L’été dernier de Niels Fredrik Dahl

J’ai trouvé ce livre mercredi dernier à la bibliothèque, pas vraiment par hasard, mais plutôt grâce à un coup de pouce des bibliothécaires qui avait exposé ce livre sur une étagère sans raison particulière ; il n’est pas neuf, n’a pas d’actualité, ne rentre pas dans une thématique. Et franchement, ce livre est absolument formidable (en tout cas pour moi). Je l’ai commencé dans le RER et je ne pouvais plus le lâcher.

Le narrateur revient nettoyer la maison de campagne, qu’il a occupée avec sa femme pendant quelques années. Suite à leur rupture, ils ont en effet décidé de la vendre et c’est lui qui se charge de la remettre en état. Pour les deux protagonistes, il s’agissait d’un second mariage et ils ont tout de suite, en tout cas le narrateur, ressenti une réelle passion l’un pour l’autre, la passion devenant rapidement exclusive, virant à la jalousie pour le narrateur. Ces sentiments sont exacerbés par la maison de campagne elle-même. Située à la frontière suédo-norvégienne, malgré la proximité d’une zone commerciale importante, elle est une sorte de paradis isolé du monde extérieur (sauf à vouloir retrouver le monde extérieur), avec son lac pratiquement privé, puisque les voisins sont suffisamment loin pour ne pas gêner.

Comme vous l’aurez sans doute deviné, l’histoire est racontée uniquement du point de vue du narrateur. Le texte alterne entre les étés précédents, où le narrateur se remémore les moments heureux de son mariage, et l’été actuel, où le lecteur constate que le narrateur n’a pas compris les raisons de la rupture. Il soupçonne que Siri, l’été précédent, ait eu une liaison avec un des estivants d’une maison voisine, qui veut d’ailleurs aujourd’hui lui acheter la maison.

Le lecteur est forcé d’adopter le point de vue du narrateur et se prend à chercher les signes d’infidélité de Siri. Au fur et à mesure que le récit progresse, trop de signes apparaissent. La pauvre Siri accumule les contrariétés et problèmes : un bijou qui disparaît, des paroles malheureuses… On comprend que Siri ait eu besoin de s’extraire du cocon de la maison par de longues balades à vélo. Le lecteur prend alors un point de vue plus neutre, moins empathique ; il se met en position d’observateur (ou de voyeur car on est parfois réellement dans l’intimité du couple). Sauf que l’auteur est joueur ! Il ne change jamais son mode de narration. Le narrateur sera toujours l’homme et on ne sera jamais réellement ce qu’il s’est passé pendant l’été dernier et l’année qui a suivi. Après bien sûr, cela permet d’avoir sa propre théorie en tant que lecteur. C’est l’éternel dilemme entre fin ouverte ou fermée !

Qu’est ce qui fait de ce livre un très bon livre, un formidable moment de lecture et pas seulement une pathétique histoire de couple, où le lecteur devient un voyeur ? L’écriture, voyons ! Niels Friedrik Dahl recrée l’atmosphère à l’intérieur du couple, mais surtout l’inscrit dans un environnement à la fois idyllique et oppressant. On ressent l’isolement, la chaleur de l’été, la magie des lieux. Cela a été pour moi jusqu’à être exaspérée, comme les deux protagonistes, par l’agitation du monde extérieur, qu’ils redécouvrent lors des visites dans la zone commerciale.

Pour finir, je signale que Niels Fredrik Dahl, écrivain et journaliste, est à la ville Monsieur Linn Ullmann, dont j’avais lu en 2011 Je suis un ange venu du Nord où il y avait aussi des sentiments exacerbés en vase clos. J’espère que ce roman est réellement un roman… Sinon je m’inquiète pour eux.

Références

L’été dernier de Niels Fredrik DAHL – roman traduit du norvégien par Céline Romand Monnier (Actes Sud, 2007)

Notre-Dame d’Alice Bhatti de Mohammed Hanif

Voilà donc le billet concernant un livre écrit par un auteur pakistanais, le Pakistan étant le deuxième pays gratté sur mon planisphère.

Alice Bhatti est une jeune chrétienne, habitant à Karachi dans la Colonie Française, quartier pauvre de la ville où les habitants sont des intouchables, dont le travail est souvent de nettoyer les trottoirs de la ville.

Alice Bhatti, après un séjour de 14 mois au Borstal, prison pour les femmes et les enfants, veut se faire engager à l’hôpital du Sacré-Cœur en tant qu’infirmière, métier dont elle a suivi la formation avant la prison, comme on le découvrira dans la suite du roman. C’est sur son entretien d’embauche devant trois membres importants de l’hôpital, que s’ouvre le roman. Le docteur Pereira, directeur de l’hôpital, la Sœur Hina Alvi, infirmière-chef, et le médecin-chef sont très impressionnants pour la jeune femme ; Alice Bhatti débite tout le discours savamment préparé avec Noor, le secrétaire du Dr Pereira, qu’elle a connu en prison. Celui-ci s’est proposé de faire tous les petits travaux de l’hôpital pour qu’en échange sa mère, Zainab, soit soignée de ses trois cancers. Noor est amoureux d’Alice, même si elle est beaucoup plus vieille que lui et a peu de chances de le remarquer.

Elle va finalement être recrutée à l’hôpital et commencé à exercer son métier. C’est pour nous l’occasion de découvrir la société pakistanaise : l’extrême pauvreté, l’art de la débrouille, l’art de soigner (ou de le faire croire) sans médicament, les inégalités, la corruption par exemple, mais surtout la manière dont on considère les femmes comme des quantités négligeables, surtout quand elles sont catholiques. Sauf qu’Alice Bhatti n’est pas une femme qui se laisse faire, c’est d’ailleurs ce qui lui vaudra son séjour en prison. Elle n’hésite pas à mutiler les parties intimes des hommes qui souhaitent des fellations par exemple.

Noor est « ami » avec Teddy Butt, haltérophile médaillé, est un collaborateur non-officiel de la police, et plus particulièrement d’une unité qui n’obéit pas aux règles. Il s’agit d’arrêter quelqu’un, par toutes les manières possibles, pas forcément le coupable et lui faire comprendre qu’il ne faut pas recommencer. C’est le travail de Teddy Butt qui réussit la plupart du temps puisqu’il tue souvent le client. Teddy Butt est aussi un homme au cœur tendre et tombe amoureux d’Alice Bhatti. Il lui fait la cour de manière maladroite. Elle n’est pas vraiment amoureuse. Il est musulman ; elle est catholique. Malgré tout cela (la différence religieuse étant en plus mal vue), ils vont se marier et commencer leur vie commune, avec toutes les incompréhensions que cela entraîne.

Le livre est construit (la plupart du temps) par une alternance des points de vue de Noor. d’Alice Bhatti et Teddy Butt. Cela confère un certain dynamisme au livre, où il faut le dire on ne s’ennuie jamais. C’est à mon avis dû à deux choses : l’humour de l’auteur, et accessoirement de ses personnages, et la situation tout simplement. Les gens sont très pauvres, ne peuvent prendre la situation qu’avec philosophie et humour, au risque de devenir fou ou dépressif. En plus de par la construction,  le dynamisme du livre est assuré par, là aussi, la situation. Il n’y a aucun répit, personne ne se repose jamais dans ce roman, tellement les problèmes surgissent les uns après les autres.

C’est le premier roman pakistanais que je lis et je suis plutôt contente de mon choix. Outre que c’est un bon roman, je trouve que cela donne un bon aperçu de la vie à Karachi, comme l’a révélé l’affaire Asia Bibi.

Un autre avis sur Lecture / Écriture.

Références

Notre-Dame d’Alice Bhatti de Mohammed HANIF – traduit de l’anglais par Bernard Turle (Éditions des Deux Terres, 2012)

Narayama de Shichirô Fukazawa

Déjà, bonne année ! puisque c’est le premier billet de l’année, qu’elle soit heureuse, que vos projets se réalisent, que vous gardiez ou retrouviez la santé, selon votre situation, et surtout je vous souhaite une année remplie de bonnes lectures.

Pour l’instant, l’année n’a pas encore commencé pour moi puisque mon nouveau projet professionnel n’a pas encore commencé … Par contre, du côté des lectures, j’ai plein de projets, comme d’habitude.

Pour Noël, outre des livres de Niki et Lewerentz, j’ai reçu Le dit du Genji de Murasaki Shikibu que je suis en train de lire mais bon, il y a 1500 pages et je n’arrive à lire que 25 pages par 25 pages. Cela va donc prendre du temps (par contre c’est une excellente lecture, et le mot est faible).

Pour mon anniversaire, j’avais demandé à mon frère les pléiades de Kafka et j’ai obtenu celles d’Emmanuel Kant, parce que d’après mon frère c’est pareil, cela commence par un K (mon frère n’est pas un très grand lecteur et je vous passerai le commentaire de mon père sur la manière de retenir le nom de Kafka). Donc si quelqu’un a un conseil pour commencer à lire (et à comprendre) Emmanuel Kant, je prends. Parce que je pense qu’il va me falloir un certain temps pour comprendre quelque chose, vu que ma formation philosophique a duré un an (en terminale).

Ma cousine m’a offert un abonnement à Audible. J’en profite pour écouter les exclusivités Audible, car pour les autres livres audio, j’utilise la bibliothèque et franchement c’est plutôt pas mal par exemple (on peut écouter Le Procès de Kafka, lu par Barnaby).

Ma prof d’allemand m’a offert un calendrier : une semaine par page, où un auteur publié par l’éditeur, qui publie le calendrier, est mis en avant avec un extrait et un résumé d’un livre. Mais aussi, sous tous les jours, il y a les écrivains qui sont nés ou morts ce jour-là. Par exemple, je peux vous dire qu’aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Julian Barnes et qu’hier c’était celui de Peter Stamm. Bien sûr, tout cela est en allemand mais je me demande pourquoi Gallimard ne se lance pas là-dedans puisqu’il fait déjà de la papeterie.

Mais, mon plus chouette projet de l’année que je réalise grâce à ma belle-sœur, c’est la visualisation de mes lectures autour du monde. Je m’explique, elle m’a offert une carte du monde et aussi d’Europe à gratter et quand je lis un livre d’un pays, je gratte le pays. L’idée n’est pas de moi (je l’ai prise sur YouTube) mais j’adore cela. D’abord, je fais des progrès en géographie mais c’est un tel plaisir de gratter cette carte qui est affichée au mur, face à mon bureau. Par contre, je ne me mets pas la pression pour lire tout en moins d’un an ou ce genre de chose. Pour l’instant, le Pakistan et le Japon sont grattés. Et je vais donc vous présenter le livre japonais, après cette très très longue introduction.


Je continue quand même ce billet par une courte introduction, pour dire que ce livre est depuis longtemps dans ma PAL et j’ai profité d’une commande chez Momox pour le commander (et pour avoir les frais de port gratuits).

Cette nouvelle de 150 pages a été publiée pour la première fois en 1956 au Japon, en 1959 en France. L’auteur sort un peu des normes par rapport aux écrivains que l’on a l’habitude de lire. Il est « né à Isawamachi, préfecture de Yamanashi, dans une région montagneuse du Japon central où le relief rend la terre ingrate et maintient l’homme à l’abri des influences extérieures, Shichirô Fukazawa ne poursuivit pas ses études au-delà du premier cycle secondaire qui se terminait, dans le régime en vigueur alors, vers la seizième année ». Il s’est formé seul à la littérature et a commencé très tôt à écrire.

L’histoire est située dans le même type de région, que celle où l’auteur a grandi (Bernard Frank insiste dans sa postface pour dire qu’il s’agit bien roman et non d’une étude sociologique). Ainsi, on arrive dans une petite communauté au moment où O Rin s’apprête à franchir le cap des 70 ans et à faire le pèlerinage de Narayama, un pèlerinage que font toutes les personnes âgées, avec leur fils aîné, vers la montagne où vivrait le dieu Narayama. Mais en attendant, O Rin a beaucoup de soucis, en plus de celui de préparer son pèlerinage. Son fils a perdu sa femme ; en allant au ramassage des marrons, elle a roulé au fond d’un ravin. Elle laisse quatre enfants, dont certains en bas âge, mais aussi un adolescent. O Rin doit s’occuper de trouver une nouvelle femme pour son fils, de marier son petit-fils (il a déjà trouvé quelqu’un et l’a mise enceinte) mais aussi d’assurer la transmission de son savoir.

On va suivre la vie d’O Rin pendant cette année et découvrir par ce biais la vie, les traditions et les croyances de cette petite communauté. Le titre de la nouvelle est en réalité Étude à propos des chansons de Narayama et c’est par ce biais que l’on va aussi découvrir ce village de montagne. En effet, pour chaque occasion, il semble y avoir une chanson / comptine et l’auteur nous explique au fil du texte ces chansons. On y comprend notamment la simplicité de leur vie, l’importance de la nourriture, de ne pas la gâcher tellement elle est rare. Un fait un peu coquasse : O Rin a tellement honte de ses dents qui sont encore saines (et surtout toutes là) qu’elle veut se les casser en tapant dessus avec une pierre. En effet, des dents saines, exception dans le village, signifient que l’on mange bien et que l’on est donc quelqu’un de vorace. Un autre fait bien plus triste : les habitants tuent une famille entière qui avait volé dans les potagers des pommes de terre (en fait, ils « disparaissent »).

Le livre a le ton d’un conte : on est touché par la sincérité et la simplicité de l’écriture, qui s’adapte parfaitement à la description de la vie de ces gens. Il est dur de ne pas raconter la fin, qui est à pleurer, et extrêmement marquante. Elle est racontée dans beaucoup de commentaires mais personnellement, je n’avais pas compris cela en lisant le texte. A posteriori, je me dis que je n’ai pas été très maligne mais je pense que ne pas connaître la chute renforce le texte, puisqu’on se concentre plus sur ce qui fait la vie de ces gens, que sur ce qui va mener à cette fin.

Une très belle lecture que je vous conseille. Ce livre a été, par la suite, adapté en film (la couverture est d’ailleurs tirée du film). Est-ce que parmi vous quelqu’un l’a vu ?

Un autre avis de lecture (très négatif) sur Lecture / Écriture.

Références

Narayama – Étude à propos des chansons de Narayama de Shichirô FUKAZAWA – traduit du japonais, préfacé et postfacé par Bernard Frank (Folio, 2004)

Wenn es Frühling wird in Wien de Petra Hartlieb

Wenn es Frühling wird in Wien de Petra Hartlieb est le deuxième tome d’une tétralogie dont j’ai lu le premier tome, Ein Winter in Wien, paru au début de cette année. Le troisième tome, Sommer in Wien, est annoncé pour le printemps 2018 et je peux déjà vous dire qu’il y aura Herbst dans le titre du quatrième tome. Bien sûr, ce billet concerne uniquement les germanophones (puisque les ouvrages ne sont pas traduits), mais pas exclusivement les bilingues par contre (parce que sinon je ne l’aurais pas lu …) En effet, le niveau est très abordable (plus que Meine wundervolle Buchhandlung de la même auteure par exemple), je dirais qu’un début de B2 pourrait suffire. Personnellement, je vous conseille cette série pour cette période car elle est toute mignonne, et surtout très esprit de Noël.

Dans le premier volume, on découvrait Marie Haidinger, jeune fille ayant fuit sa famille à la campagne, dans laquelle elle ne se voyait pas d’avenir. Elle a cependant laissé derrière elle sa grand-mère, son alliée face à un père tyrannique. Après des débuts difficiles dans la capitale, Vienne, elle en vient à avoir des idées de suicide mais une rencontre changera sa vie et lui permettra de vivre un « rêve ». En effet, elle sera engagée par Arthur Schnitzler, l’auteur autrichien (!), pour s’occuper de ses deux enfants : Heinrich (jeune garçon de huit ans, très mature pour son âge) et Lili (petite fille de trois ans). Les deux enfants s’attachent très rapidement à Marie, du fait de sa gentillesse mais aussi d’une mère peu aimante (il faut dire qu’elle a son mari à surveiller, la pauvre). Dans le même premier tome, Marie rencontre un jeune libraire, orphelin d’un père relieur, qui a été recueilli et fait son apprentissage auprès d’un libraire (qui possède la librairie qui a été achetée par Petra Hartlieb et dans laquelle elle travaille aujourd’hui). Bien sûr, c’est l’amour au premier regard, mais un amour timide et très chaste (cela m’a fait penser à la « dame de compagnie » dans Miss Fisher). Ils arrivent quelques aventures relatives aux enfants, mais à la fin, c’est Noël, tout se termine bien et Marie reçoit des places pour la nouvelle pièce de Schnitzler ; là encore, c’est un rêve qui se réalise puisqu’elle avait promis à sa grand-mère, avant de partir, d’aller au théâtre quand elle serait à Vienne.

Le deuxième tome s’ouvre donc sur la soirée au théâtre de nos deux amoureux. Ils ont tous les deux des lumières dans les yeux, mais pas pour les mêmes raisons (il faut dire que lui est un habitué des théâtres, une de ses deux passions avec la lecture). Leur amour part bien puisqu’un bisou sera échangé entre les deux dans ce volume (après des promenades dans tout Vienne, où parfois on rentre dans les cafés) ; cela me semble assez lent pour un mariage dans le quatrième tome (mais bon, il faut s’habituer à l’époque). Comme dans le premier tome, des difficultés apparaissent : la femme de chambre de la maison Schnitzler est enceinte et va subir un avortement clandestin, qui lui fera faire une hémorragie dans la maison (à laquelle elle survivra mais va-t-elle revenir ou non dans la maison ? c’est un grand suspens du livre puisque Monsieur et Madame ne sont pas d’accord), notre jeune libraire subira les demandes pressantes d’une famille de libraires (et de son patron) pour épouser la fille de la maison (qui s’avère lesbienne et donc peu intéressée). Là-dessus, notre jeune libraire, habité par son amour pour Marie, décide de partir à la rencontre de sa future belle-famille, en cachette de son amoureuse. Celle-ci ayant un caractère boudeur et fier, lui fera la tête, avant réconciliation.

C’est donc tout mignon parce que quoi qu’il arrive, on sait que nos deux amoureux resteront amoureux et que les « aventures » annexes des romans se termineront toujours bien. C’est un peu ma série allemande, équivalente à Isabel Dalhousie en anglais. Il faut bien voir qu’on en apprend peu sur l’époque, sur Vienne ou même sur Arthur Schnitzler. Ce n’est pas un roman historique, pas une romance non plus, c’est juste un roman.

En conclusion, c’est sympathique à lire, on reprend le livre avec plaisir et cela met de bonne humeur. Un petit plaisir gourmand pour Noël !

Références

Wenn es Frühling wird in Wien de Petra HARTLIEB (Dumont, 2018)

Journal d’un vieux fou de Junichirô Tanizaki

Après le billet sur ce livre, j’arrête de vous embêter avec Junichirô Tanizaki pour au moins une semaine. Je me suis fait offrir le Quarto (où il y a plein de romans et trois nouvelles), et en plus j’en ai pris d’autres à la bibliothèque (des nouvelles mais pas de romans). Ceci explique cela.

Journal d’un vieux fou est le dernier texte qu’a écrit Junichirô Tanizaki, où il parle d’un sujet qu’il vit tous les jours : la vieillesse et plus exactement la maladie, le corps qui lâche … Mais comme c’est Tanizaki, il y a une relation malsaine avec une femme (pas la sienne par contre). On va aborder ces deux points séparément en commençant par la maladie.

Le livre est écrit sous forme d’un journal, le journal d’un homme âgé, très malade. Plus exactement, il enchaîne les maladies le rendant dépendant de son entourage, c’est-à-dire son infirmière, sa femme, son fils et sa belle-fille qui vivent avec les parents. Cet homme a aussi deux filles mariées, qui ne vivent pas là mais qui viennent régulièrement en visite dans la famille. La forme du journal permet de connaître les pensées intimes de l’homme.

Il a trois préoccupations principales : les médicaments pour calmer les douleurs, le contrôle de la famille et sa belle-fille. Pour les médicaments, l’homme connaît tous leurs noms, mieux que les médecins et son infirmière, qui se voit contrainte d’administrer des médicaments selon les consignes du malade. Bien sûr, ses nombreuses maladies font qu’il pense à la mort et surtout à son enterrement. J’ai eu l’impression que l’organisation des funérailles n’était qu’un prétexte (par exemple, il ne cherche pas à soulager sa famille qui sera dans le deuil) ; son but est plutôt de jouer de sa maladie, de son enterrement pour garder le contrôle sur sa famille, continuer à être le chef de famille. Ainsi, du fait de sa maladie, il ne peut plus avoir les mêmes activités qu’auparavant. Sa famille l’aide, cherche aussi à lui faire plaisir, mais lui rabroue tout le monde et surtout fait tout ce que tout le monde lui déconseille. Un autre exemple, il refuse de l’argent à sa fille, alors qu’il offre un diamant hors de prix à sa belle-fille, lui fairt construire une piscine…

Cela marque aussi tout « l’attachement » qu’il a pour sa belle-fille. Celle-ci n’a jamais été acceptée par le reste de la famille car elle était danseuse avant son mariage (et a donc supposément des mœurs douteuses). C’est le père qui a laissé le mariage se faire, pour embêter tout le monde mais aussi pour profiter de la plastique de la dame (et de son fort caractère). La dame en profite tout ce qu’elle peut : elle accepte de recevoir le vieil homme dans sa douche contre le fait que son amant puisse venir en journée dans la maison (je rappelle que le mari de la dame est le fils du monsieur), elle accepte d’autres choses que l’on pourrait qualifier d’érotique (mais pas de sexuel ou pornographique) pour obtenir un bijou. Tout cela provoque une certaine fébrilité chez le narrateur, qui ne contribue pas à sa guérison. Toute la famille est au courant mais ne peut rien dire car c’est lui qui est le chef de famille. La belle-fille profite de son beau-père et vice-versa à mon avis.

Je ne pense pas en révéler trop en disant que tout va s’arrêter quand le beau-père va prendre des empreintes des pieds de sa belle-fille. Je n’en ai pas parlé pour les autres romans mais c’était déjà présent. Tanizaki est un fétichiste du pied, c’est pour lui l’apogée du désir. Il n’y a pas de scènes explicites de sexe dans ses livres (cela se comprend vu que ce sont des romans japonais, écrits au début du XXe siècle) mais toujours des scènes avec les pieds des jeunes femmes, où l’auteur met beaucoup d’érotisme. Ici, on voit tout le poids qu’il met dans cette partie du corps puisque c’est le moment où le vieil homme va trop loin. Personnellement, je trouvais déjà qu’avant cela allait trop loin (elle accepte son beau-père dans sa douche !) alors que pour Tanizaki, c’était un jeu et c’est le fait qu’on touche aux pieds, qui fait que l’on rentre dans l’intime, dans le trop intime en fait.

J’ai aimé ce roman mais moins que les précédents. J’ai aimé la description du corps qui flanche, de la relation familiale et de la relation personnelle avec sa belle-fille. J’ai trouvé par contre les passages sur les médicaments très ennuyeux (ils sont réalistes par contre). Mon sentiment est aussi que le mélange des deux thèmes principaux, la passion amoureuse et la vieillesse, est un peu faible. Il y a des longs passages sur un thème puis des longs passages sur un autre thème, et quand on est plus intéressé par un thème que l’autre, forcément cela peut devenir long. Après, je peux accepter que c’est la forme du journal qui impose cela. Quand on souffre, il est normal de n’écrire que sur sa santé et ses médicaments, et de ne plus penser aux histoires avecsa belle-fille. Le problème vient donc de moi, et de ce que je voulais, pour ce point particulier.

En conclusion, je n’ai toujours pas compris l’illustration de couverture ; cela doit être un peu trop subtile pour moi. Si vous avez un bout d’explications, je suis preneuse en commentaire.

Références

Journal d’un vieux fou de Junichirô TANIZAKI – nouvelle traduction du japonais par Cécile Sakai (Folio, 2017)

Un amour insensé de Junichirô Tanizaki

Un amour insensé est donc le deuxième Junichirô Tanizaki que j’ai pris l’autre jour à la bibliothèque. Vous commencez à connaître : c’est l’histoire d’un couple où tout ne se passe pas bien. Mais ici, le lecteur le sait dès le départ et est épaté par la naïveté (et la bêtise, mais cela s’est jugé depuis notre époque) de l’homme, qui est aussi le narrateur de l’histoire.

On est au Japon, dans les années vingt. Jôji Kawai, la trentaine, est ingénieur mais surtout célibataire et assez seul ; il ne semble vivre que pour bien faire son travail. Il a grandi à la campagne, où sa famille se trouve encore et s’en sort plutôt bien. Lui travaille en ville. Il n’est pas très beau, plutôt solitaire et a du mal à trouver une femme. Dans un restaurant où il a ses habitudes, il repère une serveuse d’une quinzaine d’années, Naomi. Naomi est un prénom très original pour le Japon, qui, et l’auteur l’écrit dès la première page, pourrait passer pour Occidental. C’est la première chose qui intéresse Jôji. Il en vient à s’intéresser au physique, mais par un biais assez original pour le lecteur du XXIe siècle :

Curieusement, c’est une fois éclairé sur ce prénom non exempt de recherche, que j’en vins à trouver à la personne une physionomie tout à fait intelligente, avec quelque chose d’occidental, et à me dire : « Ce serait pitié que de la laisser végéter comme serveuse dans un pareil endroit! »

Le critère principal pour déterminer la beauté de Naomi est donc, là-encore, son côté occidental. Cela s’inscrit dans une période où la mode japonaise était à l’occidentalisation, parfois jusqu’à avoir honte de sa propre culture. Naomi vient d’une famille qui se fiche un peu de son sort et donc, quand Jôji propose de la prendre sous son aile, personne ne s’y oppose. Je rappelle qu’elle a quinze ans et lui trente et qu’il s’agit ici de la « former » (sous-entendu à ses goûts et pour qu’il soit fier de la montrer) pendant deux ans et de la prendre pour épouse ensuite. Dès le départ, ils vivent donc sous le même toit. Naomi a promis d’obéir au doigt et à l’œil ; elle est autorisée à sortir l’après-midi (après s’être occupé de la maison) pour prendre des leçons d’anglais et de musique. Rapidement, Naomi prend le contrôle du ménage et n’en fait qu’à sa tête. Jôji l’accepte, en admiration devant sa déesse, et finalement, au lieu de transformer Naomi, citadine, en jeune femme avec une bonne éducation « de campagnarde » (sans que cela soit péjoratif), c’est Jôji qui va s’occidentaliser sous l’influence de Naomi, de ses amis et de leur jeunesse. Plus le roman s’avance, plus la relation à l’intérieur du couple se transforme en une relation masochiste. Naomi sait qu’elle peut tout demander et que Jôji obéira. Pendant tout le livre, on s’interroge sur qui va gagner (parce que Jôji a quand même des moments de lucidité).

Lectrice du XXIe siècle, je savais dès le départ que cela ne marcherait pas. On ne dresse pas une femme comme on dresse un chien (et même les chiens n’ont pas tous le même caractère) : il y a une personnalité à l’intérieur du corps « occidental ». Ce n’est pas une créature à qui il faut donner la vie. Je n’ai par contre ressenti aucune empathie pour ce sombre monsieur et j’ai même pris un plaisir sadique à le voir souffrir.

L’intrigue est en soi « facile ». Le roman se focalise sur la relation de couple (avec apparition fugitive des différents amants) et le lecteur sait qu’il n’en sortira pas. L’intérêt du livre tient aux différents rebondissements : amour, disputes, réconciliation, secret, tromperie, manigance, dans un cycle qui peut sembler sans fin. Le livre est en cela un peu une comédie ; le lecteur se demande toujours comment Naomi va s’en sortir la prochaine fois.

Le thème de l’occidentalisation est introduit par la préface de Pasolini (en tout cas dans l’édition Folio). Plus qu’un thème, je dirais que c’est un décor (ou un thème sous-jacent peut-être). L’auteur n’en fait pas un sujet de conversation, lui et ses personnages ne donnent pas leur avis, même en aparté. Dans un bal, un homme est « déguisé » en Occidental mais on juge l’homme ridicule et non la situation ou la mode. La fin du roman n’incite pas vraiment non plus à tirer de conclusions, ni même d’enseignements. Par contre, c’est un élément important dans tout le roman où il est fait allusion à cette occidentalisation à tout propos : la nourriture, les vêtements, le logement, les danses, la mode, les comportements (et aux prix de tout cela)… Pasolini précise dans sa préface que cette occidentalisation est explicitement décrite et utilisée ; elle est plutôt sous-entendue dans les autres romans de Tanizaki.

En conclusion, j’ai pris un plaisir sadique à lire ce livre et je vous recommande de faire de même.

Références

Un amour insensé de Junichirô TANIZAKI – traduit du japonais par Marc Mécréant (Folio, 2003)

Svastika de Junichirô Tanizaki

J’avais découvert Junichirô Tanizaki l’année dernière avec La Clef ou la confession impudique. Lors de mon dernier passage à la bibliothèque, j’ai emprunté deux autres de ses ouvrages dont celui-ci, Svastika, paru pour la première fois au Japon en 1928. J’ai vraiment encore une fois beaucoup aimé.

Une femme, Sonoko Kakiuchi, raconte à un écrivain son histoire, que l’on sait dès le départ tragique, sans savoir pourquoi. En effet, Sonoko Kakiuchi est, au moment de sa « confession »,  veuve, sans que l’on sache réellement depuis combien de temps. Elle était auparavant mariée, dans un mariage de convenance. Lui travaillant toute la journée dans son entreprise (qui ne fonctionne pas fort), elle décide de prendre des cours de peinture dans une École des Beaux-Arts de Jeunes Filles, pour rompre sa solitude et se faire de nouvelles connaissances. C’est à ce moment que les ennuis commencent. Pendant un cours, elle réalise un tableau de Kannon, d’après modèle mais ne peint pas le visage du modèle, lui préférant le visage d’une autre élève, Mitsuko. Le directeur de l’école se moque d’elle, des rumeurs sur une relation homosexuelle commencent à circuler alors que pour Sonoko, il ne s’agit au départ que d’une attirance esthétique vers une personne qu’elle a remarquée dans les couloirs. Elle n’a même jamais parlé à Mitsuko.

Quand celle-ci a vent des rumeurs, elle décide qu’il est temps de faire la connaissance de Sonoko. Elles deviennent très rapidement amies, puis amantes (sans que cela soit explicite dans le texte). La relation devient de plus en plus exclusive, le mari de Sonoko devenant un intrus auquel il faut cacher les faits par de nombreuses tromperies. Il apparaîtra plus tard que Mitsuko n’est pas tout à fait sincère (alors que c’est d’elle dont vient la demande d’exclusivité) puisque elle-même a un amant, Watanuki, qui n’est pas approuvé par sa famille (qui elle a en vue d’autres futurs maris). La relation à deux se transforme en relation à trois, puis à quatre quand le mari de Sonoko se rend compte de la situation, les quatre personnages principaux étant les quatre branches du svastika, une croix qui tourne.

Je reprends ici une des formules d’un commentaire sur Amazon : le livre explore à peu près toutes les combinaisons possibles dans une relation à quatre. C’est un peu exagéré mais en tout cas beaucoup de combinaisons : cela donne une fin totalement inattendue, en tout cas de moi. On retrouve ici la thématique chère à Tanizaki : la relation de couple et surtout la tension qu’il peut exister quand il y a de la frustration dans celle-ci. Je précise que la tension, dans ce livre, est plus amoureuse que sexuelle. On reste toujours en dehors de la chambre, contrairement au roman La Clef.

Ce que j’ai le plus aimé, c’est la description des relations entre les personnages, et plus particulièrement la précision des sentiments changeants qui vont les relier. Par exemple, Sonoko ne va pas se rendre immédiatement compte qu’elle est trompée par Mitsuko. Elle va passer de la naïveté, à la découverte, puis au pardon, puis à l’indignation, puis au pardon … un peu comme on le ferait dans une vraie relation. Et cela, c’est retranscrit avec finesse et précision par Tanizaki. Sonoko, lors de sa confession à l’écrivain, arrive à retrouver ses sentiments mais aussi ceux qu’elle a donnés, au moment des faits, à Mitsuko et à son mari.

On prend un peu en pitié Sonoko et son mari, même si eux-mêmes sont assez manipulateurs. C’est aussi ce qui m’a marqué pendant cette lecture : je n’arrêtais pas de changer d’avis sur les personnages, au fur et à mesure de la découverte des différentes manigances. Je pense que cela vient du fait que le lecteur reste extérieur (il n’y a pas vraiment de volonté de Tanizaki de faire naître une quelconque empathie) et tourne au rythme de la Svastika. Une constante tout de même durant ma lecture : je n’ai pas aimé Mitsuko (en tant que personne, pas en tant que personnage). Il apparaît très vite qu’elle ne fait que mentir et manipuler tout le monde, mais je me suis quand même demandée ce qui pouvait pousser à en arriver là : le caractère, l’éducation ou la société conservatrice et le désir de s’en libérer…

On sort ici de la simple relation de couple, pour découvrir (un peu) le Japon de l’époque et la manière dont les familles mais aussi la société (et le qu’en-dira-t-on) peuvent influer sur un couple et gère les moutons noirs ne respectant pas totalement les codes sociaux. Je trouve que là encore, c’est assez différent de La Clef. C’est un thème qui est approfondi dans le deuxième livre que j’ai pris et que je suis en train de lire, Un amour insensé.

En conclusion, c’est un très bon livre. On prend un très grand plaisir à suivre la manière dont les quatre personnages se jouent les uns des autres (ce n’est absolument jamais ennuyeux, toujours palpitant), et à se laisser manipuler par l’auteur.

Références

Svastika de Junichirô TANIZAKI – traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura (Folio, 2004)

Je suis seul de Mbarek Ould Beyrouk

Je traînais l’autre jour dans ma librairie habituelle, en attendant l’heure d’un rendez-vous professionnel et j’ai découvert une étagère que je ne connaissais pas du tout : celle de la littérature francophone. J’avoue que je ne l’ai jamais cherchée non plus. Même à Gibert Joseph, je ne me rends pratiquement pas dans ce coin-là.

Mais là, bien m’en a pris car j’ai découvert ce petit livre Je suis seul de Mbarek Ould Beyrouk (né en 1954), écrivain mauritanien, dont deux romans sont déjà parus aux éditions Elyzad, un a même reçu un prix en 2015 (il va d’ailleurs ressortir en poche en février si j’ai bien vu). Encore une belle découverte (visiblement j’ai de la chance en ce moment).

On suit une nuit de la vie du narrateur, une nuit bien particulière puisqu’il est caché chez son ancienne fiancée. En effet, les djihadistes viennent de prendre le contrôle de la ville. Il est considéré comme un ennemi et sait que s’il est pris il sera tué. Durant cette nuit de peur, de doutes, de retour sur soi et d’interrogation sur son futur, on va « suivre » le narrateur dans un long soliloque où il va revivre son passé.

Il est né pauvre dans une famille nomade. Entouré d’un groupe d’amis, il rentre dans l’âge adulte fiancé à Nezha. Il la quittera pour se fiancer et se marier à une jeune fille de bonne famille de la capitale. Cela l’entraînera vers des milieux plus mondains. Il participera à la corruption organisée par son beau-père. Dans la même période, il écrira des textes qui feront de lui un ennemi des djihadistes. Il perdra au fur et à mesure le contact avec son ancienne vie : ses amis, son ancienne fiancée…

Pendant cette nuit, le narrateur revisite donc son histoire mais raconte aussi le parcours de ses anciens amis, et notamment d’un garçon qui est devenu un des chefs des djihadistes qui ont envahi la ville.

L’invasion de la ville reste le sujet majeur du livre. Le narrateur, à travers son histoire et celles de ses amis, s’interroge sur ce qui a pu provoquer l’émergence et l’expansion du djihadisme en Mauritanie. Il fait un parallèle avec un de ses ancêtres, Nacereddine, qui a aussi dirigé une révolte contre le pouvoir en place, dans l’espoir de mettre en place une société répondant à des préceptes religieux.

Je ne sais pourquoi, mais ce soir, je pense très fort à lui. Peut-être, parce que lui aussi a fustigé les magnificences et les vices, peut-être, parce qu’il a fanatisé des milliers de gens et qu’il a amené la folie au milieu des contrées sauvages et tranquilles.

Oui, il a, lui aussi, plongé tout son peuple, tout son époque, dans les eaux glauques de la peur, il a brûlé des terres déjà affaiblies par les rigueurs du temps, il voulait une société qui à ses yeux serait juste, une société pour Dieu alors que les hommes, on ne peut faire autrement, ne sont que des hommes, oui, il avait commandé, il avait appelé à tuer et à mourir, et on avait cru en lui, on l’avait adulé, ils étaient des milliers à se courber devant lui. Ah ça doit être grisant tout de même, des milliers d’hommes à tes pieds, mais qu’as-tu donc fait pour les amener à te baiser les mains, à t’embrasser les pieds, et à mourir pour toi, que possédais-tu donc qui ait pu attirer tant de monde, les miséreux et les puissants, les fous et les sages, la plèbe et la noblesse, comment as-tu fait pour étrangler en eux l’amour des instants et semer la soif de l’infini ?

J’ai trouvé cette réflexion très intéressante car elle est générale (en plus d’être intelligente) mais pas théorique. Pendant la lecture, j’ai été cependant partagé entre deux impressions. D’un part, l’incarnation par le narrateur permet au lecteur de ressentir et réfléchir avec son cœur (plutôt qu’avec son cerveau). D’autre part, le soliloque et la situation du narrateur peuvent donner une impression de claustration, d’enfermement, peu propice à la réflexion. En fin de lecture, l’impression prépondérante est tout de même que l’auteur n’impose pas et ne guide pas trop le point de vue du lecteur.

J’ai adoré le style de l’auteur. Je pense que c’est ce qui fait de ce livre un très bon texte. L’auteur arrive à faire vivre les variations d’humeur du narrateur (tristesse, nostalgie, questionnement, regret …) en jouant sur le rythme du texte. Cela rend le texte très vivant et surtout réel.

En conclusion, je vous conseille ce livre car cela permet de découvrir les problématiques actuelles de la Mauritanie, tout en découvrant un auteur avec un très beau style.

Un autre extrait

Pourquoi moi, ne crois-je plus en rien ? Je suis d’un temps où les folies sont mortes. Oui on fond d’extase devant une énième version d’un produit de consommation, une religion planétaire dont les dieux disparaissent et où l’on embrasse chaque jour de nouvelles idoles. Ce culte est d’autant plus puissant chez lui qu’il ne s’adresse qu’à quelques élus. Et pourtant, j’ai tant essayé d’être parmi les premiers, j’ai bataillée pour être devant, et me voilà abandonné par les fétiches et les sorciers.

Références

Je suis seul de Mbarek Ould BEYROUK (Elyzad, 2018)

Manger l’autre de Ananda Devi

C’est un livre que j’ai repéré depuis longtemps après avoir lu plusieurs articles et surtout vu les vidéos de Tanneurs Quarante-Cinq. Il recommandait particulièrement ce livre, en prévenant que si on avait des problèmes de poids il fallait mieux éviter. Comme je l’ai déjà écrit plusieurs fois ici, je suis dans ce cas-là puisque je suis obèse. Donc j’ai attendu patiemment que Manger l’autre soit disponible à la bibliothèque. C’est un absolu coup de cœur.

Le livre s’ouvre sur une citation d’Henry Miller, tirée de Tropique du Cancer :

Si je suis inhumain, c’est parce que mon univers a débordé par-dessus ses frontières humaines, parce que n’être qu’humain me paraît une si pauvre, une si piètre, une si misérable affaire, limitée par les sens, restreinte par les systèmes moraux et les codes, définie par les platitudes.

Dans ce roman, on va suivre une jeune fille, de sa naissance à ses seize ans, une jeune fille que beaucoup ne considèrent pas comme humaine. Dès sa naissance, elle était un bébé hors-norme au niveau du poids, effrayante pour sa mère filiforme. La légende veut même qu’elle ait dévoré sa sœur jumelle dans le ventre de sa mère. En tout cas, c’est la manière que trouve le père pour accepter ce nouveau-né. La mère, elle, n’y arrivera. Après quelques mois, elle les abandonne tous les deux. Le père se transforme alors en adorateur, fournissant de manière incessante son enfant en nourriture, la rendant totalement dépendante à la bouffe. Le livre est raconté par la jeune fille de seize ans qui revient sur son parcours. Elle raconte à la fois les moqueries, la méchanceté des enfants et professeurs, la souffrance des regards extérieurs et la détestation de son propre corps, qu’elle regarde avec une très grande lucidité.

[Pendant la journée sportive au collège] L’enfant énorme exposé aux milliers d’yeux qui, dans sa tête, deviennent des millions d’armes braquées sur lui. Même la lumière se concentre au milieu de son crâne, un doigt pointé pour dire à l’immense stade :  la voici, c’est elle.

Je suis l’agneau d’Abraham. Le sacrifice humain des Aztèques. Le rat responsable de la peste. La nuit de la malédiction s’abattant sur le monde.

Le chemin autour du stade est si long que je ne peux en imaginer la fin. Je suis vouée à être l’ultime pâture. À cheminer seule jusqu’à la roche Tarpéienne. À marcher jusqu’à mon échafaud.

Et j’attends, comme d’habitude, le premier sifflement marquant l’arrivée de la huée.

Au fur et à mesure que je marche, les sifflets s’ajoutent les uns aux autres jusqu’à ce qu’ils deviennent une pluie d’aiguilles se fichant dans ma chair. L’air est incandescent. Ma peau est rouge feu. Je ressemble à un ballon de baudruche, mais je ne suis, hélas, pas faite de la même matière. Sinon j’aurais dégonflé sous la piqûre des sifflets et j’aurais disparu, soulagée, dans une bouffée d’air. [p. 34]

Il [son père] ne comprend pas que la civilisation qui m’a créée me perçoit comme un parasite dont elle doit se débarrasser, que la tentation des nourritures terrestres semble être, pour ceux dont le métabolisme diffère du mien, un examen de volonté humaine, auquel j’ai pitoyablement échoué. [p. 81-82]

Ananda Devi expliquait une interview à Télérama que l’idée de ce roman lui était venue lors d’un passage à l’aéroport de New-York où elle a été marquée par la surabondance de nourriture et le fait que les gens mangent en public. Dans le livre, elle revient sur cette idée que cette jeune fille et son corps sont le symbole de la société et d’un dysfonctionnement. On le voit déjà un peu dans l’extrait précédent mais c’est plus direct dans les extraits suivants :

Je suis le rejeton monstrueux d’une mariage contre nature entre surabondance et sédentarité. Je subis ce que vous refusez de voir mais subirez tous un jour : le gonflement grotesque de l’inutile. Et qu’y a-t-il de plus inutile que l’excès de gras, je vous le demande ? [p. 28]

La ville, comme le monde, s’était fracturée en deux. De l’autre côté des barbelés, des yeux immenses et sombres que l’on devinait des désirs de violence n’es de l’impuissance, le reflet d’une pierre serrée dans une main. Et à l’intérieur des murs, les retranchés, aussi captivés que moi par un gavage d’une autre sorte, celui du superflu qui leur donnait l’illusion d’être vivants. [p. 75]

C’est facile de parler de compassion et de justice, mais en réalité, cela n’existe pas. Tu vois, une partie du monde a tout ce qu’il faut, à portée de main. Or, comment vivre, avec quelles aspirations, quand ton frigo est plein et que tu n’as ni trop froid ni trop chaud, ni peur du lendemain ? Tu dois alors poursuivre des désirs artificiels, te créer des peurs, inventer la menace que tu perçois dans l’œil des autres. Et à force d’y croire, les dangers deviennent réalité. L’appétit de la destruction commence à combler le vide. Que l’on soit acteur ou spectateur de la violence, chacun ouvre les yeux au matin en ce demandant quelle nouvelle catastrophe tiendra le jour de noir, le rendra plus intéressant, le fera se sentir, paradoxalement, plus vivant.

Tandis que celui qui est assis sur son trottoir avec tous ses biens dans un sac à ses pieds, il a froid ou faim, mais pas de chair humaine, pas du sang des autres. Il a besoin de nourriture et de chaleur, pour son corps comme pour son âme. C’est comme s’il appartenait à une autre espèce, la violence qui les habite lui est étrangère. Il se laissera mourir mais n’y participera pas. [p. 172]

La narratrice changera radicalement de point de vue sur elle-même quand elle sera enfin aimée pour elle-même par un homme plus âgé, qui aime les rondes, un charpentier venu la sortir d’une porte dans laquelle elle s’était coincée. Pourtant, sa haine d’elle-même la rattrapera car être obèse, cela façonne toute une vie mais aussi un caractère.

J’ai adoré ce livre car Ananda Devi ne tombe jamais dans la facilité : on ne plaint pas vraiment la jeune fille (on la comprend pourtant) mais et ne se pense pas non plus que tout est la faute du père ou de la société. L’auteure a su transcrire la complexité de la situation, sans reprendre les discours que l’on peut entre ou lire : il suffit de se faire opérer et tout ira mieux, il suffit de faire un peu de sport, de rééquilibrer son alimentation, ce n’est qu’une question de volonté. J’ai particulièrement apprécié que le livre ne se termine pas sur un happy end, comme par exemple elle maigrit, ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.

Je ne l’ai pas encore dit mais je n’avais jamais lu Ananda Devi (et je n’avais même jamais eu envie de la lire, même en ayant vu à de nombreuses reprises Le Sari vert, paru en Folio). J’espère que les extraits le laissent voir mais QUEL STYLE !!! C’est percutant et rapide. Elle est capable de dire cinquante fois la même chose de cinquante manières différentes. Elle peut aussi exprimer n’importe quoi avec quelques mots, c’est en tout cas l’impression qu’elle donne. Une écrivaine, quoi ! Pourquoi n’est-elle pas plus connue, c’est un vrai mystère.

Un coup de cœur, une vraie découverte qui restera longtemps en moi.

P.S. : je précise, après avoir lu les commentaires sur Amazon, qu’il y a des scènes difficiles qui peuvent choquer.

Un autre avis coup de cœur sur Lecture / Écriture.

Références

Manger l’autre de Ananda DEVI (Grasset, 2018)

Bahadir et Sona de Nariman Narimanov

Je ne sais pas si j’en ai parlé ici, mais j’ai un compte Twitter pour le blog. J’aime assez car il y a beaucoup d’auteurs et parfois des maisons d’éditions qui s’abonnent, cela me permet de découvrir de nouvelles choses (bien sûr, je ne peux tout lire de ce qui m’est suggéré mais c’est plutôt pas mal). L’autre jour, j’ai vu que les toutes jeunes éditions Kapaz s’étaient abonnées. Pour l’instant, la maison d’éditions se consacre à la traduction d’œuvres littéraires azerbaïdjanaises (ou azéries). Bien sûr, il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité et j’ai donc commandé le premier roman publié (et qui est en solde en ce moment sur le site de la maison, à 7.50 euros si vous êtes intéressés ; fin de la page de pub).

D’après la préface (très bien faite pour comprendre le contexte de cette lecture, surtout dans une culture peu connue en France), Bahadir et Sona, publié en 1896, « est considéré comme l’un des premiers romans azerbaïdjanais ». Nariman Narimanov (1870-1925), qui a tout de même une station de métro à Bakou, était un médecin, homme politique, dramaturge et écrivain, une figure importante du pays donc. Dès 1913, il dirige les activités du Parti communiste dans son pays, « dirigera le Comité révolutionnaire d’Azerbaïdjan puis le Conseil des commissaires du peuple de la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan en 1920 ».

Le roman, bien que paru très tôt, est forcément marqué par ses idées politiques. Bahadir et Sona est une histoire d’amour entre Bahadir, l’Azerbaïdjanais musulman, et Sona, l’Arménienne catholique. L’argent sépare aussi nos deux personnages principaux : Bahadir est étudiant et sans famille suite à la mort précoce de ses parents et Sona est issue d’une famille riche. À cette époque, les peuples azerbaïdjanais et arméniens se côtoyaient tout de même (ce qui n’est plus trop le cas aujourd’hui d’après la préface), même si le roman montre un certain mépris du second vis-à-vis du premier.

Bahadir est en vacances d’été à Mengilis, petite ville de Géorgie, où il en profite pour écrire beaucoup. Son sujet principal est l’avenir de son peuple. Un jour, il rencontre Yusef, marchand dans la ville, qui lui propose au détour d’une conversation d’enseigner le persan à sa fille, Sona. Celle-ci est en effet très intéressée à apprendre une nouvelle langue alors qu’elle maîtrise déjà l’arménien, le français, le russe et le turc. Elle est présentée dans le livre comme une jeune fille de grande intelligence, que beaucoup d’hommes souhaitent épouser. Sona a refusé toutes ces propositions car elle souhaite elle aussi se consacrer à son peuple. Bahadir est intéressé à connaître cette élève remarquable, et accepte donc volontiers quand Yusef propose à Bahadir de donner des cours à sa fille.

Arrive ce qu’il devait arriver : Bahadir et Sona tombent sous le charme l’un de l’autre. Je pense que vous vous doutez que les conversations pendant les cours ne se limitent pas à l’apprentissage des règles de grammaire. C’est aussi l’occasion de parler de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan, de la cohabitation entre les deux peuples … de refaire le monde. À travers ses personnages, Nariman Narimanov cherche à faire passer ses idées de tolérance et sur le progrès. Pour tout dire, ses idées m’ont semblé très modernes (surtout pour 1896).

La fin des vacances arrive ; Bahadir doit retourner à l’Université (à Pétersbourg tout de même). La séparation est difficile pour les deux jeunes gens. La deuxième partie du livre décrit comment ils vont essayer de se retrouver, malgré tout ce qui les oppose. Je préviens de suite que la fin est absolument déchirante : comment peut-on faire cela à son lecteur !

J’ai beaucoup aimé cette lecture pour deux raisons : l’aspect culturel et l’histoire d’amour. On apprend énormément de choses sur l’Azerbaïdjan, même si le contexte est aujourd’hui très différent, la préface permettant de faire la différence entre les deux époques. Nariman Narimanov met très bien en scène les dilemmes et problèmes qui tiraillent les deux communautés, mais aussi leurs diversités internes (certains sont fermés aux autres comme d’autres sont ouverts à vivre en bonne intelligence ; un peu comme partout). Je n’étais pas trop convaincu par l’histoire d’amour dans la première partie (qui m’a semblé plus théorique) car Bahadir et Sona me semblaient comme deux individus qui n’arrivaient pas à se lier ensemble, chacun étant dans son monde. J’ai cependant trouvé que dans la seconde partie, l’histoire d’amour prenait de l’épaisseur, les sentiments étant enfin exprimés.

J’ai mis cela sur le compte d’une traduction parfois maladroite (Sona ouvre deux fois sa poitrine, au lieu de déboutonner légèrement son chemisier). C’est un peu normal puisque c’est une première traduction littéraire d’un roman azéri en français, il faut aussi laisser au traducteur le temps de faire son expérience. Pour autant, j’ai trouvé l’expérience intéressante car cela donne accès réellement et directement à une autre manière de penser et de s’exprimer. Un exemple qui m’a particulièrement frappé est lorsque Bahadir est présenté à Sona. Elle lui dit être ravie de faire sa connaissance et lui répond « Moi aussi, je suis en train de vivre un des meilleurs moments de mon existence ». J’ai mis trois points d’exclamation dans mon livre tellement j’étais surprise d’une telle réplique. Qui peut répondre cela à un simple « je suis ravie de vous rencontrer » ? Je ne pense pas que le traducteur ait inventé le texte, l’auteur a dû l’écrire de cette manière. Pour moi, cela indique la manière dont les hommes pouvaient être direct à cette époque-là, dans ce contexte-là. Il y a quelques passages comme cela, où on s’aperçoit d’une différence culturelle, qui aurait pu être gommée par une autre manière de traduire.

Je change un peu d’idées mais j’ai récemment lu Journal d’un fou de Lu Xun (dans une traduction de la fin du vingtième siècle), après avoir écouté les vidéos du MOOC d’Harvard sur la littérature mondiale. J’ai été très surprise de ne retrouver aucune des caractéristiques d’écriture qui avaient été décrites par trois personnes dont une étudiante chinoise : la différence de langage entre l’introduction et le corps du texte, l’emploi d’une langue vernaculaire… Sans le MOOC, je n’aurais pas compris l’importance de Lu Xun, dans l’histoire littéraire chinoise, parce que la traduction me cache totalement les ruptures stylistiques et idéologiques souhaitées et écrites par l’auteur. J’aurais uniquement Journal d’un fou uniquement comme une nouvelle bien ficelée (alors que là, je sais qu’il me manque une bonne partie des informations). C’est un peu pareil pour Bahadir et Sona, sans la préface et la traduction qui ne gomme pas le ton de l’auteur, j’y aurais vu un bon texte avec un déséquilibre entre la première partie et la seconde partie.

J’ai commandé le deuxième roman paru aux Éditions Kapaz Vous êtes d’où, Monsieur Abel ? Je vous en parlerais sûrement quand je l’aurais lu …

Références

Bahadir et Sona de Nariman NARIMANOV – traduit de l’azerbaïdjanais par Elvin Abbasbeyli – préface de Jean-Emmanuel Medina (Éditions Kapaz, 2018)