Le journal d’un fou de Irokawa Takehiro

Je suis tombée par hasard sur ce livre à la bibliothèque. Plus exactement, les bibliothécaires avaient décidé ce mois-ci de mettre en lumière leur fond sur les mémoires. Je l’ai pris sur la base de la quatrième de couverture et j’ai mis un temps fou à le lire car je n’arrivais à m’investir dans l’histoire. Pourtant, après avoir refermé le livre, je me dis que j’ai lu un roman très abouti sur la folie et l’hôpital psychiatrique, mais surtout que l’auteur a réussi à saisir de manière vraisemblable la solitude d’un homme, qui ne peut comprendre sa condition.

On suit donc de l’intérieur la folie d’un homme. Ainsi, le livre commence lorsque l’homme rentre, de son plein gré, à l’hôpital psychiatrique pour se reposer, d’après lui. Comme c’est l’homme qui raconte, on ne connaît pas la teneur de sa folie. On a même plutôt l’impression de suivre quelqu’un de normal dans un univers de folie. Dans ces phases de « normalité », l’homme observe les autres patients, qu’ils trouvent étranges. Aucun ne veut ou ne peut rentrer en contact avec lui. Cela laisse du temps à l’homme pour réfléchir à ce qui l’a mené là. Lorsqu’il était enfant, sa mère a laissé sa famille, après avoir rencontré un autre homme. Peu de temps après, la famille a été séparée car le père ne pouvait assumer ses enfants. L’homme, déjà fragile mentalement (dans le sens où il semble vivre à l’extérieur de lui-même, il refait la vie dans un univers parallèle par le biais d’un jeu de cartes qu’il a créé), est envoyé au travail, il ne voit plus sa famille et a fortiori son frère chéri. Tout cela ne pouvait pas contribuer à aider un adolescent perturbé à se construire. Cela a donné un adulte qui a changé beaucoup de fois de travail. Il est tombé malade, s’est retrouvé dans un sanatorium, a rencontré une femme qui est morte de la tuberculose. On se dit que même nous, on aurait besoin de se reposer avec une telle vie.

Pour marquer la folie, l’auteur raconte des rêves très très très étranges de l’homme. Et c’est là que cela m’a moins plu parce que je n’ai compris aucun des rêves / cauchemars. Ils ont un côté trop fantastique pour moi. À chaque fois, cela rompait le charme du livre et me faisait refermer le livre d’ennui.  J’ai compris très tard que ces rêves / cauchemars étaient en fait des hallucinations et que donc cela correspondait à des moments où la folie s’exprimait. Au bout d’un moment, j’ai fait plus attention. L’apparition dans l’histoire du psychiatre m’a aidé. Et pour le coup, j’ai trouvé le procédé très malin. L’homme décrit ses hallucinations sans être conscient que cela en soit ; il agit aussi sans s’en rendre compte lors de ses hallucinations. Puis lors de la séance ou avec les infirmières, qui lui parle de ce qu’il fait lors des phases où la maladie s’exprime, permet au lecteur de comprendre qu’il est réellement malade. Mais comme l’homme ne peut pas comprendre que les autres le trouvent bizarre (comme tout le monde en fait), l’homme se sent seul tout au long de son hospitalisation et cela, le lecteur le ressent bien (mais pourtant ne compatit pas).

Cela nous met dans l’ambiance de la seconde partie où l’homme sort de l’hôpital pour vivre avec une autre patiente. Et là, la solitude et l’incompréhension sont partout (et s’amplifie par rapport à la première partie), dans son couple, dans son voisinage, dans sa famille et dans la société japonaise (il ne peut plus travailler car il a été à l’hôpital psychiatrique et il doit donc se reposer sur sa femme). J’ai adoré cette seconde partie. Il n’y a plus du tout d’hallucinations incompréhensibles pour quelqu’un de « normal » et l’auteur réutilise le procédé, que j’ai tant aimé, de nous faire comprendre la folie de l’homme par le regard des autres (les plaintes du voisinage par exemple qui causent des déménagements fréquents). Cela entraîne une méfiance, symptôme de la maladie toujours présente. Ce qui m’a aussi plu est la découverte de la vie japonaise de l’époque (le roman date de 1988), les logements, les difficultés de transport, les conditions de travail, la vie de couple … C’est grâce à cette seconde partie que je me suis investie dans le livre.

Cependant, je trouve toujours que c’est très difficile de le faire avec ce livre. L’homme s’analyse lui-même, et s’observe de l’extérieur, comme un entomologiste observe une fourmi. Tout est décrit avec une froideur clinique (comme l’indique la quatrième de couverture). Si vous avez besoin, comme moi, d’avoir un peu de sentiments et d’empathie dans un roman pour arriver au bout, je ne vous le conseille pas car il peut être difficile de s’accrocher à quelque chose dans ce roman. Par contre, comme je le disais au début, la description d’une vie avec la folie est excellente, du point de vue du réalisme en tout cas. C’est à vous de voir !

Références

Le journal d’un fou de IROKAWA Takehiro – roman traduit du japonais par Rose-Marie Fayolle (Éditions Philippe Picquier, 1991)

La clef – La confession impudique de Junichirô Tanizaki

J’ai découvert ce livre en regardant une vidéo d’une booktubeuse allemande. Je ne connaissais absolument pas l’auteur, j’ai donc fait le choix de le lire à la bibliothèque. Pourtant, Junichirô Tanizaki semble, d’après ce que j’ai lu, un des plus grands écrivains japonais du XXe siècle (1886-1965) et La clef un de ses ouvrages les plus connus.

Ce livre compte quatre personnages principaux : un couple, leur fille, Toshiko, et l’ami de leur fille, monsieur Kimura. Le monsieur du couple, cinquante-six ans, est professeur d’université. Il a une charmante femme, Ikuko, plus jeune que lui d’une grosse dizaine d’années, qui a été élevée dans une famille très traditionnelle. La majeure partie du temps, elle suit son éducation. Ce qui désespère son mari est qu’elle se montre très entreprenante, et surtout exigeante, au lit et qu’à son âge, il commence à avoir du mal à la satisfaire et cherche à mettre du piment dans son couple, non pas à base d’accessoires, mais de jalousie et de manipulation. Je précise pour les âmes sensibles qu’il y a des scènes de chambre explicites.

Il va se servir de son journal intime, pour donner ses sentiments sur son couple, mais aussi ses envies pour celui-ci. Malgré ce qu’elle prétend, sa femme lit son journal et semble prendre pour argent comptant ce qui est écrit. Pour répondre à son mari, elle entreprend, elle aussi, la rédaction d’un journal intime, qu’elle s’arrange pour faire lire à son mari, sans qu’il pense qu’elle le sait (j’espère que c’est clair). Le livre est constitué par l’alternance des journaux intimes du couple. Toshiko ou monsieur Kimura n’interviendront que par l’intermédiaire du couple, dans différents rôles.

Le lecteur assiste en spectateur voyeur aux manipulations redoutables que l’un exerce sur l’autre et inversement. C’est d’autant plus difficile à démêler que le lecteur ne sait pas ce qui est sincère et ce qui est écrit pour manipuler le partenaire. À la fin de ma lecture, avant l’explication finale, j’en étais arrivée à monter une tout autre histoire que celle que j’avais lue.

Les personnages du couple sont évidemment très forts. J’ai particulièrement aimé le personnage de la femme, car c’est le plus complexe. L’homme ne semble qu’avoir une idée en tête (le sexe) et ne semble, par conséquent, pas très sensible à son environnement. La femme par contre entretient des sentiments contradictoires vis-à-vis de son mari, entre amour et désamour, vis-à-vis de sa fille, entre sentiments maternels et jalousie par rapport à sa jeunesse mais aussi l’impression de lui être supérieure et vis-à-vis de monsieur Kimura, dont elle ne sait pas s’il est sincère avec sa fille et elle ou s’il est le jouet de son mari. Elle entretient aussi des sentiments ambigus vis-à-vis d’elle-même. Il est évident qu’elle s’apprécie beaucoup, mais elle reste très perplexe sur le choix qu’elle doit faire entre manières japonaises et manières occidentales. Elle se sent prisonnière de son éducation, tout en la respectant.

Le « conflit » entre manières de vivre japonaise et occidentale est un thème extrêmement présent dans le roman. D’après ce que j’ai lu, c’est un thème que l’auteur reprend dans ces autres romans. Dans La clef, on voit que les manières japonaises sont des manières « comme il faut », tandis que les manières occidentales sont celles du dévergondage. Pourtant, c’est quand la femme les assumera le plus, qu’elle sera la plus « heureuse » au « désespoir » de son mari.

C’est un très bon livre. Il est surtout d’une extrême modernité dans son traitement du couple (la manipulation est particulièrement bien saisie) et de son intimité, ainsi que dans son écriture et son mode de narration (l’alternance des deux journaux intimes). Une très bonne découverte donc. Quels autres livres me conseilleriez-vous pour poursuivre la découverte de cet auteur ? Quatre soeurs me plairait assez, mais je ne suis pas encore sûre.

Références

La clef – La confession impudique de Junichirô TANIZAKI – nouvelle traduction d’Anne Bayard-Sakai (Folio, 2003)

La carte perdue de John Selden de Timothy Brook

La carte perdue de John Selden est un livre d’Histoire, portant principalement sur le commerce en mer de Chine au début du XVIIème siècle. Ce sujet est abordé par la recherche d’éléments de compréhension d’une carte, retrouvée par hasard à la bibliothèque Bodleian d’Oxford.

Je suis ravie d’avoir pris cette idée de lecture sur le blog Wodka. Je n’avais jamais entendu parler de l’auteur, et encore moins de ce livre. Pourtant, Timothy Brook est, d’après mes recherches internet, très connu, notamment pour son Chapeau de Vermeer. Il est actuellement sinologue-historien à l’Université de Colombie-Britannique (Canada). Il a écrit au moins trois livres destinés au grand public, les deux cités précédemment et Sous l’œil des dragons.

Un jour, Tim Brooks est appelé par un conservateur de la Bodleian qui souhaite lui montrer une découverte faite dans le fond de la bibliothèque : une carte maritime, centrée sur la mer de Chine méridionale, dont on entend beaucoup parler actuellement dans l’actualité à cause des revendications territoriales de la Chine sur un certain nombre d’îles, que les voisins du pays revendiquent également. Sauf que cette carte date du début du XVIIème siècle (je déflore un peu le sujet, car on l’apprend à la fin du livre mais bon). Enfin observateur (et surtout chercheur), Timothy Brook observe les détails qui font de cette carte une carte dont aucun équivalent n’a été trouvé jusqu’à présent. L’auteur va adopter une démarche très scientifique pour complètement épuiser son sujet (le livre est passionnant, mais c’est vraiment la manière dont est traité le sujet qui m’a le plus intéressée).

Ainsi, l’auteur va enquêter sur la manière dont cette carte s’est retrouvée dans le fond de la Bodleian. C’est assez facile quand on a un catalogue assez bien tenu et donc il apprend rapidement que cette carte est venue avec la collection de John Selden. La carte a même été spécifiquement nommée dans le testament, ce qui prouve l’intérêt que l’homme portait à sa carte. Qui était donc John Selden (1542-1629) ? C’est un « juriste, orientaliste, historien du droit, parlementaire, théoricien de la constitution et auteur de Mare Clausum, « La Mer fermée » ». Ce livre est à la base du droit international de la mer, qui est aujourd’hui en application. C’est notamment lui qui a posé l’idée qu’un pays pouvait revendiquer une bande de mer autour de son littoral. Il s’opposait à l’époque à la conception hollandaise, portée par Huig de Groot (1543-1645), pour qui la mer était un territoire international que toutes les nations étaient libres d’utiliser pour le commerce (il défend notamment cette idée dans Mare Liberum, « Mer libre » ou « De la liberté des mers », suivant la traduction que l’on souhaite). Après avoir expliqué à son lecteur l’importance (inconnue jusqu’alors inconnue) de John Selden, l’auteur passe aux annotations de la carte.

La carte est chinoise, mais possède des annotations (ou traductions) en anglais. Et là, dans un chapitre merveilleux, on va apprendre tout sur Thomas Hyde (1636-1703), conservateur assistant de la Bodleian mais surtout passionné par les langues rares, synonyme à l’époque d’asiatiques. Pour apprendre une langue, n’ayant pas de méthode Assimil, il cherchait à rentrer en relation avec des natifs. L’auteur nous apprend alors que Michael Shen (1658-1691) est le premier Chinois à avoir posé un pied en Angleterre. C’était un très grand lettré, converti au catholicisme (les Jésuites étaient là-bas depuis plus d’un siècle). Il a eu l’occasion de faire un séjour en Europe, où il a entre autres rencontré Jacques Ier Stuart et Thomas Hyde, qu’il a aidé à annoter la carte.

Au début du XVIIième siècle, la question de l’appartenance de la mer était particulièrement importante, car les compagnies hollandaises et anglaises (un peu espagnoles aussi)  cherchaient à commercer, notamment les épices, avec les pays du pourtour de la mer de Chine méridionale. Il faut savoir qu’à cette époque, la Chine était un pays fermé, au niveau commercial en tout cas. Il fallait payer des émissaires… les Anglais et les Néerlandais étaient rivaux dans la conquête de chaque île ou pouvait se trouver des épices. La manière d’installer des relations commerciales pouvait aussi être très différente (entre violente et respectueuse, car oui il y avait des peuples là-bas, même avant que les Européens n’arrivent). L’auteur va expliquer dans plusieurs chapitres, comment le commerce maritime fonctionnait à l’époque dans cette zone.

Tout cela vient que malgré le fait que la carte est chinoise, on y observe des influences européennes. L’auteur va donc chercher à savoir qui a pu acquérir cette carte, un Européen sans aucun doute mais où ? La carte présente aussi le tracé des principales routes maritimes de l’époque. Cela va mener l’auteur à nous raconter comment, à cette époque-là, on pouvait naviguer en pleine mer, quels étaient les instruments utilisés, quelles étaient les références pour retrouver son chemin… Il nous explique, ainsi, la différence entre les systèmes chinois et européen pour diviser la rose des vents. Il parle des différentes projections qui pouvaient être utilisées à l’époque pour représenter le globe de manière plate.

Dans le chapitre final, Timothy Brook répond aux dernières questions que l’on pouvait se poser sur la carte. C’est intéressant pour compléter le sujet, mais on y apprend moins de choses que dans les chapitres précédents. Pour être honnête, c’était quand même la meilleure façon de terminer un livre si brillant.

Vous aurez compris que je suis extrêmement enthousiaste au sujet de ce livre. Avant la lecture, je ne m’intéressais absolument pas à ce sujet et, pourtant, j’ai tout de suite accroché à cette lecture. J’ai aimé, comme je le disais, la manière dont est abordé le sujet. On a vraiment l’impression d’assister au travail de l’historien sur un document ancien, d’arriver à voir le travail minutieux d’enquête mais aussi les limites où on ne peut plus rien conclure, sans tomber dans la fiction. Timothy Brook a réalisé avec ce livre un excellent travail de vulgarisation. Ce n’est absolument pas compliqué à lire. Le lecteur n’est jamais perdu que ce soit dans les lieux, dans les noms ou dans les époques ; il ressort surtout beaucoup plus intelligent. Je pense que je vais lire les deux autres livres dont je parlais au début du billet. À Paris, ils sont très demandés mais tout de même disponibles dans une autre bibliothèque, mais quand on aime, on ne compte pas ses pas.

Références

La carte perdue de John Selden – Sur la route des épices en mer de Chine de Timothy BROOK – traduit de l’anglais (Canada) par Odile Demange (Histoire Payot, 2015)

Le lecteur de cadavres de Antonio Garrido

Le lecteur de cadavres de Antonio Garrido est un livre que je voulais lire depuis un an environ. J’ai attendu longtemps qu’il soit disponible à la bibliothèque et finalement je me suis décidée à l’acheter en ebook, lors d’une promotion.

Il s’agit d’un gros roman historique, 616 pages dans l’édition grand format, donc l’action se situe au treizième siècle, en Chine, sous la dynastie des Song. Le personnage a réellement existé et est considéré comme le premier médecin légiste de tous les temps. En effet, Song Cí, le lecteur de cadavres, a laissé un livre en cinq volumes, donnant des techniques sur la manière d’examiner et d’ouvrir des cadavres (ce qui n’allait pas de soi si on suivait la logique confucéenne), de détecter les différentes maladies…

Antonio Garrido a construit son livre autour de ce personnage, dont on connaît les travaux mais assez peu la biographie, ce qui comme l’auteur le souligne dans sa postface est une très bonne chose pour un auteur de fiction. Le roman s’ouvre sur un jeune Song Cí, travaillant dans les champs. Il est revenu de la capitale (de la dynastie des Song) Lin’an, où il habitait avec ses parents et la dernière de ses sœurs, suite au décès de son grand-père, pour pouvoir assurer le deuil traditionnel. Toute la famille s’installe chez le frère de Cí, qui entre-temps a réussi à développer une activité plutôt prospère, alors que toute la famille le pensait mal parti. Cí lui doit obéissance en tant qu’aîné mais doit surtout travailler très dur pour le satisfaire. C’est un peu la douche froide pour Cí, puisque peu de temps auparavant, il travaillait pour le juge Feng, qui lui a appris à voir les dessous des affaires criminelles. Cí avait trouvé sa vocation, espérait pouvoir réussir les examens d’État, après avoir durement étudié. Il était en cela soutenu par son père, qui maintenant semble avoir changé d’idées et vouloir rester indéfiniment au village alors que lui-même avait aussi un bon travail dans l’administration lorsqu’il vivait à la capitale.

Le roman s’ouvre donc sur Cí, dans les champs, qui découvre le cadavre d’un de ses voisins mais surtout le père de son amoureuse. Cette visite est concomitante avec la visite de Feng, venu persuadé le père de Cí de revenir à la capitale. Bien sûr, la découverte du cadavre relance le couple d’enquêteurs que forment Cí et Feng. Le problème est que les deux montrent que le coupable est le frère aîné de Cí, qui est condamné à travailler dans les mines de sel (je crois) à l’autre bout du pays. Il mourra cependant en cellule. Très peu de temps après, les parents de Cí meurent dans l’incendie tragique de leur maison.

Cí se retrouve seul avec sa petite sœur malade. Il décide de tenter sa chance à Lin’an pour tout de même réaliser son rêve. Grâce à plusieurs rencontres, ses talents de lecteur de cadavres se trouvent rapidement reconnus, par beaucoup de gens, des classes les plus populaires aux plus élevées. L’empereur le charge ainsi d’enquêter sur des meurtres très mystérieux, à la Cour, qui laissent même les plus grands experts perplexes.

En vous racontant tout cela, je vous ai raconté tout de même la moitié du roman, pas en détail mais en gros, vous avez l’histoire. Je vais donc commencer mon avis par les points négatifs. Le début est très très lent. Après avoir réfléchi un peu, je pense que ce problème a deux causes. La première est que l’auteur utilise toujours la même manière de retourner son action. Cí découvre / fait quelque chose de positif pour lui mais sa crédulité / son innocence le fait rapidement déchanter. Il va ainsi de catastrophes en catastrophes, ne donnant pas l’impression d’avoir la maturité qui va avec son intelligence. Cela se produit en gros toutes les dix pages et cela devient rapidement prévisible. On passe son temps à se demander ce qui peut lui arriver de pire. La deuxième cause, à mon avis, est qu’on a l’impression que l’intrigue n’est pas finie, ne se termine pas. Il est évident à la lecture que le frère de Cí n’avait aucune raison d’assassiner son voisin (il n’en donne aucune d’ailleurs), que la mort des parents est plus que suspecte. Cí, cependant, semble accepter ces faits comme allant de soi, ne se pose pas beaucoup de questions. En plus d’être crédule, il semble manquer beaucoup de curiosité d’esprit. C’est gênant pour un tel personnage. Bien sûr, à la fin du roman, tout cela est expliqué mais à la lecture, on ressent un manque de cohérence dans l’intrigue.

Bien sûr, il y a de nombreux points positifs aussi à ce roman. Comme je le disais, il fait 616 pages. Si la lecture n’avait été que déplaisir, je l’aurais abandonné avant la fin sans aucun scrupule. Le premier point positif est l’écriture de l’auteur. Elle est rapide et facile à lire, précise tant lors de l’évocation des sentiments des personnages que dans les descriptions de la vie quotidienne. Antonio Garrido a fait de nombreuses recherches et a été très méticuleux pour rassembler beaucoup de documents sur les plus petits détails de la vie quotidienne de l’époque. Il a su restituer cette documentation de manière agréable et non pesante pour son histoire ; son érudition sur la période n’écrase pas le lecteur car les détails, jamais superflus, s’insèrent parfaitement dans la narration. De plus, la deuxième partie du roman est beaucoup plus intéressante, même si de nombreuses fois l’auteur utilise trop facilement la crédulité de Cí pour faire rebondir son intrigue. Toute l’enquête policière et les techniques d’investigation sont passionnantes (à faire passer les Experts pour des amateurs) et surtout développées de manière extrêmement cohérente.

En conclusion, un bon roman pour se changer les idées, en ce début d’été pluvieux.

Références

Le lecteur de cadavres de Antonio GARRIDO – traduit de l’espagnol par Nelly et Alex Lhermillier (Grasset, 2014)

Le Gengzhitu de l’empereur Kangxi et Jiao Bingzhen

Désolée pour cette absence un peu longue. J’étais trop déprimée au début du mois pour écrire quoi que ce soit (bizarrement pas pour lire par contre) et après il y a eu la canicule. Il faisait alors trop chaud pour que je me mette devant mon ordinateur. Dans tout cela, j’ai quand même eu un très bon mois de lecture, dont j’aimerais parler sur ce blog.

Il y a trois semaines, j’ai été à la bibliothèque (c’est aussi pour cela que vous avez un billet, car je dois rendre le livre tout simplement) et en traînant dans les rayons, j’ai vu un livre dépassé, avec des écritures chinoises sur la quatrième de couverture. Il était rangé dans un rayon où je ne vais absolument jamais, celui de la poésie. J’ai été voir par curiosité. Première constatation : oui, le livre est très grand mais surtout est très beau, papier crème magnifique, reproductions de peintures anciennes sublimes. Je l’ai donc emprunté et lu le jour même.

Le livre commence par une préface de deux pages de Pierre-Jean Rémy, de l’Académie française, nous expliquant la chance que nous avons de pouvoir lire ce document. Dans les années 1950, un libraire collectionneur a acheté un album de peintures chinoises. À une époque, il décide de faire photographier (de manière professionnelle) chacune des planches de cet album, après avoir compris que cet ouvrage avait beaucoup de valeurs (et il n’avait encore pas tout compris). Il montre bien plus tard les photos à un éditeur, qui les montre à Pierre-Jean Rémy. Ne s’y connaissant pas trop en peintures chinoises, il montre les photos à François Cheng, qui situe les images dans l’Histoire de l’Art Chinois. « Il s’émerveille et se pose aussitôt les questions : et s’il s’agissait des peintures originales ayant servi de modèles à un ouvrage imprimé ou estampé ? Et si les poèmes de Kangxi qui surmontent chacune d’elles avaient vraiment été calligraphiés par l’empereur ?  » Là, Nathalie Monnet, conservatrice à la Bibliothèque nationale de France montre que l’intuition de François Cheng était juste. Il s’agit bien du manuscrit original, calligraphié par l’empereur Kangxi et illustré par un peintre de l’époque Jiao Bingzhen. Entre temps, le manuscrit original est volé au collectionneur. Ce sont donc les photographies (de très haute qualité) que nous pouvons encore admirer aujourd’hui.

Mais de quoi s’agit, au fait ? Le Gengzhitu est un album de deux fois vingt-trois peintures chinoises, une série illustrant la culture ancestrale du riz, l’autre illustrant la fabrication de la soie. Chacune des quarante-six peintures est surmontée d’une calligraphie de l’empereur Kangxi, empereur chinois contemporain de Louis XIV, connu pour sa sagesse et son érudition.

Après l’introduction de Pierre-Jean Rémy, se trouve une introduction de Nathalie Monnet détaillant le contexte historique (empereur, époque, vie quotidienne), les versions préalables de ce grand classique chinois, la création (commande, techniques utilisées…) et la parution de cette version, puis le devenir de ce livre dans les générations suivantes. Nathalie Monnet signe ici une magnifique introduction, longue, très instructive et complète, sans jamais être rébarbative, inabordable ou ennuyeuse. C’est son texte qui contribue à vous mettre en bouche pour la troisième partie du livre.

C’est donc avec les yeux brillants que vous commencez à lire la traduction française de la poésie de Kangxi. Personnellement, j’ai admiré le travail d’édition. Chacune des quarante six planches est reproduite en taille moyenne, en dessous se trouve donc la traduction de la poésie de Kangxi. Comme je l’ai déjà dit à plusieurs reprises, je ne comprends pas souvent la poésie, sauf qu’ici, c’est magnifique. Kangxi « raconte » les illustrations, explique très précisément chacune des étapes de la culture du riz ou de la production de la soie, magnifie la nature, inscrit ces activités dans un cadre ancestral mais aussi souligne, avec sensibilité, le dur labeur de ces sujets. Dire tout cela avec une telle concision est pour moi quelque chose d’assez extraordinaire. On peut aussi souligner au passage le travail de traduction de Bernard Fuhrer.

Ensuite, il y a une double page pour expliquer les cachets de lecture présents sur chacune des pages de l’album. Tout empereurs qu’ils étaient, chacun mettait son cachet pour dire que le livre était dans sa bibliothèque et/ou qu’il l’avait lu. Je n’ose imaginer l’état des livres de bibliothèque, si tout le monde se mettait à faire pareil …

Pour la dernière partie, vous avez de nouveaux les reproductions des quarante-six planches, mais cette fois-ci en très grande taille (celle du livre). Cela permet d’admirer la minutie de la peinture, de pouvoir appréhender l’ensemble des scènes qui sont illustrées (généralement, il y a plusieurs groupes de personnages et donc plusieurs points à regarder).

À la fin de ma lecture, j’avais un sentiment d’érudition extraordinaire, d’avoir découvert un texte lumineux, surpassant tout. Je vous laisse imaginer comme je suis triste de le rendre aujourd’hui.

Références

Le Gengzhitu – Le livre du riz et de la soie – poèmes de l’empereur Kangxi – peinture sur soie de JIAO Bingzhen – présenté par Nathalie Monnet (conservateur en chef à la Bibliothèque nationale de France) – traduit du chinois par Bernard Fuhrer – préface de Pierre-Jean Rémy de l’Académie française (JC Lattès, 2003)

Sources lointaines de A Lai

J’ai demandé ce livre à la bibliothèque pour enfin lire un livre écrit par un auteur tibétain et dont l’histoire se passe au Tibet.

On suit l’auteur (je pense en tout cas qu’il s’agit de lui) dans deux périodes de sa vie : son enfance et la période de ses vingt-trente ans. Les deux « moments » sont reliés par deux sources (celles avec de l’eau qui coule) et l’imaginaire que l’auteur s’est construit autour d’elles. Ce qui est particulièrement intéressant est que les deux moments de sa vie correspondent aussi à deux périodes de l’histoire du Tibet. L’auteur a été enfant au début de l’occupation du Tibet par la Chine et a vécu ensuite la plus grande permissivité des autorités chinoises, ainsi que les progrès techniques amenés par ces mêmes autorités.

Au lieu de vous dire tout de suite ce qui m’a plu dans ce livre, je vais essayer de vous raconter tout de même de manière plus précise ce qui se passe dans ce livre.

La première partie fait une cinquantaine de pages et raconte la jeunesse de l’auteur dans un petit village isolé, où il y a une source qui paraît assez magique au petit garçon de l’époque. Notre narrateur a une enfance assez isolée en réalité car l’enfant est assez solitaire. Pourtant, il a un confident, Gongpo, un homme qui lui aussi est solitaire car il est mal vu du reste de la population à cause d’importants problèmes de peau. Gongpo a comme occupation de garder les chevaux qui ne servent plus à rien puisque la population n’est plus autorisée à « bouger » (sans autorisation) après l’occupation du Tibet par la Chine. Gongpo raconte au jeune garçon une histoire à propos d’une autre source, encore plus magique que celle du village, d’autant qu’elle est devenue inaccessible à cause des restrictions de circulation. Imaginez un peu une source qui guérit, avec des jeunes gens heureux se baignant nus, avec des grandes fêtes … Cela ressemble un peu à un paradis perdu. Dans cette première partie, l’auteur raconte aussi les odeurs, les couleurs, les paroles de son enfance et entre autres les histoires de sa tante, de sa cousine qui était possiblement amoureuse de Xianba, dont le jeune garçon se sentait proche mais dont il était profondément jaloux. Xianba s’est sorti du village en ayant été choisi pour intégrer l’armée populaire de Chine.

Dans la deuxième partie, on retrouve notre narrateur dix ans plus tard. Les conditions ont changé pour le Tibet (motorisation des trajets, une plus grande liberté de circulation) mais aussi pour lui puisqu’il est devenu photographe pour un journal. Il n’a pas oublié les récits de Gongpo et le jour où il se retrouve dans la région, qui par le plus grand des hasards est dirigée par Xianba (il est sous-directeur plus précisément), il cherche enfin à voir cette fameuse source. C’est l’occasion de se confronter à son enfance : il se rend compte qu’une distance inaccessible est faisable en quelques heures en voiture, que la source, même moins fêtée, reste magique pour son côté nature préservée. Xianba a cependant d’autres projets pour cette source et c’est ce que va raconter cette deuxième partie.

Plus encore que le côté dépaysant de cette nouvelle, c’est vraiment l’ensemble de l’histoire et des idées sous-entendues qui m’ont plu. En 120 pages, tout en pudeur, l’auteur raconte à travers son expérience professionnelle l’histoire du Tibet, en décrit l’évolution, donne les points positifs et les points négatifs (plus nombreux). C’est sa pudeur donc qui m’a plu mais aussi sa lucidité, finalement un peu son côté dépassionné. Dans tout le livre, par l’histoire et par l’écriture, on ressent toute la grandeur et la beauté de l’auteur.

Il y a un autre livre de l’auteur, paru en français, Les pavots rouges chez Philippe Picquier (le nom de l’auteur n’est pas écrit pareil mais c’est bien le même). Il est dans ma PAL. Quelqu’un l’a-t-il lu ? Y avez-vous trouvé les mêmes idées ? Tout cela, pour savoir si je dois le sortir de ma PAL rapidement ou s’il peut encore attendre un peu.

Références

Sources lointaines de A Lai – roman traduit du chinois par Marie-France de Mirbeck (Bleu de Chine, 2003)

Masako de Kikou Yamata

Je suis tombée sur ce bouquin par le plus grand des hasards à la bibliothèque. Je vous ai sûrement parlé de mes super-techniques pour trouver des livres à la bibliothèque : j’arrive avec deux titres, avec des auteurs dont le nom commence par deux lettres différentes. Je prends les livres, puis je reste planter devant l’étagère en regardant méthodiquement les titres, auteurs, couvertures. Je lis les quatrièmes de couverture de ceux qui m’inspirent et j’emprunte ceux que j’ai envie de lire parce que toute manière cela ne coûte rien d’essayer.

C’est comme cela que je suis tombée sur ce tout petit livre d’une auteure particulière. Contrairement, à ce que l’on pourrait penser, le livre a été écrit directement en français, en 1923 exactement d’après la signature à la fin du livre. Kikou Yamata, Kikou voulant dire chrysanthème en japonais, est franco-japonaise. Son père, descendant d’une lignée de Samouraï a été envoyé par le Mikado à Lyon, vers la fin du XIXème siècle, pour y découvrir les secrets de l’industrie textile. Il y rencontre une Lyonnaise, qu’il finira par épouser et auront ensemble une fille Kikou en 1895. Ses débuts se sont faits sous le parrainage d’André Maurois, Paul Valéry et Anna de Noailles. Masako a été édité par Jacques Chardonne et fut un véritable best-seller de son temps, puisqu’il a été réimprimé 22 fois. Aujourd’hui, son oeuvre est quelque peu oubliée en France mais reste au contraire très étudiée au Japon.

Masako est un livre court, 140 pages, écrit gros et raconte un événement étrange, en tout cas pour le lecteur contemporain. On est au Japon au début du XXème siècle, Masako, descendante d’une lignée de Samouraï  par sa mère, vit avec son oncle et sous la surveillance morale de ses tantes, du fait de la mort de sa mère adorée. Son père intervient très peu dans sa vie. Après des études de langues dans un couvent, elle rentre vivre chez elle, avec sa vieille nourrice pour s’occuper d’elle. Bien sûr, le but maintenant est de lui faire faire une « beau » mariage. Après plusieurs déceptions, on trouve enfin un prétendant correct, Naoyoshi. Le problème est que lorsque les deux jeunes gens se rencontrent c’est plus ou moins le coup de foudre. Sauf qu’au Japon, dans ces familles-là, à cette époque-là, cela ne se fait pas ; les tantes s’opposent au mariage au grand dam des amoureux …

Il s’agit donc ici d’une histoire d’amour très originale, dans un contexte on ne peut plus original également. Kikou Yamata en très peu de pages fait passer Masako par tous les états amoureux possibles : l’ennui, la langueur, le désespoir, le doute, le bonheur (pas forcément dans cet ordre en fait). On découvre la vie à l’époque dans les maisons nobles japonaises, ses habitudes et ses traditions. Rien que pour l’histoire, je trouve que le livre est plutôt intéressant. Le récit est servi par une écriture très poétique et lyrique, avec une grande économie de moyens :

Mes tantes sont venues, puis revenues. Leurs visages qu’elles ne fardent plus, dépouillés du sourire bienveillant, ont pris la roideur de l’ivoire. Le téléphone résonne, des voix graves répondent au lieu du joyeux « moshi moshi ! ». Toute la maison est mystérieusement affairée. Il semble qu’un mort la quitte, qu’un malade l’habite ou qu’un enfant vient de naître. Mon oreiller, ce matin, était trempé de pleurs et Baya [sa nourrice] n’a pas osé le faire sécher au soleil. Chacun aurait mesuré mon chagrin.

Le seul bémol que je mettrais est justement que parfois cette prose a un peu vieillie. Je me suis donc ennuyée en lisant certains passages. Cela reste cependant un livre intéressant à lire.

Références

Masako de Kikou YAMATA (Bibliothèque cosmopolite / Stock, 1995)

Matsumoto de L.-F. Bollée et Philippe Nicloux

Tout d’abord, je tiens à vous dire que j’ai eu mon examen d’allemand avec 82.5/100, et donc avec la mention bien : je suis B2 ! J’étais extrêmement contente mais cela se confirme, je ne suis pas vraiment doutée pour communiquer puisque c’est ma plus mauvaise note. Je continue donc à travailler … Mais maintenant j’aimerais pouvoir retravailler l’anglais pour pouvoir passer des entretiens d’embauche sans pouvoir être gênée par la question des langues. J’ai quitté à moitié un de mes projets pour en reprendre un autre. Mais je continue à lire, beaucoup même. Dont cette BD, au sujet d’un moment terrible de l’histoire japonaise récente : les attentats de la secte Aum au milieu des années 1990.

J’ai de vagues souvenirs de l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo (en mars 1995). J’ai principalement une image en tête, des gens avec des masques à gaz à l’entrée de la bouche de métro. J’avais 12 ans donc je ne me suis pas forcément intéressé au pourquoi de la chose. Je m’étais contentée à l’époque du fait que les fautifs étaient une secte (on en parlait beaucoup plus que maintenant à la télévision) mais sans plus.

Cette BD commence deux ans et demi avant ces événements, par l’achat d’une ferme isolée en Australie. Dans ce bâtiment, la secte a fait ses essais de production de gaz mais a aussi fait des tests sur des animaux (et un petit garçon qui s’est retrouvé là au mauvais moment). On apprendra dans la suite de la BD que les autorités australiennes avaient « flairé » un problème, puisque des membres de la secte s’étaient fait arrêter pour surplus de bagages car ils essayaient de faire passer du matériel du Japon en Australie.

Une fois la fabrication du gaz mise au point, il fallut faire un test grandeur nature : c’est le quartier d’un juge d’instruction de la ville de Matsumoto (qui est aussi le nom que se sonnait le leader de la secte) qui a été choisi car l’homme avait la secte dans son collimateur et avait bien repéré qu’elle était dangereuse. La BD décrit toute la préparation de l’attentat mais aussi à sa réalisation. Par leurs amateurismes (et leurs débilités aussi) et un concours de circonstances, l’attentat a conduit à l’empoisonnement de tout un quartier. Un commerçant que peu de personnes appréciaient a été soupçonné pendant plusieurs mois. Seul un policier croyait à l’histoire du suspect car personne ne voulait incriminer la secte (car cela semblait un peu trop gros).

La BD se focalise sur les faits. On voit très peu le mécanisme de la secte, l’embrigadement, les relations entre les membres car ce n’est pas le sujet principal qui est traité ici. De mon avis, les auteurs ont voulu déjà faire que l’on se souvienne de cette répétition pour l’attentat du métro mais aussi comment on n’a pas voulu voir et arrêter les choses avant que les choses ne dégénèrent (c’est ce que l’on fait tout le temps, si vous remarquez bien). C’est en tout cas ce qui m’a beaucoup intéressé dans ce livre.

Je ne connais pas le travail des deux auteurs mais ici, il y a un très gros travail documentaire, de ce que j’ai pu voir sur internet sur cette histoire, au niveau de l’histoire mais aussi au niveau des personnages. On retrouve dans cette BD les visages « réels » des protagonistes mais aussi les postures, en tout cas pour le leader de la secte Aum Shinrikyō. J’émettrais quelques réserves sur la colorisation, qui fait un peu kitsch à mon goût mais je pense que l’idée est de reprendre ce qui se faire dans les dessins animés japonais, que je n’aime pas trop en fait, donc mon avis vaut ce qu’il vaut (c’est-à-dire pas grand-chose).

En tout cas, je vous conseille la BD, parce que ce n’est pas forcément un événement dont on se souvient en Occident et pourtant cela permet de mieux comprendre comment on en est arrivé à l’attentat au gaz sarin du métro de Tokyo.

Références

Matsumoto de L.-F. BOLLÉE et Philippe NICLOUX (Glénat, 2015)

P.S. : je sais que j’ai voulu lire cette BD, suite à un article dans un magazine mais je ne sais plus lequel. Si vous avez une idée, n’hésitez pas à m’aider en commentaire.

La dénonciation de Bandi

Ce mois-ci, l’éditeur choisi par Sandrine pour son opération Un Mois Un Éditeur est Philippe Picquier, qui a fêté en 2016 ses 30 ans, tout de même ! Bien sûr, il n’y n’en avait pas qu’un dans ma PAL, mais j’ai choisi de lire ce recueil de nouvelles nord-coréennes publié l’année dernière et ardemment soutenu par mon libraire l’année dernière.

Il s’agit de sept nouvelles, datant des années 1990, écrites par un auteur habitant la Corée du Nord. Il est né en 1950, a été ouvrier (il l’est peut-être encore), s’est mis à écrire en même temps, en étant reconnu par les institutions de son pays et est aujourd’hui membre du Comité central de la Fédération des auteurs de Chosun. Bandi a fait passer quelques textes à l’étranger par des intermédiaires. Ils ont été publiés dans différents pays dont la Corée du Sud, et donc en France aussi en 2016. Dans l’introduction, on nous livre entre autres les informations suivantes sur les motivations de l’auteur :

Lors de la grande famine, qui débute en 1994, l’année du décès de Kim Il-sung, Bandi perd beaucoup de ses proches, un certain nombre d’entre eux meurent de faim, d’autres fuient le pays en quête d’une vie meilleur. Suite à ces déchirements, Bandi remet profondément en cause le fonctionnement de la société nord-coréenne et décide, par le biais de ses écrits, de faire savoir au monde entier ce qu’il en pense.

Bandi se définit lui-même comme le porte-parole des habitants de Corée du Nord contraints de subir tout à la fois les conséquences désastreuses de l’économie socialiste propre à ce pays, un régime de castes et un système de punitions collectives – le mal le plus cruel qui soit dans toute l’histoire de l’humanité. L’écrivain récolte les histoires douloureuses que les habitants vivent au quotidien mais dont ils ne peuvent se plaindre auprès de personne, et redonne vie à chacune de ces anecdotes au travers de sa création littéraire ; les rumeurs, les faits réels, tout ce qu’il voit et entend l’inspire.

Le livre est donc composé comme je le disais de sept nouvelles. Elles ont toute la même base. Elles mettent en scène des personnages simples, qui ne sont ni des hauts fonctionnaires du régime ni des contestataires de celui-ci. Certains (dans deux nouvelles) adhèrent aux idéaux défendus par le régime (bonheur pour tous…) et travaillent dur pour que cela se produise pour eux ou leurs enfants. D’autres se contentent de vivre dans leur pays, de participer aux événements organisés par le Parti : la plupart subissent en silence les décisions qu’on leur impose. Jusqu’au jour où il y a une injustice qui les touche, pas forcément eux-mêmes mais leurs proches.

Plusieurs femmes refusent de faire des enfants, quand elles voient qu’ils seront toutes leurs vies marqués au fer rouge par les actions de leurs parents. Un homme est empêché d’aller voir sa mère mourante car la région est bouclée par un événement numéro 1 (événement impliquant une sécurité maximale car impliquant un des Kim). Lors d’un autre événement du même type, une grand-mère se voit proposer de monter dans la voiture du dirigeant du pays car elle marchait seule sur la route après avoir laissé son mari et sa petite-fille à la gare complètement bloquée et pleine de monde. Elle se fait même interviewer par les journalistes d’état. Pendant ce temps, le trafic ferroviaire se débloque, il y a un mouvement de foule dans la gare, sa petite-fille et son mari seront très gravement blessés. Pourtant, les médias n’en parleront pas mais diffuseront en boucle son interview. Elle comprend alors que tout n’est que sourire de façade. Dans le même style, un jeune homme explique à son père que toute leur vie n’est que théâtre, chacun étant acteur depuis sa naissance. Même si on meurt de faim, on doit affirmer avec conviction le contraire même si on nous le demande …

J’ai choisi de ne pas faire un petit résumé de chaque nouvelle car je trouve que c’est finalement l’atmosphère générale qui finalement compte. On fait connaissance de personnages simples, vivant aussi bien dans la capitale qu’à la campagne. On lit des déportations, des dénonciations, des décisions choquantes mais aussi des moments de la vie de tous les jours… Ces textes permettent à mon avis de rentrer réellement dans les foyers nord-coréens, de se faire une idée de la vie de cette population (en tout cas dans les années 1990). La postface du livre met des mots sur ce sentiment, en disant que finalement ces nouvelles nous montrent qu’il existe toujours une part d’humanité dans ce pays où le régime souhaite complètement anesthésier son peuple. Les gens se rendent compte de ce qu’il se passe, ils ne sont pas dupes. L’auteur de la postface souligne aussi qu’il est fort dommage que ces nouvelles, quand elles ont été publiées en Corée du Sud, ont été fort peu lues par la population car celle-ci voit les Nord-coréens plutôt comme des frères ennemis que comme une population constituée d’humains.

Vous aurez compris que je vous conseille fortement cette lecture, pour dépasser un peu tout ce que l’on peut entendre ou lire sur ce pays. J’ai lu un commentaire je crois sur Amazon qui indiquait que littérairement c’était plutôt moyen. Pas du tout ! Les textes sont très construits, il y a de très belles images … J’ai déjà lu des nouvelles qui tenaient moins la route que cela. Chose non négligeable pour une Occidentale : j’ai réussi à retenir les prénoms et à ne pas m’embrouiller sur qui était qui. Rien que cela à mon avis souligne que ces textes sont de vraies œuvres de littérature.

Références

La dénonciation de BANDI – récits traduits du coréen par Lim Yeong-hee et Mélanie Basnel – Postface de Pierre Rigoulot (Éditions Philippe Picquier, 2016)

Les Dix Jours de Yangzhou – Journal d’un survivant de Wang Xiuchu

Comme je l’ai dit il va y avoir toute une série de billets qui ne sont pas du tout dans l’ambiance de Noël. Voilà le premier.

Cela fait je ne sais combien de temps que j’ai ce livre dans ma PAL ; cela fait tellement de temps que je ne sais même plus où je l’ai acheté (et l’étiquette de prix ne me donne aucun indice). Ce n’est pas très grave puisque je l’ai lu maintenant.

Le thème du livre est le massacre de la population de Yangzhou, en 1645, pendant 10 jours, qui a eu lieu après la prise de la ville par les armées mandchoues (lors de la « transition » entre la dynastie des Ming et celle des Qing). C’est un livre d’un peu moins de 100 pages : 2/3 est consacré à une introduction et 1/3 au texte de Wang Xiuchu lui-même.

L’introduction est écrite par Pierre Kaser, maître de conférences au département des études asiatiques de l’université d’Aix-Marseille et membre de l’irAsia, Insitut de recherches asiatiques. La première partie de l’introduction est consacrée à une présentation de l’histoire de la ville et de sa place dans l’histoire chinoise (l’auteur va jusqu’à la période contemporaine). L’auteur se concentre ensuite sur la bataille de Yangzhou lors des guerres marquant la fin de la dynastie Ming. Suite à des difficultés économiques entre autre, la Chine connaît deux rebellions (à partir des années 1620-1630) : une au Nord, celle de Li Zicheng et une au Sud, celle de Zhang Xianzhong. On sait que la rébellion du Nord, avec l’aide des Mandchous, s’est imposée en avril 1644 face à la dynastie Ming (le dernier empereur se suicidant avant la prise de son palais). Cependant, conquérir Pékin n’est pas conquérir la Chine. La guerre continua donc.

Les mois suivants la chute de Pékin et la fondation par Li Zicheng d’une éphémère dynastie Shun qui s’acheva avec sa mort en mai 1645, vont ainsi révéler la détermination de Dorgon (1612-1650), à qui était revenue, après la disparition d’Abahai (1593-1643), la corégence de la nouvelle dynastie Qing dont le jeune empereur Shunzhi (1644-1661) n’était âgé que de six ans, face à la désorganisation et à l’égoïsme suicidaires des derniers fidèles de Ming. Ceux-ci s’étaient repliés en désordre à Nankin, incapables de choisir un digne successeur au défunt Fils du Ciel. Le prince Fu (1607-1646), finalement sélectionné, ne prendra jamais la mesure de sa responsabilité. Devenu l’empereur Hongguang (r. 1644-1645), il se livrait à la débauche, pendant que quelques serviteurs zélés jouaient leur vie par respect pour leur engagement jusqu’à servir jusqu’à la mort le souverain de cette dynastie des Ming du Sud (Nan Ming) quel qu’il fût (p.21).

Shi Kefa était un de ces hommes. Il défendit vaillamment la ville, mais devant l’absence de renfort et la présence en nombre de soldats mandchous à l’extérieur de la ville, il n’a rien pu faire. La ville fut prise et laisser en pâture aux soldats, après la mort de Shi Kefa. Le texte de Wang Xiuchu est le témoignage d’un des survivants. Pierre Kaser présente ensuite le devenir du texte, sa circulation, son interprétation, son oubli, sa récupération aussi. Il présente les différentes versions chinoises et en traduction (en langues occidentales). Plusieurs fois, ce texte a été supposé être un faux témoignage, c’est-à-dire ne datant pas de l’époque du massacre.  Les gens se sont basés sur l’estimation du nombre de morts que donne l’auteur à la fin de son texte (une estimation de 800 000 morts tout de même), qui ne pouvait qu’être fausse d’après eux. Visiblement les historiens ramènent le nombre de morts plutôt entre 20 000 et 30 000, certains vont jusqu’à 300 000. Pour mémoire le massacre de la population chinoise par les japonais à Nankin, en décembre 1937, soit trois siècles plus tard, a fait entre 40 000 et 300 000 victimes. Cela donne, je pense, une idée de l’ampleur du massacre de Yangzhou.

L’introduction de Pierre Kaser est extrêmement claire et bien construite. Elle présente, pour moi, un point très positif : la lecture des notes de bas de page, de taille imposante, n’est pas obligatoire. Vous pouvez vous les réserver pour une relecture, pour une envie d’approfondissement du sujet des sources utilisées. C’est tellement rare. Après pour être quand même précise, je suis contente d’avoir fait mes lectures sur la Chine, à l’été, avant de lire ce livre car je ne suis clairement pas sûre que j’aurais autant profité de cette introduction.

Passons au texte lui-même de Wang Xiuchu (on a très peu, voire pas, de traces de l’existence de cette personne). Sur trente pages, ils racontent ce qu’il a vu et entendu. Comme il le dit lui-même, il ne raconte que cela, et aucunement ce qui a pu lui être rapporté après. Le bilan de ces dix jours pour lui est le suivant :

Des huit que nous étions au début de cette triste période – mes deux frères aînés, mon jeune frère, ma belle-sœur et son fils, mon épouse, mon fils et moi – nous n’étions plus que trois, si j’omets de compter mes parents par alliance (p. 94).

Il a entendu deux de ses frères se faire assassiner à coups de sabre, il a vu son autre frère se faire blesser et agoniser très lentement. De nombreuses personnes de sa famille. Il a été plusieurs fois obligé de se séparer de sa femme (enceinte de 8 mois tout de même) et de son fils pour les protéger. Il l’a vu se faire frapper, sans pouvoir rien dire car elle lui avait dit de ne rien faire pour qu’au moins un des deux puisse rester en vie. Pendant dix jours, il a erré de cachette en cachette pour se protéger et protéger sa famille. Il a donc pu voir de lui-même l’ampleur de ce qui se passait. Il décrit des scènes abominables : des viols, des bébés à même le sol, écrabouillés par les sabots des cheveux, les meurtres, les brimades, les coups, la recherche systématique par les soldats de nouvelles victimes… Il décrit la peur et la survie surtout. En trente pages, il dit dix fois, cent fois plus que n’importe quel film, n’importe quel livre, n’importe quel reportage sur ce qu’est la guerre, sur la réalité de ce qu’est vraiment un massacre. On ne peut pas dire qu’on « aime » ce genre de texte, on peut juste se dire que oui, il faut se souvenir et faire vivre cette mémoire.

C’est encore plus vrai quand on lit la conclusion du texte :

Tout ce que j’ai noté ici en désordre sont des choses que j’ai vécues personnellement, vues personnellement ; ce ne sont, en aucun cas, des choes entendues ici ou là. Qu’elles servent d’avertissement à ceux qui, vivant dans des temps de paix et ne connaissant que la tranquilité et la joie, négligent de réfléchir sur eux-mêmes, et son incapables de maîtriser leur appétit pour le plaisir (p. 94).

et ce qu’en dit Pierre Kaser :

Wang Xiuchu achève son récit par une mise en garde qui peut passer pour un poncif, mais derrière laquelle on sent poindre la douleur éprouvée par un rescapé choqué par le peu d’attention qu’on porta, la paix installée, aux atrocités que lui et sa famille avaient traversées. On sait par Qian Chengzhi qu’un quart de siècle après la chute de Yangzhou, le souvenir du massacre s’était estompé dans l’esprit des jeunes habitants de la ville. N’en va-t-il pas de même avec celui du massacre de la place Tian’anmen pour la jeunesse chinoise actuelle, qui, dans son immense majorité, ignore tout des événements tragiques qui se sont déroulés à Pékin, le 4 juin 1989 ?

Il s’agit de ma participation à l’opération Un Mois Un Éditeur de Sandrine du blog Tête de lecture. Cette opération met en avant une « petite » maison d’édition chaque mois et ce mois-ci il s’agit des éditions Anacharsis.

Références

Les Dix Jours de Yangzhou – Journal d’un survivant de WANG Xiuchu – traduit du chinois et présenté par Pierre Kaser (Anacharsis, 2013)