Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire

Continuons dans la thématique maritime, avec Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire, qui a été sélectionné en 2016 sur la « long-list »du Man Booker Prize.

Dans les eaux du Grand Nord est un roman historique dont l’action se situe en 1859-1860, à une période où l’huile de baleine est remplacée progressivement par le pétrole, pour l’éclairage intérieur. Cela a donné lieu à une chasse extensive de la baleine dans les eaux du Grand Nord. Il est d’ailleurs dit, en passant, dans ce livre, que la population baleinière dans ces eaux est en très nette décroissance, à l’échelle temporelle de la carrière d’un homme. Dans ce livre, le lecteur va suivre une saison de chasse à la baleine, sur un navire bien particulier, peuplé de bras cassés. En effet, cet armateur et ce capitaine ont déjà perdu un navire et traînent une mauvaise réputation. Ils cherchent à remonter une expédition cette année-là et seuls les cas désespérés veulent bien monter avec eux. On peut citer Henry Drax, un « harponneur brutal et sanguinaire », comme le dit la quatrième de couverture. On apprend dès les premières pages du livre qu’en plus, c’est un pédophile qui aime tuer ses victimes après (j’avoue avoir été choquée dès les premières pages, justement pour cela, car c’est extrêmement violent).

Le personnage principal du livre, Patrick Sumner, ne détonne pas dans cet environnement. C’est un ancien médecin militaire désargenté, blessé à la jambe, renvoyé des Indes pour une sombre affaire de bijoux, affaire que le lecteur découvre progressivement dans le roman. À cause de sa blessure, c’est aussi un drogué notoire, qui ne peut dormir sans sa dose. N’ayant pas d’autres plans, il s’engage sur le navire en tant que médecin, en pensant qu’il n’y aura pas grands choses à faire, puisqu’il n’aura qu’à soigner les petits bobos des marins ou à constater leurs décès.

Voilà donc notre équipage parti et commence alors la chasse à la baleine. Un jeune garçon de cabine vient un jour consulter Sumner pour un mal de ventre. Il s’avère qu’en réalité il a été violé. Le jour suivant, il est retrouvé mort dans un tonneau. Sumner gardant quand même un fond d’humanité cherche le coupable et identifie Henry Drax assez rapidement. Commence alors sur la bateau une lutte entre les deux hommes, qui se terminera sur la glace. Dans ces conditions, il est bien évident que cette lutte se transformera rapidement en une lutte pour leur propre survie.

Dans les eaux du Grand Nord est un excellent roman d’aventures. Il y a quelques années, j’avais lu 200 pages sur 250 (ne me demandez pas pourquoi je ne l’avais pas terminé, car je ne saurais pas vous répondre) des carnets de Arthur Conan Doyle, qu’il avait tenus lors de sa saison sur un navire parti à la chasse dans le Grand Nord. On retrouve, dans ce roman, beaucoup des expériences et des sentiments de Doyle (en tout cas, pour Patrick Sumner), notamment, les descriptions de chasses à la baleine et de chasses aux phoques. Elles sont certes extrêmement violentes et sanguinolentes, mais sont des moments très intenses dans le livre. Le lecteur souffre pour la baleine, espère que les hommes vont s’en tirer, essaie d’anticiper tout ce qu’il va se passer… votre cœur bat à cent à l’heure dans ces moments-là. Et, en fait, il y a énormément de moments comme cela dans le livre car la narration est menée tambour battant. Et encore, je ne vous parle pas de la survie sur la glace, c’est juste effrayant. De ce point de vue, je trouve que le roman est excellent, le lecteur étant toujours maintenu en haleine. De plus, c’est une très bonne reconstitution historique, de ce que je peux juger après avoir lu les carnets de Doyle.

C’est donc un quasi coup de cœur pour ce livre. Pourtant, une chose m’a gêné, mais genre énormément ! L’histoire d’Henry Drax. Quand je lisais, je vivais toute cette partie comme un moment de repos dans ma lecture, ce qui est tout de même malheureux à dire pour une histoire de pédophilie. J’ai trouvé que Ian McGuire n’arrivait pas à l’introduire dans son récit. C’est comme un deuxième fil dans la narration qui apparaît de-ci de-là et dont on ne sait pas quoi faire. Pour le lecteur, c’est juste de la violence gratuite à mon avis, faite uniquement pour le choquer. Je trouve que l’auteur aurait pu garder cette idée de combat entre deux hommes dans un univers hostile, sans pour autant y mêler un pauvre gamin.

La narration hachée apparaît aussi à un autre moment du roman, dans la deuxième partie. Henry Drax et Patrick Sumner se retrouvent séparés sur la glace. Nous suivons Sumner car toute l’histoire est racontée de son point de vue et on va oublier, avec lui (en tout cas, j’en ai eu l’impression), Henry Drax. Comme je vous le disais, Ian McGuire est très fort pour rendre au lecteur les expériences intenses. C’est encore le cas ici puisque Sumner lutte pour sa survie tout de même ! On est à fond avec lui, on vit à travers lui. Et tout à coup, l’auteur en remet un coup sur Drax et fait tout retomber, pour rien finalement. Il est obligé ensuite de fournir un effort pour refaire décoller son histoire. Un peu comme aux montagnes russes en fait.

Je peux quand même dire que ces côtés négatifs seront quand même éclipsés dans ma mémoire sélective par les côtés positives : un excellent roman d’aventures, un excellent thriller et une formidable reconstitution historique, tout cela en un seul livre. Par contre, je ne vous le conseille pas si vous êtes très sensible.

Références

Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGUIRE – traduit de l’anglais par Laurent Bury (10/18, 2017)

Le sel de la mer de Édouard Peisson

Pendant cette pause estivale, j’avais fait huit « merveilleux » billets que je n’avais pas publiés car j’avais la flemme de les mettre en page (j’ai découvert à cette occasion qu’en fait, j’aimais toujours rédiger des billets et que c’est vraiment la mise en forme qui me posait problème, je vais essayer de combattre cela cette année). Comme je ne les avais pas mis en forme, je ne les avais pas copiés dans LibraryThing, ce qui n’aurait pas posé de problèmes si le serveur qui abrite mon blog n’avait pas crashé et que la sauvegarde n’était pas datée d’un mois. Donc mes huit billets sont perdus à jamais parce que je n’ai pas particulièrement envie de refaire ce que j’avais déjà fait (et qu’en plus, beaucoup des livres étaient de la bibliothèque donc cela donnerait des billets moins précis et intéressant je pense). J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps mais bon, il y a quand même moyen de se réjouir : je n’avais pas encore fait de billet sur Le sel de la mer qui est un coup de cœur absolu. Je vous le conseille très vivement si vous aimez les romans maritimes. C’est un des meilleurs que j’ai lus jusqu’ici, avec une force descriptive et psychologique incroyable.

Commençons par parler de l’auteur qui était jusqu’à présent pour moi un grand inconnu. Édouard Peisson est né en 1896 à Marseille et est mort à Ventabren (aussi dans les Bouches-du-Rhône) en 1963. À l’âge de 18 ans, en 1914, il commence une carrière, qui durera 10 ans, dans la marine marchande. Suite à des réductions de personnel, il se retrouve sans travail. À la suite de sa réussite à un concours administratif, il entame une nouvelle carrière en tant que fonctionnaire préfectoral. On se doute facilement que ce travail ne pouvait lui plaire : il le trouve en effet « inutile » et « ennuyeux ». Il commence cependant à écrire pendant cette période et en 1936, il décide de se consacrer entièrement à la littérature. Sa bibliographie sur Wikipédia compte 37 ouvrages, publiés de 1928 à 1963. Le sel de la mer a paru pour la première fois en 1954, il est considéré comme son plus grand roman.

1914. Sur la ligne Naples-New-York le commandant Joseph Godde déroute son paquebot, le Canope, pour porter secours à un cargo italien alors que la tempête se déchaîne sur l’Atlantique Nord. Manoeuvre périlleuse, mais dictés par le « devoir sacré » d’assistance en haute mer… Bientôt c’est le drame. Le Canope, alourdi à son tour par des masses d’eau et les machines manquant de pression, sombre lui aussi. Deux cents passagers paient de leur vie l’acte de bravoure du commandant Godde [p. 4, préface]

Le livre se déroule trois mois plus tard lorsque Godde se retrouve devant la commission d’enquête pour expliquer ce qu’il s’est passé. Les membres de la commission d’enquêtes qu’on entend dans ce livre sont dans un premier temps Cernay, vieux capitaine au long cours et ensuite Latouche, inspecteur de la Navigation, qui n’a pas d’expérience maritime. Dans la première partie (les 2/3 environ), on assiste au dialogue entre deux gens de mer, un dialogue fort car Cernay veut faire accoucher Godde des événements, ce qui est très difficile car celui-ci est dans une position défensive. En effet, il n’est entendu qu’après trois mois, le dernier en fait, après trois mois d’isolement pour le capitaine du Canope. Cernay est bienveillant et compréhensif mais Godde est isolé dans sa carapace, dans son idée. Il n’est pas en position de pouvoir écouter et encore moins de comprendre ce que Cernay veut faire.

Pendant cet entretien, tout ce qui est mené au fait va y passer. On commence par la mort en mer du père de Godde, que Cernay a connu. Personnellement, j’ai trouvé que cela avait placé tout de suite la relation que Godde pouvait avoir à l mer. Il y a ensuite le parcours même du Canope. C’était un navire acheté récemment par la compagnie, qui faisait son premier voyage commercial pour celle-ci. C’est un navire qui avait déjà été plusieurs fois revendu ; une personne entendue s’étonne même qu’il n’est pas encore coulé. En effet, Godde, en tant que second a participé, au transfert de Londres à Naples. Plusieurs incidents ont montré que ce navigation avait des défauts au niveau de la conception. Il y a eu notamment un roulis inquiétant en mer plate. On passe ensuite sur sa prise de pouvoir controversée. Le capitaine, marin reconnu et homme caractériel, a eu à Naples une attaque, huit heures avant le premier voyage commercial, obligeant Godde à prendre le commandement au pied levé. Sauf que plusieurs de ses hommes lui ont demandé de renoncer : à cause des défauts techniques, des aménagements faits à la va-vite pour recevoir des passagers aussi. Lui l’a pris comme une crainte face à son inexpérience. Les hommes se sont inclinés, je pense que cela a été pour moi, la première fois où j’ai questionné le personnage : est-il vaniteux, trop fier ? (C’est aussi à ce moment-là que je me suis dit que le nom du capitaine voulait peut-être dit quelque chose). Ensuite, commence le voyage vers l’Atlantique. Godde répète sans cesse que le navire s’est bien comporté malgré une mer déchaînée, qu’il ne faut pas tenir compte des événements précédents, ne profitant pas des perches (qui ne sont pas des faveurs) que lui tend Cernay. Il y a un côté implacable au récit car le lecteur connaît le drame qui lui a déjà été raconté (une baleinière, avec femmes et enfants, écrasés par le Canope), et cherche donc avec les deux hommes ce qui a bien pu être la cause du naufrage. Pourtant, on ne trouve pas mais on continue à voir les événements défilés. Pour moi, c’était la facilité, tous les événements ne pouvaient mener qu’au drame.

Édouard Peisson écrit en homme d’expérience. Les descriptions de la mer, du comportement du navire en pleine mer, des sentiments humains sont absolument saisissantes. On admire la précision des termes ainsi que la force descriptive. On admire aussi le courage qu’il a fallu à Godde pour prendre des décisions qui engageaient tant de gens, mais aussi à ses hommes qui ont lutté jusqu’au bout, au péril de leur vie, pour respecter des décisions qu’ils n’approuvaient pas forcément, pour sauver leur navire aussi. Le dialogue entre les deux hommes est extrêmement tendu et puissant, on sent Cernay lutté pour sauver Godde de lui-même, pour l’aider à comprendre ce qu’il s’est passé. Là-dessus arrive Latouche, qui n’a aucune expérience de la mer comme je le disais, et qui place tout de suite le dialogue sur un plan psychologique. En effet, la commission d’enquête s’est déjà fait une idée, basée sur les faits mais aussi sur leur examen par d’autres capitaines au long cours.  C’est lui qui va arriver à percer la carapace de Godde et à le faire redescendre.

À mon avis, c’est le seul point faible du livre. Édouard Peisson a maintenu son lecteur pendant 240 pages (en gros) dans une très grande tension. J’ai trouvé qu’il n’arrivait pas à la faire redescendre. On ne ressent pas de soulagement à la fin de la lecture, on est juste épuisé en fait. On sent que Latouche et Cernay ont livré toutes leurs cartouches, que Godde a compris, a peut-être admis, mais tout reste en suspens, un peu en milieu de digestion. C’est un peu compliqué pour le lecteur d’admettre que cela se termine comme cela. Je pense que cela vient du fait que le lecteur ne suit pas la commission d’enquête du point de vue de Godde, mais se retrouve bien en position extérieure. À partir de là, la solution aurait peut-être été de faire un roman un peu plus long mais d’un autre côté, je pense que le roman aurait perdu en force et aurait peut-être gâché alors. Tandis que là, le lecteur sort impressionner du récit et doit juste admettre qu’il n’a assisté qu’à un moment du drame, que Godde va continuer à vivre avec ce qu’il s’est passé et que c’est lui seul qui va terminer la digestion des faits.

Un autre point fort du roman dont je ne vous ai pas parlé est la force des personnages secondaires qui sont particulièrement forts, notamment le personnage de Charrel, qui est le chef mécanicien du navire. On pourrait même dire que les personnages secondaires sont autant incarnés que Godde, en apparaissant pourtant beaucoup moins.

En conclusion, j’espère vous avoir persuadé de donner une chance à ce livre.

Sur ce, je m’en vais faire une copie de ce billet sur LibraryThing …

Références

Le sel de la mer de Édouard PEISSON (Grasset / Les Cahiers rouges, 1995)

Un siècle de littérature française – Année 1954

La jument de Socrate de Elisabeth Laureau-Daull

Elisabeth Laureau-Daull situe l’action de ce livre, La jument de Socrate, dans la Grèce de Socrate, c’est-à-dire au Vième siècle avant Jésus-Christ. Plus exactement, on est le jour où Socrate doit avaler la ciguë puisqu’il a été condamné à mort par le tribunal.

Cette journée si particulière n’est pas racontée du point de vue de ses élèves, dont on peut lire par ailleurs les récits, mais de celui de sa femme, Xanthippe, que l’on peut traduire par « jument jaune » en grec. Mais que sait-on de la femme de Socrate me direz-vous, si votre culture grecque est au niveau de la mienne (c’est-à-dire au ras des pâquerettes). Personnellement, je ne me suis pas posé la question quand j’ai acheté le livre mais uniquement quand j’ai ouvert le livre. Wikipédia nous éclaire quelque peu sur la question. Visiblement, Xanthippe est l’incarnation même de la mégère. Plus exactement, c’est la version qui a été propagée par les élèves du philosophe. Ici, l’auteur en fait un tout autre portrait, celui d’une femme extrêmement moderne, attaché à son mari dont elle admire l’intelligence et qu’elle remercie infiniment de tout ce qu’il lui a apporté mais aussi pour la liberté de paroles et d’actions qu’il lui laisse.

La narration se déroule en une journée, à Athènes. Le livre commence par la vie de Xanthippe à son mari, celui-ci entouré de ses élèves qui ne demandent qu’à l’écouter une dernière fois (un seul veut essayer de le sauver). Xanthippe s’emporte, est donc congédiée par son mari et décide de faire quelque chose pour sauver Socrate. Elle veut aller voir le juge pour discuter avec lui (une femme discutant avec un homme de justice était quelque chose d’impensable à l’époque). En chemin, toute sa vie lui revient mémoire : sa vie de fille, sa vie de femme, ses enfants, son mari … Comme je le disais, l’auteur a fait de Xanthippe une femme moderne avec toute la liberté de parole que cela implique. On a son avis sur la place de la femme dans la Grèce antique, sur la place de celle-ci dans le couple … tout ce à quoi Xanthippe aspire à ne pas obéir. C’est ce qui fait d’elle un très bon personnage. On s’identifie facilement à cette femme qui aimerait être considérée comme l’égal des hommes ; elle a adopté cette position grâce à l' »éducation » que lui a donnée son mari.

Après, je dirais que le livre a le défaut de ses qualités. Ici, on fait parler une femme sur qui on ne dispose que de témoignages à charge. Comme le dirait Julian Barnes, c’est un matériel très intéressant pour un écrivain sans aucun doute. De là à lui prêter les idées du féminisme modernes. C’est une mauvaise expression formulée comme cela. Plus simplement, prêter des pensées et/ou des idées contemporaines à des personnages vivants un siècle en arrière est quelque chose qui peut-être déjà compliqué (par exemple, on se doute qu’à l’époque victorienne on se doute qu’il y avait des femmes avec un caractère fort, vu les mouvements qu’il y a eu pendant et après dans la société), mais ici à l’époque de Socrate, j’ai plus de mal à voir où on peut piocher les informations sur des idées féministes. Sur internet, on peut trouver des informations sur la place des femmes dans la Grèce antique, sur la place des femmes dans la vie (sentimentale) de Socrate mais je ne suis pas sûre qu’il existait déjà des féministes à l’époque.

Tout cela pour dire qu’il ne faut pas chercher à voir dans ce livre quelque chose d’historique malgré un contexte très bien reconstitué (je dis cela car c’est justement ce qui m’avait poussé à acheter le livre). Sans aucun doute le caractère moderne du personnage est voulu. Dans ce cas-là, je pense plutôt qu’il faut lire le livre comme une image ou un exemple inspirant sur la place que peut avoir l’éducation et la confiance dans la volonté d’émancipation d’une femme. Je trouve que c’est déjà pas mal, même si ce n’est pas ce que je cherchais au début. Je ne voudrais pas que cela apparaisse comme un commentaire négatif pour ce roman car je l’ai avec grand plaisir. C’est en le renfermant et en voulant écrire ce billet que je me suis demandée quelle était l’intention de l’auteur et qu’est-ce qu’aurait pu être le roman si l’auteur avait voulu faire un roman historique parce que le sujet et la thématique choisis sont vraiment très intéressants.

En conclusion, une bonne lecture, dans un contexte original sans aucun doute.

Références

La jument de Socrate de Elisabeth Laureau-Daull (Éditions du Sonneur, 2017)

The Noise of time de Julian Barnes

Je ne sais pas si vous vous rappelez mais en 2014, j’avais adoré Une fille, qui danse de Julian Barnes. En janvier 2016, lors d’une descente à Gibert Joseph, j’ai acheté The Noise of time du même auteur. Depuis, il est sorti en français au Mercure de France sous le titre Le fracas du temps (je ne sais pas pourquoi les éditeurs ont choisi ce titre car on perd un peu le lien avec Ossip Mandelstam ; si vous avez lu la version française, peut-être avez-vous l’explication). Après plus d’un an et demi dans ma PAL, je l’ai enfin lu. J’ai encore une fois adoré, peut-être encore plus qu’Une fille, qui danse.

Une fois que je vous ai parlé de Ossip Madelstam, vous avez peut-être compris que l’histoire se passe en Russie, au temps de l’URSS. On suit ici le personnage de Dimitri Chostakovitch, le compositeur de la Valse Numéro 2 (pour ceux qui ont comme comme une culture musicale qui se résume à la publicité). Julian Barnes explique dans sa postface que Chostakovitch a beaucoup parlé de lui, a donné parfois donné plusieurs versions du même événement. L’auteur nous explique que tout cela est un matériel inespéré pour un auteur, car il peut trouver une place dans la vie réelle d’un homme.

Julian Barnes divise son livre en trois parties, correspondant toute à une année (bissextile) décisive de la vie du compositeur : 1936, 1948, 1960. Toutes les dates sont espacées de douze ans (j’ai le même chiffre pour les éléments marquants de ma vie).

1936 est la date de la première dénonciation de Chostakovitch. Plus exactement, en 1932, Chostakovitch avait fini de composer son opéra Lady Macbeth du district de Mtensk. Celui-ci fut créer pour la première fois en 1934 et jouer par la suite dans le monde entier. Mais en 1936, Staline, qui se pique d’aimer la musique, assiste à l’opéra et le déteste. Deux jours plus tard paraît dans la Pravda un article intitulé « Le Chaos remplace la musique », où le compositeur est accusé de ne pas produire de la musique conforme aux idéaux communistes, c’est-à-dire s’adressant au peuple. Commence alors les premiers ennuis de Chostakovitch avec le Pouvoir. La première partie commence ainsi en fait en 1937. Chostakovitch passe ses nuits dans l’ascenseur de son immeuble pour éviter à sa famille le spectacle de sa future et probable arrestation. C’était chose courante apparemment dans ces temps de Purges. Ces moments sont propices à la réflexion. On suit ainsi le mouvement de pensée du compositeur : il se remémore son enfance, tout ce qui a pu se passer durant cette année, sa vie de famille, ses amis déjà disparus, ses interrogatoires. Julian Barnes, pour rendre compte de cela, n’utilise pas une narration linéaire mais des courts paragraphes, qui n’ont pas forcément de liens les uns avec les autres. C’est ce qui peut peut-être rendre difficile le livre car il nécessite une certaine concentration pour pouvoir sauter d’une idée à une autre comme cela.

La deuxième partie se concentre sur 1948 qui est l’année de la deuxième dénonciation pour Chostakovitch. Ce n’est plus lui directement qui est mis en cause, mais un certain nombre de compositeurs suite à la disgrâce d’un collègue. C’est aussi l’année d’un voyage aux États-Unis au sein de la délégation soviétique, où il aura des messages l’encourageant à fuir. Ce voyage saura aussi celui où il recevra une humiliation qu’il n’oubliera jamais.

La troisième partie se consacre donc à 1960, l’année où il prend sa carte au Parti, devient secrétaire général de l’union des compositeurs, sans jamais le vouloir, en répondant seulement aux injonctions du Pouvoir.

Chostakovitch n’a pas jamais fui à l’étranger, comme Stravinsky. Il n’a aussi jamais adhéré aux idées du pouvoir soviétique. C’est le portrait de cet homme, pris entre deux feux, en pleines contradictions que nous fait, dans ce livre, Julian Barnes. Il nous montre les hésitations, les rancœurs, les justifications que se donne Chostakovitch (il est comme tout le monde, il veut juste sauver sa peau et sa famille), les nombreuses peurs et angoisses qu’il éprouve, le besoin impérieux de créer alors qu’il en est empêché. C’est l’histoire d’un homme pris dans les mouvements de l’Histoire. L’auteur nous fait rencontrer un homme dans toute sa complexité, en nous donnant à lire son flux de pensées désordonné peut-être mais extrêmement crédible. J’ai personnellement trouvé ce livre vraiment formidable car très juste. On ressent l’empathie et la tendresse que Julian Barnes a mises dans ce livre. C’est fin et délicat.

Je ne sais pas pourquoi on a un peu moins entendu parler de ce livre, que d’Une fille, qui danse par exemple, en tout cas en France. À mon avis, il s’agit vraiment d’un excellent roman.

Le billet de Kathel.

Références

The Noise of time de Julian BARNES (Jonathan Cape / Vintage, 2016)

The Gustav Sonata de Rose Tremain

J’ai acheté ce bouquin à Gibert Joseph au début de l’année je pense car il me faisait de l’œil depuis sa parution en hardback. C’était encore un achat inconsidéré, vu que j’ai deux autres de ses livres dans ma PAL (et qu’en plus, je n’ai jamais lu cet auteur). Finalement, après lecture, ce n’était pas un achat si inconsidéré que cela vu que j’ai adoré ce livre. Rose Tremain trouve sa place dans mon panthéon littéraire juste à côté de Jennifer Johnston (et si vous suivez ce blog depuis longtemps, vous savez tout ce que cela veut dire pour moi).

The Gustav sonata se divise en trois parties, les trois parties ayant en commun Gustav, le héros de ce roman, mais à des âges différents.

Dans la première partie, on découvre l’enfance de Gustav, en Suisse, dans la petite ville de Matzlingen, de 1947 à 1952. Gustav est un enfant solitaire, vivant seul avec sa mère, suite au décès de son père qu’il n’a jamais connu. La mère n’aime pas son enfant et celui-ci s’en rend compte. Il essaie depuis toujours d’apprendre à sa mère comment l’aimer. Il ne comprend bien sûr pas les préventions de sa mère. Lui est content de leur vie, de leur appartement (certes petit mais très propre grâce à sa mère), de leurs routines alimentaires aussi. Il voue une vénération à sa mère, cherche à la préserver de toutes les déceptions pour qu’elle l’aime (tout simplement). Néanmoins, tout son amour ne change rien à ce que sa mère pense de lui.

Un jour, sa vie change quand un nouveau arrive au jardin d’enfants, Anton. Celui-ci vient de déménager dans la petite ville avec ses parents (le père est banquier et la mère est femme au foyer visiblement). Anton pleure sans pouvoir s’arrêter. Gustav sera le seul à pouvoir arrêter ces pleurs. À partir de ce moment-là, une amitié indestructible se créera. Gustav sera invité dans la famille d’Anton, découvrira d’autres plaisirs (la patinoire, les vacances à Davos, les jeux à deux), admirera Anton jouer de la musique. En effet, celui-ci aura très tôt l’envie de devenir musicien professionnel. Il souffre cependant d’une sorte de phobie de la scène, qui l’empêche de donner le meilleur de lui-même. Gustav, dès cet âge-là, va jouer un rôle de protecteur et de confident pour Anton (je n’ai pas trouvé que c’était réciproque par contre), un peu le même rôle qu’il joue déjà pour sa mère Emilie (c’est un trait de caractère à ce niveau-là). Emilie reproche ouvertement à Gustav cette nouvelle amitié pour deux raisons : elle a peur que le petit garçon n’arrive plus à se contenter de sa vie ; elle lui jette aussi à la figure la religion juive de son nouvel ami et de sa famille en lui disant que c’est à cause de ces « gens-là » que son père est mort, en essayant de « les » sauver. À huit ans, c’est un peu le cadet des soucis de Gustav, d’autant qu’Emilie ne lui a jamais raconté l’histoire de son père.

Le lecteur aura le privilège, lui, dans la deuxième partie, de connaître l’histoire d’Emilie et de son mari, avant la naissance de Gustav (cela correspond aux années 1937 à 1942). La troisième partie, elle, se déroule entre 1992 et 2000. On y découvre la vie de Gustav, la manière dont il a réussi à se construire entre cette mère mal aimante et son amitié si forte avec Anton.

Clairement, on peut reprocher à Rose Tremain la structure bancale du roman. Pendant toute la première partie, le lecteur, encouragé par la quatrième de couverture, croit lire l’histoire d’une amitié qui se développera peut-être en amour. Arrive la seconde partie et là, le lecteur (en tout cas, la lectrice que je suis) se dit que finalement, il va plutôt lire un roman sur la Suisse dans la Seconde Guerre mondiale. À la troisième partie, on reprend l’histoire d’amitié, en se demandant ce que la deuxième partie apporte finalement au récit, même si c’est toujours intéressant d’apprendre de nouvelles choses ; l’histoire du père de Gustav est en effet basée sur une histoire vraie. Rose Tremain a peut-être voulu trop en mettre.

Pourtant, quand j’ai refermé le livre, j’étais sûre d’avoir aimé, certes en y ayant vu les défauts au cours de ma lecture. Je crois que ce sentiment s’explique pour plusieurs raisons. En premier, j’ai lu le roman comme l’histoire de Gustav, non pas comme une histoire d’amitié ou comme un cours d’Histoire. Ce qui m’a fait prendre ce parti, c’est que Rose Tremain se focalise sur le point de vue de Gustav. J’ai trouvé qu’on n’arrivait beaucoup moins bien à comprendre ou même à saisir la personnalité d’Anton. Il est donc plus difficile dans ces conditions de voir dans ce roman un livre sur l’amitié.

Deuxièmement, Rose Tremain, comme Jennifer Johnston, vous raconte leur histoire avec une prose magnifique mais surtout très empathique. Elles vous vont ressentir jusque dans vos chaires les blessures intimes de leurs personnages. Ici, finalement, ce qui frappe, c’est bien la construction de la personnalité d’un enfant mal-aimé. J’ai lu le roman avec cette perspective et je peux vous dire que comme cela, j’ai adoré ce roman.

Je vous mets un lien vers une vidéo YouTube, qui explique beaucoup mieux que moi, tout ce que ce livre est. À noter aussi que ce livre sort en français chez JC Lattès le 10 mai 2017 avec un titre très original Sonate pour Gustav.

Références

The Gustav sonata de Rose Tremain (Vintage, 2017)

Das kalte Licht der fernen Sterne de Anna Galkina

Je précise que le livre dont je vais parler n’est pour l’instant disponible qu’en allemand. Je me suis fixéecomme objectif de lire régulièrement dans cette langue pendant l’année 2017. C’est un challenge pour moi car mon niveau ne me permet pas d’avoir une lecture aussi fluide que je le voudrais. C’est le troisième livre que je lis en allemand cette année, après deux romans policiers. Ce dernier genre n’est pas forcément mon genre préféré, même si pour le cas allemand, cela permet de découvrir la géographie du pays (vu le nombre de policiers régionaux) et il me tenait à cœur de lire enfin un roman. Pour me faciliter la tâche, j’ai choisi un roman d’une auteure dont l’allemand n’est pas la langue maternelle, mais est écrit dans cette langue. C’est un conseil qu’on nous a donné pour commencer à lire car souvent pour ce type de livre, la maîtrise de la langue est excellente, le vocabulaire est complexe mais la structure de la phrase n’est pas alambiquée. Cela s’est bien vérifié pour ce livre-ci.

Il s’agit du premier roman d’Anna Galkina, née en Russie dans un petit village proche de Moscou. Elle a immigré avec ses parents en Allemagne en 1996. Dans ce livre, elle s’inspire de son expérience pour raconter l’enfance et l’adolescence de Nastia (jusqu’à son départ du pays). Nastia, comme Anna Galkina, est née dans un petit village, près de Moscou. Elle habite seule, avec sa mère et sa grand-mère, dans une maison vétuste, voire délabrée. La bâtisse ne dépare pas dans le quartier et même dans la ville en fait. Dans les chapitres traitant de l’enfance (les meilleurs à mon avis), Anna Galkina insiste sur la mémoire des sensations de l’enfance (odeurs, couleurs et lumière). Elle arrive à recréer très précisément un village et sa vie au travers des yeux d’une enfant. On voit déjà l’adolescente que sera Nastia avec les tours qu’elle joue à sa grand-mère, les soucis qu’elle donne à sa mère. En y réfléchissant, je trouve fascinant qu’un auteur arrive à recréer l’enfance de cette manière car finalement, c’est la manière dont on se rappelle son enfance (pour moi c’est le cas, en tout cas) : des sensations et certains événements, et pas forcément une chronologie. Déjà dans le livre de Alai Sources lointaines (livre dont je parlais dans le billet publié avant celui-ci), l’auteur utilisait ce procédé.

Les chapitres sur l’adolescence m’ont moins convaincu parce que peut-être j’ai trouvé cela moins nostalgique. J’ai cependant admiré l’énergie de l’adolescente (voire le côté extrême de ses expériences) que retranscrit très bien l’écriture. Dans ces chapitres, Anna Galkina adopte une narration plus chronique, avec un panel de personnages plus larges et récurrents. Elle décrit une Nastia plus attentive à son environnement. Par exemple, on a des chapitres sur son amitié avec des filles qui ne peuvent qu’avoir une mauvaise influence, la queue pour le premier concert, l’arrivée de l’amoureux de la mère, les changements que cela provoque dans la famille et dans la maison, le premier amour, les fugues pour le suivre, le premier travail…

J’ai aimé ce livre pour la précision de la reconstitution de l’enfance et de l’adolescence, pour l’écriture dynamique et énergique à l’image de Nastia. D’un point de vue pratique (et dans l’optique de mes progrès en allemand), j’ai aimé le fait que les chapitres soient courts, les personnages secondaires suffisamment remarquables pour ne pas être oublié entre les chapitres (même dans le cas d’une lecture lente). Cela permet de soutenir l’attention, de motiver à continuer la lecture, même si certains passages sont difficiles à comprendre.

Comme je l’ai déjà dit, j’ai beaucoup aimé lire ce livre. J’ai tourné les pages avec plaisir, même avec entrain. Je ne me suis pas ennuyée ; mon intérêt a été maintenu jusqu’au bout. Pourtant, j’ai fermé le livre en me disant tout cela pour cela. Et finalement, je n’ai même pas envie de vous le conseiller.

C’est un avis très court, qui n’aura sûrement d’intérêt pour personne, mais cela me permet à moi de garder une trace de cette lecture (et ainsi me souvenir de mes débuts de lecture en allemand).

Références

Das kalte Licht der fernen Sterne de Anna GALKINA (Frankfurter Verlagsanstalt, 2016)

Sources lointaines de A Lai

J’ai demandé ce livre à la bibliothèque pour enfin lire un livre écrit par un auteur tibétain et dont l’histoire se passe au Tibet.

On suit l’auteur (je pense en tout cas qu’il s’agit de lui) dans deux périodes de sa vie : son enfance et la période de ses vingt-trente ans. Les deux « moments » sont reliés par deux sources (celles avec de l’eau qui coule) et l’imaginaire que l’auteur s’est construit autour d’elles. Ce qui est particulièrement intéressant est que les deux moments de sa vie correspondent aussi à deux périodes de l’histoire du Tibet. L’auteur a été enfant au début de l’occupation du Tibet par la Chine et a vécu ensuite la plus grande permissivité des autorités chinoises, ainsi que les progrès techniques amenés par ces mêmes autorités.

Au lieu de vous dire tout de suite ce qui m’a plu dans ce livre, je vais essayer de vous raconter tout de même de manière plus précise ce qui se passe dans ce livre.

La première partie fait une cinquantaine de pages et raconte la jeunesse de l’auteur dans un petit village isolé, où il y a une source qui paraît assez magique au petit garçon de l’époque. Notre narrateur a une enfance assez isolée en réalité car l’enfant est assez solitaire. Pourtant, il a un confident, Gongpo, un homme qui lui aussi est solitaire car il est mal vu du reste de la population à cause d’importants problèmes de peau. Gongpo a comme occupation de garder les chevaux qui ne servent plus à rien puisque la population n’est plus autorisée à « bouger » (sans autorisation) après l’occupation du Tibet par la Chine. Gongpo raconte au jeune garçon une histoire à propos d’une autre source, encore plus magique que celle du village, d’autant qu’elle est devenue inaccessible à cause des restrictions de circulation. Imaginez un peu une source qui guérit, avec des jeunes gens heureux se baignant nus, avec des grandes fêtes … Cela ressemble un peu à un paradis perdu. Dans cette première partie, l’auteur raconte aussi les odeurs, les couleurs, les paroles de son enfance et entre autres les histoires de sa tante, de sa cousine qui était possiblement amoureuse de Xianba, dont le jeune garçon se sentait proche mais dont il était profondément jaloux. Xianba s’est sorti du village en ayant été choisi pour intégrer l’armée populaire de Chine.

Dans la deuxième partie, on retrouve notre narrateur dix ans plus tard. Les conditions ont changé pour le Tibet (motorisation des trajets, une plus grande liberté de circulation) mais aussi pour lui puisqu’il est devenu photographe pour un journal. Il n’a pas oublié les récits de Gongpo et le jour où il se retrouve dans la région, qui par le plus grand des hasards est dirigée par Xianba (il est sous-directeur plus précisément), il cherche enfin à voir cette fameuse source. C’est l’occasion de se confronter à son enfance : il se rend compte qu’une distance inaccessible est faisable en quelques heures en voiture, que la source, même moins fêtée, reste magique pour son côté nature préservée. Xianba a cependant d’autres projets pour cette source et c’est ce que va raconter cette deuxième partie.

Plus encore que le côté dépaysant de cette nouvelle, c’est vraiment l’ensemble de l’histoire et des idées sous-entendues qui m’ont plu. En 120 pages, tout en pudeur, l’auteur raconte à travers son expérience professionnelle l’histoire du Tibet, en décrit l’évolution, donne les points positifs et les points négatifs (plus nombreux). C’est sa pudeur donc qui m’a plu mais aussi sa lucidité, finalement un peu son côté dépassionné. Dans tout le livre, par l’histoire et par l’écriture, on ressent toute la grandeur et la beauté de l’auteur.

Il y a un autre livre de l’auteur, paru en français, Les pavots rouges chez Philippe Picquier (le nom de l’auteur n’est pas écrit pareil mais c’est bien le même). Il est dans ma PAL. Quelqu’un l’a-t-il lu ? Y avez-vous trouvé les mêmes idées ? Tout cela, pour savoir si je dois le sortir de ma PAL rapidement ou s’il peut encore attendre un peu.

Références

Sources lointaines de A Lai – roman traduit du chinois par Marie-France de Mirbeck (Bleu de Chine, 2003)

Masako de Kikou Yamata

Je suis tombée sur ce bouquin par le plus grand des hasards à la bibliothèque. Je vous ai sûrement parlé de mes super-techniques pour trouver des livres à la bibliothèque : j’arrive avec deux titres, avec des auteurs dont le nom commence par deux lettres différentes. Je prends les livres, puis je reste planter devant l’étagère en regardant méthodiquement les titres, auteurs, couvertures. Je lis les quatrièmes de couverture de ceux qui m’inspirent et j’emprunte ceux que j’ai envie de lire parce que toute manière cela ne coûte rien d’essayer.

C’est comme cela que je suis tombée sur ce tout petit livre d’une auteure particulière. Contrairement, à ce que l’on pourrait penser, le livre a été écrit directement en français, en 1923 exactement d’après la signature à la fin du livre. Kikou Yamata, Kikou voulant dire chrysanthème en japonais, est franco-japonaise. Son père, descendant d’une lignée de Samouraï a été envoyé par le Mikado à Lyon, vers la fin du XIXème siècle, pour y découvrir les secrets de l’industrie textile. Il y rencontre une Lyonnaise, qu’il finira par épouser et auront ensemble une fille Kikou en 1895. Ses débuts se sont faits sous le parrainage d’André Maurois, Paul Valéry et Anna de Noailles. Masako a été édité par Jacques Chardonne et fut un véritable best-seller de son temps, puisqu’il a été réimprimé 22 fois. Aujourd’hui, son oeuvre est quelque peu oubliée en France mais reste au contraire très étudiée au Japon.

Masako est un livre court, 140 pages, écrit gros et raconte un événement étrange, en tout cas pour le lecteur contemporain. On est au Japon au début du XXème siècle, Masako, descendante d’une lignée de Samouraï  par sa mère, vit avec son oncle et sous la surveillance morale de ses tantes, du fait de la mort de sa mère adorée. Son père intervient très peu dans sa vie. Après des études de langues dans un couvent, elle rentre vivre chez elle, avec sa vieille nourrice pour s’occuper d’elle. Bien sûr, le but maintenant est de lui faire faire une « beau » mariage. Après plusieurs déceptions, on trouve enfin un prétendant correct, Naoyoshi. Le problème est que lorsque les deux jeunes gens se rencontrent c’est plus ou moins le coup de foudre. Sauf qu’au Japon, dans ces familles-là, à cette époque-là, cela ne se fait pas ; les tantes s’opposent au mariage au grand dam des amoureux …

Il s’agit donc ici d’une histoire d’amour très originale, dans un contexte on ne peut plus original également. Kikou Yamata en très peu de pages fait passer Masako par tous les états amoureux possibles : l’ennui, la langueur, le désespoir, le doute, le bonheur (pas forcément dans cet ordre en fait). On découvre la vie à l’époque dans les maisons nobles japonaises, ses habitudes et ses traditions. Rien que pour l’histoire, je trouve que le livre est plutôt intéressant. Le récit est servi par une écriture très poétique et lyrique, avec une grande économie de moyens :

Mes tantes sont venues, puis revenues. Leurs visages qu’elles ne fardent plus, dépouillés du sourire bienveillant, ont pris la roideur de l’ivoire. Le téléphone résonne, des voix graves répondent au lieu du joyeux « moshi moshi ! ». Toute la maison est mystérieusement affairée. Il semble qu’un mort la quitte, qu’un malade l’habite ou qu’un enfant vient de naître. Mon oreiller, ce matin, était trempé de pleurs et Baya [sa nourrice] n’a pas osé le faire sécher au soleil. Chacun aurait mesuré mon chagrin.

Le seul bémol que je mettrais est justement que parfois cette prose a un peu vieillie. Je me suis donc ennuyée en lisant certains passages. Cela reste cependant un livre intéressant à lire.

Références

Masako de Kikou YAMATA (Bibliothèque cosmopolite / Stock, 1995)

Au cirque de Patrick Da Silva

Cette semaine sera twitter ou ne sera pas. En novembre ou décembre, je ne sais plus, j’ai vu passer un tweet des Éditions Le Tripode au sujet d’une opération le Grand Trip’. Il s’agit pour 15 euros de recevoir deux livres, avant publication dans l’idée de permettre aux lecteurs de prendre le temps de découvrir des livres qui le méritent. Le premier livre, Au cirque de Patrick Da Silva, est donc arrivé fin décembre, alors qu’il a paru mercredi dernier, avec en plus des cadeaux (cela valait déjà plus de 15 euros je pense). La première surprise est que c’est un livre que je n’aurais jamais acheté par moi-même car j’apprécie beaucoup Le Tripode mais plutôt pour la littérature étrangère. Deuxième surprise, il ne s’agit pas d’un nouvel écrivain ; il a déjà publié treize livres mais je ne le connaissais pas du tout ! Troisième surprise, le livre n’a pas le même format que d’habitude (je ne sais pas comment cela s’appelle dans l’édition mais les pages doivent être coupées et elles dépassent de la couverture, ce qui est très pratique pour prendre des notes toutefois ; on me dit sur Twitter que cela s’appelle un livre non massicoté, voilà, voilà).

Je l’ai commencé tout de suite, un mois après je le relisais tellement il m’avait plu. C’est suffisamment rare pour que vous puissiez vous rendre de tout l’amour que je porte à ce livre. On est en pleine campagne, dans une ferme « isolée ». Quatre enfants sont réunis après un drame touchant leurs parents :

La mère est morte, pendue. Le père a été mutilé : les deux yeux arrachés, le sexe et la langue tranchés. Lui il s’en est tiré […] Ils étaient dans la grande ; tous les deux, dans le fenil de la grange. Le père en sang, étendu dans le foin, la mère au-dessus et au bout d’une corde. C’est leur plus jeune fille qui les a trouvés. C’est elle qui les a trouvés – le père, la mère – comme ça, dans la grange, dans le fenil de la grange […] Dans la chambre des parents c’était un grand désordre : le lit défait, les tiroirs renversés, l’armoire ouverte, tout le linge par terre […] Le collier de la mère a disparu.

Parmi les quatre enfants, seule la plus jeune était resté à la maison. Elle s’entendait mieux avec son père qu’avec sa mère, car lui faisait un effort pour comprendre ses particularités. L’aînée des filles est partie faire ses études en ville, tandis que les fils ont quitté très vite la maison car il y avait une rivalité malsaine entre eux et leur père, par rapport à leur mère. Il faut dire que le père a longtemps été en prison, laissant seule la mère et ses quatre enfants.

Mais voilà, suite au drame, les trois premiers enfants sont revenus à la maison, plus pour trouver le collier de la mère, que d’aider la sœur ou d’attendre la « guérison » de leur père. En tant que lecteur, notre idée est bien au comprendre qui a pu faire cela et qu’est-ce qui a mené à ces événements. L’auteur nous place dès le début dans cet état d’esprit. J’ai eu cette impression de participer à une humeur, une sorte de voix qui chuchote en ressassant les faits inlassablement. Sauf que comme je le disais la ferme est isolée et il s’agit d’un drame purement familial, l’auteur ne peut pas faire avancer son histoire et découvrir les faits en faisant intervenir d’autres personnages par exemple. Et c’est là qu’il, l’auteur, entre en jeu : il met ses personnages sur scène, en piste plus exactement, comme au cirque, pour les faire rejouer les scènes clés du passé. Il fait aussi ressasser ses personnages à qui échappent parfois des détails qui seront ressassés par la « rumeur » dont je parlais au début de mon avis. C’est cette écriture et ce procédé narratif qui m’ont complètement happé dès la première page.

Un autre point qui m’a particulièrement plu, c’est tout simplement le dénouement. J’ai été soufflée car je n’avais tout simplement rien vu venir. En plus, l’auteur l’annonce plus ou moins au détour d’une phrase que j’ai dû relire pour être sûr d’avoir bien compris.

Je vous conseille donc très fortement ce roman.

Pour finir sur ce Grand Trip’, on a donné notre avis par mail et l’auteur a répondu : il a bien souligné qu’on avait pu voir dans son livre des choses qu’il n’y avait pas vues. Ne perdez pas de vue qu’il ne s’agit que de mon avis et de mon interprétation, ma lecture quoi. En plus, j’ai lu ce roman dans des conditions que je qualifierais d’idéales : je n’avais aucun a priori en commençant ma lecture et surtout j’avais le temps d’en profiter pour pouvoir m’approprier complètement le livre et l’histoire. J’espère avoir la même expérience avec le deuxième roman …

L’avis de Ingannmic.

Références

Au cirque de Patrick DA SILVA (Le Tripode, 2017)

Avant et Pendant de Vladimir Charov

Avant et Pendant de Vladimir Charov est un livre exigeant mais qui en vaut très clairement la peine. J’ai demandé ce livre à la bibliothèque après avoir lu dans le Matricule des Anges sur le « nouveau » livre de Charov, Soyez comme les enfants, aux Éditions Louison. L’auteur y est présenté comme un des maîtres du nouveau roman russe, tout en étant impertinent face à l’histoire. Historien de formation, ces romans jouent souvent visiblement sur des faits historiques pour parler du présent.

L’histoire se situe ici à Moscou, au milieu des années 1960. On suit un homme qui régulièrement fait des crises, part et est retrouvé quelques mois plus tard amnésique, à différents endroits de Russie. Cela ne lui pose pas de problème flagrant car il retrouve progressivement et à chaque fois une vie normale au bout de quelques mois. Jusqu’au jour où cela ne fonctionne plus : il ne retrouve plus systématiquement la mémoire. Il décide d’écrire alors un « Nécrologe des disgraciés » sur des gens sans voix, qui lui ont confié leurs histoires.

Sans doute les pages qui vont suivre sont-elles des lamentations, des lamentations sur des hommes que j’ai connus et aimés. Sur des hommes que le destin a emportés prématurément, comme on dit, et dont il n’est rien resté nulle part sauf dans mon souvenir. Et quand à mon tour je partirai, il ne restera plus rien.

La vie de ces hommes n’a pas pris forme, elle s’est écoulée sans amour, sans joie, parfois sans le moindre sens. Aucun d’eux n’a vraiment réussi à faire aboutir un projet, et si l’on considère que pour partir apaisé l’homme doit s’être accompli, ces hommes ont échoué. Ils ont souffert avant de mourir et se sont éteints dans les tourments. En expirant, ils ont senti qu’ils avaient été grugés, frustrés et disgraciés sur cette terre. Aussi, en souvenir de mon enfance, je me sens en droit de donner à mon entreprise le nom de « Nécrologe des disgraciés ».

Le narrateur, Aliocha, commence son projet mais doit rapidement s’arrêter car sa maladie empire. Après la consultation du Pr. Kronfeld, le narrateur est interné dans un hôpital psychiatrique d’un genre un peu particulier. Il y a bien une partie hôpital mais il y a aussi de vieux patients, faisant partie de l’IGN, l’Institut du génie naturel.

De 1922 à 1932, débuta Ifraimov, c’est-à-dire pendant une décennie, cet hôtel particulier abritait l’IGN, l’Institut du génie naturel, un bureau d’études totalement secret dont Lénine, qui dirigeait le Sovnarkom à l’époque, avait signé le décret de création et sur lequel on fondait de grands espoirs. La dizaine de personnes qui organise ici chaque semaine des séminaires, par habitude ou par inertie, fait partie des derniers pupilles de cet institut, les autres sont tous décédés.

Cet institut avait été créé suite à des recherches datant du XIXème siècle montrant que la puissance d’un État était déterminée par le niveau intellectuel de sa population. Ayant étudié les biographies de tous les génies russes, les autorités se sont rendu compte que la plupart présentaient des pathologies psychiques, d’où l’idée de les étudier. L’idée était déjà à l’époque d’encourager la révolution, vu que tout le monde voulait renverser le tsar.

Le lien frappant entre pathologie et génie réclamait des éclaircissements, et ce problème fut étudié pendant une assez longue période. Voici les conclusions de cette recherche : toute société est organisée de manière extrêmement rigide, elle est capable d’imaginer ce qui conduira chaque génération nouvelle à la reproduire  sous une forme inchangée. À cet effet, elle crée des milliers d’interdictions et de tabous ; n’importe quel individu, dès le berceau, sait ce qu’il peut faire et ce qu’il ne peut pas faire, ce qui est mal et ce qui est bien. Cette norme est inscrite en chacun de nous, sans exception. De la naissance à la mort, nous subissons tous cette censure à laquelle il est impossible de cacher quoi que ce soit, de dissimuler la moindre vétille, car nous sommes nous-mêmes partie intégrante de cette censure. Et nous sommes très vigilants, Aliocha. Or les génies sont des ennemis terribles de la société car ils sont les seuls être capables de la détruire, simplement parce qu’ils en comprennent le caractère conventionnel. Il suffit parfois d’un seul être exceptionnel pour que tout s’écroule, tout, et avec fracas !

En se défendant, la société persuade le génie que toutes ses pensées, ses idées, ses théories ne sont que sottises, délire, folie, qu’elles sont insensées, repoussantes, dépravées, sales, et que pour son propre bien  il ne doit initier quiconque à ses idées, pas même ses plus proches parents. Il doit se souvenir qu’elles sont sa malédiction, sa croix, sa honte, et prier Dieu pour qu’elles restent un secret, qu’elles disparaissent avec lui dans la tombe. Les arguments de la société sont sans aucun doute très convaincants car la majorité des génies n’essaient même pas de lutter contre la censure, ils se résignent même avec joie et vivent une vie sinon heureuse du moins normales. Le génie n’aura la chance de se réaliser qu’à la condition que la société qui l’imprègne soit en déclin.

Au vu de ces considérations, on se doute que les anciens pensionnaires de l’IGN ont beaucoup d’histoires à raconter sur les rôles qu’ils ont joués dans la Révolution russe, et finalement ce qu’il y avait sous cet événement. Eux aussi peuvent paraître comme dans des disgraciés car ils sont aujourd’hui des oubliés d’un établissement fermé. D’autant qu’Aliocha a décidé de reprendre la rédaction de son « Nécrologe des disgraciés ». Ses nouveaux « amis » rentrent parfaitement dans le cadre de son projet. Il décide de se remettre à l’oeuvre, d’écouter et retranscrire leurs histoires. Ifraimov, un pensionnaire un peu hors du commun, vient lui raconter comment Mme de Staël a eu trois vies, dont deux Russie, et le rôle décisif qu’elle a joué dans la propagation des idées communistes et de la Révolution russe. On apprendra ainsi dans ce livre le lien entre Mme de Staël et Staline. Et pas que …

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman aussi intelligent. L’auteur créé tout un monde parallèle, où l’histoire russe de la fin du XIXème siècle et du XXème siècle peut être complètement réinterprétée selon une sorte de théorie du complot géant. Je sais que ce n’est pas le seul livre à faire cela mais ici, la particularité est que le seul fait réel est la Révolution russe. L’auteur ne reprend aucun fait historique, aucun personnage (sauf Lénine, Staline …). Il invente absolument tout en proposant un cadre d’une crédibilité incroyable (j’ai même cru à la résurrection de Mme de Staël). Il part complètement dans son idée, en la poussant toujours à fond. À aucun moment, je ne me suis dit « c’est trop peu » ou « ce n’est pas assez ». On ne peut à mon avis qu’être scotché par une telle imagination !

Comme vous avez pu le voir sur les extraits (que j’aurais voulus plus nombreux mais je ne peux tout de même pas recopier le livre), l’écriture est extrêmement entraînante et rythmée.

Pourquoi ai-je parlé d’un roman exigeant ? L’auteur donne plusieurs fois un cadre religieux à ses explications. Clairement, je ne pense pas avoir tout compris et surtout en avoir compris les tenants et les aboutissants. Je me suis accroché tout de même et je ne l’ai pas regretté.

Trois autres romans de cet auteur ont paru en France et tous ont l’air d’employer la même idée : utiliser un cadre historique lâche pour décrire une histoire complètement folle. J’aimerais beaucoup lire un entretien long avec l’auteur pour comprendre comment lui viennent ses idées et surtout ce qu’il y met dedans (je suis persuadée de ne pas avoir tout saisi pendant cette première lecture).

Références

Avant et Pendant de Vladimir CHAROV – traduit du russe par Véronique Patte (Éditions Phébus, 2005)