La carte perdue de John Selden de Timothy Brook

La carte perdue de John Selden est un livre d’Histoire, portant principalement sur le commerce en mer de Chine au début du XVIIème siècle. Ce sujet est abordé par la recherche d’éléments de compréhension d’une carte, retrouvée par hasard à la bibliothèque Bodleian d’Oxford.

Je suis ravie d’avoir pris cette idée de lecture sur le blog Wodka. Je n’avais jamais entendu parler de l’auteur, et encore moins de ce livre. Pourtant, Timothy Brook est, d’après mes recherches internet, très connu, notamment pour son Chapeau de Vermeer. Il est actuellement sinologue-historien à l’Université de Colombie-Britannique (Canada). Il a écrit au moins trois livres destinés au grand public, les deux cités précédemment et Sous l’œil des dragons.

Un jour, Tim Brooks est appelé par un conservateur de la Bodleian qui souhaite lui montrer une découverte faite dans le fond de la bibliothèque : une carte maritime, centrée sur la mer de Chine méridionale, dont on entend beaucoup parler actuellement dans l’actualité à cause des revendications territoriales de la Chine sur un certain nombre d’îles, que les voisins du pays revendiquent également. Sauf que cette carte date du début du XVIIème siècle (je déflore un peu le sujet, car on l’apprend à la fin du livre mais bon). Enfin observateur (et surtout chercheur), Timothy Brook observe les détails qui font de cette carte une carte dont aucun équivalent n’a été trouvé jusqu’à présent. L’auteur va adopter une démarche très scientifique pour complètement épuiser son sujet (le livre est passionnant, mais c’est vraiment la manière dont est traité le sujet qui m’a le plus intéressée).

Ainsi, l’auteur va enquêter sur la manière dont cette carte s’est retrouvée dans le fond de la Bodleian. C’est assez facile quand on a un catalogue assez bien tenu et donc il apprend rapidement que cette carte est venue avec la collection de John Selden. La carte a même été spécifiquement nommée dans le testament, ce qui prouve l’intérêt que l’homme portait à sa carte. Qui était donc John Selden (1542-1629) ? C’est un « juriste, orientaliste, historien du droit, parlementaire, théoricien de la constitution et auteur de Mare Clausum, « La Mer fermée » ». Ce livre est à la base du droit international de la mer, qui est aujourd’hui en application. C’est notamment lui qui a posé l’idée qu’un pays pouvait revendiquer une bande de mer autour de son littoral. Il s’opposait à l’époque à la conception hollandaise, portée par Huig de Groot (1543-1645), pour qui la mer était un territoire international que toutes les nations étaient libres d’utiliser pour le commerce (il défend notamment cette idée dans Mare Liberum, « Mer libre » ou « De la liberté des mers », suivant la traduction que l’on souhaite). Après avoir expliqué à son lecteur l’importance (inconnue jusqu’alors inconnue) de John Selden, l’auteur passe aux annotations de la carte.

La carte est chinoise, mais possède des annotations (ou traductions) en anglais. Et là, dans un chapitre merveilleux, on va apprendre tout sur Thomas Hyde (1636-1703), conservateur assistant de la Bodleian mais surtout passionné par les langues rares, synonyme à l’époque d’asiatiques. Pour apprendre une langue, n’ayant pas de méthode Assimil, il cherchait à rentrer en relation avec des natifs. L’auteur nous apprend alors que Michael Shen (1658-1691) est le premier Chinois à avoir posé un pied en Angleterre. C’était un très grand lettré, converti au catholicisme (les Jésuites étaient là-bas depuis plus d’un siècle). Il a eu l’occasion de faire un séjour en Europe, où il a entre autres rencontré Jacques Ier Stuart et Thomas Hyde, qu’il a aidé à annoter la carte.

Au début du XVIIième siècle, la question de l’appartenance de la mer était particulièrement importante, car les compagnies hollandaises et anglaises (un peu espagnoles aussi)  cherchaient à commercer, notamment les épices, avec les pays du pourtour de la mer de Chine méridionale. Il faut savoir qu’à cette époque, la Chine était un pays fermé, au niveau commercial en tout cas. Il fallait payer des émissaires… les Anglais et les Néerlandais étaient rivaux dans la conquête de chaque île ou pouvait se trouver des épices. La manière d’installer des relations commerciales pouvait aussi être très différente (entre violente et respectueuse, car oui il y avait des peuples là-bas, même avant que les Européens n’arrivent). L’auteur va expliquer dans plusieurs chapitres, comment le commerce maritime fonctionnait à l’époque dans cette zone.

Tout cela vient que malgré le fait que la carte est chinoise, on y observe des influences européennes. L’auteur va donc chercher à savoir qui a pu acquérir cette carte, un Européen sans aucun doute mais où ? La carte présente aussi le tracé des principales routes maritimes de l’époque. Cela va mener l’auteur à nous raconter comment, à cette époque-là, on pouvait naviguer en pleine mer, quels étaient les instruments utilisés, quelles étaient les références pour retrouver son chemin… Il nous explique, ainsi, la différence entre les systèmes chinois et européen pour diviser la rose des vents. Il parle des différentes projections qui pouvaient être utilisées à l’époque pour représenter le globe de manière plate.

Dans le chapitre final, Timothy Brook répond aux dernières questions que l’on pouvait se poser sur la carte. C’est intéressant pour compléter le sujet, mais on y apprend moins de choses que dans les chapitres précédents. Pour être honnête, c’était quand même la meilleure façon de terminer un livre si brillant.

Vous aurez compris que je suis extrêmement enthousiaste au sujet de ce livre. Avant la lecture, je ne m’intéressais absolument pas à ce sujet et, pourtant, j’ai tout de suite accroché à cette lecture. J’ai aimé, comme je le disais, la manière dont est abordé le sujet. On a vraiment l’impression d’assister au travail de l’historien sur un document ancien, d’arriver à voir le travail minutieux d’enquête mais aussi les limites où on ne peut plus rien conclure, sans tomber dans la fiction. Timothy Brook a réalisé avec ce livre un excellent travail de vulgarisation. Ce n’est absolument pas compliqué à lire. Le lecteur n’est jamais perdu que ce soit dans les lieux, dans les noms ou dans les époques ; il ressort surtout beaucoup plus intelligent. Je pense que je vais lire les deux autres livres dont je parlais au début du billet. À Paris, ils sont très demandés mais tout de même disponibles dans une autre bibliothèque, mais quand on aime, on ne compte pas ses pas.

Références

La carte perdue de John Selden – Sur la route des épices en mer de Chine de Timothy BROOK – traduit de l’anglais (Canada) par Odile Demange (Histoire Payot, 2015)

Unter Büchern – Enthüllungen eines Insiders de Sabrina Notka

Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit ici, tout simplement parce que je n’ai pas fait de lectures extraordinaires qui justifiaient que je prenne le temps de pianoter sur mon clavier pour en parler. Mais récemment ma chance de lectrice est revenue avec quatre lectures plutôt pas mal coup sur coup.

Comme je le disais dans un précédent billet, je lis un peu en allemand pour essayer de développer mon vocabulaire. Pour trouver des idées de lecture, j’utilise un blog mais qui pour l’instant présente des livres trop compliqués pour mon niveau et les chaînes YouTube en allemand, particulièrement celle-ci. La booktubeuse a deux grands avantages pour une personne essayant de perfectionner son niveau en langue : elle parle sans accent et très distinctement. De plus, cette dame a à peu près les mêmes goûts que moi. Du coup, après avoir vu la deuxième partie de sa vidéo sur les livres au sujet des livres, j’ai décidé de me lancer dans la lecture de ce livre-ci (vu que j’avais déjà lu les deux autres livres).

C’est un petit livre, d’environ 150 pages, un hardcover avec un signet dans la reliure, avec une très belle pagination, où domine le rouge et un dégradé de marron. Il s’agit non pas d’un essai ou d’un roman mais d’un abécédaire, où chaque thème est traité sur deux-trois pages. Chacun des thèmes se termine par un petit exercice portant sur la manière de lire du lecteur qui a en main le livre. Il y a parfois des intermèdes sur des sujets précis. De plus, les thèmes sont entrecoupés de pages de citation d’auteurs célèbres.

Pour donner des exemples, on peut citer les thèmes suivants : auteur, copyright, les lieux où l’on vend des livres, les lieux où on lit, les prix littéraires. Les informations qui sont délivrées ne sont pas forcément extraordinaires ou très nouvelles, même si j’ai appris des petites choses que je ne connaissais pas, notamment sur le copyright. De plus, c’est intéressant de voir comment sont envisagés la lecture et le marché du livre outre-Rhin.

Ce qui fait que ce livre est une bonne lecture, c’est tout simplement l’humour. Tout est raconté du point d’un insider (comme le dit le livre), donc d’un livre. Visiblement l’auteur a choisi de faire un livre particulièrement facétieux et au caractère bien trempé, qui n’hésite pas à interpeller le lecteur sur des comportements contre ces objets pleins de pages. J’ai souri à de nombreuses reprises durant ma lecture, ce qui est plutôt bon signe.

Pour terminer, l’auteure Sabrina Notka est allemande mais travaille actuellement dans l’édition au Luxembourg. D’ailleurs la maison qui édite ce livre est luxembourgeoise et édite quelques livres en français d’auteurs de ce pays.

Pour terminer, une citation dont j’aimerais me rappeler mais que j’oublie souvent :

« Es wäre gut, Bücher zu kaufen, wenn man die Zeit, sie zu lesen, mitkaufen könnte, aber man verwechselt meistens den Ankauf der Bücher mit dem Aneigen ihres Inhalts »

Arthur Schopenhauer (1788-1860)

En résumé, voilà donc une bonne lecture, qui m’a changé les idées, divertit, appris des petites choses sur les livres et beaucoup fait progresser mon vocabulaire (car oui, il y a quand même beaucoup de mots que j’ai dû chercher). Que puis-je demander de plus ?

Références

Unter Bücher – Enthüllungen eines Insiders de Sabrina NOTKA (Éditions Guy Binsfeld, 2014)

En coulisses de Evguéni Zamiatine

EnCoulissesZamiatineCe recueil regroupe trois textes. Une sorte d’essai : En coulisses (1929), un résumé d’une conférence Psychologie de la création et une nouvelle Un dragon (1918). Le tout est précédé d’une biographie de l’auteur.

Les deux premiers textes parlent du même sujet : la création littéraire. Le premier se focalise plutôt sur l’œuvre de l’auteur tandis que l’autre a une vocation plus didactique. Dans l’ensemble, ils présentent et approfondissent les mêmes idées :

  • on distingue l’art mineur et l’art majeur, « la création artistique » et le « métier artistique ». Le deuxième s’apprend et le premier est inné, sauf que pour pratiquer le premier, il faut avoir appris le deuxième. Ainsi, un auteur doit connaître ce qui l’a précédé, l’avoir analyser, compris et digérer pour pouvoir apporter sa pierre à l’édifice, une pièce nouvelle dans la forme et dans le fond mais qui fait suite à ce qui précède.
  • un auteur doit savoir suivre une pensée et surtout un cheminement d’image (il y a une illustration magnifique dans le livre de ce principe). L’imagination ne doit pas être contenue. C’est un art que l’on possède quand on est destiné à la création artistique mais il doit être pratiqué pour s’améliorer.
  • La création littéraire est affaire d’imagination et de subconscience plutôt que de conscience. Il faut savoir endormir, « hypnotiser » celle-ci pour laisser parler les deux autres. L’auteur illustre son propos en citant son cas personnel. À la suite d’une conférence où il avait disséqué le processus de création, il n’arrivait plus à écrire car il se regardait faire : il était conscient. Il n’a pu reprendre l’écriture que quand il a pu de nouveau oublier. Il explique qu’aucun auteur ne peut raconter comment il fait car il ne s’en rend pas compte lui-même.

Le premier texte se clôture par une tirade qui m’a  fait beaucoup rire :

Je perds beaucoup de temps, sans doute bien plus que le lecteur n’en a besoin. Mais le critique, lui, en a besoin — le critique le plus exigeant et le plus tatillon que je connaisses : moi-même. Ce critique-là, je n’arriverai jamais à le berner, et tant qu’il ne m’a pas dit que j’avais fait tout ce qu’il était possible de faire, impossible de mettre le point final.

S’il y a encore d’autres avis dont je tiens compte, ce sont ceux de mes camarades dont je sais qu’ils savent comment se fabriquent un roman, un récit, une pièce. Eux-mêmes l’ont fait, et bien fait. Il n’existe pas pour moi d’autres critiques, et je ne comprends pas comment il peut y en avoir. Imaginez que débarque dans une usine, sur un chantier naval, un jeune effronté qui n’a jamais dessiné le plan d’un navire de toute sa vie, et qu’il commence à expliquer à l’ingénieur et aux ouvriers comment construire un bateau : on le flanquerait dehors séance tenante.

Par bonté d’âme, nous n’en faisons rien lorsque de jeunes individus de ce genre nous empêchent parfois de travailler, au moins autant que des mouches en été…

Un dragon est une nouvelle très courte (4 pages), que les éditeurs présentent comme une illustration des principes présentés précédemment. À mon avis, il s’agit d’un récit allégorique présentant l’évolution de la Révolution après 1917. On admire la manière dont l’histoire est racontée (je suppose pour éviter la censure) mais surtout la virtuosité de la langue manipulée par Zamiatine. La pensée file à une vitesse impressionnante ; on ne se rend pas compte du changement d’idées, de perspectives, de comment l’histoire à évoluer. C’est un texte de 4 pages éblouissant de maitrise.

Les propos de Zamiatine sont emprunt de bons sens et sonnent justes. Il parle de ce qu’il connaît et ne théorise pas. C’est ce qui fait de ce recueil de texte un livre particulièrement intéressant. Par contre, je ne connais pas assez son travail pour savoir de quelle manière il s’inscrit dans son œuvre.

Références

En coulisses de Evguéni ZAMIATINE – traduit du russe par Sophie Benech (Éditions interférences, 2014)

Yucca Mountain de John D’Agata

Quatrième de couverture

En 1980, un an après l’accident du réacteur de la centrale de Three Mile Island, le Comité américain de l’énergie atomique fait pression sur le Congrès pour que tous les déchets nucléaires du pays soient stockés sur un seul site. Ce sera Yucca Mountain, à 140 kilomètres de Las Vegas, Nevada. Ce livre révèle les moindres détails de ce projet d’enfouissement massif : les dizaines de milliards de dollars nécessaires pour aménager la montagne ; le rôle des lobbyistes pro-nucléaires sur le vote des élus corrompus ; l’échec des géologue pour rendre la montagne imperméable ; les 250 camions qui passeront chaque mois par le centre de Las Vegas, remplis de déchets radioactifs ; les manuels scolaires financés par l’État pour convaincre les élèves que le « nucléaire est écologique » ; le comité d’expert chargé d’inventer une enseigne indiquant la dangerosité du site et compréhensible dans 10000 ans ; la visite guidée des entrailles de la montagne… Mais la force du texte ne réside pas seulement dans les cris suscités par la peur du nucléaire. Mêlant avec force détails enquête de terrain et dialogues personnels – où s’invitent Noam Chomsky, Edward Abbey et Edvard Munch -, John D’Agata scrute les néons d’une ville derrière lesquels les suicides se comptent en masse et où la démesure ultime prend la forme d’un hôtel stratosphérique indestructible. Un récit sombre et éblouissant, servi par une écriture cinématographique, qui s’avale aussi vite qu’une pastille d’iode et dont la chute est vertigineuse.

Mon avis

C’est un livre conseillé par le libraire (il l’a conseillé juste avant l’été, il a toujours raison et en plus la couverture est fascinante ; voilà pourquoi je l’ai acheté). Il m’a semblé qu’il était temps d’en faire la lecture après l’ouvrage de Cécilia Colombo.

Cet essai commence par la dénonciation, étayée de faits, du stockage de déchets radioactifs dans la Yucca Mountain, près de Las Vegas : légèreté des études scientifiques, quand il n’y a pas falsifications des résultats, pots de vins en tout genre, mélange des genres dans les explications de la méthode choisie … Si vous êtes antinucléaire, nous trouverez clairement de l’eau à votre moulin et sinon, cela vous fera sûrement réfléchir aussi.

John D’Agata, si je me fie à l’éditeur, enseigne l’écriture et la littérature à l’université d’Iowa. Clairement, il n’est pas scientifique et cela se ressent dans la manière dont il expose les faits et dans sa partialité à le faire. Par contre, son angle d’attaque est passionnant. Au bureau, nous avons eu tout un « débat », sur l’intérêt de mêler sciences exactes et sciences humaines et sociales pour répondre aux problèmes qui se posent à la société aujourd’hui (je vous épargne les blagues vaseuses sur sciences humaines et inhumaines, sciences dures et sciences molles). Je trouve que ce livre y apporte une belle réponse.

John D’Agata est choqué par les faits qu’il apprend mais surtout il arrive à rendre compte de l’inconscience humaine. Dans le cas du stockage de déchets, on ne joue tout simplement pas à l’échelle humaine, ni à celle de 10000 ans mais à un ou des millions d’années. L’auteur pointe du doigt le fait que cela n’a pas été compris. Les millions ont été changé en 10000 ans car ce sera déjà pas mal si on arrive à faire cela. Ces 10000 ans c’est plus que ce qui nous sépare de l’invention de l’agriculture, des Égyptiens et on n’est déjà pas capable de tout comprendre de ces époques. Comment peut-on penser que notre civilisation n’évoluera pas pendant ces 10000 prochaines années, sans parler de notre environnement ? Les scientifiques ne sont pas capables de dire « on ne sait pas ». Les sciences « dures » prennent en comptent des hypothèses les pires qu’elles puissent supposer (changement climatique par exemple) mais sans tenir compte de l’évolution de la société et de la civilisation (c’est-à-dire quelles seront les modalités de gestion choisies par les générations futures et est-ce qu’il y aura possibilité de gestion). John D’Agata pointe du doigt que l’Homme n’est pas modeste face au défi qui l’attend. Il semble traité le problème comme pour des déchets normaux, ne pas se rendre compte des conséquences s’Il se trompe.

John D’Agata termine son essai par le taux de suicide à Las Vegas qui est un des plus importants des États-Unis, un taux qui ne s’explique pas uniquement par les joueurs malheureux. Il explique que ce problème n’a pas été pris en compte par les autorités et qu’en plus, c’est clairement un problème que l’on cache car ce serait nuisible au tourisme et à l’industrie de l’entertainment (vous imaginez un adolescent qui se jette de l’hôtel le plus haut de la ville et bien c’est ce qui se passe là-bas mais personne n’en parle). C’est intéressant de rapprocher cela du stockage des déchets radioactifs mais je n’ai pas su où l’auteur voulait en venir : est-ce que c’est ce qui arrive quand on ne prend pas en compte un problème ou est-ce que c’est dire que déjà à l’échelle humaine, on ne comprend pas alors à l’échelle des déchets radioactifs, que peut-on dire ?

Un essai qui fait réfléchir longtemps sans aucun doute.

Références

Yucca Mountain de John D’AGATA – traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Renaut (Zones Sensibles, 2012)

L’urgence et la patience de Jean-Philippe Toussaint

Un extrait

Non, l’urgence n’est pas un don, c’est une quête. Elle s’obtient par l’effort, elle se construit par le travail, il faut aller à sa rencontre, il faut atteindre son territoire. Car il y a bien un territoire de l’urgence, un lieu abstrait, métaphorique, situé dans des régions intérieures qui ne s’abordent qu’au terme d’un long parcours. C’est par l’immersion qu’il faut l’atteindre. Il faut plonger, très profond, prendre l’air et descendre, abandonner le monde quotidien derrière soi et descendre dans le livre en cours, comme au fond d’un océan. On n’atteint pas le fond tout de suite, il y a des étapes, des paliers de décompression. Dans les premières phases de la descente, on pressent encore le monde visible au-dessus de soi, on peut encore le voir, on peut encore s’en inspirer. C’est qu’on n’est pas descendu assez profond, il faut descendre encore, persévérer. À partir de 130 mètres, on ne voit quasiment plus rien, on commence à deviner des ombres nouvelles, le souvenir des personnes réelles s’estompe, des créatures fictives apparaissent et nous entourent, un grouillement de micro-organismes vivants de tailles et de formes diverses. Nous sommes dans un monde trouble, entre la réalité et la fiction. On descend encore, et, au-delà de 200 mètres, plus aucun rayonnement solaire ne nous parvient. C’est que nous avons atteint le territoire de l’urgence, le monde des abysses, plus de 300 millions de kilomètres carrés d’obscurité et de silence où règnent des pressions écrasantes et où prolifèrent d’incessantes présences aveugles, d’infimes potentialités de vie en mouvement. Nous y sommes, c’est la bonne profondeur, nous avons maintenant le recul nécessaire, la distance idéale pour restituer le monde, pour retranscrire, dans les profondeurs mêmes de l’écriture, tout ce que nous avons capté à la surface.

Mon avis

Je n’avais pas aimé (ou pas compris) son Faire l’amour. L’autre jour, ils ont parlé du livre au Masque et la Plume et franchement cela avait l’air plutôt pas mal. Puis j’ai lu l’avis de Yokai sur LibraryThing (elle l’a aussi publié sur son blog). Puis encore après je l’ai vu sur Feedbooks et du coup je l’ai acheté et lu tout de suite parce que cela faisait trop de coïncidences et que surtout, je suis faible.

J’ai beaucoup aimé cette lecture, en fait, j’ai adoré. J’ai recopié énormément de passages dans mon carnet de lecture (je ne vous ai mis que mon préféré). C’est un tout petit livre constitué de 11 essais sur la manière d’écrire, de lire, de s’enthousiasmer de Jean-Philippe Toussaint. Ce qui est intéressant, c’est que l’auteur nous livre son expérience avec ses anecdotes et pourtant on n’a pas l’impression de lire la vie de Jean-Philippe Toussaint : il généralise assez facilement son discours (pas dans le sens où il pense que tout le monde fait comme lui). J’ai eu aussi l’impression de rentrer dans sa vie, de l’accompagner en quelque sens dans ses réflexions sur sa manière de travailler, comme si il discutait avec moi (voilà que je me flatte toute seule maintenant).

Pour un peu parler, il parle de ce qu’il l’a décidé à écrire, de ses bureaux, du processus d’écriture d’un livre (dans l’essai qui donne son nom au livre), de littérature et cinéma (il pense qu’entre la littérature et le cinéma il y a le même antagonisme qu’entre mathématiques et biologie. Il parle Proust, Dostoievski, Jérôme Lindon et Beckett et maintenant je veux lire Beckett. Genre là, maintenant, ou plutôt comme lui dans le bus 63 qui va de l’institut Goethe à Gibert. Je suis comme cela, une vraie copieuse !

Références

L’urgence et la patience de Jean-Philippe TOUSSAINT (Les éditions de minuit, 2012)

Les règles de la fiction suivi de Marcel Proust de Edith Wharton

Quatrième de couverture

Wharton publie The Writing of Fiction en 1925 afin d’établir ce qui constitue selon elle les principes rationnels, naturels et permanents d’une fiction bien construite.

Elle suscite notre désir violent de plonger dans les œuvres qu’elle analyse (celles de Balzac, Flaubert et Sendhal qu’elle met au premier rang, celles de Tackeray, Eliot, Hawthorne, Dostoïevski, etc.). Son projet s’affine au fur et à mesure, les « personnages » étant les éléments fondamentaux du roman, comme la « situation » est fondamentale pour le temps plus court de la nouvelle : « La nouvelle, plus que le roman, est la descendante des épopées et des ballades anciennes… »

La joie que lui procure la découverte de Marcel Proust lui permet de « refuser » Joyce, de mieux dire sa colère à l’encontre de ce qu’elle considère comme « un fatras boursouflé de pornographie (de la sorte la plus grossièrement potache)… »

Proust meurt en 1922 alors qu’Ulysses est publié à Paris par Sylvia Beach. Témoin d’un monde en décomposition, qu’elle a décrit dans ses livres, Wharton oppose ces deux figures majeures de la « modernité », mais sans pressentir le génie de Joyce.

Mon avis

Il s’agit d’un essai de Edith Wharton sur les règles de la fiction comme son titre l’indique.  Il est suivi d’un court texte de l’auteure sur la profonde estime qu’elle porte à Marcel Proust (elle démontre ici tout le génie qu’il possédait malgré quelques parties plus faibles d’après elle). Le texte de Marcel Proust, je n’en parlerai pas vu que je n’ai pas lu À la recherche du temps perdu, même si elle donne franchement envie de s’y mettre (elle aussi devrais-je dire).

La premier partie du livre est décomposée en quatre parties : généralités, mener un récit, construire un roman et personnage et situation dans le roman. Dans ces quatre parties, une chose frappe c’est la certitude qu’Edith Wharton a qu’elle a raison. En tout cas, c’est l’impression que cela donne mais ce n’est pas du tout comme cela qu’elle l’expose. Elle a énormément réfléchit à son Art et elle souligne l’importance de le faire pour les jeunes écrivains (voir les extraits en dessous), elle a aussi beaucoup lu. Elle en a tiré quelques consignes pour à son avis faire un roman réussi. Elle distingue les génies et le reste des écrivains (parce qu’on n’est pas tous des génies) et elle parle bien de romans réussis et non de chef d’œuvre. Je me garderai bien de faire un résumé de ses conseils (je ne les ai pas notés à vrai dire) mais j’ai trouvé que c’est intéressant car le discours se présente d’un manière logique, construite et claire (c’est ce qu’elle prône). Tout cela est illustré par des exemples pris dans la grande littérature française et anglaise (voire américaine et russe) du 19ième siècle (il y a quand même Jane Austen) et du début 20ième siècle.

Cependant, deux petites choses ont retenu plus mon attention. La première est l’explication de comment on sait que l’on doit écrire une nouvelle plutôt qu’un roman. Cela ne m’a jamais paru bien clair de différencier longue nouvelle et court roman. Je vous livre un passage pour vous donner une idée.

« Il y a au moins deux raisons pour lesquelles un sujet s’épanouira mieux sous forme de roman que de nouvelle ; mais aucune ne tient au nombre de ce que l’on appelle commodément les péripéties, ou incidents extérieurs. Certains romans d’action peuvent être condensés en nouvelles sans grande perte de substance. Dans un sujet, les éléments qui exigent un plus long développement sont, d’abord, le déploiement progressif de la vie intérieure des personnages, et ensuite la nécessité de donner au lecteur l’impression d’un écoulement du temps. Des incidents divers et palpitants peuvent sans grande invraisemblance être ramassés en quelques heures, mais les drames moraux, les tourments de l’âme, ont d’habitude des racines profondes qui remontent loin dans le temps ; et quelle que soit la soudaineté apparente de leur révélation, elle n’aura d’effet et de justification que si on y arrive pas à pas.

Une nouvelle peut certes se fonder sur un paroxysme moral. Mais il faut qu’il s’agisse d’un drame qu’un seul éclair rétrospectif suffit à révéler ; si les causes sont complexes, s’il faut tenir compte de phases successives, la suggestion d’un écoulement du temps est nécessaire, l’élaboration est justifiée, et c’est alors le roman qui est une forme adéquate. »

La seconde est sa détestation du « flux de conscience » car justement c’est la marque d’un désordre de l’esprit qui selon elle, empêche la mémorisation du livre par le lecteur (on ne mémorise que la sensation et pas l’intrigue ou bien le sentiment qui se cache derrière cette sensation).  Comme je n’y connais rien en histoire littéraire, je pensais que la chef de fil de ce courant était Virginia Woolf mais apparemment non (d’un autre côté elle ne cite pas de noms). Cependant, maintenant, je me demande si elle avait lu Virginia Woolf ou elle ne l’aimait ou est-ce qu’elle ne l’avait pas lu (parce que cet essai et les livres de Virginia Woolf sont un peu contemporain tout de même). Si vous avez des infos, je suis preneuse.

En conclusion, je dirais qu’on ne peut qu’admiré la confiance qu’Edith Wharton avait en son jugement pour l’exprimer à la postérité d’une manière qui peut paraître à la première lecture péremptoire. Elle n’avait pas peur qu’on lui dise qu’elle avait loupé quelque chose. C’est pour cela que je dis « à la première lecture » car à mon avis elle nous livre sa vision et sa réflexion qu’elle essaye d’objectiver un maximum.

Quelques extraits sur la littérature et les écrivains

 « Un autre élément perturbant dans l’art moderne est ce symptôme courant de l’immaturité, qui consiste à craindre de faire ce qui a déjà été fait ; car si la jeunesse a l’instinct de l’imitation, elle en a un autre, tout aussi impérieux, qui est de s’en défendre farouchement. À cet égard, le romancier d’aujourd’hui est en danger d’être pris dans un cercle vicieux, car la demande insatiable de production rapide tend à le maintenir dans un perpétuel état d’immaturité, et l’acceptation machinale de sa marchandise l’encourage à penser qu’il est inutile de perdre du temps à étudier l’histoire de son art, où à réfléchir sur ses principes. Cette incitation renforce l’idée qu’une prétendue « originalité » peut être gâchée par de longues méditations sur le thème abordé, et une trop intime fréquentation des œuvres passées ; mais toute l’histoire de l’art montre au contraire que les créateurs dont les œuvres subsistes ruminèrent longtemps leur sujet pour en extraire et en restituer toute la saveur, et l’enrichir de toutes les impressions et les émotions qui nourrissent sa personnalité.

La véritable originalité consiste, non pas dans une nouvelle manière, mais dans une nouvelle vision. L’écrivain ne peut atteindre à une vision nouvelle et personnelle que s’il observe son objet suffisamment longtemps pour le faire sien ; et l’esprit qui veut faire germer cette graine secrète doit être capable de l’alimenter avec toute la richesse accumulée de son savoir et de son expérience. Pour connaître une chose, on doit non seulement connaître un grand nombre de choses,, mais aussi […] beaucoup plus de cette chose-là qu’on n’en fait paraître dans une représentation visible […]. »

« C’est autant le manque de culture générale que de vision originale qui pousse tant de jeunes romanciers, en Europe comme en Amérique, à accorder une importance excessive à des innovations insignifiantes. Une vision originale ne craint jamais d’employer des formes reconnues ; et seule une intelligence cultivée peut échapper au danger de considérer comme une profonde nouveauté ce qui risque de n’être qu’un changement superficiel, ou le retour à une technique oubliée. »

« La principale différence entre l’imagination créative et la simple sympathie est que la première a deux aspects, et qu’elle combine le pouvoir de pénétrer les esprits avec celui de s’élever suffisamment au-dessus d’eux pour voir au-delà et les relier à tout un ensemble vivant dont ils n’émergent qu’en partie. Cette sorte de vision globale ne peut être obtenue qu’à partir d’une certaine hauteur ; et cette hauteur, en art, est proportionnelle à la part d’imagination que l’artiste est capable de détacher du problème particulier dans lequel l’autre part reste immergée. »

Références

Les règles de la fiction suivi de Marcel Proust de Edith WHARTON – traduit de l’anglais et présenté par Jean Pavans (Éditions Viviane Hamy, 2006)

Éloge de la lecture et de la fiction : conférence du Nobel de Mario Vargas Llosa

C’est Ys qui m’a donné envie de lire ce texte. Elle l’a fait très discrètement puisque elle met juste une citation sur le côté droit de son blog. Mais voilà quelle citation. Je l’admire parce que moi, personnellement, j’avais envie de tout noter. Je vais mettre plein d’extraits mais pas tout le livre.

Tout comme écrire, lire c’est protester contre les insuffisances de la vie. Celui qui cherche dans la fiction ce qu’il n’a pas exprime, sans nul besoin de le dire ni même de le savoir, que la vie telle qu’elle est ne suffit pas à combler notre soif d’absolu, fondement de la condition humaine, et qu’elle devrait être meilleure.

[…]

Qu’ils le veuillent ou non, qu’ils le sachent ou pas, les fabulateurs, en inventant des histoires, propagent l’insatisfaction, en montrant que le monde est mal fait, que la vie de l’imaginaire est plus riche que la routine quotidienne.

[…]

La littérature est une représentation fallacieuse de la vie qui, néanmoins, nous aide à mieux la comprendre, à nous orienter dans le labyrinthe dans lequel nous sommes nés, que nous traversons et où nous mourons. Elle nous dédommage des revers et des frustrations que nous inflige la vie véritable et grâce à elle nous déchiffrons, du moins partiellement, ce hiéroglyphe qu’est souvent l’existence pour la grande majorité des êtres humains, principalement pour nous, qui abritons plus de doutes que de certitudes, et avouons notre perplexité devant des sujets tels que la transcendance, le destin individuel et collectif, l’âme, le sens ou le non-sens de l’histoire, l’en deçà et l’au-delà de la connaissance rationnelle.

[…]

Aussi faut-il le répéter sans cesse jusqu’à en convaincre les nouvelles générations : la fiction est plus qu’un divertissement, plus qu’un exercice intellectuel qui aiguise la sensibilité et éveille l’esprit critique. C’est une nécessité indispensable pour que la civilisation continue d’exister, en se renouvelant et en conservant en nous le meilleur de l’humain. Pour que nous ne revenions pas à la barbarie de la non-communication et que la vie ne se réduise pas au pragmatisme des spécialistes qui voient les choses en profondeur mais ignorent ce qui les entoure, précède et prolonge. Pour qu’après avoir inventé les machines qui nous servent nous ne devenions pas leurs esclaves et serviteurs. Et parce qu’un monde sans littérature serait un monde sans désirs, sans idéal, sans insolence, un monde d’automates privés de ce qui fait que l’être humain le soit vraiment : la capacité de sortir de soi-même pour devenir un autre et des autres, modelés dans l’argile de nos rêves.

[…]

Rien n’a semé autant l’inquiétude, secoué autant l’imagination et les désirs que cette vie de mensonges que nous ajoutons à celle que nous avons grâce à la littérature afin de connaître la grande aventure et la grande passion que la vie véritable ne nous donnera jamais. Les mensonges de la littérature deviennent des vérités à travers nous, ses lecteurs, transformés, contaminés d’aspirations et cela par la faute de la fiction, remettant toujours en question la médiocre réalité.

J’ai tellement aimé me sentir moins seule. Ils ont eu raison de donner le prix Nobel à Mario Vargas Llosa. Rien que le choix du thème de son discours est admirable. Il aurait pu parler de l’écriture (et cela n’aurait concerner que lui et quelques autres) mais il a choisit de parler de la lecture et de ce que la lecture peut apporter au monde.

J’ai envie d’offrir ce livre à tous les gens qui se moquent de moi quand je dis que ma passion c’est la lecture (je ne veux pas dire la littérature car dans mon esprit il faut aller beaucoup plus loin dans l’analyse que ce que je fais), à tous les gens qui se croient malin en me disant « ah, mais tu as sûrement lu ça » (et à qui je réponds non mais raconte mais peut être que cela m’intéressera. En général, soit je connais déjà et il s’avère que c’est le dernier succès à la mode que l’on n’a pas besoin de lire car tout le monde a déjà tout raconté. Sinon, c’est le livre que la personne a lu il y a quinze ans, une fois, qui n’a absolument rien changer à sa vie mais bon, voilà, dans la vraie vie, il faut faire la conversation et quand on n’a rien lu depuis quinze ans, c’est difficile).

Entre mes sept ans et dix ans, j’ai eu une période où la lecture m’apportait tout un monde, me faisait vivre des choses dont j’avais peur et me disais que je pourrais m’en sortir (le décès d’un de mes parents ou de mon frère dans un accident ou par une maladie était ma hantise). Elle m’aidait à dédramatiser des évènements dont je ne pouvais pas parler. De mes 10 ans à  mes 20 ans (période collège, lycée et DEUG), j’ai eu une période comme cela où la lecture était mon passe-temps. J’apprenais plein de choses, cela me détendait. Il y avait plein d’histoires. C’est toujours le cas mais maintenant les livres m’apportent encore plus, même les livres que certains qualifient de moins bons, de populaires, de faciles. Je ne lisais pratiquement pas du tout pendant l’année scolaire. Puis en grandissant (pour ne pas dire en vieillissant), la lecture a commencé à prendre de plus en plus de place. Cela va de paire avec le travail, avec le fait que la vie s’installe dans une sorte de routine qui semble incassable (à ce moment là j’ai choisi les études qui décideraient de toute ma vie et on répète tellement souvent qu’un trou dans le CV … on ne laisse pas le temps à la vie d’avoir des temps morts).

C’est pour cela que ce que dit Mario Vargas Llosa me touche tant. J’ai cette impression que la vie ne tient pas les promesses qu’elle laisse miroiter dans les livres. Cela donne l’impression d’être une inadaptée, d’avoir trop lu et de confondre maintenant la réalité avec la fiction. Parfois, je me dis que j’aimerais ne plus lire (dans mon cas, c’est un peu comme arrêter de respirer) pour pouvoir vivre la vie des gens qui semblent (je dis bien semblent parce que je ne suis pas dans la tête des gens) se contenter de ce que la vie leur propose (en sachant que je ne ferais jamais rien pour casser les choses car je suis quelqu’un de très conventionnel). C’est ce qui manque dans le discours de Mario Vargas Llosa : comment vivre dans un monde que la lecture nous a fait souhaiter meilleur ? comment vivre dans un monde où les lecteurs ne sont qu’une minorité ?

Bien sûr, je l’ai lu en livre électronique. Il ne me reste plus qu’à attendre qu’il soit de nouveau disponible en papier …

Références

Éloge de la lecture et de la fiction : Conférence du Nobel de Mario VARGAS LLOSA (Gallimard, 2011)

 

Anniversaire de César Aira

Deux citations

« Moi je ne bouge pas, je fais tous les jours la même chose, et les autres passent à une vitesse hallucinante.« 

« Je pense que le mal est plus fécond que le bien, car le bien provoque souvent une satisfaction qui immobilise, tandis que le mal génère une inquiétude à partir de laquelle l’action peut se renouveler.« 

Présentation de l’éditeur

Cinquante ans. César Aira voit dans cet âge symbolique l’occasion de faire un bilan de sa vie et de prendre un nouveau départ. Égrenant les anecdotes et rassemblant ses souvenirs, il se lance dans une forme d’introspection qui, de la philosophie à la psychologie, de la linguistique à la sémiologie, appliquées à ses livres passés, le pousse à imaginer ce que pourraient être ses livres futurs. N’est-il pas temps pour lui d’arrêter d’écrire ? Ou, comme Évariste Galois, le génial mathématicien à qui il consacre tout un chapitre, d’écrire en une seule nuit l’ensemble de son œuvre ? C’est à partir de plusieurs questions de ce type que César Aira décortique son rapport personnel, ludique et plein d’humour, à l’écriture.

Mon avis

La première fois que j’ai entendu parler de César Aira, c’est l’autre jour quand j’ai lu Mes deux mondes (dont j’ai fait un billet il n’y a pas si longtemps). Encore plus récemment, je trainais devant les rayons de la librairie et je recroise ce nom. C’est donc un signe du destin et j’achète le livre. Je le lis aussitôt car il est très court (90 pages).

Ce n’est bien sûr par le livre par lequel il fallait commencer à découvrir César Aira, pas parce qu’il est nul mais parce qu’il fait un bilan de son travail littéraire. Alors commencer par un bilan la découverte d’un auteur est assez étrange mais tout de même intéressant.

J’ai notamment appris que César Aira était un type bien, en tout cas un type avec qui je pourrais parler. D’abord, il n’écrit que des romans très courts (une centaine de page, format que j’aime beaucoup quand j’ai un coup de blues, j’avoue). Il ne se sent pas forcément à sa place dans son travail, ressent comme une honte ou une certaine gêne. Il a l’impression de ne pas vivre, d’être statique. Il lit de manière compulsive, un livre après l’autre, en déduit matière à penser mais ne retient pas vraiment. Il dit qu’il est est nul pour faire une conversation car ses lacunes sur les questions communes sont abyssales.

« Voilà toute l’importance pratique que j’ai concédée à mon passe-temps favori, la lecture : m’apprendre à trouver des données au cas où la vie me conduirait à en éprouver un besoin absolu, ce qui a toujours été fortement improbable.

En revanche, c’était autre chose qui m’intéressait, quelque chose de plus esthétique : le format de l’information et comment y parvenir. Cela avait fini par me coller à la peau, sans que la mémoire entre en jeu. Toute mon attention se concentrait là, et il ne m’en restait plus pour le reste. J’ignore si, à force de ne pas l’utiliser, ma mémoire ne s’est pas atrophiée, ou si j’en ai quelque fois eu, ce qui est certain c’est que mon esprit est devenu vierge de tout contenu. Cela explique ma nullité dans les conversations : je n’ai jamais rien à dire, j’ai perdu l’habitude des contenus.« 

Bien sûr, on ne croit rien de tout cela, on s’imagine un type d’une modestie extraordinaire. Il est tout de même reconnu comme un des plus grands écrivains argentins. La seule chose qui est certaine, c’est qu’il écrit comme il pense par association d’idées et il faut dire une chose, c’est qu’il pense bien (dans la forme et dans le fond).

Voilà c’est un livre qui permet un homme, un auteur et bien sûr qui donne envie de découvrir son travail par la suite.

Références

Anniversaire de César AIRA – traduit de l’espagnol (Argentine) par Serge Mestre (Christian Bourgois – collection Titres, 2011)

Grandeur et décadence d’un peu tout le monde de Will Cuppy

Présentation de l’éditeur

Des pharaons de l’Égypte antique aux rois de France, en passant par les plus grands monarques, conquérants et explorateurs, ou encore les plus célèbres courtisanes, Grandeur et décadence d’un peu tout le monde revisite les figures majeures de nos livres d’histoire, dont il brosse des portraits aussi drôles que véridiques. Rarement on aura mis autant d’érudition au service du rire – les irrésistibles notes de bas de page de Will Cuppy (art qu’il avait poussé à la perfection) constituant à elles seules un régal d’humour pseudo-savant.

Cette nouvelle édition de son chef-d’œuvre, traduit une première fois en 1953, est complétée d’une introduction ainsi que de quatre chapitres entièrement inédits.

Premier paragraphe

L’Égypte a été surnommée le « Présent du Nil ». Une fois par an, le fleuve déborde et dépose une couche de limon fertilisant sur la terre desséchée. Puis il reflue dans son lit, et bientôt tout le pays, à perte de vue, est couvert d’égyptologues.

Mon avis

Quand j’ai lu le premier paragraphe à mon frère, il a trouvé que ce n’était pas drôle alors que moi la première fois où je l’ai lu j’ai éclaté de rire. Il faut adhérer à ce type d’humour mais il est bien rare qu’un livre me fasse éclater de rire, sourire oui mais pas éclater de rire. Will Cuppy a une drôle de manière de nous présenter l’histoire. Il est dit dans la préface qu’il travaillait de la manière suivante : il décidait d’un sujet, lisait tous les ouvrages et articles s’y rapportant (pouvant aller jusqu’à 25 volumes pour un article d’un milliers de mots ; sa maison regorgeait de livre (il faut voir la description !!!)), faisait des fiches récapitulatives qu’il mettait dans des boîtes et après seulement commençait à rédiger. Will Cuppy était une sorte d’ermite qui se consacrait à son travail et à ses rares amis, les autres personnes lui faisant peur. Il manquait visiblement aussi un peu de confiance en lui. C’était un gars extrêmement pointilleux sur les détails et tout ce qu’il affirmait dans ses articles et livres étaient véridiques (par exemple, je ne savais pas que Pierre le Grand était mort d’une rupture de la vessie (j’ai mis du temps qu’il s’agissait de calculs : imaginez l’image que je m’en suis faite)). À la lecture, on apprend donc forcément des trucs car un type comme ça vous raconte « tout » dans le détail (certains diront inutile mais bon, j’assume).

Le truc, c’est que Will Cuppy vous fait des commentaires hilarants à la fois sur la personnalité des personnages historiques qu’il décrit (sur Henri VIII ou Élisabeth, sur Catherine la Grande, sur Cléopâtre) mais il y va aussi de son commentaire sur l’interprétation des historiens (qui pensent visiblement qu’avoir un harem de trois cents femmes n’occupent pas des masses). Les notes de bas de page ne sont nullement informatives ou instructives et même inutiles mais sont extrêmement et du coup on en loupe aucune.

C’est un livre que j’ai lu avec énormément de plaisir (rire des fois cela fait du bien), que je relirai en grappillant des chapitres par ci par là, chacun faisant une dizaine de pages. Je vous le conseille donc !

Références

Grandeur et décadence d’un peu tout le monde de Will CUPPY – traduit de l’anglais (États-Unis) par Fritz Markassin – introduction de Fred Feldkamp – postface de Thomas Maeder (Wombat, 2011)

L’âme humaine et le socialisme de Oscar Wilde

Quatrième de couverture

Le principal avantage que présenterait l’établissement du socialisme serait sans nul doute de nous libérer de cette sordide nécessité qui consiste à vivre  pour les autres, et qui, dans l’état actuel des choses , exerce une pression redoutable sur chacun de nous ou presque . À vrai dire, quasiment  personne n’y échappe. De temps à autre, au cours du siècle, un grand homme de sciences tel Darwin, un grand poète tel Keats, un talentueux esprit critique tel M. Renan ou un artiste de génie tel Flaubert, est parvenu à s’isoler, à se soustraire aux assourdissantes requêtes des autres, à se tenir « à l’abri du mur » dont parlait Platon et à réaliser ainsi toute la perfection qu’il avait en lui, pour son propre avantage comme pour celui, incomparable et éternel, du monde entier. De tels hommes relèvent toutefois de l’exception.

Mon avis

Que dire, à part que c’est Oscar Wilde ? Le style est là (celui du Portrait de Dorian Gray, j’entends), le contenu aussi : on pourrait le résumé par le socialisme vu par le prisme de la philosophie du beau.

Pour le style, vous avez une argumentation intelligente, avec des arguments clairement exposés, le tout agrémentés de bons moments ou plus exactement de phrases qui résume une multitude de pensées en peu de mots : cela vous donne l’impression d’être tellement logique, et tellement ce que vous avez pensé depuis toujours (même si ce ne sont pas vos idées) que vous vous retrouvez à adhérer forcément (j’ai une petite tendance mouton, tout de même). Un petit extrait pour vous donner une idée de la chose :

Ainsi, l’individualisme est ce qu’à travers le socialisme nous devons chercher à atteindre. L’État en abandonnera naturellement toute idée de gouvernement. Il y sera obligé car, comme l’a dit un sage bien des siècles avant le Christ, s’il est possible de laisser l’humanité tranquille, il est en revanche impossible de la gouverner. Tous les modes de gouvernement sont voués à l’échec. Le despotisme est injuste envers tous, y compris pour le despote, qui a sans doute été mis sur terre pour y accomplir quelque chose de mieux. Les oligarchies sont injustes envers la majorité, et les ochlocraties envers la minorité. De grands espoirs ont été fondés sur la démocratie, mais elle n’est que le matraquage du peuple par le peuple. On en a pris conscience. Je dois dire qu’il en était plus que temps, car toute autorité est totalement dégradante, autant pour ceux qui l’exercent que pour ceux qui la subissent. Lorsqu’elle s’exerce avec violence avec violence, grossièreté et cruauté, elle a pour effet positif de susciter, ou du moins de révéler, l’esprit de révolte et d’individualisme qui doit en venir à bout. Lorsqu’elle exerce avec bonté, accompagnée de prix et de récompenses, elle en devient atrocement démoralisante : moins conscients de l’affreuse pression à laquelle ils sont soumis, les gens poursuivent leur petite vie dans un confort fruste, comme des animaux de compagnie, sans jamais être eux-mêmes un seul instant. « Qui veut être libre, a dit un grand penseur, ne doit se conformer en rien. » Et l’autorité, en soudoyant les gens pour qu’ils se conforment aux autres, engendre parmi nous une barbarie de la pire de la pire espèce gavée et repue.

À première vue, l’idée que le socialisme engendrerait l’individualisme m’a semblé extrêmement provocatrice mais à la vue de cet extrait, il est flagrant qu’Oscar Wilde remplace le socialisme, ce que l’on peut qualifier d’utopie (l’humain n’est pas fait pour penser aux autres en priorité, que l’on soit politique ou non), par une autre utopie : un monde où finalement on aurait le droit d’être soi-même (un monde où les gens ne jugent pas : j’appelle ça aussi une utopie personnellement). Finalement, Oscar Wilde dans ce texte, publié en 1891 en même temps que le Portrait de Dorian Gray (et donc finalement avant le procès) se dévoile énormément je trouve. Il est moins ironique ou sarcastique que dans son roman et du coup, on arrive mieux à voir sa pensée, qu’il exprime pourtant dans le roman : le non-conformisme, le refus de se laisser diriger par des conventions, tout cela uniquement dans le but d’être soi-même.

Je pense que c’est un texte utile pour mieux comprendre l’homme et l’auteur (merci au traducteur et au préfacier (?) qui ont fait un travail admirable pour rendre un style et expliquer ce texte qui m’aurait paru peut être plus difficile sans cela).

Merci à BOB et aux Forges du Vulcain pour ce partenariat !

Références

L’âme humaine et le socialisme de Oscar WILDE – traduction nouvelle de Maxime Shelledy et présentation de Xavier Giuicalli (Aux Forges du Vulcain, 2010)