The Quiet Side of Passion de Alexander McCall Smith

Cela vous aura peut-être échappé, mais début juin est sorti le douzième tome des aventures d’Isabel Dalhousie. Si vous suivez ce blog depuis un peu de temps, vous savez tout l’amour que je porte à cette série. Elle me fait tout oublier et j’en ai bien besoin en ce moment. Le livre est  donc sorti au bon moment et c’est un très bon cru. On gagne de plus en plus en profondeur, je trouve.

Isabel Dalhousie, philosophe, éditrice d’une revue universitaire, réfléchissant sur des problèmes philosophiques de la vie de tous les jours, est maintenant mère de deux jeunes garçons, Charlie et Magnus. Le père est bien sûr Jamie, son mari qui possède toutes les qualités : jeune, beau, gentil, serviable, bon père, bon mari, assumant tous les rôles, tout en donnant des cours de musique à des élèves peu doués et se produisant en concert avec des orchestres ou groupes plus petits. La famille est aidée par Grace, qui avant la naissance des enfants était la dame qui s’occupait de la maison, et qui est maintenant une nourrice assistante.

Les journées des personnages de fiction faisant elles-aussi 24 heures (c’est anormal que même dans un roman, on ne puisse pas changer le temps), Isabel, Grace, Jamie … tout le monde est débordé. Jamie, qui comme je vous le disais est parfait (heureusement que la fiction réussit à créer de tels personnages…), explique à Isabel qu’il va falloir lever le pied et lui propose d’embaucher une aide pour faire l’édition de la revue et une jeune fille au pair pour faire le ménage, pas pour s’occuper des enfants. Jamie explique à Isabel qu’il va aussi falloir réduire sa présence à l’épicerie fine de sa nièce. Isabel est sceptique mais s’incline devant tant de bon sens. J’avoue que j’aurais été de l’avis d’Isabel, dans son cas, faire entrer autant d’inconnus dans sa maison, en un coup, cela fait beaucoup.

Grâce aux hasards de la fiction, elle réussit à trouver deux perles, en tout cas au premier abord.

En rendant visite à son ennemi juré, le professeur Lettuce, elle rencontre son étudiante en thèse, qui lui fait une très forte impression. Elle décide de l’engager. La jeune étudiante lui donne satisfaction, en lui apportant une aide dont elle a besoin, pourtant Isabel est gênée rapidement par la proximité entre l’étudiante et son directeur de thèse. Je vous laisse imaginer tout ce que cela implique de réflexions dans la tête toujours en ébullition de notre philosophe préférée.

La jeune fille au pair est trouvée grâce à une agence spécialisée. Isabel n’ayant pas de préjugés, ne donne pas d’instructions précises (contre l’avis de tout le monde). Elle se retrouve avec une jeune italienne, qui parle déjà très bien anglais. Elle est rapide, efficace, dure à la tâche … la maison redevient propre ! Isabel propose à la jeune fille d’aider à l’épicerie fine (qui vend des produits italiens). Elle y travaille bien, mais séduit le jeune homme qui y travaille, un jeune homme connu pour être très fragile. Tout va de travers pour Isabel … Je pense qu’elle aurait dû laisser Jamie choisir les deux jeunes personnes, car il voit tout de suite ce qu’il se cache sous les apparences.

Mais en attendant la fin du roman, et le licenciement des deux jeunes filles (oui, je spoile mais j’ai remarqué que personne ne lit vraiment cette série comme moi, en attendant chaque tome avec beaucoup d’impatience), Isabel a trouvé un nouveau problème sur lequel se pencher (raconté par Jamie … quand je vous dis qu’il est parfait) : Jamie a entendu parler d’une histoire avec une collègue musicienne. Celle-ci a eu un enfant, dont elle clame que le père est un organiste de la ville que tout le monde connaît. Elle l’a d’ailleurs baptisé du même nom que lui pour que cela se sache. Lui a reconnu l’enfant, paie une pension pour son éducation, alors qu’il n’a pas le droit de le voir. Toute la ville a pris en pitié le pauvre organiste, certains doutent même de la paternité. Isabel est de ceux-ci. Si vous ne connaissez pas la série, il faut vous imaginer qu’Isabel ne supporte pas les injustices et à tendance à vouloir les corriger, même si elles ne la concernent pas, même si elles concernent la vie privée d’autres personnes. Et cela ne loupe pas, ici, c’est une trop grande injustice pour elle et elle décide de sympathiser avec la musicienne, Charlie devient même ami avec le petit garçon. Mais après la rencontre, il s’avère qu’Isabel n’aime pas le personnage, car dès le début, elle se montre manipulatrice. Voyant le danger, et malgré sa curiosité, elle décide de s’éloigner, mais la ville d’Édimbourg est petite et on se recroise rapidement.

Je trouve que cette série s’améliore. Les trois histoires sont intéressantes et s’entremêlent de manière harmonieuse. Cela n’a pas toujours été le cas : il y avait souvent une histoire plus faible que l’autre, ou une histoire prépondérante par rapport à une autre (on ne comprenait pas alors vraiment l’intérêt de cette deuxième histoire). Ici, les histoires familiales et l’enquête d’Isabel prennent, je dirais, chacune une moitié du roman. Les intrigues se mêlent justement, car on rentre ici plus précisément dans la « vraie vie » d’Isabel Dalhousie. Pourtant, vous l’avez sûrement compris, en lisant le billet, une chose manque encore, la vie, les avis, mais aussi les défauts de Jamie. Pour l’instant, ce personnage reste trop superficiel à mon goût, et ressemble à un figurant dans la maison d’Isabel, qui fait des apparitions pour lui permettre de se libérer du temps pour enquêter sur les ragots de la ville. C’est le premier tome, dans lequel cela me frappe. Cela vient du fait qu’ici Isabel se met en danger physiquement et que Jamie a une réaction que je trouve faible et peu claire. Et après, je ne pouvais plus m’enlever de la tête qu’il faudrait qu’on en sache plus sur lui.

Un tome que je vous conseille donc. J’espère qu’Alexander McCall Smith entendra ma remarque sur le personnage de Jamie pour le prochain volume. Si vous voulez le contacter pour moi, n’hésitez pas …

Références

The Quiet Side of Passion d’Alexander McCall SMITH (Little Brown, 2018)

La Compagnie des Livres de Pascale Rault-Delmas

J’ai été à la librairie la semaine dernière et j’ai vu ce livre sur une des tables. Comme vous vous en doutez, c’est le mot livres dans le titre qui m’a attiré. La quatrième de couverture commence par Sceaux, or j’habite à côté de Sceaux, dans la banlieue Sud de Paris. Il y a une histoire de librairie, d’amour des livres, d’amitié … Je ne connaissais pas du tout ce livre mais il s’agit apparemment d’une réédition d’un livre qui était publié en autoédition en 2015, et qui a eu de très bons retours, ce qui justifie la publication chez un éditeur.

Cette semaine, je n’avais pas trop le moral et j’en avais marre de lire les souvenirs d’enfance de Coetzee (j’ai un peu l’impression d’être Freud en le lisant et cela m’énerve). J’ai cherché une histoire sympa, sans prétention mais prenante et j’ai pensé à ce livre que je venais d’acheter. Il a très bien rempli son office. Je vous le recommande si vous êtes dans le même état d’esprit que moi en ce moment.

Ce roman commence par l’histoire de deux enfants, chacune nous étant racontée séparément. On est en France dans les années 60.

Annie est une petite fille très heureuse. Elle habite Paris, ses deux parents travaillent dans le milieu hospitalier : sa mère est infirmière, passionnée par son travail, son père est en train de finir ses études de médecine. Quand ses parents travaillent, ce sont ses grands-parents qui s’occupent d’elle. Sa grand-mère est adorable et a des idées originales pour l’époque, mais c’est surtout de son grand-père qu’elle est très proche. Il tient près du Boulevard Saint-Michel une librairie, appelée « La Compagnie des Livres ». Il a transmis son amour de la lecture à sa petite-fille, qu’il fournit en livres. Ce tableau idyllique va bientôt être gâché : le père d’Annie obtient son diplôme de médecine. Après avoir rongé son frein pendant cinq ans, il décide qu’il est temps d’imposer ses volontés à sa famille et fait déménager toute sa petite famille, en banlieue, à Sceaux pour prendre en charge un cabinet. Sa femme, parisienne, très proche de ses parents, doit arrêter de travailler car elle est femme de médecin tout de même, et sa fille ne doit fréquenter que des enfants dignes de son rang. Cela donne une femme frustrée, cantonnée à son rôle de mère (il lui enlève même le rôle de secrétaire médicale qu’elle assumait au début) et une petite fille extrêmement solitaire qui se réfugie de plus en plus dans les livres, son seul réconfort étant ses visites à son grand-père beaucoup moins fréquentes qu’avant.

Michel habite en Auvergne avec ses deux frères et sa sœur. Ses parents s’occupent d’une ferme. La vie est dure mais ils sont heureux et surtout fiers de ce qu’ils font. Michel est lui aussi passionné par la lecture, encouragé par l’instituteur. Son père voit cette passion d’un mauvais œil (il préférerait le voir dehors) mais laisse faire. Ce bonheur simple est terminé quand un terrible accident survient, leur situation se dégradant rapidement. Pour améliorer les choses, la famille du père les pousse à venir s’installer en banlieue parisienne, une place de gardien venant juste de se libérer. Après de nombreuses hésitations, et une boule au ventre, il déménage dans cet endroit bétonné où ils n’auront plus de contact avec la nature mais où ils pourront élever plus facilement leurs enfants et peut-être ressentir moins douloureusement leur drame. Vous aurez deviné qu’ils vont déménager dans l’immeuble où Annie et ses parents habitent.

Avec l’aide du grand-père, qui s’inquiète pour Annie, les deux enfants vont devenir amis (en cachette du père bien sûr). Le livre raconte leurs adolescences dans les années 60 (dont mai 68, bien sûr). L’auteure décrit, de manière très efficace, l’époque : les progrès pour que la femme soit reconnue comme une personne à part entière, sans être placée sous l’autorité de son mari, la place de la femme, la libération sexuelle, les drogues, les études, la banlieue, la mixité sociale. Tout cela est abordé dans l’histoire, sans cours magistral.

Les personnages sont bien sympathiques, réalistes (l’oncle de Michel m’a rappelé l’histoire de mes voisins qui ont aménagé à la même époque dans les mêmes immeubles). Il n’y a pas de mauvais sentiments, pas d’analyses interminables comme dans le livre de Coetzee (j’y reviens parce que je suis traumatisée). On sait que quand les personnages sont en difficulté, ils vont s’en sortir car ils peuvent compter les uns sur les autres, ou leurs amis. Cela fait du bien de lire cela parfois, cela permet de se détendre.

Il n’est pas autant question de livres que le laissait supposer le titre mais finalement, ce n’est pas si grave car l’histoire est intéressante et prenante ; il se passe toujours quelque chose dans ce roman.

Mon seul bémol serait un style parfois maladroit : des phrases trop courtes par moments, l’emploi de phrases enfantines pour la période adolescente, des répétitions de « dit-il », « dit-elle » (si on veut voir les choses positivement, cela permet de ne pas se perdre dans les dialogues). Par contre, dans cette version, il n’y a pas de coquilles ou de fautes d’orthographe flagrantes (je précise si vous lisez les commentaires Amazon sur ce livre car cela semblait être le cas pour la version autoéditée).

Une bonne lecture d’été, qui m’a fait du bien ! J’espère que le deuxième roman sera dans la même veine.

Références

La Compagnie des Livres de Pascale RAULT-DELMAS (Mazarine / roman, 2018)

Le journal d’un fou de Irokawa Takehiro

Je suis tombée par hasard sur ce livre à la bibliothèque. Plus exactement, les bibliothécaires avaient décidé ce mois-ci de mettre en lumière leur fond sur les mémoires. Je l’ai pris sur la base de la quatrième de couverture et j’ai mis un temps fou à le lire car je n’arrivais à m’investir dans l’histoire. Pourtant, après avoir refermé le livre, je me dis que j’ai lu un roman très abouti sur la folie et l’hôpital psychiatrique, mais surtout que l’auteur a réussi à saisir de manière vraisemblable la solitude d’un homme, qui ne peut comprendre sa condition.

On suit donc de l’intérieur la folie d’un homme. Ainsi, le livre commence lorsque l’homme rentre, de son plein gré, à l’hôpital psychiatrique pour se reposer, d’après lui. Comme c’est l’homme qui raconte, on ne connaît pas la teneur de sa folie. On a même plutôt l’impression de suivre quelqu’un de normal dans un univers de folie. Dans ces phases de « normalité », l’homme observe les autres patients, qu’ils trouvent étranges. Aucun ne veut ou ne peut rentrer en contact avec lui. Cela laisse du temps à l’homme pour réfléchir à ce qui l’a mené là. Lorsqu’il était enfant, sa mère a laissé sa famille, après avoir rencontré un autre homme. Peu de temps après, la famille a été séparée car le père ne pouvait assumer ses enfants. L’homme, déjà fragile mentalement (dans le sens où il semble vivre à l’extérieur de lui-même, il refait la vie dans un univers parallèle par le biais d’un jeu de cartes qu’il a créé), est envoyé au travail, il ne voit plus sa famille et a fortiori son frère chéri. Tout cela ne pouvait pas contribuer à aider un adolescent perturbé à se construire. Cela a donné un adulte qui a changé beaucoup de fois de travail. Il est tombé malade, s’est retrouvé dans un sanatorium, a rencontré une femme qui est morte de la tuberculose. On se dit que même nous, on aurait besoin de se reposer avec une telle vie.

Pour marquer la folie, l’auteur raconte des rêves très très très étranges de l’homme. Et c’est là que cela m’a moins plu parce que je n’ai compris aucun des rêves / cauchemars. Ils ont un côté trop fantastique pour moi. À chaque fois, cela rompait le charme du livre et me faisait refermer le livre d’ennui.  J’ai compris très tard que ces rêves / cauchemars étaient en fait des hallucinations et que donc cela correspondait à des moments où la folie s’exprimait. Au bout d’un moment, j’ai fait plus attention. L’apparition dans l’histoire du psychiatre m’a aidé. Et pour le coup, j’ai trouvé le procédé très malin. L’homme décrit ses hallucinations sans être conscient que cela en soit ; il agit aussi sans s’en rendre compte lors de ses hallucinations. Puis lors de la séance ou avec les infirmières, qui lui parle de ce qu’il fait lors des phases où la maladie s’exprime, permet au lecteur de comprendre qu’il est réellement malade. Mais comme l’homme ne peut pas comprendre que les autres le trouvent bizarre (comme tout le monde en fait), l’homme se sent seul tout au long de son hospitalisation et cela, le lecteur le ressent bien (mais pourtant ne compatit pas).

Cela nous met dans l’ambiance de la seconde partie où l’homme sort de l’hôpital pour vivre avec une autre patiente. Et là, la solitude et l’incompréhension sont partout (et s’amplifie par rapport à la première partie), dans son couple, dans son voisinage, dans sa famille et dans la société japonaise (il ne peut plus travailler car il a été à l’hôpital psychiatrique et il doit donc se reposer sur sa femme). J’ai adoré cette seconde partie. Il n’y a plus du tout d’hallucinations incompréhensibles pour quelqu’un de « normal » et l’auteur réutilise le procédé, que j’ai tant aimé, de nous faire comprendre la folie de l’homme par le regard des autres (les plaintes du voisinage par exemple qui causent des déménagements fréquents). Cela entraîne une méfiance, symptôme de la maladie toujours présente. Ce qui m’a aussi plu est la découverte de la vie japonaise de l’époque (le roman date de 1988), les logements, les difficultés de transport, les conditions de travail, la vie de couple … C’est grâce à cette seconde partie que je me suis investie dans le livre.

Cependant, je trouve toujours que c’est très difficile de le faire avec ce livre. L’homme s’analyse lui-même, et s’observe de l’extérieur, comme un entomologiste observe une fourmi. Tout est décrit avec une froideur clinique (comme l’indique la quatrième de couverture). Si vous avez besoin, comme moi, d’avoir un peu de sentiments et d’empathie dans un roman pour arriver au bout, je ne vous le conseille pas car il peut être difficile de s’accrocher à quelque chose dans ce roman. Par contre, comme je le disais au début, la description d’une vie avec la folie est excellente, du point de vue du réalisme en tout cas. C’est à vous de voir !

Références

Le journal d’un fou de IROKAWA Takehiro – roman traduit du japonais par Rose-Marie Fayolle (Éditions Philippe Picquier, 1991)

La variante de Lüneburg de Paolo Maurensig

Je ne vais pas encore vous dire que j’aimerais reprendre plus régulièrement le blog … c’est bien le cas mais je n’ai pas forcément envie, et quand j’ai envie je n’ai pas forcément le temps. J’ai repris cette année une formation en plus du travail et cela me prend plus de temps que je ne l’aurais cru. Cela va mieux maintenant car j’ai terminé trois cours sur quatre. Comme je l’ai sûrement déjà dit, entre la lecture et le blog, je choisis systématiquement la lecture parce que c’est ce qui m’apporte le plus.

De plus, ma prof d’allemand m’a proposé de faire un club de lecture à deux parce que je lui disais que j’aimerais parler de mes lectures avec des gens qui aiment les mêmes livres que moi. Elle m’a proposé de lire le livre que je vais vous présenter aujourd’hui : La variante de Lüneburg de Paolo Maurensig. L’auteur est italien mais l’action se déroule sur plusieurs décennies en Allemagne et en Autriche. J’en ai lu une partie en allemand et une autre en français car ma prof, avec les beaux jours, n’a pas le temps de lire en ce moment (la Grèce, le soleil, la randonnée … je m’estime déjà heureuse d’avoir cours) Pourquoi a-t-elle choisi ce livre ? Parce qu’elle l’avait déjà lu et qu’elle en gardait le souvenir d’une bonne lecture. La première fois, elle l’avait choisi pour les échecs, qu’elle aime passionnément.

Comme vous pouvez le constater sur la couverture, le livre reprend les thématiques du Joueur d’échecs de Stefan Zweig : échecs et Nazisme. Le livre se décompose, je dirais, en trois grandes parties. La première partie se situe de nos jours. Le livre s’ouverte sur la découverte, un dimanche, du cadavre d’un homme, Dieter Frisch, dans son jardin. Tout laisse penser à un suicide par arme à feu. Pourtant, rien ne laissait présager un tel geste. Frisch était un homme d’affaires ayant très bien réussi, ayant une bien belle maison, de l’argent … Il était aussi très reconnu dans son domaine d’intérêt, les échecs. Il écrivait des commentaires de parties pour un journal spécialisé. Sa secrétaire, mais aussi sa femme de chambre, avait remarqué un changement de comportement chez cet homme à la vie si bien réglée.

Cela permet d’ouvrir la seconde partie, commençant le vendredi précédant la mort de Dieter Frisch, où l’homme a effectué son dernier voyage hebdomadaire en train avec un de ses collaborateurs. Tous les vendredis, les deux hommes jouaient seuls, dans un compartiment. Pourtant, ce vendredi-là, un jeune homme s’invite dans ce tête-à-tête, en observant les deux joueurs. À la fin, il explique aux deux hommes, il explique qu’ils auraient pu faire autrement, en jouant mieux la fameuse variante de Lüneburg. Commence alors une conversation sur les échecs. Le jeune homme en vient à expliquer comment il a acquis un excellent niveau aux échecs grâce au mentorat de son père adoptif, Tabori, qui, le lecteur l’a appris avant, était le narrateur du début de l’histoire. Le jeune homme ne fait pas l’erreur de donner le nom de Tabori pour ne pas alerter Dieter Frisch car on s’en doute, il va être l’ange vengeur de son père adoptif. On sait dès le début qu’il y a eu un problème, à un moment, entre Frisch et Tabori, qui nécessite une vengeance.

Dans la troisième partie, Tabori va reprendre la parole pour expliquer justement cette vieille histoire, remontant à la période de la Seconde Guerre mondiale.

J’ai aimé ce livre mais je ne peux pas vraiment dire que je l’ai beaucoup aimé. Je vais commencer par ce qui ne m’a pas plu : la construction en trois parties. La première et la troisième partie sont excellentes car le lecteur est en éveil pour connaître la suite de l’histoire mais la deuxième partie est trop molle. Elle endort l’attention du lecteur. En plus, elle n’apporte rien au livre, car on n’apprendra jamais comment s’est déroulé la mort de Frisch et quel a été le rôle du fils adoptif là-dedans. Cela donne l’impression que l’auteur a voulu introduire la vie de Tabori après-guerre mais n’a pas su comment faire. En tout cas, il manque des pages au livre pour garantir une certaine cohérence à la narration.

Le livre a cependant énormément de qualité. L’auteur a un véritable don pour dévoiler son histoire au fur et à mesure, sans trop en dire, pour maintenir un certain suspens. La clé de l’histoire est absolument bluffante, meilleur que Le joueur d’échecs (et ce n’est pas peu dire car c’est un de mes livres préférés). L’écriture est elle aussi excellente : elle rend réellement la parole de Tabori, un homme d’un autre temps, obsédé par une vengeance froide et maîtrisée, celle d’un joueur d’échecs. Par contre, on n’entend pas la voix du fils adoptif. Il en devient un personnage faible, qui est finalement uniquement le robot téléguidé de Tabori. Il apparaît fade entre Frisch et son père adoptif. Je pense que c’est ce qui m’a dérangé dans cette deuxième partie ; il y a un manque de tension par rapport aux deux autres parties, où il y a la rancune entre Tabori et Frisch, car ce n’est tout simplement pas l’histoire du fils adoptif.

Comme le livre est vieux, je pense que beaucoup d’entre vous l’ont lu. J’aimerais bien avoir votre point de vue sur le livre, même s’il s’agit d’un souvenir de lecture car je me demande ce que l’on garde d’un tel livre. Personnellement, j’ai l’impression que je vais plutôt garder en mémoire la clé du livre. Si vous ne l’avez pas lu, je vous le conseille uniquement si vous jouez aux échecs.

Références

La variante de Lüneburg de Paolo MAURENSIG – traduit de l’italien par François Maspero (Seuil, 1995)

La clef – La confession impudique de Junichirô Tanizaki

J’ai découvert ce livre en regardant une vidéo d’une booktubeuse allemande. Je ne connaissais absolument pas l’auteur, j’ai donc fait le choix de le lire à la bibliothèque. Pourtant, Junichirô Tanizaki semble, d’après ce que j’ai lu, un des plus grands écrivains japonais du XXe siècle (1886-1965) et La clef un de ses ouvrages les plus connus.

Ce livre compte quatre personnages principaux : un couple, leur fille, Toshiko, et l’ami de leur fille, monsieur Kimura. Le monsieur du couple, cinquante-six ans, est professeur d’université. Il a une charmante femme, Ikuko, plus jeune que lui d’une grosse dizaine d’années, qui a été élevée dans une famille très traditionnelle. La majeure partie du temps, elle suit son éducation. Ce qui désespère son mari est qu’elle se montre très entreprenante, et surtout exigeante, au lit et qu’à son âge, il commence à avoir du mal à la satisfaire et cherche à mettre du piment dans son couple, non pas à base d’accessoires, mais de jalousie et de manipulation. Je précise pour les âmes sensibles qu’il y a des scènes de chambre explicites.

Il va se servir de son journal intime, pour donner ses sentiments sur son couple, mais aussi ses envies pour celui-ci. Malgré ce qu’elle prétend, sa femme lit son journal et semble prendre pour argent comptant ce qui est écrit. Pour répondre à son mari, elle entreprend, elle aussi, la rédaction d’un journal intime, qu’elle s’arrange pour faire lire à son mari, sans qu’il pense qu’elle le sait (j’espère que c’est clair). Le livre est constitué par l’alternance des journaux intimes du couple. Toshiko ou monsieur Kimura n’interviendront que par l’intermédiaire du couple, dans différents rôles.

Le lecteur assiste en spectateur voyeur aux manipulations redoutables que l’un exerce sur l’autre et inversement. C’est d’autant plus difficile à démêler que le lecteur ne sait pas ce qui est sincère et ce qui est écrit pour manipuler le partenaire. À la fin de ma lecture, avant l’explication finale, j’en étais arrivée à monter une tout autre histoire que celle que j’avais lue.

Les personnages du couple sont évidemment très forts. J’ai particulièrement aimé le personnage de la femme, car c’est le plus complexe. L’homme ne semble qu’avoir une idée en tête (le sexe) et ne semble, par conséquent, pas très sensible à son environnement. La femme par contre entretient des sentiments contradictoires vis-à-vis de son mari, entre amour et désamour, vis-à-vis de sa fille, entre sentiments maternels et jalousie par rapport à sa jeunesse mais aussi l’impression de lui être supérieure et vis-à-vis de monsieur Kimura, dont elle ne sait pas s’il est sincère avec sa fille et elle ou s’il est le jouet de son mari. Elle entretient aussi des sentiments ambigus vis-à-vis d’elle-même. Il est évident qu’elle s’apprécie beaucoup, mais elle reste très perplexe sur le choix qu’elle doit faire entre manières japonaises et manières occidentales. Elle se sent prisonnière de son éducation, tout en la respectant.

Le « conflit » entre manières de vivre japonaise et occidentale est un thème extrêmement présent dans le roman. D’après ce que j’ai lu, c’est un thème que l’auteur reprend dans ces autres romans. Dans La clef, on voit que les manières japonaises sont des manières « comme il faut », tandis que les manières occidentales sont celles du dévergondage. Pourtant, c’est quand la femme les assumera le plus, qu’elle sera la plus « heureuse » au « désespoir » de son mari.

C’est un très bon livre. Il est surtout d’une extrême modernité dans son traitement du couple (la manipulation est particulièrement bien saisie) et de son intimité, ainsi que dans son écriture et son mode de narration (l’alternance des deux journaux intimes). Une très bonne découverte donc. Quels autres livres me conseilleriez-vous pour poursuivre la découverte de cet auteur ? Quatre soeurs me plairait assez, mais je ne suis pas encore sûre.

Références

La clef – La confession impudique de Junichirô TANIZAKI – nouvelle traduction d’Anne Bayard-Sakai (Folio, 2003)

Tout ce dont je ne me souviens pas de Jonas Hassen Khemiri

Jonas Hassen Khemiri est un auteur suédois, dont j’avais lu, il y a quelques années le roman J’appelle mes frères, roman qui m’avait fortement impressionné. Khemiri est aussi auteur de théâtre. On peut découvrir une de ses pièces dans une des vidéos de la librairie Charybde ; je vous encourage à aller écouter, c’est ici. Dans ce roman, Tout ce dont je ne me souviens pas, l’auteur mêle ces deux savoir-faire pour créer un roman à construction remarquable.

Samuel est mort. Le lecteur, au début, ne sait ni pourquoi ni comment. Il va l’apprendre très progressivement, pour « comprendre » entièrement ce qui s’est passé à la fin du livre, même si rapidement on sait que sa mort peut être interprétée comme un accident ou un suicide. Samuel va être décrit par ses proches, ou au moins des connaissances : sa mère, sa grand-mère, son voisin, sa meilleure amie, son colocataire et meilleur ami (en prison au moment où il raconte), sa petite amie.

Le livre est présenté comme les entretiens qu’un écrivain a faits pour préparer un livre. Il a été touché par la mort du jeune homme, même s’il ne l’avait entraperçu que deux fois, sans vraiment lui parler. Samuel, c’était cela, une personne discrète que l’on remarquait malgré tout. On ne comprend le projet de l’écrivain que de manière détournée. Il n’intervient jamais, on n’a jamais accès aux questions qu’il pose. À chaque section, deux personnes parlent de Samuel et des événements précédents sa mort, pas nécessairement de la même chose, mais éclaire la parole de l’autre. Le lecteur arrive ainsi à se faire très progressivement une idée du personnage de Samuel. L’auteur rend son personnage de fiction vivant, dans toute son épaisseur.

La construction est complexe et remarquable : l’auteur ne perd jamais son lecteur grâce à son expérience en tant qu’auteur de théâtre, que ce soit au niveau de la narration, malgré les flash-backs, ou au niveau des personnages. Chaque personne parle très différemment, toujours de manière crédible. Sans avoir d’indications sur le physique ou les sentiments, le lecteur ne se fait pas seulement une idée de Samuel mais aussi une idée du personnage qui parle.

Si vous voulez quand même avoir une idée de l’histoire, je vais essayer de faire un effort (même si je peux vous dire que si cet auteur racontait n’importe quoi, ce serait quand même intéressant). Samuel est mort donc. Il travaillait au bureau de l’immigration, après des études en sciences politiques. C’était un personnage très particulier, obsédé par sa mémoire qu’il jugeait défaillante, solitaire avec de nombreuses relations, toujours à l’écoute des autres et de nouvelles expériences. Un personnage entier, généreux mais difficile à saisir. Alors qu’il habite avec son meilleur ami, il sort avec une avocate qu’il a rencontrée à son travail. Elle et Samuel ne fréquentent clairement pas le même milieu. Samuel change. Il devient difficile à comprendre pour ses amis. C’est cela que raconte ce roman.

Khemiri est définitivement un auteur à découvrir !

Références

Tout ce dont je ne me souviens pas de Jonas HASSEN KHEMIRI – traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy (Actes Sud, 2017)

Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire

Continuons dans la thématique maritime, avec Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire, qui a été sélectionné en 2016 sur la « long-list »du Man Booker Prize.

Dans les eaux du Grand Nord est un roman historique dont l’action se situe en 1859-1860, à une période où l’huile de baleine est remplacée progressivement par le pétrole, pour l’éclairage intérieur. Cela a donné lieu à une chasse extensive de la baleine dans les eaux du Grand Nord. Il est d’ailleurs dit, en passant, dans ce livre, que la population baleinière dans ces eaux est en très nette décroissance, à l’échelle temporelle de la carrière d’un homme. Dans ce livre, le lecteur va suivre une saison de chasse à la baleine, sur un navire bien particulier, peuplé de bras cassés. En effet, cet armateur et ce capitaine ont déjà perdu un navire et traînent une mauvaise réputation. Ils cherchent à remonter une expédition cette année-là et seuls les cas désespérés veulent bien monter avec eux. On peut citer Henry Drax, un « harponneur brutal et sanguinaire », comme le dit la quatrième de couverture. On apprend dès les premières pages du livre qu’en plus, c’est un pédophile qui aime tuer ses victimes après (j’avoue avoir été choquée dès les premières pages, justement pour cela, car c’est extrêmement violent).

Le personnage principal du livre, Patrick Sumner, ne détonne pas dans cet environnement. C’est un ancien médecin militaire désargenté, blessé à la jambe, renvoyé des Indes pour une sombre affaire de bijoux, affaire que le lecteur découvre progressivement dans le roman. À cause de sa blessure, c’est aussi un drogué notoire, qui ne peut dormir sans sa dose. N’ayant pas d’autres plans, il s’engage sur le navire en tant que médecin, en pensant qu’il n’y aura pas grands choses à faire, puisqu’il n’aura qu’à soigner les petits bobos des marins ou à constater leurs décès.

Voilà donc notre équipage parti et commence alors la chasse à la baleine. Un jeune garçon de cabine vient un jour consulter Sumner pour un mal de ventre. Il s’avère qu’en réalité il a été violé. Le jour suivant, il est retrouvé mort dans un tonneau. Sumner gardant quand même un fond d’humanité cherche le coupable et identifie Henry Drax assez rapidement. Commence alors sur la bateau une lutte entre les deux hommes, qui se terminera sur la glace. Dans ces conditions, il est bien évident que cette lutte se transformera rapidement en une lutte pour leur propre survie.

Dans les eaux du Grand Nord est un excellent roman d’aventures. Il y a quelques années, j’avais lu 200 pages sur 250 (ne me demandez pas pourquoi je ne l’avais pas terminé, car je ne saurais pas vous répondre) des carnets de Arthur Conan Doyle, qu’il avait tenus lors de sa saison sur un navire parti à la chasse dans le Grand Nord. On retrouve, dans ce roman, beaucoup des expériences et des sentiments de Doyle (en tout cas, pour Patrick Sumner), notamment, les descriptions de chasses à la baleine et de chasses aux phoques. Elles sont certes extrêmement violentes et sanguinolentes, mais sont des moments très intenses dans le livre. Le lecteur souffre pour la baleine, espère que les hommes vont s’en tirer, essaie d’anticiper tout ce qu’il va se passer… votre cœur bat à cent à l’heure dans ces moments-là. Et, en fait, il y a énormément de moments comme cela dans le livre car la narration est menée tambour battant. Et encore, je ne vous parle pas de la survie sur la glace, c’est juste effrayant. De ce point de vue, je trouve que le roman est excellent, le lecteur étant toujours maintenu en haleine. De plus, c’est une très bonne reconstitution historique, de ce que je peux juger après avoir lu les carnets de Doyle.

C’est donc un quasi coup de cœur pour ce livre. Pourtant, une chose m’a gêné, mais genre énormément ! L’histoire d’Henry Drax. Quand je lisais, je vivais toute cette partie comme un moment de repos dans ma lecture, ce qui est tout de même malheureux à dire pour une histoire de pédophilie. J’ai trouvé que Ian McGuire n’arrivait pas à l’introduire dans son récit. C’est comme un deuxième fil dans la narration qui apparaît de-ci de-là et dont on ne sait pas quoi faire. Pour le lecteur, c’est juste de la violence gratuite à mon avis, faite uniquement pour le choquer. Je trouve que l’auteur aurait pu garder cette idée de combat entre deux hommes dans un univers hostile, sans pour autant y mêler un pauvre gamin.

La narration hachée apparaît aussi à un autre moment du roman, dans la deuxième partie. Henry Drax et Patrick Sumner se retrouvent séparés sur la glace. Nous suivons Sumner car toute l’histoire est racontée de son point de vue et on va oublier, avec lui (en tout cas, j’en ai eu l’impression), Henry Drax. Comme je vous le disais, Ian McGuire est très fort pour rendre au lecteur les expériences intenses. C’est encore le cas ici puisque Sumner lutte pour sa survie tout de même ! On est à fond avec lui, on vit à travers lui. Et tout à coup, l’auteur en remet un coup sur Drax et fait tout retomber, pour rien finalement. Il est obligé ensuite de fournir un effort pour refaire décoller son histoire. Un peu comme aux montagnes russes en fait.

Je peux quand même dire que ces côtés négatifs seront quand même éclipsés dans ma mémoire sélective par les côtés positives : un excellent roman d’aventures, un excellent thriller et une formidable reconstitution historique, tout cela en un seul livre. Par contre, je ne vous le conseille pas si vous êtes très sensible.

Références

Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGUIRE – traduit de l’anglais par Laurent Bury (10/18, 2017)

Le sel de la mer de Édouard Peisson

Pendant cette pause estivale, j’avais fait huit « merveilleux » billets que je n’avais pas publiés car j’avais la flemme de les mettre en page (j’ai découvert à cette occasion qu’en fait, j’aimais toujours rédiger des billets et que c’est vraiment la mise en forme qui me posait problème, je vais essayer de combattre cela cette année). Comme je ne les avais pas mis en forme, je ne les avais pas copiés dans LibraryThing, ce qui n’aurait pas posé de problèmes si le serveur qui abrite mon blog n’avait pas crashé et que la sauvegarde n’était pas datée d’un mois. Donc mes huit billets sont perdus à jamais parce que je n’ai pas particulièrement envie de refaire ce que j’avais déjà fait (et qu’en plus, beaucoup des livres étaient de la bibliothèque donc cela donnerait des billets moins précis et intéressant je pense). J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps mais bon, il y a quand même moyen de se réjouir : je n’avais pas encore fait de billet sur Le sel de la mer qui est un coup de cœur absolu. Je vous le conseille très vivement si vous aimez les romans maritimes. C’est un des meilleurs que j’ai lus jusqu’ici, avec une force descriptive et psychologique incroyable.

Commençons par parler de l’auteur qui était jusqu’à présent pour moi un grand inconnu. Édouard Peisson est né en 1896 à Marseille et est mort à Ventabren (aussi dans les Bouches-du-Rhône) en 1963. À l’âge de 18 ans, en 1914, il commence une carrière, qui durera 10 ans, dans la marine marchande. Suite à des réductions de personnel, il se retrouve sans travail. À la suite de sa réussite à un concours administratif, il entame une nouvelle carrière en tant que fonctionnaire préfectoral. On se doute facilement que ce travail ne pouvait lui plaire : il le trouve en effet « inutile » et « ennuyeux ». Il commence cependant à écrire pendant cette période et en 1936, il décide de se consacrer entièrement à la littérature. Sa bibliographie sur Wikipédia compte 37 ouvrages, publiés de 1928 à 1963. Le sel de la mer a paru pour la première fois en 1954, il est considéré comme son plus grand roman.

1914. Sur la ligne Naples-New-York le commandant Joseph Godde déroute son paquebot, le Canope, pour porter secours à un cargo italien alors que la tempête se déchaîne sur l’Atlantique Nord. Manoeuvre périlleuse, mais dictés par le « devoir sacré » d’assistance en haute mer… Bientôt c’est le drame. Le Canope, alourdi à son tour par des masses d’eau et les machines manquant de pression, sombre lui aussi. Deux cents passagers paient de leur vie l’acte de bravoure du commandant Godde [p. 4, préface]

Le livre se déroule trois mois plus tard lorsque Godde se retrouve devant la commission d’enquête pour expliquer ce qu’il s’est passé. Les membres de la commission d’enquêtes qu’on entend dans ce livre sont dans un premier temps Cernay, vieux capitaine au long cours et ensuite Latouche, inspecteur de la Navigation, qui n’a pas d’expérience maritime. Dans la première partie (les 2/3 environ), on assiste au dialogue entre deux gens de mer, un dialogue fort car Cernay veut faire accoucher Godde des événements, ce qui est très difficile car celui-ci est dans une position défensive. En effet, il n’est entendu qu’après trois mois, le dernier en fait, après trois mois d’isolement pour le capitaine du Canope. Cernay est bienveillant et compréhensif mais Godde est isolé dans sa carapace, dans son idée. Il n’est pas en position de pouvoir écouter et encore moins de comprendre ce que Cernay veut faire.

Pendant cet entretien, tout ce qui est mené au fait va y passer. On commence par la mort en mer du père de Godde, que Cernay a connu. Personnellement, j’ai trouvé que cela avait placé tout de suite la relation que Godde pouvait avoir à l mer. Il y a ensuite le parcours même du Canope. C’était un navire acheté récemment par la compagnie, qui faisait son premier voyage commercial pour celle-ci. C’est un navire qui avait déjà été plusieurs fois revendu ; une personne entendue s’étonne même qu’il n’est pas encore coulé. En effet, Godde, en tant que second a participé, au transfert de Londres à Naples. Plusieurs incidents ont montré que ce navigation avait des défauts au niveau de la conception. Il y a eu notamment un roulis inquiétant en mer plate. On passe ensuite sur sa prise de pouvoir controversée. Le capitaine, marin reconnu et homme caractériel, a eu à Naples une attaque, huit heures avant le premier voyage commercial, obligeant Godde à prendre le commandement au pied levé. Sauf que plusieurs de ses hommes lui ont demandé de renoncer : à cause des défauts techniques, des aménagements faits à la va-vite pour recevoir des passagers aussi. Lui l’a pris comme une crainte face à son inexpérience. Les hommes se sont inclinés, je pense que cela a été pour moi, la première fois où j’ai questionné le personnage : est-il vaniteux, trop fier ? (C’est aussi à ce moment-là que je me suis dit que le nom du capitaine voulait peut-être dit quelque chose). Ensuite, commence le voyage vers l’Atlantique. Godde répète sans cesse que le navire s’est bien comporté malgré une mer déchaînée, qu’il ne faut pas tenir compte des événements précédents, ne profitant pas des perches (qui ne sont pas des faveurs) que lui tend Cernay. Il y a un côté implacable au récit car le lecteur connaît le drame qui lui a déjà été raconté (une baleinière, avec femmes et enfants, écrasés par le Canope), et cherche donc avec les deux hommes ce qui a bien pu être la cause du naufrage. Pourtant, on ne trouve pas mais on continue à voir les événements défilés. Pour moi, c’était la facilité, tous les événements ne pouvaient mener qu’au drame.

Édouard Peisson écrit en homme d’expérience. Les descriptions de la mer, du comportement du navire en pleine mer, des sentiments humains sont absolument saisissantes. On admire la précision des termes ainsi que la force descriptive. On admire aussi le courage qu’il a fallu à Godde pour prendre des décisions qui engageaient tant de gens, mais aussi à ses hommes qui ont lutté jusqu’au bout, au péril de leur vie, pour respecter des décisions qu’ils n’approuvaient pas forcément, pour sauver leur navire aussi. Le dialogue entre les deux hommes est extrêmement tendu et puissant, on sent Cernay lutté pour sauver Godde de lui-même, pour l’aider à comprendre ce qu’il s’est passé. Là-dessus arrive Latouche, qui n’a aucune expérience de la mer comme je le disais, et qui place tout de suite le dialogue sur un plan psychologique. En effet, la commission d’enquête s’est déjà fait une idée, basée sur les faits mais aussi sur leur examen par d’autres capitaines au long cours.  C’est lui qui va arriver à percer la carapace de Godde et à le faire redescendre.

À mon avis, c’est le seul point faible du livre. Édouard Peisson a maintenu son lecteur pendant 240 pages (en gros) dans une très grande tension. J’ai trouvé qu’il n’arrivait pas à la faire redescendre. On ne ressent pas de soulagement à la fin de la lecture, on est juste épuisé en fait. On sent que Latouche et Cernay ont livré toutes leurs cartouches, que Godde a compris, a peut-être admis, mais tout reste en suspens, un peu en milieu de digestion. C’est un peu compliqué pour le lecteur d’admettre que cela se termine comme cela. Je pense que cela vient du fait que le lecteur ne suit pas la commission d’enquête du point de vue de Godde, mais se retrouve bien en position extérieure. À partir de là, la solution aurait peut-être été de faire un roman un peu plus long mais d’un autre côté, je pense que le roman aurait perdu en force et aurait peut-être gâché alors. Tandis que là, le lecteur sort impressionner du récit et doit juste admettre qu’il n’a assisté qu’à un moment du drame, que Godde va continuer à vivre avec ce qu’il s’est passé et que c’est lui seul qui va terminer la digestion des faits.

Un autre point fort du roman dont je ne vous ai pas parlé est la force des personnages secondaires qui sont particulièrement forts, notamment le personnage de Charrel, qui est le chef mécanicien du navire. On pourrait même dire que les personnages secondaires sont autant incarnés que Godde, en apparaissant pourtant beaucoup moins.

En conclusion, j’espère vous avoir persuadé de donner une chance à ce livre.

Sur ce, je m’en vais faire une copie de ce billet sur LibraryThing …

Références

Le sel de la mer de Édouard PEISSON (Grasset / Les Cahiers rouges, 1995)

Un siècle de littérature française – Année 1954

La jument de Socrate de Elisabeth Laureau-Daull

Elisabeth Laureau-Daull situe l’action de ce livre, La jument de Socrate, dans la Grèce de Socrate, c’est-à-dire au Vième siècle avant Jésus-Christ. Plus exactement, on est le jour où Socrate doit avaler la ciguë puisqu’il a été condamné à mort par le tribunal.

Cette journée si particulière n’est pas racontée du point de vue de ses élèves, dont on peut lire par ailleurs les récits, mais de celui de sa femme, Xanthippe, que l’on peut traduire par « jument jaune » en grec. Mais que sait-on de la femme de Socrate me direz-vous, si votre culture grecque est au niveau de la mienne (c’est-à-dire au ras des pâquerettes). Personnellement, je ne me suis pas posé la question quand j’ai acheté le livre mais uniquement quand j’ai ouvert le livre. Wikipédia nous éclaire quelque peu sur la question. Visiblement, Xanthippe est l’incarnation même de la mégère. Plus exactement, c’est la version qui a été propagée par les élèves du philosophe. Ici, l’auteur en fait un tout autre portrait, celui d’une femme extrêmement moderne, attaché à son mari dont elle admire l’intelligence et qu’elle remercie infiniment de tout ce qu’il lui a apporté mais aussi pour la liberté de paroles et d’actions qu’il lui laisse.

La narration se déroule en une journée, à Athènes. Le livre commence par la vie de Xanthippe à son mari, celui-ci entouré de ses élèves qui ne demandent qu’à l’écouter une dernière fois (un seul veut essayer de le sauver). Xanthippe s’emporte, est donc congédiée par son mari et décide de faire quelque chose pour sauver Socrate. Elle veut aller voir le juge pour discuter avec lui (une femme discutant avec un homme de justice était quelque chose d’impensable à l’époque). En chemin, toute sa vie lui revient mémoire : sa vie de fille, sa vie de femme, ses enfants, son mari … Comme je le disais, l’auteur a fait de Xanthippe une femme moderne avec toute la liberté de parole que cela implique. On a son avis sur la place de la femme dans la Grèce antique, sur la place de celle-ci dans le couple … tout ce à quoi Xanthippe aspire à ne pas obéir. C’est ce qui fait d’elle un très bon personnage. On s’identifie facilement à cette femme qui aimerait être considérée comme l’égal des hommes ; elle a adopté cette position grâce à l' »éducation » que lui a donnée son mari.

Après, je dirais que le livre a le défaut de ses qualités. Ici, on fait parler une femme sur qui on ne dispose que de témoignages à charge. Comme le dirait Julian Barnes, c’est un matériel très intéressant pour un écrivain sans aucun doute. De là à lui prêter les idées du féminisme modernes. C’est une mauvaise expression formulée comme cela. Plus simplement, prêter des pensées et/ou des idées contemporaines à des personnages vivants un siècle en arrière est quelque chose qui peut-être déjà compliqué (par exemple, on se doute qu’à l’époque victorienne on se doute qu’il y avait des femmes avec un caractère fort, vu les mouvements qu’il y a eu pendant et après dans la société), mais ici à l’époque de Socrate, j’ai plus de mal à voir où on peut piocher les informations sur des idées féministes. Sur internet, on peut trouver des informations sur la place des femmes dans la Grèce antique, sur la place des femmes dans la vie (sentimentale) de Socrate mais je ne suis pas sûre qu’il existait déjà des féministes à l’époque.

Tout cela pour dire qu’il ne faut pas chercher à voir dans ce livre quelque chose d’historique malgré un contexte très bien reconstitué (je dis cela car c’est justement ce qui m’avait poussé à acheter le livre). Sans aucun doute le caractère moderne du personnage est voulu. Dans ce cas-là, je pense plutôt qu’il faut lire le livre comme une image ou un exemple inspirant sur la place que peut avoir l’éducation et la confiance dans la volonté d’émancipation d’une femme. Je trouve que c’est déjà pas mal, même si ce n’est pas ce que je cherchais au début. Je ne voudrais pas que cela apparaisse comme un commentaire négatif pour ce roman car je l’ai avec grand plaisir. C’est en le renfermant et en voulant écrire ce billet que je me suis demandée quelle était l’intention de l’auteur et qu’est-ce qu’aurait pu être le roman si l’auteur avait voulu faire un roman historique parce que le sujet et la thématique choisis sont vraiment très intéressants.

En conclusion, une bonne lecture, dans un contexte original sans aucun doute.

L’avis de Niki.

Références

La jument de Socrate de Elisabeth Laureau-Daull (Éditions du Sonneur, 2017)

The Noise of time de Julian Barnes

Je ne sais pas si vous vous rappelez mais en 2014, j’avais adoré Une fille, qui danse de Julian Barnes. En janvier 2016, lors d’une descente à Gibert Joseph, j’ai acheté The Noise of time du même auteur. Depuis, il est sorti en français au Mercure de France sous le titre Le fracas du temps (je ne sais pas pourquoi les éditeurs ont choisi ce titre car on perd un peu le lien avec Ossip Mandelstam ; si vous avez lu la version française, peut-être avez-vous l’explication). Après plus d’un an et demi dans ma PAL, je l’ai enfin lu. J’ai encore une fois adoré, peut-être encore plus qu’Une fille, qui danse.

Une fois que je vous ai parlé de Ossip Madelstam, vous avez peut-être compris que l’histoire se passe en Russie, au temps de l’URSS. On suit ici le personnage de Dimitri Chostakovitch, le compositeur de la Valse Numéro 2 (pour ceux qui ont comme comme une culture musicale qui se résume à la publicité). Julian Barnes explique dans sa postface que Chostakovitch a beaucoup parlé de lui, a donné parfois donné plusieurs versions du même événement. L’auteur nous explique que tout cela est un matériel inespéré pour un auteur, car il peut trouver une place dans la vie réelle d’un homme.

Julian Barnes divise son livre en trois parties, correspondant toute à une année (bissextile) décisive de la vie du compositeur : 1936, 1948, 1960. Toutes les dates sont espacées de douze ans (j’ai le même chiffre pour les éléments marquants de ma vie).

1936 est la date de la première dénonciation de Chostakovitch. Plus exactement, en 1932, Chostakovitch avait fini de composer son opéra Lady Macbeth du district de Mtensk. Celui-ci fut créer pour la première fois en 1934 et jouer par la suite dans le monde entier. Mais en 1936, Staline, qui se pique d’aimer la musique, assiste à l’opéra et le déteste. Deux jours plus tard paraît dans la Pravda un article intitulé « Le Chaos remplace la musique », où le compositeur est accusé de ne pas produire de la musique conforme aux idéaux communistes, c’est-à-dire s’adressant au peuple. Commence alors les premiers ennuis de Chostakovitch avec le Pouvoir. La première partie commence ainsi en fait en 1937. Chostakovitch passe ses nuits dans l’ascenseur de son immeuble pour éviter à sa famille le spectacle de sa future et probable arrestation. C’était chose courante apparemment dans ces temps de Purges. Ces moments sont propices à la réflexion. On suit ainsi le mouvement de pensée du compositeur : il se remémore son enfance, tout ce qui a pu se passer durant cette année, sa vie de famille, ses amis déjà disparus, ses interrogatoires. Julian Barnes, pour rendre compte de cela, n’utilise pas une narration linéaire mais des courts paragraphes, qui n’ont pas forcément de liens les uns avec les autres. C’est ce qui peut peut-être rendre difficile le livre car il nécessite une certaine concentration pour pouvoir sauter d’une idée à une autre comme cela.

La deuxième partie se concentre sur 1948 qui est l’année de la deuxième dénonciation pour Chostakovitch. Ce n’est plus lui directement qui est mis en cause, mais un certain nombre de compositeurs suite à la disgrâce d’un collègue. C’est aussi l’année d’un voyage aux États-Unis au sein de la délégation soviétique, où il aura des messages l’encourageant à fuir. Ce voyage saura aussi celui où il recevra une humiliation qu’il n’oubliera jamais.

La troisième partie se consacre donc à 1960, l’année où il prend sa carte au Parti, devient secrétaire général de l’union des compositeurs, sans jamais le vouloir, en répondant seulement aux injonctions du Pouvoir.

Chostakovitch n’a pas jamais fui à l’étranger, comme Stravinsky. Il n’a aussi jamais adhéré aux idées du pouvoir soviétique. C’est le portrait de cet homme, pris entre deux feux, en pleines contradictions que nous fait, dans ce livre, Julian Barnes. Il nous montre les hésitations, les rancœurs, les justifications que se donne Chostakovitch (il est comme tout le monde, il veut juste sauver sa peau et sa famille), les nombreuses peurs et angoisses qu’il éprouve, le besoin impérieux de créer alors qu’il en est empêché. C’est l’histoire d’un homme pris dans les mouvements de l’Histoire. L’auteur nous fait rencontrer un homme dans toute sa complexité, en nous donnant à lire son flux de pensées désordonné peut-être mais extrêmement crédible. J’ai personnellement trouvé ce livre vraiment formidable car très juste. On ressent l’empathie et la tendresse que Julian Barnes a mises dans ce livre. C’est fin et délicat.

Je ne sais pas pourquoi on a un peu moins entendu parler de ce livre, que d’Une fille, qui danse par exemple, en tout cas en France. À mon avis, il s’agit vraiment d’un excellent roman.

Le billet de Kathel.

Références

The Noise of time de Julian BARNES (Jonathan Cape / Vintage, 2016)