Le sel de la mer de Édouard Peisson

Pendant cette pause estivale, j’avais fait huit « merveilleux » billets que je n’avais pas publiés car j’avais la flemme de les mettre en page (j’ai découvert à cette occasion qu’en fait, j’aimais toujours rédiger des billets et que c’est vraiment la mise en forme qui me posait problème, je vais essayer de combattre cela cette année). Comme je ne les avais pas mis en forme, je ne les avais pas copiés dans LibraryThing, ce qui n’aurait pas posé de problèmes si le serveur qui abrite mon blog n’avait pas crashé et que la sauvegarde n’était pas datée d’un mois. Donc mes huit billets sont perdus à jamais parce que je n’ai pas particulièrement envie de refaire ce que j’avais déjà fait (et qu’en plus, beaucoup des livres étaient de la bibliothèque donc cela donnerait des billets moins précis et intéressant je pense). J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps mais bon, il y a quand même moyen de se réjouir : je n’avais pas encore fait de billet sur Le sel de la mer qui est un coup de cœur absolu. Je vous le conseille très vivement si vous aimez les romans maritimes. C’est un des meilleurs que j’ai lus jusqu’ici, avec une force descriptive et psychologique incroyable.

Commençons par parler de l’auteur qui était jusqu’à présent pour moi un grand inconnu. Édouard Peisson est né en 1896 à Marseille et est mort à Ventabren (aussi dans les Bouches-du-Rhône) en 1963. À l’âge de 18 ans, en 1914, il commence une carrière, qui durera 10 ans, dans la marine marchande. Suite à des réductions de personnel, il se retrouve sans travail. À la suite de sa réussite à un concours administratif, il entame une nouvelle carrière en tant que fonctionnaire préfectoral. On se doute facilement que ce travail ne pouvait lui plaire : il le trouve en effet « inutile » et « ennuyeux ». Il commence cependant à écrire pendant cette période et en 1936, il décide de se consacrer entièrement à la littérature. Sa bibliographie sur Wikipédia compte 37 ouvrages, publiés de 1928 à 1963. Le sel de la mer a paru pour la première fois en 1954, il est considéré comme son plus grand roman.

1914. Sur la ligne Naples-New-York le commandant Joseph Godde déroute son paquebot, le Canope, pour porter secours à un cargo italien alors que la tempête se déchaîne sur l’Atlantique Nord. Manoeuvre périlleuse, mais dictés par le « devoir sacré » d’assistance en haute mer… Bientôt c’est le drame. Le Canope, alourdi à son tour par des masses d’eau et les machines manquant de pression, sombre lui aussi. Deux cents passagers paient de leur vie l’acte de bravoure du commandant Godde [p. 4, préface]

Le livre se déroule trois mois plus tard lorsque Godde se retrouve devant la commission d’enquête pour expliquer ce qu’il s’est passé. Les membres de la commission d’enquêtes qu’on entend dans ce livre sont dans un premier temps Cernay, vieux capitaine au long cours et ensuite Latouche, inspecteur de la Navigation, qui n’a pas d’expérience maritime. Dans la première partie (les 2/3 environ), on assiste au dialogue entre deux gens de mer, un dialogue fort car Cernay veut faire accoucher Godde des événements, ce qui est très difficile car celui-ci est dans une position défensive. En effet, il n’est entendu qu’après trois mois, le dernier en fait, après trois mois d’isolement pour le capitaine du Canope. Cernay est bienveillant et compréhensif mais Godde est isolé dans sa carapace, dans son idée. Il n’est pas en position de pouvoir écouter et encore moins de comprendre ce que Cernay veut faire.

Pendant cet entretien, tout ce qui est mené au fait va y passer. On commence par la mort en mer du père de Godde, que Cernay a connu. Personnellement, j’ai trouvé que cela avait placé tout de suite la relation que Godde pouvait avoir à l mer. Il y a ensuite le parcours même du Canope. C’était un navire acheté récemment par la compagnie, qui faisait son premier voyage commercial pour celle-ci. C’est un navire qui avait déjà été plusieurs fois revendu ; une personne entendue s’étonne même qu’il n’est pas encore coulé. En effet, Godde, en tant que second a participé, au transfert de Londres à Naples. Plusieurs incidents ont montré que ce navigation avait des défauts au niveau de la conception. Il y a eu notamment un roulis inquiétant en mer plate. On passe ensuite sur sa prise de pouvoir controversée. Le capitaine, marin reconnu et homme caractériel, a eu à Naples une attaque, huit heures avant le premier voyage commercial, obligeant Godde à prendre le commandement au pied levé. Sauf que plusieurs de ses hommes lui ont demandé de renoncer : à cause des défauts techniques, des aménagements faits à la va-vite pour recevoir des passagers aussi. Lui l’a pris comme une crainte face à son inexpérience. Les hommes se sont inclinés, je pense que cela a été pour moi, la première fois où j’ai questionné le personnage : est-il vaniteux, trop fier ? (C’est aussi à ce moment-là que je me suis dit que le nom du capitaine voulait peut-être dit quelque chose). Ensuite, commence le voyage vers l’Atlantique. Godde répète sans cesse que le navire s’est bien comporté malgré une mer déchaînée, qu’il ne faut pas tenir compte des événements précédents, ne profitant pas des perches (qui ne sont pas des faveurs) que lui tend Cernay. Il y a un côté implacable au récit car le lecteur connaît le drame qui lui a déjà été raconté (une baleinière, avec femmes et enfants, écrasés par le Canope), et cherche donc avec les deux hommes ce qui a bien pu être la cause du naufrage. Pourtant, on ne trouve pas mais on continue à voir les événements défilés. Pour moi, c’était la facilité, tous les événements ne pouvaient mener qu’au drame.

Édouard Peisson écrit en homme d’expérience. Les descriptions de la mer, du comportement du navire en pleine mer, des sentiments humains sont absolument saisissantes. On admire la précision des termes ainsi que la force descriptive. On admire aussi le courage qu’il a fallu à Godde pour prendre des décisions qui engageaient tant de gens, mais aussi à ses hommes qui ont lutté jusqu’au bout, au péril de leur vie, pour respecter des décisions qu’ils n’approuvaient pas forcément, pour sauver leur navire aussi. Le dialogue entre les deux hommes est extrêmement tendu et puissant, on sent Cernay lutté pour sauver Godde de lui-même, pour l’aider à comprendre ce qu’il s’est passé. Là-dessus arrive Latouche, qui n’a aucune expérience de la mer comme je le disais, et qui place tout de suite le dialogue sur un plan psychologique. En effet, la commission d’enquête s’est déjà fait une idée, basée sur les faits mais aussi sur leur examen par d’autres capitaines au long cours.  C’est lui qui va arriver à percer la carapace de Godde et à le faire redescendre.

À mon avis, c’est le seul point faible du livre. Édouard Peisson a maintenu son lecteur pendant 240 pages (en gros) dans une très grande tension. J’ai trouvé qu’il n’arrivait pas à la faire redescendre. On ne ressent pas de soulagement à la fin de la lecture, on est juste épuisé en fait. On sent que Latouche et Cernay ont livré toutes leurs cartouches, que Godde a compris, a peut-être admis, mais tout reste en suspens, un peu en milieu de digestion. C’est un peu compliqué pour le lecteur d’admettre que cela se termine comme cela. Je pense que cela vient du fait que le lecteur ne suit pas la commission d’enquête du point de vue de Godde, mais se retrouve bien en position extérieure. À partir de là, la solution aurait peut-être été de faire un roman un peu plus long mais d’un autre côté, je pense que le roman aurait perdu en force et aurait peut-être gâché alors. Tandis que là, le lecteur sort impressionner du récit et doit juste admettre qu’il n’a assisté qu’à un moment du drame, que Godde va continuer à vivre avec ce qu’il s’est passé et que c’est lui seul qui va terminer la digestion des faits.

Un autre point fort du roman dont je ne vous ai pas parlé est la force des personnages secondaires qui sont particulièrement forts, notamment le personnage de Charrel, qui est le chef mécanicien du navire. On pourrait même dire que les personnages secondaires sont autant incarnés que Godde, en apparaissant pourtant beaucoup moins.

En conclusion, j’espère vous avoir persuadé de donner une chance à ce livre.

Sur ce, je m’en vais faire une copie de ce billet sur LibraryThing …

Références

Le sel de la mer de Édouard PEISSON (Grasset / Les Cahiers rouges, 1995)

Un siècle de littérature française – Année 1954

4 réponses sur “Le sel de la mer de Édouard Peisson”

  1. il y en a des livres auxquels on doit donner une chance – ma liste à lire est bien longues ! mais tu es très convaincante lorsque tu aimes un livre 😉

  2. Je note l’auteur, présent dans ma bibli en jeunesse… ?
    Bonne chance avec les copies! Ne pourrais-tu pas donner au moins les titres des livres chroniqués et dont les billets ont disparu, histoire d’avoir un petit avis?

    1. J’ai vu exactement la même chose. Peisson est un auteur qui est utilisé pour un manuel de lecture. Je pense qu’il a du écrire d’autres textes, qui peuvent convenir à des lecteurs plus jeunes (parce que les romans d’aventures, c’est quand même très intéressant pour les enfants). Par contre, pour ce texte-ci, je pense que c’est un peu trop fort pour des jeunes lecteurs et il est clairement destiné à des adultes.
      Comme je disais à Niki, je suis fainéante. Mais vous allez sûrement quand même avoir le droit à ce que j’en parle dans des introductions d’autres billets car je veux continuer à lire dans ces thématiques-là.

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