Ciel d’Aral de Mila Stankévitch

cieldaralmilastankevitchJ’ai acheté ce livre au printemps à Gibert Joseph à Paris, au rayon récits de voyage. Je m’en rappelle bien car je l’ai acheté en même temps que le livre Sur le quai de Soukhoum – Murmures d’Abkhazie. Ils étaient l’un à côté de l’autre et je me suis dit que j’avais fait deux bonnes trouvailles. Je vous raconte tout cela pour en venir au fait que ce livre n’est pas un récit de voyage. La quatrième de couverture et les photos de la mer d’Aral dans les premières pages de l’ouvrage ne pouvaient que tromper le vendeur de chez Gibert et moi aussi du même coup.

Une fois passée cette première « surprise », le livre est plutôt lui une bonne découverte. Il ne s’agit donc pas d’un récit de voyage où serait relaté la catastrophe de la mer d’Aral, mais bien une grosse nouvelle sur (à mon avis) un fait d’imagination (peut être que cela s’est produit tout de même mais je ne pense pas que l’auteur l’a vécu). Le narrateur, Alexandre Gontcharenko, est un photographe russe, spécialisé en océanographie, parti faire, suite à la demande d’un journal, un reportage sur la catastrophe de la mer d’Aral. Pour cela, il utilise les services d’un guide et d’un chauffeur qu’il va partager avec d’autres hommes.

Cela se gâte à partir du moment où leur véhicule est stoppé par deux pirates. Franchement, à ce moment là, j’ai rigolé bêtement parce que trouvé des pirates échoués à cause d’une mer asséchée, j’ai trouvé que c’était franchement bien trouvé. J’ai même continué à trouver l’histoire plaisante quand il y a eu un premier assassinat parce que le narrateur ne semblait pas vraiment prendre cela au sérieux (je me disais en plus que cela ne pouvait que bien se passer vu qu’on était dans un texte de fiction). Ce narrateur a un comportement complètement fascinant au cours de cette prise d’otage. Il passe de l’insouciance, à l’envie de faire son héros, à l’envie que cela se finisse bientôt, de se faire tout petit ou de prendre la direction du groupe des otages. Il repasse sa vie, tout en considérant ses voisins avec condescendance mais aussi avec bienveillance.

Cette richesse du caractère du personnage principal (en très peu de pages tout de même) m’a énormément plu ; ce n’est pas manichéen, tout blanc ou tout noir. C’est même crédible (enfin je suppose, vu que je n’ai jamais vécu cette situation), plus que ce que l’on peut voir dans un film ou ce que l’on peut lire dans certains romans. Les personnages secondaires semblent eux aussi réels : ils sont flous, n’ont pas franchement de caractères affirmés même s’ils ont un trait de caractère particulier. Personne ne semble savoir comment agir, quoi penser (les otages comme les pirates d’ailleurs).

Paradoxalement, après avoir fini l’histoire de cette prise d’otage, vous vous rendrez compte que vous n’avez pas vu le ciel d’Aral (tout se passe dans le véhicule des otages) et qu’on ne vous a pas parlé de la catastrophe de la mer d’Aral par contre vous aurez ressenti ce qu’est cette catastrophe : le territoire « dégagé » est devenu une jungle où plus aucune loi ne s’applique, et où tout le monde est perdu mais a aussi perdu ses repères. Le texte impose à son lecteur de se poser une seule question : que sont devenus les gens qui vivaient grâce à la mer d’Aral ? Ce sont les grands absents des reportages que l’on peut voir ou lire …

Références

Ciel d’Aral de Mila STANKÉVITCH (La Découvrance, 2016)

Précis de médecine imaginaire de Emmanuel Venet

precisdemedecineimaginaireemmanuelvenetPrécis de médecine imaginaire est donc le troisième livre de Emmanuel Venet que je lis, après Marcher droit, tourner en rond et Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud. C’est aussi celui qui m’a le moins plu.

Le livre est composé de très courts textes (une à deux pages), regroupés selon quatre thématiques : le Vademecum de sémiologie médical (avec des entrées telles que la cystite, les rhumatismes, les maladies infantiles, le cancer, les vers, la dépression, la mort…), les Premières esquisses d’un traité des ondes, la Névrose pianistique – Quelques précisions, Imprécis de thérapeutique (avec des entrées telles que le mépris, les rayons, les vaccins, les tisanes, les ambulances…) La névrose pianistique est une maladie propre à l’auteur et a été déclenchée par sa mère qui a acheté un piano pour que ses deux fils apprennent à en jouer aussi bien qu’elle. Elle les a émerveillés en jouant brillamment quelques morceaux, puis s’est arrêtée en prenant comme prétexte des problèmes articulaires, et a passé le relais à ses fils : le frère de l’auteur a abandonné rapidement mais l’auteur a insisté alors qu’il ne présente pas de talent particulier (ni de désir particulier d’apprendre, quoique). Il est enfermé dans une sorte d’amour-haine de l’objet piano.

Ce livre n’est pas un précis de médecine au sens propre du terme, bien évidemment. Emmanuel Venet, qui exerce la psychiatrie, ne présente pas de cas … Le livre est plutôt prétexte à évoquer des souvenirs d’enfance ou des souvenirs plus récents (d’amis malades par exemple) mais d’un point de vue non médical, plutôt poétique, voire nostalgique. Par exemple, le texte sur la cystite parle des queues de cerises que sa grand-mère utilisait pour soigner cette maladie (qui n’avait pas vraiment de sens pour l’auteur au moment où cela se passait). Le texte sur les maladies infantiles parle de la visite au médecin avec sa mère, où celle-ci ne cherchait qu’à se faire confirmer le diagnostic qu’elle avait posé après lecture du Larousse médical. Ce texte rejoint celui sur le mépris, vu comme méthode de soins. Les symptômes que l’on ne peut attribuer à la maladie ou à aucune maladie ne sont bons qu’à être ignorés (jusqu’au jour où on en meurt).

La dernière phrase du livre illustre parfaitement le projet du livre : allier poésie et littérature avec la médecine, concilier musique et instrument, « réalité » du quotidien et  beauté intrinsèque de cette réalité tout simplement :

C’est là que j’ai découvert la difficulté à concilier le bois dur des pianos et la substance des sonates ; le noir du saturnisme et le bleu de Primo Levi ; la sécheresse du discours médical et la poésie des commères qui, sur le marché de Monplaisir ou d’ailleurs, s’entraînent à mourir.

Emmanuel Venet arrive très bien à faire cela. Il nous rend un peu nostalgique d’une médecine que j’appellerais « familiale » mais aussi de grand-mère, ou les maux se soignaient encore, ou on discutait les cas médicaux sur le marché avec le plus grand sérieux. Maintenant on se demande : qu’est-ce qu’il a bu ? qu’est-ce qu’il a fumé ? qu’est qu’il a mangé ? la troisième question étant réservée aux non-fumeurs et aux abstinents. Emmanuel Venet parle d’une époque révolue à mon avis, où il y avait une certaine innocence par rapport à la médecine, une innocence de sa part (dans beaucoup de textes, il parle de souvenirs d’enfance) mais aussi de son environnement proche. Pour les personnes qui n’étaient pas médecins, la médecine était plus une affaire d’imagination et d’interprétation (pleine de bon-sens) que de connaissances. On se servait du Larousse médical plus que d’internet (et pourtant, pour avoir un Larousse médical à la maison hérité de ma grand-mère, je trouve que la médecine et le corps humain vu comme cela, c’est assez glauque).

Cette recherche de poésie se retrouve dans l’écriture de l’auteur, dans l’interprétation qu’il fait, dans l’humour qu’il met dans ses textes. J’ai retrouvé sa plume et son esprit que j’avais déjà particulièrement appréciés dans les deux précédents livres que j’avais lus. J’ai dans celui-ci particulièrement aimé que les textes renvoient les uns aux autres, se répondent en fait, retrouver des gens (j’adore sa grand-mère), des souvenirs, des maladies.

Pourquoi ce texte m’a moins plus, alors que j’ai aimé tant de choses dans ce livre ? Tout simplement parce que je ne sais pas comment il faut le lire, comment il faut « s’en servir ». J’ai pris ce livre à la bibliothèque et je l’ai lu d’une traite. C’est ce qu’il fallait faire car sinon je n’aurais pas vu que les textes se répondaient et je n’aurais pas vu la logique du livre. Mais après quelques mois, je ne suis pas sûre qu’il m’en restera grand chose. C’est typiquement le type de livres qu’il faut avoir dans sa bibliothèque (et donc l’emprunter ne suffit pas) pour le feuilleter régulièrement, se rappeler des sentiments éprouvés à la lecture, de ce qui nous a faire sourire à ce moment-là et se rappeler que la vie peut aussi être vu comme cela, avec un peu d’humour, de légèreté et de poésie. Sauf que je ne pourrais pas faire cela, sauf si je me l’achète un jour…

Références

Précis de médecine imaginaire de Emmanuel VENET (Éditions Verdier, 2005)

Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud de Emmanuel Venet

ferdierepsychiatreantoninartaudAprès ma lecture de Marcher droit, tourner en rond, j’étais obligée de continuer ma lecture des livres d’Emmanuel Venet. J’ai donc demandé deux de ses ouvrages à la bibliothèque. J’ai donc lu le premier Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud et je suis en train de lire le second Précis de médecine imaginaire. Forcément, je me suis demandée pourquoi au moins trois de ses livres tournaient autour de la maladie (plus exactement les maladies de l’esprit). J’ai compris en lisant la quatrième de couverture (ce que je n’avais pas vu sur le ebook du livre dont j’ai déjà fait le billet) ; Emmanuel Venet est psychiatre (et habite Lyon accessoirement). Tout cela est donc logique, même si ici on parle de l’écrivain, non pas du docteur.

Ferdière était donc, comme l’indique le titre, le psychiatre d’Antonin Artaud. En effet, de 1943 à 1946, Antonin Artaud est interné à l’hôpital psychiatre de Rodez dont Ferdière est le directeur. Le médecin a accepté de prendre en charge ce patient, parce qu’il était depuis longtemps lié au mouvement surréaliste (se piquant lui-même d’écriture). Pendant ces trois ans, Ferdière traite Artaud par les électrochocs, ce qui a pour effet d’étouffer sa créativité (d’après Wikipédia, il « perd conscience »). Pourtant, d’après Emmanuel Venet, c’est bien Ferdière qui a remis Artaud à l’écriture, qu’il avait depuis longtemps « abandonnée » (par la force des choses). Les amis de Artaud ne pouvant pas supporter cela le font retirer de l’hôpital psychiatrique. Deux ans plus tard, on annonce à Artaud qu’il souffre d’un cancer du rectum dont il ne pourra guérir. Il se suicide ou meurt d’une surdose accidentelle suivant les versions. Ferdière restera persuadé tout au long de sa vie qu’il aurait pu empêcher cela.

Dans son court texte (45 pages), Emmanuel Venet raconte la biographie de Ferdière, de sa naissance et de son environnement familial à sa mort. Il dessine un homme dual, qui voulait faire de la littérature mais qui n’était pas suffisamment aventureux pour ne pas faire à côté un métier, la médecine donc. C’est le portrait de cet homme qui n’arrivera jamais réellement à choisir entre sa « passion » et la normalité que nous trace l’auteur. C’est un peu comme s’il avait vécu sa vie à regrets.

Pour tout avouer, je m’en fiche un peu de la vie de Ferdière et même de la personne en fait. Mais Emmanuel Venet arrive à la rendre intéressante, à faire de cette histoire une destinée déjà écrite quelque part. Il rend l’inéluctabilité de la vie de cet homme.

Encore plus que pour Marcher droit, tourner en rond, il a des phrases tellement fulgurantes, des tournures et des images évocatrices (qu’on les voit à la lecture). Par exemple, je vais mettre quelques extraits à la suite du billet et dans deux d’entre eux, l’auteur parle de la forge de Ferdière. Il s’agit bien sûr de son atelier intérieur où il créé sa poésie. Vu la manière dont il en parle, j’ai eu l’impression de voir justement un atelier, où le feu (intérieur du poète) sert à travail une pièce encore brute (l’idée, la pensée créatrice). Je ne sais pas si l’image est de l’auteur mais j’ai trouvé cela d’une telle justesse.

En conclusion, c’est tout simplement un plaisir de lire un tel écrivain !

Quelques extraits

Quatre années d’études, trois recueils pétris de tout ce qui traverse la naissance d’un homme, idéalisme, amour, allégeance inconsciente aux canons de la mode et de la langue. Aurait-il recopié le Bottin qu’il l’aurait davantage tordue, la langue, tant sa forge était à son insu refroidie par les contre-visites et les cours de pathologie. Sans doute commence-t-il à comprendre, Ferdière, que l’ornière est plus profonde qu’il y paraît, et qu’ouvrir des crânes ou des ventres vous précipite régulièrement contre des veuves ou des désespérés à qui il faut annoncer la situation de la manière la plus littérale qui soit, en réservant ses pauvres fleurs de rhétorique pour les comptes rendus opératoires. Certes, il lui reste la vie devant lui et Proust au rayon des modèles, mais autant sortir vite de la nasse, revenir au monde où la parole se double de replis obscurs et signifie vraiment. Changer de voie, devenir Breton. Devenir psychiatre. Changer d’ornière.

S’imagine-t-on psychiatre, c’est-à-dire paria parmi les médecins, exilé en raison d’une insubordination stérile à Chezal-Benoît, Indre-et-Loire ; lâché par sa femme pour un vrai poète ; et charriant avec soi la dépouille d’un poète asphyxié par la langue des notables, la stérile créativité des fous et l’allégeance à un postulat anti-poétique : il reste à s’acheter une conduite intérieure Delage, à se trouver de vagues obligations à Paris, et à embaumer comme on peut le cadavre qu’on porte en soi.

Certes, il ne manque pas de petitesse, Ferdière : cette manière d’écrire pour taire, de garder la pose au-delà de toute mesure, de se faire remarquer au fond de l’ornière d’où il n’aurait pas dû vouloir sortir. Certes. Mais c’est oublier qu’il a soufflé comme un beau diable sur sa forge, connu désillusions que Babel inflige aux fondeurs de langue, reçu les gifles terribles de Crevel, d’Artaud et des milliers d’anonymes qu’il n’a pas sauvés – à quoi s’ajoutent l’exil, la guerre, les deuils, la mort des fous mille fois recommencée. C’est oublier qu’il avait tôt compris qu’il ne serait pas Dieu, ni Destouches, ni même Reverzy ; qu’il a accepté de rester lui-même pour rasseoir Artaud à son écritoire ; et qu’il a sagement laissé à son capharnaüm le soin de nous dire cette vie trop fidèle à elle-même, e métier voué au secret, la frustration des horizons courts. Coupable, Ferdière ? Oui, si c’est pécher que de laisser la langue intacte et de mourir sans oeuvre, non pas recroquevillé sur son énigme mais s’offrant en pâture à tous ceux que la poésie brûle ou nourrit. Coupable d’être resté à hauteur d’homme malgré la tentation de se faire plus grand que soi et la volupté de se faire haïr.

Références

Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud de Emmanuel VENET (Verdier, 2006)

Possédées de Frédéric Gros

PossédéesFrédéricGrosJe suis abonnée aux romans sur la religion en ce moment. C’est un peu fait exprès, en fait. J’ai choisi cette quatrième lecture de la rentrée littéraire dans ma liste à lire (spéciale rentrée) car elle me semblait à la fois répondre aux Serviteurs Inutiles de Bernard Bonnelle et à Lucie ou la vocation de Maëlle Guillaud.

On est dans les années 1630, en France, plus exactement à Loudun. On est juste après la Contre-Réforme, l’Église catholique souhait prendre le dessus sur la propagation des idées protestantes. Louis XIII et Richelieu sont au pouvoir et cherchent à montrer qu’ils sont TRÈS catholiques au pape. Cependant, la France vit toujours sous le régime de l’Édit de Nantes et chacune des parties essaye de cohabiter avec l’autre. À Loudun, les deux camps vivent en bonne intelligence sous la houlette de certains notables à qui cette paix tient à cœur, notamment le beau curé de Loudun, Urbain Grandier. En plus d’être beau donc, il a le sens de la répartie, une grande intelligence, une certaine fougue qui plaît à beaucoup. Surtout aux femmes, quand elles sont veuves ou jeunes. En faisant cela, il se met à dos les notables de la ville, particulièrement un puisqu’il engrosse sa fille, sans vouloir le reconnaître. Grandier favorise le plaisir de la chair par rapport aux joies de l’Amour. Le père va monter un premier groupe de soutien et arriver à faire juger le curé. Chacun active ses différents appuis. Le curé sort gagnant mais on lui conseille de partir ; il refuse (parce qu’il est un peu imbu de lui-même tout de même). Il revient donc à la colère de ceux qui voulaient qu’il parte, ils ne cesseront de monter des complots et machinations pour l’abattre (juridiquement en tout cas). Cela remonte très haut, jusqu’à Richelieu.

Dans le même temps, Urbain Grandier s’est fait de nouveaux ennemis, dont une particulièrement Jeanne des Anges, la moniale du couvent des Ursulines de la ville de Loudun. Elle voulait qu’il soit le confesseur de son couvent mais celui-ci a refusé, donnant comme raison sa surcharge de travail. Jeanne des Anges est une femme excessive et directive … Après le retour de Grandier (après son premier procès), la peste s’abat sur la ville faisant trois mille morts, surtout des catholiques, puis les Ursulines du couvent se disent ensorcelées, possédées par des diables, dirigés par Grandier. Ils les obligent à des actions peu en accord avec leurs vœux. Cela prend tout de suite une très grande ampleur, l’affaire est prise extrêmement au sérieux. Les événements s’enchaînent très rapidement (en réalité entre cinq et dix ans), l’hystérie monte …

Décrire l’enchaînement des événements est ce en quoi Frédéric Gros excelle. L’auteur prend ce fait divers, réel mais ici romancé (ce n’est pas un livre d’histoire), depuis le début. Il nous montre qu’avant tout cela, la ville va bien. Tout le monde est plus ou moins heureux sous la houlette de Scévole de Sainte-Marthe. À partir de là, l’auteur ne fait que nous dire : « vous voyez comment cela peut aller vite, comment une ville peut devenir hystérique, folle au point de commettre l’irréparable » à cause de croyances un peu « frustres » (dirons nous), de la manipulation de certaines autorités (tant religieuses que politiques), par purs calculs et par petites mesquineries. Ainsi, les curés (au sens large du terme) profitent des faits pour montrer ce qu’est la vrai foi (selon eux) et ramener les croyants au bercail. Les politiques et notables locaux se montrent pour monter dans la hiérarchie. Richelieu profite des événements pour assouvir son ambition d’affaiblir Loudun (ayant beaucoup de protestants), pour renforcer sa ville, Richelieu (catholique), distante d’à peine une quinzaine de kilomètres. Ceux qui pourraient tout arrêter tellement les supercheries peuvent être démasquées facilement (ils s’en rendent même compte à l’époque) ne font rien car ils ne veulent pas être les premiers ou bien ne le font pas parce qu’ils n’aiment pas vraiment beaucoup Urbain Grandier (ceci justifiant cela d’après eux). C’est la manière de raconter ces événements qui font du livre de Frédéric Gros un livre à lire, pour se rendre compte de comment cela marche, comment toute une société peut devenir complètement folle et hystérique.

L’auteur utilise un narrateur extérieur. À cause de cela, le texte est très moderne. Il n’emploie pas par exemple de tournures de phrases ou de vocabulaire anciens. La manière d’écrire, un peu déclamatrice, est elle aussi très moderne, comme les emportements du narrateur. C’est pour cela que je disais que ce n’est pas un livre historique. Les faits y sont mais il y a tout de même interprétation, mais celle ci renforce la démonstration. En tout cas, c’est un livre qui est accessible, au point de vue du texte. J’ai trouvé qu’on y rentrait facilement pour ne plus le lâcher, tellement on est happé par des événements dont on sait qu’ils vont mal tournés.

De plus, je ne connaissais pas cette histoire, avant de lire le livre. Ce n’est donc pas gênant pour la compréhension du roman. Vous pouvez trouver des renseignements sur ce fait divers sur wikipédia, bien évidemment.

Un roman marquant, pour moi en tout cas.

Références

Possédées de Frédéric GROS (Albin Michel, 2016)

Lucie ou la vocation de Maëlle Guillaud

LucieOuLaVocationMaelleGuillaudIl s’agit du troisième livre numérique que j’ai acheté pour découvrir les nouveaux titres de la rentrée littéraire et je peux vous dire qu’encore une fois, je ne le regrette pas. Trois livres, trois excellentes lectures, toutes prenantes et captivantes.

Ici, on suit Lucie, une jeune fille soignant son apparence, intelligente, avec une meilleure amie qui est pratiquement comme une sœur pour elle. Elle n’a plus que sa mère, depuis le décès de son père dans un accident de montagne. On pourrait donc dire que tout va bien pour elle (à part bien sûr l’absence de son père, de qui elle était très proche). Cette année, elle rentre en khâgne à Paris et éprouve une certaine fierté à faire partie de l’élite de la France. Elle n’est plus en cours avec Juliette, même si elle peut la voir régulièrement puisque celle-ci suit un cursus de Lettres dans une université parisienne. Sauf qu’elle est en classes préparatoires. Elle n’a donc pas le temps. Elle doit travailler beaucoup, de plus en plus mais elle décroche de plus en plus, ne trouve plus de sens à ce qu’elle étudie. Elle peut cependant compter sur le soutien de Mathilde, une camarade de classe un peu mythomane. Celle-ci l’emmène souvent dans un couvent parisien dont elle connaît bien les sœurs et surtout la mère supérieure.

Lucie commence à se sentir bien là-bas. Elle n’aspire plus qu’à une chose : vivre sa foi complètement, se consacrer à Lui, être son épouse … Elle deviendra rapidement postulante (abandonnant ainsi ses études), novice, sœur après ses vœux définitifs. Elle va découvrir rapidement la vie au couvent, les petites mesquineries et grandes brimades qui la feront toujours douter de sa vocation. Là, où elle pensait ne trouver que partage et absolu dans la foi, elle trouve beaucoup de comportements bien humains.

Cela peut apparaître lassant et répétitif car on peut penser que dans un couvent les activités sont assez répétitives. Mais en fait non. Maëlle Guillaud fait évoluer son personnage tout au long du roman qui se déroule sur une dizaine d’années. Elle lui fait monter les échelons administratifs ; ces occupations varient avec ces promotions : elle passe du ménage, à l’accueil des pèlerins, au recrutement, à l’enseignement aux novices. Le personnage de Lucie évolue aussi intérieurement : elle perd sa vie d’avant progressivement, devient plus dure, se ferme aussi. De plus, l’histoire de Lucie est ponctuée par de courts chapitres où on entend la voix de Juliette (qui d’après ce que j’ai cru lire, serait un peu la voix de l’auteur qui a vécu cette situation ; une de ses amies est rentrée au couvent). Celle-ci n’a que des doutes et ne comprend plus du tout Lucie. Pour elle, la vie est dehors, à vivre un amour avec un homme de chair et d’os. Pourtant, elle ne cessera jamais de lui rendre visite, de la soutenir et de l’écouter (c’est une vraie meilleure amie, elle).

Cette lecture a été très intéressante pour moi car personnellement, je serais plutôt du côté de Juliette. Pourtant, j’étais toujours voulu comprendre mieux comprendre ce que signifiait la foi pour les gens qui l’avait. En différenciant la foi de Lucie et l’Église catholique, j’ai trouvé que Maëlle Guillaud donnait très bien à comprendre cela. Pour être plus claire, on comprend bien ce que trouve Lucie dans la religion : le partage dans quelque chose qu’elle trouve beau, la volonté d’avoir un monde meilleur (et non divisé), trouver un sens au fait d’être sur terre (ne plus penser que tout ce qu’elle fait fait est vain), trouver une place dans une communauté. C’est pour cela que depuis le début du billet, je dit qu’elle est en quête d’absolu, de quelque chose qui n’existe pas en quelque sorte. Un peu naïve, elle ne comprend que très tardivement que cela ne peut pas se trouver auprès d’hommes (en l’occurrence ici de femmes) et que l’Église catholique est aussi une grande entreprise, qui souffre des mêmes mots que celles-ci.

Lucie ou la vocation est donc une histoire qui m’a passionnée parce qu’elle répond (un peu) à des questions que je me suis souvent posée. De plus, elle est servie par une écriture très agréable à lire. Un très beau premier roman donc !

Les avis de Sabeli, de Marie-Claire, de Nath. Sur la chaîne YouTube de la librairie Mollat, vous pouvez une vidéo où l’auteur parle de son livre.

Références

Lucie ou la vocation de Maëlle GUILLAUD (Éditions Héloïse d’Ormesson, 2016)

Marcher droit, tourner en rond de Emmanuel Venet

MarcherDroitTournerEnRondEmmanuelVenetAurais-je de la chance en ce moment dans le choix de mes lectures ? Deuxième lecture de la rentrée littéraire et deuxième très bonne lecture. J’avais repéré cette lecture car le narrateur est atteint du syndrome d’Asperger, sur lequel j’ai un peu lu.

Le narrateur, âgé d’une quarantaine d’années, atteint donc du syndrome d’Asperger, assiste à l’enterrement de sa grand-mère paternelle. Comme beaucoup d’enterrements, c’est l’occasion de dire beaucoup de sornettes sur la personne décédée qui passe de vieille bourrique à sainte. Sauf que pour un Asperger, cela ne passe pas : la vérité doit être dite quoi qu’il arrive ! Il ne peut supporter ces conventions sociales qui ne sont que fausseté manifeste. Cependant, notre narrateur n’a plus dix ans et a donc appris à se taire. Cela ne l’empêche pas de penser. C’est donc son monologue intérieur durant cet enterrement que l’on peut lire ici.

On y apprend tous les secrets de famille possibles et imaginables : la grand-tante a eu un enfant du grand-oncle (ils étaient donc frère et sœur), la grand-mère a trompé le grand-père avec un notable, elle a eu un enfant avec lui, le grand-mère s’est noyé dans l’alcool, les tantes sont soient des bigotes, soient des allumeuses, qui pensent être profondes tout en disant beaucoup de platitudes, les cousines sont des femmes qui profitent de leurs amis ou bien qui traitent dans des affaires louches, le cousin est homosexuel. Il vit seul avec son père, depuis que ses parents se sont séparés quand il avait quinze ans, et tous les secrets lui ont plus ou moins été dévoilés par celui-ci, même s’il en a découvert plusieurs seul. Tout cela est su par tout le monde mais jamais discuté. Le narrateur perce à jour tant les actions que les discours incohérents. Il raconte comment lorsqu’il dit ce qu’il pense, il est rabroué par son entourage. Il se tait donc beaucoup.

Cela entraîne, comme on s’en doute beaucoup de ressassement. L’auteur arrive très bien à retranscrire cela, sans pour autant être lourd. Ainsi, il ne traite pas chacun des personnages du cercle familial à tour de rôle, mais ceux-ci reviennent. J’ai pensé que peut-être que cela accompagnait le regard du narrateur lors de l’enterrement. Pour faire ressentir l’Asperger du narrateur, l’auteur utilise des tics de langage, parle de manière très convaincante des passions un peu particulière du narrateur. On sent que celui-ci s’anime de manière très joyeuse quand il les évoque.

Ce qui se dégage de tout cela est tout de même une grande solitude issue d’une trop grande rectitude : la vérité doit être absolue, tout comme l’amour. C’est un des symptômes du syndrome d’Asperger. Le problème est que nos sociétés ne peuvent pas tenir comme cela (c’est pour cela qu’on utilise beaucoup de non-dits et de convenances). Le narrateur est ainsi condamné à vivre seul, malheureusement.

Deux citations

Preuve que même dans les dialogues les plus ordinaires, chacun n’entend que ce qu’il veut entendre et entretient ainsi l’illusion d’une convergence de vues ou d’un désaccord avec un interlocuteur qui, dans la plupart des cas, ne parle pas de la même chose.

J’aspire à ce que mon entourage, un jour, me comprenne vraiment, ainsi qu’il arrive parfois en rêve. J’aimerais tellement que, dès leur amorce, mes idées soient entendues comme par télépathie dans toute leur complexité ; que mes pensées les plus subtiles se transmettent, intactes, dans un simple échange de regards, mes intentions dans une simple ébauche de sourire […].

Vous pouvez consulter la page de l’éditeur dédiée au livre, où vous trouverez d’autres avis mais aussi une vidéo tournée par la librairie Mollat.

Références

Marcher droit, tourner en rond de Emmanuel VENET (Verdier, 2016)

Hiver à Sokcho de Elisa Shua Dusapin

HiverASokchoElisaShuaDusapinC’est le premier livre de la rentrée littéraire que j’ai eu envie de lire, après avoir vu un tweet de la librairie Dépaysage.

Sokcho est une ville proche de la frontière entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. L’action de ce roman se situe en plein hiver comme l’indique le titre. Comme Sokcho est une station balnéaire, il n’y a pas grand monde à part les habitants dans cette ville où les températures descendent allègrement sous les zéro degrés.

Pourtant un jour, un auteur français de bandes dessinées débarque dans la pension de famille dans laquelle travaille la narratrice du roman. C’est une jeune femme d’une vingtaine d’années qui revient après ses études, qu’elle a effectué à Séoul, dans la ville de son enfance pour se rapprocher de sa mère, poissonnière au marché. Notre narratrice a la particularité d’avoir des origines françaises, par son père. De plus, elle a étudié la littérature française. Elle parle parfaitement français donc. On sent d’emblée qu’elle est très seule et qu’il lui manque quelque chose. Elle a bien un petit ami (qui est plutôt obsédé par lui-même que par elle) et sa mère mais cela ne semble pas suffire à son bonheur. Son patron est assez bourru (il a perdu sa femme l’année dernière). Les quelques clients ressemblent plutôt à des ombres qu’à des personnes. Il est donc logique qu’elle s’attache d’emblée à cet auteur de BD.

Sauf que lui aussi est seul, et cherche à préserver cette solitude, qui lui permet de créer. Ils se rapprochent l’un de l’autre, mais pas de manière intime. Ils font plutôt se côtoyer leurs solitudes (même si elle aimerait rentre plus avant dans son univers). Le livre est constitué de fragments de vie : d’approches, de visites, de discussions.

C’est l’écriture qui rend ce livre magique. On est happé d’emblée. Dans mon imagination, Sokcho était une sorte de ville ressemblant à Las Vegas, mais avec tous les casinos fermés. Beaucoup de néons, peu de personnes et une ville où souffle beaucoup vent. Ici, c’est plutôt neige et froid glacial. Or, d’après Wikipédia, c’est une ville de près de 90000 habitants. Pourtant, on sent une certaine désolation et comme je l’ai dit un aspect fantomatique. Cette description m’a fait penser que tous les personnages étaient seuls.

De plus, l’écriture est très dépouillée. Il y a peu de descriptions de sentiments : soit ils sont vécus et extériorisés, soit ils restent en arrière plan. On ne vit pas la vie de la narratrice mais on l’observe. L’auteur de BD est lui esquissé, plutôt que décrit. Je ne saurais pas vous dire pourquoi il agit de telle ou telle manière. Je n’ai pu m’empêcher de comparer l’univers de la narratrice et celui de l’auteur de BD. Il arrive à voir de la beauté à Sokcho, à se (re)créer un univers que la narratrice ne voit pas (ou plus). Comme si elle était seule parce qu’elle n’arrivait pas (ou plus) à voir ce qui lui plaisait dans sa ville. Pour moi, c’est ce qui lui manque et qui fait que l’on sent d’emblée cette solitude.

Un excellent livre de cette rentrée littéraire, qui vaut énormément pour son écriture et le climat qui en découle. Un premier roman, en plus !

Un autre avis sur le blog Le petit carré jaune (bien meilleur ; si vous ne voulez pas lire ce livre après, c’est qu’il y a un problème).

Références

Hiver à Sokcho de Elisa SHUA DUSAPIN (Éditions Zoé, 2016)

Les Serviteurs Inutiles de Bernard Bonnelle

LesServiteursInutilesBernardBonnelleJ’ai pris ce livre sur les conseils de mon libraire, la dernière fois que je suis passée à la librairie. Depuis, la librairie est fermée pour travaux (il ne reste qu’une semaine et demi à attendre) ; c’est ce qui m’a fait entre autre déprimer tout l’été. Il faut ajouter à cela que deux des trois bibliothèques que je fréquente sont aussi fermés pour travaux. Je trouve que c’est « inhumain » (je suis sûre que vous me comprenez) mais bientôt cela se termine et ma vie va pouvoir reprendre.

Donc avant de retourner à la librairie, j’ai lu le livre pour pouvoir en parler avec le libraire. Comme très très souvent, j’ai adoré (le libraire ne s’est trompé qu’une fois ; moi toute seule je me suis trompée plus que lui alors que je suis censée me connaître mieux que lui).

Les Serviteurs Inutiles est le troisième roman de Bernard Bonnelle, mais le deuxième sous ce nom. Pour rappel, Aux Belles Abyssines a paru en 2013, aux mêmes éditions de La Table Ronde.

L’action de ce roman se situe principalement en plein Périgord, aux alentours de Bergerac, dans un domaine Les Feuillades, proche d’une petite ville, Sainte-Colombre. On est dans la deuxième partie du XVIième siècle, en pleine guerre de religions entre les catholiques et les protestants, juste avant la montée sur le trône de Henri de Navarre. C’est un contexte qui m’est familier pour avoir lu Jean d’Aillon. La différence est qu’ici on est en province alors que dans les romans de Jean d’Aillon, on est tout de même le plus souvent à la cour. Première chose qui m’a plu donc : la description des paysages du Périgord, de la vie là-bas d’un domaine de taille moyenne mais aussi du contexte des guerres de religion. Je ne m’étais pas figuré que cela s’était passé de cette manière : une lutte sans-merci pour l’hégémonie des villes, le fait que du jour au lendemain des amis deviennent des ennemis, mais aussi un très fort extrémisme de part et d’autres (même si ici, on le voit beaucoup plus du côté des catholiques).  Rien que pour cela, Les Serviteurs Inutiles est un roman extrêmement dépaysant. Il n’est par contre pas dans la même veine que les romans de Jean d’Aillon au niveau de l’écriture. Là où Jean d’Aillon est dans la description très précise des faits et moeurs (ce qui peut gêner certains), Bernard Bonnelle travaille plus « légèrement ». On en tire un sentiment de l’époque plutôt qu’une connaissance approfondie. Les deux auteurs utilisent de manière très savoureuse le vocabulaire de l’époque (enfin, je suppose), sans que cela soit handicapant à la lecture.

Bien sûr, le roman de Bernard Bonnelle ne raconte pas que l’Histoire française du XVIième siècle à travers la vie d’un manoir du Périgord ; il tisse sa narration autour d’un thème extrêmement ancien : la relation père-fils. Ainsi, on suit les pensées de deux personnages : Gabriel des Feuillades et Ulysse des Feuillades.

Gabriel est un ancien soldat des campagnes italiennes et connaît donc la guerre et surtout ses effets. Il s’est installé aux Feuillades pour y trouver la paix avec son épouse. Il s’abîme donc dans la contemplation de la nature de son domaine, dans la lecture de textes antiques et il écrit lui-même un journal (qu’il nomme ses écritures). C’est ce journal qui constitue la première partie du livre (jusqu’à la page 120 en gros). Il va de la naissance de sa fille Phoebé (petite soeur d’Ulysse) à sa mort (à elle), qui correspond au départ d’Ulysse des Feuillades. Gabriel est un homme de compromis, ce qui est très mal en ces temps où il faut absolument choisir. Il ne comprend pas comment on peut détester un voisin qui nous ressemble tant, même s’il reste partisan de la foi catholique. Je vous livre ici quelques citations de ce journal (que je trouve pour ne rien vous cacher extrêmement lucide) :

Peu-être aurais-je basculé du côté huguenot s’ils n’étaient des protestants. Je n’aime ni les protestations, ni les indignations, ni les vaines agitations. Tel qu’il marche cahin-caha, le monde me convient. Je ne m’accommode d’une morale, d’une sagesse, d’une religion que si elles sont indulgentes à nos errements et de ne prétendent pas éradiquer l’ivraie, dont j’aime apercevoir quelques hautes tiges dans le champ où pousse le bon grain. [p. 23]

Il faut se rendre à l’évidence : les pratiques de la religion catholique ne sont pour moi que du lierre agrippé à ma vie, qui l’entoure et l’enserre, mais ne le pénètre pas vraiment. [p. 37]

Quand Marion Brouilhac [sa maîtresse] referme ses bras sur moi, c’est le monde entier que j’embrasse et qui m’embrasse. Voilà qui est bon, juste et pieux, à l’inverse de ces élucubrations par lesquelles les partis qui déchirent le royaume tentent de justifier leurs haines et leurs crimes. Catholicisme et protestantisme sont les deux visages du même mensonge – de la même hérésie, pour employer leur langage. Les uns et les autres me font l’effet de fous qui, me voyant qu’une face de la médaille posée sur la table, seraient convaincus que l’autre côté n’existe pas. La prétention à détenir la vérité est pour moi la pierre de touche de l’erreur. Je rêve d’une autre religion, toute nouvelle ou très ancienne, sans dogme ni culte, sans prêtres ni guerres, dont le seul exercice de piété serait la joie d’être au monde. [p. 39]

Ulysse ne peut pas supporter l’indécision et l’indifférence de son père, d’autant qu’il a treize ans, ce que l’on pourrait qualifier d’entrée dans l’âge adulte à l’époque. Il part pour rentrer dans l’armée catholique, le jour donc de l’enterrement de sa soeur adorée, ce qui fait dire à Gabriel qu’il a perdu ses deux enfants en ce jour.

À ce moment là, on passe à la deuxième partie du livre, celle consacrée à Ulysse et à son histoire. On change de forme : ce n’est plus un journal mais plutôt un récit linéaire. Ulysse raconte ses combats et son retour aux Feuillades, tandis que la guerre civile continue dans toute la France.

Deuxième chose que j’ai aimé dans ce livre : la manière de décrire la relation père-fils sans clichés, la profondeur des caractères des deux personnages principaux, l’évolution même de ses caractères au cours du livre, la mise en évidence des désaccords. Pour être plus précise sur ce dernier point, Gabriel pense que son fils ne lui parle plus à cause de sa non-prise de partie dans le conflit et on apprend dans la deuxième partie par Ulysse que ce n’est pas juste à cause de cela. Cela m’a causé une sorte de mini-surprise, comme s’il y avait eu un retournement de situation, alors qu’en fait non. C’est ce qui m’a frappé pendant la lecture. Alors que l’histoire est quand même assez attendue, l’auteur arrive à renouveler systématiquement l’intérêt du lecteur.

En conclusion, un excellent livre, dépaysant, intéressant, intelligent, extrêmement bien écrit !

Références

Les Serviteurs Inutiles de Bernard BONNELLE (Éditions La Table Ronde, 2016)

Urbex de Timothy Hannem

UrbexTimothyHannemJ’ai vu ce livre dans au moins deux vitrines de librairies parisiennes. Il me faisait de l’œil et en plus il était en occasion à Gibert Joseph.

C’est mon frère qui m’a fait connaître ce terme de Urbex (pour exploration urbaine). Il aime énormément se promener dans les bois mais moi pas particulièrement, sauf s’il y a quelque chose à voir. Quand il vivait encore à la maison, nous avions donc trouvé un compromis : nous promener dans les bois avec un but. Pour cela, on regardait une carte IGN … et on prenait un endroit où la carte indiquait une curiosité au milieu de nulle part, que l’on ne connaissait pas. Cet intérêt pour les bâtiments oubliés a commencé avec le Château de Bonnelles dans l’Essonne. Il y a quelques années j’avais lu les mémoires de la duchesse d’Uzès, qui racontait sa vie de duchesse, dans son château de Bonnelles. Ce qui m’avait impressionné, c’était ses parties de chasse qui couvraient un territoire extraordinaire, quand on connaît la manière dont il est organisé aujourd’hui. Connaissant correctement la région, je ne voyais pas du tout où était ce château. Nous l’avions cherché et trouvé avec ma mère, pour le visiter. Il était fermé mais encore en très bon état. Lorsque ma mère est décédée, on a repris le flambeau avec mon frère et la promenade à Bonnelles était devenu notre rituel. Nous avions cherché à le voir sous toutes les coutures. Pour cela, on avait pataugé dans la boue … mais on ne s’était pas approché beaucoup plus. Parce qu’il était fermé justement ! Aujourd’hui, le château de Bonnelles se dégrade de plus en plus, après plusieurs incendies et des travaux jamais terminés à cause de faillite. Vous pouvez voir des vidéos d’exploration urbaine du château sur internet en cherchant un peu.

L’exploration urbaine, c’est justement de rentrer dans ces lieux abandonnés pour découvrir ce qu’ils peuvent nous apprendre. C’est un peu comme de l’archéologie contemporaine. Comme l’auteur le précise dans son livre, c’est un passe-temps qui peut s’avérer dangereux (autant pour le physique que pour le casier judiciaire). On peut facilement passer à travers d’un plancher, dans une maison abandonnée !

Ici, Thimothy Hannem présente 50 lieux du même type que le château de Bonnelles : des maisons individuelles, de grosses maisons bourgeoises, des parcs d’attractions, des usines, un cimetière, un orphelinat, des sanatoriums et hôpitaux, des établissements scolaires, des rivières souterraines. Un vaste panel, donc.

Les lieux ne sont jamais situés exactement, justement pour ne pas que tout le monde y aille (surtout les inconscients). Mais il y a des indices ! Si vous habitez à côté du lieu et que vous connaissez suffisamment votre environnement, vous pouvez deviner de quoi il s’agit. Par contre, si c’est plus loin, vous êtes incapables de trouver à mon avis. Pour ce livre, vu ce que l’auteur dit, j’ai le gros avantages d’avoir grandi à côté de l’endroit où lui-même a grandi. Comme il a commencé autour de chez lui, j’ai situé plusieurs lieux. Mais rassurez-vous, c’est un livre qui a un intérêt même sans connaître les endroits, pour ce qu’il dit de nos vies modernes en tout cas.

Reprenons ! Il y a des indices pour trouver le lieu, puis commence la visite : un texte racontant la visite, mettant l’accent sur le ressenti de l’auteur dans le bâtiment et de nombreuses photos. En encadrés on peut trouver un peu d’histoires du bâtiment, une anecdote et ce qu’il y a à ne pas manquer, le tout en quatre à six pages. Cela donne un livre de 160 pages environ.

Pourquoi ce livre est intéressant ? Parce qu’il nous montre ce qu’il reste de nous, dans cet entre-deux, entre la vie et la « reprise de la vie » sur le même endroit. C’est particulièrement prégnant lors des visites des maisons. Il reste toujours des petites choses, le déménagement n’est jamais complet ; on peut retrouver des magazines, des livres, des objets, même des lettres … L’auteur arrive à reconstituer des vies de cette manière. Les lieux sont encore habités par leurs habitants, en tout cas un petit peu. Parfois, il n’y arrive pas car le lieu a été vidé ou extrêmement dégradé. Alors, la visite est plus décevante et plus rapide. Quand j’ai lu ces visites, j’ai pensé qu’on n’était franchement pas grands choses.

Les visites industrielles (au sens large) sont intéressantes car souvent il reste les machines et les équipements. On peut s’imaginer « facilement » l’usine en fonctionnement. En plus, deux fois au moins, il y a des visiteurs inattendus et/ou un peu exceptionnels, genre des chèvres, des policiers aussi ! C’est assez drôle à lire.

Les visites les plus touchantes sont celles de l’orphelinat, des hôpitaux et sanatoriums. Ce sont aussi les visites les plus littéraires, qui entraînent le plus l’imagination de l’auteur. La visite la plus choquante est celle d’une maternité où il reste les dossiers médicaux dans le bâtiment (je me rappelle un roman où c’était exactement le cas). L’ami qui accompagnait l’auteur a d’ailleurs retrouvé le dossier de sa naissance !

La part belle est faite aux photos et c’est tant mieux, car c’est elle qui font la lecture du livre, plus que la description des visites. Comment ne pas être fasciné quand on retrouve dans l’ancienne maison d’un ambassadeur des fauteuils luxueux, abandonnés aux éléments ! Comment ne pas imaginer l’histoire de ces pianos désaccordés et poussiéreux qui ne joueront plus jamais de musique ! Comment ne pas chercher les fantômes dans le sanatorium enneigé !

Je ne sais pas si j’ai été claire mais à mon avis, c’est un livre parfait pour les gens qui ont de l’imagination (et qui s’imaginent des histoires en passant devant des lieux qui leur sont inconnus) et/ou qui sont intéressés par l’histoire urbaine. On n’a pas besoin d’aimer l’exploration urbaine pour cela !

Références

Urbex – 50 lieux secrets et abandonnés en France de Timothy HANNEM (Arthaud, 2016)

Communardes ! Nous ne dirons rien de leurs femelles … de Lupano et Fourquemin

CommunardesNousNeDironsRienDeLeursFemellesWilfridLupanoXavierFourqueminÇa y est … je suis revenue de mes vacances. Le cours d’allemand était vraiment excellent. J’ai appris énormément en grammaire et en vocabulaire. J’étais un peu démotivée avant de partir mais là, cela m’a redonné envie d’apprendre l’allemand. Les deux petites choses qui m’ont déçues : les cours étaient l’après-midi (et je ne suis pas de l’après-midi) et je n’ai fait qu’un demi-niveau (car l’institut Goethe de Mannheim ne gère pas le temps de la même manière que celui de Paris). Par contre, dans cette région, les gens sont extrêmement gentils et la région est magnifique (le Neckar et l’Odenwald … soupirs). La Belgique est elle toujours aussi géniale : ils vous mettent de bonne humeur rien qu’en vous parlant, ils vendent toujours du bon chocolat et de bonnes BD. J’étais à Waterloo (je n’ai pas dit bonjour à Napoléon, je vous l’avoue) et là, il y a des très grands magasins de BD, mais aussi une librairie aussi grande que celle que je fréquente à Paris avec d’aussi bons conseils.

J’ai quand même un peu lu (deux romans, une nouvelle, un micro-essai et cinq BD, cela promet donc quelques billets). Je commence par les BD ! J’étais donc à BD-World à Wavre avec mon père et c’est lui qui a attiré mon attention sur cette BD Communardes ! Nous ne dirons rien de leurs femelles … Il s’agit du troisième tome d’une série qui vise à décrire le rôle des femmes dans la Commune (1871), à travers des destins de femme. Chacun des volumes peut se lire indépendamment.

Ici, l’héroïne est Marie, employée de maison. L’album se divise en deux parties non égales. Une première partie se situe à Paris en 1858. Marie débute comme employée de maison, dans la maison où sa mère est cuisinière. On l’a pris à cette place car la fille de la maison, Eugénie, a le même âge qu’elle. Elles seront donc compagnes, très rapidement amies. Pour tout dire, Marie sera témoin de ses rencontres avec son amoureux, un jeune libraire idéaliste et sortira, en toute innocence, quand ce sera trop long.

On retrouve Marie en 1871, sur les barricades. Marie aidant et ravitaillant les insurgés. Elle a gagné en âge mais aussi en confiance, et en idéaux. Son travail dans cette riche maison lui a fait comprendre beaucoup de choses, que justement elle souhaite changer ! En utilisant la violence, comme un homme, si nécessaire.

J’ai adoré cet album principalement pour deux raisons : le féminisme omniprésent et la description de la Commune. La réalité de la Commune reste pour moi assez inconnue. Je connais les faits mais pas franchement comment ceux-ci se sont produits dans la vie quotidienne. Ici, dans cette BD, c’est très bien décrit (et je suppose documenté) : le soutien ou l’absence de soutien des parisiens, les règlements de compte, les blessés, l’état de Paris aussi. C’est une Commune plus « terre à terre » que celle présentée dans les livres, en général celle des meneurs de la Commune. C’est un autre point de vue, donc forcément intéressant.

Le féminisme est forcément omniprésent quand on connaît le but de cette série. Je ne sais pas ce qui est vrai ou pas mais Marie semble plus virulente que les hommes, ses comparses aussi. Elles se procurent des armes pour lutter comme des hommes tout de même. Marie est une féministe avant l’heure. Même sans « instruction » (et peut être grâce à ce manque d’insurrection ou de formatage), elle se révolte contre ce que la famille d’Eugénie fait subir à la jeune fille. Sa volonté de vengeance pour la jeune fille est très forte et surtout elle la dirige vers les bons « ennemis » : l’ami, le père, les religieuses. On comprend que déjà à cette époque, la société est figée dans ses certitudes et dans sa hiérarchie, comme s’il n’y avait plus de possibilités de la changer.

Pour la petite histoire, le titre de ce volume est une citation du discours du professeur Louis Bergeret, lors du procès de Marie (ou des Communardes en général, je n’ai pas bien compris), où il présentait les Communardes comme des quantités négligeables, voire des quantités hystériques de la Commune. Heureusement, la société a changé depuis !

Références

Communardes ! Nous ne dirons rien de leurs femelles … de Wilfrid LUPANO (Scénario), Xavier Fourquemin (Dessin) et Anouk Bell (Couleurs) (Vents d’Ouest, 2016)