Transmission de BILL C. Davis

J’avais prévu de vous écrire, ce soir, un billet sur un autre livre, mais j’ai lu cet après-midi cette pièce de théâtre. Il fallait absolument que je vous en parle aujourd’hui. J’ai découvert cette pièce sur internet. Le thème m’intéressant particulièrement, je l’ai commandé.

Je ne sais pas si vous connaissez la revue où est paru le texte. Je l’ai découvert à la bibliothèque. L’avant-scène théâtre paraît tous les quinze jours (sauf exception à Noël par exemple). On y trouve une pièce, commentée par les acteurs, le metteur en scène, l’auteur (et ici le traducteur), mais aussi une mise en contexte par rapport à d’autres pièces sur le même thème. C’est très agréable, quand on ne va jamais au théâtre comme moi (et qu’on n’y connaît donc rien), cela permet de ne pas louper d’informations et de mieux comprendre ce qu’on lit. Tout cela occupe environ 90% de la revue. Le reste est pris par des actualités théâtrales et des conseils de textes publiés.

Transmission est le nouveau titre d’une ancienne pièce L’affrontement. Plus exactement, il s’agit d’une nouvelle version de la pièce Mass Appeal écrite initialement dans les années 80 (je n’ai pas vu le film tiré du texte). Si on en croit le dossier, cette nouvelle version est moins déclarative, moins théâtrale, plus ancrée dans la vie de tous les jours. Il s’agit d’un vrai dialogue entre un nouveau prêtre qui refuse toutes concessions sur sa pratique religieuse et un ancien prêtre qui en a déjà consenti un peu trop. La pièce est donc un dialogue entre les deux protagonistes. Les personnages ne s’arrêtent jamais pour donner leur avis au public, le public restant spectateur et n’étant pas pris à partie. Cela ne semble pas avoir été le cas dans la première version.

Mark Dolson est un jeune séminariste, qui se destine donc à la prêtrise, après trois années de ce qui est qualifié d’orgie. Avant cela, il doit devenir diacre. Cependant, le passage de séminariste à diacre ne semble pas gagner. En effet, Mark envisage son futur métier avec le désir d’aider les gens dans leur détresse, mais dans leur vie quotidienne : il veut par exemple leur faire comprendre que l’important c’est eux et pas ce qu’ils possèdent. Il a par ailleurs des idées très larges sur l’ordination des femmes dans l’Église catholique (qui reste bloquée sur ce sujet), mais aussi sur l’homosexualité (l’Église catholique reste aussi bloquée sur ce sujet, rassurez-vous). On se doute bien que cela secoue un peu trop le séminariste. On l’envoie donc en stage (en tout cas, c’est ce qu’on suppose au début) dans la paroisse du père Farley.

Celui-ci est particulièrement aimé de ses paroissiens. Il faut dire qu’il fait tout pour. Il leur dit toujours ce qu’ils veulent entendre, ne cherche jamais à les bousculer. Il adapte même ses sermons suivant si son auditoire tousse ou pas (apparemment, la toux est une marque d’ennui dans une église). Ses paroissiens viennent à l’église avec plaisir, mais est-ce vraiment cela le but de l’Église ? C’est un peu une des questions que soulève Mark. Cela n’aide pas plus les paroissiens, et cela a fini par détruire le père Farley. Il boit plus que de raison pour pouvoir continuer à exercer son métier en se taisant, et en faisant semblant d’écouter ses ouailles. Il faudra des discussions animées avec Mark pour qu’il commence à s’en rendre compte.

Clairement, c’est tout ce que j’aime : c’est intelligent, pertinent et cela pousse à la réflexion. Le rythme est juste parfait. On ne peut qu’être frappé par l’actualité de la pièce, alors que cette deuxième version a été écrite dans les années 90 (même si elle n’est traduite que maintenant chez nous).

Même si au premier abord, le père Farley peut apparaître détestable dans ma description. Ce n’est pas le cas. On peut comprendre qu’à un moment, il doit tenir compte de son auditoire. Personne n’aime être poussé dans ses retranchements tous les dimanches. Une de ses répliques que j’ai notées par exemple, le dit très clairement :

[en réponse à Mark, qui lui demande pourquoi on l’a envoyé en « stage » chez lui] Parce que vous êtes un lunatique ! Et l’Église a besoin de lunatiques. Vous êtes un de ces lunatiques précieux qui passent de temps en temps et qui rendent l’Église vivante, on en a besoin, surtout en ce moment. Le seul problème avec les lunatiques, c’est qu’ils ne savent pas comment survivre. Moi si.

Même le père Farley se rend compte qu’il faut des gens comme Mark, mais qu’il ne peut pas survivre dans ce monde. Il faut savoir faire des concessions, et aussi savoir ne pas en faire trop. Sinon, on peut perdre ses opinions et le courage de les exprimer. Le père Farley a tellement renié ses engagements initiaux, qu’il n’aide plus personne : ni lui ni les autres :

Mark : Ce que vous avez fait, ou pas fait, pour moi n’a plus aucune importance. Je vous ai cru parce que j’avais besoin de vous croire. Je me suis laissé avoir. C’est pas votre faute. Mais ceux qui viennent pour votre aide méritent mieux.

Père Farley : Ne vous en faites pas pour eux. Je m’en occupe très bien.

Mark : Vous les « gérez », je vois ça, comme vous m’avez géré moi. Vous leur dites ce qu’ils veulent entendre. Peu importe que ce soit la vérité ou non, du moment que ça apaise cette personne. Vous diriez n’importe quoi pour qu’une personne dans le besoin vous faite la paix.

C’est un bon exemple, des dialogues qu’échangent les deux protagonistes. Cela peut sembler violent, mais c’est surtout direct. C’est aussi ce que j’aime dans le théâtre. Si on compare au roman, la démonstration est forcément plus explicite (dû à la forme uniquement dialoguée) et plus succincte (à cause de la contrainte de temps).

Si vous vous intéressez à ces thématiques, je vous conseille vivement ce texte. Je ne sais pas si elle est encore jouée. Si c’est le cas, vous pouvez aussi peut-être encore voir une représentation avec Francis Huster et Valentin de Carbonnières, qui ont interprété cette deuxième version, dans une mise en scène de Steve Suissa.

Références

Transmission de BILL C. DAVIS – traduction de Davy Sardou (L’avant-scène théâtre, 2020)

Faites-moi plaisir de Mary Gaitskill

J’ai acheté ce livre la dernière fois que je suis allée à la librairie à Paris. Il était mis en évidence, et le résumé me plaisait plutôt. Cela commence toujours comme cela …

Apparemment, on en a beaucoup parlé, mais comme je n’avais rien entendu donc je vais supposer que vous êtes dans le même cas. Ce court roman (100 pages) est présenté comme le roman de #MeToo, mais pas côté victime, plutôt côté société. L’histoire se déroule à New York, dans le milieu de l’édition. Le livre alterne deux points de vue. Le premier est celui de Quin, qui vient d’être licencié de la maison d’édition où il travaillait (et à qui il assurait un certain succès), après avoir été accusé de comportements inappropriés avec les femmes. On ne parle pas ici de viol à proprement parler, mais de questions et remarques déplacées sur les préférences sexuelles des femmes, ainsi que de gestes trop appuyés. Le second point de vue est celui de Margot, amie de longue date de Quin, qui prend sa défense, même si elle est en colère contre lui, car elle l’avait prévenu que son comportement pouvait lui attirer des ennuis.

Ce livre m’a profondément dérangé. L’auteure veut faire la démonstration qu’après #MeToo, on ne peut plus se permettre les mêmes choses qu’avant. Sur le constat, je suis plutôt d’accord. Sur la manière dont Mary Gaitskill veut nous le montrer, beaucoup moins. J’ai personnellement eu le droit à des blagues graveleuses à mon travail, quand j’étais plus jeune, et cela ne m’a jamais plus dérangé plus que cela. Mais là, on ne parle pas de cela : un monsieur demande à sa secrétaire si elle aime la fessée, car cela l’aiderait à mieux la comprendre. Il fait du shopping avec des femmes avec qui il ne devrait pas entretenir ce type de relation, puisqu’il a une relation de subordination avec elles. L’ensemble de son comportement est complètement inapproprié, mais à mon avis, l’était déjà avant #MeToo. Il confond ses amitiés, avec ses relations professionnelles.

L’auteur, au lieu de contrebalancer le point de vue de Quin avec celui d’une victime, utilise celui de Margot. Son argument est que oui, Quin peut être lourd, que son comportement peut être gênant, mais qu’il est fondamentalement gentil. Son principal souci est d’aider les autres. D’ailleurs, il a essayé de se comporter comme cela avec Margot, mais elle l’a tout de suite rembarré et après ils sont devenus les meilleurs amis du monde. Il a d’ailleurs fait beaucoup pour elle, en lui permettant de se construire une confiance en soi. Les autres auraient dû faire pareil, si cela les dérangeait tant que cela.

Comment dire ? Ce livre manque totalement d’empathie. L’auteure n’arrive pas à saisir la variété des situations. Des femmes peuvent se sentir obligées de tolérer certaines choses, parce qu’elles pensent que si elles ne le font pas leur carrière est fichue. Elles peuvent aussi ne pas être capables de saisir sur le moment qu’une situation est dangereuse, et qu’une fois que celle-ci est installée, il peut être difficile de s’en sortir. Une situation peut dégénérer, jusqu’à vous pourrir la vie entière, alors qu’au début ce n’était pas si grave. Je suis d’accord qu’il ne faut pas tomber dans la caricature inverse, en faisant de l’homme le plus grand des monstres, alors qu’il était adulé le jour d’avant. Mais de là à dire qu’il n’y a aucun problème, que ce n’est qu’une question d’époque, je suis perplexe. Après, est-ce que l’on peut se donner l’excuse du milieu où se déroule l’histoire ? Franchement, je ne sais pas.

En ce qui concerne le roman, c’est bien construit. L’alternance de courts chapitres amène un certain rythme, qui rend le livre assez plaisant à lire, malgré l’histoire. On comprend bien le point de vue de Quin. On le prendrait presque en pitié, car il voit la vie qu’il aimait s’écrouler. Dans les derniers chapitres, il dit même que des gens comme lui ne pourront plus exister. Par contre, sa gentillesse et son désir d’aider les autres m’ont paru assez superficiels. Je n’ai pas compris Margot. Elle nous parle plusieurs fois de colère contre Quin, mais je ne l’ai pas lu. C’est juste une parole lancée, comme cela. J’ai plutôt ressenti du dépit, sa colère étant plutôt contre elle. Elle n’a pas su voir le danger, avant qu’il se profile.
Je pense que j’aurais dû m’abstenir de lire ce livre. J’ai été attiré par une histoire autour de #MeToo, mais j’aurais dû me méfier des milieux artistiques new-yorkais. Leurs préoccupations sont trop différentes des miennes, et je n’arrive en général pas à bien saisir les enjeux des romans dont ils sont le centre.

Références

Faites-moi plaisir de Mary GAITSKILL – traduit de l’anglais (États-Unis) par Marguerite Capelle (Éditions de l’Olivier, 2020)

The Brothers Bishop de Bart Yates

Encore un livre tiré de ma PAL. Pour l’instant, j’ai découvert plein de livres qui me font passer d’excellents moments de lecture, pour seulement quelques livres pas vraiment à mon goût. C’est bon signe pour ma capacité à acheter les livres qui me correspondent.

Ce livre-ci fait partie de la partie de la première catégorie. Pas parce que l’histoire est extraordinaire, pas franchement l’écriture (vu que c’est en anglais, mon critère est simplement que je puisse comprendre l’histoire), mais par la capacité de l’auteur à vous immerger dans une histoire, dans un environnement qui n’a absolument rien à voir avec votre quotidien. Jugez plutôt.

Le narrateur, et un des personnages principaux est Nathan, la petite trentaine, professeur sur la côte Est des États-Unis. Il a emménagé dans la maison de son enfance, après le décès de son père. Il a une vie plutôt tranquille ; il a mis sa vie amoureuse et sexuelle de côté, après ses études où il en a plutôt bien profité. Il n’aspire dorénavant qu’à une chose : le calme. C’est loupé, puisque son jeune frère Tommy lui annonce venir avec son petit-ami Philip et un couple d’amis Camille et Kyle.

Les deux frères sont homosexuels, mais vivent leur sexualité de manière totalement différente. Là où Nathan a tout mis entre parenthèses, Tommy est lui très expansif, voire un peu exhibitionniste. Il assume totalement changer régulièrement de partenaires, en annonçant tout aussi régulièrement avoir trouvé le grand amour. Philip, le nouvel amoureux donc, est persuadé avoir réussi à le changer et être enfin le seul et l’unique pour la vie entière. Nathan reste sceptique, et n’accueille pas Philip dans les règles d’hospitalité les plus strictes. Camille et Kyle forment un couple complètement dysfonctionnel. Après quelques mois de mariage, elle s’est bien rendu compte que son mari était plus attiré par les hommes, que par sa jeune épouse. La chose devient encore plus visible, quand son regard se tourne de plus en plus vers Nathan, qui lui s’est pris d’amitié pour Camille, qui lui semble être la seule personne censée du lot.
La vie de Nathan est encore plus perturbée quand la voisine, avec des archéologues, décide de creuser son jardin à lui, pour trouver un vieux cimetière indien. À cette compagnie s’ajoute Simon, jeune élève de Nathan, battu par son père (district attorney tout de même). Simon, qui vient d’arriver en ville, n’a pas vraiment d’amis et commence à passer beaucoup de temps chez Nathan. Tout cela va former un cocktail explosif, et qui va remémorer aux deux frères leur enfance.

Pour donner une idée du passé des deux frères, je vais faire un petit peu de spoilers (mais pas trop, le livre étant bien plus que cela tout de même), car je pense que ce sont des thèmes qui peuvent être difficiles pour certaines personnes. Leur mère est décédée dans un restaurant, après s’être étouffée avec de la nourriture. Le père, inconsolable, est devenu assez violent avec ses deux fils, se faisant ainsi haïr par les deux. Tommy et Nathan ont commencé à entretenir une relation incestueuse qui n’a jamais été découverte par qui que ce soit, et dont ils n’ont jamais réellement parlé ensemble. L’auteur va nous faire découvrir ce passé par petites réminiscences, quelques paragraphes à l’intérieur du moment présent. Le fait que les deux frères soient réunis après quelques années de séparation, dans un climat tendu, va les pousser à relire leurs souvenirs d’enfance : un a des souvenirs uniquement négatifs du père, alors que l’autre arrive à trouver des choses positives. Les voisins et amis vont aussi les aider à comprendre leur père sur des choses où les frères étaient trop petits pour comprendre. Sur la relation incestueuse, il reste cependant une sorte de non-dit tout au long du roman. Le lecteur apprend très vite de la bouche de Nathan ce qu’il s’est passé, mais Nathan et Tommy ne parlent de rien, n’agissent pas, comme si tout cela était un passé oublié ou assimilé. C’est seulement à la toute fin que cela va ressurgir comme une claque. Par contre, je préviens aussi la fin est absolument tragique, à vous faire pleurer.

Donc comme je le disais au début, ce roman c’est des personnages avec qui je n’ai rien en commun, une histoire qui peut, au début, paraître invraisemblable (mais l’auteur la rend crédible grâce justement à des personnages très étoffés), et qui ne correspond à rien dans mon quotidien. Pourtant, malgré le bruit des chantiers, le moral dans les chaussettes à cause du travail, c’est le seul roman que j’ai pu lire, en étant complètement immergé dedans. J’avais toujours envie d’y revenir, de continuer à vivre avec eux (un peu comme Simon en fait), tellement les personnages peuvent paraître réels. Ce n’est pourtant pas un feel-good book. Je vous le conseille donc : c’est une lecture facile en anglais, et le roman est vraiment bon je trouve.

Références

The Brothers Bishop de Bart YATES (Kensington Books, 2005)

Le déploiement de Nick Sousanis

Vous avez sûrement entendu parler (ou déjà lu) cette bande dessinée, mais j’ai enfin pu mettre la main dessus à la bibliothèque sans réserver. Je suis absolument ravie de ma lecture. C’est juste brillant, une des meilleures bandes dessinées que j’ai lues. Une des raisons en est que l’auteur utilise pleinement les liens entre textes et images qui peuvent exister dans une « bande dessinée ».  C’est d’ailleurs sa thèse au sens propre comme au sens figuré.

L’éditeur nous indique que Nick Sousanis est un ancien joueur de tennis professionnel, dessinateur, musicien, mathématicien, chercheur. Il enseigne actuellement le langage de la bande dessinée à l’université de Calgary. Le déploiement est la thèse de doctorat qu’il a soutenue au Teachers College de la Columbia University, en 2014. La première fois que j’ai lu cela, j’ai pensé que c’était un peu pour se la jouer, mais c’est tout simplement que je ne connaissais pas la thèse qu’il avait défendue. Alors que maintenant que je l’ai lu, je peux vous dire qu’il ne pouvait pas faire autrement. C’est juste brillant d’avoir pu le faire, de l’avoir fait de manière si complète.

Nick Sousanis commence sa thèse en faisant un parallèle avec Flatland de Edwin Abbott Abbott dont je vous avais parlé ici. Pour rappel, le roman mettait en scène des éléments géométriques vivant dans des espaces de leurs dimensions : les points vivaient dans un espace de dimension 1, les carrés dans un espace de dimension 2, la sphère dans un espace de dimension 3. Les points ne pouvaient concevoir un espace de dimension supérieure et restaient sagement dans leur espace restreint. Les carrés ne pouvaient pas concevoir les espaces de dimension 3, jusqu’au jour où un carré a eu l’intuition qu’un tel monde existait et a rencontré la sphère. À eux deux, ils cherchaient à initier les points. Bien sûr, il y avait une allégorie là-dessous, mais si l’on reste au premier niveau de compréhension, il s’agit bien de l’histoire.

Nick Sousanis fait le lien entre cette histoire et notre lien entre images et textes. Depuis « toujours », on nous apprend à penser uniquement par le texte, ce qui entraîne nécessairement pour la plupart d’entre nous une pensée linéaire, une pensée limitante, car elle se fige à force d’être répétée, nous faisant mettre tout dans des cases, nous faisant tous nous ressembler. Il souligne l’impossibilité de faire des liens, de sortir d’un certain schéma de pensées.

Sa thèse est qu’il manque une dimension à notre pensée : c’est du dessin et de l’image. Dans nos sociétés, l’image est restée au rang d’illustration. La vue est sous-estimée : elle ne nous servirait qu’à la perception, sans permettre plus au niveau de nos cerveaux. Dans ce livre, Nick Sousanis veut nous montrer ce que nous manquons en nous limitant à la pensée linéaire, mode de pensée qui nous est appris très jeune, dès le début de notre période scolaire.

Le texte est une thèse, est donc très référencé et surtout argumenté et fouillé. Il ne s’agit pas d’une défense simpliste. Il analyse les causes et les conséquences, fait l’historique des liens entre textes et images, propose de changer. Rien n’est simpliste dans ce texte. Il ne se lit pas facilement, il se vit. Sans cesse, vous observez les dessins, le texte, cherchez à voir la construction globale de la planche et pas seulement ces détails. Le texte et l’image se répondent de manière égale. Le texte est illustration de l’image et vice-versa. En lisant ce livre, vous vivez la thèse de Nick Sousanis et vous comprenez cette dimension qu’il vous manque. C’est ce que j’ai trouvé vraiment brillant ! C’est juste remarquable et fascinant d’avoir la possibilité de penser si différemment et si complètement. Et de pouvoir le transmettre en plus !

Je ne pouvais pas ne pas vous mettre des exemples de planche pour vous montrer ce que cela donne (ce n’aurait eu aucun sens de ne faire qu’un billet avec du texte, en complet désaccord avec la thèse de l’auteur). Il s’agit d’un passage au début du livre, au moment de l’analogie avec Flatland. Si vous cliquez sur les images, vous obtiendrez des versions en plus haute résolution.

D’autres citations (sans les planches)

Les langages sont de puissants outils pour explorer les abîmes encore plus profonds de notre entendement. Mais malgré leur force les langages peuvent devenir des pièges. En confondant leurs limites avec la réalité, nous voilà, comme les Flatlandais, aveugles aux possibilités au-delà de ces frontières factices, privés de conscience comme des moyens d’en sortir. Le médium de notre pensée définit ce que nous pouvons voir.

Si une page de BD se lit de manière séquentielle, comme un texte, elle est en même temps saisie – vue – dans sa globalité. Thierry Groensteen voit dans cette organisation d’images simultanées un système, un réseau, un espace connecté reposant non sur un procès séquentiel linéaire progressant d’un point à un autre… Mais des associations qui s’étendent comme une toile sur la page, tissant des fragments en un tout cohérent. Ainsi chaque élément fait un avec un tout. L’interaction spatiale du séquentiel et du simultané confère à la bande dessinée une nature duale – à la fois arborescente hiérarchique, et rhizomatique, entrelacée en une même forme.

Pour Lakoff, Johnson et Núñez, nos concepts fondamentaux ne sortent pas du royaume de la pure raison désincarnée, mais sont basés sur notre expérience physique du monde. Par notre activité perceptive et corporelle quotidienne, nous formons des structures dynamiques imagée qui organisent notre expérience et lui donnent sens. Opérant en deçà de notre conscience, ces structures modèlent notre pensée et nos actes. L’expérience concrète constitue la matière première à partir de laquelle nous étendons notre capacité de pensée et donnons naissance à des concepts plus abstraits. Nous comprenons le nouveau dans les termes du connu.

En dépit de nos prouesses mentales, notre esprit n’est pas illimité. Dessiner, selon Masaki Suwa et Barbara Tversky, est un moyen d’orchestrer une conversation avec soi. Coucher nos pensées nous permet de sortir de nous-même, pour puiser dans notre système visuel et notre faculté de voir en relation. Ainsi étendons-nous notre pensée, la distribuant entre conception et perception – simultanément impliquées. On dessine non pour transcrire des idées de sa tête mais pour les générer dans la recherche d’une compréhension supérieure.

J’avais plein d’autres citations, mais elles perdent de leurs forces sans les dessins. Je vous recommande donc très fortement cette bande dessinée si vous souhaitez en avoir plus. Je ne pense pas que vous le regretterez !

Références

Le déploiement de Nick SOUSANIS – traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Voline (Actes Sud – l’an 2, 2017)

A voté de Isaac Asimov

Je regardai la semaine dernière twitter (comme tout le temps en fait) mais c’était le moment de la journée où le compte Tweet de couv’ (@lemotdulibraire) diffusait les photos de couvertures de livres avec le petit mot du libraire et je suis tombé sur ce petit livre, publié au Passager clandestin, dans la collection Dyschroniques. J’ai déjà lu deux livres de cette collection et à chaque fois je les ai beaucoup aimés. Pour rappel, sont publiées dans cette collection des nouvelles d’anticipation, écrites au XXème siècle (souvent au milieu des années 50). Les textes font le plus souvent écho à notre actualité.

A voté est une nouvelle de 50 pages, publiée en 1955 par Isaac Asimov. On est en 2008, aux États-Unis, année d’élection présidentielle. Depuis une quarantaine d’années, le système a bien changé. Dorénavant, une seule personne élit le président des États-Unis, plus exactement une personne est désignée pour aider une machine à désigner le nouveau président. La machine dispose de tous les faits pour pouvoir juger de l’état du pays mais a besoin d’un homme pour faire rentrer l’aléatoire humain pour parfaire ses calculs. Vous avez bien lu : le vote n’est désormais accessible qu’à un homme, entre 20 et 60 ans. Les femmes doivent sûrement introduire trop d’aléatoire dans la machine … Bien sûr, on suit dans cette nouvelle le candidat de l’année, qui s’angoisse au sujet du poids qu’on lui a mis sur les épaules (parce que bien sûr, il n’est pas anonyme) tandis que sa femme est ravie de cette opportunité et que son beau-père regrette l’ancien système (celui que nous connaissons en réalité).

Quand je lisais l’histoire, je me demandais ce qui faisait qu’Asimov avait eu l’idée de ce thème mais aussi quel écho on pouvait voir avec notre actualité (on voit avec cette affirmation que je suis lente à comprendre mais bon c’est la réalité). Je voyais bien le lien avec le big data : le fait qu’une machine puisse prédire, en fonction d’informations qui ne semblent rien à voir avec le phénomène que l’on cherche à prévoir, mais aussi influencer le comportement des consommateurs (parce qu’à ce stade-là, nous ne sommes plus des humains). Il ne me semble pas en fait que ces algorithmes puissent nous supprimer le droit de voter (dans le sens où nous restons toujours maître de nos choix dans l’isoloir mais aussi dans le sens que si à terme, nous n’avions plus le droit de vote, ce serait notre faute puisque nous aurions accepté quelque chose d’inacceptable ; les algorithmes n’y seraient pour rien), même si ces algorithmes/prévisions influencent plus ou moins notre choix aujourd’hui.

La nouvelle est suivie du contexte  de publication. Dès 1936, avec Gallup, les sondages prennent une grande importance aux États-Unis car ils sont supposés pouvoir « déterminer l’opinion des gens en fonction de l’âge, du sexe, du lieu de vie, de la profession, de la religion … ». En 1951, l’Univaci est « le premier ordinateur commercial produit aux États-Unis. Son premier usage fut consacré au grand recensement de 1951. L’année suivante, il est utilisé par la firme CBS pour prédire le résultat de l’élection présidentielle : en s’appuyant sur un échantillon de 1% de la population votante , Eisenhower est donné vainqueur ». En 1952, il est élu avec 55,1% des voix. Après avoir lu le contexte, tout m’est apparu plus clairement. En fait, les méthodes de sondags ont évolué depuis mais restent des méthodes de sondage. Dans la nouvelle d’Asimov, il ne s’agit que d’une évolution logique des sondages vers le big data. Aujourd’hui, d’après ce que je sais, ces méthodes sont bien utilisées pour prédire les votes mais ne sont pas rendues publiques telles que (comme les sondages le sont). On pourrait pratiquement pousser un ouf de soulagement. Cependant, quand on voit aujourd’hui l’impact qu’ont ces méthodes sur les pratiques commerciales et surtout la passivité des gens par rapport à ces méthodes, on peut s’interroger à la suite d’Asimov sur le comportement des citoyens si on appliquait des algorithmes aux élections (présidentielles ou non). Je ne suis même pas sûre qu’on utiliserait un humain pour assurer l’aléatoire du procédé.

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle car tout simplement, elle m’a permis de voir et de réfléchir sur jusqu’où on pourrait se laisser envahir par des algorithmes, utilisés par des gens malveillants (pensant plus à l’argent et au pouvoir qu’à la démocratie). Je pense cependant perplexe sur un point qui n’est pas expliqué dans cette nouvelle : comment peut-on pour changer à ce point les modalités de scrutin sans que personne ne dise rien, en tout cas que la majorité reste silencieuse ? Si vous avez des conseils de lecture sur ce sujet (des romans, pas des essais par contre), je suis preneuse.

Références

A voté de Isaac ASIMOV – traduit de l’américain par Denise Hersant (Le Passager Clandestin / Dyschroniques, 2016)

Swoosh de Lloyd Hefner

Au mois de décembre, une dame des éditions Tohu Bohu m’a contacté pour savoir si je souhaitais recevoir le livre qu’il venait de publier sur Jacques Prévert. Sauf que moi, je n’aime pas Jacques Prévert, et ce depuis l’école primaire (c’est dû à une poésie trop longue à apprendre pour mon jeune âge et surtout à un sens que je n’ai jamais compris). J’ai donc refusé de recevoir le livre mais j’ai eu le droit de choisir dans le catalogue … Il y en avait plein qui m’attirait (je vous invite à lire ce billet de Keisha sur un autre livre de cette maison d’éditions) mais j’ai choisi le roman Swoosh de Lloyd Hefner pour la promesse d’une écriture intéressante. Je peux vous dire que c’est un excellent livre (pas un coup de cœur mais presque).

On est à New York, au début des années 1990. On suit deux personnages, Sadie French et Ike Hutchison. Assez jeune, à la suite d’un événement marquant pour Sadie, ils ont quitté leur banlieue pauvre et sans perspectives, pour habiter la grande ville, New-York donc. Tous les deux sont noirs, elle peut passer pour une blanche. C’est important pour la suite car en fait, ces deux personnages ne vont pas trouver leur place dans la ville de manière « classique » (le travail, le petit appartement …) En effet, Sadie est « dealeuse de drogue indépendante » pour de riches clients, choisis sur des critères de caractère (fiable et pas exigeant comme un drogué en manque peu l’être). Elle dit elle-même que cette activité ne peut pas durer plus de deux ans car après, il y a de gros risques (statistiquement)  de se faire prendre. Cette activité lui permet de se payer des études de finance et de gestion (car en plus d’être très belle, elle est très intelligente … ahlala ces personnages de roman qui ont tout). Ike va lui devenir une sorte de monsieur muscle (des bras de 50cm de circonférence, sans graisse, qu’avec du muscles). Il acquiert ses capacités physiques de manière naturelle (au prix d’un régime alimentaire exigeant tout de même), sans utiliser de produits. Contrairement à ce que tout le monde lui dit de faire car à l’ouverture du roman, il stagne. Ces deux personnages ne sont donc pas vraiment encore dans la ville, ils essaient de s’y faire une place mais reste pour l’instant quand même en dehors. Le quotidien de nos deux personnages va être chamboulé par la mort d’un frère de Ike, soit-disant par overdose. Le problème est qu’il ne se droguait pas. Commence alors une enquête que mèneront jusqu’au bout Sadie, Ike et les deux frères de ce dernier. Elle les entraînera dans les coins sombres de la ville : d’une secte au monde de l’art contemporain.

Tout cela pour en venir à ce qui m’a littéralement soufflé dans ce livre : la capacité de l’auteur à vous faire comprendre la ville et l’époque à travers les yeux de Sadie qui est une remarquable ethnologue, comprenant parfaitement ses contemporains (je pense qu’elle doit beaucoup à son créateur). Il faut absolument lire ce qui est écrit sur le monde de l’art moderne ! C’est juste direct et vrai. D’une intelligence dans le propos et la formulation. Tout le livre est comme cela. Cela n’est pas tant une question de description ou de faire sentir la ville, c’est l’impression tout simplement de comprendre la ville, de comprendre ce qui la sous-tend, de comprendre le plan d’ensemble que personne ne voit. Tout le cliché des séries télé sur le New-York qui serait une ville qui détruit ses habitants (les plus faibles), qui les avale littéralement pour se nourrir est expliqué ici. Vous ne le vivez pas mais vous le comprenez tout simplement. Ce personnage de Sadie  et son côté observatrice extérieure sont extrêmement bien trouvés pour nous accompagner dans cette compréhension.

Qu’en est-il de l’écriture qui m’a fait vouloir lire ce livre ? Dès le départ, j’ai été happée. Le texte dégage une énergie folle. Il n’y a pas de temps morts avec des phrases rapides et précises. Merci au traducteur, Frédéric Roux, d’avoir réussi à rendre cela en français. Une citation choisie au hasard :

Le sang de Ike affleurait maintenant sur une surface qui allait en s’élargissant, le mien avait reflué vers mon cœur, je sentais mes extrémités se glacer, j’étais baignée d’une transpiration froide, comme lorsque l’on va s’évanouir.

Sauf que je me sentais très calme.

Ce que je voulais, c’était connaître la fin du spectacle. J’espérais seulement dans un coin de mon cerveau qu’elle ne coïnciderait pas avec la mienne. (p. 157)

Les deux derniers points dont je voulais parler. En premier, il y a l’omniprésence des marques dans le récit. Sadie n’apprécie pas beaucoup les gens mais par contre aime acheter de jolies choses, chères et encensées dans les magazines à la mode. Personnellement, cela ne m’a pas intéressé pas vu que je n’y connais absolument rien mais cela contribue à dresser le portrait d’une époque et surtout du personnage (elle peut être froide et impersonnelle, pour des personnes qui ne sont pas de son entourage).

Le deuxième point est le fait que quand même certains passages sont très trash. Je me sens obligée d’en parler car cela peut à mon avis déranger certains lecteurs ou certaines lectrices. Un commentaire sur Amazon pour ce livre parle aussi d’invraisemblances. C’est peut être vrai mais je crois que ce n’est pas si important pour un livre. À mon avis, l’important est surtout que ces passages servent le livre et l’histoire (ce n’est pas comme tous les films que l’on peut voir au cinéma présentaient uniquement des scènes d’une vraisemblance folle … si ?) Le même commentaire compare l’écriture à celle de Bret Easton Ellis. Je n’ai jamais lu cet auteur donc je ne peux pas comparer (mais si cela peut vous décider à lire le livre, je le précise). Cela correspond sûrement à l’époque car Swoosh a été publié aux États-Unis pour la première fois en 1993, un peu après les premiers romans de Bret Easton Ellis.

Une lecture qui sort quelque peu de ma zone de confort, pour ceux qui suivent ce blog depuis longtemps, mais que j’ai dévoré et adoré.

Références

Swoosh de Lloyd HEFNER – traduit de l’américain par Frédéric Roux (éditions Tohu Bohu, 2017)

P.S. : j’ai oublié de dire que l’objet livre est très réussi : format, papier, police, mise en page sont, je trouve, bien choisis et contribue au fait que ce livre se lit très bien (et je ne dis pas cela parce que je l’ai eu gratuitement).

Impossible ici de Sinclair Lewis

impossibleicisinclairlewisComme on peut le deviner à la couverture, ce livre du Prix Nobel de littérature 1930, Sinclair Lewis, s’inscrit dans l’actualité électorale des États-Unis. C’est un livre qui est actuellement redécouvert dans ce contexte (il a été publié pour la première fois en 1935) ; on peut le constater au nombre d’avis sur LibraryThing et sur Goodreads.

De quoi s’agit-il ? On est en 1936, année électorale aux États-Unis. (Dans la version française, on est en 1940 (p. 33, 42 et 54 par exemple) alors que toutes les sources américaines indiquent que dans l’original, on est bien en 1936. Être en 1940 est un peu étrange pour le lecteur contemporain, vu que l’Europe n’est pas en guerre mais sous-tension. Il n’y a pas de Guerre mondiale. Je peux comprendre ce choix pour la première édition française (et encore) mais pour cette nouvelle édition, j’aurais repris la bonne date, personnellement. Mais bon, ce n’est pas si grave. Je referme la parenthèse). La situation économique du pays n’est pas glorieuse. Une partie importante de la population est au chômage. Elle a son défenseur en la personne d’un homme que l’on pourrait assimiler aujourd’hui à un prédicateur. D’autre part, la situation internationale est tendue. Une guerre semble inévitable, d’autant que certains trouvent que la population se ramollit (un peu). Les mêmes pensent au déclin de la civilisation américaine. Une des solutions : renvoyer la femme à ses foyers pour raffermir la vigueur du peuple. On a tous déjà entendu ce type de clichés (n’appelons pas cela des idées tout de même) et on a tous pensé que ces clichés étaient innocents et resteraient à tout jamais sans conséquence car on pense tous que la majorité de la population est tout de même sensée. Que le fascisme (comme en Italie ou en Allemagne, à l’époque de la parution du livre) ne peut pas arriver ici. D’où le titre : Impossible ici (le titre américain est It Can’t Happen Here).

Sinclair Lewis part justement du postulat que si, cela peut se produire ici (où que soit l’ici). Il situe son histoire dans une petite ville du Vermont, Fort Beulah. Le « héros » de l’histoire est un journaliste d’une soixantaine d’années, Doremus Jessup. C’est donc un homme bien installé dans la vie qui sera le témoin par lequel on suivra l’histoire. Il est propriétaire du journal local, possède une certaine érudition, surtout dans son domaine de prédilection, la politique. Il est plutôt orienté républicain. Il vit avec sa femme d’une façon que je qualifierai de bourgeoise, dans le sens où leur quotidien est dicté par le fait d’avoir ou de paraître, et non pas par l’amour ou une quelconque tendresse. Il a une maîtresse (avec des idées très libérables) pour cela. En entendant pour la première fois les propos que j’ai cités plus haut, il est sceptique mais a peur. D’autant qu’un candidat, Berzelius « Buzz » Windrip, annoncé tardivement semble se détacher dans la population. Les autres candidats, les plus classiques, ne veulent pas le prendre au sérieux et ne répondent pas sur son programme ou ses arguments, semblent que tout peut rester tel quel sans aucun changement. Ils ne sentent pas ce qui se passe dans la population (et c’est tout de même la population qui fait l’élection), une population qui est sensible aux discours de son candidat (du candidat le plus populiste en fait) : tout le monde aura 5000 dollars par mois, il supprimera le chômage et la délinquance. Le soutien tardif du prédicateur des chômeurs sera décisif pour l’élection du candidat populiste. L’auteur montre d’ailleurs les meetings, montrant une certaine vitrine, de l’ordre, du clinquant.

Une fois le pouvoir acquis, on se doute qu’aucune des promesses ne sera tenue (ou sinon de manière particulièrement absurde). La presse est mise au pas (on ne sait plus rapidement ce qui se passe réellement dans le pays), une milice est créée (complètement aux ordres du président) pour dompter la population, des camps sont construits, le pouvoir change de main, ne s’exerce plus de manière éclairée mais bien de manière autoritaire, on éloigne ou brime les opposants. Tout le monde ne se rend pas compte immédiatement de ce qu’il se passe ; la résistance s’organise très progressivement (d’autant plus que personne ne sait ce qui se passe réellement ; l’information arrive très tardivement). Doremus Jessup hésite à rentrer en résistance, parce qu’il est trop vieux, qu’on ne l’embête pas encore, puis pas tant que cela. Il s’accommode de sa nouvelle vie jusqu’au jour où il ne peut plus et commence par résister à l’autoritarisme du régime avec des petites actions. Le régime réplique en tapant de plus en plus fort. Et tout va crescendo.

La préface de Thierry Gillyboeuf est absolument fascinante pour comprendre le contexte de l’écriture du livre (l’auteur montre aussi l’actualité du livre mais vu le sujet du livre, il n’y a pas beaucoup de peine pour penser aux prochaines échéances électorales dans plus d’un pays occidental). Sinclair Lewis était marié à l’époque à la journaliste Dorothy Thompson, qui a été la première journaliste étrangère à rencontrer Hitler. À la sortie de l’entretien, elle s’est dit que l’homme qui faisait peur au monde était tout de même bien insignifiant et finalement n’avait plus si peur (comme quoi, tout le monde peut se tromper). On ne peut pas douter que tout cela ait influencé son écrivain de mari. D’autant qu’à cette élection, il y avait réellement un candidat avec ce type d’idées et qui était lui aussi extrêmement populaire. Il a été assassiné et n’est donc pas resté dans nos mémoires.

Le choix de Sinclair Lewis de situer son histoire dans une petite localité est très intéressant. Pareil pour le fait de prendre un « héros » âgé, bien installé, intellectuel, avec ses défauts, sans aucun superpouvoir. Cela rend la démonstration moins abstraite pour le lecteur lambda. Il montre que la résistance à l’autoritarisme peut se faire, dès qu’on le veut (et dès qu’on est courageux tout de même, il ne faut pas minimiser les actes), à même très petite échelle. Ce n’est pas forcément décisif mais peut créer un mouvement. Le « héros » n’est pas parfait et est même assez désagréable car finalement, il ne s’interroge pas ou ne cherche pas à comprendre (il voit par contre ce qui va se passer ; il défend son candidat), il est trop installé dans ses certitudes et son confort, est très souvent condescendant face à ses enfants mais aussi face aux autres. Il n’aime pas non plus grand monde (à part sa maîtresse, tout le monde est bête). Pourtant, à son échelle, il décide de faire quelque chose pour changer le nouvel ordre national.

La localisation dans la petite ville vise un peu à la même chose à mon avis. Elle montre l’évolution des proches, des voisins et des amis d’enfance, que l’on redécouvre à l’occasion de tels événements. En isolant la ville, l’auteur montre la proximité du régime. On ne voit pratiquement pas le président « Buzz » Windrip, au cours du roman, uniquement les conséquences de ses décisions sans qu’on connaisse ses décisions. Le livre se distingue d’un probable film sur le même sujet, où finalement on aurait eu un héros qui aurait tué le méchant président et hop, tout aurait été arrangé ! Le livre permet un traitement plus profond du sujet, plus quotidien pour le lecteur.

Passons maintenant aux points négatifs. La langue a extrêmement vieilli. Apparemment, ce n’est pas un problème de traduction car j’ai lu le même type de commentaire sur Goodreads. Le traitement des personnages est aussi un peu léger : le « héros » est correctement personnifié mais reste très superficiel, lointain pour le lecteur. L’auteur ne détaille pas la psychologie des autres personnages : ils semblent tous être extrêmement légers (pour les relations amoureuses par exemple mais j’ai l’impression que cela vient d’une mode de l’époque car la manière d’écrire m’a rappelé certaines scènes des livres de Rosamond Lehmann), inconséquents, prendre des décisions sans aucune réflexion. C’est assez particulier car cela joue sur l’ambiance du livre. Tout le monde semble vivre dans l’inconscience ou dans la gravité extrême. L’impression que j’ai eue à la lecture, c’est que j’ai vécu l’histoire avec ma tête mais pas avec mon cœur. Je ne l’ai pas vraiment ressenti.

En conclusion, une lecture excellent d’un point de vue sociétal. Par contre, je suis moins convaincue d’un point de vue littéraire.

Références

Impossible ici de Sinclair LEWIS – version française de Raymond Queneau – préface de Thierry Gillyboeuf (La Différence, 2016)

Un siècle de littérature américaine – Année 1935

P.S. : Je suis désolée de vous avoir encore laissés tomber cette semaine. Je suis retombée dans une psychose rédactionnelle et comme je le disais la dernière fois, quand je rédige pour le travail, je ne peux pas rédiger pour le blog. C’est juste trop !

L’homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu

lhommequimitfinalhistoirekenliuJ’ai voulu lire ce livre à la suite du billet de Charybde 2. Je vous renvoie donc vers lui pour lire son billet (comme cela vous n’êtes pas obligé de lire le mien jusqu’au bout).

L’homme qui mit fin à l’histoire est une nouvelle (de 102 pages sur ma liseuse) écrite d’une manière que je n’avais jamais lu, sur un fait que je ne connaissais pas et sur des réflexions qui m’intéressent mais dont je n’avais jamais rien lu (de manière romancée).

Le livre est écrit sous la forme d’un documentaire filmé, un peu comme ceux que l’on peut voir sur Arte, sur des faits historiques. Souvent, il y a une voix principale, celle d’un narrateur ou du « personnage » principal, entrecoupé d’images d’archives, de témoignages mais aussi d’avis de spécialistes pour éclairer ces témoignages. Dans les notes, on peut lire que cette idée lui est venue à la lecture de la nouvelle Aimer ce que l’on voit : un documentaire de Ted Chiang.

Le livre de Ken Liu est construit exactement de cette manière. La narratrice est une nippo-américaine, Akemi Kirino, directrice scientifique des laboratoires Feynman. Elle raconte comment une dizaine d’années auparavant, elle a proposé, avec son compagnon Evan, des voyages dans le passé à des familles de victimes de l’Unité 731, pour revivre les atrocités vécues par leurs proches. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Unité 731 est une unité de recherche japonaise, créée après l’invasion de la Chine par les Japonais et fermée à la défaite de celui-ci, en 1945. Dans cette unité ont été menées des expériences sur les êtres vivants dans le but d’améliorer les connaissances et la pratique des chirurgiens militaires, de mieux comprendre la transmission des maladies et de pouvoir mieux les guerres mais aussi de créer des armes bactériologiques. Il s’agit de ce que l’on peut écrire sur le papier. Dans les faits, cela correspond à des tortures et des traitements inhumains sur des prisonniers chinois, qui étaient le plus souvent tout de même des paysans raflés au hasard dans les campagnes environnantes. Ainsi, Ken Liu nous parle de vivisections sans anesthésie, de bras que l’on faisait geler intentionnellement pour étudier la gangrène, les amputations et la manière de les ranimer, de maladies injectées volontairement, de viols aussi.

Sauf que le Japon n’a reconnu que très tardivement les agissements de cette unité, et surtout a gardé tous les documents papiers pouvant indiquer des faits précis sous le sceau du secret. L’Histoire ne peut pas s’appuyer uniquement sur des témoignages car cela manque de faits vérifiables (sur quoi toutes les découvertes (scientifiques ou non) s’appuient). De plus, ici, les seuls témoignages sont ceux des bourreaux et non des victimes, des bourreaux prisonniers du régime communiste chinois après la Seconde Guerre mondiale, et qui ont le sait ne pouvait être digne de confiance pour les États-Unis mais aussi pour le Japon et toutes les nations occidentales. Ces témoignages ne pouvaient être donc que falsifiés.

Evan Wei, le compagnon de Akemi Kirino, sino-américain, spécialisé dans le Japon (on va dire ancien car j’ai oublié la période historique), découvre les événements de l’Unité 731 par un film et s’efforce ensuite de reconstituer les faits. Devant l’impossibilité de trouver des documents objectifs (en tout cas en quantité suffisante), il se tourne vers les témoignages mais des familles des victimes. Pour cela, il va avec sa compagne utiliser une des découvertes scientifiques de celle-ci, les particules de Bohn-Kirino, pour fabriquer une sorte de machine à remonter le temps, mais uniquement pour les familles des victimes, et l’expérience ne fera de la personne qu’un témoin d’images recréées par son cerveau :

Les particules de Bohm-Kirino permettent de recréer, en détail, les informations de tous types autour du moment de leur création : la vision, le son, les micro-ondes, l’ultrason, l’odeur de l’antiseptique et du sang, le piquant de la cordite et de la poudre au fond des narines.

Mais cela représente une masse d’informations colossale, même pour une seule seconde. On n’avait aucun moyen de la stocker, sans parler de la traiter en temps réel. La quantité de données rassemblées pour quelques minutes aurait saturé tous les serveurs de Harvard. On pouvait ouvrir une porte sur le passé, mais on ne verrait rien dans le tsunami de bits qui en jaillirait.

[…]

J’ai donc conçu l’idée d’utiliser le cerveau humain pour traiter les informations obtenues par les détecteurs Bohm-Kirino. Les capacités du cerveau au traitement en parallèle de masse, le substrat de la conscience, se sont révélées très efficaces pour filtrer et traduire le torrent de données issu des détecteurs. Il pouvait recevoir les signaux électriques bruts, en rejeter 99,99%, transformer le reste en images, en sons, en odeurs, leur trouver du sens et enfin les enregistrer sous la forme de souvenirs.

Le problème est que cette technique est destructrice :

sa technique est destructrice, comme vous le savez : une fois qu’il a envoyé l’observateur à un endroit et un moment précis, les particules de Bohm-Kirino s’annihilent et nul ne peut retourner là-bas.

Déjà, on voit toute la complexité du problème : est-ce que un seul témoin peut faire l’Histoire ? Quelle crédibilité lui accordé sans documents (et aussi sans autres témoignages)  pour corroborer son histoire ? On peut d’ailleurs lire dans la nouvelle le passage suivant :

Je comprends bien que, du point de vue des défenseurs du Pr Wei, la vision brute de l’histoire se déroulant devant vous n’incite guère à mettre en question la preuve indélébile dans votre esprit. Mais cela ne suffit pas au reste d’entre nous. Le Procédé Kirino exige une foi aveugle : qui a vu l’ineffable ne doute en rien de son existence, mais cette clarté ne se reproduit pour personne. Nous voici donc coincés ici dans le présent à essayer de deviner le passé.

Le Pr Wei a mis fin à l’enquête rationnelle sur l’histoire pour la transformer en une religion personnelle. Ce qu’a vu un témoin, nul autre ne pourra jamais le revoir. C’est de la folie.

L’utilisation de témoignages est quelque chose, comme je le disais, qui n’est pas conforme à la méthode de l’historien. Ils s’attirent les foudres de ses paires. Ken Liu donne à lire plusieurs réactions :

J’ai un immense respect pour Wei, qui reste mon meilleur étudiant. Mais il a renoncé à la responsabilité de l’historien de s’assurer que la vérité n’est entachée d’aucun doute. Il a franchi la frontière qui sépare la frontière de l’activiste.

De mon point de vue, il s’agit moins d’idéologie que de méthodologie. Ce qui nous oppose, c’est la définition qu’on donne d’une preuve. Les historiens formés à l’occidentale ou à l’asiatique se sont toujours basés sur la documentation, or le Pr Wei donne désormais la primauté aux témoignages – des témoignages qui de plus proviennent d’individus non pas contemporains des événements, mais issus d’une époque ultérieure.

Ken Liu traite d’autres thèmes relatif à l’Histoire et à l’historiographie : quelle utilisation peut-on faire du passé dans le présent ? est-ce qu’utiliser le passé pour justifier ses revendications est moral ? est-ce qu’oublier le passé (et entre autre sa responsabilité) est possible et vivable à l’échelle d’un État, sous prétexte que l’État a changé de forme ? à qui appartient l’Histoire ? qui fait l’Histoire ? est-ce que la personnification de l’Histoire créé quand même l’Histoire ? Sur cette dernière question, je voulais encore donner une citation :

Comme nous ne disposons que d’une capacité d’empathie limitée envers la souffrance de masse, cette approche, selon moi, risquerait de déboucher sur le sentimentalisme et sur la mémoire sélective. Plus de seize millions de civils ont péri en Chine lors de l’invasion japonaise. La majeure partie de ces souffrances ne sont intervenues ni dans les fabriques de mort comme Pingfang, ni dans d’innombrables village et bourgs isolés loin de tout, où on a massacré et violé sans relâche hommes et femmes, leurs cris emportés par le vent glacé, si bien qu’on a oublié jusqu’à leurs noms. Pourtant, eux aussi méritent qu’on se souvienne d’eux.

Il est impossible que chaque atrocité trouve un porte-parole aussi éloquent qu’Anne Frank, et je ne crois pas que nous devions réduire l’histoire entière à un recueil de récits de ce genre.

Pour traiter toutes ces questions, la forme choisie par Ken Liu est idéale car elle lui permet de raconter son histoire mais aussi de confronter les différents points de vue. Il faut voir que tous ces points de vues sont inventés ou réécrit mais que tout est fait de manière très réaliste.

Sur le thème du témoignage dans la construction de l’Histoire mais aussi sur la question du propriétaire de l’Histoire, je vous conseille le film Le Labyrinthe du Silence qui traite de la préparation du procès de Francfort en Allemagne, qui s’est tenu entre 1963 et 1965. On retrouve dans ce film cette idée que l’Histoire (et donc son jugement) ne peut pas se baser uniquement sur des témoignages mais sur des faits précis (et datés dans le contexte du film). Quand on vit le genre de choses qu’on vécut les gens dans ces camps ou ces unités, on ne note pas les faits pour un futur procès ou pour les futurs historiens. On est obligé de raconter a posteriori et forcément qu’on y met sa sensibilité. Les historiens eux cherchent des faits objectifs ; ils peuvent s’appuyer sur des témoignages mais les faits doivent être recoupés. Sauf que parfois, c’est impossible.

Est-ce que pour autant les histoires des gens ne doivent pas constituer notre Histoire commune pas forcément celle d’un certain pays mais une Histoire commune de l’Humanité entière ? C’est là-dessus (et pas que) qu’interroge la nouvelle de Ken Liu (en 102 pages seulement).

Je pourrais en parler pendant des heures, vous citer tout le livre mais le billet est déjà trop long. Je me rends bien compte qu’il y a peu de chances que les gens lisent cela jusqu’au bout. Si vous avez sauté des parties du billet, ce n’est pas franchement grave, ne retenez que la conclusion : lisez cette nouvelle intelligente et percutante !

Références

L’homme qui mit fin à l’histoire : un documentaire de Ken LIU – traduit de l’anglais (États-Unis) par Sylvie Denis (Le Bélial’, 2016)

Personne ne disparaît de Catherine Lacey

PersonneNeDisparaitCatherineLaceyJ’avais repéré ce livre dès sa parution car je trouvais sa couverture trop belle. Quand j’ai vu qu’il était disponible à la bibliothèque numérique de Paris, je l’ai donc emprunté. Forcément !

C’est l’histoire d’Elyria, une jeune femme américaine qui a tout pour elle, ou en tout cas qui semble tout avoir pour elle : un mari aimant, un super boulot (elle est scénariste pour une série télé ; et oui c’est un travail qui n’existe pas uniquement dans les séries télévisées), un appartement classieux, des amis … Pourtant, un jour, elle décide de tout plaquer pour partir en Nouvelle-Zélande, chez un écrivain solitaire, qui lui a un jour lancé une vague invitation. Le livre est l’histoire de ce voyage et du retour inéluctable.

Le présent si parfait cache un passé plus sombre : un drame familial précédé par une mère peu présente. Le mariage parfait devient est aussi moins parfait qu’il n’en a l’air. Pourtant, Catherine Lacey ne décrit pas une femme névrosée ou quelque chose comme cela, mais plutôt une femme tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Pour preuve, il n’y a pas de happy end où tous les problèmes passés se résolvent dans le présent mais bien pas de fin du tout parce que dans la vie de tous les jours il n’y a pas forcément de fin après 250 pages.

De cette femme normale, qui réalise tout de même un acte extrême, on suit les pensées, des pensées bousculées, rapides, syncopées. Elle expose devant nous sa solitude, son incompréhension, ses doutes face à sa personnalité. La question qui sous-tend le livre est bien de savoir s’il est normal de faire comme si tout allait bien, tout le temps, comme si on n’avait aucun doute, à aucun moment. Le roman questionne aussi la part de normalité en tout être.

C’est un premier roman et j’ai franchement trouvé brillante la manière dont Catherine Lacey retranscrit la moindre pensée de son héroïne. J’ai aimé le rythme intense tout au long du roman, la façon dont on sent mouliner ce cerveau, parfois à vide il faut l’avouer. J’ai lu des avis sur LibraryThing qui disaient que le roman raconte la manière dont une femme devenait folle mais c’est complètement faux à mon avis. C’est plutôt la manière dont la société va traiter cette femme, cette personne, qui s’interroge sur son avenir, sur son couple et sur son bonheur.

Si on voulait vraiment trouver une faiblesse au roman, je dirais que c’est l’histoire en elle-même. Finalement, la romancière ne fait rien des éléments familiaux qu’elle introduit. Mais peut-être que si elle l’avait fait, le roman aurait été gnian-gnian et surtout déjà vu / lu.

En conclusion, une très belle découverte. Je lirai volontiers son deuxième roman !

Les avis de Cathulu et Noukette, tous les deux très enthousiastes.

Un extrait

Est-ce que tout le monde sur la planète, ou au moins tout le monde sur la planète appelée moi, n’est pas coincé entre deux impulsions : le désir de disparaître comme si rien n’était jamais arrivé et le désir d’être une bonne personne amoureuse, aimante, aimée, qui ait un sens, qui aille juste bien ? Je veux être cette personne, une portion de personne respectable mais je voudrais aussi n’avoir rien à voir avec le fait d’être une personne, parce qu’être une personne c’est être cassable, c’est savoir que tu vas casser, incessamment à tout moment, et peut-être pas simplement à tout moment, mais précisément à ce moment-ci, cette minute, un avion pourrait tomber du ciel et t’écraser, ou le bâtiment dans lequel tu te trouves pourrait simplement s’effondrer et te tuer ou tuer la personne que tu aimes …

Références

Personne ne disparaît de Catherine LACEY – roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Myriam Anderson (Actes Sud, 2016)

So Long, See You Tomorrow de William Maxwell

SoLongSeeYouTomorrowMaxwellIl s’agit du roman en anglais, un peu compliqué (pour mon niveau d’anglais) dont je parlais dans le billet précédent. J’avais repéré ce roman sur un blog américain, car j’ai été intrigué par l’auteur qui semblait être un classique en tout cas aux États-Unis, et dont je ne connaissais même pas l’existence. Il a un peu trainé sur ma tablette, justement à cause du niveau de langue. Mon intérêt a été ravivé par la republication cette année d’un autre roman de cet auteur, Comme un vol d’hirondelles, en français cette fois-ci, par les éditions Cambourakis.

J’ai donc recommencé le livre et je me suis accrochée, jusqu’à terminer le livre en étant complètement scotchée à ma lecture. C’est assez magnifique et extrêmement mélancolique.

Le livre commence par le fait marquant du roman. Dans son enfance, un fermier de sa petite ville de l’Illinois a été abattu par son voisin. C’est un fait qu’il n’a jamais oublié car cette histoire concernait un ami, pas intime mais proche tout de même, puisque celui-ci était le fils du meurtrier. Ce démarrage est très prometteur. L’histoire n’est pas racontée dans les détails mais on sent une très grande nostalgie, non pas de l’histoire mais de l’époque, de son enfance. Cela nous mène au deuxième chapitre qui m’a beaucoup dérouté lors de ma première lecture. Dans ce deuxième chapitre, le narrateur ne parle plus de cette histoire de meurtre mais de son histoire personnelle, de son enfance à son adolescence, et de sa rencontre avec cet ami. Il ne détaille pas du tout sa relation avec lui, il parle un peu de leurs occupations mais sans insisté. Cela m’a donné l’impression que c’était un ami de convenance. Ils se sont retrouvés ensemble un jour et ils le sont restés ensuite car c’était pratique d’avoir quelqu’un, jusqu’au jour où ils ont été séparés. Après cette séparation, ils ne se sont plus écrits, ne se sont plus vus. Sauf une fois, par hasard, dans le couloir d’un lycée de Chicago (alors que l’histoire initiale se passe dans une petite ville de l’Illinois). Leurs regards se sont croisés, ils se sont reconnus mais n’ont pas échangés un mot. C’est le plus grand regret du narrateur et le pourquoi il écrit cette histoire.

La deuxième partie du livre est la tentative de reconstitution du meurtre. Il prévient de suite qu’il a beaucoup extrapolé par rapport qu’il a retrouvé dans le journal, mais il a besoin de cela, cinquante ans après, pour comprendre pourquoi il n’a pas parlé dans le couloir de ce lycée. Il va ainsi s’imaginer la rencontre des deux voisins, jusqu’au meurtre de l’un par l’autre.

On voit bien que les thématiques de ces deux parties sont l’inéluctabilité du temps qui passe, la mémoire et le fait qu’on ne puisse pas changer le passé mais qu’on doive s’efforcer de le comprendre. C’est pour cela que je parlais de roman mélancolique au début du billet. J’ai eu une impression d’automne finissant, de feuilles qui tombent.

Cela vient du fait que le narrateur raconte cette histoire comme s’il était vieux, comme s’il devait faire taire ou comprendre ce regret avant de mourir, mais aussi de la description des personnages. L’auteur a choisi de n’effleurer qu’assez peu les sentiments des acteurs du drame (alors que tout est histoire de passion), mais il leur donne une volonté de fer (une fois la décision prise, on la met en action), une très grande ténacité (peut être dû à une vie difficile). Je ne suis pas capable de vous dire si l’écriture contribue à ce sentiment car comme je vous l’ai dit, le niveau de langue est un peu haut pour moi et je me suis donc beaucoup axée sur le vocabulaire pour comprendre les phrases, les actions, les lieux.

Heureusement que Cambourakis a publié ce livre en français ! Cela va me faciliter la tache pour lire de nouveau cet auteur.

Références

So Long, See You Tomorrow de William MAXWELL (Vintage Classics, 2012)

Un siècle de littérature américain – Année 1980