On n’avait rien à faire ici de Thomas Olsson

On n’avait rien à faire ici de Thomas Olsson est une bande dessinée suédoise, racontant la recherche de Sir John Franklin du « passage du Nord-Ouest », du point de vue de Thomas Evans, quatorze ans, mousse parmi les cent trente-cinq hommes d’équipage, répartis sur les deux bateaux de l’expédition.

Pour rappel, l’expédition de Sir John Franklin a commencé le 19 mai 1845, et s’est terminée en 1848 par la mort du dernier membre d’équipage. Cette expédition a toujours été mystérieuse puisqu’on n’a retrouvé qu’en 2014, un des bateaux de l’expédition, tout comme on n’a compris que dans les années 80-90 de quoi étaient morts les membres d’équipage. Une autre question était de savoir si les survivants s’étaient livrés ou non au cannibalisme. Toutes ces recherches sont résumées par l’auteur dans son épilogue.

Le corps de la BD est constitué de quatre chapitres, un pour chaque année. Bien sûr, le premier chapitre, celui de l’année 1845, est beaucoup plus important en taille que les autres puisque dans celui-ci, Thomas Olsson situe historiquement l’expédition, présente les protagonistes et raconte le début du voyage où beaucoup de choses changent par rapport au programme prévu. Il était normalement prévu que le voyage dure une année mais les bateaux vont se retrouver prisonniers des glaces dès le premier hiver. Les autres chapitres sont beaucoup plus « monotones » puisque la situation de l’équipage ne change plus beaucoup : bloqués dans la glace, de plus en plus d’hommes meurent sans que personne ne puisse rien y faire, même pas le capitaine. On est plus dans la survie que dans l’expédition ou l’aventure, donc, il y a nécessairement moins à raconter.

Le choix d’utiliser le personnage d’un mousse pour raconter cette expédition est vraiment très intelligent, car il permet à l’auteur de couvrir de manière crédible l’histoire du point de vue de tous les membres de l’expédition : un mousse peut faire tous les travaux sur un bateau, mais surtout on n’y fait pas franchement attention. Le personnage de Thomas Evans que créé Thomas Olsson est très attachant, car il semble le plus mature de tous, le plus calme, un peu comme s’il n’attendait déjà plus rien d’une certaine manière, dans le sens où son destin aurait pu déjà être pire. Dès le départ, le lecteur sait que Thomas est orphelin de père et de mère, et qu’il s’engage sur le bateau, car il n’a rien d’autre à faire puisque à quatorze ans, on ne veut plus des enfants à l’orphelinat. L’auteur lui fait connaître une courte histoire d’amour avec une jeune Groenlandaise, qui le motivera jusqu’au bout à se battre pour rester en vie.

Le livre est dessiné avec des dessins de type « cartoons de journaux », comme sur la couverture. Le volume est tout en dégradé de bleus, comme la couverture aussi. Si vous n’avez pas compris, la couverture donne un bon aperçu de l’intérieur du livre ! Au début, j’étais sceptique sur ce type de dessins, car ce qui fait rêver dans ce genre de livre, c’est la nature, les paysages, ce que l’humain peut subir dans ces climats extrêmes. Tout cela, je ne voyais pas comment cela pouvait être retranscrit avec ce type de dessins. J’avais raison, car clairement tout cela n’est pas le projet de l’auteur. Comme indiqué par le titre, l’idée est vraiment de montrer la stupidité et la vanité d’une telle expédition.

Sans parler des dessins, Sir John Franklin est peint dès le début de ce roman graphique comme un homme vaniteux, pensant avoir toujours raison, pensant que tout abandon serait un échec de sa personne, même si cela doit coûter la vie à tout son équipage. Les dessins amplifient ce sentiment. Pas de grands paysages, pas de souffrances des personnages… seulement des personnages qui tombent morts, comme des personnages de jeux vidéo du début des années 90. On les enterre sans beaucoup les regretter, comme si d’autres compagnons allaient réapparaître bientôt. C’est un peu le sens du titre, à mon avis : des morts inutiles pour un objectif qui était tout aussi inutile.

Une bonne lecture si vous en avez l’occasion, et surtout, si vous êtes intéressés par les expéditions polaires.

Thomas Evans est le dernier nom figurant sur le piédestal de la statue de Sir John Franklin, place Waterloo à Londres.

Références

On n’avait rien à faire ici de Thomas OLSSON – traduit du suédois par Aude Pasquier (L’Agrume, 2017)

Tout ce dont je ne me souviens pas de Jonas Hassen Khemiri

Jonas Hassen Khemiri est un auteur suédois, dont j’avais lu, il y a quelques années le roman J’appelle mes frères, roman qui m’avait fortement impressionné. Khemiri est aussi auteur de théâtre. On peut découvrir une de ses pièces dans une des vidéos de la librairie Charybde ; je vous encourage à aller écouter, c’est ici. Dans ce roman, Tout ce dont je ne me souviens pas, l’auteur mêle ces deux savoir-faire pour créer un roman à construction remarquable.

Samuel est mort. Le lecteur, au début, ne sait ni pourquoi ni comment. Il va l’apprendre très progressivement, pour « comprendre » entièrement ce qui s’est passé à la fin du livre, même si rapidement on sait que sa mort peut être interprétée comme un accident ou un suicide. Samuel va être décrit par ses proches, ou au moins des connaissances : sa mère, sa grand-mère, son voisin, sa meilleure amie, son colocataire et meilleur ami (en prison au moment où il raconte), sa petite amie.

Le livre est présenté comme les entretiens qu’un écrivain a faits pour préparer un livre. Il a été touché par la mort du jeune homme, même s’il ne l’avait entraperçu que deux fois, sans vraiment lui parler. Samuel, c’était cela, une personne discrète que l’on remarquait malgré tout. On ne comprend le projet de l’écrivain que de manière détournée. Il n’intervient jamais, on n’a jamais accès aux questions qu’il pose. À chaque section, deux personnes parlent de Samuel et des événements précédents sa mort, pas nécessairement de la même chose, mais éclaire la parole de l’autre. Le lecteur arrive ainsi à se faire très progressivement une idée du personnage de Samuel. L’auteur rend son personnage de fiction vivant, dans toute son épaisseur.

La construction est complexe et remarquable : l’auteur ne perd jamais son lecteur grâce à son expérience en tant qu’auteur de théâtre, que ce soit au niveau de la narration, malgré les flash-backs, ou au niveau des personnages. Chaque personne parle très différemment, toujours de manière crédible. Sans avoir d’indications sur le physique ou les sentiments, le lecteur ne se fait pas seulement une idée de Samuel mais aussi une idée du personnage qui parle.

Si vous voulez quand même avoir une idée de l’histoire, je vais essayer de faire un effort (même si je peux vous dire que si cet auteur racontait n’importe quoi, ce serait quand même intéressant). Samuel est mort donc. Il travaillait au bureau de l’immigration, après des études en sciences politiques. C’était un personnage très particulier, obsédé par sa mémoire qu’il jugeait défaillante, solitaire avec de nombreuses relations, toujours à l’écoute des autres et de nouvelles expériences. Un personnage entier, généreux mais difficile à saisir. Alors qu’il habite avec son meilleur ami, il sort avec une avocate qu’il a rencontrée à son travail. Elle et Samuel ne fréquentent clairement pas le même milieu. Samuel change. Il devient difficile à comprendre pour ses amis. C’est cela que raconte ce roman.

Khemiri est définitivement un auteur à découvrir !

Références

Tout ce dont je ne me souviens pas de Jonas HASSEN KHEMIRI – traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy (Actes Sud, 2017)

Deux BD d’Anneli Furmark

Enfin les vacances ! J’espèrais pouvoir rattraper mon retard sur mes billets de lecture. Pour cela, il me fallait en rédiger entre deux à trois par jour pour être de nouveau à jour. Le problème est que j’ai récu un Starter Kit Arduino pour mon Noël de la part de mon frère ; cela m’a détourné de mes bonnes résolutions. D’autant que je dois réviser mon examen d’allemand pour février … Trêve de bavardages. Commençons ce billet consacré à deux BD d’Anneli Furmark, une auteure suédoise.

La dernière fois que j’ai été à la bibliothèque, j’ai demandé à la très très gentille bibliothécaire si je pouvais avoir une BD de la réserve. Et elle a été me la chercher (en réalité je ne l’ai jamais eu à cause d’un problème d’ISBN, merci monsieur Cambourakis), sauf que c’était long donc je me suis assise à côté d’un bac à BD et j’ai commencé à regarder celles qui sont en dessous, ce que je ne fais jamais. Je suis tombée sur ce livre que je ne connaissais absolument pas. Ce qui m’a séduite : le résumé tout simplement (je le reprends plus ou moins ici car il est plutôt très bien fait et met bien en évidence le contexte qui n’est forcément connu du lecteur français).

On est en Suède, à la fin des années 1970, dans un lotissement d’immeubles. Siv est mariée, avec trois enfants et travaille dans la section jeunesse du parti social-démocrate. C’est important pour l’histoire car ce parti vient de perdre les élections, après quarante ans de pouvoir, ouvrant la voie à une période d’incertitudes politiques. Ainsi, en coulisse, s’activent plusieurs partis d’extrême gauche tant au point de vue national qu’au point de vue local, dans les entreprises et dans les rues des petites villes.

C’est dans ce contexte que Siv, ayant une vie bien rangée, tombe amoureuse d’un jeune homme, Ulrik, militant d’extrême gauche, arrivé récemment dans la petite ville pour aider à la propagation des idées de son parti dans les rues comme dans les usines.

On voit déjà que Siv et Ulrik sont totalement différents, au niveau de leurs âges, de leurs convictions, de leurs vies familiales … C’est cet amour « malgré tout cela » qui va être au centre de cette BD : est-ce qu’elle est prête à tout lâcher pour son amant (mari et enfants) ? est-ce que lui est prêt à faire le sacrifice de ses convictions pour son amour ? On pourrait répondre tout simplement, en disant que c’est une histoire et donc oui, ils peuvent le faire. Sauf que l’auteur rend la chose plus compliquée. Toute la ville est politisée (plus exactement tous les personnages). Le mari est syndicaliste dans la même usine qu’Ulrik, mais du côté socio-démocrate. Quand le mari parle d’Ulrik à la maison, il parle de ses convictions plutôt que de la personne. Cela rend la vie de Liv plus complexes puisqu’elle juge non plus son amant sur sa personne propre mais aussi sur ses idées. Du côté d’Ulrik, c’est un peu la même chose. Il habite avec un couple du même bord politique que lui (c’est un peu les chefs locaux du parti) et qui le logent en attendant autre chose. C’est aussi dans cet appartement qu’il reçoit sa maîtresse. Quand ils se font surprendre, forcément là encore, ce n’est pas la femme qui est vu mais une personne travaillant pour l’autre camp. Ulrik doit choisir, en tout cas, pour les membres de son parti, entre sa maîtresse et ses idées. Il n’est donc pas tout à fait dans la même situation que Siv mais lui aussi doit choisir.

Les choix des personnages, leurs convictions et leurs tempérament sont au oceur de cette BD. Cela donne quelque chose qui devrait être en ébullition. En fait, tout est refroidi par le choix de la colorisation, très sombre, très noir et blanc.

Forcément, après cette première lecture, j’ai voulu continuer ma découverte des albums d’Anneli Furmark et j’ai choisi le précédent album qu’elle avait publié aux éditions çà et là, en 2013. Pourquoi celui-ci ? Parce qu’il se déroule en Islande … pour être honnête, c’est aussi parce qu’il était en numérique ! L’histoire est assez simple. Une mère et son fils adolescent partent en vacances en Islande avec le nouveau compagnon de la mère. Celui-ci est le plus enthousiaste des trois, complètement grisé par le côté très minéral et ancestral du pays. La mère est beaucoup moins enchantée car elle voit du danger partout. L’adolescent est un adolescent, et donc est plutôt indifférent et/ou lassé par les paysages et concentre plutôt sa « haine » sur le nouveau compagnon de sa mère.

J’avoue avoir eu peur que l’album ne tourne qu’autour de cette situation difficile entre le beau-père et le fils, avec la mère entre les deux. Je me suis dit que j’allais vite me lasser mais à partir de ce début classique, Anneli Furmark déroule une histoire des plus tragiques (avec un retournement de situation qui laissera pendant quelques pages, dans l’expectative de la suite).

Là encore, le contraste entre l’histoire et les paysages est très utilisé : on a d’un côté l’intime, la proximité et de l’autre l’immensité, l’infini des paysages. Quand les deux se rejoignent, le lecteur ne peut qu’être soufflé.

Les dessins et la lumière de cette BD sont par contre totalement différente d’Hiver rouge. Le livre ici est baigné par la lumière. J’avoue avoir préféré cet album juste à cause des paysages islandais. Dans les deux cas, les histoires racontées par l’auteur sont vraiment très intéressantes. Deux très bonnes découvertes, dues uniquement au hasard. Parfois il fait bien les choses !

Je termine en disant que l’auteur sortira un nouvel album aux éditions ça et là le 24 janvier 2017, Un soleil entre des planètes mortes. Cet album se déroulera en Norvège et suivra un personnage qui part en pèlerinage sur les lieux d’un roman classique norvégien des années 1930, Alberte et Jacob. Autant vous dire que j’attends cet album de pied ferme.

L’avis de Lewerentz sur Le centre de la terre.

Références

Hiver rouge de Anneli FURMARK – traduit du suédois par Fanny Törnberg (Éditions çà et là, 2015)

Le centre de la terre de Anneli FURMARK – traduit du suédois par Fanny Törnberg (Éditions çà et là, 2013)

Frances de Joanna Hellgren

francesjoannahellgrenJ’ai acheté cette BD, une des fois où je suis allée à Bruxelles. Je ne connaissais pas du tout mais le petit mot de la libraire m’avait donné envie de lire ce livre. Je me rappelle une phrase : « j’envie ceux qui vont découvrir cette BD en un seul tome ». En effet, il s’agit ici de l’intégrale d’une série qui a paru initialement en trois tomes. Et franchement, je vous conseille de lire cette excellente BD dans la version intégrale car quand on a commencé à la lire, on ne peut s’empêcher de la terminer. Cette BD est pratiquement un coup de cœur : elle est épatante, émouvante, extrêmement bien narrée et dessinée !

Frances est une petite fille qui vient de perdre son père. Il s’est noyé. Accidentellement apparemment. Elle est recueillie par sa tante, Ada, car elle n’a pas de « maman ». Depuis sa naissance, elle vivait seule avec son père (quand il était là). De plus, celui-ci était plus ou moins fâché avec sa famille (plus exactement avec son père qui est / était d’une méchanceté assez incroyable avec sa femme et ses enfants). Frances découvre donc une famille qu’elle ne connaît pas. Ada, la tante, vit seule avec son père depuis la mort de sa mère et le début de sa maladie à lui (une maladie touchant le cerveau apparemment). Elle est une « vieille fille », en tout cas de manière officielle. Elle est homosexuelle et n’a plus eu de relations solides depuis sa dernière rupture, qui s’est produite juste avant son emménagement dans la maison familiale. C’est un peu ce qui a servi de prétexte à ce qu’elle soit celle qui s’occuperait de son père : elle n’a pas d’enfants, pas de vie en fait, d’autant qu’elle a été encouragée par son adorable sœur et son mari a laissé tomber son travail car s’occuper de son père est un travail à plein temps. La sœur est un personnage détestable car elle se voit comme la personne qui sait tout et qui a tellement mieux réussi que les autres :  elle a un mari, des jumelles, vit dans l’aisance, n’a aucuns problèmes particuliers. Forcément, le père, la nièce, la sœur font triste figure par rapport à elle.

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Dans cette BD, l’auteur nous raconte le passé et la vie de Ada et Frances, de leurs reconstructions et de leurs acceptations du passé et ce qu’elles sont aussi. Joanna Hellgren entremêle ces deux destins. On découvre à travers le récit sur Frances la vie décousue et bohème de son père, la manière dont il s’est retrouvé seul avec sa fille, comment il l’a assumé plus ou moins. Rien que le récit des ces deux histoires est émouvant.

Cela vient du fait de comment ils sont intriqués l’un dans l’autre, comment on est amené à faire un parallèle entre les deux, à comprendre de manière profonde comment les membres de cette famille se sont construit et se construisent, à comprendre leurs fragilités. Les transitions sont un peu le point faible de la BD, d’une planche à l’autre, on peut passer du présent au passé. Parfois, j’ai mis la planche à comprendre de qui et de quoi on parlait. Pas pour toutes les transitions mais quelques fois seulement. Donc ce n’est pas si grave !

Les dessins sont noir et blanc, crayonnés. Il n’y a pas d’attention particulière portée au décor (dans le sens où on n’a pas un décor de pièce, de maison ou d’extérieur particulièrement travaillé) ; le travail se concentre sur les personnages et sur leurs émotions (qui en disent plus long que le texte, parfois).

Je vous conseille vraiment vivement de lire cette BD ; elle est juste excellente !

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Références

Frances de Joanna HELLGREN (Cambourakis, 2013)

Docteur Glas de Hjalmar Söderberg

DocteurGlasHjlamarSoderbergJ’ai été samedi à la librairie La Procure, en sortant de l’exposition Fragonard du musée du Luxembourg. Je vais rarement dans cette librairie car je ne m’y sens pas forcément très à l’aise mais les trois fois où j’y suis allée, j’ai toujours trouvé des livres dont je n’avais jamais entendu parler. Les libraires ont des coups de cœur très personnel.

Je vais donc aujourd’hui vous présenter une de mes acquisitions, lue cette semaine. Je n’ai aucun mérite car il fait seulement 112 pages.

Le livre est écrit sous forme de journal, du 12 juin au 7 octobre. L’auteur est un médecin installé à Stockholm (qui ressemble à un petit village car tout le monde a l’air de se connaître et de se croiser très souvent), célibataire, un peu comme on entre en religion, et surtout plein de grands principes sur son « devoir ». Il reçoit souvent la visite de femmes ou de jeunes femmes en « difficulté » à cause de grossesses trop fréquentes ou plus généralement non désirées. Il refuse à chaque fois d’arranger les choses, prétextant son « devoir » (je le mets entre guillemets car il le dit avec tellement d’emphase).

Un jour arrive Helga Gregorius, femme, très jeune femme du « vieux » révérend Gregorius , vient lui demander son aide pour trouver un moyen d’empêcher le révérend de lui faire accomplir son « devoir conjugal » car elle est dégoûtée et surtout a un amant qui lui convient beaucoup mieux. Il doit donc mentir et prétexter une maladie à la jeune femme (et l’annoncer au mari). Contre toute attente (la sienne et celle du lecteur), il accepte car il est attiré par cette jeune femme. Comme cela ne marche que quinze jours, il éloigne le mari en cure pour plus d’un mois et demi. Quand le révérend revient, il constate que rien n’y fera et se demande s’il ne doit pas agir autrement.

Il ne profite pas de ce laps de temps pour entreprendre la jeune femme, qui reste avec son amant mais plutôt pour réfléchir à la manière dont une jeune femme s’est fait piéger par ce mari. Il réfléchit là encore en terme de justice et de devoir. Il voit toute sa vie et celles des autres par ces prismes. Cela donne un journal très heurté, un peu noir, bouillonnant aussi, où il se défoule car à l’extérieur, il ne peut pas et ne veut pas. Il ne s’autorise pas à vivre comme ses contemporains ; j’ai conscience que l’époque entre jeu. La fin est une surprise pour le lecteur au vu du personnage.

Avec ce côté trop moralisant, je n’ai pas réussi à m’attacher au personnage du docteur Glas, mais j’ai eu pitié de ceux qui le côtoie, en particulier du pasteur et de sa femme car le pasteur lui sert de bouc-émissaire et il se sert de Helga comme d’une sorte d’objet pour satisfaire sa morale et lui-même. Il en tire du plaisir de cette manière ; j’ai eu l’impression qu’il ne lui conférait pas le statut de personne mais plutôt celui d’objet. J’ai, malgré le personnage, aimé le livre (c’est une bonne lecture) car il donne à voir à travers les yeux d’un homme trop solitaire, qui justifie ses choix de vie plutôt par des principes que son histoire et les hasards de la vie.

L’écriture et le rythme sont « classiques » mais restituent très bien la manière de penser de l’homme. Plus que par la narration, on arrive très bien à se figurer le caractère du personnage. Un autre point positif est qu’en 112 pages, il n’y a rien à jeter. C’est ni trop peu, ni pas assez.

La quatrième de couverture présente ce livre comme un classique suédois. Il a donc été écrit par Hjlamar Söderberg (1869-1941), publié pour la première fois en 1905. En 2013, les éditions Viviane Hamy ont (re)publié trois de ses textes. Docteur Glas sort en ce début d’année dans le cadre de la parution du livre de Bengt Ohlsson Gregorius (Phébus, 2016) racontant les mêmes faits mais du point de vue du révérend. Je pense que je vais me pencher sur ce livre, même s’il est bien plus épais (fainéantise quand tu nous tiens …) car cela m’intéresse de savoir si cet écrivain a vu le révérend de la même manière que moi.

Références

Docteur Glas de Hjlamar SÖDERBERG – traduit en français d’après un original suédois par Marcellita de Moltke-Huitfeld et Ghislaine Lavagne (Libretto, 2016)

Un siècle de littérature européenne – Année 1905

Ce genre de choses n’arrive jamais de Mika Waltari

CeGenreDEChosesNArriveJamaisMikaWALTARIJ’ai pris ce livre la semaine dernière à Gibert Joseph car je trouvais la couverture extrêmement jolie. La quatrième de couverture a aussi joué, bien évidemment.

On est à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la situation est extrêmement tendue mais la guerre n’est pas encre déclarée. Un homme part de chez lui, en Finlande, pour un voyage d’affaires dans le sud de l’Europe.

Le premier chapitre raconte sa « dernière soirée »en Finlande, avant son départ. On se rend rapidement compte qu’il est triste, solitaire et insatisfait. Son couple n’en est plus un : sa femme sort seule, il passe ses soirées seul, elle ne s’intéresse à ses voyages que pour les cadeaux qu’il peut lui rapporter. De par la situation, il décide de faire le tri dans ses papiers et il s’aperçoit que c’est plus facile qu’il ne le croyait. En lisant cela, le lecteur ne peut que penser que sa vie est vide, ou plutôt n’a aucune sens.

Le deuxième chapitre se passe à l’aéroport. Les vols vers le sud sont interrompus, il se retrouve bloqué dans la salle d’attente avec une femme. Là-dessus, un pilote fait un esclandre ; il veut ramener son avion dans son pays. Son radio a été arrêté « illégalement » mais il décide qu’il est capable de tout faire. Au final, le radio est libéré et ils partent donc à quatre : le pilote, le radio, l’homme et la femme (j’ai oublié de préciser qu’aucun des deux ne sera jamais nommé). Il n’y a plus franchement d’appui ; ils ne connaissent pas la situation « en bas » – le pays existe-t-il encore ?, si oui, est-il ennemi ou ami ? Le voyage est périlleux et finit mal : l’avion se crashe sur une montagne (toute ressemblance avec des faits réels n’est que fortuite), dans un pays inconnu. Le crash tue les pilotes mais pas les passagers. Commence alors pour eux un long voyage, dangereux, plein d’imprévus et de rencontres (le livre ne fait que 110 pages par contre) mais au cours duquel ils vont se redécouvrir.

J’ai personnellement trouvé la trame de l’histoire très intéressante. Je n’avais jamais réfléchi sur ce type de situation, l’entre-deux entre paix et guerre. Ce livre soulève cette question ainsi que ce qu’est un pays, le symbole comme la réalité. J’ai été moins persuadé par la « redécouverte » des personnages. Cela vient à mon avis du fait que justement ils ne sont pas suffisamment creusés au niveau psychique pour qu’on puisse s’y attacher. Il répète comme un mantra « nous avons survécu », abandonnons ceci, abandonnons cela mais la lectrice que je suis n’y a pas cru. Autant on n’arrive à se figurer le paysage, la situation, la tension mais pas les personnages.

Ce livre a aussi souffert de ma lecture précédente La neige noire de Paul Lynch. Alors que Lynch a un style très riche, très évocateur, le style de Waltari m’a semblé très sec, très, voire trop direct. Paul Lynch se focalise dans son roman sur les personnages alors que Mika Waltari favorise l’intrigue et la description.

J’aime énormément les romans courts mais je trouve que ce livre aurait gagné en épaisseur pour affermir le propos. Avez-vous lu Sinouhé l’Égyptien ? Est-ce du même genre ?

Références

Ce genre de choses n’arrive jamais de Mika WALTARI – roman traduit du finnois par Anne Colin du Terrail (Actes Sud, 2015)

Un siècle de littérature européenne – Année 1944

J’appelle mes frères de Jonas Hassen Khemiri

JAppelleMesFreresKhemiriCe roman est initialement une pièce de théâtre et que son auteur a donc « transformé » en roman (d’après ce que j’en comprend). On retrouve de sa « première » forme le mode déclaratoire.

Là aussi, c’est un roman très court (120 pages) mais très fort. Un attentat vient d’avoir lieu à Stockholm ; une voiture vient d’exploser. Un suspect est recherché avec comme description cheveux noirs, énorme sac à dos, foulard palestinien.

Le narrateur, Amor, qui parle et qui est en fait l’homme dont on suit les pensées, qui vont devenir de plus en plus paranoïaques au fil du roman, est un jeune homme, issu de l’immigration, parfaitement intégré, qui a fait de hautes études … Le jeune homme bien sous tout rapport, quoi. Amor est bouleversé tout au long de la journée qui suit cette attentat et c’est cette journée que l’on va suivre.

Au début, il dit :

J’appelle mes frères et je dis : Ne vous faites pas remarquer pendant quelques jours. Éteignez les lumières. Fermez les portes. Orientez les persiennes de manière qu’on ne puisse pas vous voir à l’intérieur mais que vous, vous puissiez voir à l’extérieur. Débranchez la télé. Éteignez votre portable. »

Il ne veut pas sortir de chez lui mais sa cousine Alhem le force car elle a  besoin de changer un outil qu’elle a utilisé en Tunisie (je ne suis pas sûre de ce détail)  pour construire une maison pour un membre de la famille. Elle en Tunisie a chargé Amor de s’en occuper. Il a repoussé, repoussé … mais elle le force à y aller aujourd’hui même. Il y a va en appelant son ancienne petite amie Valeria (en fait, elle ne l’a jamais été ; il l’a plutôt harcelé alors que elle voulait juste rester son amie). Pendant cette errance, on le sent transpiré à grosses gouttes venant de son anxiété. Le texte continue un peu comme cela avec différents personnages.

Ce qui est intéressant dans ce texte, c’est vraiment la manière de raconter l’histoire : style déclamatoire (on voit l’acteur joué), phrases leitmotiv (J’appelle mes frères et je dis), style rapide avec des phrases courtes et marquantes, paragraphes courts avec quelques pages « entières ». Vous ne pouvez pas ne pas ressentir l’anxiété, la peur mais surtout les sentiments d’Amor : vous êtes à l’intérieur de sa tête.

Je trouve que ce texte fait ce que la littérature fait de plus beaux : nous mettre à la place de quelqu’un, ici ce n’est pas une place agréable, nous faire ressentir ce que peut penser l’autre. Ce texte parle 10 fois mieux qu’un reportage de 3 minutes de la « stigmatisation » que peuvent ressentir les jeunes (et moins jeunes) issus de l’immigration. Ce ne sera plus un vain mot pour un lecteur de ce livre.

Je vous cite le bas de la quatrième de couverture (qui pour une fois n’est pas mensongère) :

Un monologue intérieur saisissant qui soulève avec beaucoup de subtilité les questions liées aux sentiments d’exclusion et d’appartenance, servi par une voix singulière de la littérature suédoise contemporaine.

Références

J’appelle mes frères de Jonas HASSEN KHEMIRI –  roman traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy (Actes Sud, 2014)

Avant que je me consume de Gaute Heivoll

AvantQueJeMeConsumeGauteHeivollCe livre est merveilleux mais je n’ai pas réussi exactement à comprendre pourquoi.

Gaute Heivoll est né en 1978. Cette même année, sur quelques moi, son village natal connaît une série d’incendies, huit au total. Au début, on ne s’inquiète pas mais au fur et à mesure il faut bien se rendre à l’évidence, ces incendies sont d’origine criminelle. C’est cette histoire que l’auteur essaie de nous faire partager en s’attachant à tous les protagonistes, l’auteur des faits, sa famille, la brigade des pompiers volontaires, les victimes, les familles des victimes…

À cela, Gaute Heivoll entremêle sa propre histoire, lui qui n’a pas connu les incendies mais qui est né avec. Il parle surtout de sa relation avec son père. Il essaie de revivre ce que celui-ci a fait durant les faits mais il revisite aussi la période de la maladie de son père qui a précédé sa mort. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de décrire son processus d’écriture, le pourquoi il écrit…

On ne s’ennuie pas une seconde dans ce livre même si on connaît tout de suite le coupable. On s’attache à tous les personnages sans aucune exception.

Au début, j’ai pensé que ce livre me plaisait à cause de l’écriture mais en relisant des paragraphes, je me suis rendue compte que les phrases étaient simples, normales je dirais (je lisais Les boutiques de cannelle de Bruno Schulz, ceci explique cela).

Après réflexions, je pense que c’est la sincérité de l’auteur qui m’a fait aimé ce livre. Dans les parties où il parle de lui et de sa famille, il ne cherche pas à mentir ou à se faire passer pour meilleur qu’il n’est ou qu’il n’était. Il se juge sans complaisance et a un regard attendri pour son père, sa grand-mère… ses morts de manière générale. Quand il parle des protagonistes des incendies, c’est toujours lui qui est derrière. Je n’ai pas eu l’impression d’en apprendre beaucoup sur eux ou sur la vie d’un petit village en Norvège en 1978. Par contre, même à travers des évènements qu’il n’a pas vécu, j’ai eu l’impression d’avoir accès à l’auteur (il n est pas moche en plus), à sa vision du monde et plus particulièrement de son environnement.

Cela m’a fait penser à des livres où les auteurs partent à la quête de leurs ancêtres, ne les trouvent pas ou ne les comprennent pas mieux (dans le sens où ils les interprètent toujours avec leurs yeux) mais se comprennent mieux, eux.

Références

Avant que je me consume de Gaute HEIVOLL – traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud (JC Lattès, 2014)

Le chemin du serpent de Torgny Lindgren

LeCheminDuSerpentTorgnyLindgrenQuand j’ai vu à Gibert ce magnifique petit livre, je l’ai pris sans même savoir de quoi cela parlait, ni même qui était Torgny Lindgren. Maintenant, je regrette que personne ne m’ait jamais dit que cet écrivain était génial. Heureusement qu’Actes Sud sait faire vivre son fonds. Ils ont lancé, en novembre 2013, une nouvelle collection « les inépuisables » dans ce but. Ils expliquent comment dès le début du livre

Si vous avez acheté ce livre il y a de grandes chances que vous le transmettiez un jour à votre descendance. « les inépuisables » réalisent, en effet, une promesse que se font sans doute beaucoup d’éditeurs : rassembler dans une collection de prestige quelque-uns parmi les plus beaux titres du fonds, et apporter à ces ouvrages une présentation particulièrement soignée. Imprimés au début du troisième millénaire, alors que souffle sur le livre un vent de dématérialisation, « les inépuisables » réaffirment, par une fabrication exigeante, la pérennité d’un objet aussi choisi que son contenu : comme leur nom le suggère, « les inépuisables »sont conçus pour durer des siècles.

Dans Le Chemin du Serpent, on est en Suède dans la deuxième moitié du XIXe siècle, une Suède que l’on pourrait qualifier de très religieuse, tout du moins dans les campagnes. Un homme simple interpelle Dieu pour qu’Il lui explique la destruction de sa famille. Le grand-père de cet homme s’est endetté au près du propriété du magasin de la région. Il se suicide en laissant sa femme, sa fille, veuve, et son petit-fils qui vient juste de naître se débrouiller avec la ferme. Le propriétaire du magasin en prend le contrôle et vient demander un fermage. Les habitants ne pouvant pas payer, il exige que la jeune fille paye en nature. Cela recommencera chaque année comme cela et cela ira même en s’aggravant puisqu’il leur ouvre un crédit qu’ils ne peuvent payer que par la même méthode.

Quand le propriétaire meurt, le fils prend le relais. Pourtant, cela s’arrangera quand un homme arrivera pour aider la famille qui s’est agrandit entre temps. Cela durera un peu, jusqu’à ce que le nouveau propriétaire fasse enfermer l’homme. La femme aura eu deux enfants de lui.

Le problème est qu’à un moment elle devient trop vieille, et elle doit donc être remplacée …

C’est une histoire tragique que raconte Torgny Lindgren puisque toutes les catastrophes s’abattront sur la famille au cours du temps (la mort, la pauvreté, la misère), que trois femmes subiront le joug de deux hommes abominables.

Le narrateur raconte son histoire a posteriori dans un langage simple et comme souvent dans ce cas-là évocateur et poétique. Ce qui m’a touché au cœur c’est qu’il ne semble pas avoir compris d où venait ses malheurs et qui étaient les fautifs d’une telle situation. Il vit sa vie comme une fatalité, une vie décidée par avant, comme on lui a apprit à le penser. Il cherche maintenant pourquoi cela s’est produit comme cela (car en fait il y a une catastrophe ultime qui provoque la destruction de son monde), en quoi il est fautif. Pour lui, il n’est pas évident que les propriétaires du magasin ait été puni par Dieu. Il lui semble que c’est plutôt lui et sa famille. Pourtant Il ne lui en veut pas.

C’est un livre court et admirable. Si vous avez envie d’avoir les larmes aux yeux en ce moment, il vous touchera aussi.

Il m’a fait penser à un livre que j’ai lu récemment Le Mauvais Sort de Beppe Fenoglio. Le livre le plus connu de cet auteur est La Guerre sur les Collines. Ce petit texte, publié en 2013 par Cambourakis, est dans la même veine que Le Chemin du Serpent.

LeMauvaisSortBeppeFenoglioLe narrateur est cependant plus averti, plus combattif, plus intelligent au monde qui l’entoure, moins crédule face à la religion. Il se résigne tout en songeant à mieux. On est dans les Langhes, une région du Piémont, région dont est originaire l’auteur, dans la période de l’entre-deux-guerres. Malgré les efforts du père, la terre de la ferme doit être vendu au fur et à mesure, et la culture ne permettent plus de nourrir la famille et surtout de payer le fermage au propriétaire. L’aîné des fils restera pour aider sa mère et son père, le dernier des fils partira dans les ordres puisqu’il est doué et surtout subventionné par une vieille dame. Agostino, le fils du milieu, sera lui placé dans une famille qui a besoin de bras supplémentaires pour l’entretien de sa ferme. Il sera comme un esclave, tout en étant comme un membre de la famille (du genre qui ne peut rien demander car il ferait répondre qu’il est un ingrat vu tout ce que l’on fait pour lui)(en plus, son propriétaire est un avare). Le narrateur nous raconte la vie simple, le travail harassant, ses premiers amours, les discussions autour du feu, ses « servitudes » … Il ne rêve que d’une chose, retourner dans sa famille, reprendre la ferme en main pour ne plus être sous les ordres de quelqu’un. Il lui semble que parfois cela peut se produire et parfois non. C’est cela dont parle ce livre que je vous recommande aussi.

Références

Le Mauvais Sort de Beppe FENOGLIO – traduit de l’italien par Monique Baccelli (Cambourakis, 2013)

Le chemin du serpent de Torgny LINDGREN – roman traduit du suédois par Elisabeth Backlund (Actes Sud, 2013)

Un siècle de littérature européenne – Année 1922
Un siècle de littérature européenne – Année 1982

Burial Rites de Hannah Kent

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J’ai trouvé ce livre à Gibert quand je trainais dans le rayon des livres en anglais (j’aime beaucoup depuis qu’ils ont mis ce rayon au deuxième étage ; c’est beaucoup moins étouffant qu’au quatrième). Ce qui m’a attiré, ce n’est pas la couverture (qui pourtant est très jolie maintenant que je la regarde) mais le fait que la tranche du livre est bleu foncé. C’est absolument superbe. Quand on ouvre le livre, la première sensation que l’on a, c’est d’avoir à faire à un très beau papier. Même la couverture est particulière au toucher ! Voilà pourquoi j’ai pris ce livre. Parce que futile un jour, futile toujours !

J’ai quand même regardé la quatrième de couverture parce que bon, je les achète tout de même les livres … J’ai vu trois éléments qui m’ont tout de suite accroché : Islande, 1829 et auteure australienne (je l’ai vu à l’intérieur du livre). J’ai trouvé fascinant qu’une auteure australienne puisse se passionner pour l’Islande. Apparemment, cette passion lui vient d’un voyage qu’elle a fait là-bas au cours d’un échange. En plus, d’écrire sur l’Islande, elle parle islandais.

Elle en a eu besoin pour faire ses recherches dans le but d’écrire ce livre car elle est partir d’une histoire vraie, l’histoire de la dernière personne condamnée à mort à avoir été exécuté en Islande. Il s’agit d’Agnes Magnúsdottir, servante à la ferme d’Illugastadir. Elle a été condamnée pour les meurtres de son patron Natan Ketilsson et Pétur Jónsson. Deux autres personnes ont été condamnées avec elle, Fridrik (un jeune voisin) et Sigga (une jeune fille de 15 ans qui sera graciée).

En 1830, l’Islande est danoise et est donc une petite province isolée. Le meurtre sauvage de deux habitants (suivi de l’incendie du bâtiment) choque volontiers tous les habitants, surtout quand cela ne se passe pas dans la capitale. La justice souhaite faire un exemple pour que cela ne se reproduise pas. Le tribunal a donc condamné les trois coupables à la mort par décapitation (si j’ai bien compris). Les condamnations doivent être confirmées par le tribunal suprême à Copenhague. Agnes croupit en prison dans le Nord alors que les autres accusés ne sont pas en prison pour pouvoir être suivi religieusement. Le roman début quand Agnes, elle-aussi, va aller dans une famille où elle pourra être visitée par le Tóti, qu’elle a choisi pour l’accompagner spirituellement dans ces derniers mois.

La famille est composée par le père Jón, Margrét la mère (qui est atteinte aux poumons car l’air n’est pas suffisamment sain pour elle), et les deux filles, Steina (l’ainée, un peu gauche mais très gentille) et Lauga, toutes deux ayant dans la vingtaine. Bien sûr, au début, personne n’ose approcher la meurtrière. Au fur et à mesure qu’Agnes sait se montrer indispensable tout en restant humble, que les besoins en main d’œuvre se font ressentir, la famille se détend. Steina reconnaît en Agnes la dame qu’il leur a fait un présent le jour de leur arrivée à la ferme. Margrét apprécie l’aide qu’Agnes lui apporte lors de la récolte. Jón admire la manière dont elle a aidé à l’accouchement de la voisine. Seule Lauga reste sur la réserve.

Ces passages sont entrecoupés par la manière dont Agnes s’est retrouvé dans cette situation. On commence par l’enfance, avec une mère qui fait des enfants illégitimes avec tous ses patrons, son abandon au bord d’une route à l’âge de 6 ans avec pour pour seul ami un caillou qu’elle doit mettre sous sa langue pour pouvoir parler aux oiseaux. On continue avec les différentes fermes qu’elle a fait, jusqu’au jour où elle fait la connaissance de Natan, homme charismatique et différent, apprenti sorcier jouant au médecin, qui va l’emmener à Illugastadir où son destin sera celé.

Typiquement, il ne se passe pas grand chose dans ce livre : le mystère étant comment Agnes a-t-elle pu tuer deux hommes alors qu’elle ne semble pas capable de cela (cela devient un peu excitant au bout de 280 pages). Il s’agit plutôt d’un roman d’atmosphère, de remémoration de souvenirs.

J’ai passé deux semaines de lectures formidables avec ce livre (les deux semaines venant du fait que j’ai tapé un peu haut pour mon niveau d’anglais). Hannah Kent arrive à nous transporter dans son Islande de 1830 (conditions de vie, organisation de la vie sociale aussi). En plus, Hannah Kent fait des descriptions des paysages islandais, des variations de conditions météo qui m’ont fait rêver, qui m’ont transportés complètement ailleurs que dans le RER. La psychologie de ses personnages est parfaitement fouillée et réaliste. Ils ne semblent pas mystérieux, incompréhensibles.

Je ne sais pas pourquoi mais je dois mieux me débrouiller dans mon choix de livres en anglais qu’en français. J’ai lu 6 livres de la rentrée littéraire et aucun ne m’a plu comme celui-là (cela m’a d’ailleurs plombé le moral). Ce qui est à noter aussi, c’est qu’il s’agit d’un premier roman.

Comme vous l’aurez compris, c’est un livre que je vous conseille vivement (en traduction si elle arrive un jour ou en langue originale).

P.S. : on nous précise dans la postface que l’on peut encore voir la tombe commune de Agnes et Fridrik, la ferme en ruine de Natan mais aussi une plaque sur le site de l’exécution des deux meurtriers.

Références

Burial Rites de Hannah KENT (Picador, 2013)