaque année. Bien sûr, le premier chapitre, celui de l’année 1845, est beaucoup plus important en taille que les autres puisque dans celui-ci, Thomas Olsson situe historiquement l’expédition, présente les protagonistes et raconte le début du voyage où beaucoup de choses changent par rapport au programme prévu. Il était normalement prévu que le voyage dure une année mais les bateaux vont se retrouver prisonniers des glaces dès le premier hiver. Les autres chapitres sont beaucoup plus « monotones » puisque la situation de l’équipage ne change plus beaucoup : bloqués dans la glace, de plus en plus d’hommes meurent sans que personne ne puisse rien y faire, même pas le capitaine. On est plus dans la survie que dans l’expédition ou l’aventure, donc, il y a nécessairement moins à raconter.

Le choix d’utiliser le personnage d’un mousse pour raconter cette expédition est vraiment très intelligent, car il permet à l’auteur de couvrir de manière crédible l’histoire du point de vue de tous les membres de l’expédition : un mousse peut faire tous les travaux sur un bateau, mais surtout on n’y fait pas franchement attention. Le personnage de Thomas Evans que créé Thomas Olsson est très attachant, car il semble le plus mature de tous, le plus calme, un peu comme s’il n’attendait déjà plus rien d’une certaine manière, dans le sens où son destin aurait pu déjà être pire. Dès le départ, le lecteur sait que Thomas est orphelin de père et de mère, et qu’il s’engage sur le bateau, car il n’a rien d’autre à faire puisque à quatorze ans, on ne veut plus des enfants à l’orphelinat. L’auteur lui fait connaître une courte histoire d’amour avec une jeune Groenlandaise, qui le motivera jusqu’au bout à se battre pour rester en vie.

Le livre est dessiné avec des dessins de type « cartoons de journaux », comme sur la couverture. Le volume est tout en dégradé de bleus, comme la couverture aussi. Si vous n’avez pas compris, la couverture donne un bon aperçu de l’intérieur du livre ! Au début, j’étais sceptique sur ce type de dessins, car ce qui fait rêver dans ce genre de livre, c’est la nature, les paysages, ce que l’humain peut subir dans ces climats extrêmes. Tout cela, je ne voyais pas comment cela pouvait être retranscrit avec ce type de dessins. J’avais raison, car clairement tout cela n’est pas le projet de l’auteur. Comme indiqué par le titre, l’idée est vraiment de montrer la stupidité et la vanité d’une telle expédition.

Sans parler des dessins, Sir John Franklin est peint dès le début de ce roman graphique comme un homme vaniteux, pensant avoir toujours raison, pensant que tout abandon serait un échec de sa personne, même si cela doit coûter la vie à tout son équipage. Les dessins amplifient ce sentiment. Pas de grands paysages, pas de souffrances des personnages… seulement des personnages qui tombent morts, comme des personnages de jeux vidéo du début des années 90. On les enterre sans beaucoup les regretter, comme si d’autres compagnons allaient réapparaître bientôt. C’est un peu le sens du titre, à mon avis : des morts inutiles pour un objectif qui était tout aussi inutile.

Une bonne lecture si vous en avez l’occasion, et surtout, si vous êtes intéressés par les expéditions polaires.

Thomas Evans est le dernier nom figurant sur le piédestal de la statue de Sir John Franklin, place Waterloo à Londres.

Références

On n’avait rien à faire ici de Thomas OLSSON – traduit du suédois par Aude Pasquier (L’Agrume, 2017)

La carte perdue de John Selden de Timothy Brook

La carte perdue de John Selden est un livre d’Histoire, portant principalement sur le commerce en mer de Chine au début du XVIIème siècle. Ce sujet est abordé par la recherche d’éléments de compréhension d’une carte, retrouvée par hasard à la bibliothèque Bodleian d’Oxford.

Je suis ravie d’avoir pris cette idée de lecture sur le blog Wodka. Je n’avais jamais entendu parler de l’auteur, et encore moins de ce livre. Pourtant, Timothy Brook est, d’après mes recherches internet, très connu, notamment pour son Chapeau de Vermeer. Il est actuellement sinologue-historien à l’Université de Colombie-Britannique (Canada). Il a écrit au moins trois livres destinés au grand public, les deux cités précédemment et Sous l’œil des dragons.

Un jour, Tim Brooks est appelé par un conservateur de la Bodleian qui souhaite lui montrer une découverte faite dans le fond de la bibliothèque : une carte maritime, centrée sur la mer de Chine méridionale, dont on entend beaucoup parler actuellement dans l’actualité à cause des revendications territoriales de la Chine sur un certain nombre d’îles, que les voisins du pays revendiquent également. Sauf que cette carte date du début du XVIIème siècle (je déflore un peu le sujet, car on l’apprend à la fin du livre mais bon). Enfin observateur (et surtout chercheur), Timothy Brook observe les détails qui font de cette carte une carte dont aucun équivalent n’a été trouvé jusqu’à présent. L’auteur va adopter une démarche très scientifique pour complètement épuiser son sujet (le livre est passionnant, mais c’est vraiment la manière dont est traité le sujet qui m’a le plus intéressée).

Ainsi, l’auteur va enquêter sur la manière dont cette carte s’est retrouvée dans le fond de la Bodleian. C’est assez facile quand on a un catalogue assez bien tenu et donc il apprend rapidement que cette carte est venue avec la collection de John Selden. La carte a même été spécifiquement nommée dans le testament, ce qui prouve l’intérêt que l’homme portait à sa carte. Qui était donc John Selden (1542-1629) ? C’est un « juriste, orientaliste, historien du droit, parlementaire, théoricien de la constitution et auteur de Mare Clausum, « La Mer fermée » ». Ce livre est à la base du droit international de la mer, qui est aujourd’hui en application. C’est notamment lui qui a posé l’idée qu’un pays pouvait revendiquer une bande de mer autour de son littoral. Il s’opposait à l’époque à la conception hollandaise, portée par Huig de Groot (1543-1645), pour qui la mer était un territoire international que toutes les nations étaient libres d’utiliser pour le commerce (il défend notamment cette idée dans Mare Liberum, « Mer libre » ou « De la liberté des mers », suivant la traduction que l’on souhaite). Après avoir expliqué à son lecteur l’importance (inconnue jusqu’alors inconnue) de John Selden, l’auteur passe aux annotations de la carte.

La carte est chinoise, mais possède des annotations (ou traductions) en anglais. Et là, dans un chapitre merveilleux, on va apprendre tout sur Thomas Hyde (1636-1703), conservateur assistant de la Bodleian mais surtout passionné par les langues rares, synonyme à l’époque d’asiatiques. Pour apprendre une langue, n’ayant pas de méthode Assimil, il cherchait à rentrer en relation avec des natifs. L’auteur nous apprend alors que Michael Shen (1658-1691) est le premier Chinois à avoir posé un pied en Angleterre. C’était un très grand lettré, converti au catholicisme (les Jésuites étaient là-bas depuis plus d’un siècle). Il a eu l’occasion de faire un séjour en Europe, où il a entre autres rencontré Jacques Ier Stuart et Thomas Hyde, qu’il a aidé à annoter la carte.

Au début du XVIIième siècle, la question de l’appartenance de la mer était particulièrement importante, car les compagnies hollandaises et anglaises (un peu espagnoles aussi)  cherchaient à commercer, notamment les épices, avec les pays du pourtour de la mer de Chine méridionale. Il faut savoir qu’à cette époque, la Chine était un pays fermé, au niveau commercial en tout cas. Il fallait payer des émissaires… les Anglais et les Néerlandais étaient rivaux dans la conquête de chaque île ou pouvait se trouver des épices. La manière d’installer des relations commerciales pouvait aussi être très différente (entre violente et respectueuse, car oui il y avait des peuples là-bas, même avant que les Européens n’arrivent). L’auteur va expliquer dans plusieurs chapitres, comment le commerce maritime fonctionnait à l’époque dans cette zone.

Tout cela vient que malgré le fait que la carte est chinoise, on y observe des influences européennes. L’auteur va donc chercher à savoir qui a pu acquérir cette carte, un Européen sans aucun doute mais où ? La carte présente aussi le tracé des principales routes maritimes de l’époque. Cela va mener l’auteur à nous raconter comment, à cette époque-là, on pouvait naviguer en pleine mer, quels étaient les instruments utilisés, quelles étaient les références pour retrouver son chemin… Il nous explique, ainsi, la différence entre les systèmes chinois et européen pour diviser la rose des vents. Il parle des différentes projections qui pouvaient être utilisées à l’époque pour représenter le globe de manière plate.

Dans le chapitre final, Timothy Brook répond aux dernières questions que l’on pouvait se poser sur la carte. C’est intéressant pour compléter le sujet, mais on y apprend moins de choses que dans les chapitres précédents. Pour être honnête, c’était quand même la meilleure façon de terminer un livre si brillant.

Vous aurez compris que je suis extrêmement enthousiaste au sujet de ce livre. Avant la lecture, je ne m’intéressais absolument pas à ce sujet et, pourtant, j’ai tout de suite accroché à cette lecture. J’ai aimé, comme je le disais, la manière dont est abordé le sujet. On a vraiment l’impression d’assister au travail de l’historien sur un document ancien, d’arriver à voir le travail minutieux d’enquête mais aussi les limites où on ne peut plus rien conclure, sans tomber dans la fiction. Timothy Brook a réalisé avec ce livre un excellent travail de vulgarisation. Ce n’est absolument pas compliqué à lire. Le lecteur n’est jamais perdu que ce soit dans les lieux, dans les noms ou dans les époques ; il ressort surtout beaucoup plus intelligent. Je pense que je vais lire les deux autres livres dont je parlais au début du billet. À Paris, ils sont très demandés mais tout de même disponibles dans une autre bibliothèque, mais quand on aime, on ne compte pas ses pas.

Références

La carte perdue de John Selden – Sur la route des épices en mer de Chine de Timothy BROOK – traduit de l’anglais (Canada) par Odile Demange (Histoire Payot, 2015)

Le bruit des os qui craquent de Suzanne Lebeau

En juin, je vous parlais d’une première pièce de théâtre de Suzanne Lebeau, Trois petites soeurs et je vous faisais part de mon envie de lire sa pièce sur les enfants-soldats. C’est cette pièce que je vais essayer de vous présenter dans ce billet.

J’ai plusieurs romans et témoignages qui m’attendent sur le même sujet dans ma pile à lire. Ce sont des lectures nécessaires mais pas agréables. Cette pièce ne fait pas exception ; c’est une pièce coup de poing, touchante et émouvante. Elle met les larmes aux yeux bien évidemment.

Il y a seulement trois personnages : Elikia, une jeune fille de treize ans, Joseph, un petit garçon de 8 ans et Angelina, une infirmière. Les scènes mettant en scène les enfants sont en alternance avec les scènes d’Angelina. Elikia est une jeune fille, qui est devenue femme par la force des choses. À l’âge de dix ans, elle a vu son père et son petit frère se faire sauvagement assassiner, sa mère se faire violer par les rebelles. Ils l’ont ensuite enlevée pour servir de soldat et de femme, pour les travaux ménagers et pour le sexe. Cela va durer trois ans. Elle décide de fuir pour protéger Joseph, qui vient d’arriver au camp, et qui est décidément trop petit pour comprendre. C’est cette fuite que raconte la pièce : la peur de tout, des rebelles et de l’armée régulière, la soif, la faim. Suzanne Lebeau écrit ces scènes sur deux temps : un dialogue au temps de la fuite avec des éléments rajoutés par les deux protagonistes. Les deux temps sont distingués dans le récit par l’épaisseur de la police.

Les scènes d’Angelina sont en réalité des scènes de comparution devant un tribunal, international ou de réconciliation, on ne sait pas trop. En réalité, ce n’était pas pas Angelina qui était convoqué mais bien Elikia. Sauf qu’Elikia ne pouvait pas être là. C’est Angelina qui est donc venu, avec le témoignage d’Elikia sous forme écrite, dans un petit cahier. La jeune fille y a tout écrit, tout ce qu’elle n’a jamais dit ou jamais put dire. Angelina nous en donne les moments forts, tout en nous épargnant les descriptions des cruautés qu’a subies Elikia mais aussi ce qu’elle a pu faire en tant que soldat de l’armée rebelle.

Cette pièce fait quatre-vingt-dix pages, et est imprimée avec beaucoup d’espaces. En quatre-vingt-dix pages, Suzanne Lebeau a tout dit, avec la plus grande des simplicités. On a compris, mieux qu’avec un reportage, toute la cruauté d’une guerre où des enfants sont engagés de force (si quelqu’un en doutait encore). On a compris la difficulté de la reconstruction, la difficulté pour des gens extérieurs de comprendre, le fait de savoir si ses enfants sont des victimes ou des bourreaux. Doivent-ils être jugés ?

Au niveau de l’écriture, j’ai particulièrement apprécié de ne pas avoir à lire qui parle. Les voix sont tellement distinctes que ce n’est pas nécessaire. Même lorsque les enfants parlent dans les deux temps dont j’ai parlé, on n’a même pas besoin de temps de latence pour comprendre, pour se dire que l’on a changé de police. Suzanne Lebeau a une écriture incroyable, qui lui permet de faire passer des idées et des sentiments complexes avec une langue simple.

Pour rappel, Suzanne Lebeau écrit des pièces de théâtre destinées à la jeunesse. Il n’est pas précisé sur le livre à partir de quel âge on peut proposer cette pièce. C’est à vous de juger donc. Mais je vous la conseille même en tant qu’adulte. Je vais clairement continuer à lire cet auteur (quitte à piquer ses livres dans la section jeunesse de la bibliothèque).

Références

Le Bruit des os qui craquent de Suzanne LEBEAU (Éditions Théâtrales / Jeunesse, 2008)

Tout ce dont je ne me souviens pas de Jonas Hassen Khemiri

Jonas Hassen Khemiri est un auteur suédois, dont j’avais lu, il y a quelques années le roman J’appelle mes frères, roman qui m’avait fortement impressionné. Khemiri est aussi auteur de théâtre. On peut découvrir une de ses pièces dans une des vidéos de la librairie Charybde ; je vous encourage à aller écouter, c’est ici. Dans ce roman, Tout ce dont je ne me souviens pas, l’auteur mêle ces deux savoir-faire pour créer un roman à construction remarquable.

Samuel est mort. Le lecteur, au début, ne sait ni pourquoi ni comment. Il va l’apprendre très progressivement, pour « comprendre » entièrement ce qui s’est passé à la fin du livre, même si rapidement on sait que sa mort peut être interprétée comme un accident ou un suicide. Samuel va être décrit par ses proches, ou au moins des connaissances : sa mère, sa grand-mère, son voisin, sa meilleure amie, son colocataire et meilleur ami (en prison au moment où il raconte), sa petite amie.

Le livre est présenté comme les entretiens qu’un écrivain a faits pour préparer un livre. Il a été touché par la mort du jeune homme, même s’il ne l’avait entraperçu que deux fois, sans vraiment lui parler. Samuel, c’était cela, une personne discrète que l’on remarquait malgré tout. On ne comprend le projet de l’écrivain que de manière détournée. Il n’intervient jamais, on n’a jamais accès aux questions qu’il pose. À chaque section, deux personnes parlent de Samuel et des événements précédents sa mort, pas nécessairement de la même chose, mais éclaire la parole de l’autre. Le lecteur arrive ainsi à se faire très progressivement une idée du personnage de Samuel. L’auteur rend son personnage de fiction vivant, dans toute son épaisseur.

La construction est complexe et remarquable : l’auteur ne perd jamais son lecteur grâce à son expérience en tant qu’auteur de théâtre, que ce soit au niveau de la narration, malgré les flash-backs, ou au niveau des personnages. Chaque personne parle très différemment, toujours de manière crédible. Sans avoir d’indications sur le physique ou les sentiments, le lecteur ne se fait pas seulement une idée de Samuel mais aussi une idée du personnage qui parle.

Si vous voulez quand même avoir une idée de l’histoire, je vais essayer de faire un effort (même si je peux vous dire que si cet auteur racontait n’importe quoi, ce serait quand même intéressant). Samuel est mort donc. Il travaillait au bureau de l’immigration, après des études en sciences politiques. C’était un personnage très particulier, obsédé par sa mémoire qu’il jugeait défaillante, solitaire avec de nombreuses relations, toujours à l’écoute des autres et de nouvelles expériences. Un personnage entier, généreux mais difficile à saisir. Alors qu’il habite avec son meilleur ami, il sort avec une avocate qu’il a rencontrée à son travail. Elle et Samuel ne fréquentent clairement pas le même milieu. Samuel change. Il devient difficile à comprendre pour ses amis. C’est cela que raconte ce roman.

Khemiri est définitivement un auteur à découvrir !

Références

Tout ce dont je ne me souviens pas de Jonas HASSEN KHEMIRI – traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy (Actes Sud, 2017)

Dickens & Dickens de Rodolphe et Griffo

Je suis allée à la bibliothèque hier pour seulement deux livres. Je n’avais pas encore lu les 16 autres (dont plusieurs BD, ne vous inquiétez pas) car j’étais en vacances. Je ne pouvais donc prendre que deux autres livres et comme d’habitude dans ce cas-là, mon choix s’est porté sur des BD, dont celle-ci. Bien sûr, je l’ai choisi à cause du titre très mystérieux, laissant supposer que deux Dickens ont existé.

Comme il y a un chantier juste à côté de chez moi et qu’hier les ouvriers avaient décidé de travailler, je ne pouvais lire que quelque chose ne demandant pas beaucoup de grammes de mon cerveau de blonde. Je me suis penché sur le premier tome de cette série. Mal m’en a pris, car j’ai dû acheter en acheter le deuxième tome en numérique pour connaître la fin, tellement j’étais impatiente.

Comme le laisse supposer le titre, il sera bien question de deux Dickens. Mais pour lors, nous sommes en 1852, l’année du décès du père de Dickens et de sa fille Dora. L’écrivain aime à se promener la nuit dans Londres pour trouver l’inspiration, mais depuis quelque temps, il est suivi par un homme mystérieux et surtout prudent. Quand il avance, l’homme avance. Quand il s’arrête, le poursuivant s’arrête. Dickens décide de faire appel à une agence de détectives pour régler le problème. Mal lui en prend puisque les deux hommes qui le suivaient pour pouvoir arrêter le premier poursuivant se font tuer par celui-ci, qui du coup après cela s’approche, enfin, de l’écrivain. Les deux hommes, le premier poursuivant et Charles Dickens, s’avèrent être des sosies parfaits. Le double de l’écrivain est comme un doppelgänger, c’est-à-dire du côté obscur de la force dirons-nous. À douze ans, il a été repêché, amnésique, dans la rivière par un malfrat qui lui a appris (et surtout l’a obligé) à gagner sa vie malhonnêtement. Même en s’étant libéré du malfrat (en le tuant comme celui-ci lui avait appris à faire), il continue à vivre de mauvais coups, à avoir des fréquentations discutables…

Le jumeau de Dickens étant beaucoup plus extraverti, c’est lui qui va prendre le contrôle de la suite des événements. Cela « va permettre » à l’écrivain de vivre une vie plus excentrique, moins corsetée, dans les bas-fonds de Londres. Le doppelgänger va lui prendre la place de l’écrivain (au grand plaisir de sa femme), côtoyer Wilkie Collins, participer à la fabrication du journal de Dickens en proposant des sujets novateurs…

Tout au long des deux tomes qui font cette histoire, les situations cocasses vont s’enchaîner à un rythme rapide. Elles sont entrecoupées par des moments où Charles Dickens cherche à comprendre ce qui lui arrive. C’est ce qui fait que j’ai beaucoup aimé ma lecture : le scénario, l’humour, le rythme m’ont séduite sans aucun doute possible. Les éléments biographiques et bibliographiques sur Charles Dickens sont bien exploités et surtout bien introduits pour la novice que je suis sur le sujet. De même, les dessins de Griffo (et les couleurs) rendent bien l’époque victorienne, sans pour autant faire dans la bande dessinée historique avec une reconstitution exacte des lieux. Vous pouvez cliquer sur l’image ci-dessous pour voir la planche en plus gros ; cela vous permettra de vous faire une meilleure idée que tout ce que je pourrais dire sur les dessins. Dans l’ensemble, je trouve que les auteurs ont su trouver le juste équilibre en humour, Histoire et littérature. Cela donne un moment de lecture très agréable.

Ma déception est venue de la fin. Cela se termine en une planche, laissant en suspend beaucoup de questions que je m’étais posées au cours de ma lecture. Cela m’a fait relire les deux tomes d’une toute autre manière. Je me demande encore pourquoi le scénario introduit certains éléments alors que finalement ils ne sont pas employés. Cela donne l’impression d’une série prévue en trois tomes qui s’est transformé en cours de route en une série en deux tomes. C’est dommage parce que tout le reste est vraiment très bien !

Références

Dickens & Dickens – Tome 1 : Destins croisés de Rodolphe et Griffo (Vents d’Ouest, 2017)

Dickens & Dickens – Tome 2 : Jeux de miroir de Rodolphe et Griffo (Vents d’Ouest, 2017)

Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire

Continuons dans la thématique maritime, avec Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire, qui a été sélectionné en 2016 sur la « long-list »du Man Booker Prize.

Dans les eaux du Grand Nord est un roman historique dont l’action se situe en 1859-1860, à une période où l’huile de baleine est remplacée progressivement par le pétrole, pour l’éclairage intérieur. Cela a donné lieu à une chasse extensive de la baleine dans les eaux du Grand Nord. Il est d’ailleurs dit, en passant, dans ce livre, que la population baleinière dans ces eaux est en très nette décroissance, à l’échelle temporelle de la carrière d’un homme. Dans ce livre, le lecteur va suivre une saison de chasse à la baleine, sur un navire bien particulier, peuplé de bras cassés. En effet, cet armateur et ce capitaine ont déjà perdu un navire et traînent une mauvaise réputation. Ils cherchent à remonter une expédition cette année-là et seuls les cas désespérés veulent bien monter avec eux. On peut citer Henry Drax, un « harponneur brutal et sanguinaire », comme le dit la quatrième de couverture. On apprend dès les premières pages du livre qu’en plus, c’est un pédophile qui aime tuer ses victimes après (j’avoue avoir été choquée dès les premières pages, justement pour cela, car c’est extrêmement violent).

Le personnage principal du livre, Patrick Sumner, ne détonne pas dans cet environnement. C’est un ancien médecin militaire désargenté, blessé à la jambe, renvoyé des Indes pour une sombre affaire de bijoux, affaire que le lecteur découvre progressivement dans le roman. À cause de sa blessure, c’est aussi un drogué notoire, qui ne peut dormir sans sa dose. N’ayant pas d’autres plans, il s’engage sur le navire en tant que médecin, en pensant qu’il n’y aura pas grands choses à faire, puisqu’il n’aura qu’à soigner les petits bobos des marins ou à constater leurs décès.

Voilà donc notre équipage parti et commence alors la chasse à la baleine. Un jeune garçon de cabine vient un jour consulter Sumner pour un mal de ventre. Il s’avère qu’en réalité il a été violé. Le jour suivant, il est retrouvé mort dans un tonneau. Sumner gardant quand même un fond d’humanité cherche le coupable et identifie Henry Drax assez rapidement. Commence alors sur la bateau une lutte entre les deux hommes, qui se terminera sur la glace. Dans ces conditions, il est bien évident que cette lutte se transformera rapidement en une lutte pour leur propre survie.

Dans les eaux du Grand Nord est un excellent roman d’aventures. Il y a quelques années, j’avais lu 200 pages sur 250 (ne me demandez pas pourquoi je ne l’avais pas terminé, car je ne saurais pas vous répondre) des carnets de Arthur Conan Doyle, qu’il avait tenus lors de sa saison sur un navire parti à la chasse dans le Grand Nord. On retrouve, dans ce roman, beaucoup des expériences et des sentiments de Doyle (en tout cas, pour Patrick Sumner), notamment, les descriptions de chasses à la baleine et de chasses aux phoques. Elles sont certes extrêmement violentes et sanguinolentes, mais sont des moments très intenses dans le livre. Le lecteur souffre pour la baleine, espère que les hommes vont s’en tirer, essaie d’anticiper tout ce qu’il va se passer… votre cœur bat à cent à l’heure dans ces moments-là. Et, en fait, il y a énormément de moments comme cela dans le livre car la narration est menée tambour battant. Et encore, je ne vous parle pas de la survie sur la glace, c’est juste effrayant. De ce point de vue, je trouve que le roman est excellent, le lecteur étant toujours maintenu en haleine. De plus, c’est une très bonne reconstitution historique, de ce que je peux juger après avoir lu les carnets de Doyle.

C’est donc un quasi coup de cœur pour ce livre. Pourtant, une chose m’a gêné, mais genre énormément ! L’histoire d’Henry Drax. Quand je lisais, je vivais toute cette partie comme un moment de repos dans ma lecture, ce qui est tout de même malheureux à dire pour une histoire de pédophilie. J’ai trouvé que Ian McGuire n’arrivait pas à l’introduire dans son récit. C’est comme un deuxième fil dans la narration qui apparaît de-ci de-là et dont on ne sait pas quoi faire. Pour le lecteur, c’est juste de la violence gratuite à mon avis, faite uniquement pour le choquer. Je trouve que l’auteur aurait pu garder cette idée de combat entre deux hommes dans un univers hostile, sans pour autant y mêler un pauvre gamin.

La narration hachée apparaît aussi à un autre moment du roman, dans la deuxième partie. Henry Drax et Patrick Sumner se retrouvent séparés sur la glace. Nous suivons Sumner car toute l’histoire est racontée de son point de vue et on va oublier, avec lui (en tout cas, j’en ai eu l’impression), Henry Drax. Comme je vous le disais, Ian McGuire est très fort pour rendre au lecteur les expériences intenses. C’est encore le cas ici puisque Sumner lutte pour sa survie tout de même ! On est à fond avec lui, on vit à travers lui. Et tout à coup, l’auteur en remet un coup sur Drax et fait tout retomber, pour rien finalement. Il est obligé ensuite de fournir un effort pour refaire décoller son histoire. Un peu comme aux montagnes russes en fait.

Je peux quand même dire que ces côtés négatifs seront quand même éclipsés dans ma mémoire sélective par les côtés positives : un excellent roman d’aventures, un excellent thriller et une formidable reconstitution historique, tout cela en un seul livre. Par contre, je ne vous le conseille pas si vous êtes très sensible.

Références

Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGUIRE – traduit de l’anglais par Laurent Bury (10/18, 2017)

Le sel de la mer de Édouard Peisson

Pendant cette pause estivale, j’avais fait huit « merveilleux » billets que je n’avais pas publiés car j’avais la flemme de les mettre en page (j’ai découvert à cette occasion qu’en fait, j’aimais toujours rédiger des billets et que c’est vraiment la mise en forme qui me posait problème, je vais essayer de combattre cela cette année). Comme je ne les avais pas mis en forme, je ne les avais pas copiés dans LibraryThing, ce qui n’aurait pas posé de problèmes si le serveur qui abrite mon blog n’avait pas crashé et que la sauvegarde n’était pas datée d’un mois. Donc mes huit billets sont perdus à jamais parce que je n’ai pas particulièrement envie de refaire ce que j’avais déjà fait (et qu’en plus, beaucoup des livres étaient de la bibliothèque donc cela donnerait des billets moins précis et intéressant je pense). J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps mais bon, il y a quand même moyen de se réjouir : je n’avais pas encore fait de billet sur Le sel de la mer qui est un coup de cœur absolu. Je vous le conseille très vivement si vous aimez les romans maritimes. C’est un des meilleurs que j’ai lus jusqu’ici, avec une force descriptive et psychologique incroyable.

Commençons par parler de l’auteur qui était jusqu’à présent pour moi un grand inconnu. Édouard Peisson est né en 1896 à Marseille et est mort à Ventabren (aussi dans les Bouches-du-Rhône) en 1963. À l’âge de 18 ans, en 1914, il commence une carrière, qui durera 10 ans, dans la marine marchande. Suite à des réductions de personnel, il se retrouve sans travail. À la suite de sa réussite à un concours administratif, il entame une nouvelle carrière en tant que fonctionnaire préfectoral. On se doute facilement que ce travail ne pouvait lui plaire : il le trouve en effet « inutile » et « ennuyeux ». Il commence cependant à écrire pendant cette période et en 1936, il décide de se consacrer entièrement à la littérature. Sa bibliographie sur Wikipédia compte 37 ouvrages, publiés de 1928 à 1963. Le sel de la mer a paru pour la première fois en 1954, il est considéré comme son plus grand roman.

1914. Sur la ligne Naples-New-York le commandant Joseph Godde déroute son paquebot, le Canope, pour porter secours à un cargo italien alors que la tempête se déchaîne sur l’Atlantique Nord. Manoeuvre périlleuse, mais dictés par le « devoir sacré » d’assistance en haute mer… Bientôt c’est le drame. Le Canope, alourdi à son tour par des masses d’eau et les machines manquant de pression, sombre lui aussi. Deux cents passagers paient de leur vie l’acte de bravoure du commandant Godde [p. 4, préface]

Le livre se déroule trois mois plus tard lorsque Godde se retrouve devant la commission d’enquête pour expliquer ce qu’il s’est passé. Les membres de la commission d’enquêtes qu’on entend dans ce livre sont dans un premier temps Cernay, vieux capitaine au long cours et ensuite Latouche, inspecteur de la Navigation, qui n’a pas d’expérience maritime. Dans la première partie (les 2/3 environ), on assiste au dialogue entre deux gens de mer, un dialogue fort car Cernay veut faire accoucher Godde des événements, ce qui est très difficile car celui-ci est dans une position défensive. En effet, il n’est entendu qu’après trois mois, le dernier en fait, après trois mois d’isolement pour le capitaine du Canope. Cernay est bienveillant et compréhensif mais Godde est isolé dans sa carapace, dans son idée. Il n’est pas en position de pouvoir écouter et encore moins de comprendre ce que Cernay veut faire.

Pendant cet entretien, tout ce qui est mené au fait va y passer. On commence par la mort en mer du père de Godde, que Cernay a connu. Personnellement, j’ai trouvé que cela avait placé tout de suite la relation que Godde pouvait avoir à l mer. Il y a ensuite le parcours même du Canope. C’était un navire acheté récemment par la compagnie, qui faisait son premier voyage commercial pour celle-ci. C’est un navire qui avait déjà été plusieurs fois revendu ; une personne entendue s’étonne même qu’il n’est pas encore coulé. En effet, Godde, en tant que second a participé, au transfert de Londres à Naples. Plusieurs incidents ont montré que ce navigation avait des défauts au niveau de la conception. Il y a eu notamment un roulis inquiétant en mer plate. On passe ensuite sur sa prise de pouvoir controversée. Le capitaine, marin reconnu et homme caractériel, a eu à Naples une attaque, huit heures avant le premier voyage commercial, obligeant Godde à prendre le commandement au pied levé. Sauf que plusieurs de ses hommes lui ont demandé de renoncer : à cause des défauts techniques, des aménagements faits à la va-vite pour recevoir des passagers aussi. Lui l’a pris comme une crainte face à son inexpérience. Les hommes se sont inclinés, je pense que cela a été pour moi, la première fois où j’ai questionné le personnage : est-il vaniteux, trop fier ? (C’est aussi à ce moment-là que je me suis dit que le nom du capitaine voulait peut-être dit quelque chose). Ensuite, commence le voyage vers l’Atlantique. Godde répète sans cesse que le navire s’est bien comporté malgré une mer déchaînée, qu’il ne faut pas tenir compte des événements précédents, ne profitant pas des perches (qui ne sont pas des faveurs) que lui tend Cernay. Il y a un côté implacable au récit car le lecteur connaît le drame qui lui a déjà été raconté (une baleinière, avec femmes et enfants, écrasés par le Canope), et cherche donc avec les deux hommes ce qui a bien pu être la cause du naufrage. Pourtant, on ne trouve pas mais on continue à voir les événements défilés. Pour moi, c’était la facilité, tous les événements ne pouvaient mener qu’au drame.

Édouard Peisson écrit en homme d’expérience. Les descriptions de la mer, du comportement du navire en pleine mer, des sentiments humains sont absolument saisissantes. On admire la précision des termes ainsi que la force descriptive. On admire aussi le courage qu’il a fallu à Godde pour prendre des décisions qui engageaient tant de gens, mais aussi à ses hommes qui ont lutté jusqu’au bout, au péril de leur vie, pour respecter des décisions qu’ils n’approuvaient pas forcément, pour sauver leur navire aussi. Le dialogue entre les deux hommes est extrêmement tendu et puissant, on sent Cernay lutté pour sauver Godde de lui-même, pour l’aider à comprendre ce qu’il s’est passé. Là-dessus arrive Latouche, qui n’a aucune expérience de la mer comme je le disais, et qui place tout de suite le dialogue sur un plan psychologique. En effet, la commission d’enquête s’est déjà fait une idée, basée sur les faits mais aussi sur leur examen par d’autres capitaines au long cours.  C’est lui qui va arriver à percer la carapace de Godde et à le faire redescendre.

À mon avis, c’est le seul point faible du livre. Édouard Peisson a maintenu son lecteur pendant 240 pages (en gros) dans une très grande tension. J’ai trouvé qu’il n’arrivait pas à la faire redescendre. On ne ressent pas de soulagement à la fin de la lecture, on est juste épuisé en fait. On sent que Latouche et Cernay ont livré toutes leurs cartouches, que Godde a compris, a peut-être admis, mais tout reste en suspens, un peu en milieu de digestion. C’est un peu compliqué pour le lecteur d’admettre que cela se termine comme cela. Je pense que cela vient du fait que le lecteur ne suit pas la commission d’enquête du point de vue de Godde, mais se retrouve bien en position extérieure. À partir de là, la solution aurait peut-être été de faire un roman un peu plus long mais d’un autre côté, je pense que le roman aurait perdu en force et aurait peut-être gâché alors. Tandis que là, le lecteur sort impressionner du récit et doit juste admettre qu’il n’a assisté qu’à un moment du drame, que Godde va continuer à vivre avec ce qu’il s’est passé et que c’est lui seul qui va terminer la digestion des faits.

Un autre point fort du roman dont je ne vous ai pas parlé est la force des personnages secondaires qui sont particulièrement forts, notamment le personnage de Charrel, qui est le chef mécanicien du navire. On pourrait même dire que les personnages secondaires sont autant incarnés que Godde, en apparaissant pourtant beaucoup moins.

En conclusion, j’espère vous avoir persuadé de donner une chance à ce livre.

Sur ce, je m’en vais faire une copie de ce billet sur LibraryThing …

Références

Le sel de la mer de Édouard PEISSON (Grasset / Les Cahiers rouges, 1995)

Un siècle de littérature française – Année 1954

La jument de Socrate de Elisabeth Laureau-Daull

Elisabeth Laureau-Daull situe l’action de ce livre, La jument de Socrate, dans la Grèce de Socrate, c’est-à-dire au Vième siècle avant Jésus-Christ. Plus exactement, on est le jour où Socrate doit avaler la ciguë puisqu’il a été condamné à mort par le tribunal.

Cette journée si particulière n’est pas racontée du point de vue de ses élèves, dont on peut lire par ailleurs les récits, mais de celui de sa femme, Xanthippe, que l’on peut traduire par « jument jaune » en grec. Mais que sait-on de la femme de Socrate me direz-vous, si votre culture grecque est au niveau de la mienne (c’est-à-dire au ras des pâquerettes). Personnellement, je ne me suis pas posé la question quand j’ai acheté le livre mais uniquement quand j’ai ouvert le livre. Wikipédia nous éclaire quelque peu sur la question. Visiblement, Xanthippe est l’incarnation même de la mégère. Plus exactement, c’est la version qui a été propagée par les élèves du philosophe. Ici, l’auteur en fait un tout autre portrait, celui d’une femme extrêmement moderne, attaché à son mari dont elle admire l’intelligence et qu’elle remercie infiniment de tout ce qu’il lui a apporté mais aussi pour la liberté de paroles et d’actions qu’il lui laisse.

La narration se déroule en une journée, à Athènes. Le livre commence par la vie de Xanthippe à son mari, celui-ci entouré de ses élèves qui ne demandent qu’à l’écouter une dernière fois (un seul veut essayer de le sauver). Xanthippe s’emporte, est donc congédiée par son mari et décide de faire quelque chose pour sauver Socrate. Elle veut aller voir le juge pour discuter avec lui (une femme discutant avec un homme de justice était quelque chose d’impensable à l’époque). En chemin, toute sa vie lui revient mémoire : sa vie de fille, sa vie de femme, ses enfants, son mari … Comme je le disais, l’auteur a fait de Xanthippe une femme moderne avec toute la liberté de parole que cela implique. On a son avis sur la place de la femme dans la Grèce antique, sur la place de celle-ci dans le couple … tout ce à quoi Xanthippe aspire à ne pas obéir. C’est ce qui fait d’elle un très bon personnage. On s’identifie facilement à cette femme qui aimerait être considérée comme l’égal des hommes ; elle a adopté cette position grâce à l' »éducation » que lui a donnée son mari.

Après, je dirais que le livre a le défaut de ses qualités. Ici, on fait parler une femme sur qui on ne dispose que de témoignages à charge. Comme le dirait Julian Barnes, c’est un matériel très intéressant pour un écrivain sans aucun doute. De là à lui prêter les idées du féminisme modernes. C’est une mauvaise expression formulée comme cela. Plus simplement, prêter des pensées et/ou des idées contemporaines à des personnages vivants un siècle en arrière est quelque chose qui peut-être déjà compliqué (par exemple, on se doute qu’à l’époque victorienne on se doute qu’il y avait des femmes avec un caractère fort, vu les mouvements qu’il y a eu pendant et après dans la société), mais ici à l’époque de Socrate, j’ai plus de mal à voir où on peut piocher les informations sur des idées féministes. Sur internet, on peut trouver des informations sur la place des femmes dans la Grèce antique, sur la place des femmes dans la vie (sentimentale) de Socrate mais je ne suis pas sûre qu’il existait déjà des féministes à l’époque.

Tout cela pour dire qu’il ne faut pas chercher à voir dans ce livre quelque chose d’historique malgré un contexte très bien reconstitué (je dis cela car c’est justement ce qui m’avait poussé à acheter le livre). Sans aucun doute le caractère moderne du personnage est voulu. Dans ce cas-là, je pense plutôt qu’il faut lire le livre comme une image ou un exemple inspirant sur la place que peut avoir l’éducation et la confiance dans la volonté d’émancipation d’une femme. Je trouve que c’est déjà pas mal, même si ce n’est pas ce que je cherchais au début. Je ne voudrais pas que cela apparaisse comme un commentaire négatif pour ce roman car je l’ai avec grand plaisir. C’est en le renfermant et en voulant écrire ce billet que je me suis demandée quelle était l’intention de l’auteur et qu’est-ce qu’aurait pu être le roman si l’auteur avait voulu faire un roman historique parce que le sujet et la thématique choisis sont vraiment très intéressants.

En conclusion, une bonne lecture, dans un contexte original sans aucun doute.

L’avis de Niki.

Références

La jument de Socrate de Elisabeth Laureau-Daull (Éditions du Sonneur, 2017)