China Dream de Ma Jian

Ma Jian est un auteur chinois, dont les livres sont actuellement interdits en Chine. L’auteur est en exil à Londres depuis plusieurs années. De cet auteur, j’avais lu en 2012 Chienne de vie ! Je me rends compte qu’en sept ans, j’ai fait beaucoup de progrès sur l’histoire chinoise récente (principalement grâce au manga Une Vie chinoise à mon avis) car tous les événements dont Ma Jian parle dans China Dream m’étaient connus. Cela m’a permis une lecture bien plus facile.

En 2012, Xi Jinping visite un musée dédié à l’histoire chinoise de la première guerre de l’opium à nos jours. Ce musée se focalise sur le positif, c’est-à-dire la reconstitution d’une grande puissance après l’humiliation des guerres de l’opium, mais oublie la Révolution culturelle ou le Grand Bond en avant. Après cette visite, il fait un discours où il parle de « rêve chinois de renouveau national » pour rendre la Chine plus puissante et plus prospère qu’elle ne l’est déjà, une sorte de direction commune pour atteindre le bonheur suprême. Comme expliqué dans la préface, ce discours est une des sources d’inspiration de l’auteur.

Ma Daode, fonctionnaire local, directeur du nouveau Bureau du Rêve Chinois (qui existe vraiment d’après Ma Jian), est chargé de la mise en place dans la région du fameux rêve. Ma Daode va même plus loin : pourquoi ne pas implanter le « rêve » dans le cerveau de tous les citoyens, pour leur permettre d’être enfin heureux. Cela revient à supprimer de leur mémoire tous les souvenirs qui n’ont aucun rapport avec le rêve. Bien sûr, ce projet n’en est lui aussi qu’au stade du rêve car Ma Daode n’arrive pas à faire admettre cette idée à ses collègues et supérieurs, et n’a donc aucun financement pour commencer les recherches.

Il doit donc pour l’instant se contenter des vieilles méthodes : imposer par la force le rêve. Cela revient à annihiler la mémoire des gens mais aussi des lieux dans lesquels ils ont vécu. Dans le livre, l’exemple le plus représentatif est la destruction de vieux bâtiments pour construire un parking (très belle métaphore de l’état de la mémoire que l’on souhaite aux habitants).

Ma Jian nous fait au passage découvrir la corruption (argent comme sexuelle) des Gardes rouges au travers du personnage de Ma Daode.

Au cours du roman, Ma Daode devient de plus en plus « malade ». Les souvenirs de la Révolution culturelle remontent à la surface, mais fait exceptionnel, ils sont accompagnés de regrets. Il a notamment dénoncé son père, entraînant plus ou moins le suicide de ses parents. Cela donne un personnage complètement schizophrène, avec deux personnalités, dont une non contrôlée. Une partie de lui veut obéir aux ordres du parti, l’autre veut se rappeler et purger ses fautes.

Je suis en train de lire Nous autres de Evgueni Zamiatine, où l’auteur reprend le même type d’idées sur la mémoire personnelle et collective, en insistant sur le fait que dans une dictature, la mémoire et surtout la conscience personnelle sont une maladie à éradiquer pour être heureux dans un tel pays. On retrouve cela dans le roman de Ma Jian.

Dans l’ensemble, j’ai beaucoup aimé ce propos, mais plus pour le propos que la narration où le style. En effet, l’auteur va un peu trop dans la comédie ou dans l’excès à mon goût. De plus, j’aurais aimé que l’idée des implants soit un peu plus poussée. Ici, on lit plutôt un roman dénonçant un état de fait qu’un roman d’anticipation (même d’une réalité proche).

En conclusion, une bonne lecture dans un style parfois surjoué. Cela m’a rappelé que j’avais Beijing Coma dans ma Pile À Lire.

L’avis de Maryline.

Références

China Dream de MA Jian – traduit de l’anglais par Laurent Barucq – couverture de Ai Weiwei (Flammarion, 2019)

Pavane for a Dead Princess de Park Min-Gyu

Voilà un livre qui m’a rendu immensément triste, par son histoire, par son ambiance, par son style. Je préviens dès le départ que ce n’est pas une lecture si vous êtes un peu déprimé en ce moment. Je précise que c’est un roman sud-coréen, que j’ai lu dans sa traduction américaine car je n’avais pas trouvé la traduction en français paru aux éditions Decrescenzo en 2014 (en tout cas au moment où je cherchais à lire ce livre). Je fais rarement cela car je trouve que cela fait beaucoup d’intermédiaires entre l’auteur et moi mais j’avoue qu’après avoir écouté un avis sur YouTube, j’avais très envie de lire ce livre (bon, elle avait prévenu que c’était très triste mais surtout que c’était une très bonne lecture).

Le livre commence par une rencontre entre un jeune homme et une jeune femme au milieu des années quatre-vingt. On comprend rapidement qu’ils ont été très liés il y a longtemps mais qu’ils se sont perdus de vue. Il est venu en bus. La rencontre semble triste ; il n’arrive pas à renouer le contact comme avant. C’est son anniversaire : elle lui offre un disque Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel (d’où le titre). Ils ne se reverront plus mais le disque restera sa madeleine de Proust pour se rappeler la jeune fille. L’histoire est racontée par le jeune homme, qui devenu écrivain, remontre un an avant cette rencontre pour comprendre comment on en est arrivée là.

Un an avant la rencontre donc. Le narrateur et sa mère viennent d’être abandonnés par le père. Cela faisait des années que la mère entretenait les rêves d’acteur du père, sans rien exiger en retour. Quand cela commence à marcher, il les laisse tous les deux car c’est mieux pour les fans d’être célibataire. La mère part chez sa sœur, le fils, toujours en étude mais incertain sur son avenir, reste en ville. Il se cherche un emploi, qu’il trouvera par l’intermédiaire d’un ami : il sera gardien de parking dans un centre commercial. C’est un travail exigeant. Au milieu des années quatre-vingt, on est au début du boom économique. Les clients peu habitués sont de plus en plus nombreux à avoir une voiture, à pouvoir acheter de plus en plus de choses. Ils exigent souvent un service impeccable et n’acceptent pas d’être repris sur leur conduite par exemple.

Il fait équipe avec Yohan, jeune homme fantasque, imaginatif, ayant un avis tranché sur toutes choses, en particulier sur les humains et leurs comportements. Il est assez solitaire, ne se mêle pas trop aux autres membres de l’équipe (qui ne souhaitent pas non plus l’intégrer). Notre narrateur, plus timide, sympathise immédiatement avec lui. Ils se retrouvent tous les jours après le travail au troquet du coin pour deviser sur tout et rien.

Notre narrateur a aussi repéré une jeune fille, celle du rendez-vous, dont il aimerait bien faire la connaissance. Elle aussi est isolée par les autres membres de l’équipe pour un seul critère : elle est moche (ugly en anglais). Le narrateur essaie de l’approcher mais elle ne se laisse pas faire car elle a l’habitude qu’on se moque d’elle et s’est donc forgé une carapace pour se protéger. Il arrive cependant à lui parler lors d’une occasion particulière. Leur amitié commence enfin. Il la présente forcément à Yohan qui joue un rôle de facilitateur pour qu’une relation amoureuse puisse débuter.

Rapidement, les trois deviennent inséparables même si les amoureux s’isolent de plus en plus. Yohan reste cependant le moteur du groupe, toujours plein d’entrain et de fantaisie. Notre narrateur sait qu’il prend de nombreux médicaments mais ne se doute pas de la gravité de son état mental. Or, un jour, Yohan fait une tentative de suicide, qui le laisse handicapé : c’est le début de la fin du petit groupe. Le livre va continuer jusqu’à un dénouement bouleversant, qu’aucun lecteur ne peut deviner, et qui montre comment les protagonistes ont été marqués par leur jeunesse.

J’ai lu que l’auteur avait été accusé de plagiat : il aurait copié La ballade de l’impossible de Haruki Murakami. En lisant le résumé (je n’ai pas lu ce roman), on peut en effet se poser la question : un narrateur écrivain qui se remémore sa jeunesse, un groupe de deux garçons et une fille, une rencontre un an après le suicide de l’ami qui ne sera suivie par aucune autre rencontre. Je pense que c’est ignoré une très grande thématique du roman : la société coréenne des années quatre-vingt du boom économique, une thématique qui je pense n’est pas abordé par Haruki Murakami (pourquoi un auteur japonais parlerait de la société coréenne ?ême si cela reste possible). L’auteur montre à de nombreuses reprises la superficialité de cette société. L’exemple le plus frappant est que la jeune fille construit (et a construit) toute sa vie, sur le fait qu’elle sera moquée, isolée car elle est moche, alors qu’elle est sûrement plus intelligente et sensible que la plupart de ses contemporaines. Le pire est que même ses parents la préparent à se résigner.

Ce roman est l’histoire de trois jeunes paumés, idéalistes et rêveurs, dans une société matérialiste, ne jugeant que sur les possessions et l’apparence, une société qui les tuera (en tout cas leurs esprits). C’est certes un très bon roman, mais extrêmement triste par la société qu’il dépeint.

Références

Pavane For A Dead Princess de Park Min-Gyu – a novel translated by Amber Hyun Jung Kim (Library of Korean Literature #11 / Dalkey Archive Press, 2014)

Narayama de Shichirô Fukazawa

Déjà, bonne année ! puisque c’est le premier billet de l’année, qu’elle soit heureuse, que vos projets se réalisent, que vous gardiez ou retrouviez la santé, selon votre situation, et surtout je vous souhaite une année remplie de bonnes lectures.

Pour l’instant, l’année n’a pas encore commencé pour moi puisque mon nouveau projet professionnel n’a pas encore commencé … Par contre, du côté des lectures, j’ai plein de projets, comme d’habitude.

Pour Noël, outre des livres de Niki et Lewerentz, j’ai reçu Le dit du Genji de Murasaki Shikibu que je suis en train de lire mais bon, il y a 1500 pages et je n’arrive à lire que 25 pages par 25 pages. Cela va donc prendre du temps (par contre c’est une excellente lecture, et le mot est faible).

Pour mon anniversaire, j’avais demandé à mon frère les pléiades de Kafka et j’ai obtenu celles d’Emmanuel Kant, parce que d’après mon frère c’est pareil, cela commence par un K (mon frère n’est pas un très grand lecteur et je vous passerai le commentaire de mon père sur la manière de retenir le nom de Kafka). Donc si quelqu’un a un conseil pour commencer à lire (et à comprendre) Emmanuel Kant, je prends. Parce que je pense qu’il va me falloir un certain temps pour comprendre quelque chose, vu que ma formation philosophique a duré un an (en terminale).

Ma cousine m’a offert un abonnement à Audible. J’en profite pour écouter les exclusivités Audible, car pour les autres livres audio, j’utilise la bibliothèque et franchement c’est plutôt pas mal par exemple (on peut écouter Le Procès de Kafka, lu par Barnaby).

Ma prof d’allemand m’a offert un calendrier : une semaine par page, où un auteur publié par l’éditeur, qui publie le calendrier, est mis en avant avec un extrait et un résumé d’un livre. Mais aussi, sous tous les jours, il y a les écrivains qui sont nés ou morts ce jour-là. Par exemple, je peux vous dire qu’aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Julian Barnes et qu’hier c’était celui de Peter Stamm. Bien sûr, tout cela est en allemand mais je me demande pourquoi Gallimard ne se lance pas là-dedans puisqu’il fait déjà de la papeterie.

Mais, mon plus chouette projet de l’année que je réalise grâce à ma belle-sœur, c’est la visualisation de mes lectures autour du monde. Je m’explique, elle m’a offert une carte du monde et aussi d’Europe à gratter et quand je lis un livre d’un pays, je gratte le pays. L’idée n’est pas de moi (je l’ai prise sur YouTube) mais j’adore cela. D’abord, je fais des progrès en géographie mais c’est un tel plaisir de gratter cette carte qui est affichée au mur, face à mon bureau. Par contre, je ne me mets pas la pression pour lire tout en moins d’un an ou ce genre de chose. Pour l’instant, le Pakistan et le Japon sont grattés. Et je vais donc vous présenter le livre japonais, après cette très très longue introduction.


Je continue quand même ce billet par une courte introduction, pour dire que ce livre est depuis longtemps dans ma PAL et j’ai profité d’une commande chez Momox pour le commander (et pour avoir les frais de port gratuits).

Cette nouvelle de 150 pages a été publiée pour la première fois en 1956 au Japon, en 1959 en France. L’auteur sort un peu des normes par rapport aux écrivains que l’on a l’habitude de lire. Il est « né à Isawamachi, préfecture de Yamanashi, dans une région montagneuse du Japon central où le relief rend la terre ingrate et maintient l’homme à l’abri des influences extérieures, Shichirô Fukazawa ne poursuivit pas ses études au-delà du premier cycle secondaire qui se terminait, dans le régime en vigueur alors, vers la seizième année ». Il s’est formé seul à la littérature et a commencé très tôt à écrire.

L’histoire est située dans le même type de région, que celle où l’auteur a grandi (Bernard Frank insiste dans sa postface pour dire qu’il s’agit bien roman et non d’une étude sociologique). Ainsi, on arrive dans une petite communauté au moment où O Rin s’apprête à franchir le cap des 70 ans et à faire le pèlerinage de Narayama, un pèlerinage que font toutes les personnes âgées, avec leur fils aîné, vers la montagne où vivrait le dieu Narayama. Mais en attendant, O Rin a beaucoup de soucis, en plus de celui de préparer son pèlerinage. Son fils a perdu sa femme ; en allant au ramassage des marrons, elle a roulé au fond d’un ravin. Elle laisse quatre enfants, dont certains en bas âge, mais aussi un adolescent. O Rin doit s’occuper de trouver une nouvelle femme pour son fils, de marier son petit-fils (il a déjà trouvé quelqu’un et l’a mise enceinte) mais aussi d’assurer la transmission de son savoir.

On va suivre la vie d’O Rin pendant cette année et découvrir par ce biais la vie, les traditions et les croyances de cette petite communauté. Le titre de la nouvelle est en réalité Étude à propos des chansons de Narayama et c’est par ce biais que l’on va aussi découvrir ce village de montagne. En effet, pour chaque occasion, il semble y avoir une chanson / comptine et l’auteur nous explique au fil du texte ces chansons. On y comprend notamment la simplicité de leur vie, l’importance de la nourriture, de ne pas la gâcher tellement elle est rare. Un fait un peu coquasse : O Rin a tellement honte de ses dents qui sont encore saines (et surtout toutes là) qu’elle veut se les casser en tapant dessus avec une pierre. En effet, des dents saines, exception dans le village, signifient que l’on mange bien et que l’on est donc quelqu’un de vorace. Un autre fait bien plus triste : les habitants tuent une famille entière qui avait volé dans les potagers des pommes de terre (en fait, ils « disparaissent »).

Le livre a le ton d’un conte : on est touché par la sincérité et la simplicité de l’écriture, qui s’adapte parfaitement à la description de la vie de ces gens. Il est dur de ne pas raconter la fin, qui est à pleurer, et extrêmement marquante. Elle est racontée dans beaucoup de commentaires mais personnellement, je n’avais pas compris cela en lisant le texte. A posteriori, je me dis que je n’ai pas été très maligne mais je pense que ne pas connaître la chute renforce le texte, puisqu’on se concentre plus sur ce qui fait la vie de ces gens, que sur ce qui va mener à cette fin.

Une très belle lecture que je vous conseille. Ce livre a été, par la suite, adapté en film (la couverture est d’ailleurs tirée du film). Est-ce que parmi vous quelqu’un l’a vu ?

Un autre avis de lecture (très négatif) sur Lecture / Écriture.

Références

Narayama – Étude à propos des chansons de Narayama de Shichirô FUKAZAWA – traduit du japonais, préfacé et postfacé par Bernard Frank (Folio, 2004)

Je ne sais rien de la Corée de Arthur Dreyfus

Je traînais l’autre jour à la bibliothèque dans le rayon Voyages et j’ai vu ce livre, Je ne sais rien de la Corée d’Arthur Dreyfus, qui était mis en évidence. Je l’ai emprunté pour deux raisons : l’auteur est assez connu mais pour autant je ne savais pas qu’il avait écrit un récit de voyage (j’étais donc curieuse), et je ne connaissais pas cette collection, « Le sentiment géographique », chez Gallimard.

Le nom de la collection vient d’un livre de Michel Chaillou. Au début du livre, on a d’ailleurs une citation issue de cet ouvrage :

Ne serait-ce pas le sentiment géographique, cette évidence confuse que toute rêverie apporte sa terre?

La collection est présentée par ce paragraphe :

Tout n’a pas été dit, les guides touristiques n’étant pas conçus pour révéler le plus secret d’une ville ou d’un pays. Le secret, c’est ce qu’un écrivain retrace et tente d’apprivoiser hors de chez lui, dans une rue lointaine, devant un monument célèbre ou le visage d’un passant. Ainsi recompose-t-il, en vagabond attentif, un monde à la première personne. Donc jamais vu.

Je ne sais plus si c’est au début ou à la fin du livre mais je peux vous dire que cela a conditionné ma lecture et, je pense, un peu l’écriture d’Arthur Dreyfus. Je vais essayer d’expliquer pourquoi dans ce billet. Je précise tout de même que ce livre m’a plu car il m’a donné envie d’en savoir plus sur la Corée (il m’a appris des choses que je ne connaissais absolument pas), mais je l’ai trouvé, parfois, un peu trop centré sur l’auteur.

Il a été proposé à Arthur Dreyfus un voyage de quinze jours en Corée (je n’ai pas compris s’il s’agissait d’un voyage de commande pour écrire ce livre ou si c’était pour écrire un papier sur le pays, car l’auteur est également journaliste). Le « problème » est qu’il ne connaît absolument rien à la Corée, que ce soit l’histoire, la culture, la mentalité … Il va se préparer en écumant les sites internet, en contactant des gens sur Facebook (ou par des relations de relations) et en lisant un livre Histoire de la Corée de Pascal Dayez-Burgeon, qu’il va beaucoup citer dans tout son récit (je le comprends car la plupart des ouvrages grand public sur le pays sont écrits / cosignés / préfacés par lui, en tant qu’ancien ambassadeur français en Corée). Tout cela va le conduire à un drôle de voyage qui, je pense, n’est pas celui qu’aurait fait une personne lambda.

Durant les quinze jours, l’auteur va principalement rester à Séoul, même s’il va faire quelques excursions dans le reste du pays (la frontière avec la Corée du Nord, le parc des pénis dont parle Leiloona dans son billet, même si je dois corriger et dire qu’il y a plus de 500 phallus …) Il va avoir un guide, un jeune homme coréen, qui parle très bien français car il a vécu quelque temps en France (il lit Modiano dans le texte tout de même … je ne suis même pas capable de le faire). Guide est en fait un mauvais terme, il faudrait plutôt utiliser le mot accompagnateur car Arthur Dreyfus décide tout de même ce qu’il veut faire et le jeune homme lui facilite la tâche puisque Arthur Dreyfus ne parle pas la langue. Cependant, parfois, le jeune homme propose des activités, ce qui permet à l’auteur de voir des endroits non prévus.

À lire, j’ai eu l’impression qu’Arthur Dreyfus ne vivait pas réellement le pays mais vivait le pays tel qu’il se l’était imaginé sur internet et dans son livre d’histoire. Il ne fréquente que des personnes francophones (ayant vécu en France) et des expatriés français (qui parfois détestent le pays dans lequel ils vivent). Cela oriente forcément la conversation sur les différences (et similarités) culturelles entre les deux pays …, ce qu’on aime / ce qu’on déteste plus chez un que chez l’autre en résumé. Le voyage de l’auteur ne durait que quinze jours, mais est-ce que c’est vraiment intéressant de rapporter tout à soi et à son pays, quand on est à l’étranger ; personnellement je ne le crois pas. Cela m’a un peu déprimé de lire cela. Par contre, j’ai beaucoup aimé que l’accompagnateur explique ses désaccords avec les personnes rencontrées, ou en tout cas tempère leurs propos, montrant bien que la situation est plus complexe que ce que n’importe quel livre peut raconter. J’aurais aimé beaucoup plus de passages comme cela, et un petit peu moins de France. Par exemple, j’aurais aimé connaître l’importance qu’accordent réellement les Coréens aux classements de l’OCDE. Est-ce que ce sont les dirigeants, les médias qui y accordent une grande place ? Est-ce que les gens sont fiers d’être premiers ou d’être parmi les pays occidentaux ? Est-ce que c’est le fait d’être devenu un pays riche récemment qui confère à ces indicateurs de l’importance ? J’aurais aimé qu’il fasse parler plus de jeunes, et pas seulement à Séoul.

Ce que je n’ai pas aimé non plus, c’est cette tendance de l’auteur à penser que sa culture et ses valeurs sont universelles. Deux exemples me reviennent en mémoire. Le contexte du premier exemple est une visite de Fleur Pellerin en Corée, et plus particulièrement d’une bibliothèque. Il est invité à faire un discours, en tant que journaliste. Le début est conventionnel, mais il dit ensuite quelque chose qu’il sait pertinemment être déplacé. Bien sûr, il se fait ensuite lâcher par la délégation française. Le deuxième exemple, ce sont ses tentatives de psychanalyser son accompagnateur. Il voit bien que c’est gênant pour le jeune homme, puisque celui-ci lui signale explicitement, mais aucun problème, il continue. Après cela, je ne m’étonne plus qu’on ait une mauvaise réputation à l’étranger !

Forcément, quand on lit tout cela, on se demande ce qu’est venu chercher Arthur Dreyfus en Corée, pays dont il ne savait rien comme déjà indiqué. Et c’est là qu’on en revient au but de la collection. Ce n’est pas un récit de voyage « habituel », comme Voyage à travers la Chine interdite de Luc Richard, que j’avais adoré l’année dernière, qui lui se focalisait sur les Chinois rencontrés, leurs modes de vie … C’est ce que je m’attendais un peu à lire mais en fait ici, c’est un écrivain et non un voyageur qui fait le récit. À plusieurs reprises, Arthur Dreyfus explique ce qu’il y a de particulier lorsqu’un écrivain voyage, par rapport à un photographe par exemple. J’ai trouvé que ces pages-là étaient passionnantes (et les plus sincères aussi). Il explique ainsi que l’écrivain va commencer son travail d’écriture après le voyage, qu’il aura consacré à observer finement ce qui s’est passé pendant son séjour. Je rajouterai qu’un écrivain ne peut pas généraliser ce qu’il voit, sauf à rendre universel ses personnes/personnages (ce qui est impossible), et va donc se consacrer à faire émerger la personnalité des quelques personnes rencontrées, plutôt que d’écrire des généralités sur les Coréens. Et là, pour le coup, Arthur Dreyfus l’a particulièrement réussi dans son livre. J’ai l’impression de connaître réellement l’accompagnateur, d’avoir vu l’étudiant français avec la petite amie coréenne … Il n’y a pas de personnes/personnages mauvais, au sens littéraire du terme ; ils sont tous totalement incarnés. Même Arthur Dreyfus ne se donne pas le beau rôle : il est à la fois parisien (pour les amitiés) et provincial (pour le repos), il peut être flamboyant, insupportanle et peu sûr de lui, un peu paumé face à ce pays qu’il ne connaît pas.

Au final, on apprend des petites choses sur la Corée qui donne envie d’en savoir plus (j’ai mis l’Histoire de la Corée dans ma PAL) mais on apprend aussi beaucoup sur Arthur Dreyfus et sur une certaine manière d’observer le monde. C’est un récit de voyage mais d’un autre type.

Références

Je ne sais rien de la Corée de Arthur DREYFUS (Le sentiment géographique / Gallimard, 2017)

Journal d’un vieux fou de Junichirô Tanizaki

Après le billet sur ce livre, j’arrête de vous embêter avec Junichirô Tanizaki pour au moins une semaine. Je me suis fait offrir le Quarto (où il y a plein de romans et trois nouvelles), et en plus j’en ai pris d’autres à la bibliothèque (des nouvelles mais pas de romans). Ceci explique cela.

Journal d’un vieux fou est le dernier texte qu’a écrit Junichirô Tanizaki, où il parle d’un sujet qu’il vit tous les jours : la vieillesse et plus exactement la maladie, le corps qui lâche … Mais comme c’est Tanizaki, il y a une relation malsaine avec une femme (pas la sienne par contre). On va aborder ces deux points séparément en commençant par la maladie.

Le livre est écrit sous forme d’un journal, le journal d’un homme âgé, très malade. Plus exactement, il enchaîne les maladies le rendant dépendant de son entourage, c’est-à-dire son infirmière, sa femme, son fils et sa belle-fille qui vivent avec les parents. Cet homme a aussi deux filles mariées, qui ne vivent pas là mais qui viennent régulièrement en visite dans la famille. La forme du journal permet de connaître les pensées intimes de l’homme.

Il a trois préoccupations principales : les médicaments pour calmer les douleurs, le contrôle de la famille et sa belle-fille. Pour les médicaments, l’homme connaît tous leurs noms, mieux que les médecins et son infirmière, qui se voit contrainte d’administrer des médicaments selon les consignes du malade. Bien sûr, ses nombreuses maladies font qu’il pense à la mort et surtout à son enterrement. J’ai eu l’impression que l’organisation des funérailles n’était qu’un prétexte (par exemple, il ne cherche pas à soulager sa famille qui sera dans le deuil) ; son but est plutôt de jouer de sa maladie, de son enterrement pour garder le contrôle sur sa famille, continuer à être le chef de famille. Ainsi, du fait de sa maladie, il ne peut plus avoir les mêmes activités qu’auparavant. Sa famille l’aide, cherche aussi à lui faire plaisir, mais lui rabroue tout le monde et surtout fait tout ce que tout le monde lui déconseille. Un autre exemple, il refuse de l’argent à sa fille, alors qu’il offre un diamant hors de prix à sa belle-fille, lui fairt construire une piscine…

Cela marque aussi tout « l’attachement » qu’il a pour sa belle-fille. Celle-ci n’a jamais été acceptée par le reste de la famille car elle était danseuse avant son mariage (et a donc supposément des mœurs douteuses). C’est le père qui a laissé le mariage se faire, pour embêter tout le monde mais aussi pour profiter de la plastique de la dame (et de son fort caractère). La dame en profite tout ce qu’elle peut : elle accepte de recevoir le vieil homme dans sa douche contre le fait que son amant puisse venir en journée dans la maison (je rappelle que le mari de la dame est le fils du monsieur), elle accepte d’autres choses que l’on pourrait qualifier d’érotique (mais pas de sexuel ou pornographique) pour obtenir un bijou. Tout cela provoque une certaine fébrilité chez le narrateur, qui ne contribue pas à sa guérison. Toute la famille est au courant mais ne peut rien dire car c’est lui qui est le chef de famille. La belle-fille profite de son beau-père et vice-versa à mon avis.

Je ne pense pas en révéler trop en disant que tout va s’arrêter quand le beau-père va prendre des empreintes des pieds de sa belle-fille. Je n’en ai pas parlé pour les autres romans mais c’était déjà présent. Tanizaki est un fétichiste du pied, c’est pour lui l’apogée du désir. Il n’y a pas de scènes explicites de sexe dans ses livres (cela se comprend vu que ce sont des romans japonais, écrits au début du XXe siècle) mais toujours des scènes avec les pieds des jeunes femmes, où l’auteur met beaucoup d’érotisme. Ici, on voit tout le poids qu’il met dans cette partie du corps puisque c’est le moment où le vieil homme va trop loin. Personnellement, je trouvais déjà qu’avant cela allait trop loin (elle accepte son beau-père dans sa douche !) alors que pour Tanizaki, c’était un jeu et c’est le fait qu’on touche aux pieds, qui fait que l’on rentre dans l’intime, dans le trop intime en fait.

J’ai aimé ce roman mais moins que les précédents. J’ai aimé la description du corps qui flanche, de la relation familiale et de la relation personnelle avec sa belle-fille. J’ai trouvé par contre les passages sur les médicaments très ennuyeux (ils sont réalistes par contre). Mon sentiment est aussi que le mélange des deux thèmes principaux, la passion amoureuse et la vieillesse, est un peu faible. Il y a des longs passages sur un thème puis des longs passages sur un autre thème, et quand on est plus intéressé par un thème que l’autre, forcément cela peut devenir long. Après, je peux accepter que c’est la forme du journal qui impose cela. Quand on souffre, il est normal de n’écrire que sur sa santé et ses médicaments, et de ne plus penser aux histoires avecsa belle-fille. Le problème vient donc de moi, et de ce que je voulais, pour ce point particulier.

En conclusion, je n’ai toujours pas compris l’illustration de couverture ; cela doit être un peu trop subtile pour moi. Si vous avez un bout d’explications, je suis preneuse en commentaire.

Références

Journal d’un vieux fou de Junichirô TANIZAKI – nouvelle traduction du japonais par Cécile Sakai (Folio, 2017)

Un amour insensé de Junichirô Tanizaki

Un amour insensé est donc le deuxième Junichirô Tanizaki que j’ai pris l’autre jour à la bibliothèque. Vous commencez à connaître : c’est l’histoire d’un couple où tout ne se passe pas bien. Mais ici, le lecteur le sait dès le départ et est épaté par la naïveté (et la bêtise, mais cela s’est jugé depuis notre époque) de l’homme, qui est aussi le narrateur de l’histoire.

On est au Japon, dans les années vingt. Jôji Kawai, la trentaine, est ingénieur mais surtout célibataire et assez seul ; il ne semble vivre que pour bien faire son travail. Il a grandi à la campagne, où sa famille se trouve encore et s’en sort plutôt bien. Lui travaille en ville. Il n’est pas très beau, plutôt solitaire et a du mal à trouver une femme. Dans un restaurant où il a ses habitudes, il repère une serveuse d’une quinzaine d’années, Naomi. Naomi est un prénom très original pour le Japon, qui, et l’auteur l’écrit dès la première page, pourrait passer pour Occidental. C’est la première chose qui intéresse Jôji. Il en vient à s’intéresser au physique, mais par un biais assez original pour le lecteur du XXIe siècle :

Curieusement, c’est une fois éclairé sur ce prénom non exempt de recherche, que j’en vins à trouver à la personne une physionomie tout à fait intelligente, avec quelque chose d’occidental, et à me dire : « Ce serait pitié que de la laisser végéter comme serveuse dans un pareil endroit! »

Le critère principal pour déterminer la beauté de Naomi est donc, là-encore, son côté occidental. Cela s’inscrit dans une période où la mode japonaise était à l’occidentalisation, parfois jusqu’à avoir honte de sa propre culture. Naomi vient d’une famille qui se fiche un peu de son sort et donc, quand Jôji propose de la prendre sous son aile, personne ne s’y oppose. Je rappelle qu’elle a quinze ans et lui trente et qu’il s’agit ici de la « former » (sous-entendu à ses goûts et pour qu’il soit fier de la montrer) pendant deux ans et de la prendre pour épouse ensuite. Dès le départ, ils vivent donc sous le même toit. Naomi a promis d’obéir au doigt et à l’œil ; elle est autorisée à sortir l’après-midi (après s’être occupé de la maison) pour prendre des leçons d’anglais et de musique. Rapidement, Naomi prend le contrôle du ménage et n’en fait qu’à sa tête. Jôji l’accepte, en admiration devant sa déesse, et finalement, au lieu de transformer Naomi, citadine, en jeune femme avec une bonne éducation « de campagnarde » (sans que cela soit péjoratif), c’est Jôji qui va s’occidentaliser sous l’influence de Naomi, de ses amis et de leur jeunesse. Plus le roman s’avance, plus la relation à l’intérieur du couple se transforme en une relation masochiste. Naomi sait qu’elle peut tout demander et que Jôji obéira. Pendant tout le livre, on s’interroge sur qui va gagner (parce que Jôji a quand même des moments de lucidité).

Lectrice du XXIe siècle, je savais dès le départ que cela ne marcherait pas. On ne dresse pas une femme comme on dresse un chien (et même les chiens n’ont pas tous le même caractère) : il y a une personnalité à l’intérieur du corps « occidental ». Ce n’est pas une créature à qui il faut donner la vie. Je n’ai par contre ressenti aucune empathie pour ce sombre monsieur et j’ai même pris un plaisir sadique à le voir souffrir.

L’intrigue est en soi « facile ». Le roman se focalise sur la relation de couple (avec apparition fugitive des différents amants) et le lecteur sait qu’il n’en sortira pas. L’intérêt du livre tient aux différents rebondissements : amour, disputes, réconciliation, secret, tromperie, manigance, dans un cycle qui peut sembler sans fin. Le livre est en cela un peu une comédie ; le lecteur se demande toujours comment Naomi va s’en sortir la prochaine fois.

Le thème de l’occidentalisation est introduit par la préface de Pasolini (en tout cas dans l’édition Folio). Plus qu’un thème, je dirais que c’est un décor (ou un thème sous-jacent peut-être). L’auteur n’en fait pas un sujet de conversation, lui et ses personnages ne donnent pas leur avis, même en aparté. Dans un bal, un homme est « déguisé » en Occidental mais on juge l’homme ridicule et non la situation ou la mode. La fin du roman n’incite pas vraiment non plus à tirer de conclusions, ni même d’enseignements. Par contre, c’est un élément important dans tout le roman où il est fait allusion à cette occidentalisation à tout propos : la nourriture, les vêtements, le logement, les danses, la mode, les comportements (et aux prix de tout cela)… Pasolini précise dans sa préface que cette occidentalisation est explicitement décrite et utilisée ; elle est plutôt sous-entendue dans les autres romans de Tanizaki.

En conclusion, j’ai pris un plaisir sadique à lire ce livre et je vous recommande de faire de même.

Références

Un amour insensé de Junichirô TANIZAKI – traduit du japonais par Marc Mécréant (Folio, 2003)

Svastika de Junichirô Tanizaki

J’avais découvert Junichirô Tanizaki l’année dernière avec La Clef ou la confession impudique. Lors de mon dernier passage à la bibliothèque, j’ai emprunté deux autres de ses ouvrages dont celui-ci, Svastika, paru pour la première fois au Japon en 1928. J’ai vraiment encore une fois beaucoup aimé.

Une femme, Sonoko Kakiuchi, raconte à un écrivain son histoire, que l’on sait dès le départ tragique, sans savoir pourquoi. En effet, Sonoko Kakiuchi est, au moment de sa « confession »,  veuve, sans que l’on sache réellement depuis combien de temps. Elle était auparavant mariée, dans un mariage de convenance. Lui travaillant toute la journée dans son entreprise (qui ne fonctionne pas fort), elle décide de prendre des cours de peinture dans une École des Beaux-Arts de Jeunes Filles, pour rompre sa solitude et se faire de nouvelles connaissances. C’est à ce moment que les ennuis commencent. Pendant un cours, elle réalise un tableau de Kannon, d’après modèle mais ne peint pas le visage du modèle, lui préférant le visage d’une autre élève, Mitsuko. Le directeur de l’école se moque d’elle, des rumeurs sur une relation homosexuelle commencent à circuler alors que pour Sonoko, il ne s’agit au départ que d’une attirance esthétique vers une personne qu’elle a remarquée dans les couloirs. Elle n’a même jamais parlé à Mitsuko.

Quand celle-ci a vent des rumeurs, elle décide qu’il est temps de faire la connaissance de Sonoko. Elles deviennent très rapidement amies, puis amantes (sans que cela soit explicite dans le texte). La relation devient de plus en plus exclusive, le mari de Sonoko devenant un intrus auquel il faut cacher les faits par de nombreuses tromperies. Il apparaîtra plus tard que Mitsuko n’est pas tout à fait sincère (alors que c’est d’elle dont vient la demande d’exclusivité) puisque elle-même a un amant, Watanuki, qui n’est pas approuvé par sa famille (qui elle a en vue d’autres futurs maris). La relation à deux se transforme en relation à trois, puis à quatre quand le mari de Sonoko se rend compte de la situation, les quatre personnages principaux étant les quatre branches du svastika, une croix qui tourne.

Je reprends ici une des formules d’un commentaire sur Amazon : le livre explore à peu près toutes les combinaisons possibles dans une relation à quatre. C’est un peu exagéré mais en tout cas beaucoup de combinaisons : cela donne une fin totalement inattendue, en tout cas de moi. On retrouve ici la thématique chère à Tanizaki : la relation de couple et surtout la tension qu’il peut exister quand il y a de la frustration dans celle-ci. Je précise que la tension, dans ce livre, est plus amoureuse que sexuelle. On reste toujours en dehors de la chambre, contrairement au roman La Clef.

Ce que j’ai le plus aimé, c’est la description des relations entre les personnages, et plus particulièrement la précision des sentiments changeants qui vont les relier. Par exemple, Sonoko ne va pas se rendre immédiatement compte qu’elle est trompée par Mitsuko. Elle va passer de la naïveté, à la découverte, puis au pardon, puis à l’indignation, puis au pardon … un peu comme on le ferait dans une vraie relation. Et cela, c’est retranscrit avec finesse et précision par Tanizaki. Sonoko, lors de sa confession à l’écrivain, arrive à retrouver ses sentiments mais aussi ceux qu’elle a donnés, au moment des faits, à Mitsuko et à son mari.

On prend un peu en pitié Sonoko et son mari, même si eux-mêmes sont assez manipulateurs. C’est aussi ce qui m’a marqué pendant cette lecture : je n’arrêtais pas de changer d’avis sur les personnages, au fur et à mesure de la découverte des différentes manigances. Je pense que cela vient du fait que le lecteur reste extérieur (il n’y a pas vraiment de volonté de Tanizaki de faire naître une quelconque empathie) et tourne au rythme de la Svastika. Une constante tout de même durant ma lecture : je n’ai pas aimé Mitsuko (en tant que personne, pas en tant que personnage). Il apparaît très vite qu’elle ne fait que mentir et manipuler tout le monde, mais je me suis quand même demandée ce qui pouvait pousser à en arriver là : le caractère, l’éducation ou la société conservatrice et le désir de s’en libérer…

On sort ici de la simple relation de couple, pour découvrir (un peu) le Japon de l’époque et la manière dont les familles mais aussi la société (et le qu’en-dira-t-on) peuvent influer sur un couple et gère les moutons noirs ne respectant pas totalement les codes sociaux. Je trouve que là encore, c’est assez différent de La Clef. C’est un thème qui est approfondi dans le deuxième livre que j’ai pris et que je suis en train de lire, Un amour insensé.

En conclusion, c’est un très bon livre. On prend un très grand plaisir à suivre la manière dont les quatre personnages se jouent les uns des autres (ce n’est absolument jamais ennuyeux, toujours palpitant), et à se laisser manipuler par l’auteur.

Références

Svastika de Junichirô TANIZAKI – traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura (Folio, 2004)

Le journal d’un fou de Irokawa Takehiro

Je suis tombée par hasard sur ce livre à la bibliothèque. Plus exactement, les bibliothécaires avaient décidé ce mois-ci de mettre en lumière leur fond sur les mémoires. Je l’ai pris sur la base de la quatrième de couverture et j’ai mis un temps fou à le lire car je n’arrivais à m’investir dans l’histoire. Pourtant, après avoir refermé le livre, je me dis que j’ai lu un roman très abouti sur la folie et l’hôpital psychiatrique, mais surtout que l’auteur a réussi à saisir de manière vraisemblable la solitude d’un homme, qui ne peut comprendre sa condition.

On suit donc de l’intérieur la folie d’un homme. Ainsi, le livre commence lorsque l’homme rentre, de son plein gré, à l’hôpital psychiatrique pour se reposer, d’après lui. Comme c’est l’homme qui raconte, on ne connaît pas la teneur de sa folie. On a même plutôt l’impression de suivre quelqu’un de normal dans un univers de folie. Dans ces phases de « normalité », l’homme observe les autres patients, qu’ils trouvent étranges. Aucun ne veut ou ne peut rentrer en contact avec lui. Cela laisse du temps à l’homme pour réfléchir à ce qui l’a mené là. Lorsqu’il était enfant, sa mère a laissé sa famille, après avoir rencontré un autre homme. Peu de temps après, la famille a été séparée car le père ne pouvait assumer ses enfants. L’homme, déjà fragile mentalement (dans le sens où il semble vivre à l’extérieur de lui-même, il refait la vie dans un univers parallèle par le biais d’un jeu de cartes qu’il a créé), est envoyé au travail, il ne voit plus sa famille et a fortiori son frère chéri. Tout cela ne pouvait pas contribuer à aider un adolescent perturbé à se construire. Cela a donné un adulte qui a changé beaucoup de fois de travail. Il est tombé malade, s’est retrouvé dans un sanatorium, a rencontré une femme qui est morte de la tuberculose. On se dit que même nous, on aurait besoin de se reposer avec une telle vie.

Pour marquer la folie, l’auteur raconte des rêves très très très étranges de l’homme. Et c’est là que cela m’a moins plu parce que je n’ai compris aucun des rêves / cauchemars. Ils ont un côté trop fantastique pour moi. À chaque fois, cela rompait le charme du livre et me faisait refermer le livre d’ennui.  J’ai compris très tard que ces rêves / cauchemars étaient en fait des hallucinations et que donc cela correspondait à des moments où la folie s’exprimait. Au bout d’un moment, j’ai fait plus attention. L’apparition dans l’histoire du psychiatre m’a aidé. Et pour le coup, j’ai trouvé le procédé très malin. L’homme décrit ses hallucinations sans être conscient que cela en soit ; il agit aussi sans s’en rendre compte lors de ses hallucinations. Puis lors de la séance ou avec les infirmières, qui lui parle de ce qu’il fait lors des phases où la maladie s’exprime, permet au lecteur de comprendre qu’il est réellement malade. Mais comme l’homme ne peut pas comprendre que les autres le trouvent bizarre (comme tout le monde en fait), l’homme se sent seul tout au long de son hospitalisation et cela, le lecteur le ressent bien (mais pourtant ne compatit pas).

Cela nous met dans l’ambiance de la seconde partie où l’homme sort de l’hôpital pour vivre avec une autre patiente. Et là, la solitude et l’incompréhension sont partout (et s’amplifie par rapport à la première partie), dans son couple, dans son voisinage, dans sa famille et dans la société japonaise (il ne peut plus travailler car il a été à l’hôpital psychiatrique et il doit donc se reposer sur sa femme). J’ai adoré cette seconde partie. Il n’y a plus du tout d’hallucinations incompréhensibles pour quelqu’un de « normal » et l’auteur réutilise le procédé, que j’ai tant aimé, de nous faire comprendre la folie de l’homme par le regard des autres (les plaintes du voisinage par exemple qui causent des déménagements fréquents). Cela entraîne une méfiance, symptôme de la maladie toujours présente. Ce qui m’a aussi plu est la découverte de la vie japonaise de l’époque (le roman date de 1988), les logements, les difficultés de transport, les conditions de travail, la vie de couple … C’est grâce à cette seconde partie que je me suis investie dans le livre.

Cependant, je trouve toujours que c’est très difficile de le faire avec ce livre. L’homme s’analyse lui-même, et s’observe de l’extérieur, comme un entomologiste observe une fourmi. Tout est décrit avec une froideur clinique (comme l’indique la quatrième de couverture). Si vous avez besoin, comme moi, d’avoir un peu de sentiments et d’empathie dans un roman pour arriver au bout, je ne vous le conseille pas car il peut être difficile de s’accrocher à quelque chose dans ce roman. Par contre, comme je le disais au début, la description d’une vie avec la folie est excellente, du point de vue du réalisme en tout cas. C’est à vous de voir !

Références

Le journal d’un fou de IROKAWA Takehiro – roman traduit du japonais par Rose-Marie Fayolle (Éditions Philippe Picquier, 1991)

La clef – La confession impudique de Junichirô Tanizaki

J’ai découvert ce livre en regardant une vidéo d’une booktubeuse allemande. Je ne connaissais absolument pas l’auteur, j’ai donc fait le choix de le lire à la bibliothèque. Pourtant, Junichirô Tanizaki semble, d’après ce que j’ai lu, un des plus grands écrivains japonais du XXe siècle (1886-1965) et La clef un de ses ouvrages les plus connus.

Ce livre compte quatre personnages principaux : un couple, leur fille, Toshiko, et l’ami de leur fille, monsieur Kimura. Le monsieur du couple, cinquante-six ans, est professeur d’université. Il a une charmante femme, Ikuko, plus jeune que lui d’une grosse dizaine d’années, qui a été élevée dans une famille très traditionnelle. La majeure partie du temps, elle suit son éducation. Ce qui désespère son mari est qu’elle se montre très entreprenante, et surtout exigeante, au lit et qu’à son âge, il commence à avoir du mal à la satisfaire et cherche à mettre du piment dans son couple, non pas à base d’accessoires, mais de jalousie et de manipulation. Je précise pour les âmes sensibles qu’il y a des scènes de chambre explicites.

Il va se servir de son journal intime, pour donner ses sentiments sur son couple, mais aussi ses envies pour celui-ci. Malgré ce qu’elle prétend, sa femme lit son journal et semble prendre pour argent comptant ce qui est écrit. Pour répondre à son mari, elle entreprend, elle aussi, la rédaction d’un journal intime, qu’elle s’arrange pour faire lire à son mari, sans qu’il pense qu’elle le sait (j’espère que c’est clair). Le livre est constitué par l’alternance des journaux intimes du couple. Toshiko ou monsieur Kimura n’interviendront que par l’intermédiaire du couple, dans différents rôles.

Le lecteur assiste en spectateur voyeur aux manipulations redoutables que l’un exerce sur l’autre et inversement. C’est d’autant plus difficile à démêler que le lecteur ne sait pas ce qui est sincère et ce qui est écrit pour manipuler le partenaire. À la fin de ma lecture, avant l’explication finale, j’en étais arrivée à monter une tout autre histoire que celle que j’avais lue.

Les personnages du couple sont évidemment très forts. J’ai particulièrement aimé le personnage de la femme, car c’est le plus complexe. L’homme ne semble qu’avoir une idée en tête (le sexe) et ne semble, par conséquent, pas très sensible à son environnement. La femme par contre entretient des sentiments contradictoires vis-à-vis de son mari, entre amour et désamour, vis-à-vis de sa fille, entre sentiments maternels et jalousie par rapport à sa jeunesse mais aussi l’impression de lui être supérieure et vis-à-vis de monsieur Kimura, dont elle ne sait pas s’il est sincère avec sa fille et elle ou s’il est le jouet de son mari. Elle entretient aussi des sentiments ambigus vis-à-vis d’elle-même. Il est évident qu’elle s’apprécie beaucoup, mais elle reste très perplexe sur le choix qu’elle doit faire entre manières japonaises et manières occidentales. Elle se sent prisonnière de son éducation, tout en la respectant.

Le « conflit » entre manières de vivre japonaise et occidentale est un thème extrêmement présent dans le roman. D’après ce que j’ai lu, c’est un thème que l’auteur reprend dans ces autres romans. Dans La clef, on voit que les manières japonaises sont des manières « comme il faut », tandis que les manières occidentales sont celles du dévergondage. Pourtant, c’est quand la femme les assumera le plus, qu’elle sera la plus « heureuse » au « désespoir » de son mari.

C’est un très bon livre. Il est surtout d’une extrême modernité dans son traitement du couple (la manipulation est particulièrement bien saisie) et de son intimité, ainsi que dans son écriture et son mode de narration (l’alternance des deux journaux intimes). Une très bonne découverte donc. Quels autres livres me conseilleriez-vous pour poursuivre la découverte de cet auteur ? Quatre soeurs me plairait assez, mais je ne suis pas encore sûre.

Références

La clef – La confession impudique de Junichirô TANIZAKI – nouvelle traduction d’Anne Bayard-Sakai (Folio, 2003)

La carte perdue de John Selden de Timothy Brook

La carte perdue de John Selden est un livre d’Histoire, portant principalement sur le commerce en mer de Chine au début du XVIIème siècle. Ce sujet est abordé par la recherche d’éléments de compréhension d’une carte, retrouvée par hasard à la bibliothèque Bodleian d’Oxford.

Je suis ravie d’avoir pris cette idée de lecture sur le blog Wodka. Je n’avais jamais entendu parler de l’auteur, et encore moins de ce livre. Pourtant, Timothy Brook est, d’après mes recherches internet, très connu, notamment pour son Chapeau de Vermeer. Il est actuellement sinologue-historien à l’Université de Colombie-Britannique (Canada). Il a écrit au moins trois livres destinés au grand public, les deux cités précédemment et Sous l’œil des dragons.

Un jour, Tim Brooks est appelé par un conservateur de la Bodleian qui souhaite lui montrer une découverte faite dans le fond de la bibliothèque : une carte maritime, centrée sur la mer de Chine méridionale, dont on entend beaucoup parler actuellement dans l’actualité à cause des revendications territoriales de la Chine sur un certain nombre d’îles, que les voisins du pays revendiquent également. Sauf que cette carte date du début du XVIIème siècle (je déflore un peu le sujet, car on l’apprend à la fin du livre mais bon). Enfin observateur (et surtout chercheur), Timothy Brook observe les détails qui font de cette carte une carte dont aucun équivalent n’a été trouvé jusqu’à présent. L’auteur va adopter une démarche très scientifique pour complètement épuiser son sujet (le livre est passionnant, mais c’est vraiment la manière dont est traité le sujet qui m’a le plus intéressée).

Ainsi, l’auteur va enquêter sur la manière dont cette carte s’est retrouvée dans le fond de la Bodleian. C’est assez facile quand on a un catalogue assez bien tenu et donc il apprend rapidement que cette carte est venue avec la collection de John Selden. La carte a même été spécifiquement nommée dans le testament, ce qui prouve l’intérêt que l’homme portait à sa carte. Qui était donc John Selden (1542-1629) ? C’est un « juriste, orientaliste, historien du droit, parlementaire, théoricien de la constitution et auteur de Mare Clausum, « La Mer fermée » ». Ce livre est à la base du droit international de la mer, qui est aujourd’hui en application. C’est notamment lui qui a posé l’idée qu’un pays pouvait revendiquer une bande de mer autour de son littoral. Il s’opposait à l’époque à la conception hollandaise, portée par Huig de Groot (1543-1645), pour qui la mer était un territoire international que toutes les nations étaient libres d’utiliser pour le commerce (il défend notamment cette idée dans Mare Liberum, « Mer libre » ou « De la liberté des mers », suivant la traduction que l’on souhaite). Après avoir expliqué à son lecteur l’importance (inconnue jusqu’alors inconnue) de John Selden, l’auteur passe aux annotations de la carte.

La carte est chinoise, mais possède des annotations (ou traductions) en anglais. Et là, dans un chapitre merveilleux, on va apprendre tout sur Thomas Hyde (1636-1703), conservateur assistant de la Bodleian mais surtout passionné par les langues rares, synonyme à l’époque d’asiatiques. Pour apprendre une langue, n’ayant pas de méthode Assimil, il cherchait à rentrer en relation avec des natifs. L’auteur nous apprend alors que Michael Shen (1658-1691) est le premier Chinois à avoir posé un pied en Angleterre. C’était un très grand lettré, converti au catholicisme (les Jésuites étaient là-bas depuis plus d’un siècle). Il a eu l’occasion de faire un séjour en Europe, où il a entre autres rencontré Jacques Ier Stuart et Thomas Hyde, qu’il a aidé à annoter la carte.

Au début du XVIIième siècle, la question de l’appartenance de la mer était particulièrement importante, car les compagnies hollandaises et anglaises (un peu espagnoles aussi)  cherchaient à commercer, notamment les épices, avec les pays du pourtour de la mer de Chine méridionale. Il faut savoir qu’à cette époque, la Chine était un pays fermé, au niveau commercial en tout cas. Il fallait payer des émissaires… les Anglais et les Néerlandais étaient rivaux dans la conquête de chaque île ou pouvait se trouver des épices. La manière d’installer des relations commerciales pouvait aussi être très différente (entre violente et respectueuse, car oui il y avait des peuples là-bas, même avant que les Européens n’arrivent). L’auteur va expliquer dans plusieurs chapitres, comment le commerce maritime fonctionnait à l’époque dans cette zone.

Tout cela vient que malgré le fait que la carte est chinoise, on y observe des influences européennes. L’auteur va donc chercher à savoir qui a pu acquérir cette carte, un Européen sans aucun doute mais où ? La carte présente aussi le tracé des principales routes maritimes de l’époque. Cela va mener l’auteur à nous raconter comment, à cette époque-là, on pouvait naviguer en pleine mer, quels étaient les instruments utilisés, quelles étaient les références pour retrouver son chemin… Il nous explique, ainsi, la différence entre les systèmes chinois et européen pour diviser la rose des vents. Il parle des différentes projections qui pouvaient être utilisées à l’époque pour représenter le globe de manière plate.

Dans le chapitre final, Timothy Brook répond aux dernières questions que l’on pouvait se poser sur la carte. C’est intéressant pour compléter le sujet, mais on y apprend moins de choses que dans les chapitres précédents. Pour être honnête, c’était quand même la meilleure façon de terminer un livre si brillant.

Vous aurez compris que je suis extrêmement enthousiaste au sujet de ce livre. Avant la lecture, je ne m’intéressais absolument pas à ce sujet et, pourtant, j’ai tout de suite accroché à cette lecture. J’ai aimé, comme je le disais, la manière dont est abordé le sujet. On a vraiment l’impression d’assister au travail de l’historien sur un document ancien, d’arriver à voir le travail minutieux d’enquête mais aussi les limites où on ne peut plus rien conclure, sans tomber dans la fiction. Timothy Brook a réalisé avec ce livre un excellent travail de vulgarisation. Ce n’est absolument pas compliqué à lire. Le lecteur n’est jamais perdu que ce soit dans les lieux, dans les noms ou dans les époques ; il ressort surtout beaucoup plus intelligent. Je pense que je vais lire les deux autres livres dont je parlais au début du billet. À Paris, ils sont très demandés mais tout de même disponibles dans une autre bibliothèque, mais quand on aime, on ne compte pas ses pas.

Références

La carte perdue de John Selden – Sur la route des épices en mer de Chine de Timothy BROOK – traduit de l’anglais (Canada) par Odile Demange (Histoire Payot, 2015)