L’âme humaine et le socialisme de Oscar Wilde

Quatrième de couverture

Le principal avantage que présenterait l’établissement du socialisme serait sans nul doute de nous libérer de cette sordide nécessité qui consiste à vivre  pour les autres, et qui, dans l’état actuel des choses , exerce une pression redoutable sur chacun de nous ou presque . À vrai dire, quasiment  personne n’y échappe. De temps à autre, au cours du siècle, un grand homme de sciences tel Darwin, un grand poète tel Keats, un talentueux esprit critique tel M. Renan ou un artiste de génie tel Flaubert, est parvenu à s’isoler, à se soustraire aux assourdissantes requêtes des autres, à se tenir « à l’abri du mur » dont parlait Platon et à réaliser ainsi toute la perfection qu’il avait en lui, pour son propre avantage comme pour celui, incomparable et éternel, du monde entier. De tels hommes relèvent toutefois de l’exception.

Mon avis

Que dire, à part que c’est Oscar Wilde ? Le style est là (celui du Portrait de Dorian Gray, j’entends), le contenu aussi : on pourrait le résumé par le socialisme vu par le prisme de la philosophie du beau.

Pour le style, vous avez une argumentation intelligente, avec des arguments clairement exposés, le tout agrémentés de bons moments ou plus exactement de phrases qui résume une multitude de pensées en peu de mots : cela vous donne l’impression d’être tellement logique, et tellement ce que vous avez pensé depuis toujours (même si ce ne sont pas vos idées) que vous vous retrouvez à adhérer forcément (j’ai une petite tendance mouton, tout de même). Un petit extrait pour vous donner une idée de la chose :

Ainsi, l’individualisme est ce qu’à travers le socialisme nous devons chercher à atteindre. L’État en abandonnera naturellement toute idée de gouvernement. Il y sera obligé car, comme l’a dit un sage bien des siècles avant le Christ, s’il est possible de laisser l’humanité tranquille, il est en revanche impossible de la gouverner. Tous les modes de gouvernement sont voués à l’échec. Le despotisme est injuste envers tous, y compris pour le despote, qui a sans doute été mis sur terre pour y accomplir quelque chose de mieux. Les oligarchies sont injustes envers la majorité, et les ochlocraties envers la minorité. De grands espoirs ont été fondés sur la démocratie, mais elle n’est que le matraquage du peuple par le peuple. On en a pris conscience. Je dois dire qu’il en était plus que temps, car toute autorité est totalement dégradante, autant pour ceux qui l’exercent que pour ceux qui la subissent. Lorsqu’elle s’exerce avec violence avec violence, grossièreté et cruauté, elle a pour effet positif de susciter, ou du moins de révéler, l’esprit de révolte et d’individualisme qui doit en venir à bout. Lorsqu’elle exerce avec bonté, accompagnée de prix et de récompenses, elle en devient atrocement démoralisante : moins conscients de l’affreuse pression à laquelle ils sont soumis, les gens poursuivent leur petite vie dans un confort fruste, comme des animaux de compagnie, sans jamais être eux-mêmes un seul instant. « Qui veut être libre, a dit un grand penseur, ne doit se conformer en rien. » Et l’autorité, en soudoyant les gens pour qu’ils se conforment aux autres, engendre parmi nous une barbarie de la pire de la pire espèce gavée et repue.

À première vue, l’idée que le socialisme engendrerait l’individualisme m’a semblé extrêmement provocatrice mais à la vue de cet extrait, il est flagrant qu’Oscar Wilde remplace le socialisme, ce que l’on peut qualifier d’utopie (l’humain n’est pas fait pour penser aux autres en priorité, que l’on soit politique ou non), par une autre utopie : un monde où finalement on aurait le droit d’être soi-même (un monde où les gens ne jugent pas : j’appelle ça aussi une utopie personnellement). Finalement, Oscar Wilde dans ce texte, publié en 1891 en même temps que le Portrait de Dorian Gray (et donc finalement avant le procès) se dévoile énormément je trouve. Il est moins ironique ou sarcastique que dans son roman et du coup, on arrive mieux à voir sa pensée, qu’il exprime pourtant dans le roman : le non-conformisme, le refus de se laisser diriger par des conventions, tout cela uniquement dans le but d’être soi-même.

Je pense que c’est un texte utile pour mieux comprendre l’homme et l’auteur (merci au traducteur et au préfacier (?) qui ont fait un travail admirable pour rendre un style et expliquer ce texte qui m’aurait paru peut être plus difficile sans cela).

Merci à BOB et aux Forges du Vulcain pour ce partenariat !

Références

L’âme humaine et le socialisme de Oscar WILDE – traduction nouvelle de Maxime Shelledy et présentation de Xavier Giuicalli (Aux Forges du Vulcain, 2010)

Instruction aux domestiques de Jonathan Swift

Quatrième de couverture

« Si une poignée de suie tombe dans la soupière, et qu’il ne soit pas commode de l’en retirer, mélangez-la bien, cela donnera à la soupe un haut goût français. » Dans les Instructions aux domestiques, Swift raille le ton des ouvrages de bonnes manières et passe en revue avec pétulance, les règles qui gouvernent la vie des gens de maison, du sommelier au groom, de la gouvernante à la cuisinière.

Mon avis

C’est un livre assez court (dans cette édition 120 pages à peu près), très drôle à lire sur le moment. L’auteur y montre encore une fois son sens de la formule. Il commence par des instructions générales concernant tous les domestiques puis il enchaîne par les sommeliers, les cuisinières, les laquais, les cochers, les valets de salle, des intendants, des régisseurs, des portiers, des femmes de chambre, des femmes de charge, des filles de service, des filles de laiterie, des bonnes d’enfant, des nourrices, des blanchisseuses, des femmes de charge (une deuxième fois. Pourquoi ?), des institutrices, des gouvernantes. Si vous faites partie des six dernières catégories, faites attention, ce n’est qu’esquissé Swift n’a pas eu le temps de finir. J’avoue avoir été surprise que l’on puisse avoir autant de personnels différents dans une maison. Je croyais qu’il y avait les dames à l’intérieur qui faisaient le ménage, la cuisinière, l’homme à tout faire et le jardinier : cela ne me faisait que quatre catégories. Quand j’aurais un château, je me souviendrais de tout ça. C’est moi qui vous le dis.

Ce qui faut retenir c’est que c’est vraiment très drôle. Mais il n’y a pas le propos comme dans Modeste proposition… dont je vous parlais l’autre jour. Pour l’époque, sa position devait être assez extraordinaire mais maintenant et à notre époque, elle le paraît moins. Il ne reste donc que le texte. Cela suffit pour passer un très bon moment et admirer l’esprit de Swift. Finalement, vous découvrez un peu plus un auteur plutôt qu’un bon livre. C’est le léger bémol que je mettrais.

Un exemple de l’humour pince-sans-rire de Swift

Instructions à la nourrice

S’il vous arrive de laisser tomber un enfant et de l’estropier, ne l’avouez jamais, car s’il meurt vous êtes sauvée.

Faites en sorte d’être grosse aussitôt que possible, tandis que vous nourrissez, afin d’être prête à prendre une autre place quand votre nourrice mourra ou sera sevré.

Livre lu dans le cadre du challenge English Classics de Karine:)

Références

Instructions aux domestiques de Jonathan SWIFT – édition et traduction d’Émile Pons avec la collaboration de Jacques et Maurice Pons et de Bénédicte Lilamand – préface de Régine Dethambel (Mercure de France, 1997)

Modeste proposition … de Jonathan Swift

Quatrième de couverture

On connaît Jonathan Swift (1667-1745) comme l’auteur des Voyages de Gulliver. On connaît moins, en revanche, le féroce pamphlétaire, d’un humour et d’une radicalité que les situationnistes n’auraient pas reniés. Puisque chacun doit contribuer à la richesse commune, il pousse la logique à son terme : les pauvres et leurs enfants doivent être réinsérés dans le cycle économique ; la mendicité doit être rationalisée. Quitte à ce que cela soit de la plus folle manière.

Mon avis

Le litre complet de la première nouvelle est Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public.

Jonathan Swift, en proposant que l’on mange une majorité des enfants d’un an, la nourriture étant payé au parent pendant cette année, proposition volontairement grotesque, cherche à attirer l’attention sur ce qui se passe en Irlande au moment où il écrit. Il sait à mon avis pertinemment qu’en proposant des idées consensuelles sur l’éradication de la pauvreté, personne n’écoutera et surtout n’agira. Avant de lire cette nouvelle, j’avais lu des critiques qui insistaient sur le point de vue farfelu et grotesque sans indiquer la teneur militante du propos. L’auteur donne d’ailleurs le pays fautif de ce qui se passe en Irlande : c’est l’Angleterre et explique comment on en est arrivé là.

Quelques extraits :

En ce qui me concerne, je me suis épuisé des années durant à proposer des théories vaines, futiles et utopiques, et j’avais perdu tout espoir de succès quand, par bonheur, je suis tombé sur ce plan qui, bien qu’étant complètement nouveau, possède quelque chose de solide et de réel, n’exige que peu d’efforts et aucune dépense, peut être entièrement exécuté par nous-mêmes et grâce auquel nous ne courrons pas le moindre risque de mécontenter l’Angleterre. Car ce type de produit ne peut être exporté, la viande d’enfant étant trop tendre pour supporter un long séjour dans le sel, encore que je pourrais nommer un pays qui se ferait plaisir de dévorer notre nation, même sans sel.

Je conjure les hommes d’État qui sont opposés à ma proposition, et assez hardis peut-être pour tenter d’apporter une autre réponse, d’aller auparavant demander aux parents de ces mortels s’ils ne regarderaient pas aujourd’hui comme un grand bonheur d’avoir été vendus comme viande de boucherie à l’âge d’un an, de la manière que je prescris, et d’avoir évité ainsi toute la série d’infortunes par lesquelles ils ont passé jusqu’ici, l’oppression des propriétaires, l’impossibilité de régler leurs termes sans argent ni travail, les privations de toutes sortes, sans toit ni vêtement pour les protéger des rigueurs de l’hiver, et la perspective inévitable de léguer pareille misère, ou pire encore, à leur progéniture, génération après génération.

Le deuxième texte est moins marquant. Il est intitulé Proposition d’attribution d’insignes aux mendiants de toutes les paroisses de Dublin par le doyen de Saint-Patrick. Jonathan s’approprie l’idée, dans l’idée de mieux en prouver l’absurdité, que chaque paroisse doit s’occuper uniquement de ses propres pauvres et pas de tout ceux qui arrivent sur leur territoire. Ils faut donc les marquer avec des insignes. Le texte est moins percutant car il y a moins l’idée choc pour marquer les esprits. De même le texte est moins inspiré, plus didactique.

Livre lu dans le cadre du challenge « English Classics » de Karine:)

Références

Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public suivi de Proposition d’attribution d’insignes aux mendiants de toutes les paroisses de Dublin par le doyen de Saint-Patrick de Jonathan SWIFT – traduction de l’anglais par Lili Sztajn et Thierry Gillyboeuf – postface de Gilles Tordjman – illustrations de Marion Bataille – couverture de Olivier Fontvieille (éditions Mille et une nuits, novembre 1995 – septembre 2001, réédité en 2009)

Comment j'ai vaincu ma peur de l'avion de Mario Vargas Llosa

Quatrième de couverture

« Certains naïfs croient que la peur de la mort motive ou explique la peur de l’avion. C’est inexact : la peur de l’avion est la peur de l’avion, non de la mort, une peur aussi particulière et aussi spécifique que la peur des araignées, du vide, des chats, trois cas fréquents parmi les exemples qui composent la vaste panoplie des phobies humaines. La peur de l’avion se manifeste quand un être non dépourvu d’imagination et de sensibilité prend soudain conscience de se trouver à dix mille mètres d’altitude, de traverser les airs à mille kilomètres à l’heure et se demande « mais qu’est-ce que je fais là ? » Et se met à trembler. Cela m’est arrivé après avoir passé des années à monter et descendre d’avion comme on change de chemise. Longtemps j’ai continué à grimper dans ces bolides aériens, couvert de sueur froide, surtout quand les turbulences commençaient à nous secouer.« 

Mon avis

Ce petit recueil est composé de huit textes : Comment j’ai vaincu ma peur de l’avion, Portraits andins, Épitaphe pour une bibliothèque, New York New York, Berlin capitale de l’Europe, Rome en deux temps, L’archiviste et les emplois imaginaires, Être volé. Les huits textes sont tous centrés autour de l’idée du voyage dans le monde ou dans les livres. En effet, Mario Vargas Llosa est un citoyen du monde. Il a un pied à terre un peu partout (il connaît bien les villes qu’il fréquente puisque son séjour peut y être long) et a voyagé énormément durant sa carrière d’écrivain. Cela lui permet de faire une fine observation de l’évolution de différentes « capitales » : New York

J’ai passé deux mois intenses et exaltant dans cette ville effervescente. […] Et pourtant, j’ai toujours eu l’impression qu’il manquait à cette merveilleuse ville quelque chose pour me sentir pleinement chez moi. Quoi donc ? Vieillesse, histoire, tradition, antiquité. […] À New York tout est si récent qu’il semble que le passé n’a jamais existé, que la vie n’est qu’un futur en train de se faire. C’est peut-être que je ne suis plus jeune, mais cette impression qu’il n’y a presque pas de vie derrière, que tout est seulement devant soi, provoque chez moi une certaine angoisse et un sentiment de solitude.

Il présente aussi Rome (qu’il a vu une première fois avec sa première femme et qu’il fait découvrir à ses petites filles) et Berlin. Je vous cite un passage qui m’a un peu étonné parce que je ne le savais pas :

Les fondations des bâtiments sont sous l’eau. Comme Mexico, Berlin est une lagune. Qui n’a pas été asséché pour satisfaire les Verts. Mais, pour couler ses fondations, on a dû importer cent vingt scaphandriers de Russie et de Hollande, habitués à travailler en scaphandre sous la neige.

Il y a aussi les zones moins touristiques : la Cordillère des Andes et le Congo dans Paysages Andins et L’archiviste et les emplois imaginaires. Mais dans ces textes, c’est moins l’évolution que des portraits qui sont faits. Au Congo par exemple il y a des bibliothécaires qui n’ont pas de livres parce qu’il n’y a pas d’argent pour les étagères. Et plein de choses absurdes comme ça. Les gens continuent cependant à aller au travail même si il ne touche plus forcément leur paie. Mario Vargas Llosa y voit leur espoir que les choses changent, que l’avenir devienne meilleur.

Il y a deux récits sur les graves problèmes du voyageur : le mal de l’avion (que l’auteur soigne à coup de roman, son seul problème étant d’adapté la taille du roman à la longueur du voyage) et le vol des bagages par exemple.

Un tout dernier texte qui fait le lien avec le livre dont j’ai fait le billet hier : la fermeture de la salle de lecture de la British Library au British Museum remplacée par un bâtiment en briques rouges près de la guerre de Saint Pancras (là où on arrive avec l’Eurostar). Il paraît que le quartier est malfamé mais je n’ai rien vu personnellement.

Typiquement, ce livre (et même en général les livres de cette collection) ne permettent pas de découvrir un style, comme on pourrait le faire à lecture d’un court roman ou d’une nouvelle, mais plutôt de découvrir une pensée. Ici c’est celle d’un homme qui observe le monde et son évolution à travers un oeil curieux, ouvert mais aussi étonné.

P.S. Ma bonne résolution de l’année sera de me désabonner du flux RSS des éditions de l’Herne parce qu’il y a beaucoup de livres qui me plaisent !

Références

Comment j’ai vaincu ma peur de l’avion de Mario VARGAS LLOSA – traduction de l’espagnol par Albert Bensoussan (Carnets de l’Herne, 2009)

La magie des grimoires de Nicolas Weill-Parot

Présentation de l’éditeur

La collection « Petite philosophie du voyage » invite Nicolas Weill-Parot, historien, à restituer l’atmosphère des bibliothèques et la passion qui anime le chercheur. Dépositaires de la mémoire du passé, les manuscrits offrent émotion et connaissance au lecteur désireux d’entreprendre, dans les hauts lieu du patrimoine, un voyage à caractère initiatique.

Mon avis

Plutôt que de littérature française (comme je l’ai catégorisé même si c’est moche comme expression), ce petit livre est un essai d’un historien spécialisé en histoire médiévale sur son métier. Il nous parle tout d’abord de la difficulté de trouver un sujet parce que comme il le dit si bien le Moyen Âge cela correspond à une période de mille ans (il y a donc beaucoup de matère), qu’il y a encore des choses à trouver sur le sujet (et oui n’en déplaise à certains) mais qu’il ne faut pas tomber sur un sujet en train d’être traité.

Une fois cette difficulté passée, il faut passer à l’étape recherche de documents. On rentre donc dans le coeur de ce livre sous-titré « Petites flânerie dans le secret des bibliothèques« . Il ne parle ici que de ses flâneries en tant que chercheur (et pas en temps que lecteurs lambda comme nous pourrions l’être). Il rentre dans les plus prestigieuses bibliothèques, nous raconte ses difficutés pour se repérer, et même parfois pour s’inscrire… C’est la partie magique du livre parce qu’on rentre avec lui dans ses lieux (personnellement moi cela m’a fait rêver même si c’est le cas à chaque fois que l’on me parle livre). ela m’a un peu rappelé quand j’ai fait la génealogie avec ma mère.

Dans la dernière partie, c’est le chercheur qui parle pour prendre la défense de l’étude des « humanités ». Dans ces temps où il faut être rentable et utile à très court termes, l’auteur termine son livre par un plaidoyer que plus d’un devrait lire. En voilà, une petite partie :

« La question de « l’utilité » des recherches dans le champ des humanités procède d’une méprise comparable. Si la plupart des métiers tirent leur fierté d’une utilité pratique qui fait d’eux des moyens, des instruments, l’étude des humanités ne saurait se prévaloir de ce genre d’utilité qu’au prix de regrettables contorsions, comme ces rattachements farfelus à quelque actualité brûlante ou à on ne sait quelle « utilité sociale » que proclament certains chercheurs naïfs, craintifs, hypocrites ou opportunistes peut-être – imprudents certainement ; ils ancrent par là même ceux qui exercent le pouvoir avec morgue dans la conviction que leur question est pertinente, alors qu’il faudrait leur mettre le nez dans leur propre ignorance.

Les humanités ne peuvent se plier à cette exigence d’instrumentalité, parce qu’elles participent elles-mêmes de la finalité humaine ; elles sont ce pour quoi les hommes vivent, deviennent, s’illustrent et sont ce qu’ils sont.« 

Et pour terminer l’extrait qui ne parle qu’à moi (sûrement à d’autre quand même) mais je ne résiste pas !

« La recherche est une aventure dont il est impossible de fixer le point d’arrivée avant de s’y être engagé pleinement. Qu’une vague idée lui serve de départ ou que ce soit une source précise, le bon chercheur est celui qui entreprend un voyage incertain. La destination qu’il s’était fixée est souvent bien élognée de la terre où ses pas le conduiront. Il doit quitter le dernier hameau connu. D’abord l’allée est large, toujours entretenue ; il y croise encore quelques promeneurs attardés. L’allée fait place à un chemin, puis à un sentier envahi de broussailles, qui finit par se perdre dans une forêt épaisse. Le soir tombe. Lorsqu’il n’y aura plus personne à qui demander sa route, c’est là, dans une solitude aussi angoissante qu’exaltante, que se jouera l’épreuve de son initiation : soit il rebroussera chemin, soit il s’égarera, soit il saura atteindre cette clairière insoupçonnée, ce village oublié, ce palais secret qui l’attendaient quelque part au-delà des confins du monde connu.« 

J’ai piqué cette idée de lecture chez Caro[line].

Références

La magie des grimoires de Nicolas WEILL-PAROT (Transboréal, 2009)

À noter : c’est le seul éditeur à ma connaissance qui ne met pas son nom sur la couverture.

Le perroquet de Flaubert de Julian Barnes

Quatrième de couverture

Médecin anglais spécialiste de Flaubert, Geoffrey Breathwaite découvre dans un recoin du musée Flaubert, à Rouen, le perroquet empaillé qui inspira à Louise, la vieille servante de Un coeur simple, une étrange passion. Mais à Croisset, la propriété de famille des Flaubert, se trouve un second perroquet avec les mêmes prétentions à l’authenticité. Où est le vrai perroquet, qui est le vrai Flaubert, où est la vérité de l’écrivain ? Si rien n’est certain, l’inspecteur Barnes, au bout de son éblouissante enquête littéraire, démontre néanmoins, avec élégance et humour, que la seule chose importante c’est le texte …

Mon avis

Voilà la deuxième lecture commune avec George Sand (qui donnera son avis un peu plus tard).

Tout d’abord, il s’agit d’un texte agréable, qui se lit facilement. Julian Barnes y montre une très grande connaissance de Flaubert. Il livre ici une biographie très particulière ; il décrit Flaubert au tavers de sa correspondance (finalement il parle très peu des livres à part peut être du Dictionnaire des idées reçues) et de détails périphériques de sa personnalité et surtout cette description se fait à travers les yeux du narrateur (que l’on peut assimiler à Julian Barnes). C’est comme si vous diniez avec Julian Barnes et Flaubert (on peut toujours rêver) et que vous preniez Barnes pour intermédiaire pour parler avec Flaubert et qu’en plus vous n’écoutiez pas les réponses. Outre que ce n’est pas très poli, à la fin du diner vous ne pourrez pas dire que vous connaissez Flaubert. Par contre, vous connaitrez mieux Barnes.

Ça donne une impression de frustration. J’ai commandé à la librairie le livre de Pierre-Marc de Biasi. je vous dirai sûrement si c’est très différent.

P.S. L’histoire du perroquet ça n’occupe que deux chapitres.

D’autres avis

Des avis plus enthousiastes chez Malice et Biblioblog (Yohan) ! Un avis (que je n’avais pas vu) : celui de Bouh qui a franchement détesté. Note de 0/5 tout de même !

Références

Le perroquet de Flaubert de Julian BARNES – traduit de l’anglais de Jean Guiloineau (La cosmopolite – Stock, 2000)

Le vice de la lecture de Edith Wharton

Vous commencez à me connaître assez bien, en tout cas, en termes de lecture et vous vous doutez donc que quand j’ai vu ce tout petit livre de 38 pages avec pour titre Le vice de la lecture, j’ai sauté dessus parce qu’il y avait lecture dans le titre. En plus le livre est beau avec ses petites rayures rose et blanches : cela n’enlève rien. Cela peut paraître très cher (5 euros) pour un si petit livre mais

  1. vous soutenez un travail éditorial : « La Petite Collection a été créée pour que puissent exister des textes trop courts pour être publiés dansun grand format, mais trop grands pour ne pas être édités. Notre mot d’ordre reste le même depuis la création de notre maison d’édition : publier des textes inédits et des textes oubliés ou méconnus dignes de vivre ou de revivre, d’être découverts ou retrouvés, des ouvrages auxquels on revient et avec lesquels on vit, que nous souhaitons accompagner assez longtemps pour qu’ils trouvent leurs lecteurs. Grâce à cette nouvelle collection, nous pouvons ajouter auourd’hui : quelle que soit leur longueur.« 
  2. personnellement depuis mercredi, je l’ai lu trois fois, j’y suis revenu à plusieurs en lisant un passage par ci par là (je me suis demandée quel passage je pourrais vous citer dans tous ceux que j’avais noté : en gros les 35 pages). En fait c’est comme si vous aviez un livre avec plus de pages donc c’est rentable (si on peut parler de rentabilité pour un livre).

Il s’agit d’un essai d’Edith Wharton, très grande lectrice depuis son adolescence, sur la lecture

« Peu de vices sont plus difficiles à éradiquer que ceux qui sont généralement considérés comme des vertus. Le premier d’entre eux est celui de la lecture. » (p. 7)

Elle oppose les lecteurs nés, dans lesquels je me suis un peu reconnue, à une seconde catégorie de lecteurs, les lecteurs mécaniques

« Le lecteur mécanique est l’esclave de son marque-page : s’il en perd l’emplacement, il se trouve dans l’ennuyeuse nécessité de recommencer au début […]. Le lecteur-né est son propre marque-page. Il se rappelle instinctivementà quel moment de l’histoire il a reposé son livre, et les pages s’ouvrent d’elles-même à l’endroit qu’il cherche. » (p. 16-17)

« Se forcer à lire – « lire par volonté », en quelque sorte – n’est pas plus lire que l’érudition n’est la culture. Lire vraiment est un réflexe ; le lecteur-né lit aussi inconsciemment qu’il respire ; et pour pousser l’analogie plus avant, lire n’est pas plus une vertu que respirer. Plus on confère à l’acte du mérite, plus il en devient stérile. » (p. 8)

« Le lecteur mécanique, qui lit toujours consciencieusement, sait exactement combien il lit, et vous le dira avec l’orgueil d’une ménagère scrupuleuse qui a calculé au demi-gramme près la consommation journalière de nourriture dans son foyer. Tout comme la ménagère a tendance à se rendre au marché chaque jour à telle heure, le lecteur mécanique a souvent un horaire précis pour emmagasiner ses provisions intellectuelles ; et il n’est pas rare qu’il lise seulement un nombre d’heures donné par jour. […] Il s’ensuit pour celui qui lit à l’heure qu’il n’a souvent « pas le temps de lire » ; une situation inconnue du lecteur-né dont les modes de lectures constituent un flux continu sous-jacent à toutes ses autres occupations. » (p. 14-15)

J’ai aussi les défauts des lecteurs mécaniques

« Dans sa perspicace étude de caractères, Manoeuvres, Miss Edgeworth dit de l’un de ses personnages : « Jamais son esprit n’avait été submergé par un torrent de connaissances inutiles. Que le courant de la littérature l’ait irrigué n’est perceptible qu’à sa fertilité. » Ceci ne pourrait être plus heureuse description de ceux qui lisent intuitivement ; et son antithèse, un digne portrait du lecteur mécanique. Son esprit est dévasté par ce torrent de connaissances inutiles que ses demandes ont aidé à gonfler. Il est probable que si ne lisait que ceux qui savent lire, personne d’autre que ceux qui savent écrire ne produirait de livres ; mais c’est la moindre des offenses du lecteur mécanique que d’avoir encouragé l’auteur mécanique. » (p. 24)

« Le désir de se tenir au courant est, semble-t-il, la plus grande motivation de cette catégorie de lecteurs : ils semblent envisager la littérature comme un funiculaire à bord duquel on ne peut « embarquer » qu’en courant à toutes jambes ; pendant qu’on trouvera le lecteur-né se promenant avec indolence en digilences et autres chaises de poste, vaguement au fait des nouveaux moyens de locomotion. » (p.12)

Heureusement, je n’en ai pas tous les défauts non plus

« Pour le lecteur mécanique, les livres une fois lus ne sont pas comme des choses qui grandissent, qui prennent racine et dont les branches s’entrelacent, mais des fossiles étiquetés puis rangés dans les tiroirs d’un meuble de géologue ; ou putôt, comme des prisonniers condamnés à une vie entière de confinement solitaire. Avec un tel état d’esprit, les livres ne se parlent jamais les uns aux autres. » (p. 18)

Une dernière citation, pour la route :

« La valeur des livres est proportionnelle à ce que l’on pourrait appeler leur plasticité – leur capacité à représenter toutes choses pour tous, à être diversement modelés par l’impact de nouvelles formes de pensées. Là où, pour une raison ou une autre, cette adaptabilité réciproque manque, il ne peut y avoir de réelle relation entre le livre et le lecteur. En cela, on pourrait dire qu’il n’y a pas de critère de valeur abstrait en littérature : les plus grands livres jamais écrits valent pour chaque lecteur uniquement par ce qu’il peut en retirer. Les meilleurs livres sont ceux desquels les meilleurs lecteurs ont su extraire la plus grande somme de pensée de la plus haute qualité ; mais c’est généralement de ces livres-là que les piètres lecteurs recueillent le moins. » (p.9-10)

Moi, je vous le dis : il faut lire ce livre.

Les premières pages sont ici.

Sinon, je voulais savoir si quelqu’un avait lu des livres d’Edith Wharton ? Là encore, je voudrais en savoir plus …

Références

Le vice de la lecture de Edith WHARTON – traduit de l’américain par Shaïne Cassim (La petite collection – Les éditions du Sonneur, 2009)

Les porteurs de lanternes de Robert Louis Stevenson

 

 

Le résumé de ce court essai d'une quarantaine de pages peut se résumer en un sous-titre : "ou comment je ne pourrais jamais être un écrivain réaliste". Face à un résumé aussi court, il faut mettre quelques extraits pour mieux se rendre compte. En parlant des écrivains réalistes,

"Le cas de ces romanciers est très étrange. Ils ont été des enfants et des jeunes gens ; ils se sont attardés sous la fenêtre de leur bien-aimée qui était probablement en train d'écrire à un autre ; ils se sont retrouvés assis devant une feuille de papier avec le sentiment d'être emplis de poésie mais incapables d'écrire une ligne ; ils ont marché seuls dans les bois, ils ont marché dans des villes aux innombrables lumières, ils ont connu la haine, ils ont connu la peur, ils ont eu envie de poignarder un homme, et l'ont peut-être fait ; le goût âcre de la vie leur a piqué la gorge. Et quand bien même vous leur refuseriez tout le reste, il y a au moins un plaisir qu'ils ont connu dans toute sa plénitude – leurs livres sont là pour en attester – le plaisir intense de la création littéraire. Par conséquent, ils inondent la terre de livres dont l'intelligence m'inspire une admiration teintée de désespoir. S'y mêle la colère de les voir donner constamment une vision erronée de ce que je me plais à appeler l'existence. Si je n'avais rien de mieux à espérer que de continuer à patauger dans ces petites histoires minables, assomantes, dans lesquelles ils plongent leurs héros, et à m'émouvoir des attentes et des peurs dérisoires qui les habitent, j'affirme que je mourrais sur le champ." (p. 31-32)

"Ces écrivains me rétorqueraient (si je ne trahis pas leur pensée) que tout cela est très vrai ; qu'il en est de même pour eux et les autres personnes douées (comme ils disent) d'un tempérament artistique ; qu'en cela nous sommes exceptionnels et devrions apparemment avoir honte ; mais que nos oeuvres doivent traiter exclusivement de (ce qu'ils appellent) l'homme ordinaire, qui est quelqu'un de prodigieusement ennuyeux, accessible uniquement aux considérations les plus futiles. Soit. Nous ne connaissons les autres qu'à travers nous-mêmes. Avoir un tempérament artistique (maudite soit cette expression) ne nous rend pas différent des autres, sans quoi nous serions incapables d'écrire des romans ; l'homme ordinaire (la peste soit ce mot) est absolument comme vous et moi, sinon ce ne serait pas un homme ordinaire." (p. 32-33)

"Dans un tel cas, la poésie vit sous les apparences. L'observateur (pauvre homme, avec ses documents !) est dans un autre monde. S'il se contente de regarder l'homme, il ne peut que s'attendre à être trompé. Il verra le tronc d'où il tire sa nourriture, mais l'homme lui-même est au-dessus, et bien loin, dans le dôme vert du feuillage, bercé par les vents et partagent le nid du rossignol. Le véritable réalisme serait celui du poète qui grimperait jusqu'à lui comme un écureuil, pour apercevoir le royaume céleste dans lequel il vit. Le véritable réalisme, toujours et partout, est celui des poètes qui savent où la joie prend sa source et lui prêtent une voix bien au-delà du chant." (p. 38-39)

N'est-il pas beau ce dernier extrait ! J'ai beaucoup aimé cette idée que la poésie est en tout homme et qu'un écrivain peut ne pas savoir regarder assez profondément pour la voir. En tout cas, une chose est sûre : c'est un petit livre surprenant. Je pense compléter cette lecture par un autre ouvrage de Stevenson sur le même thème paru lui chez Payot : Essais sur l'art de la fiction.

P.S.  Il y a des références que je n'ai pas compris : qui sont les gamins
d'Harrow ? qui est Dancer ? Quelqu'un pourrait-il m'aider ?

Références

Les porteurs de lanternes de Robert Louis STEVENSON – traduction de Marie Picard (Édition Sillage, 2009)