L’alternative suivi de Un destin de femme de Taslima Nasreen

J’ai trouvé ce roman par hasard à la bibliothèque. Je cherchais un autre livre dans les N. Comme j’aime beaucoup cette collection, j’ai retourné celui-là pour lire la quatrième de couverture et je l’ai pris.

Je ne connaissais pas Taslima Nasreen mais elle semble très connue depuis de nombreuses années en France au moins. Je résume un peu sa biographie car je trouve que cela permet de mieux comprendre son travail. Taslima Nasreen est née en 1962 au Bangladesh. Elle fait des études de médecine (et suit ainsi les traces de son père), avec une spécialisation en gynécologie, spécialité qu’elle exercera pendant plusieurs années. Parallèlement, elle écrit des poèmes (son premier recueil est publié en 1986), des éditoriaux (qui la font connaître du grand public) et des romans … C’est pour un de ses romans, Lajja,  « dénonçant l’oppression musulmane sur une famille hindoue » (d’après Wikipédia), qu’une fatwa sera prononcée contre elle en 1993. Ce qui l’amènera sur les routes de l’exil, dans différentes villes européennes et à New York. Elle continue pour autant à dénoncer la condition féminine dans les pays musulmans. Dans les années 2000, suite à un discours en Inde, une prime est offerte par un groupe islamiste pour sa décapitation. Malgré tout, elle défend toujours aujourd’hui ses idées à travers le monde.

Ce livre comprend deux récits : L’alternative et Un destin de femme, les deux récits étant sûrement inspirés de ses expériences personnelles et médicales au planning familial.

Le premier récit prend une forme épistolaire. Deux sœurs séparées depuis longtemps s’écrivent pour se raconter leur vie, et surtout leurs choix de vie. En effet, la sœur aînée, Jamuna, s’est affranchie d’un mari ne pouvant pas vivre avec une femme ne souhaitant pas s’effacer devant lui, d’autant que Jamuna a fait de bonnes études et gagne très bien sa vie. Bien sûr, sa famille ne soutient pas son désir de vie indépendante et s’inquiète pour elle. Elle explique dans ses lettres, sa nouvelle vie, son nouveau mariage (et son nouvel échec) et son désir de vivre vraiment enfin libre. Sa petite sœur, Nupur, vit encore chez ses parents et, est de plus très croyante. Elle aussi a fait de bonnes études mais arrive le temps où sa famille veut la marier. Alors qu’au début du récit, Nupur critique Jamuna (même si la critique n’est jamais véhémente) car elle ne vit pas selon les préceptes selon lesquels elle a été élevée. Au fur et mesure qu’elle se retrouve confrontée aux mêmes problèmes que sa sœur, son point de vue change et elle comprend mieux ce qui a poussé Jamuna à agir comme elle l’a fait et comme elle continue à le faire. Ce récit aborde donc les thématiques de la religion, de la condition féminine, du mariage (forcé ou non), de la sexualité féminine.

Ce dernier thème devient prépondérant dans le deuxième récit, Un destin de femme. Une jeune fille de bonne famille, Hira, est mariée, juste après la fin de ses études au lycée, à un très bon parti, Altaf (beau, intelligent avec de l’argent). Dès lors, elle ne vivra plus que dans la famille de son mari, ne pourra vivre (sortir, voir ses amies …) sans en référer à sa belle-famille. Elle n’a aucun a priori négatif sur cette situation et est même plutôt prête à tout faire pour s’adapter à sa nouvelle vie. Sauf qu’il y a un problème. Le monsieur parfait est impuissant, Hira en ressent un très grand malaise et une très grande frustration car tout d’abord, elle ne sait pas ce qu’il se passe (car elle n’a jamais réellement eu d’éducation sexuelle ; elle comprend au fur et à mesure) et quand elle commence à en parler à son mari, celui-ci devient un tyran jaloux, refusant qu’elle sorte même de chez elle. Il se plaint de son attitude à ses parents, qui prennent son parti à lui. Hira devra lutter contre sa famille, sa belle-famille, son mari et même la société pour réaliser son rêve de reprendre ses études.

On voit bien dans ces résumés que ces deux récits sont inspirés de l’expérience de Taslima Nasreen ; les thèmes en sont la sexualité féminine mais aussi la condition féminine dans les classes supérieures de la société. Il n’y a que très peu d’allusions à la religion. On ne peut qu’être concerné et consterné par ces histoires. L’auteur parle bien de l’emprise de l’éducation et de la pression sociale énorme qui s’impose à ses femmes pour qu’elles perpétuent un mode de vie qui devient de moins en moins tenable (d’autant que beaucoup rêvent d’études). Leur solitude et leur courage sont aussi très bien décrits. On ne peut pas critiquer ce que l’auteur raconte car elle nous parle d’expériences réelles et horribles. Le problème que j’ai rencontré (et qui a fait que j’ai mis un peu de temps à lire ce livre) est que l’écriture semble un peu simpliste, un peu sujet verbe complément parfois (la construction des histoires est très bonne par contre). On a parfois l’impression de lire plutôt une démonstration qu’une oeuvre littéraire. Cela manque de description de l’environnement, des personnages … L’auteur est tout à son idée et à sa dénonciation, sans forcément se soucier que le lecteur visualise les récits.

En conclusion, c’est une bonne lecture, édifiante et intéressante. Par contre, je pense que j’essaierais plutôt un roman pour découvrir le talent littéraire de l’auteur.

Références

L’alternative suivi de Un destin de femme – récits traduits du bengali par Philippe Benoît (La Cosmopolite / Stock, 1997)

Pêche de Emma Glass

J’ai enfin terminé les examens pour les cours que j’ai suivis cette année. C’est une bonne chose de faite, même si ce n’est qu’un début (en tout cas je l’espère), puisqu’il faut bien que cela aboutisse à quelque chose. Mais en attendant, je peux reprendre un rythme de lecture normal et retrouver un peu de temps pour moi et mes loisirs. En fait, ce n’est pas vraiment le rythme qui posait problème mais les lectures : si j’avais rédigé des billets pendant la période de révision, vous auriez eu un billet par jour (voire plusieurs) mais avec des BD.  Une fois ma disponibilité d’esprit retrouvé, j’ai commencé à lire les romans de la rentrée littéraire que j’avais repérés, dont celui-ci : Pêche de Emma Glass.

Il s’agit d’un premier roman d’une auteure galloise, travaillant à Londres en tant qu’infirmière. Vous avez sûrement déjà dû lire des avis très contrastés sur ce livre, soit on aime, soit on n’aime pas, souvent à cause de la langue, parfois à cause des situations irréalistes ou des scènes insoutenables. Personnellement, j’ai trouvé le livre assez brillant pour la langue justement et pour la manière dont l’auteure nous fait ressentir la détresse de la jeune fille.

Pêche est une adolescente tout ce qu’il y a de plus normal : elle a un petit ami, Vert, des amis, qu’elle rencontre à la cafétaria, fait de la natation. Ses parents viennent d’avoir un bébé et sont plus amoureux que jamais (quitte à être indécent pour leur fille). Sa vie bascule le jour où elle se fait violer, en rentrant de chez son petit ami, par un adolescent (?) Lincoln, qui dégage une affreuse odeur de saucisses. Son corps est meurtri, elle est déchirée et doit se recoudre seule, pour ne pas dévoiler son secret. Car oui, elle va tout garder pour elle, garder son secret. Ce n’est pas difficile vis-à-vis des parents car eux ne veulent rien voir : ils sont dans leur bulle d’amoureux. Le petit-ami, les amis, un professeur voient tous, dès le lendemain, qu’il y a un problème car Pêche grossit de manière anormale, de plus en plus.

C’est la force du roman d’Emma Glass. Tout passe par le corps et les sensations. Plus que de longues descriptions psychologiques, c’est la description des sensations (de la peur, de l’angoisse) qui vont nous faire nous approcher un peu de la jeune fille. Dans cette optique, et dès le début, j’ai interprété la masse dans le ventre de Pêche, non comme un bébé mais comme le poids du secret, un secret qui l’empêche d’avoir des relations normales avec ses amis, qui l’empêche de plus en plus d’agir comme auparavant. En traitant le sujet de cette manière, l’auteur ne pouvait pas finir de manière « réelle » et pour moi la fin tire plus vers la métaphore. J’avoue me poser encore des questions sur la dernière page : est-ce que la masse était un bébé ou non ? Est-ce que je me suis trompée ? Il faudrait relire car il y a un test de grossesse négatif tout de même. Je suis intéressée par votre avis si vous avez lu le roman.

De la même manière (c’est plus anecdotique), Pêche a une très belle peau (très douce), Vert a de long bras (un peu un corps de légume en fait), les amis s’appellent Patate (il est tout rond bien sûr) et Sable (pas très solide en face d’autres personnes), le professeur est Mr Mélasse (très collant en plein soleil). C’est la première fois que cela m’arrive mais je n’ai pas vu, pendant ma lecture les personnages avec corps, tête, jambes et bras mais uniquement par la caractéristique dont les affuble l’auteure (le moment où Vert et Patate se disent bonjour est un très beau passage). Seule Pêche était incarnée en tant que personne à mon sens. C’est intéressant car finalement, l’auteure arrive à nous faire comprendre le monde à travers les yeux de la jeune fille puisqu’on est dans son imaginaire. C’est pour cela que je vous parlais d’un livre plutôt brillant.

Pour ce qui est de l’écriture, je parlerais d’une écriture vive, alerte, rapide, joueuse, imaginative mais qui peut être fatigante à la longue (surtout si on n’a pas le temps de se plonger dans le livre) ou paraître factice. Personnellement, j’ai tout de suite aimé car je suis friande d’écriture avec des jeux de mots, avec une suite logique d’idées très rapide. Le premier paragraphe donne une bonne idée de la virtuosité de l’écriture (il faut admirer le travail du traducteur) :

Poisse épaisse poisseuse empoissant la laine lourde engluée dans les plaies, mes pas pressés ravaudant ma peau fendue, ma mitaine humide raclant le mur. Briques rouges rêches déchirant la laine. Déchirant la peau. Peau rêche rouge. Tête rêche rouge. Je grimace en ôtant le gant plucheux, la laine lacérée érafle mes doigts meurtris. Il fait nuit. Le sang est noir. Sec. Grince grinçant grincement. Le relent de gras grillé m’obstrue les narines. Je porte mes doigts à mon visage, essuie le gras. Il colle à ma langue, glisse dans ma glotte, coule sur mes dents, mes joues, goutte au fond de ma gorge. Je vomis. Le vomi est rose au clair de lune. Charnu. Gras. Je m’appuie contre le mur, ferme les yeux. Ravale ma bile. Goût de chair. De viande. Je vomis encore. Mes yeux dansent. Éclairs roses. Retour au noir. Le corps racle la brique. Je vois noir. Noir poix. Gras. Mes paupières sont grasses. Enflées. Noires et gonflées par les gifles. Graissées par les gluantes saucisses de ses gros doigts. Sa voix violente me vrille les oreilles. Ferme les yeux. Ferme les yeux et ouvre ta – ferme-les. Ferme-les. Ferme-les.

Un autre passage, moins virtuose mais plus représentatif du roman :

J’ouvre la porte de la cuisine et jette un œil. Ils me sourient exagérément. De grands yeux. Énormes. Fixes. J’essaie de sourire. Je m’assois à côté de Papa. Sur l’assiette, devant moi, des légumes. Verts et jaunes. Des pâtes. Jaune clair. Couleurs. Pas de rose. J’ai faim. Ça a l’air bon, dis-je à Maman. Elle sourit. Elle observe. Elle veut me voir manger. Alors je mange. Lentement. Je coupe le maïs. Coupe les haricots. Enroule les pâtes autour de la fourchette. En tournant. Je les mets dans ma bouche. Mâche. Papa enfourne les spaghettis dans son sourire. Je ne sens pas leur viande. Nous mangeons. Je suis pleine. Je bois de l’eau. Je la sens stagner dans mon estomac saturé. Ça clapote quand je me lève pour aller dans l’autre pièce.

En conclusion, une excellente découverte dans mon cas, et qui promet pour les prochains romans de cette auteure.

L’avis mitigé de Jostein et l’avis très positif de Nathalie.

Références

Pêche d’Emma GLASS – traduit de l’anglais par Claro (Flammarion, 2018)

Le Mangeur de citrouille de Penelope Mortimer

J’ai acheté ce livre sous forme électronique, après avoir lu un article dans le Matricule des Anges de ce mois-ci, dans l’idée de le lire pendant ma semaine de vacances. Je ne regrette pas du tout mon achat car comme d’habitude avec les livres conseillés par ce magazine, c’est un livre qui me titille, me dérange, m’interroge et c’est ce qui compte en littérature finalement.

Le Mangeur de citrouille raconte le mariage de Mrs. et Mr. Armitage, de son point de vue à elle (qui est de loin le plus intéressant). Le livre s’ouvre sur l’annonce aux familles du mariage. Les deux futurs mariés s’attendaient aux réactions mais elles semblent rudes au lecteur. Le père du marié ne comprend pas le choix de madame car son fils ne peut être un bon mari et surtout un bon père pour les enfants qu’elle a déjà d’autres mariages car il n’est pas suffisamment mature. Les parents de la mariée ne comprennent pas le fait que le jeune homme veuille prendre autant d’enfants, qui ne sont pas les siens, à charge car notre personnage principal en est tout de même à son quatrième mariage (deux divorces et un veuvage ont clôturé les précédents). Personne ne s’oppose au mariage, même si le père de la mariée (avec le soutien du futur) oblige sa fille à abandonner ses trois premiers enfants (plus exactement, il veut les envoyer en pension et les prendre chez lui pour les vacances, leur mère ne les voyant plus de fait). Malgré de nombreux scrupules, elle le fait pour pouvoir se marier avec son nouvel amour.

Le mariage se fait et le début se passe bien. Le mari, qui travaille dans le cinéma, a de plus en plus de succès, l’argent lui permettant d’engager de nombreux domestiques pour décharger sa femme. Le problème est que le couple s’éloigne de plus en plus, lui étant absent et elle n’assumant plus le rôle d’épouse et de mère qu’elle affectionne. Elle déprime de plus en plus, d’autant qu’au bout de neuf ans de mariage, son mari la trompe avec une jeune femme qu’ils hébergeaient. Son mari l’envoie chez un psychiatre (idiot), qui lui fait revenir sur son enfance, son adolescence, ses précédents mariages … sans jamais penser que le problème est peut-être le mari. Pour lui, le cœur du sujet est cette volonté d’avoir trop d’enfants, alors que l’époque lui permet de contrôler cela (le mari, les parents, tout le monde est d’accord sur le côté pathologique). Ces séances n’améliorent absolument pas l’état de la dame, qui elle veut tomber enceinte parce qu’elle estime que son couple ira mieux, qu’elle-même ira mieux. C’est un désir qu’elle ressent profondément.

Quand elle tombe enceinte, le mari encourage fortement sa femme à avorter et à se faire stériliser. Celle-ci accepte, même si cela va la mutiler, car elle aime toujours son mari et souhaite tenir compte de ses désirs (plus que des siens en fait). Elle découvre après, mais cela se passe au même moment, que son mari la trompe avec une amie du couple et que celle-ci est enceinte (alors qu’il ne voulait pas d’enfants de sa femme). Cela va bien évidemment remettre en cause son statut de mère et d’épouse, mais aussi lui permettre de s’envisager, de s’affirmer en tant que femme.

J’en dis beaucoup dans ce résumé (comme le faisait l’article du Matricule des Anges) mais ce qui est important ici, plus que l’histoire, c’est de suivre et de saisir les sentiments de Mrs. Armitage, vis-à-vis des événements.

Cela a été très difficile pour moi de comprendre Mrs. Armitage. Le roman étant largement autobiographique, je pense que cela vient du fait que le personnage n’est pas un personnage de fiction et que l’auteur a mis beaucoup d’elle dans ce roman (tout est décrit avec tellement de sincérité mais aussi de lucidité, c’est assez poignant). Ainsi, le personnage principal a un côté dual, hésitant que l’on peut comprendre dans la réalité. Je m’explique. Son histoire avant son quatrième mariage trace pour moi le portrait d’une femme forte et indépendante, qui suit ses instincts, ses amours, plus exactement ce qu’elle pense bien pour elle, sans se soucier de ce que son entourage pense. Je ne pense pas que dans les années 60 ce comportement était si courant que cela.

Je n’ai pas compris son changement total de comportement avec son nouveau mari . Qu’est-ce qui s’est passé ? Je comprends l’enfermement dans le quotidien, dans la routine … mais qu’est-ce qui fait qu’elle est restée cette fois-ci, alors qu’; il demande beaucoup tout de même. Un reste d’amour, de tendresse ? La pression du mari, qu’il faut satisfaire ? J’ai trouvé que ce n’était pas assez expliqué (cela devait être clair pour Penelope Mortimer, vu qu’elle l’avait vécu). Je pensais toujours en lisant « mais pars avant qu’il ne soit trop tard ! Il va te détruire ! » Ce qui a amplifié ma perplexité, c’est le fait qu’après l’opération, elle prend encore sa défense, et se prend même à penser que c’est bien car elle va pouvoir enfin faire l’amour sans « craindre » une grossesse. Craindre est son mot et là, je me suis dit mais les enfants, tu les as fait en connaissance de cause (c’est ce que j’avais compris au début), ou tu as pris les choses telles qu’elles sont venues et tu les as aimés, comme c’est normal. Et dans ce cas-là, je n’ai pas compris ce qui avait changé.

En conclusion, Penelope Mortimer aurait pu faire beaucoup plus long, parce que son roman est important et très intéressant, son personnage principal incarné ; cela méritait encore plus de profondeur. Je conseille ce roman car il fait réfléchir sur ce que l’on peut accepter par amour, et surtout à quel point on peut être aveuglé. C’est un appel à se faire confiance !

Références

Le Mangeur de citrouille de Penelope MORTIMER – traduit de l’anglais par Jacques Papy (Belfond / Collection Vintage, 2018)

Un siècle de littérature européenne – Année 1962

The Quiet Side of Passion de Alexander McCall Smith

Cela vous aura peut-être échappé, mais début juin est sorti le douzième tome des aventures d’Isabel Dalhousie. Si vous suivez ce blog depuis un peu de temps, vous savez tout l’amour que je porte à cette série. Elle me fait tout oublier et j’en ai bien besoin en ce moment. Le livre est  donc sorti au bon moment et c’est un très bon cru. On gagne de plus en plus en profondeur, je trouve.

Isabel Dalhousie, philosophe, éditrice d’une revue universitaire, réfléchissant sur des problèmes philosophiques de la vie de tous les jours, est maintenant mère de deux jeunes garçons, Charlie et Magnus. Le père est bien sûr Jamie, son mari qui possède toutes les qualités : jeune, beau, gentil, serviable, bon père, bon mari, assumant tous les rôles, tout en donnant des cours de musique à des élèves peu doués et se produisant en concert avec des orchestres ou groupes plus petits. La famille est aidée par Grace, qui avant la naissance des enfants était la dame qui s’occupait de la maison, et qui est maintenant une nourrice assistante.

Les journées des personnages de fiction faisant elles-aussi 24 heures (c’est anormal que même dans un roman, on ne puisse pas changer le temps), Isabel, Grace, Jamie … tout le monde est débordé. Jamie, qui comme je vous le disais est parfait (heureusement que la fiction réussit à créer de tels personnages…), explique à Isabel qu’il va falloir lever le pied et lui propose d’embaucher une aide pour faire l’édition de la revue et une jeune fille au pair pour faire le ménage, pas pour s’occuper des enfants. Jamie explique à Isabel qu’il va aussi falloir réduire sa présence à l’épicerie fine de sa nièce. Isabel est sceptique mais s’incline devant tant de bon sens. J’avoue que j’aurais été de l’avis d’Isabel, dans son cas, faire entrer autant d’inconnus dans sa maison, en un coup, cela fait beaucoup.

Grâce aux hasards de la fiction, elle réussit à trouver deux perles, en tout cas au premier abord.

En rendant visite à son ennemi juré, le professeur Lettuce, elle rencontre son étudiante en thèse, qui lui fait une très forte impression. Elle décide de l’engager. La jeune étudiante lui donne satisfaction, en lui apportant une aide dont elle a besoin, pourtant Isabel est gênée rapidement par la proximité entre l’étudiante et son directeur de thèse. Je vous laisse imaginer tout ce que cela implique de réflexions dans la tête toujours en ébullition de notre philosophe préférée.

La jeune fille au pair est trouvée grâce à une agence spécialisée. Isabel n’ayant pas de préjugés, ne donne pas d’instructions précises (contre l’avis de tout le monde). Elle se retrouve avec une jeune italienne, qui parle déjà très bien anglais. Elle est rapide, efficace, dure à la tâche … la maison redevient propre ! Isabel propose à la jeune fille d’aider à l’épicerie fine (qui vend des produits italiens). Elle y travaille bien, mais séduit le jeune homme qui y travaille, un jeune homme connu pour être très fragile. Tout va de travers pour Isabel … Je pense qu’elle aurait dû laisser Jamie choisir les deux jeunes personnes, car il voit tout de suite ce qu’il se cache sous les apparences.

Mais en attendant la fin du roman, et le licenciement des deux jeunes filles (oui, je spoile mais j’ai remarqué que personne ne lit vraiment cette série comme moi, en attendant chaque tome avec beaucoup d’impatience), Isabel a trouvé un nouveau problème sur lequel se pencher (raconté par Jamie … quand je vous dis qu’il est parfait) : Jamie a entendu parler d’une histoire avec une collègue musicienne. Celle-ci a eu un enfant, dont elle clame que le père est un organiste de la ville que tout le monde connaît. Elle l’a d’ailleurs baptisé du même nom que lui pour que cela se sache. Lui a reconnu l’enfant, paie une pension pour son éducation, alors qu’il n’a pas le droit de le voir. Toute la ville a pris en pitié le pauvre organiste, certains doutent même de la paternité. Isabel est de ceux-ci. Si vous ne connaissez pas la série, il faut vous imaginer qu’Isabel ne supporte pas les injustices et à tendance à vouloir les corriger, même si elles ne la concernent pas, même si elles concernent la vie privée d’autres personnes. Et cela ne loupe pas, ici, c’est une trop grande injustice pour elle et elle décide de sympathiser avec la musicienne, Charlie devient même ami avec le petit garçon. Mais après la rencontre, il s’avère qu’Isabel n’aime pas le personnage, car dès le début, elle se montre manipulatrice. Voyant le danger, et malgré sa curiosité, elle décide de s’éloigner, mais la ville d’Édimbourg est petite et on se recroise rapidement.

Je trouve que cette série s’améliore. Les trois histoires sont intéressantes et s’entremêlent de manière harmonieuse. Cela n’a pas toujours été le cas : il y avait souvent une histoire plus faible que l’autre, ou une histoire prépondérante par rapport à une autre (on ne comprenait pas alors vraiment l’intérêt de cette deuxième histoire). Ici, les histoires familiales et l’enquête d’Isabel prennent, je dirais, chacune une moitié du roman. Les intrigues se mêlent justement, car on rentre ici plus précisément dans la « vraie vie » d’Isabel Dalhousie. Pourtant, vous l’avez sûrement compris, en lisant le billet, une chose manque encore, la vie, les avis, mais aussi les défauts de Jamie. Pour l’instant, ce personnage reste trop superficiel à mon goût, et ressemble à un figurant dans la maison d’Isabel, qui fait des apparitions pour lui permettre de se libérer du temps pour enquêter sur les ragots de la ville. C’est le premier tome, dans lequel cela me frappe. Cela vient du fait qu’ici Isabel se met en danger physiquement et que Jamie a une réaction que je trouve faible et peu claire. Et après, je ne pouvais plus m’enlever de la tête qu’il faudrait qu’on en sache plus sur lui.

Un tome que je vous conseille donc. J’espère qu’Alexander McCall Smith entendra ma remarque sur le personnage de Jamie pour le prochain volume. Si vous voulez le contacter pour moi, n’hésitez pas …

Références

The Quiet Side of Passion d’Alexander McCall SMITH (Little Brown, 2018)

La Compagnie des Livres de Pascale Rault-Delmas

J’ai été à la librairie la semaine dernière et j’ai vu ce livre sur une des tables. Comme vous vous en doutez, c’est le mot livres dans le titre qui m’a attiré. La quatrième de couverture commence par Sceaux, or j’habite à côté de Sceaux, dans la banlieue Sud de Paris. Il y a une histoire de librairie, d’amour des livres, d’amitié … Je ne connaissais pas du tout ce livre mais il s’agit apparemment d’une réédition d’un livre qui était publié en autoédition en 2015, et qui a eu de très bons retours, ce qui justifie la publication chez un éditeur.

Cette semaine, je n’avais pas trop le moral et j’en avais marre de lire les souvenirs d’enfance de Coetzee (j’ai un peu l’impression d’être Freud en le lisant et cela m’énerve). J’ai cherché une histoire sympa, sans prétention mais prenante et j’ai pensé à ce livre que je venais d’acheter. Il a très bien rempli son office. Je vous le recommande si vous êtes dans le même état d’esprit que moi en ce moment.

Ce roman commence par l’histoire de deux enfants, chacune nous étant racontée séparément. On est en France dans les années 60.

Annie est une petite fille très heureuse. Elle habite Paris, ses deux parents travaillent dans le milieu hospitalier : sa mère est infirmière, passionnée par son travail, son père est en train de finir ses études de médecine. Quand ses parents travaillent, ce sont ses grands-parents qui s’occupent d’elle. Sa grand-mère est adorable et a des idées originales pour l’époque, mais c’est surtout de son grand-père qu’elle est très proche. Il tient près du Boulevard Saint-Michel une librairie, appelée « La Compagnie des Livres ». Il a transmis son amour de la lecture à sa petite-fille, qu’il fournit en livres. Ce tableau idyllique va bientôt être gâché : le père d’Annie obtient son diplôme de médecine. Après avoir rongé son frein pendant cinq ans, il décide qu’il est temps d’imposer ses volontés à sa famille et fait déménager toute sa petite famille, en banlieue, à Sceaux pour prendre en charge un cabinet. Sa femme, parisienne, très proche de ses parents, doit arrêter de travailler car elle est femme de médecin tout de même, et sa fille ne doit fréquenter que des enfants dignes de son rang. Cela donne une femme frustrée, cantonnée à son rôle de mère (il lui enlève même le rôle de secrétaire médicale qu’elle assumait au début) et une petite fille extrêmement solitaire qui se réfugie de plus en plus dans les livres, son seul réconfort étant ses visites à son grand-père beaucoup moins fréquentes qu’avant.

Michel habite en Auvergne avec ses deux frères et sa sœur. Ses parents s’occupent d’une ferme. La vie est dure mais ils sont heureux et surtout fiers de ce qu’ils font. Michel est lui aussi passionné par la lecture, encouragé par l’instituteur. Son père voit cette passion d’un mauvais œil (il préférerait le voir dehors) mais laisse faire. Ce bonheur simple est terminé quand un terrible accident survient, leur situation se dégradant rapidement. Pour améliorer les choses, la famille du père les pousse à venir s’installer en banlieue parisienne, une place de gardien venant juste de se libérer. Après de nombreuses hésitations, et une boule au ventre, il déménage dans cet endroit bétonné où ils n’auront plus de contact avec la nature mais où ils pourront élever plus facilement leurs enfants et peut-être ressentir moins douloureusement leur drame. Vous aurez deviné qu’ils vont déménager dans l’immeuble où Annie et ses parents habitent.

Avec l’aide du grand-père, qui s’inquiète pour Annie, les deux enfants vont devenir amis (en cachette du père bien sûr). Le livre raconte leurs adolescences dans les années 60 (dont mai 68, bien sûr). L’auteure décrit, de manière très efficace, l’époque : les progrès pour que la femme soit reconnue comme une personne à part entière, sans être placée sous l’autorité de son mari, la place de la femme, la libération sexuelle, les drogues, les études, la banlieue, la mixité sociale. Tout cela est abordé dans l’histoire, sans cours magistral.

Les personnages sont bien sympathiques, réalistes (l’oncle de Michel m’a rappelé l’histoire de mes voisins qui ont aménagé à la même époque dans les mêmes immeubles). Il n’y a pas de mauvais sentiments, pas d’analyses interminables comme dans le livre de Coetzee (j’y reviens parce que je suis traumatisée). On sait que quand les personnages sont en difficulté, ils vont s’en sortir car ils peuvent compter les uns sur les autres, ou leurs amis. Cela fait du bien de lire cela parfois, cela permet de se détendre.

Il n’est pas autant question de livres que le laissait supposer le titre mais finalement, ce n’est pas si grave car l’histoire est intéressante et prenante ; il se passe toujours quelque chose dans ce roman.

Mon seul bémol serait un style parfois maladroit : des phrases trop courtes par moments, l’emploi de phrases enfantines pour la période adolescente, des répétitions de « dit-il », « dit-elle » (si on veut voir les choses positivement, cela permet de ne pas se perdre dans les dialogues). Par contre, dans cette version, il n’y a pas de coquilles ou de fautes d’orthographe flagrantes (je précise si vous lisez les commentaires Amazon sur ce livre car cela semblait être le cas pour la version autoéditée).

Une bonne lecture d’été, qui m’a fait du bien ! J’espère que le deuxième roman sera dans la même veine.

Références

La Compagnie des Livres de Pascale RAULT-DELMAS (Mazarine / roman, 2018)

Le journal d’un fou de Irokawa Takehiro

Je suis tombée par hasard sur ce livre à la bibliothèque. Plus exactement, les bibliothécaires avaient décidé ce mois-ci de mettre en lumière leur fond sur les mémoires. Je l’ai pris sur la base de la quatrième de couverture et j’ai mis un temps fou à le lire car je n’arrivais à m’investir dans l’histoire. Pourtant, après avoir refermé le livre, je me dis que j’ai lu un roman très abouti sur la folie et l’hôpital psychiatrique, mais surtout que l’auteur a réussi à saisir de manière vraisemblable la solitude d’un homme, qui ne peut comprendre sa condition.

On suit donc de l’intérieur la folie d’un homme. Ainsi, le livre commence lorsque l’homme rentre, de son plein gré, à l’hôpital psychiatrique pour se reposer, d’après lui. Comme c’est l’homme qui raconte, on ne connaît pas la teneur de sa folie. On a même plutôt l’impression de suivre quelqu’un de normal dans un univers de folie. Dans ces phases de « normalité », l’homme observe les autres patients, qu’ils trouvent étranges. Aucun ne veut ou ne peut rentrer en contact avec lui. Cela laisse du temps à l’homme pour réfléchir à ce qui l’a mené là. Lorsqu’il était enfant, sa mère a laissé sa famille, après avoir rencontré un autre homme. Peu de temps après, la famille a été séparée car le père ne pouvait assumer ses enfants. L’homme, déjà fragile mentalement (dans le sens où il semble vivre à l’extérieur de lui-même, il refait la vie dans un univers parallèle par le biais d’un jeu de cartes qu’il a créé), est envoyé au travail, il ne voit plus sa famille et a fortiori son frère chéri. Tout cela ne pouvait pas contribuer à aider un adolescent perturbé à se construire. Cela a donné un adulte qui a changé beaucoup de fois de travail. Il est tombé malade, s’est retrouvé dans un sanatorium, a rencontré une femme qui est morte de la tuberculose. On se dit que même nous, on aurait besoin de se reposer avec une telle vie.

Pour marquer la folie, l’auteur raconte des rêves très très très étranges de l’homme. Et c’est là que cela m’a moins plu parce que je n’ai compris aucun des rêves / cauchemars. Ils ont un côté trop fantastique pour moi. À chaque fois, cela rompait le charme du livre et me faisait refermer le livre d’ennui.  J’ai compris très tard que ces rêves / cauchemars étaient en fait des hallucinations et que donc cela correspondait à des moments où la folie s’exprimait. Au bout d’un moment, j’ai fait plus attention. L’apparition dans l’histoire du psychiatre m’a aidé. Et pour le coup, j’ai trouvé le procédé très malin. L’homme décrit ses hallucinations sans être conscient que cela en soit ; il agit aussi sans s’en rendre compte lors de ses hallucinations. Puis lors de la séance ou avec les infirmières, qui lui parle de ce qu’il fait lors des phases où la maladie s’exprime, permet au lecteur de comprendre qu’il est réellement malade. Mais comme l’homme ne peut pas comprendre que les autres le trouvent bizarre (comme tout le monde en fait), l’homme se sent seul tout au long de son hospitalisation et cela, le lecteur le ressent bien (mais pourtant ne compatit pas).

Cela nous met dans l’ambiance de la seconde partie où l’homme sort de l’hôpital pour vivre avec une autre patiente. Et là, la solitude et l’incompréhension sont partout (et s’amplifie par rapport à la première partie), dans son couple, dans son voisinage, dans sa famille et dans la société japonaise (il ne peut plus travailler car il a été à l’hôpital psychiatrique et il doit donc se reposer sur sa femme). J’ai adoré cette seconde partie. Il n’y a plus du tout d’hallucinations incompréhensibles pour quelqu’un de « normal » et l’auteur réutilise le procédé, que j’ai tant aimé, de nous faire comprendre la folie de l’homme par le regard des autres (les plaintes du voisinage par exemple qui causent des déménagements fréquents). Cela entraîne une méfiance, symptôme de la maladie toujours présente. Ce qui m’a aussi plu est la découverte de la vie japonaise de l’époque (le roman date de 1988), les logements, les difficultés de transport, les conditions de travail, la vie de couple … C’est grâce à cette seconde partie que je me suis investie dans le livre.

Cependant, je trouve toujours que c’est très difficile de le faire avec ce livre. L’homme s’analyse lui-même, et s’observe de l’extérieur, comme un entomologiste observe une fourmi. Tout est décrit avec une froideur clinique (comme l’indique la quatrième de couverture). Si vous avez besoin, comme moi, d’avoir un peu de sentiments et d’empathie dans un roman pour arriver au bout, je ne vous le conseille pas car il peut être difficile de s’accrocher à quelque chose dans ce roman. Par contre, comme je le disais au début, la description d’une vie avec la folie est excellente, du point de vue du réalisme en tout cas. C’est à vous de voir !

Références

Le journal d’un fou de IROKAWA Takehiro – roman traduit du japonais par Rose-Marie Fayolle (Éditions Philippe Picquier, 1991)

La variante de Lüneburg de Paolo Maurensig

Je ne vais pas encore vous dire que j’aimerais reprendre plus régulièrement le blog … c’est bien le cas mais je n’ai pas forcément envie, et quand j’ai envie je n’ai pas forcément le temps. J’ai repris cette année une formation en plus du travail et cela me prend plus de temps que je ne l’aurais cru. Cela va mieux maintenant car j’ai terminé trois cours sur quatre. Comme je l’ai sûrement déjà dit, entre la lecture et le blog, je choisis systématiquement la lecture parce que c’est ce qui m’apporte le plus.

De plus, ma prof d’allemand m’a proposé de faire un club de lecture à deux parce que je lui disais que j’aimerais parler de mes lectures avec des gens qui aiment les mêmes livres que moi. Elle m’a proposé de lire le livre que je vais vous présenter aujourd’hui : La variante de Lüneburg de Paolo Maurensig. L’auteur est italien mais l’action se déroule sur plusieurs décennies en Allemagne et en Autriche. J’en ai lu une partie en allemand et une autre en français car ma prof, avec les beaux jours, n’a pas le temps de lire en ce moment (la Grèce, le soleil, la randonnée … je m’estime déjà heureuse d’avoir cours) Pourquoi a-t-elle choisi ce livre ? Parce qu’elle l’avait déjà lu et qu’elle en gardait le souvenir d’une bonne lecture. La première fois, elle l’avait choisi pour les échecs, qu’elle aime passionnément.

Comme vous pouvez le constater sur la couverture, le livre reprend les thématiques du Joueur d’échecs de Stefan Zweig : échecs et Nazisme. Le livre se décompose, je dirais, en trois grandes parties. La première partie se situe de nos jours. Le livre s’ouverte sur la découverte, un dimanche, du cadavre d’un homme, Dieter Frisch, dans son jardin. Tout laisse penser à un suicide par arme à feu. Pourtant, rien ne laissait présager un tel geste. Frisch était un homme d’affaires ayant très bien réussi, ayant une bien belle maison, de l’argent … Il était aussi très reconnu dans son domaine d’intérêt, les échecs. Il écrivait des commentaires de parties pour un journal spécialisé. Sa secrétaire, mais aussi sa femme de chambre, avait remarqué un changement de comportement chez cet homme à la vie si bien réglée.

Cela permet d’ouvrir la seconde partie, commençant le vendredi précédant la mort de Dieter Frisch, où l’homme a effectué son dernier voyage hebdomadaire en train avec un de ses collaborateurs. Tous les vendredis, les deux hommes jouaient seuls, dans un compartiment. Pourtant, ce vendredi-là, un jeune homme s’invite dans ce tête-à-tête, en observant les deux joueurs. À la fin, il explique aux deux hommes, il explique qu’ils auraient pu faire autrement, en jouant mieux la fameuse variante de Lüneburg. Commence alors une conversation sur les échecs. Le jeune homme en vient à expliquer comment il a acquis un excellent niveau aux échecs grâce au mentorat de son père adoptif, Tabori, qui, le lecteur l’a appris avant, était le narrateur du début de l’histoire. Le jeune homme ne fait pas l’erreur de donner le nom de Tabori pour ne pas alerter Dieter Frisch car on s’en doute, il va être l’ange vengeur de son père adoptif. On sait dès le début qu’il y a eu un problème, à un moment, entre Frisch et Tabori, qui nécessite une vengeance.

Dans la troisième partie, Tabori va reprendre la parole pour expliquer justement cette vieille histoire, remontant à la période de la Seconde Guerre mondiale.

J’ai aimé ce livre mais je ne peux pas vraiment dire que je l’ai beaucoup aimé. Je vais commencer par ce qui ne m’a pas plu : la construction en trois parties. La première et la troisième partie sont excellentes car le lecteur est en éveil pour connaître la suite de l’histoire mais la deuxième partie est trop molle. Elle endort l’attention du lecteur. En plus, elle n’apporte rien au livre, car on n’apprendra jamais comment s’est déroulé la mort de Frisch et quel a été le rôle du fils adoptif là-dedans. Cela donne l’impression que l’auteur a voulu introduire la vie de Tabori après-guerre mais n’a pas su comment faire. En tout cas, il manque des pages au livre pour garantir une certaine cohérence à la narration.

Le livre a cependant énormément de qualité. L’auteur a un véritable don pour dévoiler son histoire au fur et à mesure, sans trop en dire, pour maintenir un certain suspens. La clé de l’histoire est absolument bluffante, meilleur que Le joueur d’échecs (et ce n’est pas peu dire car c’est un de mes livres préférés). L’écriture est elle aussi excellente : elle rend réellement la parole de Tabori, un homme d’un autre temps, obsédé par une vengeance froide et maîtrisée, celle d’un joueur d’échecs. Par contre, on n’entend pas la voix du fils adoptif. Il en devient un personnage faible, qui est finalement uniquement le robot téléguidé de Tabori. Il apparaît fade entre Frisch et son père adoptif. Je pense que c’est ce qui m’a dérangé dans cette deuxième partie ; il y a un manque de tension par rapport aux deux autres parties, où il y a la rancune entre Tabori et Frisch, car ce n’est tout simplement pas l’histoire du fils adoptif.

Comme le livre est vieux, je pense que beaucoup d’entre vous l’ont lu. J’aimerais bien avoir votre point de vue sur le livre, même s’il s’agit d’un souvenir de lecture car je me demande ce que l’on garde d’un tel livre. Personnellement, j’ai l’impression que je vais plutôt garder en mémoire la clé du livre. Si vous ne l’avez pas lu, je vous le conseille uniquement si vous jouez aux échecs.

Références

La variante de Lüneburg de Paolo MAURENSIG – traduit de l’italien par François Maspero (Seuil, 1995)

La clef – La confession impudique de Junichirô Tanizaki

J’ai découvert ce livre en regardant une vidéo d’une booktubeuse allemande. Je ne connaissais absolument pas l’auteur, j’ai donc fait le choix de le lire à la bibliothèque. Pourtant, Junichirô Tanizaki semble, d’après ce que j’ai lu, un des plus grands écrivains japonais du XXe siècle (1886-1965) et La clef un de ses ouvrages les plus connus.

Ce livre compte quatre personnages principaux : un couple, leur fille, Toshiko, et l’ami de leur fille, monsieur Kimura. Le monsieur du couple, cinquante-six ans, est professeur d’université. Il a une charmante femme, Ikuko, plus jeune que lui d’une grosse dizaine d’années, qui a été élevée dans une famille très traditionnelle. La majeure partie du temps, elle suit son éducation. Ce qui désespère son mari est qu’elle se montre très entreprenante, et surtout exigeante, au lit et qu’à son âge, il commence à avoir du mal à la satisfaire et cherche à mettre du piment dans son couple, non pas à base d’accessoires, mais de jalousie et de manipulation. Je précise pour les âmes sensibles qu’il y a des scènes de chambre explicites.

Il va se servir de son journal intime, pour donner ses sentiments sur son couple, mais aussi ses envies pour celui-ci. Malgré ce qu’elle prétend, sa femme lit son journal et semble prendre pour argent comptant ce qui est écrit. Pour répondre à son mari, elle entreprend, elle aussi, la rédaction d’un journal intime, qu’elle s’arrange pour faire lire à son mari, sans qu’il pense qu’elle le sait (j’espère que c’est clair). Le livre est constitué par l’alternance des journaux intimes du couple. Toshiko ou monsieur Kimura n’interviendront que par l’intermédiaire du couple, dans différents rôles.

Le lecteur assiste en spectateur voyeur aux manipulations redoutables que l’un exerce sur l’autre et inversement. C’est d’autant plus difficile à démêler que le lecteur ne sait pas ce qui est sincère et ce qui est écrit pour manipuler le partenaire. À la fin de ma lecture, avant l’explication finale, j’en étais arrivée à monter une tout autre histoire que celle que j’avais lue.

Les personnages du couple sont évidemment très forts. J’ai particulièrement aimé le personnage de la femme, car c’est le plus complexe. L’homme ne semble qu’avoir une idée en tête (le sexe) et ne semble, par conséquent, pas très sensible à son environnement. La femme par contre entretient des sentiments contradictoires vis-à-vis de son mari, entre amour et désamour, vis-à-vis de sa fille, entre sentiments maternels et jalousie par rapport à sa jeunesse mais aussi l’impression de lui être supérieure et vis-à-vis de monsieur Kimura, dont elle ne sait pas s’il est sincère avec sa fille et elle ou s’il est le jouet de son mari. Elle entretient aussi des sentiments ambigus vis-à-vis d’elle-même. Il est évident qu’elle s’apprécie beaucoup, mais elle reste très perplexe sur le choix qu’elle doit faire entre manières japonaises et manières occidentales. Elle se sent prisonnière de son éducation, tout en la respectant.

Le « conflit » entre manières de vivre japonaise et occidentale est un thème extrêmement présent dans le roman. D’après ce que j’ai lu, c’est un thème que l’auteur reprend dans ces autres romans. Dans La clef, on voit que les manières japonaises sont des manières « comme il faut », tandis que les manières occidentales sont celles du dévergondage. Pourtant, c’est quand la femme les assumera le plus, qu’elle sera la plus « heureuse » au « désespoir » de son mari.

C’est un très bon livre. Il est surtout d’une extrême modernité dans son traitement du couple (la manipulation est particulièrement bien saisie) et de son intimité, ainsi que dans son écriture et son mode de narration (l’alternance des deux journaux intimes). Une très bonne découverte donc. Quels autres livres me conseilleriez-vous pour poursuivre la découverte de cet auteur ? Quatre soeurs me plairait assez, mais je ne suis pas encore sûre.

Références

La clef – La confession impudique de Junichirô TANIZAKI – nouvelle traduction d’Anne Bayard-Sakai (Folio, 2003)

Tout ce dont je ne me souviens pas de Jonas Hassen Khemiri

Jonas Hassen Khemiri est un auteur suédois, dont j’avais lu, il y a quelques années le roman J’appelle mes frères, roman qui m’avait fortement impressionné. Khemiri est aussi auteur de théâtre. On peut découvrir une de ses pièces dans une des vidéos de la librairie Charybde ; je vous encourage à aller écouter, c’est ici. Dans ce roman, Tout ce dont je ne me souviens pas, l’auteur mêle ces deux savoir-faire pour créer un roman à construction remarquable.

Samuel est mort. Le lecteur, au début, ne sait ni pourquoi ni comment. Il va l’apprendre très progressivement, pour « comprendre » entièrement ce qui s’est passé à la fin du livre, même si rapidement on sait que sa mort peut être interprétée comme un accident ou un suicide. Samuel va être décrit par ses proches, ou au moins des connaissances : sa mère, sa grand-mère, son voisin, sa meilleure amie, son colocataire et meilleur ami (en prison au moment où il raconte), sa petite amie.

Le livre est présenté comme les entretiens qu’un écrivain a faits pour préparer un livre. Il a été touché par la mort du jeune homme, même s’il ne l’avait entraperçu que deux fois, sans vraiment lui parler. Samuel, c’était cela, une personne discrète que l’on remarquait malgré tout. On ne comprend le projet de l’écrivain que de manière détournée. Il n’intervient jamais, on n’a jamais accès aux questions qu’il pose. À chaque section, deux personnes parlent de Samuel et des événements précédents sa mort, pas nécessairement de la même chose, mais éclaire la parole de l’autre. Le lecteur arrive ainsi à se faire très progressivement une idée du personnage de Samuel. L’auteur rend son personnage de fiction vivant, dans toute son épaisseur.

La construction est complexe et remarquable : l’auteur ne perd jamais son lecteur grâce à son expérience en tant qu’auteur de théâtre, que ce soit au niveau de la narration, malgré les flash-backs, ou au niveau des personnages. Chaque personne parle très différemment, toujours de manière crédible. Sans avoir d’indications sur le physique ou les sentiments, le lecteur ne se fait pas seulement une idée de Samuel mais aussi une idée du personnage qui parle.

Si vous voulez quand même avoir une idée de l’histoire, je vais essayer de faire un effort (même si je peux vous dire que si cet auteur racontait n’importe quoi, ce serait quand même intéressant). Samuel est mort donc. Il travaillait au bureau de l’immigration, après des études en sciences politiques. C’était un personnage très particulier, obsédé par sa mémoire qu’il jugeait défaillante, solitaire avec de nombreuses relations, toujours à l’écoute des autres et de nouvelles expériences. Un personnage entier, généreux mais difficile à saisir. Alors qu’il habite avec son meilleur ami, il sort avec une avocate qu’il a rencontrée à son travail. Elle et Samuel ne fréquentent clairement pas le même milieu. Samuel change. Il devient difficile à comprendre pour ses amis. C’est cela que raconte ce roman.

Khemiri est définitivement un auteur à découvrir !

Références

Tout ce dont je ne me souviens pas de Jonas HASSEN KHEMIRI – traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy (Actes Sud, 2017)

Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire

Continuons dans la thématique maritime, avec Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire, qui a été sélectionné en 2016 sur la « long-list »du Man Booker Prize.

Dans les eaux du Grand Nord est un roman historique dont l’action se situe en 1859-1860, à une période où l’huile de baleine est remplacée progressivement par le pétrole, pour l’éclairage intérieur. Cela a donné lieu à une chasse extensive de la baleine dans les eaux du Grand Nord. Il est d’ailleurs dit, en passant, dans ce livre, que la population baleinière dans ces eaux est en très nette décroissance, à l’échelle temporelle de la carrière d’un homme. Dans ce livre, le lecteur va suivre une saison de chasse à la baleine, sur un navire bien particulier, peuplé de bras cassés. En effet, cet armateur et ce capitaine ont déjà perdu un navire et traînent une mauvaise réputation. Ils cherchent à remonter une expédition cette année-là et seuls les cas désespérés veulent bien monter avec eux. On peut citer Henry Drax, un « harponneur brutal et sanguinaire », comme le dit la quatrième de couverture. On apprend dès les premières pages du livre qu’en plus, c’est un pédophile qui aime tuer ses victimes après (j’avoue avoir été choquée dès les premières pages, justement pour cela, car c’est extrêmement violent).

Le personnage principal du livre, Patrick Sumner, ne détonne pas dans cet environnement. C’est un ancien médecin militaire désargenté, blessé à la jambe, renvoyé des Indes pour une sombre affaire de bijoux, affaire que le lecteur découvre progressivement dans le roman. À cause de sa blessure, c’est aussi un drogué notoire, qui ne peut dormir sans sa dose. N’ayant pas d’autres plans, il s’engage sur le navire en tant que médecin, en pensant qu’il n’y aura pas grands choses à faire, puisqu’il n’aura qu’à soigner les petits bobos des marins ou à constater leurs décès.

Voilà donc notre équipage parti et commence alors la chasse à la baleine. Un jeune garçon de cabine vient un jour consulter Sumner pour un mal de ventre. Il s’avère qu’en réalité il a été violé. Le jour suivant, il est retrouvé mort dans un tonneau. Sumner gardant quand même un fond d’humanité cherche le coupable et identifie Henry Drax assez rapidement. Commence alors sur la bateau une lutte entre les deux hommes, qui se terminera sur la glace. Dans ces conditions, il est bien évident que cette lutte se transformera rapidement en une lutte pour leur propre survie.

Dans les eaux du Grand Nord est un excellent roman d’aventures. Il y a quelques années, j’avais lu 200 pages sur 250 (ne me demandez pas pourquoi je ne l’avais pas terminé, car je ne saurais pas vous répondre) des carnets de Arthur Conan Doyle, qu’il avait tenus lors de sa saison sur un navire parti à la chasse dans le Grand Nord. On retrouve, dans ce roman, beaucoup des expériences et des sentiments de Doyle (en tout cas, pour Patrick Sumner), notamment, les descriptions de chasses à la baleine et de chasses aux phoques. Elles sont certes extrêmement violentes et sanguinolentes, mais sont des moments très intenses dans le livre. Le lecteur souffre pour la baleine, espère que les hommes vont s’en tirer, essaie d’anticiper tout ce qu’il va se passer… votre cœur bat à cent à l’heure dans ces moments-là. Et, en fait, il y a énormément de moments comme cela dans le livre car la narration est menée tambour battant. Et encore, je ne vous parle pas de la survie sur la glace, c’est juste effrayant. De ce point de vue, je trouve que le roman est excellent, le lecteur étant toujours maintenu en haleine. De plus, c’est une très bonne reconstitution historique, de ce que je peux juger après avoir lu les carnets de Doyle.

C’est donc un quasi coup de cœur pour ce livre. Pourtant, une chose m’a gêné, mais genre énormément ! L’histoire d’Henry Drax. Quand je lisais, je vivais toute cette partie comme un moment de repos dans ma lecture, ce qui est tout de même malheureux à dire pour une histoire de pédophilie. J’ai trouvé que Ian McGuire n’arrivait pas à l’introduire dans son récit. C’est comme un deuxième fil dans la narration qui apparaît de-ci de-là et dont on ne sait pas quoi faire. Pour le lecteur, c’est juste de la violence gratuite à mon avis, faite uniquement pour le choquer. Je trouve que l’auteur aurait pu garder cette idée de combat entre deux hommes dans un univers hostile, sans pour autant y mêler un pauvre gamin.

La narration hachée apparaît aussi à un autre moment du roman, dans la deuxième partie. Henry Drax et Patrick Sumner se retrouvent séparés sur la glace. Nous suivons Sumner car toute l’histoire est racontée de son point de vue et on va oublier, avec lui (en tout cas, j’en ai eu l’impression), Henry Drax. Comme je vous le disais, Ian McGuire est très fort pour rendre au lecteur les expériences intenses. C’est encore le cas ici puisque Sumner lutte pour sa survie tout de même ! On est à fond avec lui, on vit à travers lui. Et tout à coup, l’auteur en remet un coup sur Drax et fait tout retomber, pour rien finalement. Il est obligé ensuite de fournir un effort pour refaire décoller son histoire. Un peu comme aux montagnes russes en fait.

Je peux quand même dire que ces côtés négatifs seront quand même éclipsés dans ma mémoire sélective par les côtés positives : un excellent roman d’aventures, un excellent thriller et une formidable reconstitution historique, tout cela en un seul livre. Par contre, je ne vous le conseille pas si vous êtes très sensible.

Références

Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGUIRE – traduit de l’anglais par Laurent Bury (10/18, 2017)