Pavane for a Dead Princess de Park Min-Gyu

Voilà un livre qui m’a rendu immensément triste, par son histoire, par son ambiance, par son style. Je préviens dès le départ que ce n’est pas une lecture si vous êtes un peu déprimé en ce moment. Je précise que c’est un roman sud-coréen, que j’ai lu dans sa traduction américaine car je n’avais pas trouvé la traduction en français paru aux éditions Decrescenzo en 2014 (en tout cas au moment où je cherchais à lire ce livre). Je fais rarement cela car je trouve que cela fait beaucoup d’intermédiaires entre l’auteur et moi mais j’avoue qu’après avoir écouté un avis sur YouTube, j’avais très envie de lire ce livre (bon, elle avait prévenu que c’était très triste mais surtout que c’était une très bonne lecture).

Le livre commence par une rencontre entre un jeune homme et une jeune femme au milieu des années quatre-vingt. On comprend rapidement qu’ils ont été très liés il y a longtemps mais qu’ils se sont perdus de vue. Il est venu en bus. La rencontre semble triste ; il n’arrive pas à renouer le contact comme avant. C’est son anniversaire : elle lui offre un disque Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel (d’où le titre). Ils ne se reverront plus mais le disque restera sa madeleine de Proust pour se rappeler la jeune fille. L’histoire est racontée par le jeune homme, qui devenu écrivain, remontre un an avant cette rencontre pour comprendre comment on en est arrivée là.

Un an avant la rencontre donc. Le narrateur et sa mère viennent d’être abandonnés par le père. Cela faisait des années que la mère entretenait les rêves d’acteur du père, sans rien exiger en retour. Quand cela commence à marcher, il les laisse tous les deux car c’est mieux pour les fans d’être célibataire. La mère part chez sa sœur, le fils, toujours en étude mais incertain sur son avenir, reste en ville. Il se cherche un emploi, qu’il trouvera par l’intermédiaire d’un ami : il sera gardien de parking dans un centre commercial. C’est un travail exigeant. Au milieu des années quatre-vingt, on est au début du boom économique. Les clients peu habitués sont de plus en plus nombreux à avoir une voiture, à pouvoir acheter de plus en plus de choses. Ils exigent souvent un service impeccable et n’acceptent pas d’être repris sur leur conduite par exemple.

Il fait équipe avec Yohan, jeune homme fantasque, imaginatif, ayant un avis tranché sur toutes choses, en particulier sur les humains et leurs comportements. Il est assez solitaire, ne se mêle pas trop aux autres membres de l’équipe (qui ne souhaitent pas non plus l’intégrer). Notre narrateur, plus timide, sympathise immédiatement avec lui. Ils se retrouvent tous les jours après le travail au troquet du coin pour deviser sur tout et rien.

Notre narrateur a aussi repéré une jeune fille, celle du rendez-vous, dont il aimerait bien faire la connaissance. Elle aussi est isolée par les autres membres de l’équipe pour un seul critère : elle est moche (ugly en anglais). Le narrateur essaie de l’approcher mais elle ne se laisse pas faire car elle a l’habitude qu’on se moque d’elle et s’est donc forgé une carapace pour se protéger. Il arrive cependant à lui parler lors d’une occasion particulière. Leur amitié commence enfin. Il la présente forcément à Yohan qui joue un rôle de facilitateur pour qu’une relation amoureuse puisse débuter.

Rapidement, les trois deviennent inséparables même si les amoureux s’isolent de plus en plus. Yohan reste cependant le moteur du groupe, toujours plein d’entrain et de fantaisie. Notre narrateur sait qu’il prend de nombreux médicaments mais ne se doute pas de la gravité de son état mental. Or, un jour, Yohan fait une tentative de suicide, qui le laisse handicapé : c’est le début de la fin du petit groupe. Le livre va continuer jusqu’à un dénouement bouleversant, qu’aucun lecteur ne peut deviner, et qui montre comment les protagonistes ont été marqués par leur jeunesse.

J’ai lu que l’auteur avait été accusé de plagiat : il aurait copié La ballade de l’impossible de Haruki Murakami. En lisant le résumé (je n’ai pas lu ce roman), on peut en effet se poser la question : un narrateur écrivain qui se remémore sa jeunesse, un groupe de deux garçons et une fille, une rencontre un an après le suicide de l’ami qui ne sera suivie par aucune autre rencontre. Je pense que c’est ignoré une très grande thématique du roman : la société coréenne des années quatre-vingt du boom économique, une thématique qui je pense n’est pas abordé par Haruki Murakami (pourquoi un auteur japonais parlerait de la société coréenne ?ême si cela reste possible). L’auteur montre à de nombreuses reprises la superficialité de cette société. L’exemple le plus frappant est que la jeune fille construit (et a construit) toute sa vie, sur le fait qu’elle sera moquée, isolée car elle est moche, alors qu’elle est sûrement plus intelligente et sensible que la plupart de ses contemporaines. Le pire est que même ses parents la préparent à se résigner.

Ce roman est l’histoire de trois jeunes paumés, idéalistes et rêveurs, dans une société matérialiste, ne jugeant que sur les possessions et l’apparence, une société qui les tuera (en tout cas leurs esprits). C’est certes un très bon roman, mais extrêmement triste par la société qu’il dépeint.

Références

Pavane For A Dead Princess de Park Min-Gyu – a novel translated by Amber Hyun Jung Kim (Library of Korean Literature #11 / Dalkey Archive Press, 2014)

Le mal de peau de Monique Ilboudo

Je fouillais l’autre jour dans ma Pile à Lire quand je suis tombée sur ce livre, que j’ai depuis au moins 2012 (c’est un message privé pour mes livres, ne perdez pas espoir un jour je vous lirai). Bon, à chaque fois, cela me déprime de constater que j’ai de très bons livres et que je ne prends pas suffisamment de temps pour les lire. Je souffre du syndrome « quand tu achètes un livre, cela ne signifie pas que tu achètes le temps pour le lire ».

Le Mal de peau est l’histoire d’une mère et sa fille, les chapitres sur l’une alternant avec les chapitres sur l’autre.

L’histoire de Sibila, la mère, commence peu avant l’indépendant de Tinga, pays imaginaire mais occupé par la France et ses fonctionnaires, qui en assurent l’administration. Sibila est en âge de se marier, mais ses parents l’ont destinée à un vieux monsieur dont elle serait l’une des multiples épouses : un destin qui ne fait pas rêver la jeune fille. Dans les mois qui précèdent le mariage, Sibila dépérit : elle maigrit, devient triste, s’isole pour réfléchir. Ainsi elle se retrouve seule, un soir au bord d’une rivière car les villageois, suivant une légende, désertent le lieu après le coucher du soleil. Or, ce jour-là, le nouveau commandant de cercle viole la jeune fille, engendrant un enfant, une petite fille nommée Cathy, et un changement radical de vie pour Sibila.

En effet, elle est obligée de fuir en ville, pour ne pas jeter l’opprobre sur ses parents. Elle se réfugie dans un premier temps chez les sœurs, puis lorsque sa grossesse est découverte, chez une commerçante. Elle montera ensuite son commerce, qu’elle gérera seule comme elle élèvera seule ses enfants. L’homme, lui, s’enfuira du pays juste après le viol. Personne dans la région n’a jamais compris son nom. Il restera un inconnu pour Sibila et sa fille, d’autant plus inatteignable que le pays deviendra indépendant peu de temps après.

Cathy aura une scolarité difficile, non pas à cause des notes, mais à cause de sa couleur de peau qui la rend très différente de ses camarades. À vingt ans, elle part étudier l’architecture à Paris. Elle souhaite aussi retrouver son père, même si elle ne sait pas comment s’y prendre. Refusant de prendre parti dans les courants politiques agitant les étudiants parisiens originaires de Tinga, elle emménage dans la résidence universitaire d’Antony où elle fait la connaissance de Régis, amie de sa voisine de chambre. Problème : Régis est blanc, issue d’une famille bourgeoise de Lyon, voyant d’un mauvais œil l’arrivée d’une jeune métisse dans la vie de leur fils.

J’ai trouvé cette histoire extrêmement positive (sauf la fin, qui m’a laissé perplexe). Cathy et Sibila sont deux femmes qui ne se laissent jamais décourager malgré les ennuis qui s’accumulent. Elles suivent leurs idées et instincts pour diriger leur vie, sans jamais laissé personne décidé pour elle, surtout en matière d’amour. Cela peut parfois donner l’impression que Sibila, un peu moins Cathy, sont un peu solitaires. Cela peut même rendre distants certains hommes. Pourtant, cela ne semble pas les perturbées. Deux personnes / personnages vraiment remarquables.

J’ai aimé la franchise de l’auteur, le style extrêmement direct pour nommer les choses, sans jamais avoir de tabou. L’histoire, les personnages et ce style direct ont fait de ce livre une bonne lecture, intéressante et instructive.

J’avoue que ce livre m’a aussi plu pour un aspect plus personnel. J’habite à Antony, qui est connu pour deux choses : le terminus du Orlyval et la cité universitaire qui domine la rouge (surtout depuis qu’elle a été peinte au rouge). Quand vous parlez à une personne ayant étudié à Paris dans les années quatre-vingt, il finit souvent par raconter avoir habité dans cette cité et raconte plus ou moins une vie ressemblant à celle décrite dans le livre. Cela me fait toujours sourire de lire des romans, qui se passent dans les lieux que je connais bien.

Références

Le Mal de peau de Monique ILBOUDO (Le Serpent à Plumes / collection Motifs, 2007)

L’été dernier de Niels Fredrik Dahl

J’ai trouvé ce livre mercredi dernier à la bibliothèque, pas vraiment par hasard, mais plutôt grâce à un coup de pouce des bibliothécaires qui avait exposé ce livre sur une étagère sans raison particulière ; il n’est pas neuf, n’a pas d’actualité, ne rentre pas dans une thématique. Et franchement, ce livre est absolument formidable (en tout cas pour moi). Je l’ai commencé dans le RER et je ne pouvais plus le lâcher.

Le narrateur revient nettoyer la maison de campagne, qu’il a occupée avec sa femme pendant quelques années. Suite à leur rupture, ils ont en effet décidé de la vendre et c’est lui qui se charge de la remettre en état. Pour les deux protagonistes, il s’agissait d’un second mariage et ils ont tout de suite, en tout cas le narrateur, ressenti une réelle passion l’un pour l’autre, la passion devenant rapidement exclusive, virant à la jalousie pour le narrateur. Ces sentiments sont exacerbés par la maison de campagne elle-même. Située à la frontière suédo-norvégienne, malgré la proximité d’une zone commerciale importante, elle est une sorte de paradis isolé du monde extérieur (sauf à vouloir retrouver le monde extérieur), avec son lac pratiquement privé, puisque les voisins sont suffisamment loin pour ne pas gêner.

Comme vous l’aurez sans doute deviné, l’histoire est racontée uniquement du point de vue du narrateur. Le texte alterne entre les étés précédents, où le narrateur se remémore les moments heureux de son mariage, et l’été actuel, où le lecteur constate que le narrateur n’a pas compris les raisons de la rupture. Il soupçonne que Siri, l’été précédent, ait eu une liaison avec un des estivants d’une maison voisine, qui veut d’ailleurs aujourd’hui lui acheter la maison.

Le lecteur est forcé d’adopter le point de vue du narrateur et se prend à chercher les signes d’infidélité de Siri. Au fur et à mesure que le récit progresse, trop de signes apparaissent. La pauvre Siri accumule les contrariétés et problèmes : un bijou qui disparaît, des paroles malheureuses… On comprend que Siri ait eu besoin de s’extraire du cocon de la maison par de longues balades à vélo. Le lecteur prend alors un point de vue plus neutre, moins empathique ; il se met en position d’observateur (ou de voyeur car on est parfois réellement dans l’intimité du couple). Sauf que l’auteur est joueur ! Il ne change jamais son mode de narration. Le narrateur sera toujours l’homme et on ne sera jamais réellement ce qu’il s’est passé pendant l’été dernier et l’année qui a suivi. Après bien sûr, cela permet d’avoir sa propre théorie en tant que lecteur. C’est l’éternel dilemme entre fin ouverte ou fermée !

Qu’est ce qui fait de ce livre un très bon livre, un formidable moment de lecture et pas seulement une pathétique histoire de couple, où le lecteur devient un voyeur ? L’écriture, voyons ! Niels Friedrik Dahl recrée l’atmosphère à l’intérieur du couple, mais surtout l’inscrit dans un environnement à la fois idyllique et oppressant. On ressent l’isolement, la chaleur de l’été, la magie des lieux. Cela a été pour moi jusqu’à être exaspérée, comme les deux protagonistes, par l’agitation du monde extérieur, qu’ils redécouvrent lors des visites dans la zone commerciale.

Pour finir, je signale que Niels Fredrik Dahl, écrivain et journaliste, est à la ville Monsieur Linn Ullmann, dont j’avais lu en 2011 Je suis un ange venu du Nord où il y avait aussi des sentiments exacerbés en vase clos. J’espère que ce roman est réellement un roman… Sinon je m’inquiète pour eux.

Références

L’été dernier de Niels Fredrik DAHL – roman traduit du norvégien par Céline Romand Monnier (Actes Sud, 2007)

Notre-Dame d’Alice Bhatti de Mohammed Hanif

Voilà donc le billet concernant un livre écrit par un auteur pakistanais, le Pakistan étant le deuxième pays gratté sur mon planisphère.

Alice Bhatti est une jeune chrétienne, habitant à Karachi dans la Colonie Française, quartier pauvre de la ville où les habitants sont des intouchables, dont le travail est souvent de nettoyer les trottoirs de la ville.

Alice Bhatti, après un séjour de 14 mois au Borstal, prison pour les femmes et les enfants, veut se faire engager à l’hôpital du Sacré-Cœur en tant qu’infirmière, métier dont elle a suivi la formation avant la prison, comme on le découvrira dans la suite du roman. C’est sur son entretien d’embauche devant trois membres importants de l’hôpital, que s’ouvre le roman. Le docteur Pereira, directeur de l’hôpital, la Sœur Hina Alvi, infirmière-chef, et le médecin-chef sont très impressionnants pour la jeune femme ; Alice Bhatti débite tout le discours savamment préparé avec Noor, le secrétaire du Dr Pereira, qu’elle a connu en prison. Celui-ci s’est proposé de faire tous les petits travaux de l’hôpital pour qu’en échange sa mère, Zainab, soit soignée de ses trois cancers. Noor est amoureux d’Alice, même si elle est beaucoup plus vieille que lui et a peu de chances de le remarquer.

Elle va finalement être recrutée à l’hôpital et commencé à exercer son métier. C’est pour nous l’occasion de découvrir la société pakistanaise : l’extrême pauvreté, l’art de la débrouille, l’art de soigner (ou de le faire croire) sans médicament, les inégalités, la corruption par exemple, mais surtout la manière dont on considère les femmes comme des quantités négligeables, surtout quand elles sont catholiques. Sauf qu’Alice Bhatti n’est pas une femme qui se laisse faire, c’est d’ailleurs ce qui lui vaudra son séjour en prison. Elle n’hésite pas à mutiler les parties intimes des hommes qui souhaitent des fellations par exemple.

Noor est « ami » avec Teddy Butt, haltérophile médaillé, est un collaborateur non-officiel de la police, et plus particulièrement d’une unité qui n’obéit pas aux règles. Il s’agit d’arrêter quelqu’un, par toutes les manières possibles, pas forcément le coupable et lui faire comprendre qu’il ne faut pas recommencer. C’est le travail de Teddy Butt qui réussit la plupart du temps puisqu’il tue souvent le client. Teddy Butt est aussi un homme au cœur tendre et tombe amoureux d’Alice Bhatti. Il lui fait la cour de manière maladroite. Elle n’est pas vraiment amoureuse. Il est musulman ; elle est catholique. Malgré tout cela (la différence religieuse étant en plus mal vue), ils vont se marier et commencer leur vie commune, avec toutes les incompréhensions que cela entraîne.

Le livre est construit (la plupart du temps) par une alternance des points de vue de Noor. d’Alice Bhatti et Teddy Butt. Cela confère un certain dynamisme au livre, où il faut le dire on ne s’ennuie jamais. C’est à mon avis dû à deux choses : l’humour de l’auteur, et accessoirement de ses personnages, et la situation tout simplement. Les gens sont très pauvres, ne peuvent prendre la situation qu’avec philosophie et humour, au risque de devenir fou ou dépressif. En plus de par la construction,  le dynamisme du livre est assuré par, là aussi, la situation. Il n’y a aucun répit, personne ne se repose jamais dans ce roman, tellement les problèmes surgissent les uns après les autres.

C’est le premier roman pakistanais que je lis et je suis plutôt contente de mon choix. Outre que c’est un bon roman, je trouve que cela donne un bon aperçu de la vie à Karachi, comme l’a révélé l’affaire Asia Bibi.

Un autre avis sur Lecture / Écriture.

Références

Notre-Dame d’Alice Bhatti de Mohammed HANIF – traduit de l’anglais par Bernard Turle (Éditions des Deux Terres, 2012)

Narayama de Shichirô Fukazawa

Déjà, bonne année ! puisque c’est le premier billet de l’année, qu’elle soit heureuse, que vos projets se réalisent, que vous gardiez ou retrouviez la santé, selon votre situation, et surtout je vous souhaite une année remplie de bonnes lectures.

Pour l’instant, l’année n’a pas encore commencé pour moi puisque mon nouveau projet professionnel n’a pas encore commencé … Par contre, du côté des lectures, j’ai plein de projets, comme d’habitude.

Pour Noël, outre des livres de Niki et Lewerentz, j’ai reçu Le dit du Genji de Murasaki Shikibu que je suis en train de lire mais bon, il y a 1500 pages et je n’arrive à lire que 25 pages par 25 pages. Cela va donc prendre du temps (par contre c’est une excellente lecture, et le mot est faible).

Pour mon anniversaire, j’avais demandé à mon frère les pléiades de Kafka et j’ai obtenu celles d’Emmanuel Kant, parce que d’après mon frère c’est pareil, cela commence par un K (mon frère n’est pas un très grand lecteur et je vous passerai le commentaire de mon père sur la manière de retenir le nom de Kafka). Donc si quelqu’un a un conseil pour commencer à lire (et à comprendre) Emmanuel Kant, je prends. Parce que je pense qu’il va me falloir un certain temps pour comprendre quelque chose, vu que ma formation philosophique a duré un an (en terminale).

Ma cousine m’a offert un abonnement à Audible. J’en profite pour écouter les exclusivités Audible, car pour les autres livres audio, j’utilise la bibliothèque et franchement c’est plutôt pas mal par exemple (on peut écouter Le Procès de Kafka, lu par Barnaby).

Ma prof d’allemand m’a offert un calendrier : une semaine par page, où un auteur publié par l’éditeur, qui publie le calendrier, est mis en avant avec un extrait et un résumé d’un livre. Mais aussi, sous tous les jours, il y a les écrivains qui sont nés ou morts ce jour-là. Par exemple, je peux vous dire qu’aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Julian Barnes et qu’hier c’était celui de Peter Stamm. Bien sûr, tout cela est en allemand mais je me demande pourquoi Gallimard ne se lance pas là-dedans puisqu’il fait déjà de la papeterie.

Mais, mon plus chouette projet de l’année que je réalise grâce à ma belle-sœur, c’est la visualisation de mes lectures autour du monde. Je m’explique, elle m’a offert une carte du monde et aussi d’Europe à gratter et quand je lis un livre d’un pays, je gratte le pays. L’idée n’est pas de moi (je l’ai prise sur YouTube) mais j’adore cela. D’abord, je fais des progrès en géographie mais c’est un tel plaisir de gratter cette carte qui est affichée au mur, face à mon bureau. Par contre, je ne me mets pas la pression pour lire tout en moins d’un an ou ce genre de chose. Pour l’instant, le Pakistan et le Japon sont grattés. Et je vais donc vous présenter le livre japonais, après cette très très longue introduction.


Je continue quand même ce billet par une courte introduction, pour dire que ce livre est depuis longtemps dans ma PAL et j’ai profité d’une commande chez Momox pour le commander (et pour avoir les frais de port gratuits).

Cette nouvelle de 150 pages a été publiée pour la première fois en 1956 au Japon, en 1959 en France. L’auteur sort un peu des normes par rapport aux écrivains que l’on a l’habitude de lire. Il est « né à Isawamachi, préfecture de Yamanashi, dans une région montagneuse du Japon central où le relief rend la terre ingrate et maintient l’homme à l’abri des influences extérieures, Shichirô Fukazawa ne poursuivit pas ses études au-delà du premier cycle secondaire qui se terminait, dans le régime en vigueur alors, vers la seizième année ». Il s’est formé seul à la littérature et a commencé très tôt à écrire.

L’histoire est située dans le même type de région, que celle où l’auteur a grandi (Bernard Frank insiste dans sa postface pour dire qu’il s’agit bien roman et non d’une étude sociologique). Ainsi, on arrive dans une petite communauté au moment où O Rin s’apprête à franchir le cap des 70 ans et à faire le pèlerinage de Narayama, un pèlerinage que font toutes les personnes âgées, avec leur fils aîné, vers la montagne où vivrait le dieu Narayama. Mais en attendant, O Rin a beaucoup de soucis, en plus de celui de préparer son pèlerinage. Son fils a perdu sa femme ; en allant au ramassage des marrons, elle a roulé au fond d’un ravin. Elle laisse quatre enfants, dont certains en bas âge, mais aussi un adolescent. O Rin doit s’occuper de trouver une nouvelle femme pour son fils, de marier son petit-fils (il a déjà trouvé quelqu’un et l’a mise enceinte) mais aussi d’assurer la transmission de son savoir.

On va suivre la vie d’O Rin pendant cette année et découvrir par ce biais la vie, les traditions et les croyances de cette petite communauté. Le titre de la nouvelle est en réalité Étude à propos des chansons de Narayama et c’est par ce biais que l’on va aussi découvrir ce village de montagne. En effet, pour chaque occasion, il semble y avoir une chanson / comptine et l’auteur nous explique au fil du texte ces chansons. On y comprend notamment la simplicité de leur vie, l’importance de la nourriture, de ne pas la gâcher tellement elle est rare. Un fait un peu coquasse : O Rin a tellement honte de ses dents qui sont encore saines (et surtout toutes là) qu’elle veut se les casser en tapant dessus avec une pierre. En effet, des dents saines, exception dans le village, signifient que l’on mange bien et que l’on est donc quelqu’un de vorace. Un autre fait bien plus triste : les habitants tuent une famille entière qui avait volé dans les potagers des pommes de terre (en fait, ils « disparaissent »).

Le livre a le ton d’un conte : on est touché par la sincérité et la simplicité de l’écriture, qui s’adapte parfaitement à la description de la vie de ces gens. Il est dur de ne pas raconter la fin, qui est à pleurer, et extrêmement marquante. Elle est racontée dans beaucoup de commentaires mais personnellement, je n’avais pas compris cela en lisant le texte. A posteriori, je me dis que je n’ai pas été très maligne mais je pense que ne pas connaître la chute renforce le texte, puisqu’on se concentre plus sur ce qui fait la vie de ces gens, que sur ce qui va mener à cette fin.

Une très belle lecture que je vous conseille. Ce livre a été, par la suite, adapté en film (la couverture est d’ailleurs tirée du film). Est-ce que parmi vous quelqu’un l’a vu ?

Un autre avis de lecture (très négatif) sur Lecture / Écriture.

Références

Narayama – Étude à propos des chansons de Narayama de Shichirô FUKAZAWA – traduit du japonais, préfacé et postfacé par Bernard Frank (Folio, 2004)

Wenn es Frühling wird in Wien de Petra Hartlieb

Wenn es Frühling wird in Wien de Petra Hartlieb est le deuxième tome d’une tétralogie dont j’ai lu le premier tome, Ein Winter in Wien, paru au début de cette année. Le troisième tome, Sommer in Wien, est annoncé pour le printemps 2018 et je peux déjà vous dire qu’il y aura Herbst dans le titre du quatrième tome. Bien sûr, ce billet concerne uniquement les germanophones (puisque les ouvrages ne sont pas traduits), mais pas exclusivement les bilingues par contre (parce que sinon je ne l’aurais pas lu …) En effet, le niveau est très abordable (plus que Meine wundervolle Buchhandlung de la même auteure par exemple), je dirais qu’un début de B2 pourrait suffire. Personnellement, je vous conseille cette série pour cette période car elle est toute mignonne, et surtout très esprit de Noël.

Dans le premier volume, on découvrait Marie Haidinger, jeune fille ayant fuit sa famille à la campagne, dans laquelle elle ne se voyait pas d’avenir. Elle a cependant laissé derrière elle sa grand-mère, son alliée face à un père tyrannique. Après des débuts difficiles dans la capitale, Vienne, elle en vient à avoir des idées de suicide mais une rencontre changera sa vie et lui permettra de vivre un « rêve ». En effet, elle sera engagée par Arthur Schnitzler, l’auteur autrichien (!), pour s’occuper de ses deux enfants : Heinrich (jeune garçon de huit ans, très mature pour son âge) et Lili (petite fille de trois ans). Les deux enfants s’attachent très rapidement à Marie, du fait de sa gentillesse mais aussi d’une mère peu aimante (il faut dire qu’elle a son mari à surveiller, la pauvre). Dans le même premier tome, Marie rencontre un jeune libraire, orphelin d’un père relieur, qui a été recueilli et fait son apprentissage auprès d’un libraire (qui possède la librairie qui a été achetée par Petra Hartlieb et dans laquelle elle travaille aujourd’hui). Bien sûr, c’est l’amour au premier regard, mais un amour timide et très chaste (cela m’a fait penser à la « dame de compagnie » dans Miss Fisher). Ils arrivent quelques aventures relatives aux enfants, mais à la fin, c’est Noël, tout se termine bien et Marie reçoit des places pour la nouvelle pièce de Schnitzler ; là encore, c’est un rêve qui se réalise puisqu’elle avait promis à sa grand-mère, avant de partir, d’aller au théâtre quand elle serait à Vienne.

Le deuxième tome s’ouvre donc sur la soirée au théâtre de nos deux amoureux. Ils ont tous les deux des lumières dans les yeux, mais pas pour les mêmes raisons (il faut dire que lui est un habitué des théâtres, une de ses deux passions avec la lecture). Leur amour part bien puisqu’un bisou sera échangé entre les deux dans ce volume (après des promenades dans tout Vienne, où parfois on rentre dans les cafés) ; cela me semble assez lent pour un mariage dans le quatrième tome (mais bon, il faut s’habituer à l’époque). Comme dans le premier tome, des difficultés apparaissent : la femme de chambre de la maison Schnitzler est enceinte et va subir un avortement clandestin, qui lui fera faire une hémorragie dans la maison (à laquelle elle survivra mais va-t-elle revenir ou non dans la maison ? c’est un grand suspens du livre puisque Monsieur et Madame ne sont pas d’accord), notre jeune libraire subira les demandes pressantes d’une famille de libraires (et de son patron) pour épouser la fille de la maison (qui s’avère lesbienne et donc peu intéressée). Là-dessus, notre jeune libraire, habité par son amour pour Marie, décide de partir à la rencontre de sa future belle-famille, en cachette de son amoureuse. Celle-ci ayant un caractère boudeur et fier, lui fera la tête, avant réconciliation.

C’est donc tout mignon parce que quoi qu’il arrive, on sait que nos deux amoureux resteront amoureux et que les « aventures » annexes des romans se termineront toujours bien. C’est un peu ma série allemande, équivalente à Isabel Dalhousie en anglais. Il faut bien voir qu’on en apprend peu sur l’époque, sur Vienne ou même sur Arthur Schnitzler. Ce n’est pas un roman historique, pas une romance non plus, c’est juste un roman.

En conclusion, c’est sympathique à lire, on reprend le livre avec plaisir et cela met de bonne humeur. Un petit plaisir gourmand pour Noël !

Références

Wenn es Frühling wird in Wien de Petra HARTLIEB (Dumont, 2018)

Journal d’un vieux fou de Junichirô Tanizaki

Après le billet sur ce livre, j’arrête de vous embêter avec Junichirô Tanizaki pour au moins une semaine. Je me suis fait offrir le Quarto (où il y a plein de romans et trois nouvelles), et en plus j’en ai pris d’autres à la bibliothèque (des nouvelles mais pas de romans). Ceci explique cela.

Journal d’un vieux fou est le dernier texte qu’a écrit Junichirô Tanizaki, où il parle d’un sujet qu’il vit tous les jours : la vieillesse et plus exactement la maladie, le corps qui lâche … Mais comme c’est Tanizaki, il y a une relation malsaine avec une femme (pas la sienne par contre). On va aborder ces deux points séparément en commençant par la maladie.

Le livre est écrit sous forme d’un journal, le journal d’un homme âgé, très malade. Plus exactement, il enchaîne les maladies le rendant dépendant de son entourage, c’est-à-dire son infirmière, sa femme, son fils et sa belle-fille qui vivent avec les parents. Cet homme a aussi deux filles mariées, qui ne vivent pas là mais qui viennent régulièrement en visite dans la famille. La forme du journal permet de connaître les pensées intimes de l’homme.

Il a trois préoccupations principales : les médicaments pour calmer les douleurs, le contrôle de la famille et sa belle-fille. Pour les médicaments, l’homme connaît tous leurs noms, mieux que les médecins et son infirmière, qui se voit contrainte d’administrer des médicaments selon les consignes du malade. Bien sûr, ses nombreuses maladies font qu’il pense à la mort et surtout à son enterrement. J’ai eu l’impression que l’organisation des funérailles n’était qu’un prétexte (par exemple, il ne cherche pas à soulager sa famille qui sera dans le deuil) ; son but est plutôt de jouer de sa maladie, de son enterrement pour garder le contrôle sur sa famille, continuer à être le chef de famille. Ainsi, du fait de sa maladie, il ne peut plus avoir les mêmes activités qu’auparavant. Sa famille l’aide, cherche aussi à lui faire plaisir, mais lui rabroue tout le monde et surtout fait tout ce que tout le monde lui déconseille. Un autre exemple, il refuse de l’argent à sa fille, alors qu’il offre un diamant hors de prix à sa belle-fille, lui fairt construire une piscine…

Cela marque aussi tout « l’attachement » qu’il a pour sa belle-fille. Celle-ci n’a jamais été acceptée par le reste de la famille car elle était danseuse avant son mariage (et a donc supposément des mœurs douteuses). C’est le père qui a laissé le mariage se faire, pour embêter tout le monde mais aussi pour profiter de la plastique de la dame (et de son fort caractère). La dame en profite tout ce qu’elle peut : elle accepte de recevoir le vieil homme dans sa douche contre le fait que son amant puisse venir en journée dans la maison (je rappelle que le mari de la dame est le fils du monsieur), elle accepte d’autres choses que l’on pourrait qualifier d’érotique (mais pas de sexuel ou pornographique) pour obtenir un bijou. Tout cela provoque une certaine fébrilité chez le narrateur, qui ne contribue pas à sa guérison. Toute la famille est au courant mais ne peut rien dire car c’est lui qui est le chef de famille. La belle-fille profite de son beau-père et vice-versa à mon avis.

Je ne pense pas en révéler trop en disant que tout va s’arrêter quand le beau-père va prendre des empreintes des pieds de sa belle-fille. Je n’en ai pas parlé pour les autres romans mais c’était déjà présent. Tanizaki est un fétichiste du pied, c’est pour lui l’apogée du désir. Il n’y a pas de scènes explicites de sexe dans ses livres (cela se comprend vu que ce sont des romans japonais, écrits au début du XXe siècle) mais toujours des scènes avec les pieds des jeunes femmes, où l’auteur met beaucoup d’érotisme. Ici, on voit tout le poids qu’il met dans cette partie du corps puisque c’est le moment où le vieil homme va trop loin. Personnellement, je trouvais déjà qu’avant cela allait trop loin (elle accepte son beau-père dans sa douche !) alors que pour Tanizaki, c’était un jeu et c’est le fait qu’on touche aux pieds, qui fait que l’on rentre dans l’intime, dans le trop intime en fait.

J’ai aimé ce roman mais moins que les précédents. J’ai aimé la description du corps qui flanche, de la relation familiale et de la relation personnelle avec sa belle-fille. J’ai trouvé par contre les passages sur les médicaments très ennuyeux (ils sont réalistes par contre). Mon sentiment est aussi que le mélange des deux thèmes principaux, la passion amoureuse et la vieillesse, est un peu faible. Il y a des longs passages sur un thème puis des longs passages sur un autre thème, et quand on est plus intéressé par un thème que l’autre, forcément cela peut devenir long. Après, je peux accepter que c’est la forme du journal qui impose cela. Quand on souffre, il est normal de n’écrire que sur sa santé et ses médicaments, et de ne plus penser aux histoires avecsa belle-fille. Le problème vient donc de moi, et de ce que je voulais, pour ce point particulier.

En conclusion, je n’ai toujours pas compris l’illustration de couverture ; cela doit être un peu trop subtile pour moi. Si vous avez un bout d’explications, je suis preneuse en commentaire.

Références

Journal d’un vieux fou de Junichirô TANIZAKI – nouvelle traduction du japonais par Cécile Sakai (Folio, 2017)

Un amour insensé de Junichirô Tanizaki

Un amour insensé est donc le deuxième Junichirô Tanizaki que j’ai pris l’autre jour à la bibliothèque. Vous commencez à connaître : c’est l’histoire d’un couple où tout ne se passe pas bien. Mais ici, le lecteur le sait dès le départ et est épaté par la naïveté (et la bêtise, mais cela s’est jugé depuis notre époque) de l’homme, qui est aussi le narrateur de l’histoire.

On est au Japon, dans les années vingt. Jôji Kawai, la trentaine, est ingénieur mais surtout célibataire et assez seul ; il ne semble vivre que pour bien faire son travail. Il a grandi à la campagne, où sa famille se trouve encore et s’en sort plutôt bien. Lui travaille en ville. Il n’est pas très beau, plutôt solitaire et a du mal à trouver une femme. Dans un restaurant où il a ses habitudes, il repère une serveuse d’une quinzaine d’années, Naomi. Naomi est un prénom très original pour le Japon, qui, et l’auteur l’écrit dès la première page, pourrait passer pour Occidental. C’est la première chose qui intéresse Jôji. Il en vient à s’intéresser au physique, mais par un biais assez original pour le lecteur du XXIe siècle :

Curieusement, c’est une fois éclairé sur ce prénom non exempt de recherche, que j’en vins à trouver à la personne une physionomie tout à fait intelligente, avec quelque chose d’occidental, et à me dire : « Ce serait pitié que de la laisser végéter comme serveuse dans un pareil endroit! »

Le critère principal pour déterminer la beauté de Naomi est donc, là-encore, son côté occidental. Cela s’inscrit dans une période où la mode japonaise était à l’occidentalisation, parfois jusqu’à avoir honte de sa propre culture. Naomi vient d’une famille qui se fiche un peu de son sort et donc, quand Jôji propose de la prendre sous son aile, personne ne s’y oppose. Je rappelle qu’elle a quinze ans et lui trente et qu’il s’agit ici de la « former » (sous-entendu à ses goûts et pour qu’il soit fier de la montrer) pendant deux ans et de la prendre pour épouse ensuite. Dès le départ, ils vivent donc sous le même toit. Naomi a promis d’obéir au doigt et à l’œil ; elle est autorisée à sortir l’après-midi (après s’être occupé de la maison) pour prendre des leçons d’anglais et de musique. Rapidement, Naomi prend le contrôle du ménage et n’en fait qu’à sa tête. Jôji l’accepte, en admiration devant sa déesse, et finalement, au lieu de transformer Naomi, citadine, en jeune femme avec une bonne éducation « de campagnarde » (sans que cela soit péjoratif), c’est Jôji qui va s’occidentaliser sous l’influence de Naomi, de ses amis et de leur jeunesse. Plus le roman s’avance, plus la relation à l’intérieur du couple se transforme en une relation masochiste. Naomi sait qu’elle peut tout demander et que Jôji obéira. Pendant tout le livre, on s’interroge sur qui va gagner (parce que Jôji a quand même des moments de lucidité).

Lectrice du XXIe siècle, je savais dès le départ que cela ne marcherait pas. On ne dresse pas une femme comme on dresse un chien (et même les chiens n’ont pas tous le même caractère) : il y a une personnalité à l’intérieur du corps « occidental ». Ce n’est pas une créature à qui il faut donner la vie. Je n’ai par contre ressenti aucune empathie pour ce sombre monsieur et j’ai même pris un plaisir sadique à le voir souffrir.

L’intrigue est en soi « facile ». Le roman se focalise sur la relation de couple (avec apparition fugitive des différents amants) et le lecteur sait qu’il n’en sortira pas. L’intérêt du livre tient aux différents rebondissements : amour, disputes, réconciliation, secret, tromperie, manigance, dans un cycle qui peut sembler sans fin. Le livre est en cela un peu une comédie ; le lecteur se demande toujours comment Naomi va s’en sortir la prochaine fois.

Le thème de l’occidentalisation est introduit par la préface de Pasolini (en tout cas dans l’édition Folio). Plus qu’un thème, je dirais que c’est un décor (ou un thème sous-jacent peut-être). L’auteur n’en fait pas un sujet de conversation, lui et ses personnages ne donnent pas leur avis, même en aparté. Dans un bal, un homme est « déguisé » en Occidental mais on juge l’homme ridicule et non la situation ou la mode. La fin du roman n’incite pas vraiment non plus à tirer de conclusions, ni même d’enseignements. Par contre, c’est un élément important dans tout le roman où il est fait allusion à cette occidentalisation à tout propos : la nourriture, les vêtements, le logement, les danses, la mode, les comportements (et aux prix de tout cela)… Pasolini précise dans sa préface que cette occidentalisation est explicitement décrite et utilisée ; elle est plutôt sous-entendue dans les autres romans de Tanizaki.

En conclusion, j’ai pris un plaisir sadique à lire ce livre et je vous recommande de faire de même.

Références

Un amour insensé de Junichirô TANIZAKI – traduit du japonais par Marc Mécréant (Folio, 2003)

Svastika de Junichirô Tanizaki

J’avais découvert Junichirô Tanizaki l’année dernière avec La Clef ou la confession impudique. Lors de mon dernier passage à la bibliothèque, j’ai emprunté deux autres de ses ouvrages dont celui-ci, Svastika, paru pour la première fois au Japon en 1928. J’ai vraiment encore une fois beaucoup aimé.

Une femme, Sonoko Kakiuchi, raconte à un écrivain son histoire, que l’on sait dès le départ tragique, sans savoir pourquoi. En effet, Sonoko Kakiuchi est, au moment de sa « confession »,  veuve, sans que l’on sache réellement depuis combien de temps. Elle était auparavant mariée, dans un mariage de convenance. Lui travaillant toute la journée dans son entreprise (qui ne fonctionne pas fort), elle décide de prendre des cours de peinture dans une École des Beaux-Arts de Jeunes Filles, pour rompre sa solitude et se faire de nouvelles connaissances. C’est à ce moment que les ennuis commencent. Pendant un cours, elle réalise un tableau de Kannon, d’après modèle mais ne peint pas le visage du modèle, lui préférant le visage d’une autre élève, Mitsuko. Le directeur de l’école se moque d’elle, des rumeurs sur une relation homosexuelle commencent à circuler alors que pour Sonoko, il ne s’agit au départ que d’une attirance esthétique vers une personne qu’elle a remarquée dans les couloirs. Elle n’a même jamais parlé à Mitsuko.

Quand celle-ci a vent des rumeurs, elle décide qu’il est temps de faire la connaissance de Sonoko. Elles deviennent très rapidement amies, puis amantes (sans que cela soit explicite dans le texte). La relation devient de plus en plus exclusive, le mari de Sonoko devenant un intrus auquel il faut cacher les faits par de nombreuses tromperies. Il apparaîtra plus tard que Mitsuko n’est pas tout à fait sincère (alors que c’est d’elle dont vient la demande d’exclusivité) puisque elle-même a un amant, Watanuki, qui n’est pas approuvé par sa famille (qui elle a en vue d’autres futurs maris). La relation à deux se transforme en relation à trois, puis à quatre quand le mari de Sonoko se rend compte de la situation, les quatre personnages principaux étant les quatre branches du svastika, une croix qui tourne.

Je reprends ici une des formules d’un commentaire sur Amazon : le livre explore à peu près toutes les combinaisons possibles dans une relation à quatre. C’est un peu exagéré mais en tout cas beaucoup de combinaisons : cela donne une fin totalement inattendue, en tout cas de moi. On retrouve ici la thématique chère à Tanizaki : la relation de couple et surtout la tension qu’il peut exister quand il y a de la frustration dans celle-ci. Je précise que la tension, dans ce livre, est plus amoureuse que sexuelle. On reste toujours en dehors de la chambre, contrairement au roman La Clef.

Ce que j’ai le plus aimé, c’est la description des relations entre les personnages, et plus particulièrement la précision des sentiments changeants qui vont les relier. Par exemple, Sonoko ne va pas se rendre immédiatement compte qu’elle est trompée par Mitsuko. Elle va passer de la naïveté, à la découverte, puis au pardon, puis à l’indignation, puis au pardon … un peu comme on le ferait dans une vraie relation. Et cela, c’est retranscrit avec finesse et précision par Tanizaki. Sonoko, lors de sa confession à l’écrivain, arrive à retrouver ses sentiments mais aussi ceux qu’elle a donnés, au moment des faits, à Mitsuko et à son mari.

On prend un peu en pitié Sonoko et son mari, même si eux-mêmes sont assez manipulateurs. C’est aussi ce qui m’a marqué pendant cette lecture : je n’arrêtais pas de changer d’avis sur les personnages, au fur et à mesure de la découverte des différentes manigances. Je pense que cela vient du fait que le lecteur reste extérieur (il n’y a pas vraiment de volonté de Tanizaki de faire naître une quelconque empathie) et tourne au rythme de la Svastika. Une constante tout de même durant ma lecture : je n’ai pas aimé Mitsuko (en tant que personne, pas en tant que personnage). Il apparaît très vite qu’elle ne fait que mentir et manipuler tout le monde, mais je me suis quand même demandée ce qui pouvait pousser à en arriver là : le caractère, l’éducation ou la société conservatrice et le désir de s’en libérer…

On sort ici de la simple relation de couple, pour découvrir (un peu) le Japon de l’époque et la manière dont les familles mais aussi la société (et le qu’en-dira-t-on) peuvent influer sur un couple et gère les moutons noirs ne respectant pas totalement les codes sociaux. Je trouve que là encore, c’est assez différent de La Clef. C’est un thème qui est approfondi dans le deuxième livre que j’ai pris et que je suis en train de lire, Un amour insensé.

En conclusion, c’est un très bon livre. On prend un très grand plaisir à suivre la manière dont les quatre personnages se jouent les uns des autres (ce n’est absolument jamais ennuyeux, toujours palpitant), et à se laisser manipuler par l’auteur.

Références

Svastika de Junichirô TANIZAKI – traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura (Folio, 2004)

Je suis seul de Mbarek Ould Beyrouk

Je traînais l’autre jour dans ma librairie habituelle, en attendant l’heure d’un rendez-vous professionnel et j’ai découvert une étagère que je ne connaissais pas du tout : celle de la littérature francophone. J’avoue que je ne l’ai jamais cherchée non plus. Même à Gibert Joseph, je ne me rends pratiquement pas dans ce coin-là.

Mais là, bien m’en a pris car j’ai découvert ce petit livre Je suis seul de Mbarek Ould Beyrouk (né en 1954), écrivain mauritanien, dont deux romans sont déjà parus aux éditions Elyzad, un a même reçu un prix en 2015 (il va d’ailleurs ressortir en poche en février si j’ai bien vu). Encore une belle découverte (visiblement j’ai de la chance en ce moment).

On suit une nuit de la vie du narrateur, une nuit bien particulière puisqu’il est caché chez son ancienne fiancée. En effet, les djihadistes viennent de prendre le contrôle de la ville. Il est considéré comme un ennemi et sait que s’il est pris il sera tué. Durant cette nuit de peur, de doutes, de retour sur soi et d’interrogation sur son futur, on va « suivre » le narrateur dans un long soliloque où il va revivre son passé.

Il est né pauvre dans une famille nomade. Entouré d’un groupe d’amis, il rentre dans l’âge adulte fiancé à Nezha. Il la quittera pour se fiancer et se marier à une jeune fille de bonne famille de la capitale. Cela l’entraînera vers des milieux plus mondains. Il participera à la corruption organisée par son beau-père. Dans la même période, il écrira des textes qui feront de lui un ennemi des djihadistes. Il perdra au fur et à mesure le contact avec son ancienne vie : ses amis, son ancienne fiancée…

Pendant cette nuit, le narrateur revisite donc son histoire mais raconte aussi le parcours de ses anciens amis, et notamment d’un garçon qui est devenu un des chefs des djihadistes qui ont envahi la ville.

L’invasion de la ville reste le sujet majeur du livre. Le narrateur, à travers son histoire et celles de ses amis, s’interroge sur ce qui a pu provoquer l’émergence et l’expansion du djihadisme en Mauritanie. Il fait un parallèle avec un de ses ancêtres, Nacereddine, qui a aussi dirigé une révolte contre le pouvoir en place, dans l’espoir de mettre en place une société répondant à des préceptes religieux.

Je ne sais pourquoi, mais ce soir, je pense très fort à lui. Peut-être, parce que lui aussi a fustigé les magnificences et les vices, peut-être, parce qu’il a fanatisé des milliers de gens et qu’il a amené la folie au milieu des contrées sauvages et tranquilles.

Oui, il a, lui aussi, plongé tout son peuple, tout son époque, dans les eaux glauques de la peur, il a brûlé des terres déjà affaiblies par les rigueurs du temps, il voulait une société qui à ses yeux serait juste, une société pour Dieu alors que les hommes, on ne peut faire autrement, ne sont que des hommes, oui, il avait commandé, il avait appelé à tuer et à mourir, et on avait cru en lui, on l’avait adulé, ils étaient des milliers à se courber devant lui. Ah ça doit être grisant tout de même, des milliers d’hommes à tes pieds, mais qu’as-tu donc fait pour les amener à te baiser les mains, à t’embrasser les pieds, et à mourir pour toi, que possédais-tu donc qui ait pu attirer tant de monde, les miséreux et les puissants, les fous et les sages, la plèbe et la noblesse, comment as-tu fait pour étrangler en eux l’amour des instants et semer la soif de l’infini ?

J’ai trouvé cette réflexion très intéressante car elle est générale (en plus d’être intelligente) mais pas théorique. Pendant la lecture, j’ai été cependant partagé entre deux impressions. D’un part, l’incarnation par le narrateur permet au lecteur de ressentir et réfléchir avec son cœur (plutôt qu’avec son cerveau). D’autre part, le soliloque et la situation du narrateur peuvent donner une impression de claustration, d’enfermement, peu propice à la réflexion. En fin de lecture, l’impression prépondérante est tout de même que l’auteur n’impose pas et ne guide pas trop le point de vue du lecteur.

J’ai adoré le style de l’auteur. Je pense que c’est ce qui fait de ce livre un très bon texte. L’auteur arrive à faire vivre les variations d’humeur du narrateur (tristesse, nostalgie, questionnement, regret …) en jouant sur le rythme du texte. Cela rend le texte très vivant et surtout réel.

En conclusion, je vous conseille ce livre car cela permet de découvrir les problématiques actuelles de la Mauritanie, tout en découvrant un auteur avec un très beau style.

Un autre extrait

Pourquoi moi, ne crois-je plus en rien ? Je suis d’un temps où les folies sont mortes. Oui on fond d’extase devant une énième version d’un produit de consommation, une religion planétaire dont les dieux disparaissent et où l’on embrasse chaque jour de nouvelles idoles. Ce culte est d’autant plus puissant chez lui qu’il ne s’adresse qu’à quelques élus. Et pourtant, j’ai tant essayé d’être parmi les premiers, j’ai bataillée pour être devant, et me voilà abandonné par les fétiches et les sorciers.

Références

Je suis seul de Mbarek Ould BEYROUK (Elyzad, 2018)