Je ne sais rien de la Corée de Arthur Dreyfus

Je traînais l’autre jour à la bibliothèque dans le rayon Voyages et j’ai vu ce livre, Je ne sais rien de la Corée d’Arthur Dreyfus, qui était mis en évidence. Je l’ai emprunté pour deux raisons : l’auteur est assez connu mais pour autant je ne savais pas qu’il avait écrit un récit de voyage (j’étais donc curieuse), et je ne connaissais pas cette collection, « Le sentiment géographique », chez Gallimard.

Le nom de la collection vient d’un livre de Michel Chaillou. Au début du livre, on a d’ailleurs une citation issue de cet ouvrage :

Ne serait-ce pas le sentiment géographique, cette évidence confuse que toute rêverie apporte sa terre?

La collection est présentée par ce paragraphe :

Tout n’a pas été dit, les guides touristiques n’étant pas conçus pour révéler le plus secret d’une ville ou d’un pays. Le secret, c’est ce qu’un écrivain retrace et tente d’apprivoiser hors de chez lui, dans une rue lointaine, devant un monument célèbre ou le visage d’un passant. Ainsi recompose-t-il, en vagabond attentif, un monde à la première personne. Donc jamais vu.

Je ne sais plus si c’est au début ou à la fin du livre mais je peux vous dire que cela a conditionné ma lecture et, je pense, un peu l’écriture d’Arthur Dreyfus. Je vais essayer d’expliquer pourquoi dans ce billet. Je précise tout de même que ce livre m’a plu car il m’a donné envie d’en savoir plus sur la Corée (il m’a appris des choses que je ne connaissais absolument pas), mais je l’ai trouvé, parfois, un peu trop centré sur l’auteur.

Il a été proposé à Arthur Dreyfus un voyage de quinze jours en Corée (je n’ai pas compris s’il s’agissait d’un voyage de commande pour écrire ce livre ou si c’était pour écrire un papier sur le pays, car l’auteur est également journaliste). Le « problème » est qu’il ne connaît absolument rien à la Corée, que ce soit l’histoire, la culture, la mentalité … Il va se préparer en écumant les sites internet, en contactant des gens sur Facebook (ou par des relations de relations) et en lisant un livre Histoire de la Corée de Pascal Dayez-Burgeon, qu’il va beaucoup citer dans tout son récit (je le comprends car la plupart des ouvrages grand public sur le pays sont écrits / cosignés / préfacés par lui, en tant qu’ancien ambassadeur français en Corée). Tout cela va le conduire à un drôle de voyage qui, je pense, n’est pas celui qu’aurait fait une personne lambda.

Durant les quinze jours, l’auteur va principalement rester à Séoul, même s’il va faire quelques excursions dans le reste du pays (la frontière avec la Corée du Nord, le parc des pénis dont parle Leiloona dans son billet, même si je dois corriger et dire qu’il y a plus de 500 phallus …) Il va avoir un guide, un jeune homme coréen, qui parle très bien français car il a vécu quelque temps en France (il lit Modiano dans le texte tout de même … je ne suis même pas capable de le faire). Guide est en fait un mauvais terme, il faudrait plutôt utiliser le mot accompagnateur car Arthur Dreyfus décide tout de même ce qu’il veut faire et le jeune homme lui facilite la tâche puisque Arthur Dreyfus ne parle pas la langue. Cependant, parfois, le jeune homme propose des activités, ce qui permet à l’auteur de voir des endroits non prévus.

À lire, j’ai eu l’impression qu’Arthur Dreyfus ne vivait pas réellement le pays mais vivait le pays tel qu’il se l’était imaginé sur internet et dans son livre d’histoire. Il ne fréquente que des personnes francophones (ayant vécu en France) et des expatriés français (qui parfois détestent le pays dans lequel ils vivent). Cela oriente forcément la conversation sur les différences (et similarités) culturelles entre les deux pays …, ce qu’on aime / ce qu’on déteste plus chez un que chez l’autre en résumé. Le voyage de l’auteur ne durait que quinze jours, mais est-ce que c’est vraiment intéressant de rapporter tout à soi et à son pays, quand on est à l’étranger ; personnellement je ne le crois pas. Cela m’a un peu déprimé de lire cela. Par contre, j’ai beaucoup aimé que l’accompagnateur explique ses désaccords avec les personnes rencontrées, ou en tout cas tempère leurs propos, montrant bien que la situation est plus complexe que ce que n’importe quel livre peut raconter. J’aurais aimé beaucoup plus de passages comme cela, et un petit peu moins de France. Par exemple, j’aurais aimé connaître l’importance qu’accordent réellement les Coréens aux classements de l’OCDE. Est-ce que ce sont les dirigeants, les médias qui y accordent une grande place ? Est-ce que les gens sont fiers d’être premiers ou d’être parmi les pays occidentaux ? Est-ce que c’est le fait d’être devenu un pays riche récemment qui confère à ces indicateurs de l’importance ? J’aurais aimé qu’il fasse parler plus de jeunes, et pas seulement à Séoul.

Ce que je n’ai pas aimé non plus, c’est cette tendance de l’auteur à penser que sa culture et ses valeurs sont universelles. Deux exemples me reviennent en mémoire. Le contexte du premier exemple est une visite de Fleur Pellerin en Corée, et plus particulièrement d’une bibliothèque. Il est invité à faire un discours, en tant que journaliste. Le début est conventionnel, mais il dit ensuite quelque chose qu’il sait pertinemment être déplacé. Bien sûr, il se fait ensuite lâcher par la délégation française. Le deuxième exemple, ce sont ses tentatives de psychanalyser son accompagnateur. Il voit bien que c’est gênant pour le jeune homme, puisque celui-ci lui signale explicitement, mais aucun problème, il continue. Après cela, je ne m’étonne plus qu’on ait une mauvaise réputation à l’étranger !

Forcément, quand on lit tout cela, on se demande ce qu’est venu chercher Arthur Dreyfus en Corée, pays dont il ne savait rien comme déjà indiqué. Et c’est là qu’on en revient au but de la collection. Ce n’est pas un récit de voyage « habituel », comme Voyage à travers la Chine interdite de Luc Richard, que j’avais adoré l’année dernière, qui lui se focalisait sur les Chinois rencontrés, leurs modes de vie … C’est ce que je m’attendais un peu à lire mais en fait ici, c’est un écrivain et non un voyageur qui fait le récit. À plusieurs reprises, Arthur Dreyfus explique ce qu’il y a de particulier lorsqu’un écrivain voyage, par rapport à un photographe par exemple. J’ai trouvé que ces pages-là étaient passionnantes (et les plus sincères aussi). Il explique ainsi que l’écrivain va commencer son travail d’écriture après le voyage, qu’il aura consacré à observer finement ce qui s’est passé pendant son séjour. Je rajouterai qu’un écrivain ne peut pas généraliser ce qu’il voit, sauf à rendre universel ses personnes/personnages (ce qui est impossible), et va donc se consacrer à faire émerger la personnalité des quelques personnes rencontrées, plutôt que d’écrire des généralités sur les Coréens. Et là, pour le coup, Arthur Dreyfus l’a particulièrement réussi dans son livre. J’ai l’impression de connaître réellement l’accompagnateur, d’avoir vu l’étudiant français avec la petite amie coréenne … Il n’y a pas de personnes/personnages mauvais, au sens littéraire du terme ; ils sont tous totalement incarnés. Même Arthur Dreyfus ne se donne pas le beau rôle : il est à la fois parisien (pour les amitiés) et provincial (pour le repos), il peut être flamboyant, insupportanle et peu sûr de lui, un peu paumé face à ce pays qu’il ne connaît pas.

Au final, on apprend des petites choses sur la Corée qui donne envie d’en savoir plus (j’ai mis l’Histoire de la Corée dans ma PAL) mais on apprend aussi beaucoup sur Arthur Dreyfus et sur une certaine manière d’observer le monde. C’est un récit de voyage mais d’un autre type.

Références

Je ne sais rien de la Corée de Arthur DREYFUS (Le sentiment géographique / Gallimard, 2017)

Journal d’un vieux fou de Junichirô Tanizaki

Après le billet sur ce livre, j’arrête de vous embêter avec Junichirô Tanizaki pour au moins une semaine. Je me suis fait offrir le Quarto (où il y a plein de romans et trois nouvelles), et en plus j’en ai pris d’autres à la bibliothèque (des nouvelles mais pas de romans). Ceci explique cela.

Journal d’un vieux fou est le dernier texte qu’a écrit Junichirô Tanizaki, où il parle d’un sujet qu’il vit tous les jours : la vieillesse et plus exactement la maladie, le corps qui lâche … Mais comme c’est Tanizaki, il y a une relation malsaine avec une femme (pas la sienne par contre). On va aborder ces deux points séparément en commençant par la maladie.

Le livre est écrit sous forme d’un journal, le journal d’un homme âgé, très malade. Plus exactement, il enchaîne les maladies le rendant dépendant de son entourage, c’est-à-dire son infirmière, sa femme, son fils et sa belle-fille qui vivent avec les parents. Cet homme a aussi deux filles mariées, qui ne vivent pas là mais qui viennent régulièrement en visite dans la famille. La forme du journal permet de connaître les pensées intimes de l’homme.

Il a trois préoccupations principales : les médicaments pour calmer les douleurs, le contrôle de la famille et sa belle-fille. Pour les médicaments, l’homme connaît tous leurs noms, mieux que les médecins et son infirmière, qui se voit contrainte d’administrer des médicaments selon les consignes du malade. Bien sûr, ses nombreuses maladies font qu’il pense à la mort et surtout à son enterrement. J’ai eu l’impression que l’organisation des funérailles n’était qu’un prétexte (par exemple, il ne cherche pas à soulager sa famille qui sera dans le deuil) ; son but est plutôt de jouer de sa maladie, de son enterrement pour garder le contrôle sur sa famille, continuer à être le chef de famille. Ainsi, du fait de sa maladie, il ne peut plus avoir les mêmes activités qu’auparavant. Sa famille l’aide, cherche aussi à lui faire plaisir, mais lui rabroue tout le monde et surtout fait tout ce que tout le monde lui déconseille. Un autre exemple, il refuse de l’argent à sa fille, alors qu’il offre un diamant hors de prix à sa belle-fille, lui fairt construire une piscine…

Cela marque aussi tout « l’attachement » qu’il a pour sa belle-fille. Celle-ci n’a jamais été acceptée par le reste de la famille car elle était danseuse avant son mariage (et a donc supposément des mœurs douteuses). C’est le père qui a laissé le mariage se faire, pour embêter tout le monde mais aussi pour profiter de la plastique de la dame (et de son fort caractère). La dame en profite tout ce qu’elle peut : elle accepte de recevoir le vieil homme dans sa douche contre le fait que son amant puisse venir en journée dans la maison (je rappelle que le mari de la dame est le fils du monsieur), elle accepte d’autres choses que l’on pourrait qualifier d’érotique (mais pas de sexuel ou pornographique) pour obtenir un bijou. Tout cela provoque une certaine fébrilité chez le narrateur, qui ne contribue pas à sa guérison. Toute la famille est au courant mais ne peut rien dire car c’est lui qui est le chef de famille. La belle-fille profite de son beau-père et vice-versa à mon avis.

Je ne pense pas en révéler trop en disant que tout va s’arrêter quand le beau-père va prendre des empreintes des pieds de sa belle-fille. Je n’en ai pas parlé pour les autres romans mais c’était déjà présent. Tanizaki est un fétichiste du pied, c’est pour lui l’apogée du désir. Il n’y a pas de scènes explicites de sexe dans ses livres (cela se comprend vu que ce sont des romans japonais, écrits au début du XXe siècle) mais toujours des scènes avec les pieds des jeunes femmes, où l’auteur met beaucoup d’érotisme. Ici, on voit tout le poids qu’il met dans cette partie du corps puisque c’est le moment où le vieil homme va trop loin. Personnellement, je trouvais déjà qu’avant cela allait trop loin (elle accepte son beau-père dans sa douche !) alors que pour Tanizaki, c’était un jeu et c’est le fait qu’on touche aux pieds, qui fait que l’on rentre dans l’intime, dans le trop intime en fait.

J’ai aimé ce roman mais moins que les précédents. J’ai aimé la description du corps qui flanche, de la relation familiale et de la relation personnelle avec sa belle-fille. J’ai trouvé par contre les passages sur les médicaments très ennuyeux (ils sont réalistes par contre). Mon sentiment est aussi que le mélange des deux thèmes principaux, la passion amoureuse et la vieillesse, est un peu faible. Il y a des longs passages sur un thème puis des longs passages sur un autre thème, et quand on est plus intéressé par un thème que l’autre, forcément cela peut devenir long. Après, je peux accepter que c’est la forme du journal qui impose cela. Quand on souffre, il est normal de n’écrire que sur sa santé et ses médicaments, et de ne plus penser aux histoires avecsa belle-fille. Le problème vient donc de moi, et de ce que je voulais, pour ce point particulier.

En conclusion, je n’ai toujours pas compris l’illustration de couverture ; cela doit être un peu trop subtile pour moi. Si vous avez un bout d’explications, je suis preneuse en commentaire.

Références

Journal d’un vieux fou de Junichirô TANIZAKI – nouvelle traduction du japonais par Cécile Sakai (Folio, 2017)

Un amour insensé de Junichirô Tanizaki

Un amour insensé est donc le deuxième Junichirô Tanizaki que j’ai pris l’autre jour à la bibliothèque. Vous commencez à connaître : c’est l’histoire d’un couple où tout ne se passe pas bien. Mais ici, le lecteur le sait dès le départ et est épaté par la naïveté (et la bêtise, mais cela s’est jugé depuis notre époque) de l’homme, qui est aussi le narrateur de l’histoire.

On est au Japon, dans les années vingt. Jôji Kawai, la trentaine, est ingénieur mais surtout célibataire et assez seul ; il ne semble vivre que pour bien faire son travail. Il a grandi à la campagne, où sa famille se trouve encore et s’en sort plutôt bien. Lui travaille en ville. Il n’est pas très beau, plutôt solitaire et a du mal à trouver une femme. Dans un restaurant où il a ses habitudes, il repère une serveuse d’une quinzaine d’années, Naomi. Naomi est un prénom très original pour le Japon, qui, et l’auteur l’écrit dès la première page, pourrait passer pour Occidental. C’est la première chose qui intéresse Jôji. Il en vient à s’intéresser au physique, mais par un biais assez original pour le lecteur du XXIe siècle :

Curieusement, c’est une fois éclairé sur ce prénom non exempt de recherche, que j’en vins à trouver à la personne une physionomie tout à fait intelligente, avec quelque chose d’occidental, et à me dire : « Ce serait pitié que de la laisser végéter comme serveuse dans un pareil endroit! »

Le critère principal pour déterminer la beauté de Naomi est donc, là-encore, son côté occidental. Cela s’inscrit dans une période où la mode japonaise était à l’occidentalisation, parfois jusqu’à avoir honte de sa propre culture. Naomi vient d’une famille qui se fiche un peu de son sort et donc, quand Jôji propose de la prendre sous son aile, personne ne s’y oppose. Je rappelle qu’elle a quinze ans et lui trente et qu’il s’agit ici de la « former » (sous-entendu à ses goûts et pour qu’il soit fier de la montrer) pendant deux ans et de la prendre pour épouse ensuite. Dès le départ, ils vivent donc sous le même toit. Naomi a promis d’obéir au doigt et à l’œil ; elle est autorisée à sortir l’après-midi (après s’être occupé de la maison) pour prendre des leçons d’anglais et de musique. Rapidement, Naomi prend le contrôle du ménage et n’en fait qu’à sa tête. Jôji l’accepte, en admiration devant sa déesse, et finalement, au lieu de transformer Naomi, citadine, en jeune femme avec une bonne éducation « de campagnarde » (sans que cela soit péjoratif), c’est Jôji qui va s’occidentaliser sous l’influence de Naomi, de ses amis et de leur jeunesse. Plus le roman s’avance, plus la relation à l’intérieur du couple se transforme en une relation masochiste. Naomi sait qu’elle peut tout demander et que Jôji obéira. Pendant tout le livre, on s’interroge sur qui va gagner (parce que Jôji a quand même des moments de lucidité).

Lectrice du XXIe siècle, je savais dès le départ que cela ne marcherait pas. On ne dresse pas une femme comme on dresse un chien (et même les chiens n’ont pas tous le même caractère) : il y a une personnalité à l’intérieur du corps « occidental ». Ce n’est pas une créature à qui il faut donner la vie. Je n’ai par contre ressenti aucune empathie pour ce sombre monsieur et j’ai même pris un plaisir sadique à le voir souffrir.

L’intrigue est en soi « facile ». Le roman se focalise sur la relation de couple (avec apparition fugitive des différents amants) et le lecteur sait qu’il n’en sortira pas. L’intérêt du livre tient aux différents rebondissements : amour, disputes, réconciliation, secret, tromperie, manigance, dans un cycle qui peut sembler sans fin. Le livre est en cela un peu une comédie ; le lecteur se demande toujours comment Naomi va s’en sortir la prochaine fois.

Le thème de l’occidentalisation est introduit par la préface de Pasolini (en tout cas dans l’édition Folio). Plus qu’un thème, je dirais que c’est un décor (ou un thème sous-jacent peut-être). L’auteur n’en fait pas un sujet de conversation, lui et ses personnages ne donnent pas leur avis, même en aparté. Dans un bal, un homme est « déguisé » en Occidental mais on juge l’homme ridicule et non la situation ou la mode. La fin du roman n’incite pas vraiment non plus à tirer de conclusions, ni même d’enseignements. Par contre, c’est un élément important dans tout le roman où il est fait allusion à cette occidentalisation à tout propos : la nourriture, les vêtements, le logement, les danses, la mode, les comportements (et aux prix de tout cela)… Pasolini précise dans sa préface que cette occidentalisation est explicitement décrite et utilisée ; elle est plutôt sous-entendue dans les autres romans de Tanizaki.

En conclusion, j’ai pris un plaisir sadique à lire ce livre et je vous recommande de faire de même.

Références

Un amour insensé de Junichirô TANIZAKI – traduit du japonais par Marc Mécréant (Folio, 2003)

Svastika de Junichirô Tanizaki

J’avais découvert Junichirô Tanizaki l’année dernière avec La Clef ou la confession impudique. Lors de mon dernier passage à la bibliothèque, j’ai emprunté deux autres de ses ouvrages dont celui-ci, Svastika, paru pour la première fois au Japon en 1928. J’ai vraiment encore une fois beaucoup aimé.

Une femme, Sonoko Kakiuchi, raconte à un écrivain son histoire, que l’on sait dès le départ tragique, sans savoir pourquoi. En effet, Sonoko Kakiuchi est, au moment de sa « confession »,  veuve, sans que l’on sache réellement depuis combien de temps. Elle était auparavant mariée, dans un mariage de convenance. Lui travaillant toute la journée dans son entreprise (qui ne fonctionne pas fort), elle décide de prendre des cours de peinture dans une École des Beaux-Arts de Jeunes Filles, pour rompre sa solitude et se faire de nouvelles connaissances. C’est à ce moment que les ennuis commencent. Pendant un cours, elle réalise un tableau de Kannon, d’après modèle mais ne peint pas le visage du modèle, lui préférant le visage d’une autre élève, Mitsuko. Le directeur de l’école se moque d’elle, des rumeurs sur une relation homosexuelle commencent à circuler alors que pour Sonoko, il ne s’agit au départ que d’une attirance esthétique vers une personne qu’elle a remarquée dans les couloirs. Elle n’a même jamais parlé à Mitsuko.

Quand celle-ci a vent des rumeurs, elle décide qu’il est temps de faire la connaissance de Sonoko. Elles deviennent très rapidement amies, puis amantes (sans que cela soit explicite dans le texte). La relation devient de plus en plus exclusive, le mari de Sonoko devenant un intrus auquel il faut cacher les faits par de nombreuses tromperies. Il apparaîtra plus tard que Mitsuko n’est pas tout à fait sincère (alors que c’est d’elle dont vient la demande d’exclusivité) puisque elle-même a un amant, Watanuki, qui n’est pas approuvé par sa famille (qui elle a en vue d’autres futurs maris). La relation à deux se transforme en relation à trois, puis à quatre quand le mari de Sonoko se rend compte de la situation, les quatre personnages principaux étant les quatre branches du svastika, une croix qui tourne.

Je reprends ici une des formules d’un commentaire sur Amazon : le livre explore à peu près toutes les combinaisons possibles dans une relation à quatre. C’est un peu exagéré mais en tout cas beaucoup de combinaisons : cela donne une fin totalement inattendue, en tout cas de moi. On retrouve ici la thématique chère à Tanizaki : la relation de couple et surtout la tension qu’il peut exister quand il y a de la frustration dans celle-ci. Je précise que la tension, dans ce livre, est plus amoureuse que sexuelle. On reste toujours en dehors de la chambre, contrairement au roman La Clef.

Ce que j’ai le plus aimé, c’est la description des relations entre les personnages, et plus particulièrement la précision des sentiments changeants qui vont les relier. Par exemple, Sonoko ne va pas se rendre immédiatement compte qu’elle est trompée par Mitsuko. Elle va passer de la naïveté, à la découverte, puis au pardon, puis à l’indignation, puis au pardon … un peu comme on le ferait dans une vraie relation. Et cela, c’est retranscrit avec finesse et précision par Tanizaki. Sonoko, lors de sa confession à l’écrivain, arrive à retrouver ses sentiments mais aussi ceux qu’elle a donnés, au moment des faits, à Mitsuko et à son mari.

On prend un peu en pitié Sonoko et son mari, même si eux-mêmes sont assez manipulateurs. C’est aussi ce qui m’a marqué pendant cette lecture : je n’arrêtais pas de changer d’avis sur les personnages, au fur et à mesure de la découverte des différentes manigances. Je pense que cela vient du fait que le lecteur reste extérieur (il n’y a pas vraiment de volonté de Tanizaki de faire naître une quelconque empathie) et tourne au rythme de la Svastika. Une constante tout de même durant ma lecture : je n’ai pas aimé Mitsuko (en tant que personne, pas en tant que personnage). Il apparaît très vite qu’elle ne fait que mentir et manipuler tout le monde, mais je me suis quand même demandée ce qui pouvait pousser à en arriver là : le caractère, l’éducation ou la société conservatrice et le désir de s’en libérer…

On sort ici de la simple relation de couple, pour découvrir (un peu) le Japon de l’époque et la manière dont les familles mais aussi la société (et le qu’en-dira-t-on) peuvent influer sur un couple et gère les moutons noirs ne respectant pas totalement les codes sociaux. Je trouve que là encore, c’est assez différent de La Clef. C’est un thème qui est approfondi dans le deuxième livre que j’ai pris et que je suis en train de lire, Un amour insensé.

En conclusion, c’est un très bon livre. On prend un très grand plaisir à suivre la manière dont les quatre personnages se jouent les uns des autres (ce n’est absolument jamais ennuyeux, toujours palpitant), et à se laisser manipuler par l’auteur.

Références

Svastika de Junichirô TANIZAKI – traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura (Folio, 2004)

Je suis seul de Mbarek Ould Beyrouk

Je traînais l’autre jour dans ma librairie habituelle, en attendant l’heure d’un rendez-vous professionnel et j’ai découvert une étagère que je ne connaissais pas du tout : celle de la littérature francophone. J’avoue que je ne l’ai jamais cherchée non plus. Même à Gibert Joseph, je ne me rends pratiquement pas dans ce coin-là.

Mais là, bien m’en a pris car j’ai découvert ce petit livre Je suis seul de Mbarek Ould Beyrouk (né en 1954), écrivain mauritanien, dont deux romans sont déjà parus aux éditions Elyzad, un a même reçu un prix en 2015 (il va d’ailleurs ressortir en poche en février si j’ai bien vu). Encore une belle découverte (visiblement j’ai de la chance en ce moment).

On suit une nuit de la vie du narrateur, une nuit bien particulière puisqu’il est caché chez son ancienne fiancée. En effet, les djihadistes viennent de prendre le contrôle de la ville. Il est considéré comme un ennemi et sait que s’il est pris il sera tué. Durant cette nuit de peur, de doutes, de retour sur soi et d’interrogation sur son futur, on va « suivre » le narrateur dans un long soliloque où il va revivre son passé.

Il est né pauvre dans une famille nomade. Entouré d’un groupe d’amis, il rentre dans l’âge adulte fiancé à Nezha. Il la quittera pour se fiancer et se marier à une jeune fille de bonne famille de la capitale. Cela l’entraînera vers des milieux plus mondains. Il participera à la corruption organisée par son beau-père. Dans la même période, il écrira des textes qui feront de lui un ennemi des djihadistes. Il perdra au fur et à mesure le contact avec son ancienne vie : ses amis, son ancienne fiancée…

Pendant cette nuit, le narrateur revisite donc son histoire mais raconte aussi le parcours de ses anciens amis, et notamment d’un garçon qui est devenu un des chefs des djihadistes qui ont envahi la ville.

L’invasion de la ville reste le sujet majeur du livre. Le narrateur, à travers son histoire et celles de ses amis, s’interroge sur ce qui a pu provoquer l’émergence et l’expansion du djihadisme en Mauritanie. Il fait un parallèle avec un de ses ancêtres, Nacereddine, qui a aussi dirigé une révolte contre le pouvoir en place, dans l’espoir de mettre en place une société répondant à des préceptes religieux.

Je ne sais pourquoi, mais ce soir, je pense très fort à lui. Peut-être, parce que lui aussi a fustigé les magnificences et les vices, peut-être, parce qu’il a fanatisé des milliers de gens et qu’il a amené la folie au milieu des contrées sauvages et tranquilles.

Oui, il a, lui aussi, plongé tout son peuple, tout son époque, dans les eaux glauques de la peur, il a brûlé des terres déjà affaiblies par les rigueurs du temps, il voulait une société qui à ses yeux serait juste, une société pour Dieu alors que les hommes, on ne peut faire autrement, ne sont que des hommes, oui, il avait commandé, il avait appelé à tuer et à mourir, et on avait cru en lui, on l’avait adulé, ils étaient des milliers à se courber devant lui. Ah ça doit être grisant tout de même, des milliers d’hommes à tes pieds, mais qu’as-tu donc fait pour les amener à te baiser les mains, à t’embrasser les pieds, et à mourir pour toi, que possédais-tu donc qui ait pu attirer tant de monde, les miséreux et les puissants, les fous et les sages, la plèbe et la noblesse, comment as-tu fait pour étrangler en eux l’amour des instants et semer la soif de l’infini ?

J’ai trouvé cette réflexion très intéressante car elle est générale (en plus d’être intelligente) mais pas théorique. Pendant la lecture, j’ai été cependant partagé entre deux impressions. D’un part, l’incarnation par le narrateur permet au lecteur de ressentir et réfléchir avec son cœur (plutôt qu’avec son cerveau). D’autre part, le soliloque et la situation du narrateur peuvent donner une impression de claustration, d’enfermement, peu propice à la réflexion. En fin de lecture, l’impression prépondérante est tout de même que l’auteur n’impose pas et ne guide pas trop le point de vue du lecteur.

J’ai adoré le style de l’auteur. Je pense que c’est ce qui fait de ce livre un très bon texte. L’auteur arrive à faire vivre les variations d’humeur du narrateur (tristesse, nostalgie, questionnement, regret …) en jouant sur le rythme du texte. Cela rend le texte très vivant et surtout réel.

En conclusion, je vous conseille ce livre car cela permet de découvrir les problématiques actuelles de la Mauritanie, tout en découvrant un auteur avec un très beau style.

Un autre extrait

Pourquoi moi, ne crois-je plus en rien ? Je suis d’un temps où les folies sont mortes. Oui on fond d’extase devant une énième version d’un produit de consommation, une religion planétaire dont les dieux disparaissent et où l’on embrasse chaque jour de nouvelles idoles. Ce culte est d’autant plus puissant chez lui qu’il ne s’adresse qu’à quelques élus. Et pourtant, j’ai tant essayé d’être parmi les premiers, j’ai bataillée pour être devant, et me voilà abandonné par les fétiches et les sorciers.

Références

Je suis seul de Mbarek Ould BEYROUK (Elyzad, 2018)

Manger l’autre de Ananda Devi

C’est un livre que j’ai repéré depuis longtemps après avoir lu plusieurs articles et surtout vu les vidéos de Tanneurs Quarante-Cinq. Il recommandait particulièrement ce livre, en prévenant que si on avait des problèmes de poids il fallait mieux éviter. Comme je l’ai déjà écrit plusieurs fois ici, je suis dans ce cas-là puisque je suis obèse. Donc j’ai attendu patiemment que Manger l’autre soit disponible à la bibliothèque. C’est un absolu coup de cœur.

Le livre s’ouvre sur une citation d’Henry Miller, tirée de Tropique du Cancer :

Si je suis inhumain, c’est parce que mon univers a débordé par-dessus ses frontières humaines, parce que n’être qu’humain me paraît une si pauvre, une si piètre, une si misérable affaire, limitée par les sens, restreinte par les systèmes moraux et les codes, définie par les platitudes.

Dans ce roman, on va suivre une jeune fille, de sa naissance à ses seize ans, une jeune fille que beaucoup ne considèrent pas comme humaine. Dès sa naissance, elle était un bébé hors-norme au niveau du poids, effrayante pour sa mère filiforme. La légende veut même qu’elle ait dévoré sa sœur jumelle dans le ventre de sa mère. En tout cas, c’est la manière que trouve le père pour accepter ce nouveau-né. La mère, elle, n’y arrivera. Après quelques mois, elle les abandonne tous les deux. Le père se transforme alors en adorateur, fournissant de manière incessante son enfant en nourriture, la rendant totalement dépendante à la bouffe. Le livre est raconté par la jeune fille de seize ans qui revient sur son parcours. Elle raconte à la fois les moqueries, la méchanceté des enfants et professeurs, la souffrance des regards extérieurs et la détestation de son propre corps, qu’elle regarde avec une très grande lucidité.

[Pendant la journée sportive au collège] L’enfant énorme exposé aux milliers d’yeux qui, dans sa tête, deviennent des millions d’armes braquées sur lui. Même la lumière se concentre au milieu de son crâne, un doigt pointé pour dire à l’immense stade :  la voici, c’est elle.

Je suis l’agneau d’Abraham. Le sacrifice humain des Aztèques. Le rat responsable de la peste. La nuit de la malédiction s’abattant sur le monde.

Le chemin autour du stade est si long que je ne peux en imaginer la fin. Je suis vouée à être l’ultime pâture. À cheminer seule jusqu’à la roche Tarpéienne. À marcher jusqu’à mon échafaud.

Et j’attends, comme d’habitude, le premier sifflement marquant l’arrivée de la huée.

Au fur et à mesure que je marche, les sifflets s’ajoutent les uns aux autres jusqu’à ce qu’ils deviennent une pluie d’aiguilles se fichant dans ma chair. L’air est incandescent. Ma peau est rouge feu. Je ressemble à un ballon de baudruche, mais je ne suis, hélas, pas faite de la même matière. Sinon j’aurais dégonflé sous la piqûre des sifflets et j’aurais disparu, soulagée, dans une bouffée d’air. [p. 34]

Il [son père] ne comprend pas que la civilisation qui m’a créée me perçoit comme un parasite dont elle doit se débarrasser, que la tentation des nourritures terrestres semble être, pour ceux dont le métabolisme diffère du mien, un examen de volonté humaine, auquel j’ai pitoyablement échoué. [p. 81-82]

Ananda Devi expliquait une interview à Télérama que l’idée de ce roman lui était venue lors d’un passage à l’aéroport de New-York où elle a été marquée par la surabondance de nourriture et le fait que les gens mangent en public. Dans le livre, elle revient sur cette idée que cette jeune fille et son corps sont le symbole de la société et d’un dysfonctionnement. On le voit déjà un peu dans l’extrait précédent mais c’est plus direct dans les extraits suivants :

Je suis le rejeton monstrueux d’une mariage contre nature entre surabondance et sédentarité. Je subis ce que vous refusez de voir mais subirez tous un jour : le gonflement grotesque de l’inutile. Et qu’y a-t-il de plus inutile que l’excès de gras, je vous le demande ? [p. 28]

La ville, comme le monde, s’était fracturée en deux. De l’autre côté des barbelés, des yeux immenses et sombres que l’on devinait des désirs de violence n’es de l’impuissance, le reflet d’une pierre serrée dans une main. Et à l’intérieur des murs, les retranchés, aussi captivés que moi par un gavage d’une autre sorte, celui du superflu qui leur donnait l’illusion d’être vivants. [p. 75]

C’est facile de parler de compassion et de justice, mais en réalité, cela n’existe pas. Tu vois, une partie du monde a tout ce qu’il faut, à portée de main. Or, comment vivre, avec quelles aspirations, quand ton frigo est plein et que tu n’as ni trop froid ni trop chaud, ni peur du lendemain ? Tu dois alors poursuivre des désirs artificiels, te créer des peurs, inventer la menace que tu perçois dans l’œil des autres. Et à force d’y croire, les dangers deviennent réalité. L’appétit de la destruction commence à combler le vide. Que l’on soit acteur ou spectateur de la violence, chacun ouvre les yeux au matin en ce demandant quelle nouvelle catastrophe tiendra le jour de noir, le rendra plus intéressant, le fera se sentir, paradoxalement, plus vivant.

Tandis que celui qui est assis sur son trottoir avec tous ses biens dans un sac à ses pieds, il a froid ou faim, mais pas de chair humaine, pas du sang des autres. Il a besoin de nourriture et de chaleur, pour son corps comme pour son âme. C’est comme s’il appartenait à une autre espèce, la violence qui les habite lui est étrangère. Il se laissera mourir mais n’y participera pas. [p. 172]

La narratrice changera radicalement de point de vue sur elle-même quand elle sera enfin aimée pour elle-même par un homme plus âgé, qui aime les rondes, un charpentier venu la sortir d’une porte dans laquelle elle s’était coincée. Pourtant, sa haine d’elle-même la rattrapera car être obèse, cela façonne toute une vie mais aussi un caractère.

J’ai adoré ce livre car Ananda Devi ne tombe jamais dans la facilité : on ne plaint pas vraiment la jeune fille (on la comprend pourtant) mais et ne se pense pas non plus que tout est la faute du père ou de la société. L’auteure a su transcrire la complexité de la situation, sans reprendre les discours que l’on peut entre ou lire : il suffit de se faire opérer et tout ira mieux, il suffit de faire un peu de sport, de rééquilibrer son alimentation, ce n’est qu’une question de volonté. J’ai particulièrement apprécié que le livre ne se termine pas sur un happy end, comme par exemple elle maigrit, ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.

Je ne l’ai pas encore dit mais je n’avais jamais lu Ananda Devi (et je n’avais même jamais eu envie de la lire, même en ayant vu à de nombreuses reprises Le Sari vert, paru en Folio). J’espère que les extraits le laissent voir mais QUEL STYLE !!! C’est percutant et rapide. Elle est capable de dire cinquante fois la même chose de cinquante manières différentes. Elle peut aussi exprimer n’importe quoi avec quelques mots, c’est en tout cas l’impression qu’elle donne. Une écrivaine, quoi ! Pourquoi n’est-elle pas plus connue, c’est un vrai mystère.

Un coup de cœur, une vraie découverte qui restera longtemps en moi.

P.S. : je précise, après avoir lu les commentaires sur Amazon, qu’il y a des scènes difficiles qui peuvent choquer.

Un autre avis coup de cœur sur Lecture / Écriture.

Références

Manger l’autre de Ananda DEVI (Grasset, 2018)

Bahadir et Sona de Nariman Narimanov

Je ne sais pas si j’en ai parlé ici, mais j’ai un compte Twitter pour le blog. J’aime assez car il y a beaucoup d’auteurs et parfois des maisons d’éditions qui s’abonnent, cela me permet de découvrir de nouvelles choses (bien sûr, je ne peux tout lire de ce qui m’est suggéré mais c’est plutôt pas mal). L’autre jour, j’ai vu que les toutes jeunes éditions Kapaz s’étaient abonnées. Pour l’instant, la maison d’éditions se consacre à la traduction d’œuvres littéraires azerbaïdjanaises (ou azéries). Bien sûr, il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité et j’ai donc commandé le premier roman publié (et qui est en solde en ce moment sur le site de la maison, à 7.50 euros si vous êtes intéressés ; fin de la page de pub).

D’après la préface (très bien faite pour comprendre le contexte de cette lecture, surtout dans une culture peu connue en France), Bahadir et Sona, publié en 1896, « est considéré comme l’un des premiers romans azerbaïdjanais ». Nariman Narimanov (1870-1925), qui a tout de même une station de métro à Bakou, était un médecin, homme politique, dramaturge et écrivain, une figure importante du pays donc. Dès 1913, il dirige les activités du Parti communiste dans son pays, « dirigera le Comité révolutionnaire d’Azerbaïdjan puis le Conseil des commissaires du peuple de la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan en 1920 ».

Le roman, bien que paru très tôt, est forcément marqué par ses idées politiques. Bahadir et Sona est une histoire d’amour entre Bahadir, l’Azerbaïdjanais musulman, et Sona, l’Arménienne catholique. L’argent sépare aussi nos deux personnages principaux : Bahadir est étudiant et sans famille suite à la mort précoce de ses parents et Sona est issue d’une famille riche. À cette époque, les peuples azerbaïdjanais et arméniens se côtoyaient tout de même (ce qui n’est plus trop le cas aujourd’hui d’après la préface), même si le roman montre un certain mépris du second vis-à-vis du premier.

Bahadir est en vacances d’été à Mengilis, petite ville de Géorgie, où il en profite pour écrire beaucoup. Son sujet principal est l’avenir de son peuple. Un jour, il rencontre Yusef, marchand dans la ville, qui lui propose au détour d’une conversation d’enseigner le persan à sa fille, Sona. Celle-ci est en effet très intéressée à apprendre une nouvelle langue alors qu’elle maîtrise déjà l’arménien, le français, le russe et le turc. Elle est présentée dans le livre comme une jeune fille de grande intelligence, que beaucoup d’hommes souhaitent épouser. Sona a refusé toutes ces propositions car elle souhaite elle aussi se consacrer à son peuple. Bahadir est intéressé à connaître cette élève remarquable, et accepte donc volontiers quand Yusef propose à Bahadir de donner des cours à sa fille.

Arrive ce qu’il devait arriver : Bahadir et Sona tombent sous le charme l’un de l’autre. Je pense que vous vous doutez que les conversations pendant les cours ne se limitent pas à l’apprentissage des règles de grammaire. C’est aussi l’occasion de parler de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan, de la cohabitation entre les deux peuples … de refaire le monde. À travers ses personnages, Nariman Narimanov cherche à faire passer ses idées de tolérance et sur le progrès. Pour tout dire, ses idées m’ont semblé très modernes (surtout pour 1896).

La fin des vacances arrive ; Bahadir doit retourner à l’Université (à Pétersbourg tout de même). La séparation est difficile pour les deux jeunes gens. La deuxième partie du livre décrit comment ils vont essayer de se retrouver, malgré tout ce qui les oppose. Je préviens de suite que la fin est absolument déchirante : comment peut-on faire cela à son lecteur !

J’ai beaucoup aimé cette lecture pour deux raisons : l’aspect culturel et l’histoire d’amour. On apprend énormément de choses sur l’Azerbaïdjan, même si le contexte est aujourd’hui très différent, la préface permettant de faire la différence entre les deux époques. Nariman Narimanov met très bien en scène les dilemmes et problèmes qui tiraillent les deux communautés, mais aussi leurs diversités internes (certains sont fermés aux autres comme d’autres sont ouverts à vivre en bonne intelligence ; un peu comme partout). Je n’étais pas trop convaincu par l’histoire d’amour dans la première partie (qui m’a semblé plus théorique) car Bahadir et Sona me semblaient comme deux individus qui n’arrivaient pas à se lier ensemble, chacun étant dans son monde. J’ai cependant trouvé que dans la seconde partie, l’histoire d’amour prenait de l’épaisseur, les sentiments étant enfin exprimés.

J’ai mis cela sur le compte d’une traduction parfois maladroite (Sona ouvre deux fois sa poitrine, au lieu de déboutonner légèrement son chemisier). C’est un peu normal puisque c’est une première traduction littéraire d’un roman azéri en français, il faut aussi laisser au traducteur le temps de faire son expérience. Pour autant, j’ai trouvé l’expérience intéressante car cela donne accès réellement et directement à une autre manière de penser et de s’exprimer. Un exemple qui m’a particulièrement frappé est lorsque Bahadir est présenté à Sona. Elle lui dit être ravie de faire sa connaissance et lui répond « Moi aussi, je suis en train de vivre un des meilleurs moments de mon existence ». J’ai mis trois points d’exclamation dans mon livre tellement j’étais surprise d’une telle réplique. Qui peut répondre cela à un simple « je suis ravie de vous rencontrer » ? Je ne pense pas que le traducteur ait inventé le texte, l’auteur a dû l’écrire de cette manière. Pour moi, cela indique la manière dont les hommes pouvaient être direct à cette époque-là, dans ce contexte-là. Il y a quelques passages comme cela, où on s’aperçoit d’une différence culturelle, qui aurait pu être gommée par une autre manière de traduire.

Je change un peu d’idées mais j’ai récemment lu Journal d’un fou de Lu Xun (dans une traduction de la fin du vingtième siècle), après avoir écouté les vidéos du MOOC d’Harvard sur la littérature mondiale. J’ai été très surprise de ne retrouver aucune des caractéristiques d’écriture qui avaient été décrites par trois personnes dont une étudiante chinoise : la différence de langage entre l’introduction et le corps du texte, l’emploi d’une langue vernaculaire… Sans le MOOC, je n’aurais pas compris l’importance de Lu Xun, dans l’histoire littéraire chinoise, parce que la traduction me cache totalement les ruptures stylistiques et idéologiques souhaitées et écrites par l’auteur. J’aurais uniquement Journal d’un fou uniquement comme une nouvelle bien ficelée (alors que là, je sais qu’il me manque une bonne partie des informations). C’est un peu pareil pour Bahadir et Sona, sans la préface et la traduction qui ne gomme pas le ton de l’auteur, j’y aurais vu un bon texte avec un déséquilibre entre la première partie et la seconde partie.

J’ai commandé le deuxième roman paru aux Éditions Kapaz Vous êtes d’où, Monsieur Abel ? Je vous en parlerais sûrement quand je l’aurais lu …

Références

Bahadir et Sona de Nariman NARIMANOV – traduit de l’azerbaïdjanais par Elvin Abbasbeyli – préface de Jean-Emmanuel Medina (Éditions Kapaz, 2018)

L’alternative suivi de Un destin de femme de Taslima Nasreen

J’ai trouvé ce roman par hasard à la bibliothèque. Je cherchais un autre livre dans les N. Comme j’aime beaucoup cette collection, j’ai retourné celui-là pour lire la quatrième de couverture et je l’ai pris.

Je ne connaissais pas Taslima Nasreen mais elle semble très connue depuis de nombreuses années en France au moins. Je résume un peu sa biographie car je trouve que cela permet de mieux comprendre son travail. Taslima Nasreen est née en 1962 au Bangladesh. Elle fait des études de médecine (et suit ainsi les traces de son père), avec une spécialisation en gynécologie, spécialité qu’elle exercera pendant plusieurs années. Parallèlement, elle écrit des poèmes (son premier recueil est publié en 1986), des éditoriaux (qui la font connaître du grand public) et des romans … C’est pour un de ses romans, Lajja,  « dénonçant l’oppression musulmane sur une famille hindoue » (d’après Wikipédia), qu’une fatwa sera prononcée contre elle en 1993. Ce qui l’amènera sur les routes de l’exil, dans différentes villes européennes et à New York. Elle continue pour autant à dénoncer la condition féminine dans les pays musulmans. Dans les années 2000, suite à un discours en Inde, une prime est offerte par un groupe islamiste pour sa décapitation. Malgré tout, elle défend toujours aujourd’hui ses idées à travers le monde.

Ce livre comprend deux récits : L’alternative et Un destin de femme, les deux récits étant sûrement inspirés de ses expériences personnelles et médicales au planning familial.

Le premier récit prend une forme épistolaire. Deux sœurs séparées depuis longtemps s’écrivent pour se raconter leur vie, et surtout leurs choix de vie. En effet, la sœur aînée, Jamuna, s’est affranchie d’un mari ne pouvant pas vivre avec une femme ne souhaitant pas s’effacer devant lui, d’autant que Jamuna a fait de bonnes études et gagne très bien sa vie. Bien sûr, sa famille ne soutient pas son désir de vie indépendante et s’inquiète pour elle. Elle explique dans ses lettres, sa nouvelle vie, son nouveau mariage (et son nouvel échec) et son désir de vivre vraiment enfin libre. Sa petite sœur, Nupur, vit encore chez ses parents et, est de plus très croyante. Elle aussi a fait de bonnes études mais arrive le temps où sa famille veut la marier. Alors qu’au début du récit, Nupur critique Jamuna (même si la critique n’est jamais véhémente) car elle ne vit pas selon les préceptes selon lesquels elle a été élevée. Au fur et mesure qu’elle se retrouve confrontée aux mêmes problèmes que sa sœur, son point de vue change et elle comprend mieux ce qui a poussé Jamuna à agir comme elle l’a fait et comme elle continue à le faire. Ce récit aborde donc les thématiques de la religion, de la condition féminine, du mariage (forcé ou non), de la sexualité féminine.

Ce dernier thème devient prépondérant dans le deuxième récit, Un destin de femme. Une jeune fille de bonne famille, Hira, est mariée, juste après la fin de ses études au lycée, à un très bon parti, Altaf (beau, intelligent avec de l’argent). Dès lors, elle ne vivra plus que dans la famille de son mari, ne pourra vivre (sortir, voir ses amies …) sans en référer à sa belle-famille. Elle n’a aucun a priori négatif sur cette situation et est même plutôt prête à tout faire pour s’adapter à sa nouvelle vie. Sauf qu’il y a un problème. Le monsieur parfait est impuissant, Hira en ressent un très grand malaise et une très grande frustration car tout d’abord, elle ne sait pas ce qu’il se passe (car elle n’a jamais réellement eu d’éducation sexuelle ; elle comprend au fur et à mesure) et quand elle commence à en parler à son mari, celui-ci devient un tyran jaloux, refusant qu’elle sorte même de chez elle. Il se plaint de son attitude à ses parents, qui prennent son parti à lui. Hira devra lutter contre sa famille, sa belle-famille, son mari et même la société pour réaliser son rêve de reprendre ses études.

On voit bien dans ces résumés que ces deux récits sont inspirés de l’expérience de Taslima Nasreen ; les thèmes en sont la sexualité féminine mais aussi la condition féminine dans les classes supérieures de la société. Il n’y a que très peu d’allusions à la religion. On ne peut qu’être concerné et consterné par ces histoires. L’auteur parle bien de l’emprise de l’éducation et de la pression sociale énorme qui s’impose à ses femmes pour qu’elles perpétuent un mode de vie qui devient de moins en moins tenable (d’autant que beaucoup rêvent d’études). Leur solitude et leur courage sont aussi très bien décrits. On ne peut pas critiquer ce que l’auteur raconte car elle nous parle d’expériences réelles et horribles. Le problème que j’ai rencontré (et qui a fait que j’ai mis un peu de temps à lire ce livre) est que l’écriture semble un peu simpliste, un peu sujet verbe complément parfois (la construction des histoires est très bonne par contre). On a parfois l’impression de lire plutôt une démonstration qu’une oeuvre littéraire. Cela manque de description de l’environnement, des personnages … L’auteur est tout à son idée et à sa dénonciation, sans forcément se soucier que le lecteur visualise les récits.

En conclusion, c’est une bonne lecture, édifiante et intéressante. Par contre, je pense que j’essaierais plutôt un roman pour découvrir le talent littéraire de l’auteur.

Références

L’alternative suivi de Un destin de femme – récits traduits du bengali par Philippe Benoît (La Cosmopolite / Stock, 1997)

Pêche de Emma Glass

J’ai enfin terminé les examens pour les cours que j’ai suivis cette année. C’est une bonne chose de faite, même si ce n’est qu’un début (en tout cas je l’espère), puisqu’il faut bien que cela aboutisse à quelque chose. Mais en attendant, je peux reprendre un rythme de lecture normal et retrouver un peu de temps pour moi et mes loisirs. En fait, ce n’est pas vraiment le rythme qui posait problème mais les lectures : si j’avais rédigé des billets pendant la période de révision, vous auriez eu un billet par jour (voire plusieurs) mais avec des BD.  Une fois ma disponibilité d’esprit retrouvé, j’ai commencé à lire les romans de la rentrée littéraire que j’avais repérés, dont celui-ci : Pêche de Emma Glass.

Il s’agit d’un premier roman d’une auteure galloise, travaillant à Londres en tant qu’infirmière. Vous avez sûrement déjà dû lire des avis très contrastés sur ce livre, soit on aime, soit on n’aime pas, souvent à cause de la langue, parfois à cause des situations irréalistes ou des scènes insoutenables. Personnellement, j’ai trouvé le livre assez brillant pour la langue justement et pour la manière dont l’auteure nous fait ressentir la détresse de la jeune fille.

Pêche est une adolescente tout ce qu’il y a de plus normal : elle a un petit ami, Vert, des amis, qu’elle rencontre à la cafétaria, fait de la natation. Ses parents viennent d’avoir un bébé et sont plus amoureux que jamais (quitte à être indécent pour leur fille). Sa vie bascule le jour où elle se fait violer, en rentrant de chez son petit ami, par un adolescent (?) Lincoln, qui dégage une affreuse odeur de saucisses. Son corps est meurtri, elle est déchirée et doit se recoudre seule, pour ne pas dévoiler son secret. Car oui, elle va tout garder pour elle, garder son secret. Ce n’est pas difficile vis-à-vis des parents car eux ne veulent rien voir : ils sont dans leur bulle d’amoureux. Le petit-ami, les amis, un professeur voient tous, dès le lendemain, qu’il y a un problème car Pêche grossit de manière anormale, de plus en plus.

C’est la force du roman d’Emma Glass. Tout passe par le corps et les sensations. Plus que de longues descriptions psychologiques, c’est la description des sensations (de la peur, de l’angoisse) qui vont nous faire nous approcher un peu de la jeune fille. Dans cette optique, et dès le début, j’ai interprété la masse dans le ventre de Pêche, non comme un bébé mais comme le poids du secret, un secret qui l’empêche d’avoir des relations normales avec ses amis, qui l’empêche de plus en plus d’agir comme auparavant. En traitant le sujet de cette manière, l’auteur ne pouvait pas finir de manière « réelle » et pour moi la fin tire plus vers la métaphore. J’avoue me poser encore des questions sur la dernière page : est-ce que la masse était un bébé ou non ? Est-ce que je me suis trompée ? Il faudrait relire car il y a un test de grossesse négatif tout de même. Je suis intéressée par votre avis si vous avez lu le roman.

De la même manière (c’est plus anecdotique), Pêche a une très belle peau (très douce), Vert a de long bras (un peu un corps de légume en fait), les amis s’appellent Patate (il est tout rond bien sûr) et Sable (pas très solide en face d’autres personnes), le professeur est Mr Mélasse (très collant en plein soleil). C’est la première fois que cela m’arrive mais je n’ai pas vu, pendant ma lecture les personnages avec corps, tête, jambes et bras mais uniquement par la caractéristique dont les affuble l’auteure (le moment où Vert et Patate se disent bonjour est un très beau passage). Seule Pêche était incarnée en tant que personne à mon sens. C’est intéressant car finalement, l’auteure arrive à nous faire comprendre le monde à travers les yeux de la jeune fille puisqu’on est dans son imaginaire. C’est pour cela que je vous parlais d’un livre plutôt brillant.

Pour ce qui est de l’écriture, je parlerais d’une écriture vive, alerte, rapide, joueuse, imaginative mais qui peut être fatigante à la longue (surtout si on n’a pas le temps de se plonger dans le livre) ou paraître factice. Personnellement, j’ai tout de suite aimé car je suis friande d’écriture avec des jeux de mots, avec une suite logique d’idées très rapide. Le premier paragraphe donne une bonne idée de la virtuosité de l’écriture (il faut admirer le travail du traducteur) :

Poisse épaisse poisseuse empoissant la laine lourde engluée dans les plaies, mes pas pressés ravaudant ma peau fendue, ma mitaine humide raclant le mur. Briques rouges rêches déchirant la laine. Déchirant la peau. Peau rêche rouge. Tête rêche rouge. Je grimace en ôtant le gant plucheux, la laine lacérée érafle mes doigts meurtris. Il fait nuit. Le sang est noir. Sec. Grince grinçant grincement. Le relent de gras grillé m’obstrue les narines. Je porte mes doigts à mon visage, essuie le gras. Il colle à ma langue, glisse dans ma glotte, coule sur mes dents, mes joues, goutte au fond de ma gorge. Je vomis. Le vomi est rose au clair de lune. Charnu. Gras. Je m’appuie contre le mur, ferme les yeux. Ravale ma bile. Goût de chair. De viande. Je vomis encore. Mes yeux dansent. Éclairs roses. Retour au noir. Le corps racle la brique. Je vois noir. Noir poix. Gras. Mes paupières sont grasses. Enflées. Noires et gonflées par les gifles. Graissées par les gluantes saucisses de ses gros doigts. Sa voix violente me vrille les oreilles. Ferme les yeux. Ferme les yeux et ouvre ta – ferme-les. Ferme-les. Ferme-les.

Un autre passage, moins virtuose mais plus représentatif du roman :

J’ouvre la porte de la cuisine et jette un œil. Ils me sourient exagérément. De grands yeux. Énormes. Fixes. J’essaie de sourire. Je m’assois à côté de Papa. Sur l’assiette, devant moi, des légumes. Verts et jaunes. Des pâtes. Jaune clair. Couleurs. Pas de rose. J’ai faim. Ça a l’air bon, dis-je à Maman. Elle sourit. Elle observe. Elle veut me voir manger. Alors je mange. Lentement. Je coupe le maïs. Coupe les haricots. Enroule les pâtes autour de la fourchette. En tournant. Je les mets dans ma bouche. Mâche. Papa enfourne les spaghettis dans son sourire. Je ne sens pas leur viande. Nous mangeons. Je suis pleine. Je bois de l’eau. Je la sens stagner dans mon estomac saturé. Ça clapote quand je me lève pour aller dans l’autre pièce.

En conclusion, une excellente découverte dans mon cas, et qui promet pour les prochains romans de cette auteure.

L’avis mitigé de Jostein et l’avis très positif de Nathalie.

Références

Pêche d’Emma GLASS – traduit de l’anglais par Claro (Flammarion, 2018)

Le Mangeur de citrouille de Penelope Mortimer

J’ai acheté ce livre sous forme électronique, après avoir lu un article dans le Matricule des Anges de ce mois-ci, dans l’idée de le lire pendant ma semaine de vacances. Je ne regrette pas du tout mon achat car comme d’habitude avec les livres conseillés par ce magazine, c’est un livre qui me titille, me dérange, m’interroge et c’est ce qui compte en littérature finalement.

Le Mangeur de citrouille raconte le mariage de Mrs. et Mr. Armitage, de son point de vue à elle (qui est de loin le plus intéressant). Le livre s’ouvre sur l’annonce aux familles du mariage. Les deux futurs mariés s’attendaient aux réactions mais elles semblent rudes au lecteur. Le père du marié ne comprend pas le choix de madame car son fils ne peut être un bon mari et surtout un bon père pour les enfants qu’elle a déjà d’autres mariages car il n’est pas suffisamment mature. Les parents de la mariée ne comprennent pas le fait que le jeune homme veuille prendre autant d’enfants, qui ne sont pas les siens, à charge car notre personnage principal en est tout de même à son quatrième mariage (deux divorces et un veuvage ont clôturé les précédents). Personne ne s’oppose au mariage, même si le père de la mariée (avec le soutien du futur) oblige sa fille à abandonner ses trois premiers enfants (plus exactement, il veut les envoyer en pension et les prendre chez lui pour les vacances, leur mère ne les voyant plus de fait). Malgré de nombreux scrupules, elle le fait pour pouvoir se marier avec son nouvel amour.

Le mariage se fait et le début se passe bien. Le mari, qui travaille dans le cinéma, a de plus en plus de succès, l’argent lui permettant d’engager de nombreux domestiques pour décharger sa femme. Le problème est que le couple s’éloigne de plus en plus, lui étant absent et elle n’assumant plus le rôle d’épouse et de mère qu’elle affectionne. Elle déprime de plus en plus, d’autant qu’au bout de neuf ans de mariage, son mari la trompe avec une jeune femme qu’ils hébergeaient. Son mari l’envoie chez un psychiatre (idiot), qui lui fait revenir sur son enfance, son adolescence, ses précédents mariages … sans jamais penser que le problème est peut-être le mari. Pour lui, le cœur du sujet est cette volonté d’avoir trop d’enfants, alors que l’époque lui permet de contrôler cela (le mari, les parents, tout le monde est d’accord sur le côté pathologique). Ces séances n’améliorent absolument pas l’état de la dame, qui elle veut tomber enceinte parce qu’elle estime que son couple ira mieux, qu’elle-même ira mieux. C’est un désir qu’elle ressent profondément.

Quand elle tombe enceinte, le mari encourage fortement sa femme à avorter et à se faire stériliser. Celle-ci accepte, même si cela va la mutiler, car elle aime toujours son mari et souhaite tenir compte de ses désirs (plus que des siens en fait). Elle découvre après, mais cela se passe au même moment, que son mari la trompe avec une amie du couple et que celle-ci est enceinte (alors qu’il ne voulait pas d’enfants de sa femme). Cela va bien évidemment remettre en cause son statut de mère et d’épouse, mais aussi lui permettre de s’envisager, de s’affirmer en tant que femme.

J’en dis beaucoup dans ce résumé (comme le faisait l’article du Matricule des Anges) mais ce qui est important ici, plus que l’histoire, c’est de suivre et de saisir les sentiments de Mrs. Armitage, vis-à-vis des événements.

Cela a été très difficile pour moi de comprendre Mrs. Armitage. Le roman étant largement autobiographique, je pense que cela vient du fait que le personnage n’est pas un personnage de fiction et que l’auteur a mis beaucoup d’elle dans ce roman (tout est décrit avec tellement de sincérité mais aussi de lucidité, c’est assez poignant). Ainsi, le personnage principal a un côté dual, hésitant que l’on peut comprendre dans la réalité. Je m’explique. Son histoire avant son quatrième mariage trace pour moi le portrait d’une femme forte et indépendante, qui suit ses instincts, ses amours, plus exactement ce qu’elle pense bien pour elle, sans se soucier de ce que son entourage pense. Je ne pense pas que dans les années 60 ce comportement était si courant que cela.

Je n’ai pas compris son changement total de comportement avec son nouveau mari . Qu’est-ce qui s’est passé ? Je comprends l’enfermement dans le quotidien, dans la routine … mais qu’est-ce qui fait qu’elle est restée cette fois-ci, alors qu’; il demande beaucoup tout de même. Un reste d’amour, de tendresse ? La pression du mari, qu’il faut satisfaire ? J’ai trouvé que ce n’était pas assez expliqué (cela devait être clair pour Penelope Mortimer, vu qu’elle l’avait vécu). Je pensais toujours en lisant « mais pars avant qu’il ne soit trop tard ! Il va te détruire ! » Ce qui a amplifié ma perplexité, c’est le fait qu’après l’opération, elle prend encore sa défense, et se prend même à penser que c’est bien car elle va pouvoir enfin faire l’amour sans « craindre » une grossesse. Craindre est son mot et là, je me suis dit mais les enfants, tu les as fait en connaissance de cause (c’est ce que j’avais compris au début), ou tu as pris les choses telles qu’elles sont venues et tu les as aimés, comme c’est normal. Et dans ce cas-là, je n’ai pas compris ce qui avait changé.

En conclusion, Penelope Mortimer aurait pu faire beaucoup plus long, parce que son roman est important et très intéressant, son personnage principal incarné ; cela méritait encore plus de profondeur. Je conseille ce roman car il fait réfléchir sur ce que l’on peut accepter par amour, et surtout à quel point on peut être aveuglé. C’est un appel à se faire confiance !

Références

Le Mangeur de citrouille de Penelope MORTIMER – traduit de l’anglais par Jacques Papy (Belfond / Collection Vintage, 2018)

Un siècle de littérature européenne – Année 1962