Monsieur Ka de Vesna Goldsworthy

Je suis tombée complètement par hasard sur livre, lors d’une de mes visites à Gibert Joseph. Bon, pour tomber sur ce livre, il faut quand même traîner du côté des livres allemands, qui sont juste devant la table présentant les nouveautés en anglais, se retourner brutalement, faire tomber les livres, devoir les ramasser et voir cette très jolie couverture. Ce n’est pas à la portée de tout le monde ! Pour vous dire, je n’ai constaté qu’au cours de ma lecture, que le titre était en français.

On est à Londres, en 1947, en hiver, où l’on découvre Albertine, qui vient de s’installer avec son mari, Albert, ancien soldat de l’armée britannique, dans la ville. Ils se sont rencontrés en Égypte où Albertine était infirmière et Albert, patient. Un amour extrêmement fort et sincère. Après la guerre, Albert continue à se servir son pays ; il fait de nombreux voyages à l’étranger, notamment en Allemagne, où il participe à organiser l’occupation et la reconstruction du territoire. C’est un travail très difficile pour lui, car il réfléchit beaucoup à ce qu’il s’est passé pendant la guerre, au bien et au mal (et de quel côté il était)… Pendant ce temps, Albertine est bien seule, surtout après avoir perdu sa famille dans les camps et eu une vie aussi compliquée pendant la guerre (elle a fui la France, vers l’Europe de l’Est, pour se retrouver finalement en Égypte). Elle tombe par hasard (elle aussi) sur une annonce, demandant une dame de compagnie parlant français pour un vieux monsieur. Elle réussit l’entretien avec le fils et est engagée. Elle rencontre la personne et découvre que c’est le fils d’Anna Karénine, celui qu’elle a eu avec son mari.

Et là, commence le roman où on lit en alternance la vie du vieux monsieur (l’émigration vers l’Europe, sa relation avec son père, les souvenirs de sa mère, sa relation au roman de Tolstoï) et leurs vies dans le Londres de l’après-guerre (celles d’Albert et d’Albertine d’une partie et d’Albertine avec les Karénine). On parle beaucoup dans le roman, d’amour, de fins d’époque, de fins de période (d’un point de vue personnel et historique).

Si vous lisez ce blog depuis longtemps, vous savez que ce roman avait tout pour me plaire : Russie, Seconde Guerre mondiale, Londres, personnages tirés de livres, hiver, amour, famille, drame… Cela n’a pas loupé ; c’est un livre que j’ai adoré ! Il y a quelques points négatifs dont on parlera après.

Vesna Goldsworthy sait incarner cette période d’incertitude et de reconstruction, par son personnage principal. Pendant ma lecture, j’étais en totale empathie avec Albertine. On comprend sa solitude dans un pays qui lui est inconnu, son amour pour son mari, même si cet amour a changé depuis leur rencontre, son soulagement d’avoir trouvé une nouvelle famille après avoir perdu la sienne. Je ressens souvent cette empathie pour les romans écrits en anglais. Je ne sais pas si c’est le fait de lire dans une langue qui m’est étrangère ou l’écriture qui me fait cela, mais si je devais faire un rapprochement sur ce sentiment que j’ai ressenti, je le ferais avec les romans de Julian Barnes et Rose Tremain.

Les deux parties de l’histoire sont toutes les deux très intéressantes : un roman uniquement sur l’histoire du fils d’Anna Karénine aurait été passionnant, un roman sur l’histoire d’amour entre Albert et Albertine, sur la difficulté de vivre après avoir vécu aussi intensément une guerre aurait été tout aussi intéressant. L’auteure a fait le choix de ne pas choisir justement. Le point un peu négatif du roman est qu’elle n’arrive pas bien à faire comprendre le lien entre les deux périodes. Plus simplement, il y a un problème de transitions, qui ne sont assurées finalement que par le personnage d’Albertine et ses mouvements dans le Londres de l’après-guerre. C’est un peu dommage, mais cela n’empêche pas le livre d’être formidable.

Pour nuancer mon billet, je tiens à vous signaler que, si vous consultez les critiques sur internet, vous allez voir des avis plus modérés sur ce livre, venant de gens qui ont lu Gorsky, le roman précédent. Ce n’est donc pas un très bon texte pour tout le monde. Pour finir, une courte biographie de l’auteure : elle est née à Belgrade en 1961, vit à Londres depuis 1986. Elle a écrit ses mémoires et ces deux romans, Gorsky et Monsieur Ka. Ses livres semblent avoir comme sujet principal les pays de l’Est. Je suis forcément intéressée.

Références

Monsieur Ka de Vesna GOLDSWORTHY (Vintage, 2019)

188 mètres sous Berlin de Magdalena Parys

Magdalena Parys est née en 1971 à Gdansk. Elle a émigré avec sa famille à Berlin-Ouest, à l’âge de 13 ans. Elle vit toujours à Berlin. Elle a reçu le prix de littérature de l’Union européenne en 2015. On retrouve quelque peu de son histoire dans ce premier roman, puisque ce roman se passe à Berlin, dans les années 80, avec quelques personnages polonais. Ce n’est pas autobiographique, donc.

Berlin, 1980. Le mur sépare la ville depuis plus de vingt ans. Les familles peuvent se voir, en utilisant des permis d’une journée, et après avoir subi l’épreuve des fouilles aux checkpoint. Roman vit à Berlin-Ouest, avec sa mère, depuis 1961. Son frère, Franz, vit lui à Berlin-Est avec son père. En effet, les parents se sont séparés juste avant la construction du mur, partant chacun de leur côté avec un enfant. Vivant à Berlin-Est, sa mère a trouvé refuge chez sa mère, à Berlin-Ouest, au dernier moment. 20 ans après, les parents sont morts, mais la mère a fait promettre à Roman de ne jamais laisser tomber son frère. Il décide de faire évader son frère de Berlin-Est, mais pas de manière simple. Il veut creuser un tunnel, au même endroit où un tunnel avait déjà été construit pour une précédente évasion.

Il met en place, à l’aide de relation, une petite équipe pour faire aboutir ce projet de longue haleine, et extrêmement dangereux, où les espions et les compromissions sont partout. Dans cette équipe, il y a Peter, Roman, Klaus (tête pensante, qui avait une bonne expérience en tant que passeur), Jürgen, Thörsten et d’autres qui ne sont pas nommés dans le livre.

2000. Klaus est assassiné. Peter décide de mener l’enquête, car il est persuadé que le meurtre est dû à ce qu’il s’est passé à cette époque-là. Il nous rend compte successivement des entretiens qu’il a eus avec les différents protagonistes de l’époque. On apprend ainsi que Franz n’est pas un personnage extrêmement sympathique. Il a utilisé Magdalena, une étudiante rencontrée à l’université pour passer des messages non importants à son frère. Il s’est joué de son frère pour satisfaire son ambition. Il a rendu le projet plus dangereux que nécessaire, en ayant envie d’une évasion quelque peu romanesque. Après son « arrivée » à Berlin-Ouest, il est devenu directeur d’une école, où la plupart des protagonistes (ou des membres de la famille des protagonistes) vont travailler. On y découvre un petit personnage désireux de diriger son monde, exploitant chacun pour arriver à ses fins, n’aimant pas la contradiction. On va découvrir au fur et à mesure des entretiens de Peter que les liens unissant les protagonistes sont bien plus profonds et bien plus anciens que ce que l’on avait imaginé au départ, que le projet n’est pas du tout celui qu’on pensait.

Ce livre est un excellent roman d’un point de vue historique, romanesque. Il est aussi très bien construit, puisque le lecteur est maintenu en haleine et n’a jamais envie d’arrêter sa lecture.

J’ai trouvé la reconstitution du Berlin de l’époque, par rapport à ce que j’avais déjà lu, très intéressante et très bien faite, surtout sur les craintes du passage au checkpoint, les transports en commun, le casse-tête d’une ville coupée en deux. De même, le tunnel m’a fait penser à l’évasion très célèbre qui s’était faite par cette méthode. Cela m’a rappelé le livre de Dominique Pagnier, Le Cénotaphe de Newton.

J’ai aussi aimé le romanesque du livre. Les personnages sont tous extrêmement différents, et extrêmement crédibles. Dans la vraie, ces personnages ne pourraient pas exister ou tout du moins ne pourraient pas s’être rencontrés. On y croit à cause de l’époque, mais surtout par le fait que l’auteure va construire et raconter son histoire de telle manière que le lecteur soit embarqué. J’ai eu le sentiment d’être prise par la main par Magdalena Parys, de croire à tout, comme si je ne réfléchissais plus, et que l’on me livrait une histoire vraie. Toute volonté abolit, on suit, on lit, on approuve ! C’est formidable.

À mon avis, la construction aide beaucoup à rendre cette histoire très vivante et très incarnée. Le côté témoignage renforce l’impression de véracité. Bien sûr, les gens répètent les mêmes faits, mais pas du même point de vue. On découvre au fur et à mesure des petits détails, qui changent notre perspective, qui nous entraînent plus loin. On (re)construit l’histoire avec Peter. J’avoue avoir perdu assez rapidement de vue l’enquête sur l’assassinat, et m’être beaucoup plus intéressé à ce qu’il s’était passé en 1980.

J’ai lu des avis où les gens ont été découragés par la construction, ou par le fait qu’on ne parlait pas tant que cela de la mort violente de Klaus. Comme je le disais, ce n’est pas du tout mon avis et je vous encourage fortement à lire ce roman. Je me suis d’ailleurs acheté le deuxième livre del’auteur qui vient de paraître en janvier.

Références

188 mètres sous Berlin de Magdalena PARYS – traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez (Agullo, 2017)

Sa femme d’Emmanuèle Bernheim

Je me suis acheté récemment le livre 100 courts chefs-d’œuvre de Jean-Pierre Montal et Jean-Christophe Napias (La Petite vermillon). J’adore lire des livres courts que je n’ai pas le moral ou que je me sens bloquée dans ma lecture du moment, car cela me donne l’impression d’avancer dans quelque chose. Le livre est très intéressant, même si je connais déjà un certain nombre des ouvrages listés.

J’ai commencé par les lettres A et B, puisque les livres sont présentés dans l’ordre alphabétique pour 90 % et je suis tombée sur une auteure que je ne connaissais pas du tout, même si elle semble plutôt connue, d’autant que le livre conseillé était Sa femme, qui a tout de même reçu le Prix Médicis en 1993. L’argument qui m’a convaincue de lire ce livre est qu’Emmanuèle Bernheim était décrite comme une artiste de la brièveté et de la précision.

Claire est une jeune femme médecin qui vient de s’installer dans son cabinet. Elle commence à avoir une bonne clientèle, mais reste seule dans sa vie privée. Plus exactement, elle admet la visite régulière chez elle, pour la nuit, d’un homme qu’elle a quitté depuis deux ans. Sa vie change le jour où elle rencontre Thomas dans sa salle d’attente. Thomas n’est pas un patient, mais est venu lui rendre son sac qu’elle avait égaré. La rencontre est insolite, puisqu’il ne se présente pas, laisse simplement le sac dans la pièce. Cela intrigue forcément Claire. Elle cherche à le revoir, ce qui sera assez facile, car il travaille dans le chantier en face de chez elle. Une liaison commence : Thomas vient, chez elle, une heure et quart, pratiquement tous les soirs chez Claire. Et oui, le bel amant est marié et assez secret. Rapidement, Claire devient obsédé par la femme, sa femme à lui.

Comme cela, cette histoire n’a l’air de rien, mais Emmanuèle Bernheim par la dernière phrase de ces 114 pages transforme toute l’image que le lecteur s’est forgée au cours de sa lecture. Je vous confirme le fait que l’auteure était une artiste de la brièveté et de la précision. En très peu de pages, le lecteur arrive à voir, à connaître, à comprendre Claire, pour simplifier à s’identifier au personnage de cette femme, sans pour autant avoir vécu la même situation. On est embarqué ; le livre devient passionnant. Il y a très peu de descriptions, pas de dialogues. Tout est raconté de son point de vue. On va éprouver ses sentiments et ses préoccupations : l’excitation et la joie de la première période amoureuse, le petit pincement au cœur quand Thomas lui apprend qu’il est marié, l’acceptation de ce fait pour garder son bonheur, l’obsession vis-à-vis de cette femme inconnue…

J’ai vraiment adoré ce bouquin. Emmanuèle Bernheim est décédée en 2017, à l’âge de 61 ans. Elle n’a eu le temps d’écrire que six ouvrages. Tous courts. J’ai bien sûr envie de tous les lire, maintenant.

Références

Sa femme d’Emmanuèle BERNHEIM (Gallimard, 1993)

Coroner’s Pidgin de Margery Allingham

Pareil que pour le Mal de peau de Monique Ilboudo. Je suis tombée sur ce livre par hasard en fouillant ma PAL à la recherche d’un autre livre. Je l’ai pris en me disant qu’un petit mystère anglais ne me ferait pas de mal pour me changer les idées. Mal m’en a pris car le livre ne m’a que moyennement plu. J’écris quand même un billet pour avoir l’avis d’autres lecteurs de Margery Allingham. Coroner’s Pidgin est le douzième de la série des Albert Campion, qui est donc un héros récurrent de l’auteure.

Londres. La Seconde Guerre mondiale vient de se terminer. La ville porte encore les stigmates des bombardements. Albert Campion a passé trois années à l’étranger, à faire des missions de renseignements pour Sa Majesté. Il n’a qu’un désir : revoir sa femme qui pour l’instant vit à la campagne. Il ne doit donc rester que quelques heures dans son appartement londonien, temps qu’il souhaite mettre à profit pour se reposer.

Problème. Il entend des voix dans son salon, qui est censé être vide. Il trouve trois personnes un monsieur qui travaille habituellement pour lui, une femme aux allures aristocratiques (en tout cas, faisant preuve de beaucoup d’autorité naturelle) et un cadavre féminin, plutôt jeune. Il demande forcément des explications. On lui explique alors que la dame, qui s’avère être Lady Carados, a trouvé le corps dans le lit de son fils. Voulant éviter le scandale, elle a souhaité déplacer la morte (ils n’ont pas encore trouvé où par contre) et a demandé de l’aide au monsieur qui élève des porcs devant chez elle.

Mais il ne faut pas s’inquiéter d’après eux puisque tout montre qu’il s’agit du suicide d’une ancienne prétendant de Johnny Carados qui doit se marier dans quelques jours. Campion propose d’appeler la police ; le fils arrive sur ces entre faits. Campion décide de rentrer chez lui, voir sa femme, sans plus prêter attention à cette affaire. Mais un événement va faire que son départ sera retardé, qu’il se retrouvera à faire un témoignage au poste de police. La Police l’obliger à participer, plus ou moins à couvert, à l’enquête (car on a déterminé entre-temps qu’il ne s’agissait pas d’un suicide) car il connaît les protagonistes de cette affaire, faisant partie du même milieu.

Là-dessus, Campion se retrouve mêlé à une mystérieuse affaire de trafic de vins, disparus pendant la guerre. Les affaires ont bien sûr un rapport l’une avec l’autre, ce que l’on comprendra à la fin.

Comme je le disais, c’est le douzième livre de la série des Campion et en fait, Margery Allingham ne représente pas ses personnages, et en particulier Campion. Je ne me suis jamais sentie proche de l’enquêteur, ce qui m’a maintenu en dehors de l’histoire (ce qui est quand même l’essentiel dans un roman policier). Tout au long du roman, pour les autres personnages, il y a de multiples clins d’œil à d’anciens événements. Nous sommes d’accord que le problème vient de moi. Je pensais que les romans étaient indépendants mais visiblement non.

Comme je ne pouvais pas me réjouir de retrouver les personnages, je voulais me concentrer sur l’enquête mais là encore, c’est une petite déception : l’enquête, plus précisément le raisonnement, n’est pas vraiment détaillée et se joue plutôt au niveau de l’action et de ses rebondissements (action d’ailleurs très bien construite et plutôt rapide, surtout sur les 50 dernières pages). Albert Campion est un homme d’action et de réflexion, mais de réflexion « passive ». Il observe, enregistre et tout à coup à un déclic lui permettant de résoudre l’affaire. Il profite également de sa connaissance des protagonistes et de ce milieu-là.

Par contre, j’ai beaucoup aimé la reconstitution du Londres d’après guerre, tant au niveau architectural qu’au niveau de l’ambiance de la ville (comment les gens commencent à revivre).

En conclusion, une lecture en demi-teinte. C’est un livre pas désagréable à lire, mais je n’ai pas pris le plaisir que je m’attendais à avoir en le lisant. Je ne suis même pas sûre d’avoir envie d’en découvrir un autre. Est-ce que quelqu’un a lu le premier tome de cette série ? Qu’est-ce que cela donne en français ?

Références

Coroner’s Pidgin de Margery ALLINGHAM (Vintage, 2006)

Un siècle de littérature européenne – Année 1945

Passagier 23 de Sebastian Fitzek

Tout le monde lit Sebastian Fitzek, en tout cas parmi les gens dont j’écoute les avis sur YouTube, dont je lis les avis sur des blogs et surtout parmi les gens apprenant l’allemand. En tout cas, c’est l’impression que j’en ai (j’ai aussi l’impression que c’est un peu le Guillaume Musso allemand au niveau de la popularité… après je ne sais pas pour les histoires, puisque je n’ai pas lu Guillaume Musso). Du coup, à mon dernier passage à la bibliothèque, j’ai emprunté ce livre qui était mis en évidence sur une étagère au rayon livre en allemand. Et c’est une très bonne pioche. J’ai eu de la chance car apparemment, la qualité des intrigues peut être inégale pour cet auteur.

L’explication du titre est déjà toute une histoire. On appelle passager 23 sur un bateau de croisière, un passager qui disparaît pendant le voyage. En effet, chaque année dans le monde, 23 personnes disparaissent sur ces bateaux, qui sont souvent vus comme la solution parfaite pour se suicider. Sebastian Fitzek va fonder toute son histoire sur ce fait réel, qu’il a lu il y a quelques années dans un journal. Et sur un autre fait : il n’y a pas de personnel de police sur un bateau de croisière, seulement des officiers chargés de la sécurité. Si un acte illégal, comme un meurtre, se produit durant une croisière, il faut attendre la prochaine escale pour prévenir la police et les faire monter pour mener l’enquête.

Anouk, âgée d’une dizaine d’années, réapparaît soudainement sur le « Sultan des Mers », après avoir disparu, avec sa mère, Naomi, soudainement, de ce même bateau, il y a deux mois. Le propriétaire du bateau, le capitaine, une habituée (qui loue une cabine à l’année), la doctoresse … tout le monde se demande où la petite fille a bien pu se cacher pendant ces deux mois, et surtout qui l’a enlevée et retenue dans cette cachette. Bien sûr, la petite fille ne dit rien puisqu’elle est complètement traumatisée et blessée par ce qu’il s’est passé. Ne voulant pas alerter la police pour ne pas perdre de l’argent, suite à l’immobilisation du bateau, nécessaire pour l’enquête, on décide d’appeler Martin Schwartz, policier psychologue, spécialiste des infiltrations à haut risque. Pourquoi ce choix ? Schwartz a perdu il y a quelques années femme et fils sur ce même bateau. La mère aurait jeté son fils par-dessus bord après l’avoir endormi au chloroforme et avant de se suicider. Bien sûr, Martin Schwartz n’a jamais cru à cette version et n’a jamais perdu espoir de comprendre enfin ce qu’il s’est passé, d’autant qu’il s’en veut puisqu’il n’était pas là au moment de la disparition, trop occupé par sa « dernière » enquête.

Dès le début, il y a un schéma, puisque dans les deux cas, il s’agit de femmes seules, voyageant avec leur enfant, préadolescent, ayant des problèmes dans leur vie (pour Anouk, on ne saura qu’après quel problème mais on comprend rapidement qu’elle est particulière). Le fait que la fillette réapparaisse fait que l’on peut soupçonner sans beaucoup de difficultés que le coupable est à bord et qu’il était déjà là pour la famille de Martin (si on suppose que pour la famille de Martin, il y ait bien eu meurtres et que l’on a affaire à un serial killer). On a une belle enquête en huis clos (bon avec 4000 suspects, je vous l’accorde mais quand même), qu’il presse de résoudre, puisque le capitaine accueille sa filleule et sa mère, qui voyagent seules, toutes les deux, après un divorce. Or la jeune fille de quinze ans pose des problèmes depuis plusieurs mois : elle ne voit plus ses amies, a du mal à l’école, se rebelle contre sa mère … Juste avant de partir, sa mère apprend par son amant l’existence d’une vidéo où on voit la fille en prostituée faire des avances à un client. La mère craint un potentiel suicide mais… trop tard le bateau est déjà parti.

Je pense que je vous ai raconté environ 40 pages du roman ! Et il y en a 425. Ces chiffres permettent de voir que le livre a un rythme rapide, enchaîne les scènes d’action, les retournements de situation, les fausses pistes. On ne s’ennuie jamais, mais alors jamais dans ce livre. De plus, le dénouement est complètement inattendu (même s’il y a un bout que j’ai trouvé un peu exagéré). L’épilogue est amusant car il répond au prologue, sur lequel le lecteur s’appuie pour comprendre le roman et que le lecteur n’a pas (forcément) compris après le dénouement.

De plus, ce livre nous fait découvrir un environnement qu’on connaît peu, même en ayant fait des croisières : celui des bateaux de croisière (et même en ayant regardé tous les épisodes de La Croisière s’amuse). On découvre les coulisses d’un bateau tant au niveau des lieux qu’au niveau des personnes. Dans les remerciements, Sebastian Fitzek remercie d’ailleurs un capitaine qui lui a fait découvrir ce monde lors de ses recherches.

Pour ce qui est de l’écriture, je ne peux pas vraiment en parler puisque je l’ai lu en allemand. Mais pour ceux qui veulent le lire pour entretenir leur allemand, cela se lit bien. Il n’y a pas de parties entières qui soient complètement incompréhensibles, seulement des mots de vocabulaire. De plus, c’est un livre très motivant car il est fait de courts chapitres, où il se passe forcément quelque chose, permettant de fractionner sa lecture plus facilement quand on n’est pas bilingue et ainsi de ne pas se décourager.

En conclusion, comme je le disais, une bonne pioche. Et je relirai sans aucun doute Sebastian Fitzek, d’autant qu’il y en a un qui se passe dans un avion !

Références

Passagier 23 de Sebastian FITZEK (Droemer Knaur Taschenbuch, 2015)

Ce livre a paru en français en mars 2018 chez L’Archipel, sous le titre Passager 23.

The Cornish Coast Murder de John Bude

En théorie, je suis en vacances et je pourrais rédiger plein de billets de blog. Sauf que sur le dessus de ma pile, il y a un livre de la rentrée littéraire (de septembre) qui m’a à la fois plu (dans le sens où je l’ai lu assez rapidement, sans le lâcher), mais qui m’a déçu (alors qu’il a plu à beaucoup). J’ai la flemme de faire un billet mitigé et forcément long pour expliquer mon avis. Du coup, je procrastine … Le pire est qu’en dessous de celui-là et dans mes liseuses, il y a des livres qui l’ont plutôt plu et que je pourrais chroniquer sans soucis. Je viens de finir ce livre, The Cornish Coast Murder, édité dans la collection British Library Crime Classics. Au lieu de procrastiner, j’ai décidé de faire le billet tout de suite. Donc voilà le billet !

La collection British Library Crime Classics est dédié à la réédition de romans d’enquête du dix-neuvième et vingtième siècles. C’est le cas ici puisque le livre a été publié pour la première fois au milieu des années 1930 ; l’action du roman se situe à la même époque.

Lundi 23 mars 193?. Cornouailles. Tempête. Le vicaire et le médecin du village de Boscawen se préparent pour leur soirée hebdomadaire, soirée plutôt originale puisqu’il s’agit de discuter des romans policiers lus par les deux hommes pendant la semaine. Un club de lecture très organisé puisque les livres sont choisis alternativement par les deux hommes et apportés au cours de la semaine pour lecture, puis discutés la semaine suivante (trois romans policiers tout de même). Sauf que ce lundi, la soirée ne se déroule pas comme d’habitude puisqu’elle est interrompue par un coup de fil annonçant un vrai meurtre, commis dans le village, celui de Julius Tregarthan. Il a été tué par balles, tirées à travers les vitres de son bureau, l’homme ayant été attiré par des petits cailloux lancés contre les carreaux. Le meurtrier était donc dehors, or il n’y a aucune trace de pas à proximité des fenêtres, alors qu’il pleuvait. Premier mystère ! Trois coups de feu ont été tirés mais personne n’a rien entendu (ni vu d’ailleurs). Il vivait avec sa nièce et ses deux domestiques. Les maisons voisines sont peu éloignées. Deuxième mystère !

Beaucoup de bons suspects donc pour l’inspecteur dépêché sur les lieux. D’autant que Julius Tregarthan s’est disputé avec le fiancé non officiel de sa nièce, Ruth. Or celui-ci a disparu depuis le meurtre et reste introuvable. De très bons suspects, donc mais un peu trop simple pour le vicaire, qui lui fait une confiance absolue aux jeunes gens qu’il connaît très bien. Il n’en faut pas plus pour que le vicaire cherche à résoudre le mystère, sans marcher sur les plates-bandes de l’inspecteur, qui le laisse d’ailleurs faire (et l’associe à son enquête) avec plaisir.

Il s’agit d’un roman policier très classique. Les protagonistes sont soit suspects, soit enquêteurs, soit témoins. Les témoins peuvent rapidement devenir suspects par contre. Les questions à résoudre sont comment et pourquoi, la réponse à la première question devant permettre de trouver plus rapidement à la réponse à la seconde question. L’inspecteur se trompe souvent, provoquant les rebondissements. Il se montre souvent très crédule, en croyant tous les témoignages et en vérifiant peu les allégations (c’était une autre époque où les gens ne mentaient pas tout le temps visiblement). Heureusement, le vicaire est là, aidant calmement à l’enquête grâce à des discussions contradictoires sur les indices et surtout grâce à sa connaissance des habitants du village.

Une bonne lecture donc, très sympathique pour cette fin d’année !

P.S. : J’ai appris dans l’introduction que Charles Wycliffe était le héros des romans policiers de W.J. Burley avant d’être un policier de séries télévisées. Quelqu’un a-t-il lu ces livres ?

Références

The Cornish Coast Murder de John BUDE – introduction de Martin Edwards (The British Library Publishing Division / British Library Crime Classics, 2014)

Wenn es Frühling wird in Wien de Petra Hartlieb

Wenn es Frühling wird in Wien de Petra Hartlieb est le deuxième tome d’une tétralogie dont j’ai lu le premier tome, Ein Winter in Wien, paru au début de cette année. Le troisième tome, Sommer in Wien, est annoncé pour le printemps 2018 et je peux déjà vous dire qu’il y aura Herbst dans le titre du quatrième tome. Bien sûr, ce billet concerne uniquement les germanophones (puisque les ouvrages ne sont pas traduits), mais pas exclusivement les bilingues par contre (parce que sinon je ne l’aurais pas lu …) En effet, le niveau est très abordable (plus que Meine wundervolle Buchhandlung de la même auteure par exemple), je dirais qu’un début de B2 pourrait suffire. Personnellement, je vous conseille cette série pour cette période car elle est toute mignonne, et surtout très esprit de Noël.

Dans le premier volume, on découvrait Marie Haidinger, jeune fille ayant fuit sa famille à la campagne, dans laquelle elle ne se voyait pas d’avenir. Elle a cependant laissé derrière elle sa grand-mère, son alliée face à un père tyrannique. Après des débuts difficiles dans la capitale, Vienne, elle en vient à avoir des idées de suicide mais une rencontre changera sa vie et lui permettra de vivre un « rêve ». En effet, elle sera engagée par Arthur Schnitzler, l’auteur autrichien (!), pour s’occuper de ses deux enfants : Heinrich (jeune garçon de huit ans, très mature pour son âge) et Lili (petite fille de trois ans). Les deux enfants s’attachent très rapidement à Marie, du fait de sa gentillesse mais aussi d’une mère peu aimante (il faut dire qu’elle a son mari à surveiller, la pauvre). Dans le même premier tome, Marie rencontre un jeune libraire, orphelin d’un père relieur, qui a été recueilli et fait son apprentissage auprès d’un libraire (qui possède la librairie qui a été achetée par Petra Hartlieb et dans laquelle elle travaille aujourd’hui). Bien sûr, c’est l’amour au premier regard, mais un amour timide et très chaste (cela m’a fait penser à la « dame de compagnie » dans Miss Fisher). Ils arrivent quelques aventures relatives aux enfants, mais à la fin, c’est Noël, tout se termine bien et Marie reçoit des places pour la nouvelle pièce de Schnitzler ; là encore, c’est un rêve qui se réalise puisqu’elle avait promis à sa grand-mère, avant de partir, d’aller au théâtre quand elle serait à Vienne.

Le deuxième tome s’ouvre donc sur la soirée au théâtre de nos deux amoureux. Ils ont tous les deux des lumières dans les yeux, mais pas pour les mêmes raisons (il faut dire que lui est un habitué des théâtres, une de ses deux passions avec la lecture). Leur amour part bien puisqu’un bisou sera échangé entre les deux dans ce volume (après des promenades dans tout Vienne, où parfois on rentre dans les cafés) ; cela me semble assez lent pour un mariage dans le quatrième tome (mais bon, il faut s’habituer à l’époque). Comme dans le premier tome, des difficultés apparaissent : la femme de chambre de la maison Schnitzler est enceinte et va subir un avortement clandestin, qui lui fera faire une hémorragie dans la maison (à laquelle elle survivra mais va-t-elle revenir ou non dans la maison ? c’est un grand suspens du livre puisque Monsieur et Madame ne sont pas d’accord), notre jeune libraire subira les demandes pressantes d’une famille de libraires (et de son patron) pour épouser la fille de la maison (qui s’avère lesbienne et donc peu intéressée). Là-dessus, notre jeune libraire, habité par son amour pour Marie, décide de partir à la rencontre de sa future belle-famille, en cachette de son amoureuse. Celle-ci ayant un caractère boudeur et fier, lui fera la tête, avant réconciliation.

C’est donc tout mignon parce que quoi qu’il arrive, on sait que nos deux amoureux resteront amoureux et que les « aventures » annexes des romans se termineront toujours bien. C’est un peu ma série allemande, équivalente à Isabel Dalhousie en anglais. Il faut bien voir qu’on en apprend peu sur l’époque, sur Vienne ou même sur Arthur Schnitzler. Ce n’est pas un roman historique, pas une romance non plus, c’est juste un roman.

En conclusion, c’est sympathique à lire, on reprend le livre avec plaisir et cela met de bonne humeur. Un petit plaisir gourmand pour Noël !

Références

Wenn es Frühling wird in Wien de Petra HARTLIEB (Dumont, 2018)

Je ne sais rien de la Corée de Arthur Dreyfus

Je traînais l’autre jour à la bibliothèque dans le rayon Voyages et j’ai vu ce livre, Je ne sais rien de la Corée d’Arthur Dreyfus, qui était mis en évidence. Je l’ai emprunté pour deux raisons : l’auteur est assez connu mais pour autant je ne savais pas qu’il avait écrit un récit de voyage (j’étais donc curieuse), et je ne connaissais pas cette collection, « Le sentiment géographique », chez Gallimard.

Le nom de la collection vient d’un livre de Michel Chaillou. Au début du livre, on a d’ailleurs une citation issue de cet ouvrage :

Ne serait-ce pas le sentiment géographique, cette évidence confuse que toute rêverie apporte sa terre?

La collection est présentée par ce paragraphe :

Tout n’a pas été dit, les guides touristiques n’étant pas conçus pour révéler le plus secret d’une ville ou d’un pays. Le secret, c’est ce qu’un écrivain retrace et tente d’apprivoiser hors de chez lui, dans une rue lointaine, devant un monument célèbre ou le visage d’un passant. Ainsi recompose-t-il, en vagabond attentif, un monde à la première personne. Donc jamais vu.

Je ne sais plus si c’est au début ou à la fin du livre mais je peux vous dire que cela a conditionné ma lecture et, je pense, un peu l’écriture d’Arthur Dreyfus. Je vais essayer d’expliquer pourquoi dans ce billet. Je précise tout de même que ce livre m’a plu car il m’a donné envie d’en savoir plus sur la Corée (il m’a appris des choses que je ne connaissais absolument pas), mais je l’ai trouvé, parfois, un peu trop centré sur l’auteur.

Il a été proposé à Arthur Dreyfus un voyage de quinze jours en Corée (je n’ai pas compris s’il s’agissait d’un voyage de commande pour écrire ce livre ou si c’était pour écrire un papier sur le pays, car l’auteur est également journaliste). Le « problème » est qu’il ne connaît absolument rien à la Corée, que ce soit l’histoire, la culture, la mentalité … Il va se préparer en écumant les sites internet, en contactant des gens sur Facebook (ou par des relations de relations) et en lisant un livre Histoire de la Corée de Pascal Dayez-Burgeon, qu’il va beaucoup citer dans tout son récit (je le comprends car la plupart des ouvrages grand public sur le pays sont écrits / cosignés / préfacés par lui, en tant qu’ancien ambassadeur français en Corée). Tout cela va le conduire à un drôle de voyage qui, je pense, n’est pas celui qu’aurait fait une personne lambda.

Durant les quinze jours, l’auteur va principalement rester à Séoul, même s’il va faire quelques excursions dans le reste du pays (la frontière avec la Corée du Nord, le parc des pénis dont parle Leiloona dans son billet, même si je dois corriger et dire qu’il y a plus de 500 phallus …) Il va avoir un guide, un jeune homme coréen, qui parle très bien français car il a vécu quelque temps en France (il lit Modiano dans le texte tout de même … je ne suis même pas capable de le faire). Guide est en fait un mauvais terme, il faudrait plutôt utiliser le mot accompagnateur car Arthur Dreyfus décide tout de même ce qu’il veut faire et le jeune homme lui facilite la tâche puisque Arthur Dreyfus ne parle pas la langue. Cependant, parfois, le jeune homme propose des activités, ce qui permet à l’auteur de voir des endroits non prévus.

À lire, j’ai eu l’impression qu’Arthur Dreyfus ne vivait pas réellement le pays mais vivait le pays tel qu’il se l’était imaginé sur internet et dans son livre d’histoire. Il ne fréquente que des personnes francophones (ayant vécu en France) et des expatriés français (qui parfois détestent le pays dans lequel ils vivent). Cela oriente forcément la conversation sur les différences (et similarités) culturelles entre les deux pays …, ce qu’on aime / ce qu’on déteste plus chez un que chez l’autre en résumé. Le voyage de l’auteur ne durait que quinze jours, mais est-ce que c’est vraiment intéressant de rapporter tout à soi et à son pays, quand on est à l’étranger ; personnellement je ne le crois pas. Cela m’a un peu déprimé de lire cela. Par contre, j’ai beaucoup aimé que l’accompagnateur explique ses désaccords avec les personnes rencontrées, ou en tout cas tempère leurs propos, montrant bien que la situation est plus complexe que ce que n’importe quel livre peut raconter. J’aurais aimé beaucoup plus de passages comme cela, et un petit peu moins de France. Par exemple, j’aurais aimé connaître l’importance qu’accordent réellement les Coréens aux classements de l’OCDE. Est-ce que ce sont les dirigeants, les médias qui y accordent une grande place ? Est-ce que les gens sont fiers d’être premiers ou d’être parmi les pays occidentaux ? Est-ce que c’est le fait d’être devenu un pays riche récemment qui confère à ces indicateurs de l’importance ? J’aurais aimé qu’il fasse parler plus de jeunes, et pas seulement à Séoul.

Ce que je n’ai pas aimé non plus, c’est cette tendance de l’auteur à penser que sa culture et ses valeurs sont universelles. Deux exemples me reviennent en mémoire. Le contexte du premier exemple est une visite de Fleur Pellerin en Corée, et plus particulièrement d’une bibliothèque. Il est invité à faire un discours, en tant que journaliste. Le début est conventionnel, mais il dit ensuite quelque chose qu’il sait pertinemment être déplacé. Bien sûr, il se fait ensuite lâcher par la délégation française. Le deuxième exemple, ce sont ses tentatives de psychanalyser son accompagnateur. Il voit bien que c’est gênant pour le jeune homme, puisque celui-ci lui signale explicitement, mais aucun problème, il continue. Après cela, je ne m’étonne plus qu’on ait une mauvaise réputation à l’étranger !

Forcément, quand on lit tout cela, on se demande ce qu’est venu chercher Arthur Dreyfus en Corée, pays dont il ne savait rien comme déjà indiqué. Et c’est là qu’on en revient au but de la collection. Ce n’est pas un récit de voyage « habituel », comme Voyage à travers la Chine interdite de Luc Richard, que j’avais adoré l’année dernière, qui lui se focalisait sur les Chinois rencontrés, leurs modes de vie … C’est ce que je m’attendais un peu à lire mais en fait ici, c’est un écrivain et non un voyageur qui fait le récit. À plusieurs reprises, Arthur Dreyfus explique ce qu’il y a de particulier lorsqu’un écrivain voyage, par rapport à un photographe par exemple. J’ai trouvé que ces pages-là étaient passionnantes (et les plus sincères aussi). Il explique ainsi que l’écrivain va commencer son travail d’écriture après le voyage, qu’il aura consacré à observer finement ce qui s’est passé pendant son séjour. Je rajouterai qu’un écrivain ne peut pas généraliser ce qu’il voit, sauf à rendre universel ses personnes/personnages (ce qui est impossible), et va donc se consacrer à faire émerger la personnalité des quelques personnes rencontrées, plutôt que d’écrire des généralités sur les Coréens. Et là, pour le coup, Arthur Dreyfus l’a particulièrement réussi dans son livre. J’ai l’impression de connaître réellement l’accompagnateur, d’avoir vu l’étudiant français avec la petite amie coréenne … Il n’y a pas de personnes/personnages mauvais, au sens littéraire du terme ; ils sont tous totalement incarnés. Même Arthur Dreyfus ne se donne pas le beau rôle : il est à la fois parisien (pour les amitiés) et provincial (pour le repos), il peut être flamboyant, insupportanle et peu sûr de lui, un peu paumé face à ce pays qu’il ne connaît pas.

Au final, on apprend des petites choses sur la Corée qui donne envie d’en savoir plus (j’ai mis l’Histoire de la Corée dans ma PAL) mais on apprend aussi beaucoup sur Arthur Dreyfus et sur une certaine manière d’observer le monde. C’est un récit de voyage mais d’un autre type.

Références

Je ne sais rien de la Corée de Arthur DREYFUS (Le sentiment géographique / Gallimard, 2017)

Pêche de Emma Glass

J’ai enfin terminé les examens pour les cours que j’ai suivis cette année. C’est une bonne chose de faite, même si ce n’est qu’un début (en tout cas je l’espère), puisqu’il faut bien que cela aboutisse à quelque chose. Mais en attendant, je peux reprendre un rythme de lecture normal et retrouver un peu de temps pour moi et mes loisirs. En fait, ce n’est pas vraiment le rythme qui posait problème mais les lectures : si j’avais rédigé des billets pendant la période de révision, vous auriez eu un billet par jour (voire plusieurs) mais avec des BD.  Une fois ma disponibilité d’esprit retrouvé, j’ai commencé à lire les romans de la rentrée littéraire que j’avais repérés, dont celui-ci : Pêche de Emma Glass.

Il s’agit d’un premier roman d’une auteure galloise, travaillant à Londres en tant qu’infirmière. Vous avez sûrement déjà dû lire des avis très contrastés sur ce livre, soit on aime, soit on n’aime pas, souvent à cause de la langue, parfois à cause des situations irréalistes ou des scènes insoutenables. Personnellement, j’ai trouvé le livre assez brillant pour la langue justement et pour la manière dont l’auteure nous fait ressentir la détresse de la jeune fille.

Pêche est une adolescente tout ce qu’il y a de plus normal : elle a un petit ami, Vert, des amis, qu’elle rencontre à la cafétaria, fait de la natation. Ses parents viennent d’avoir un bébé et sont plus amoureux que jamais (quitte à être indécent pour leur fille). Sa vie bascule le jour où elle se fait violer, en rentrant de chez son petit ami, par un adolescent (?) Lincoln, qui dégage une affreuse odeur de saucisses. Son corps est meurtri, elle est déchirée et doit se recoudre seule, pour ne pas dévoiler son secret. Car oui, elle va tout garder pour elle, garder son secret. Ce n’est pas difficile vis-à-vis des parents car eux ne veulent rien voir : ils sont dans leur bulle d’amoureux. Le petit-ami, les amis, un professeur voient tous, dès le lendemain, qu’il y a un problème car Pêche grossit de manière anormale, de plus en plus.

C’est la force du roman d’Emma Glass. Tout passe par le corps et les sensations. Plus que de longues descriptions psychologiques, c’est la description des sensations (de la peur, de l’angoisse) qui vont nous faire nous approcher un peu de la jeune fille. Dans cette optique, et dès le début, j’ai interprété la masse dans le ventre de Pêche, non comme un bébé mais comme le poids du secret, un secret qui l’empêche d’avoir des relations normales avec ses amis, qui l’empêche de plus en plus d’agir comme auparavant. En traitant le sujet de cette manière, l’auteur ne pouvait pas finir de manière « réelle » et pour moi la fin tire plus vers la métaphore. J’avoue me poser encore des questions sur la dernière page : est-ce que la masse était un bébé ou non ? Est-ce que je me suis trompée ? Il faudrait relire car il y a un test de grossesse négatif tout de même. Je suis intéressée par votre avis si vous avez lu le roman.

De la même manière (c’est plus anecdotique), Pêche a une très belle peau (très douce), Vert a de long bras (un peu un corps de légume en fait), les amis s’appellent Patate (il est tout rond bien sûr) et Sable (pas très solide en face d’autres personnes), le professeur est Mr Mélasse (très collant en plein soleil). C’est la première fois que cela m’arrive mais je n’ai pas vu, pendant ma lecture les personnages avec corps, tête, jambes et bras mais uniquement par la caractéristique dont les affuble l’auteure (le moment où Vert et Patate se disent bonjour est un très beau passage). Seule Pêche était incarnée en tant que personne à mon sens. C’est intéressant car finalement, l’auteure arrive à nous faire comprendre le monde à travers les yeux de la jeune fille puisqu’on est dans son imaginaire. C’est pour cela que je vous parlais d’un livre plutôt brillant.

Pour ce qui est de l’écriture, je parlerais d’une écriture vive, alerte, rapide, joueuse, imaginative mais qui peut être fatigante à la longue (surtout si on n’a pas le temps de se plonger dans le livre) ou paraître factice. Personnellement, j’ai tout de suite aimé car je suis friande d’écriture avec des jeux de mots, avec une suite logique d’idées très rapide. Le premier paragraphe donne une bonne idée de la virtuosité de l’écriture (il faut admirer le travail du traducteur) :

Poisse épaisse poisseuse empoissant la laine lourde engluée dans les plaies, mes pas pressés ravaudant ma peau fendue, ma mitaine humide raclant le mur. Briques rouges rêches déchirant la laine. Déchirant la peau. Peau rêche rouge. Tête rêche rouge. Je grimace en ôtant le gant plucheux, la laine lacérée érafle mes doigts meurtris. Il fait nuit. Le sang est noir. Sec. Grince grinçant grincement. Le relent de gras grillé m’obstrue les narines. Je porte mes doigts à mon visage, essuie le gras. Il colle à ma langue, glisse dans ma glotte, coule sur mes dents, mes joues, goutte au fond de ma gorge. Je vomis. Le vomi est rose au clair de lune. Charnu. Gras. Je m’appuie contre le mur, ferme les yeux. Ravale ma bile. Goût de chair. De viande. Je vomis encore. Mes yeux dansent. Éclairs roses. Retour au noir. Le corps racle la brique. Je vois noir. Noir poix. Gras. Mes paupières sont grasses. Enflées. Noires et gonflées par les gifles. Graissées par les gluantes saucisses de ses gros doigts. Sa voix violente me vrille les oreilles. Ferme les yeux. Ferme les yeux et ouvre ta – ferme-les. Ferme-les. Ferme-les.

Un autre passage, moins virtuose mais plus représentatif du roman :

J’ouvre la porte de la cuisine et jette un œil. Ils me sourient exagérément. De grands yeux. Énormes. Fixes. J’essaie de sourire. Je m’assois à côté de Papa. Sur l’assiette, devant moi, des légumes. Verts et jaunes. Des pâtes. Jaune clair. Couleurs. Pas de rose. J’ai faim. Ça a l’air bon, dis-je à Maman. Elle sourit. Elle observe. Elle veut me voir manger. Alors je mange. Lentement. Je coupe le maïs. Coupe les haricots. Enroule les pâtes autour de la fourchette. En tournant. Je les mets dans ma bouche. Mâche. Papa enfourne les spaghettis dans son sourire. Je ne sens pas leur viande. Nous mangeons. Je suis pleine. Je bois de l’eau. Je la sens stagner dans mon estomac saturé. Ça clapote quand je me lève pour aller dans l’autre pièce.

En conclusion, une excellente découverte dans mon cas, et qui promet pour les prochains romans de cette auteure.

L’avis mitigé de Jostein et l’avis très positif de Nathalie.

Références

Pêche d’Emma GLASS – traduit de l’anglais par Claro (Flammarion, 2018)

Le Mangeur de citrouille de Penelope Mortimer

J’ai acheté ce livre sous forme électronique, après avoir lu un article dans le Matricule des Anges de ce mois-ci, dans l’idée de le lire pendant ma semaine de vacances. Je ne regrette pas du tout mon achat car comme d’habitude avec les livres conseillés par ce magazine, c’est un livre qui me titille, me dérange, m’interroge et c’est ce qui compte en littérature finalement.

Le Mangeur de citrouille raconte le mariage de Mrs. et Mr. Armitage, de son point de vue à elle (qui est de loin le plus intéressant). Le livre s’ouvre sur l’annonce aux familles du mariage. Les deux futurs mariés s’attendaient aux réactions mais elles semblent rudes au lecteur. Le père du marié ne comprend pas le choix de madame car son fils ne peut être un bon mari et surtout un bon père pour les enfants qu’elle a déjà d’autres mariages car il n’est pas suffisamment mature. Les parents de la mariée ne comprennent pas le fait que le jeune homme veuille prendre autant d’enfants, qui ne sont pas les siens, à charge car notre personnage principal en est tout de même à son quatrième mariage (deux divorces et un veuvage ont clôturé les précédents). Personne ne s’oppose au mariage, même si le père de la mariée (avec le soutien du futur) oblige sa fille à abandonner ses trois premiers enfants (plus exactement, il veut les envoyer en pension et les prendre chez lui pour les vacances, leur mère ne les voyant plus de fait). Malgré de nombreux scrupules, elle le fait pour pouvoir se marier avec son nouvel amour.

Le mariage se fait et le début se passe bien. Le mari, qui travaille dans le cinéma, a de plus en plus de succès, l’argent lui permettant d’engager de nombreux domestiques pour décharger sa femme. Le problème est que le couple s’éloigne de plus en plus, lui étant absent et elle n’assumant plus le rôle d’épouse et de mère qu’elle affectionne. Elle déprime de plus en plus, d’autant qu’au bout de neuf ans de mariage, son mari la trompe avec une jeune femme qu’ils hébergeaient. Son mari l’envoie chez un psychiatre (idiot), qui lui fait revenir sur son enfance, son adolescence, ses précédents mariages … sans jamais penser que le problème est peut-être le mari. Pour lui, le cœur du sujet est cette volonté d’avoir trop d’enfants, alors que l’époque lui permet de contrôler cela (le mari, les parents, tout le monde est d’accord sur le côté pathologique). Ces séances n’améliorent absolument pas l’état de la dame, qui elle veut tomber enceinte parce qu’elle estime que son couple ira mieux, qu’elle-même ira mieux. C’est un désir qu’elle ressent profondément.

Quand elle tombe enceinte, le mari encourage fortement sa femme à avorter et à se faire stériliser. Celle-ci accepte, même si cela va la mutiler, car elle aime toujours son mari et souhaite tenir compte de ses désirs (plus que des siens en fait). Elle découvre après, mais cela se passe au même moment, que son mari la trompe avec une amie du couple et que celle-ci est enceinte (alors qu’il ne voulait pas d’enfants de sa femme). Cela va bien évidemment remettre en cause son statut de mère et d’épouse, mais aussi lui permettre de s’envisager, de s’affirmer en tant que femme.

J’en dis beaucoup dans ce résumé (comme le faisait l’article du Matricule des Anges) mais ce qui est important ici, plus que l’histoire, c’est de suivre et de saisir les sentiments de Mrs. Armitage, vis-à-vis des événements.

Cela a été très difficile pour moi de comprendre Mrs. Armitage. Le roman étant largement autobiographique, je pense que cela vient du fait que le personnage n’est pas un personnage de fiction et que l’auteur a mis beaucoup d’elle dans ce roman (tout est décrit avec tellement de sincérité mais aussi de lucidité, c’est assez poignant). Ainsi, le personnage principal a un côté dual, hésitant que l’on peut comprendre dans la réalité. Je m’explique. Son histoire avant son quatrième mariage trace pour moi le portrait d’une femme forte et indépendante, qui suit ses instincts, ses amours, plus exactement ce qu’elle pense bien pour elle, sans se soucier de ce que son entourage pense. Je ne pense pas que dans les années 60 ce comportement était si courant que cela.

Je n’ai pas compris son changement total de comportement avec son nouveau mari . Qu’est-ce qui s’est passé ? Je comprends l’enfermement dans le quotidien, dans la routine … mais qu’est-ce qui fait qu’elle est restée cette fois-ci, alors qu’; il demande beaucoup tout de même. Un reste d’amour, de tendresse ? La pression du mari, qu’il faut satisfaire ? J’ai trouvé que ce n’était pas assez expliqué (cela devait être clair pour Penelope Mortimer, vu qu’elle l’avait vécu). Je pensais toujours en lisant « mais pars avant qu’il ne soit trop tard ! Il va te détruire ! » Ce qui a amplifié ma perplexité, c’est le fait qu’après l’opération, elle prend encore sa défense, et se prend même à penser que c’est bien car elle va pouvoir enfin faire l’amour sans « craindre » une grossesse. Craindre est son mot et là, je me suis dit mais les enfants, tu les as fait en connaissance de cause (c’est ce que j’avais compris au début), ou tu as pris les choses telles qu’elles sont venues et tu les as aimés, comme c’est normal. Et dans ce cas-là, je n’ai pas compris ce qui avait changé.

En conclusion, Penelope Mortimer aurait pu faire beaucoup plus long, parce que son roman est important et très intéressant, son personnage principal incarné ; cela méritait encore plus de profondeur. Je conseille ce roman car il fait réfléchir sur ce que l’on peut accepter par amour, et surtout à quel point on peut être aveuglé. C’est un appel à se faire confiance !

Références

Le Mangeur de citrouille de Penelope MORTIMER – traduit de l’anglais par Jacques Papy (Belfond / Collection Vintage, 2018)

Un siècle de littérature européenne – Année 1962