Dora de Marianne Pierson-Piérard

J’ai fait la connaissance de la maison d’édition Névrosée, dans un des derniers numéros du Matricule des Anges. Cette maison se donne pour projet de rééditer des femmes de lettres belges, oubliées ou méconnues. Curieuse, j’ai donc été faire un tour sur leur très beau site internet où j’ai repéré deux titres intéressants. C’était une période où on ne pouvait pas trop se fier aux services postaux, j’ai donc fait le choix de lire le seul des titres disponibles en numérique : Dora de Marianne Pierson-Piérard.

Née en 1907 à Frameries, elle voyage toute sa vie, d’abord avec son père, journaliste et écrivain, puis avec son mari, Marc-Antoine Pierson, Ministre d’État. Ses nombreux voyages font que sa production est peu nombreuse, une quinzaine de romans et nouvelles, mais qui lui valent (sauf exception) une certaine reconnaissance, puisqu’elle reçoit plusieurs prix. Dora est son troisième roman ; il a été publié en 1951 et a reçu le prix Marguerite Van de Wiele (je vous avoue que je ne connais pas du tout ce prix ni cette dame d’ailleurs).

On est prévenu dès la préface que l’intrigue peut paraître extrêmement simple, mais le charme du roman tient dans la description psychologique de ses personnages. Pour une fois, une préface ne ment pas (en tout cas, c’est mon avis), car c’est exactement ce que j’ai pensé en lisant ce livre.

Le roman est une histoire de famille. Tous les dimanches, Patrice, Christian et Julienne, des frères et sœur, se réunissent dans la maison familiale, avec leurs conjoints respectifs, sous l’égide de la maîtresse de maison, Alicia, femme de Christian. En effet, lui, avocat, et elle, femme au foyer, sont venus habiter dans la maison familiale, après le décès des parents, et ont tenu à perpétuer la tradition dominicale. Le couple file le parfait amour, sont entièrement dévoués l’un à l’autre et à leurs trois enfants. Christian est lui architecte, métier qu’il a choisi en rejet de sa maison d’enfance qu’il trouve de très mauvais goûts. Il aime faire la fête (et avoir les dettes qui vont avec). On le voyait déjà finir vieux garçon, mais il a surpris tout le monde en épousant la jeune Dora, orpheline de père, mais avec un père notaire plutôt riche. Le couple ne s’entend pas particulièrement. Au contraire du couple Patrice – Alicia, l’amour a déjà disparu et n’a pas laissé la place à la tendresse. Lui continue à sortir, elle s’ennuie à la maison. Julienne et Germain n’apparaissent pas trop dans le roman. Julienne aime beaucoup sa jeune belle-sœur, et cherche à l’attirer dans ses distractions et voyages, Alicia étant peut-être trop terne à son tour.

Ce gentil portrait familial va basculer quand Dora va se mettre en tête en qu’elle est amoureuse de Patrice et qu’elle doit le séparer d’Alicia. C’est d’autant plus intéressant qu’avant d’être mariée à Patrice, Alicia sortait avec Christian. Durant le roman, on suit les tactiques mises en place par Dora pour faire aboutir son projet, et le bouleversement des certitudes d’Alicia et Patrice. L’auteure décrit aussi en profondeur toute la psychologie et l’histoire personnelle de Dora, pour qu’elle ne nous apparaisse pas comme une sale garce. Au final, on arrive à ressentir de l’empathie pour les trois personnages. Christian, qui intervient plus vers la fin de roman, reste un personnage creux, correspondant à son caractère, plutôt qu’à un défaut de construction du roman.

Il ne faut donc pas s’attendre à de l’action au détour de chaque page. C’est un pur roman psychologique, mais extrêmement réussi. La langue est très roman des années cinquante. La langue n’est jamais vulgaire, ou même familière. On ne se dispute pas, en se donnant des noms d’oiseau. On sait tenir son rang. Pour le lecteur de notre époque, cette langue peut apparaître simple, voire datée. Pourtant, Marianne Pierson-Piérard fait des miracles, puisqu’on vit la situation et ressent de l’empathie pour les trois personnages principaux.

En conclusion, une bonne découverte.

Références

Dora de Marianne PIERSON-PIÉRARD (Névrosée, 2019)

Un siècle de littérature européenne – Année 1951

Le guérisseur des Lumières de Frédéric Gros

J’avais lu il y a presque quatre ans (comme le temps passe) le premier roman de Frédéric Gros, sur les Possédées de Loudun. J’avais beaucoup aimé ce livre ; c’est donc tout naturellement que je voulais lire ce titre-ci. J’ai attendu qu’il soit proposé en livre numérique à la bibliothèque. Au début, je voulais attendre de pouvoir l’emprunter, mais avec les 13grèves et la pandémie, je n’ai pu aller qu’une fois à la bibliothèque depuis le début de l’année. Mais je l’ai lu.

C’est un roman épistolaire, constitué de dix lettres écrites par Mesmer à monsieur Wolfart, dans les derniers mois de sa vie (janvier à mars 1815). Mesmer est le fondateur du mesmérisme ou théorie du fluide animal. La thèse de Mesmer est qu’il existe un fluide « universellement répandu et continu de manière à ne souffrir aucun vide, dont la subtilité ne permet aucune comparaison, et qui, de sa nature, est susceptible de recevoir, propager et communiquer toutes les impressions du mouvement« . Ce fluide serait le moyen par lequel « les corps célestes, la terre et les corps animés » s’influencent mutuellement. Les maladies seraient causées par une mauvaise répartition du fluide dans le corps humain. Le docteur (plus exactement le magnétiseur) doit donc agir sur ce fluide pour guérir le malade ; cela se fait par des passes, qui ont plus ou moins l’air d’être une sorte d’apposition des mains. Le but (de ce que j’ai compris) est que le fluide du docteur influence celui du malade, provoque des crises (je ne sais pas pourquoi) et après plusieurs séances, le malade est guéri. Je vous laisse juge de la validité de cette idée.

Vous vous doutez cependant que la théorie des Mesmer, même à cette époque (Lumières, Révolution française, tout ça tout ça), a suscité de vives polémiques, avec ses partisans et ses détracteurs, les patients convaincus et les proches sceptiques.

Mesmer, plus exactement l’auteur, nous raconte tout au long des dix lettres son parcours : la découverte de son fluide, la théorisation de ses observations, l’écriture de sa thèse, et la recherche de reconnaissance. C’est cette dernière partie qui sera plus compliquée : il fera beaucoup de « passes » en Hongrie, en Autriche, en Allemagne, en France, guérira un certain nombre de malades (souvent convaincus), cherchera à faire valider ses succès par ses confrères. Ses succès le feront gagner beaucoup d’argent, d’autant qu’il a épousé une femme riche. Son coup d’éclat sera le traitement de la cécité de Maria Theresia von Paradis, amie de Mozart. Il arrivera à améliorer quelque peu son état, puisqu’elle distinguera des formes, des ombres … mais lorsque des médecins cherchent à valider l’état de la compositrice autrichienne, elle se trompe, ne voit plus. Elle n’est plus sous l’influence du fluide de Mesmer, dont elle était (d’après Frédéric Gros) devenue la maîtresse entre temps. Il deviendra aux yeux de beaucoup un charlatan, mais restera des patients qui continueront à le faire gagner beaucoup d’argent, qu’il perdra lors de la Révolution française.

J’ai beaucoup aimé, mais moins que les Possédées. Le roman est trop court à mon avis. Voir l’histoire uniquement du point de vue de Mesmer est assez particulier, car, à mon avis, cela force le lecteur a adopté quelque peu son point de vue. On en vient à le plaindre, à ne pas comprendre les médecins qui ne valident pas sa théorie. Pourtant, en temps normal, j’aurais tendance à être sceptique sur ce genre de choses. Ce sentiment de bienveillance vis-à-vis de Mesmer m’a rendu quelque peu mal à l’aise, l’impression de manquer quelque chose, même si le personnage est sympathique, un peu geignard et vantard tout de même, mais vu ce qu’il a traversé c’est un peu normal. J’aurais bien aimé avoir d’autres points de vue sur cette histoire, un peu comme dans les Possédées justement.

Il y a des pages absolument magnifiques sur les moments d’amour avec Theresia Paradis, mais surtout sur les ressentis face à la musique. L’idée est que les compositions en ré majeur toucheraient plus profondément les oreilles qui les écoutent, et les doigts qui les jouent. Elles amélioreraient le mouvement du fluide animal dans la pièce, la relation entre les personnes dans la pièce. Si on passe sur cette idée de fluide animal, la manière dont la musique peut toucher est si forte, que même moi qui n’est pas l’oreille musicale, l’est ressentie grâce aux mots de Frédéric Gros. Je vous dirais bien que c’est son fluide animal à lui.

Références

Le guérisseur des Lumières de Frédéric GROS (Albin Michel, 2019)

Munich de Robert Harris

Nous avons une histoire avec Robert Harris dans ma famille, depuis la parution de Archange chez France Loisirs, en 2000 (à peu près). En moins d’une semaine, mon frère, ma mère et moi avions lu le livre, et nous n’avions qu’un exemplaire. Après, mon frère a lu et plutôt apprécié Fatherland et Enigma (qui sont sur la Seconde Guerre mondiale). Ma mère et moi avons lu une partie de la série sur l’Empire romain. J’ai lu cette année son roman Conclave, qui se passe lors d’un conclave, comme son titre l’indique. J’ai aimé la reconstitution de l’événement, le message aussi, les péripéties malicieuses … Dans ce contexte, j’étais plutôt ravie lors de la parution d’un nouveau roman de l’auteur, l’année dernière. Je l’avais repéré dès sa sortie en anglais, l’idée étant de voir si je pouvais conseiller ce livre à mon frère, qui ne lit que des livres présélectionnés, par sa sœur ou d’autres personnes. Pour ne pas faire trop de suspens, j’ai bien aimé, cela se lit très bien, on apprend plein de choses mais ce n’est pas du même niveau que Archange par exemple.

Les romans de Robert ont pour la plupart un contexte historique. Ici, c’est la crise des Sudètes, en 1938, pendant laquelle Hitler souhaite incorporer à l’Allemagne les zones à majorité allemande de Tchécoslovaquie (et donc les Sudètes). Pour arbitrer le litige, la France, mais encore plus l’Angleterre de Chamberlain, sont en première ligne. A lieu une réunion de la dernière chance, à Munich. Seront présents : l’Allemagne, l’Angleterre, la France et l’Italie de Mussolini, alliée de Hitler comme on le sait. Vous me direz : « Ne manque-t-il pas quelqu’un ? » Et oui, les diplomates tchèques n’ont pas été invités, et ont plus exactement été enfermés dans leur chambre d’hôtel, en attendant qu’on décide pour eux (en tout cas dans le roman). Cette réunion a mené aux accords de Munich, qui donne les Sudètes à l’Allemagne. J’avais un prof d’histoire en terminale, qui nous avait tout simplement expliqué que c’était une des plus grandes hontes de l’Angleterre et de la France d’avoir signé cela.

Dans le roman, Robert Harris explique pourquoi : aucun des pays, France, Angleterre, Italie ou Allemagne, n’étaient encore près à lancer une guerre, que chacun savait pourtant inéluctable. C’est donc celui qui le mieux bluffé qui a remporté la partie, et ce fut Hitler. Mais à la fin de la conférence, chacun (c’est le cas, pour Chamberlain et pour Hitler) y a vu sa propre victoire. Vous me direz, on fait un peu la même chose aujourd’hui, mais dans tous les cas, je trouve que c’st une réelle imposture et cela m’énerve.

Robert Harris n’étant pas historien, mais romancier, tout cela est donc raconté via deux personnages fictifs, qui évoluent parmi des personnages ayant réellement existé. On suit les préparations et la réunion du côté anglais, à travers le personnage de Hugh Legat, secrétaire privé de Chamberlain, et du côté allemand, via le personnage Paul Hartmann, diplomate allemand. Hugh et Paul se connaissent depuis longtemps, puisqu’ils ont fait leurs études ensemble à Oxford. Hugh a même accompagné Paul, à Munich, en 1932, pour rencontrer la petite ami de Paul et Hitler. L’histoire annexe du roman se base sur le fait que Paul veut faire passer un document aux Anglais, qui montre le danger que représente Hitler pour l’Europe. En effet, la résistance allemande au Nazisme estime que l’Angleterre n’a pas pris réellement conscience du danger Hitler. Il apparaît, selon eux, pour l’Angleterre, comme un personnage détestable, qu’il faudra à une moment éliminé mais sans plus. Alors que pour les Allemands entrés en résistance, la conférence de Munich est la dernière chance d’arrêter Hitler, avant une guerre que tout le monde voit se profiler.

Vous avez donc, dans ce Munich, une trame historique, qui sert d’arrière fond à cette histoire d' »espionnage ». Je mets espionnage entre guillemets, car ce n’est pas James Bond tout de même. Cela reste feutré, avec assez peu d’actions. Mais le principal est que cela reste crédible (la plupart du temps).

Commençons par la partie historique. Très réussie comme d’habitude chez Robert Harris. En sortant de votre lecture, vous avez l’impression de connaître le fonctionnement, et même les locaux du 10 Downing Street. Pour vous dire, avant ma lecture, je pensais que le 10 Downing Street était une porte d’une jolie maison où habitait le Premier Ministre (j’étais resté sur l’image de Cherry Blair ouvrant la porte elle-même). Il ne m’était même pas venu à l’idée que l’on pouvait travailler là-dedans. Comme je partais de très loin, j’ai appris beaucoup. Le côté allemand est un peu moins détaillé, mais tout aussi intéressant. Plus que les lieux et la manière dont ils fonctionnent, vous pouvez « voir » les personnages sans même les avoir déjà vu en photo. C’est particulièrement vrai pour Chamberlain. Robert Harris excelle pour faire un portrait en quelques mots des personnages, et en dire beaucoup sur leur caractère dans la manière dont il le fait. Donc si le contexte historique vous intéresse, je vous conseille vivement ce livre pour vous initier ou réviser les bases.

Ce qui n’a pas été dans mon cas, c’est la partie fiction avec Paul et Hugh. Le premier point est l’alternance des chapitres allemand et anglais, au début du livre, dans la phase de préparation de la conférence. Je comprends bien sûr que Robert Harris était obligé d’alterner les lieux dans cette phase du roman. Le problème est qu’ici, c’est systématique : le chapitre fait en général une quinzaine de pages, se termine sur un élément qui donne envie d’en savoir plus. Vous tournez la page et vous vous retrouvez dans l’autre pays, en étant un peu plus frustré à chaque fois.

Le deuxième point qui ne m’a pas plut, c’est les détails sur les vies personnelles de Hugh et Paul. Le fait de savoir que la femme de Hugh le rompe, que Paul couche avec une secrétaire d’un Ministère n’apporte, mais alors, absolument rien. Même l’auteur ne sait pas quoi faire de ces détails. Il aurait dû développer, bien plus que ce qu’il n’a fait, la partie sur Oxford et notamment les incompréhensions entre l’Anglais et l’Allemand. Ici, c’est juste effleuré alors que c’est passionnant.

Concernant l’écriture, je la dirai tout simplement efficace. Le livre est sans temps morts, mais surtout sans mots inutiles. Cela rend le livre très rapide, mais aussi très agréable, à lire. On se détend, tout en apprenant ou révisant un peu de notre Histoire.

Références

Munich de Robert HARRIS – traduit de l’anglais par Natalie Zimmermann (Plon, 2018)

L’île aux troncs de Michel Jullien

Michel Jullien, c’est un peu l’auteur de Keisha, qui ne tarit jamais d’éloges sur ses livres. C’est aussi l’auteur de mon ancien libraire, qui mettait toujours Michel Jullien en avant (c’est ce qui fait que j’en ai deux dans ma PAL). Tout cela pour dire que Michel Jullien est un auteur que je savais vouloir lire. Quand a paru à la dernière rentrée littéraire ce roman, je savais que ce livre pouvait me plaire, puisque les thèmes en sont la Russie après la Seconde Guerre mondiale. Il a fallu attendre un an (et les vacances) que ce livre soit disponible (une deuxième fois) à la bibliothèque pour que je me lance. Mon avis : un livre magnifique, un style magnifique, un auteur passionnant.

Russie. Après la Grande Guerre patriotique. Bien sûr, tout le monde souhaite fêter la victoire, remercier les valeureux soldats qui se sont battus sur les différents fronts. Pourtant, nombreux sont ceux qui ne peuvent participer à la fête, notamment les amputés, pour lesquels il est impossible de faire comme avant. C’est le cas de nos deux protagonistes. Piotr a perdu ses deux jambes sur un pont enjambant la Vazouza : les haubans d’acier du pont ont lâché et ont sectionné net les deux jambes du soldat, en train de courir. Kotik, lui, a perdu un bras et une jambe, mais du même côté, ce qui est embêtant pour tenir une béquille. Les deux personnages sympathisent dès leur rencontre à l’hôpital et ils ne se quitteront plus. Ils feront la manche ensemble, partageront les mêmes buts : écrire au ministre pour obtenir un petit soutien financier et voir celle qu’il considère comme une véritable héroïne : Natalia Mekline, une aviatrice (1922-2005), qui a combattu vaillamment pendant la Seconde Guerre mondiale. Sauf qu’au bout d’un certain temps, la société russe ne veut se rappeler que de la victoire, et ne souhaite donc plus voir les désastres de la guerre. Piotr et Kotik sont donc envoyés dans une colonie de samovars, noms donnés aux personnes amputées des deux jambes (ce qui leur donne une allure de samovar justement). Cette colonie se situe dans un ancien monastère, sur l’île de Valaam, au milieu du lac Ladoga, en Carélie, d’où le titre de livre. Les deux amis continuent à espérer rencontrer leur « sœur » de combat, et pour cela ils doivent quitter la colonie, ce qui leur donne un nouveau but…

J’ai été un peu surprise au début de ma lecture, car l’histoire n’est pas racontée de manière chronologique : on commence à Valaam, puis on reprend l’histoire des deux protagonistes, leurs blessures pendant la guerre, leurs années dans les rues, puis on retourne à Valaam. Cela m’a fait bizarre un court instant, mais d’un autre côté, sinon, j’aurais passer mon temps à chercher où était l’île du titre.

Finalement, il ne passe pas grand-chose dans ce livre, en tout cas pas grand-chose qui n’aurait pas pu être abrégé. Les protagonistes ressassent beaucoup leurs malheurs, leurs anciennes vies, leur but (qui les fait tenir tout de même). Pourtant, Michel Jullien ne se répète jamais, se renouvelle tout le temps, dans une langue extrêmement joueuse. Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai admiré les jeux de mots, la multitude d’expressions pour raconter les mutilations…

Il y a un style qui roule, un rythme qui m’a emportée dans cette histoire. Finalement, outre l’histoire, c’est ce que je retiendrai de ce livre : des trouvailles littéraires, un auteur qui permet de retrouver tout ce que la langue française peut exprimer, l’impression de n’avoir jamais lu cela ailleurs…

Le livre comprend une très bonne postface qui permet de distinguer la licence poétique, de la réalité sur Valaam, mais aussi d’en apprendre plus sur Natalia Mekline.

En conclusion, un livre que je vous conseille (si nous avons des goûts proches).

L’avis de Maryline.

Deux extraits

Kotik parmi la communauté des samovars

Kotik Leonid Tchoubine, un gars plein d’embarras, une moitié de samovar ne tenant debout, hybride, en déséquilibre, bamcal, sans cette démarche en balancier propre à la société, véritable handicap que ce membre de plus, incapable d’assiette, mal proportionné, pas la ressource de se tenir droit sur ses mains comme tout le monde, en plus de quoi le bras et la jambe jalousée se trouvaient renvoyés du même côté, à droite, tandis que si ses mutilations eussent été réparties en quinconce il aurait pu manier la béquille [p. 17-18]

Les  deux personnages sont arrivés à Valaam. L’auteur décrit leur nouvelle situation.

Pour l’heure, début d’hiver, les nouveaux résidents ne se marchaient pas sur les pieds, les murs marquaient une tendance au vide, en plus de quoi quelques âmes affectées dans cette retraite insulaire n’avaient pu supporter les rigueurs magistrales de la première saison, libérant des cellules. Ce ne fut pas le cas des deux comparses en leur nouvelle terre, Au contraire, Valaam les secoua, l’espace, le frimas, la nature, une certaine hygiène recouvrée, un minimum de soins dispensés, une vie communautaire mieux réglée parmi leurs prochains, la quiétude insulaire, les vapeurs lacustres, une diète éthylique vivifiante, du bouillon chaud, un toit, des nuits, du régime, un peu des bienfaits d’une cure. Après des années de macadam, la pause erratique les transforma. [p. 78]

Références

L’île aux troncs de Michel JULLIEN (Éditions Verdier, 2018)

Marie et Bronia – Le Pacte des soeurs de Natacha Henry

Continuons un peu sur les sciences. J’ai enfin mis la main à la bibliothèque sur ce livre de littérature jeunesse, que j’avais repéré dès sa parution, et surtout je l’ai enfin lu (parce que pour dire la vérité, je l’avais déjà emprunté une fois sans le lire). Marie et Bronia est l’histoire de deux sœurs de la fratrie Skłodowska, Marie (qui deviendra Marie Curie) et Bronia (qui deviendra Bronia Dluska).

Le roman commence en Pologne, à Varsovie, en 1860, avec la rencontre des parents de nos héroïnes. Le pays est occupé par les Russes, mais pour l’instant, Wladyslaw, professeur de mathématiques et de physique, et Bronislawa, institutrice, ne sont qu’à leur amour. Deux ans après leur mariage, un premier enfant naît. Rapidement suivront quatre autres enfants. Quatre sœurs, un frère. Malheureusement, Bronislawa tombe malade (tuberculose) alors que Marie est très jeune. Bronislawa doit vivre complètement séparé de ses enfants, pour ne pas risquer une contamination (elle reste cependant dans l’appartement familial). Bronia, la sœur, sera un peu une maman de substitution. Elle lui apprendra à lire, par exemple. Le caractère de Marie s’affirme très tôt : elle est intelligente, aime apprendre, et est très curieuse. Malheureusement, en l’espace de deux ans, elle perdra une de ses sœurs du typhus (Bronia sera malade aussi, mais guérira) et sa mère.

Après ces morts, Bronia prend en charge le ménage, tout en menant ses études. Elle souhaite être médecin pour soigner les maladies pulmonaires. Le problème est que les Russes interdisent les études supérieures aux femmes. Elle ne pourra donc pas réaliser son rêve en Pologne. En attendant, elle suit les cours de l’Université volante, qui sont des cours souvent donnés par des professeurs d’Université, et donc d’un haut niveau, dans le plus grand secret, avec des lieux de réunion changeant à chaque fois. Entre temps, Marie a eu son « bac » avec les honneurs et, elle, aussi suit ces cours secrets. Elle se passionne pour la chimie, mais ne pouvant pas accéder à un laboratoire, ses connaissances sont bien trop théoriques. Toutes les deux rêvent d’études supérieures, à la Sorbonne, où les femmes sont admises (même si pas forcément acceptées). Problème : elles n’ont pas d’argent pour aller étudier en France.

Marie va trouver la solution : sa sœur va partir en France et elle va prendre un emploi de préceptrice, pour envoyer de l’argent à sœur, pour qu’elle puisse étudier sereinement. C’est le fameux pacte des sœurs du titre.

Après quelques postes, Marie va se retrouver à enseigner à deux « adolescentes » (dont une du même âge) à la campagne. Cela se passe plutôt bien, même si Marie présente une personnalité forte et des envies de justice, qui ne sont pas forcément compatibles avec l’aristocratie polonaise de l’époque. Tout se gâte le jour où elle tombe amoureuse du fils de famille, étudiant en mathématiques : les parents se fâchent, les séparent. Marie vit son premier chagrin d’amour, qui lui font perdre toute envie de réaliser ses rêves.

De son côté, Bronia réussit très bien ses études et est même tombée amoureuse, d’un étudiant polonais, Casimir, recherché par les Russes, et qui est donc obligé de rester en France. Il a les mêmes rêves qu’elle … ils vont très logiquement se marier. Bronia est désespérée en lisant les nouvelles de Marie, et l’incite à venir tout de même à Paris. L’argent ne sera pas vraiment un problème, puisque Casimir a de l’argent devant lui. Après moult hésitations, Marie arrive enfin à Paris, pour réaliser ses rêves, et accessoirement révolutionner la science. Le livre s’arrête sur le prix Nobel de Pierre et Marie Curie, et sur l’installation, par Bronia et Casimir, d’un sanatorium en Pologne.

L’auteure se focalise donc sur le parcours des deux sœurs, tout ce qu’elles ont dû faire, subir, pour pouvoir réaliser leur rêve. Le livre est extrêmement positif, mais réaliste, dans le sens où Marie Curie n’est pas peinte comme une sorte d’héroïne de la science, mais comme une femme passionnée, avec ses défauts, ses qualités, ses doutes …  On la voit vivre, tomber amoureuse … Elle est extrêmement attachante, comme sa sœur d’ailleurs. Je ne le connaissais pas du tout. Elle aurait mérité bien plus de place dans le livre, car elle aussi est très intéressante. Il y a très peu de sciences dans ce livre ; l’auteure se concentre sur la passion, sur l’envie d’en savoir toujours plus, mais aussi sur le but que ce sont fixés les sœurs.

Ce livre est exactement ce que j’aurais aimé lire adolescente. Je trouve qu’il peut inciter à étudier les sciences, ou tout du moins, à faire le maximum pour réaliser ses rêves, car cela peut marcher. Il montre aussi l’importance du soutien des parents (sans l’éducation et les idées sur l’éducation de Wladyslaw, il n’y aurait pas eu de Bronia et Marie), et de la famille. Les rencontres fortuites ou non sont également très importantes.

L’écriture est très claire, simple, mais efficace, plutôt descriptive, ce qui permet de bien s’imaginer les différentes situations. En tant qu’adulte, j’aurais aimé un petit plus de profondeur, un petit peu plus de description des sentiments des personnages.

Natacha Henry a également fait paraître en 2015 un « livre pour adultes » sur le même sujet Les Sœurs savantes (2015, La Librairie Vuibert). Par contre, je pense qu’il s’agit d’un essai. Vous vous doutez maintenant que j’aimerais beaucoup lire ce livre… Il n’y aura sûrement pas de descriptions plus en profondeur des sentiments des personnages, mais je saurais ce qui est vrai et ce qui est de la fiction.

Références

Marie et Bronia – Le pacte des sœurs de Natacha HENRY (Albin Michel / litt’, 2017)

Le prix de Cyril Gely

10 décembre 1946. Stockholm. Otto Hahn s’apprête à recevoir le prix Nobel de chimie, pour la découverte de la fission nucléaire en 1938. Otto Hahn est aussi connu, pour avoir travaillé après la guerre à réhabiliter les Allemands sur la scène internationale, action qui a été saluée par le Général de Gaulle.

Le scientifique a déjà préparé son discours, visualise le déroulement de la journée qui doit être sa journée. Sa femme, Édith, se prépare, elle-aussi, dans la pièce voisine. Pourtant, les deux ont en tête une seule personne, absente, Lise Meitner, qui a été la collaboratrice de Otto Hahn, pour toutes ses expériences, pendant trente ans. On ne parle pas d’une simple assistante, mais bien d’une collaboratrice essentielle : elle est titulaire d’un doctorat de physique, elle a cosigné la plupart, voire tous les articles scientifiques d’Otto Hahn.  Sauf que Lise Meitner est une femme, autrichienne et juive. En 1938, après l’Anschluss, cela n’était plus tenable pour elle de rester à Berlin. Otto Hahn l’a aidée à fuir in extrémis, à Stockholm, où elle a pu passer la guerre, sans être inquiétée et même continuer à travailler. Elle est partie en 1938, juste avant la découverte de la fission nucléaire. Otto Hahn signe l’article sans elle, pour la première fois depuis trente ans. Il n’est pas difficile de s’imaginer que cette découverte n’a pas pris quelques mois, qu’Otto Hahn avait commencé à travailler dessus avec Lise Meitner avant qu’elle soit obligée de fuir. D’autant, qu’elle est la première (en collaboration avec son neveu) à avoir fourni une explication théorique de la fission nucléaire, en 1939 : on comprend donc qu’elle avait une totale maîtrise du sujet.

Vous me voyez venir : elle habite à Stockholm, le prix Nobel est remis à Stockholm. Bien évidemment, elle va venir dans la chambre d’Otto Hahn pour s’expliquer et surtout demander des comptes. Tout le roman consiste en la confrontation entre Lise et Otto Hahn, en tête à tête. En effet, Édith, qui a remarqué le changement de comportement de son mari après la fuite de sa collaboratrice, soutient cette rencontre, mais restera dans la pièce d’à côté.

Les deux personnages échangent des arguments. Otto Hahn soutient que la fission nucléaire est une découverte de chimie, et non de physique (discréditant l’apport éventuel de Lise Meitner, qui était elle-même physicienne), qu’il était difficile à cette époque de permettre à une femme juive de signer un papier scientifique. Le lecteur pense facilement qu’Otto Hahn n’était tout simplement pas un héros. Il a travaillé jusqu’à la fin, sur la bombe allemande. Il s’est retrouvé à Farm Hall (dont Jérôme Ferrari avait parlé dans un de ses livres). Il n’a jamais été cité comme nazi convaincu. Lise Meitner réplique à Otto Hahn en citant le passé. Mais rien ne convainc Otto Hahn qu’il a tort. Lise Meitner est forcément très en colère et surtout déçue par un homme, qu’elle estimait être une âme sœur. De plus, elle a, à un moment, l’occasion de lire le discours d’Otto Hahn, et elle n’y est même pas citée alors que maintenant, il n’y a plus de danger. Il y a une incompréhension qui perdure tout le roman : elle veut qu’il reconnaisse leur passé commun, alors que lui est déjà dans l’avenir, dans l’après-guerre. En effet, le thème principal de son discours pour le Nobel n’est pas la chimie nucléaire, mais bien le sort des Allemands de l’après-guerre.

C’est typiquement le type de roman qui aurait dû être un coup de cœur. Je ne connaissais pas Lise Meitner et son rôle dans la découverte de la fission nucléaire. Elle est souvent citée comme exemple d’effet Matilda (et visiblement cela dure encore aujourd’hui). Cela m’a beaucoup intéressé d’apprendre tout cela.

De plus, le roman est très bien écrit. Cyril Gely est également un auteur de théâtre. Le livre est, en grande partie, dialogué. L’auteur maintient une tension constante entre les deux personnages. Les éléments du passé sont parfaitement amenés, l’argumentation est solide et plausible.

Cyril Gely précise, d’ailleurs, à la fin du livre que cette conversation a bien eu lieu. Otto Hahn décrit, dans ses mémoires, « une conversation plutôt désagréable avec Lise Meitner. Cette dispute était probablement le fait d’une certaine déception. Car moi seul recevais le prix ». Lise Meitner a, elle, écrit à une amie : « J’ai trouvé cela très douloureux que Hahn, dans ses interviews, n’ai jamais dit un mot de moi ou de nos trente années de travail en commun ». Les deux protagonistes n’en ont pas dit plus. L’auteur livre donc bien ici un roman, et donc une version des faits.

Je n’ai pas pu m’empêcher d’être un peu déçue tout de même. Cyril Gely a choisi de conclure l’histoire sur un plan personnel. Intérieurement, je me suis dit qu’il n’était pas obligé. Un scientifique qui s’implique autant dans des expériences, dans l’idée qu’il va faire une découvre, n’a pas besoin de rancœurs ou d’explications personnelles, quand il se fait voler son travail par un scientifique de son labo ou quelqu’un de très proche. C’est comme son bébé, il a mis toute sa personne dans ce projet. L’explication scientifique suffit. En fermant le livre, je me suis dit que c’était cela qui m’avait manqué dans ce livre : la flamme scientifique, la compréhension de ce qui fait que ce métier est une passion, mais aussi un sacerdoce. C’est ce qui m’a toujours plus dans les romans présentant ou vulgarisant la vie de grands scientifiques.

En conclusion, une bonne lecture, mais sans plus. Une Lise Meitner très intéressante, que l’on aurait aimé connaître, un Otto Hahn qui ressemble, de loin, tout de même à un sacré c**, surtout quand on pense à Pierre Curie, qui a insisté auprès de l’Académie Nobel, pour que sa femme reçoive elle aussi le prix, vu qu’il n’y aurait pas eu de résultats sans elle.

Un autre avis sur Lecture / Écriture.

Références

Le prix de Cyril GELY (Albin Michel, 2019)

Monsieur Ka de Vesna Goldsworthy

Je suis tombée complètement par hasard sur livre, lors d’une de mes visites à Gibert Joseph. Bon, pour tomber sur ce livre, il faut quand même traîner du côté des livres allemands, qui sont juste devant la table présentant les nouveautés en anglais, se retourner brutalement, faire tomber les livres, devoir les ramasser et voir cette très jolie couverture. Ce n’est pas à la portée de tout le monde ! Pour vous dire, je n’ai constaté qu’au cours de ma lecture, que le titre était en français.

On est à Londres, en 1947, en hiver, où l’on découvre Albertine, qui vient de s’installer avec son mari, Albert, ancien soldat de l’armée britannique, dans la ville. Ils se sont rencontrés en Égypte où Albertine était infirmière et Albert, patient. Un amour extrêmement fort et sincère. Après la guerre, Albert continue à se servir son pays ; il fait de nombreux voyages à l’étranger, notamment en Allemagne, où il participe à organiser l’occupation et la reconstruction du territoire. C’est un travail très difficile pour lui, car il réfléchit beaucoup à ce qu’il s’est passé pendant la guerre, au bien et au mal (et de quel côté il était)… Pendant ce temps, Albertine est bien seule, surtout après avoir perdu sa famille dans les camps et eu une vie aussi compliquée pendant la guerre (elle a fui la France, vers l’Europe de l’Est, pour se retrouver finalement en Égypte). Elle tombe par hasard (elle aussi) sur une annonce, demandant une dame de compagnie parlant français pour un vieux monsieur. Elle réussit l’entretien avec le fils et est engagée. Elle rencontre la personne et découvre que c’est le fils d’Anna Karénine, celui qu’elle a eu avec son mari.

Et là, commence le roman où on lit en alternance la vie du vieux monsieur (l’émigration vers l’Europe, sa relation avec son père, les souvenirs de sa mère, sa relation au roman de Tolstoï) et leurs vies dans le Londres de l’après-guerre (celles d’Albert et d’Albertine d’une partie et d’Albertine avec les Karénine). On parle beaucoup dans le roman, d’amour, de fins d’époque, de fins de période (d’un point de vue personnel et historique).

Si vous lisez ce blog depuis longtemps, vous savez que ce roman avait tout pour me plaire : Russie, Seconde Guerre mondiale, Londres, personnages tirés de livres, hiver, amour, famille, drame… Cela n’a pas loupé ; c’est un livre que j’ai adoré ! Il y a quelques points négatifs dont on parlera après.

Vesna Goldsworthy sait incarner cette période d’incertitude et de reconstruction, par son personnage principal. Pendant ma lecture, j’étais en totale empathie avec Albertine. On comprend sa solitude dans un pays qui lui est inconnu, son amour pour son mari, même si cet amour a changé depuis leur rencontre, son soulagement d’avoir trouvé une nouvelle famille après avoir perdu la sienne. Je ressens souvent cette empathie pour les romans écrits en anglais. Je ne sais pas si c’est le fait de lire dans une langue qui m’est étrangère ou l’écriture qui me fait cela, mais si je devais faire un rapprochement sur ce sentiment que j’ai ressenti, je le ferais avec les romans de Julian Barnes et Rose Tremain.

Les deux parties de l’histoire sont toutes les deux très intéressantes : un roman uniquement sur l’histoire du fils d’Anna Karénine aurait été passionnant, un roman sur l’histoire d’amour entre Albert et Albertine, sur la difficulté de vivre après avoir vécu aussi intensément une guerre aurait été tout aussi intéressant. L’auteure a fait le choix de ne pas choisir justement. Le point un peu négatif du roman est qu’elle n’arrive pas bien à faire comprendre le lien entre les deux périodes. Plus simplement, il y a un problème de transitions, qui ne sont assurées finalement que par le personnage d’Albertine et ses mouvements dans le Londres de l’après-guerre. C’est un peu dommage, mais cela n’empêche pas le livre d’être formidable.

Pour nuancer mon billet, je tiens à vous signaler que, si vous consultez les critiques sur internet, vous allez voir des avis plus modérés sur ce livre, venant de gens qui ont lu Gorsky, le roman précédent. Ce n’est donc pas un très bon texte pour tout le monde. Pour finir, une courte biographie de l’auteure : elle est née à Belgrade en 1961, vit à Londres depuis 1986. Elle a écrit ses mémoires et ces deux romans, Gorsky et Monsieur Ka. Ses livres semblent avoir comme sujet principal les pays de l’Est. Je suis forcément intéressée.

Références

Monsieur Ka de Vesna GOLDSWORTHY (Vintage, 2019)

188 mètres sous Berlin de Magdalena Parys

Magdalena Parys est née en 1971 à Gdansk. Elle a émigré avec sa famille à Berlin-Ouest, à l’âge de 13 ans. Elle vit toujours à Berlin. Elle a reçu le prix de littérature de l’Union européenne en 2015. On retrouve quelque peu de son histoire dans ce premier roman, puisque ce roman se passe à Berlin, dans les années 80, avec quelques personnages polonais. Ce n’est pas autobiographique, donc.

Berlin, 1980. Le mur sépare la ville depuis plus de vingt ans. Les familles peuvent se voir, en utilisant des permis d’une journée, et après avoir subi l’épreuve des fouilles aux checkpoint. Roman vit à Berlin-Ouest, avec sa mère, depuis 1961. Son frère, Franz, vit lui à Berlin-Est avec son père. En effet, les parents se sont séparés juste avant la construction du mur, partant chacun de leur côté avec un enfant. Vivant à Berlin-Est, sa mère a trouvé refuge chez sa mère, à Berlin-Ouest, au dernier moment. 20 ans après, les parents sont morts, mais la mère a fait promettre à Roman de ne jamais laisser tomber son frère. Il décide de faire évader son frère de Berlin-Est, mais pas de manière simple. Il veut creuser un tunnel, au même endroit où un tunnel avait déjà été construit pour une précédente évasion.

Il met en place, à l’aide de relation, une petite équipe pour faire aboutir ce projet de longue haleine, et extrêmement dangereux, où les espions et les compromissions sont partout. Dans cette équipe, il y a Peter, Roman, Klaus (tête pensante, qui avait une bonne expérience en tant que passeur), Jürgen, Thörsten et d’autres qui ne sont pas nommés dans le livre.

2000. Klaus est assassiné. Peter décide de mener l’enquête, car il est persuadé que le meurtre est dû à ce qu’il s’est passé à cette époque-là. Il nous rend compte successivement des entretiens qu’il a eus avec les différents protagonistes de l’époque. On apprend ainsi que Franz n’est pas un personnage extrêmement sympathique. Il a utilisé Magdalena, une étudiante rencontrée à l’université pour passer des messages non importants à son frère. Il s’est joué de son frère pour satisfaire son ambition. Il a rendu le projet plus dangereux que nécessaire, en ayant envie d’une évasion quelque peu romanesque. Après son « arrivée » à Berlin-Ouest, il est devenu directeur d’une école, où la plupart des protagonistes (ou des membres de la famille des protagonistes) vont travailler. On y découvre un petit personnage désireux de diriger son monde, exploitant chacun pour arriver à ses fins, n’aimant pas la contradiction. On va découvrir au fur et à mesure des entretiens de Peter que les liens unissant les protagonistes sont bien plus profonds et bien plus anciens que ce que l’on avait imaginé au départ, que le projet n’est pas du tout celui qu’on pensait.

Ce livre est un excellent roman d’un point de vue historique, romanesque. Il est aussi très bien construit, puisque le lecteur est maintenu en haleine et n’a jamais envie d’arrêter sa lecture.

J’ai trouvé la reconstitution du Berlin de l’époque, par rapport à ce que j’avais déjà lu, très intéressante et très bien faite, surtout sur les craintes du passage au checkpoint, les transports en commun, le casse-tête d’une ville coupée en deux. De même, le tunnel m’a fait penser à l’évasion très célèbre qui s’était faite par cette méthode. Cela m’a rappelé le livre de Dominique Pagnier, Le Cénotaphe de Newton.

J’ai aussi aimé le romanesque du livre. Les personnages sont tous extrêmement différents, et extrêmement crédibles. Dans la vraie, ces personnages ne pourraient pas exister ou tout du moins ne pourraient pas s’être rencontrés. On y croit à cause de l’époque, mais surtout par le fait que l’auteure va construire et raconter son histoire de telle manière que le lecteur soit embarqué. J’ai eu le sentiment d’être prise par la main par Magdalena Parys, de croire à tout, comme si je ne réfléchissais plus, et que l’on me livrait une histoire vraie. Toute volonté abolit, on suit, on lit, on approuve ! C’est formidable.

À mon avis, la construction aide beaucoup à rendre cette histoire très vivante et très incarnée. Le côté témoignage renforce l’impression de véracité. Bien sûr, les gens répètent les mêmes faits, mais pas du même point de vue. On découvre au fur et à mesure des petits détails, qui changent notre perspective, qui nous entraînent plus loin. On (re)construit l’histoire avec Peter. J’avoue avoir perdu assez rapidement de vue l’enquête sur l’assassinat, et m’être beaucoup plus intéressé à ce qu’il s’était passé en 1980.

J’ai lu des avis où les gens ont été découragés par la construction, ou par le fait qu’on ne parlait pas tant que cela de la mort violente de Klaus. Comme je le disais, ce n’est pas du tout mon avis et je vous encourage fortement à lire ce roman. Je me suis d’ailleurs acheté le deuxième livre del’auteur qui vient de paraître en janvier.

Références

188 mètres sous Berlin de Magdalena PARYS – traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez (Agullo, 2017)

Sa femme d’Emmanuèle Bernheim

Je me suis acheté récemment le livre 100 courts chefs-d’œuvre de Jean-Pierre Montal et Jean-Christophe Napias (La Petite vermillon). J’adore lire des livres courts que je n’ai pas le moral ou que je me sens bloquée dans ma lecture du moment, car cela me donne l’impression d’avancer dans quelque chose. Le livre est très intéressant, même si je connais déjà un certain nombre des ouvrages listés.

J’ai commencé par les lettres A et B, puisque les livres sont présentés dans l’ordre alphabétique pour 90 % et je suis tombée sur une auteure que je ne connaissais pas du tout, même si elle semble plutôt connue, d’autant que le livre conseillé était Sa femme, qui a tout de même reçu le Prix Médicis en 1993. L’argument qui m’a convaincue de lire ce livre est qu’Emmanuèle Bernheim était décrite comme une artiste de la brièveté et de la précision.

Claire est une jeune femme médecin qui vient de s’installer dans son cabinet. Elle commence à avoir une bonne clientèle, mais reste seule dans sa vie privée. Plus exactement, elle admet la visite régulière chez elle, pour la nuit, d’un homme qu’elle a quitté depuis deux ans. Sa vie change le jour où elle rencontre Thomas dans sa salle d’attente. Thomas n’est pas un patient, mais est venu lui rendre son sac qu’elle avait égaré. La rencontre est insolite, puisqu’il ne se présente pas, laisse simplement le sac dans la pièce. Cela intrigue forcément Claire. Elle cherche à le revoir, ce qui sera assez facile, car il travaille dans le chantier en face de chez elle. Une liaison commence : Thomas vient, chez elle, une heure et quart, pratiquement tous les soirs chez Claire. Et oui, le bel amant est marié et assez secret. Rapidement, Claire devient obsédé par la femme, sa femme à lui.

Comme cela, cette histoire n’a l’air de rien, mais Emmanuèle Bernheim par la dernière phrase de ces 114 pages transforme toute l’image que le lecteur s’est forgée au cours de sa lecture. Je vous confirme le fait que l’auteure était une artiste de la brièveté et de la précision. En très peu de pages, le lecteur arrive à voir, à connaître, à comprendre Claire, pour simplifier à s’identifier au personnage de cette femme, sans pour autant avoir vécu la même situation. On est embarqué ; le livre devient passionnant. Il y a très peu de descriptions, pas de dialogues. Tout est raconté de son point de vue. On va éprouver ses sentiments et ses préoccupations : l’excitation et la joie de la première période amoureuse, le petit pincement au cœur quand Thomas lui apprend qu’il est marié, l’acceptation de ce fait pour garder son bonheur, l’obsession vis-à-vis de cette femme inconnue…

J’ai vraiment adoré ce bouquin. Emmanuèle Bernheim est décédée en 2017, à l’âge de 61 ans. Elle n’a eu le temps d’écrire que six ouvrages. Tous courts. J’ai bien sûr envie de tous les lire, maintenant.

Références

Sa femme d’Emmanuèle BERNHEIM (Gallimard, 1993)

Coroner’s Pidgin de Margery Allingham

Pareil que pour le Mal de peau de Monique Ilboudo. Je suis tombée sur ce livre par hasard en fouillant ma PAL à la recherche d’un autre livre. Je l’ai pris en me disant qu’un petit mystère anglais ne me ferait pas de mal pour me changer les idées. Mal m’en a pris car le livre ne m’a que moyennement plu. J’écris quand même un billet pour avoir l’avis d’autres lecteurs de Margery Allingham. Coroner’s Pidgin est le douzième de la série des Albert Campion, qui est donc un héros récurrent de l’auteure.

Londres. La Seconde Guerre mondiale vient de se terminer. La ville porte encore les stigmates des bombardements. Albert Campion a passé trois années à l’étranger, à faire des missions de renseignements pour Sa Majesté. Il n’a qu’un désir : revoir sa femme qui pour l’instant vit à la campagne. Il ne doit donc rester que quelques heures dans son appartement londonien, temps qu’il souhaite mettre à profit pour se reposer.

Problème. Il entend des voix dans son salon, qui est censé être vide. Il trouve trois personnes un monsieur qui travaille habituellement pour lui, une femme aux allures aristocratiques (en tout cas, faisant preuve de beaucoup d’autorité naturelle) et un cadavre féminin, plutôt jeune. Il demande forcément des explications. On lui explique alors que la dame, qui s’avère être Lady Carados, a trouvé le corps dans le lit de son fils. Voulant éviter le scandale, elle a souhaité déplacer la morte (ils n’ont pas encore trouvé où par contre) et a demandé de l’aide au monsieur qui élève des porcs devant chez elle.

Mais il ne faut pas s’inquiéter d’après eux puisque tout montre qu’il s’agit du suicide d’une ancienne prétendant de Johnny Carados qui doit se marier dans quelques jours. Campion propose d’appeler la police ; le fils arrive sur ces entre faits. Campion décide de rentrer chez lui, voir sa femme, sans plus prêter attention à cette affaire. Mais un événement va faire que son départ sera retardé, qu’il se retrouvera à faire un témoignage au poste de police. La Police l’obliger à participer, plus ou moins à couvert, à l’enquête (car on a déterminé entre-temps qu’il ne s’agissait pas d’un suicide) car il connaît les protagonistes de cette affaire, faisant partie du même milieu.

Là-dessus, Campion se retrouve mêlé à une mystérieuse affaire de trafic de vins, disparus pendant la guerre. Les affaires ont bien sûr un rapport l’une avec l’autre, ce que l’on comprendra à la fin.

Comme je le disais, c’est le douzième livre de la série des Campion et en fait, Margery Allingham ne représente pas ses personnages, et en particulier Campion. Je ne me suis jamais sentie proche de l’enquêteur, ce qui m’a maintenu en dehors de l’histoire (ce qui est quand même l’essentiel dans un roman policier). Tout au long du roman, pour les autres personnages, il y a de multiples clins d’œil à d’anciens événements. Nous sommes d’accord que le problème vient de moi. Je pensais que les romans étaient indépendants mais visiblement non.

Comme je ne pouvais pas me réjouir de retrouver les personnages, je voulais me concentrer sur l’enquête mais là encore, c’est une petite déception : l’enquête, plus précisément le raisonnement, n’est pas vraiment détaillée et se joue plutôt au niveau de l’action et de ses rebondissements (action d’ailleurs très bien construite et plutôt rapide, surtout sur les 50 dernières pages). Albert Campion est un homme d’action et de réflexion, mais de réflexion « passive ». Il observe, enregistre et tout à coup à un déclic lui permettant de résoudre l’affaire. Il profite également de sa connaissance des protagonistes et de ce milieu-là.

Par contre, j’ai beaucoup aimé la reconstitution du Londres d’après guerre, tant au niveau architectural qu’au niveau de l’ambiance de la ville (comment les gens commencent à revivre).

En conclusion, une lecture en demi-teinte. C’est un livre pas désagréable à lire, mais je n’ai pas pris le plaisir que je m’attendais à avoir en le lisant. Je ne suis même pas sûre d’avoir envie d’en découvrir un autre. Est-ce que quelqu’un a lu le premier tome de cette série ? Qu’est-ce que cela donne en français ?

Références

Coroner’s Pidgin de Margery ALLINGHAM (Vintage, 2006)

Un siècle de littérature européenne – Année 1945