Je ne sais rien de la Corée de Arthur Dreyfus

Je traînais l’autre jour à la bibliothèque dans le rayon Voyages et j’ai vu ce livre, Je ne sais rien de la Corée d’Arthur Dreyfus, qui était mis en évidence. Je l’ai emprunté pour deux raisons : l’auteur est assez connu mais pour autant je ne savais pas qu’il avait écrit un récit de voyage (j’étais donc curieuse), et je ne connaissais pas cette collection, « Le sentiment géographique », chez Gallimard.

Le nom de la collection vient d’un livre de Michel Chaillou. Au début du livre, on a d’ailleurs une citation issue de cet ouvrage :

Ne serait-ce pas le sentiment géographique, cette évidence confuse que toute rêverie apporte sa terre?

La collection est présentée par ce paragraphe :

Tout n’a pas été dit, les guides touristiques n’étant pas conçus pour révéler le plus secret d’une ville ou d’un pays. Le secret, c’est ce qu’un écrivain retrace et tente d’apprivoiser hors de chez lui, dans une rue lointaine, devant un monument célèbre ou le visage d’un passant. Ainsi recompose-t-il, en vagabond attentif, un monde à la première personne. Donc jamais vu.

Je ne sais plus si c’est au début ou à la fin du livre mais je peux vous dire que cela a conditionné ma lecture et, je pense, un peu l’écriture d’Arthur Dreyfus. Je vais essayer d’expliquer pourquoi dans ce billet. Je précise tout de même que ce livre m’a plu car il m’a donné envie d’en savoir plus sur la Corée (il m’a appris des choses que je ne connaissais absolument pas), mais je l’ai trouvé, parfois, un peu trop centré sur l’auteur.

Il a été proposé à Arthur Dreyfus un voyage de quinze jours en Corée (je n’ai pas compris s’il s’agissait d’un voyage de commande pour écrire ce livre ou si c’était pour écrire un papier sur le pays, car l’auteur est également journaliste). Le « problème » est qu’il ne connaît absolument rien à la Corée, que ce soit l’histoire, la culture, la mentalité … Il va se préparer en écumant les sites internet, en contactant des gens sur Facebook (ou par des relations de relations) et en lisant un livre Histoire de la Corée de Pascal Dayez-Burgeon, qu’il va beaucoup citer dans tout son récit (je le comprends car la plupart des ouvrages grand public sur le pays sont écrits / cosignés / préfacés par lui, en tant qu’ancien ambassadeur français en Corée). Tout cela va le conduire à un drôle de voyage qui, je pense, n’est pas celui qu’aurait fait une personne lambda.

Durant les quinze jours, l’auteur va principalement rester à Séoul, même s’il va faire quelques excursions dans le reste du pays (la frontière avec la Corée du Nord, le parc des pénis dont parle Leiloona dans son billet, même si je dois corriger et dire qu’il y a plus de 500 phallus …) Il va avoir un guide, un jeune homme coréen, qui parle très bien français car il a vécu quelque temps en France (il lit Modiano dans le texte tout de même … je ne suis même pas capable de le faire). Guide est en fait un mauvais terme, il faudrait plutôt utiliser le mot accompagnateur car Arthur Dreyfus décide tout de même ce qu’il veut faire et le jeune homme lui facilite la tâche puisque Arthur Dreyfus ne parle pas la langue. Cependant, parfois, le jeune homme propose des activités, ce qui permet à l’auteur de voir des endroits non prévus.

À lire, j’ai eu l’impression qu’Arthur Dreyfus ne vivait pas réellement le pays mais vivait le pays tel qu’il se l’était imaginé sur internet et dans son livre d’histoire. Il ne fréquente que des personnes francophones (ayant vécu en France) et des expatriés français (qui parfois détestent le pays dans lequel ils vivent). Cela oriente forcément la conversation sur les différences (et similarités) culturelles entre les deux pays …, ce qu’on aime / ce qu’on déteste plus chez un que chez l’autre en résumé. Le voyage de l’auteur ne durait que quinze jours, mais est-ce que c’est vraiment intéressant de rapporter tout à soi et à son pays, quand on est à l’étranger ; personnellement je ne le crois pas. Cela m’a un peu déprimé de lire cela. Par contre, j’ai beaucoup aimé que l’accompagnateur explique ses désaccords avec les personnes rencontrées, ou en tout cas tempère leurs propos, montrant bien que la situation est plus complexe que ce que n’importe quel livre peut raconter. J’aurais aimé beaucoup plus de passages comme cela, et un petit peu moins de France. Par exemple, j’aurais aimé connaître l’importance qu’accordent réellement les Coréens aux classements de l’OCDE. Est-ce que ce sont les dirigeants, les médias qui y accordent une grande place ? Est-ce que les gens sont fiers d’être premiers ou d’être parmi les pays occidentaux ? Est-ce que c’est le fait d’être devenu un pays riche récemment qui confère à ces indicateurs de l’importance ? J’aurais aimé qu’il fasse parler plus de jeunes, et pas seulement à Séoul.

Ce que je n’ai pas aimé non plus, c’est cette tendance de l’auteur à penser que sa culture et ses valeurs sont universelles. Deux exemples me reviennent en mémoire. Le contexte du premier exemple est une visite de Fleur Pellerin en Corée, et plus particulièrement d’une bibliothèque. Il est invité à faire un discours, en tant que journaliste. Le début est conventionnel, mais il dit ensuite quelque chose qu’il sait pertinemment être déplacé. Bien sûr, il se fait ensuite lâcher par la délégation française. Le deuxième exemple, ce sont ses tentatives de psychanalyser son accompagnateur. Il voit bien que c’est gênant pour le jeune homme, puisque celui-ci lui signale explicitement, mais aucun problème, il continue. Après cela, je ne m’étonne plus qu’on ait une mauvaise réputation à l’étranger !

Forcément, quand on lit tout cela, on se demande ce qu’est venu chercher Arthur Dreyfus en Corée, pays dont il ne savait rien comme déjà indiqué. Et c’est là qu’on en revient au but de la collection. Ce n’est pas un récit de voyage « habituel », comme Voyage à travers la Chine interdite de Luc Richard, que j’avais adoré l’année dernière, qui lui se focalisait sur les Chinois rencontrés, leurs modes de vie … C’est ce que je m’attendais un peu à lire mais en fait ici, c’est un écrivain et non un voyageur qui fait le récit. À plusieurs reprises, Arthur Dreyfus explique ce qu’il y a de particulier lorsqu’un écrivain voyage, par rapport à un photographe par exemple. J’ai trouvé que ces pages-là étaient passionnantes (et les plus sincères aussi). Il explique ainsi que l’écrivain va commencer son travail d’écriture après le voyage, qu’il aura consacré à observer finement ce qui s’est passé pendant son séjour. Je rajouterai qu’un écrivain ne peut pas généraliser ce qu’il voit, sauf à rendre universel ses personnes/personnages (ce qui est impossible), et va donc se consacrer à faire émerger la personnalité des quelques personnes rencontrées, plutôt que d’écrire des généralités sur les Coréens. Et là, pour le coup, Arthur Dreyfus l’a particulièrement réussi dans son livre. J’ai l’impression de connaître réellement l’accompagnateur, d’avoir vu l’étudiant français avec la petite amie coréenne … Il n’y a pas de personnes/personnages mauvais, au sens littéraire du terme ; ils sont tous totalement incarnés. Même Arthur Dreyfus ne se donne pas le beau rôle : il est à la fois parisien (pour les amitiés) et provincial (pour le repos), il peut être flamboyant, insupportanle et peu sûr de lui, un peu paumé face à ce pays qu’il ne connaît pas.

Au final, on apprend des petites choses sur la Corée qui donne envie d’en savoir plus (j’ai mis l’Histoire de la Corée dans ma PAL) mais on apprend aussi beaucoup sur Arthur Dreyfus et sur une certaine manière d’observer le monde. C’est un récit de voyage mais d’un autre type.

Références

Je ne sais rien de la Corée de Arthur DREYFUS (Le sentiment géographique / Gallimard, 2017)

La Compagnie des Livres de Pascale Rault-Delmas

J’ai été à la librairie la semaine dernière et j’ai vu ce livre sur une des tables. Comme vous vous en doutez, c’est le mot livres dans le titre qui m’a attiré. La quatrième de couverture commence par Sceaux, or j’habite à côté de Sceaux, dans la banlieue Sud de Paris. Il y a une histoire de librairie, d’amour des livres, d’amitié … Je ne connaissais pas du tout ce livre mais il s’agit apparemment d’une réédition d’un livre qui était publié en autoédition en 2015, et qui a eu de très bons retours, ce qui justifie la publication chez un éditeur.

Cette semaine, je n’avais pas trop le moral et j’en avais marre de lire les souvenirs d’enfance de Coetzee (j’ai un peu l’impression d’être Freud en le lisant et cela m’énerve). J’ai cherché une histoire sympa, sans prétention mais prenante et j’ai pensé à ce livre que je venais d’acheter. Il a très bien rempli son office. Je vous le recommande si vous êtes dans le même état d’esprit que moi en ce moment.

Ce roman commence par l’histoire de deux enfants, chacune nous étant racontée séparément. On est en France dans les années 60.

Annie est une petite fille très heureuse. Elle habite Paris, ses deux parents travaillent dans le milieu hospitalier : sa mère est infirmière, passionnée par son travail, son père est en train de finir ses études de médecine. Quand ses parents travaillent, ce sont ses grands-parents qui s’occupent d’elle. Sa grand-mère est adorable et a des idées originales pour l’époque, mais c’est surtout de son grand-père qu’elle est très proche. Il tient près du Boulevard Saint-Michel une librairie, appelée « La Compagnie des Livres ». Il a transmis son amour de la lecture à sa petite-fille, qu’il fournit en livres. Ce tableau idyllique va bientôt être gâché : le père d’Annie obtient son diplôme de médecine. Après avoir rongé son frein pendant cinq ans, il décide qu’il est temps d’imposer ses volontés à sa famille et fait déménager toute sa petite famille, en banlieue, à Sceaux pour prendre en charge un cabinet. Sa femme, parisienne, très proche de ses parents, doit arrêter de travailler car elle est femme de médecin tout de même, et sa fille ne doit fréquenter que des enfants dignes de son rang. Cela donne une femme frustrée, cantonnée à son rôle de mère (il lui enlève même le rôle de secrétaire médicale qu’elle assumait au début) et une petite fille extrêmement solitaire qui se réfugie de plus en plus dans les livres, son seul réconfort étant ses visites à son grand-père beaucoup moins fréquentes qu’avant.

Michel habite en Auvergne avec ses deux frères et sa sœur. Ses parents s’occupent d’une ferme. La vie est dure mais ils sont heureux et surtout fiers de ce qu’ils font. Michel est lui aussi passionné par la lecture, encouragé par l’instituteur. Son père voit cette passion d’un mauvais œil (il préférerait le voir dehors) mais laisse faire. Ce bonheur simple est terminé quand un terrible accident survient, leur situation se dégradant rapidement. Pour améliorer les choses, la famille du père les pousse à venir s’installer en banlieue parisienne, une place de gardien venant juste de se libérer. Après de nombreuses hésitations, et une boule au ventre, il déménage dans cet endroit bétonné où ils n’auront plus de contact avec la nature mais où ils pourront élever plus facilement leurs enfants et peut-être ressentir moins douloureusement leur drame. Vous aurez deviné qu’ils vont déménager dans l’immeuble où Annie et ses parents habitent.

Avec l’aide du grand-père, qui s’inquiète pour Annie, les deux enfants vont devenir amis (en cachette du père bien sûr). Le livre raconte leurs adolescences dans les années 60 (dont mai 68, bien sûr). L’auteure décrit, de manière très efficace, l’époque : les progrès pour que la femme soit reconnue comme une personne à part entière, sans être placée sous l’autorité de son mari, la place de la femme, la libération sexuelle, les drogues, les études, la banlieue, la mixité sociale. Tout cela est abordé dans l’histoire, sans cours magistral.

Les personnages sont bien sympathiques, réalistes (l’oncle de Michel m’a rappelé l’histoire de mes voisins qui ont aménagé à la même époque dans les mêmes immeubles). Il n’y a pas de mauvais sentiments, pas d’analyses interminables comme dans le livre de Coetzee (j’y reviens parce que je suis traumatisée). On sait que quand les personnages sont en difficulté, ils vont s’en sortir car ils peuvent compter les uns sur les autres, ou leurs amis. Cela fait du bien de lire cela parfois, cela permet de se détendre.

Il n’est pas autant question de livres que le laissait supposer le titre mais finalement, ce n’est pas si grave car l’histoire est intéressante et prenante ; il se passe toujours quelque chose dans ce roman.

Mon seul bémol serait un style parfois maladroit : des phrases trop courtes par moments, l’emploi de phrases enfantines pour la période adolescente, des répétitions de « dit-il », « dit-elle » (si on veut voir les choses positivement, cela permet de ne pas se perdre dans les dialogues). Par contre, dans cette version, il n’y a pas de coquilles ou de fautes d’orthographe flagrantes (je précise si vous lisez les commentaires Amazon sur ce livre car cela semblait être le cas pour la version autoéditée).

Une bonne lecture d’été, qui m’a fait du bien ! J’espère que le deuxième roman sera dans la même veine.

Références

La Compagnie des Livres de Pascale RAULT-DELMAS (Mazarine / roman, 2018)

Le sel de la mer de Édouard Peisson

Pendant cette pause estivale, j’avais fait huit « merveilleux » billets que je n’avais pas publiés car j’avais la flemme de les mettre en page (j’ai découvert à cette occasion qu’en fait, j’aimais toujours rédiger des billets et que c’est vraiment la mise en forme qui me posait problème, je vais essayer de combattre cela cette année). Comme je ne les avais pas mis en forme, je ne les avais pas copiés dans LibraryThing, ce qui n’aurait pas posé de problèmes si le serveur qui abrite mon blog n’avait pas crashé et que la sauvegarde n’était pas datée d’un mois. Donc mes huit billets sont perdus à jamais parce que je n’ai pas particulièrement envie de refaire ce que j’avais déjà fait (et qu’en plus, beaucoup des livres étaient de la bibliothèque donc cela donnerait des billets moins précis et intéressant je pense). J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps mais bon, il y a quand même moyen de se réjouir : je n’avais pas encore fait de billet sur Le sel de la mer qui est un coup de cœur absolu. Je vous le conseille très vivement si vous aimez les romans maritimes. C’est un des meilleurs que j’ai lus jusqu’ici, avec une force descriptive et psychologique incroyable.

Commençons par parler de l’auteur qui était jusqu’à présent pour moi un grand inconnu. Édouard Peisson est né en 1896 à Marseille et est mort à Ventabren (aussi dans les Bouches-du-Rhône) en 1963. À l’âge de 18 ans, en 1914, il commence une carrière, qui durera 10 ans, dans la marine marchande. Suite à des réductions de personnel, il se retrouve sans travail. À la suite de sa réussite à un concours administratif, il entame une nouvelle carrière en tant que fonctionnaire préfectoral. On se doute facilement que ce travail ne pouvait lui plaire : il le trouve en effet « inutile » et « ennuyeux ». Il commence cependant à écrire pendant cette période et en 1936, il décide de se consacrer entièrement à la littérature. Sa bibliographie sur Wikipédia compte 37 ouvrages, publiés de 1928 à 1963. Le sel de la mer a paru pour la première fois en 1954, il est considéré comme son plus grand roman.

1914. Sur la ligne Naples-New-York le commandant Joseph Godde déroute son paquebot, le Canope, pour porter secours à un cargo italien alors que la tempête se déchaîne sur l’Atlantique Nord. Manoeuvre périlleuse, mais dictés par le « devoir sacré » d’assistance en haute mer… Bientôt c’est le drame. Le Canope, alourdi à son tour par des masses d’eau et les machines manquant de pression, sombre lui aussi. Deux cents passagers paient de leur vie l’acte de bravoure du commandant Godde [p. 4, préface]

Le livre se déroule trois mois plus tard lorsque Godde se retrouve devant la commission d’enquête pour expliquer ce qu’il s’est passé. Les membres de la commission d’enquêtes qu’on entend dans ce livre sont dans un premier temps Cernay, vieux capitaine au long cours et ensuite Latouche, inspecteur de la Navigation, qui n’a pas d’expérience maritime. Dans la première partie (les 2/3 environ), on assiste au dialogue entre deux gens de mer, un dialogue fort car Cernay veut faire accoucher Godde des événements, ce qui est très difficile car celui-ci est dans une position défensive. En effet, il n’est entendu qu’après trois mois, le dernier en fait, après trois mois d’isolement pour le capitaine du Canope. Cernay est bienveillant et compréhensif mais Godde est isolé dans sa carapace, dans son idée. Il n’est pas en position de pouvoir écouter et encore moins de comprendre ce que Cernay veut faire.

Pendant cet entretien, tout ce qui est mené au fait va y passer. On commence par la mort en mer du père de Godde, que Cernay a connu. Personnellement, j’ai trouvé que cela avait placé tout de suite la relation que Godde pouvait avoir à l mer. Il y a ensuite le parcours même du Canope. C’était un navire acheté récemment par la compagnie, qui faisait son premier voyage commercial pour celle-ci. C’est un navire qui avait déjà été plusieurs fois revendu ; une personne entendue s’étonne même qu’il n’est pas encore coulé. En effet, Godde, en tant que second a participé, au transfert de Londres à Naples. Plusieurs incidents ont montré que ce navigation avait des défauts au niveau de la conception. Il y a eu notamment un roulis inquiétant en mer plate. On passe ensuite sur sa prise de pouvoir controversée. Le capitaine, marin reconnu et homme caractériel, a eu à Naples une attaque, huit heures avant le premier voyage commercial, obligeant Godde à prendre le commandement au pied levé. Sauf que plusieurs de ses hommes lui ont demandé de renoncer : à cause des défauts techniques, des aménagements faits à la va-vite pour recevoir des passagers aussi. Lui l’a pris comme une crainte face à son inexpérience. Les hommes se sont inclinés, je pense que cela a été pour moi, la première fois où j’ai questionné le personnage : est-il vaniteux, trop fier ? (C’est aussi à ce moment-là que je me suis dit que le nom du capitaine voulait peut-être dit quelque chose). Ensuite, commence le voyage vers l’Atlantique. Godde répète sans cesse que le navire s’est bien comporté malgré une mer déchaînée, qu’il ne faut pas tenir compte des événements précédents, ne profitant pas des perches (qui ne sont pas des faveurs) que lui tend Cernay. Il y a un côté implacable au récit car le lecteur connaît le drame qui lui a déjà été raconté (une baleinière, avec femmes et enfants, écrasés par le Canope), et cherche donc avec les deux hommes ce qui a bien pu être la cause du naufrage. Pourtant, on ne trouve pas mais on continue à voir les événements défilés. Pour moi, c’était la facilité, tous les événements ne pouvaient mener qu’au drame.

Édouard Peisson écrit en homme d’expérience. Les descriptions de la mer, du comportement du navire en pleine mer, des sentiments humains sont absolument saisissantes. On admire la précision des termes ainsi que la force descriptive. On admire aussi le courage qu’il a fallu à Godde pour prendre des décisions qui engageaient tant de gens, mais aussi à ses hommes qui ont lutté jusqu’au bout, au péril de leur vie, pour respecter des décisions qu’ils n’approuvaient pas forcément, pour sauver leur navire aussi. Le dialogue entre les deux hommes est extrêmement tendu et puissant, on sent Cernay lutté pour sauver Godde de lui-même, pour l’aider à comprendre ce qu’il s’est passé. Là-dessus arrive Latouche, qui n’a aucune expérience de la mer comme je le disais, et qui place tout de suite le dialogue sur un plan psychologique. En effet, la commission d’enquête s’est déjà fait une idée, basée sur les faits mais aussi sur leur examen par d’autres capitaines au long cours.  C’est lui qui va arriver à percer la carapace de Godde et à le faire redescendre.

À mon avis, c’est le seul point faible du livre. Édouard Peisson a maintenu son lecteur pendant 240 pages (en gros) dans une très grande tension. J’ai trouvé qu’il n’arrivait pas à la faire redescendre. On ne ressent pas de soulagement à la fin de la lecture, on est juste épuisé en fait. On sent que Latouche et Cernay ont livré toutes leurs cartouches, que Godde a compris, a peut-être admis, mais tout reste en suspens, un peu en milieu de digestion. C’est un peu compliqué pour le lecteur d’admettre que cela se termine comme cela. Je pense que cela vient du fait que le lecteur ne suit pas la commission d’enquête du point de vue de Godde, mais se retrouve bien en position extérieure. À partir de là, la solution aurait peut-être été de faire un roman un peu plus long mais d’un autre côté, je pense que le roman aurait perdu en force et aurait peut-être gâché alors. Tandis que là, le lecteur sort impressionner du récit et doit juste admettre qu’il n’a assisté qu’à un moment du drame, que Godde va continuer à vivre avec ce qu’il s’est passé et que c’est lui seul qui va terminer la digestion des faits.

Un autre point fort du roman dont je ne vous ai pas parlé est la force des personnages secondaires qui sont particulièrement forts, notamment le personnage de Charrel, qui est le chef mécanicien du navire. On pourrait même dire que les personnages secondaires sont autant incarnés que Godde, en apparaissant pourtant beaucoup moins.

En conclusion, j’espère vous avoir persuadé de donner une chance à ce livre.

Sur ce, je m’en vais faire une copie de ce billet sur LibraryThing …

Références

Le sel de la mer de Édouard PEISSON (Grasset / Les Cahiers rouges, 1995)

Un siècle de littérature française – Année 1954

La jument de Socrate de Elisabeth Laureau-Daull

Elisabeth Laureau-Daull situe l’action de ce livre, La jument de Socrate, dans la Grèce de Socrate, c’est-à-dire au Vième siècle avant Jésus-Christ. Plus exactement, on est le jour où Socrate doit avaler la ciguë puisqu’il a été condamné à mort par le tribunal.

Cette journée si particulière n’est pas racontée du point de vue de ses élèves, dont on peut lire par ailleurs les récits, mais de celui de sa femme, Xanthippe, que l’on peut traduire par « jument jaune » en grec. Mais que sait-on de la femme de Socrate me direz-vous, si votre culture grecque est au niveau de la mienne (c’est-à-dire au ras des pâquerettes). Personnellement, je ne me suis pas posé la question quand j’ai acheté le livre mais uniquement quand j’ai ouvert le livre. Wikipédia nous éclaire quelque peu sur la question. Visiblement, Xanthippe est l’incarnation même de la mégère. Plus exactement, c’est la version qui a été propagée par les élèves du philosophe. Ici, l’auteur en fait un tout autre portrait, celui d’une femme extrêmement moderne, attaché à son mari dont elle admire l’intelligence et qu’elle remercie infiniment de tout ce qu’il lui a apporté mais aussi pour la liberté de paroles et d’actions qu’il lui laisse.

La narration se déroule en une journée, à Athènes. Le livre commence par la vie de Xanthippe à son mari, celui-ci entouré de ses élèves qui ne demandent qu’à l’écouter une dernière fois (un seul veut essayer de le sauver). Xanthippe s’emporte, est donc congédiée par son mari et décide de faire quelque chose pour sauver Socrate. Elle veut aller voir le juge pour discuter avec lui (une femme discutant avec un homme de justice était quelque chose d’impensable à l’époque). En chemin, toute sa vie lui revient mémoire : sa vie de fille, sa vie de femme, ses enfants, son mari … Comme je le disais, l’auteur a fait de Xanthippe une femme moderne avec toute la liberté de parole que cela implique. On a son avis sur la place de la femme dans la Grèce antique, sur la place de celle-ci dans le couple … tout ce à quoi Xanthippe aspire à ne pas obéir. C’est ce qui fait d’elle un très bon personnage. On s’identifie facilement à cette femme qui aimerait être considérée comme l’égal des hommes ; elle a adopté cette position grâce à l' »éducation » que lui a donnée son mari.

Après, je dirais que le livre a le défaut de ses qualités. Ici, on fait parler une femme sur qui on ne dispose que de témoignages à charge. Comme le dirait Julian Barnes, c’est un matériel très intéressant pour un écrivain sans aucun doute. De là à lui prêter les idées du féminisme modernes. C’est une mauvaise expression formulée comme cela. Plus simplement, prêter des pensées et/ou des idées contemporaines à des personnages vivants un siècle en arrière est quelque chose qui peut-être déjà compliqué (par exemple, on se doute qu’à l’époque victorienne on se doute qu’il y avait des femmes avec un caractère fort, vu les mouvements qu’il y a eu pendant et après dans la société), mais ici à l’époque de Socrate, j’ai plus de mal à voir où on peut piocher les informations sur des idées féministes. Sur internet, on peut trouver des informations sur la place des femmes dans la Grèce antique, sur la place des femmes dans la vie (sentimentale) de Socrate mais je ne suis pas sûre qu’il existait déjà des féministes à l’époque.

Tout cela pour dire qu’il ne faut pas chercher à voir dans ce livre quelque chose d’historique malgré un contexte très bien reconstitué (je dis cela car c’est justement ce qui m’avait poussé à acheter le livre). Sans aucun doute le caractère moderne du personnage est voulu. Dans ce cas-là, je pense plutôt qu’il faut lire le livre comme une image ou un exemple inspirant sur la place que peut avoir l’éducation et la confiance dans la volonté d’émancipation d’une femme. Je trouve que c’est déjà pas mal, même si ce n’est pas ce que je cherchais au début. Je ne voudrais pas que cela apparaisse comme un commentaire négatif pour ce roman car je l’ai avec grand plaisir. C’est en le renfermant et en voulant écrire ce billet que je me suis demandée quelle était l’intention de l’auteur et qu’est-ce qu’aurait pu être le roman si l’auteur avait voulu faire un roman historique parce que le sujet et la thématique choisis sont vraiment très intéressants.

En conclusion, une bonne lecture, dans un contexte original sans aucun doute.

L’avis de Niki.

Références

La jument de Socrate de Elisabeth Laureau-Daull (Éditions du Sonneur, 2017)

Plaise au tribunal de Emmanuel Venet

Je ne sais si vous vous rappelez qu’à la rentrée (littéraire) 2016, j’avais adoré le livre d’Emmanuel (et avais lu deux livres de lui juste après, tellement j’avais aimé). Il y a deux semaines est paru un petit article dans Le Canard Enchaîné sur un nouveau livre de cet auteur. Il était donc assez logique je me précipite dessus pour le lire immédiatement.

Ici, on a une petite nouvelle d’une trentaine de pages (pour cinq euros), reprenant la forme d’un compte-rendu de justice sur une affaire bien particulière.

Un homme interné en hôpital psychiatrique a décidé d’attaquer en justice l’hôpital au motif que l’hôpital est responsable de la destruction d’une de ses œuvres artistiques. L’ouvrage est court donc je vais éviter de donner la nature de l’oeuvre d’art. Si vous avez déjà lu Emmanuel Venet, vous savez que c’est forcément cocasse, en rapport aussi avec la condition du plaignant.

L’humour de la situation est contrebalancée par tout le sérieux que peut avoir un compte rendu de justice. Le lecteur sourit en prenant connaissance des arguments de chacune des parties tout en continuant à lire quelque chose de sérieux.

Par ce texte, l’auteur questionne aussi sur le statut d’une oeuvre d’art : qui peut créer une oeuvre artistique ? qui décide qu’une oeuvre est artistique ? à qui appartient-elle ? mais aussi sur la justice face au sens commun.

Une bonne mais trop courte lecture.

Références

Plaise au tribunal de Emmanuel VENET (La fosse aux ours, 2017)

Au cirque de Patrick Da Silva

Cette semaine sera twitter ou ne sera pas. En novembre ou décembre, je ne sais plus, j’ai vu passer un tweet des Éditions Le Tripode au sujet d’une opération le Grand Trip’. Il s’agit pour 15 euros de recevoir deux livres, avant publication dans l’idée de permettre aux lecteurs de prendre le temps de découvrir des livres qui le méritent. Le premier livre, Au cirque de Patrick Da Silva, est donc arrivé fin décembre, alors qu’il a paru mercredi dernier, avec en plus des cadeaux (cela valait déjà plus de 15 euros je pense). La première surprise est que c’est un livre que je n’aurais jamais acheté par moi-même car j’apprécie beaucoup Le Tripode mais plutôt pour la littérature étrangère. Deuxième surprise, il ne s’agit pas d’un nouvel écrivain ; il a déjà publié treize livres mais je ne le connaissais pas du tout ! Troisième surprise, le livre n’a pas le même format que d’habitude (je ne sais pas comment cela s’appelle dans l’édition mais les pages doivent être coupées et elles dépassent de la couverture, ce qui est très pratique pour prendre des notes toutefois ; on me dit sur Twitter que cela s’appelle un livre non massicoté, voilà, voilà).

Je l’ai commencé tout de suite, un mois après je le relisais tellement il m’avait plu. C’est suffisamment rare pour que vous puissiez vous rendre de tout l’amour que je porte à ce livre. On est en pleine campagne, dans une ferme « isolée ». Quatre enfants sont réunis après un drame touchant leurs parents :

La mère est morte, pendue. Le père a été mutilé : les deux yeux arrachés, le sexe et la langue tranchés. Lui il s’en est tiré […] Ils étaient dans la grande ; tous les deux, dans le fenil de la grange. Le père en sang, étendu dans le foin, la mère au-dessus et au bout d’une corde. C’est leur plus jeune fille qui les a trouvés. C’est elle qui les a trouvés – le père, la mère – comme ça, dans la grange, dans le fenil de la grange […] Dans la chambre des parents c’était un grand désordre : le lit défait, les tiroirs renversés, l’armoire ouverte, tout le linge par terre […] Le collier de la mère a disparu.

Parmi les quatre enfants, seule la plus jeune était resté à la maison. Elle s’entendait mieux avec son père qu’avec sa mère, car lui faisait un effort pour comprendre ses particularités. L’aînée des filles est partie faire ses études en ville, tandis que les fils ont quitté très vite la maison car il y avait une rivalité malsaine entre eux et leur père, par rapport à leur mère. Il faut dire que le père a longtemps été en prison, laissant seule la mère et ses quatre enfants.

Mais voilà, suite au drame, les trois premiers enfants sont revenus à la maison, plus pour trouver le collier de la mère, que d’aider la sœur ou d’attendre la « guérison » de leur père. En tant que lecteur, notre idée est bien au comprendre qui a pu faire cela et qu’est-ce qui a mené à ces événements. L’auteur nous place dès le début dans cet état d’esprit. J’ai eu cette impression de participer à une humeur, une sorte de voix qui chuchote en ressassant les faits inlassablement. Sauf que comme je le disais la ferme est isolée et il s’agit d’un drame purement familial, l’auteur ne peut pas faire avancer son histoire et découvrir les faits en faisant intervenir d’autres personnages par exemple. Et c’est là qu’il, l’auteur, entre en jeu : il met ses personnages sur scène, en piste plus exactement, comme au cirque, pour les faire rejouer les scènes clés du passé. Il fait aussi ressasser ses personnages à qui échappent parfois des détails qui seront ressassés par la « rumeur » dont je parlais au début de mon avis. C’est cette écriture et ce procédé narratif qui m’ont complètement happé dès la première page.

Un autre point qui m’a particulièrement plu, c’est tout simplement le dénouement. J’ai été soufflée car je n’avais tout simplement rien vu venir. En plus, l’auteur l’annonce plus ou moins au détour d’une phrase que j’ai dû relire pour être sûr d’avoir bien compris.

Je vous conseille donc très fortement ce roman.

Pour finir sur ce Grand Trip’, on a donné notre avis par mail et l’auteur a répondu : il a bien souligné qu’on avait pu voir dans son livre des choses qu’il n’y avait pas vues. Ne perdez pas de vue qu’il ne s’agit que de mon avis et de mon interprétation, ma lecture quoi. En plus, j’ai lu ce roman dans des conditions que je qualifierais d’idéales : je n’avais aucun a priori en commençant ma lecture et surtout j’avais le temps d’en profiter pour pouvoir m’approprier complètement le livre et l’histoire. J’espère avoir la même expérience avec le deuxième roman …

L’avis de Ingannmic.

Références

Au cirque de Patrick DA SILVA (Le Tripode, 2017)

Le phare de Babel de Yannick Anché

J’ai pris ce livre à la bibliothèque pour trois raisons : il y a le mot phare dans le titre, le vert de la couverture me plaît beaucoup et je ne connaissais pas la maison d’éditions. Découvert complètement au hasard, ce livre sera pourtant une de mes meilleures lectures de l’année ! Il est juste excellentissime.

L’action du roman se situe en 1948, en Bretagne. Elle est racontée du point de vue d’Arsène, gardien du phare en pleine mer de Babel. À cette époque, les gardiens faisaient vingt jours de travail, dix jours de repos. La relève se fait tous les dix jours, donc logiquement on change de collègue aussi tous les dix jours. Arsène a un passé familial assez tragique : son père est mort, quand il avait huit ans, dans l’effondrement d’un échafaudage qui a tué de nombreux ouvriers, son frère est décédé avec son oncle et son cousin dans le naufrage de leur bateau. Il est donc seul avec sa mère depuis ce temps-là, qui n’est plus la même depuis tous ces événements (on la comprend, la pauvre femme). Arsène a quand même pu compter sur son grand-père qui lui a appris la pêche et qui lui aussi était gardien de phare. Il était donc plein de fierté quand son petit-fils a réussi le concours et a commencé à être gardien de phare. Celui-ci a appris à aimer son travail.

Quand le roman s’ouvre, cela fait 97 jours qu’il n’y a pas eu de relève à cause de la mer déchaînée en cette période :

Quatre-vingt-dix-sept jours sans relève, quatre-vingt-dix-sept nuits sans un rêve.

Le problème est qu’il est avec un collègue avec qui il ne s’entend pas bien. Après 97 jours d’enferment et de solitude, à entendre la mer frapper le phare, les deux hommes sont devenus complètement fous. Ils ne se parlent plus mais s’écrivent sur une ardoise. Après un mauvais tour, le collègue en vient à vouloir tuer Arsène, dans un jeu de cache-cache. Commence alors, dans le phare, une sorte de chasse à l’homme, impliquant méfiance et veille continue. Bien sûr, cela se terminera tragiquement.

Je ne vous ai raconté la première partie. J’étais déjà complètement accrochée par le roman. La mer, la solitude, la chasse à l’homme… Il y a une tension incroyable dans ce roman et elle ne se relâche pas dans les trois autres parties du roman. Je m’étais imaginée un certain dénouement mais en fait, je me suis complètement avoir par l’auteur. À la fin du roman, j’étais époustouflée par l’intrigue qu’avait réussi à monter l’auteur.

La réussite du roman ne tient pas que l’intrigue ou à l’ambiance haletante du roman mais aussi aux personnages et aux descriptions de la mer. Les personnages sont typiques de ce que l’imaginaire nous dit qu’un marin doit être (je ne sais pas du tout si c’est un milieu que l’auteur connaît), solitaire, taiseux, des caractères forgés par leur travail. Je ne dis pas du tout cela de manière péjorative ; les personnages ne sont pas caricaturaux du tout. Justement, pour l’histoire que l’auteur met en place, les personnages sont juste parfait, ni trop, ni pas assez.

Si vous aimez les ambiances maritimes, les phares ou tout simplement les ambiances haletantes, je vous conseille très vivement ce livre.

Il s’agit du premier roman de Yannick Anché. C’est un homme qui a plusieurs vies : il est « créateur lumière pour des spectacles de théâtre et de danse », auteur, compositeur et interprète sous le pseudonyme de Bordelune. Comme l’auteur, les éditions Moires sont bordelaises. On peut consulter leur catalogue et commander leurs livres sur leur site internet.

Et pour finir de vous convaincre, une lecture des premières pages du livre.

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Références

Le phare de Babel de Yannick ANCHÉ (Les éditions Moires, 2016)

Des carpes et des muets de Édith Masson

descarpesetdesmuetsedithmassonAu début du blog, je lisais beaucoup de livres des éditions du Sonneur (beaucoup est un peut-être un bien grand mot mais en tout cas, j’en lisais), de la grande collection et de la petite collection. Après, je n’ai plus lu que la petite collection et encore après j’ai arrêté. Et je ne sais pas pourquoi. Au début de l’année, les couvertures des livres ont été changées, je n’étais pas fan de la nouvelle maquette et donc je n’étais pas motivée pour m’y remettre. Mais en fait, je ne les avais juste jamais vus en librairie. Donc cela s’appelle du préjugé, au mieux un a priori. Mais je suis abonnée à la newsletter et quand j’ai vu la couverture de celui-ci, je l’ai acheté (j’ai lu la quatrième de couverture aussi et cela correspondait bien à mes goûts. Je n’ai pas acheté seulement sur la couverture … je ne suis pas futile, non, non …) Pour ceux qui sont comme moi, sachez que l’intérieur n’a pas changé (et donc c’est parfait), le papier et la police et la mise en page, tout cela est pareil ! C’est le format et la couverture qui ont changé, seulement. C’est différent, ce n’est ni positif, ni négatif. Je vais donc pouvoir me remettre aux éditions du Sonneur. D’ailleurs, j’ai écouté récemment le livre audio des Huit enfants Schumann de Nicolas Cavaillès et je peux juste vous dire que c’est une merveille de chez merveille (je vous le conseille vraiment beaucoup). Mon frère m’a acheté le livre pour ma fête donc normalement, vous devriez bientôt entendre de nouveau parler des éditions du Sonneur. Mais assez blablater, parlons du livre, enfin !

Il s’agit du premier roman d’Édith Masson. Il fait environ 150 pages, écrites avec un style très agréable à lire. Imaginez-vous un matin, dans un petit village, devant une écluse vidée pour être curée. Au fond, vous avez des hommes, Hilaire, Clovis et Polycarpe. Le maire Boule observe d’en haut. Monsieur Phlox, le locataire de l’ancien logement de l’écluse, aussi. Un sac attire le regard de tout le monde, un sac de l’épicerie du coin avec un motif très particulier choisie par la commerçante. Ces sacs sont en circulation depuis la veille ! Des gens jettent donc des choses, en sachant qu’elles vont devoir être enlevées le lendemain. C’est ce qui fait que les regards sont attirés vers ce sac. Quand on ouvre le sac, on découvre des bouts de squelette (des os en français en fait). Sauf que vous êtes dans un petit village, donc tout le monde est en train de regarder, le fils de l’épicière Jean-Guy, les enfants … On emmène les os au bar du coin, en attendant les gendarmes. Cela donne l’occasion de boire un coup et de parler de l’événement (et accessoirement à la fille du patron de reconstituer le corps … mais il manque des bouts). En quelques pages, Édith Masson a placé l’ensemble de ses personnages. On va, dans les pages suivantes, les suivre pendant 24 heures. On ne saura donc pas le fin mot de l’histoire (on ne règle pas une affaire comme cela en si peu de temps). On assiste donc aux bouleversements dans le village mais on ne voit pas le dénouement de l’histoire. Comme de juste, de vieilles histoires remontent, mêlant le passé et le présent. Une première chose que j’ai trouvé intéressante est le fait qu’il ne s’agisse pas d’une seule histoire ancienne qui soit ressassé par chacun des personnages : chacun (ou par paire) a la sienne, son cadavre dans le placard en quelque sorte.

L’histoire est donc assez classique en elle-même. Cependant, le fait qu’on ne connaisse pas le dénouement et que cela soit assez évident en lisant la quatrième de couverture « oblige » le lecteur à adopter une autre grille de lecture, à ne pas seulement s’intéresser à l’histoire … Il lui faut donc trouver un autre point d’accroche et pour moi, cela a été les personnages, et surtout leurs liens les uns par rapport aux autres. Clairement, Édith Masson n’use pas de la caricature : ils ne sont pas taiseux ou volubiles (comme tous les personnages de romans peuvent l’être quand ils habitent dans un village). Ils sont « normaux », comme des voisins en fait. Chacun se connaît, connaît les histoires de l’un et de l’autre, mais n’en parle pas à la personne concernée : on s’observe, on se côtoie, on s’apprécie, on partage quelque chose sans en faire quelque chose de conscient et de voulu. Le village avance comme un seul corps. Le meilleur exemple en est le fait que les protagonistes oublient le passé de la même manière, ou plus exactement chacun a un vague souvenir d’un événement qu’il n’a pas interprété sur le moment et qu’il a intériorisé. On va en parler à la personne concernée, sans l’ébruiter car chacun a le droit d’avoir son passé. Le sac d’os fait que tout cela ressort mais je trouve, pas violemment. Les gens du village cherche au maximum à garder l’unité de leur communauté. Ce sont les deux points que j’ai particulièrement aimé dans ce roman : les personnages et l’étude réaliste de la vie d’une communauté bien particulière.

On m’a fait la remarque qu’on ne voyait pas assez si j’avais aimé ou pas les livres dans mes billets. Donc je vais essayer de préciser tout cela dans ma conclusion. C’est un très bon premier roman et une bonne lecture, que l’on suit avec plaisir et dont on se rappelle l’ambiance surtout (la preuve est que je fais le billet deux semaines après avoir lu le livre et que je suis capable d’écrire dessus sans vérifier tout ce que j’écris). Clairement, si un deuxième livre d’Édith Masson était publié, je le lirais sans problèmes.

Pour achever de vous convaincre, je vous renvoie à la vidéo de l’auteur, réalisée par la librairie Mollat. L’auteur y parle de manière très précise de son livre, de son projet et de son travail d’écriture.

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Références

Des carpes et des muets de Édith MASSON (Les éditions du Sonneur, 2016)

S de Luis Seabra

sluisseabraJ’ai emprunté samedi ce livre à la bibliothèque, même si j’avais le premier roman de cet auteur, F, dans mon reader (bien sûr, non lu). Je dirais que mal m’en a pris car il reprend dans ce livre S, l’univers qu’il avait créé dans son premier roman. En l’expliquant moins, je suppose. Je me suis donc perdue en cours de route car je n’ai pas bien compris où l’auteur voulait en venir car il ne s’agit pas d’une dystopie classique (avec une description détaillée d’une société où le contrôle est omniprésent, et pourtant c’est bien ce type de société qui est décrit ici) mais une sorte de mise en abîme d’une situation qui est omniprésente dans cette société : la distinction entre le vrai et le faux, entre le rêve et la réalité plus exactement. Jugez plutôt.

On retrouve un des personnages, Zuhl, qui était déjà présent dans le roman F. Suite à la réussite de sa mission, Zuhl reçoit une nouvelle promotion, celle d’intendant général au « très prestigieux ministère des Lectures et des Publications ». Pourquoi très prestigieux ? Dans le pays où se situe l’action, les livres d’imagination ont été supprimés (leurs auteurs sont considérés comme des populations non intégrables ») et ont été remplacés par des livres mêlant fiction et réalité. En effet, dans ces registres, on retrouve la version « officielle » de ce qu’il se passe dans la réalité, je dis bien officielle car la version est réécrite, le reste n’étant qu’oeuvre d’imagination du pouvoir. Ainsi, lors de « lectures enjointes », les autorités contrôlent l’adhésion des « populations intégrables » à l’orientation du régime, et ce de la manière suivante :

[Les lectures enjointes] avaient lieu habituellement une fois par an. Les habitants étaient convoqués, à des dates différentes, par groupes de tailles diverses en fonction de l’importance de chaque localité. On les rassemblait dans une grande salle, au sein de la bibliothèque officielle du bourg, généralement attenante au pénitencier. Un jury composé du directeur de l’établissement (ou d’un de ses adjoints), du bourgmestre et d’un agent des brigades de vérification présidait aux séances.

Trois versions presque identiques d’un même texte étaient lues tour à tour par chacun des membres du trio. Puis on demandait aux citoyens de se prononcer, à main levée, sur le caractère « falsifié » ou non de chacune d’entre elles. Il arrivait que les trois versions le soient.

Les falsifications étaient souvent difficiles à détecter. Un adverbe, une incise ajoutée ou oubliée, signalaient parfois le bon verdict. Les résultats, quoi qu’il en soit, n’étaient jamais connus des individus eux-mêmes. Mais il était certain que ceux qui avaient livré deux ou trois mauvaises réponses recevraient quelques semaines après une nouvelle lettre les invitant à participer à des séances de « lecture contrainte ». Un échec lors de ces dernières entraînait inéluctablement une future « séparation préventive ».

Cette épreuve est d’autant plus difficile que les livres théorisant le régime comprennent toujours plus d’une vingtaine de tomes. Connaître tous les textes par cœur revient à dire que personne ne travaille et passe son temps à étudier les livres, ce qui même dans cette société, n’est pas le cas de tout le monde !

Zuhl est chargé d’organisé le jubilé du cinquantième anniversaire du régime. Il décide faire la « fête » dans la Bibliothèque générale (l’équivalent de notre Bibliothèque nationale). Celle-ci est dirigé par un certain Aloïs, qui n’a plus les faveurs du régime. Zuhl s’adjoint les services d’un agent zélé, le fameux S, pour assurer la sécurité de l’événement. Mais malheur ! Au cours de la journée disparaît de la Bibliothèque un des livres interdits. Jusqu’à présent, je vous ai raconté les vingt premières pages environ et personnellement, je trouvais que cela s’annonçait bien, même si je me suis rapidement rendue compte qu’il allait me manquer les références du premier tome (je précise qu’il n’est pas dit sur la quatrième de couverture qu’il faut avoir lu un tome avant l’autre … ce n’est pas ma faute donc).

Par la suite, l’auteur reprend le récit des trois personnages principaux (Zuhl, S et Aloïs) après l’événement. Ainsi, au lieu de décrire les conséquences du vol du livre interdit, il décrit les conséquences (et donc les sanctions) qui sont prises contre les trois hommes. Ils ne se contentent pas d’aller dans une prison classique, mais vive de manière continue des scènes dont on ne sait pas si elles sont réelles ou rêvées, brouillant réalité et fiction, pour les personnages … mais aussi pour le lecteur.

On retrouve de plus en plus, au cours du récit, les personnages de F et donc je pense que ma déroute vient de là en partie. Pourtant, je trouve qu’il manque quelque chose au livre : un peu plus de clarté (quitte à être plus long mais plus explicatif) et une finalité plus affichée à mon avis.

Si vous avez lu F, et si ce que j’ai dit vous rappelle des situations du premier tome, n’hésitez pas à me le dire dans les commentaires. De toute manière, comme je le disais, j’ai F en ebook et donc je le lirais mais cela me motiverait de savoir que je comprendrais quelque chose en lisant le premier livre de l’auteur.

Références

S de Luis SEABRA (Rivages, 2016)

Ciel d’Aral de Mila Stankévitch

cieldaralmilastankevitchJ’ai acheté ce livre au printemps à Gibert Joseph à Paris, au rayon récits de voyage. Je m’en rappelle bien car je l’ai acheté en même temps que le livre Sur le quai de Soukhoum – Murmures d’Abkhazie. Ils étaient l’un à côté de l’autre et je me suis dit que j’avais fait deux bonnes trouvailles. Je vous raconte tout cela pour en venir au fait que ce livre n’est pas un récit de voyage. La quatrième de couverture et les photos de la mer d’Aral dans les premières pages de l’ouvrage ne pouvaient que tromper le vendeur de chez Gibert et moi aussi du même coup.

Une fois passée cette première « surprise », le livre est plutôt lui une bonne découverte. Il ne s’agit donc pas d’un récit de voyage où serait relaté la catastrophe de la mer d’Aral, mais bien une grosse nouvelle sur (à mon avis) un fait d’imagination (peut être que cela s’est produit tout de même mais je ne pense pas que l’auteur l’a vécu). Le narrateur, Alexandre Gontcharenko, est un photographe russe, spécialisé en océanographie, parti faire, suite à la demande d’un journal, un reportage sur la catastrophe de la mer d’Aral. Pour cela, il utilise les services d’un guide et d’un chauffeur qu’il va partager avec d’autres hommes.

Cela se gâte à partir du moment où leur véhicule est stoppé par deux pirates. Franchement, à ce moment là, j’ai rigolé bêtement parce que trouvé des pirates échoués à cause d’une mer asséchée, j’ai trouvé que c’était franchement bien trouvé. J’ai même continué à trouver l’histoire plaisante quand il y a eu un premier assassinat parce que le narrateur ne semblait pas vraiment prendre cela au sérieux (je me disais en plus que cela ne pouvait que bien se passer vu qu’on était dans un texte de fiction). Ce narrateur a un comportement complètement fascinant au cours de cette prise d’otage. Il passe de l’insouciance, à l’envie de faire son héros, à l’envie que cela se finisse bientôt, de se faire tout petit ou de prendre la direction du groupe des otages. Il repasse sa vie, tout en considérant ses voisins avec condescendance mais aussi avec bienveillance.

Cette richesse du caractère du personnage principal (en très peu de pages tout de même) m’a énormément plu ; ce n’est pas manichéen, tout blanc ou tout noir. C’est même crédible (enfin je suppose, vu que je n’ai jamais vécu cette situation), plus que ce que l’on peut voir dans un film ou ce que l’on peut lire dans certains romans. Les personnages secondaires semblent eux aussi réels : ils sont flous, n’ont pas franchement de caractères affirmés même s’ils ont un trait de caractère particulier. Personne ne semble savoir comment agir, quoi penser (les otages comme les pirates d’ailleurs).

Paradoxalement, après avoir fini l’histoire de cette prise d’otage, vous vous rendrez compte que vous n’avez pas vu le ciel d’Aral (tout se passe dans le véhicule des otages) et qu’on ne vous a pas parlé de la catastrophe de la mer d’Aral par contre vous aurez ressenti ce qu’est cette catastrophe : le territoire « dégagé » est devenu une jungle où plus aucune loi ne s’applique, et où tout le monde est perdu mais a aussi perdu ses repères. Le texte impose à son lecteur de se poser une seule question : que sont devenus les gens qui vivaient grâce à la mer d’Aral ? Ce sont les grands absents des reportages que l’on peut voir ou lire …

Références

Ciel d’Aral de Mila STANKÉVITCH (La Découvrance, 2016)