Bahadir et Sona de Nariman Narimanov

Je ne sais pas si j’en ai parlé ici, mais j’ai un compte Twitter pour le blog. J’aime assez car il y a beaucoup d’auteurs et parfois des maisons d’éditions qui s’abonnent, cela me permet de découvrir de nouvelles choses (bien sûr, je ne peux tout lire de ce qui m’est suggéré mais c’est plutôt pas mal). L’autre jour, j’ai vu que les toutes jeunes éditions Kapaz s’étaient abonnées. Pour l’instant, la maison d’éditions se consacre à la traduction d’œuvres littéraires azerbaïdjanaises (ou azéries). Bien sûr, il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité et j’ai donc commandé le premier roman publié (et qui est en solde en ce moment sur le site de la maison, à 7.50 euros si vous êtes intéressés ; fin de la page de pub).

D’après la préface (très bien faite pour comprendre le contexte de cette lecture, surtout dans une culture peu connue en France), Bahadir et Sona, publié en 1896, « est considéré comme l’un des premiers romans azerbaïdjanais ». Nariman Narimanov (1870-1925), qui a tout de même une station de métro à Bakou, était un médecin, homme politique, dramaturge et écrivain, une figure importante du pays donc. Dès 1913, il dirige les activités du Parti communiste dans son pays, « dirigera le Comité révolutionnaire d’Azerbaïdjan puis le Conseil des commissaires du peuple de la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan en 1920 ».

Le roman, bien que paru très tôt, est forcément marqué par ses idées politiques. Bahadir et Sona est une histoire d’amour entre Bahadir, l’Azerbaïdjanais musulman, et Sona, l’Arménienne catholique. L’argent sépare aussi nos deux personnages principaux : Bahadir est étudiant et sans famille suite à la mort précoce de ses parents et Sona est issue d’une famille riche. À cette époque, les peuples azerbaïdjanais et arméniens se côtoyaient tout de même (ce qui n’est plus trop le cas aujourd’hui d’après la préface), même si le roman montre un certain mépris du second vis-à-vis du premier.

Bahadir est en vacances d’été à Mengilis, petite ville de Géorgie, où il en profite pour écrire beaucoup. Son sujet principal est l’avenir de son peuple. Un jour, il rencontre Yusef, marchand dans la ville, qui lui propose au détour d’une conversation d’enseigner le persan à sa fille, Sona. Celle-ci est en effet très intéressée à apprendre une nouvelle langue alors qu’elle maîtrise déjà l’arménien, le français, le russe et le turc. Elle est présentée dans le livre comme une jeune fille de grande intelligence, que beaucoup d’hommes souhaitent épouser. Sona a refusé toutes ces propositions car elle souhaite elle aussi se consacrer à son peuple. Bahadir est intéressé à connaître cette élève remarquable, et accepte donc volontiers quand Yusef propose à Bahadir de donner des cours à sa fille.

Arrive ce qu’il devait arriver : Bahadir et Sona tombent sous le charme l’un de l’autre. Je pense que vous vous doutez que les conversations pendant les cours ne se limitent pas à l’apprentissage des règles de grammaire. C’est aussi l’occasion de parler de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan, de la cohabitation entre les deux peuples … de refaire le monde. À travers ses personnages, Nariman Narimanov cherche à faire passer ses idées de tolérance et sur le progrès. Pour tout dire, ses idées m’ont semblé très modernes (surtout pour 1896).

La fin des vacances arrive ; Bahadir doit retourner à l’Université (à Pétersbourg tout de même). La séparation est difficile pour les deux jeunes gens. La deuxième partie du livre décrit comment ils vont essayer de se retrouver, malgré tout ce qui les oppose. Je préviens de suite que la fin est absolument déchirante : comment peut-on faire cela à son lecteur !

J’ai beaucoup aimé cette lecture pour deux raisons : l’aspect culturel et l’histoire d’amour. On apprend énormément de choses sur l’Azerbaïdjan, même si le contexte est aujourd’hui très différent, la préface permettant de faire la différence entre les deux époques. Nariman Narimanov met très bien en scène les dilemmes et problèmes qui tiraillent les deux communautés, mais aussi leurs diversités internes (certains sont fermés aux autres comme d’autres sont ouverts à vivre en bonne intelligence ; un peu comme partout). Je n’étais pas trop convaincu par l’histoire d’amour dans la première partie (qui m’a semblé plus théorique) car Bahadir et Sona me semblaient comme deux individus qui n’arrivaient pas à se lier ensemble, chacun étant dans son monde. J’ai cependant trouvé que dans la seconde partie, l’histoire d’amour prenait de l’épaisseur, les sentiments étant enfin exprimés.

J’ai mis cela sur le compte d’une traduction parfois maladroite (Sona ouvre deux fois sa poitrine, au lieu de déboutonner légèrement son chemisier). C’est un peu normal puisque c’est une première traduction littéraire d’un roman azéri en français, il faut aussi laisser au traducteur le temps de faire son expérience. Pour autant, j’ai trouvé l’expérience intéressante car cela donne accès réellement et directement à une autre manière de penser et de s’exprimer. Un exemple qui m’a particulièrement frappé est lorsque Bahadir est présenté à Sona. Elle lui dit être ravie de faire sa connaissance et lui répond « Moi aussi, je suis en train de vivre un des meilleurs moments de mon existence ». J’ai mis trois points d’exclamation dans mon livre tellement j’étais surprise d’une telle réplique. Qui peut répondre cela à un simple « je suis ravie de vous rencontrer » ? Je ne pense pas que le traducteur ait inventé le texte, l’auteur a dû l’écrire de cette manière. Pour moi, cela indique la manière dont les hommes pouvaient être direct à cette époque-là, dans ce contexte-là. Il y a quelques passages comme cela, où on s’aperçoit d’une différence culturelle, qui aurait pu être gommée par une autre manière de traduire.

Je change un peu d’idées mais j’ai récemment lu Journal d’un fou de Lu Xun (dans une traduction de la fin du vingtième siècle), après avoir écouté les vidéos du MOOC d’Harvard sur la littérature mondiale. J’ai été très surprise de ne retrouver aucune des caractéristiques d’écriture qui avaient été décrites par trois personnes dont une étudiante chinoise : la différence de langage entre l’introduction et le corps du texte, l’emploi d’une langue vernaculaire… Sans le MOOC, je n’aurais pas compris l’importance de Lu Xun, dans l’histoire littéraire chinoise, parce que la traduction me cache totalement les ruptures stylistiques et idéologiques souhaitées et écrites par l’auteur. J’aurais uniquement Journal d’un fou uniquement comme une nouvelle bien ficelée (alors que là, je sais qu’il me manque une bonne partie des informations). C’est un peu pareil pour Bahadir et Sona, sans la préface et la traduction qui ne gomme pas le ton de l’auteur, j’y aurais vu un bon texte avec un déséquilibre entre la première partie et la seconde partie.

J’ai commandé le deuxième roman paru aux Éditions Kapaz Vous êtes d’où, Monsieur Abel ? Je vous en parlerais sûrement quand je l’aurais lu …

Références

Bahadir et Sona de Nariman NARIMANOV – traduit de l’azerbaïdjanais par Elvin Abbasbeyli – préface de Jean-Emmanuel Medina (Éditions Kapaz, 2018)

Le chasseur de Viken Klag

LeChasseurVikenKlagPremière chose : je vous souhaite, à vous qui passez par ici, ainsi qu’à vos proches, une bonne année, la santé et le bonheur. Cette année est l’année où je deviendrais tatie pour la première fois (en mai normalement). Je suis donc ravie.

Deuxième chose : les vacances se terminent. Je n’ai pas comblé mes billets de retard, tant au niveau des romans que des BD. J’ai surtout scanné mes magazines pour pouvoir gagner de la place (j’en ai autant que de livres …) Je me suis remise un peu au russe. J’ai travaillé mon allemand (pas mes cours d’allemand par contre). Donc c’est cool. Ce qui m’a remotivé, c’est que j’ai commencé à lire un livre extraordinaire : Fluent forever d’un chanteur d’opéra qui prend plaisir à apprendre les langues (un peu comme Benny Lewis si vous connaissez). Je trouve que ces conseils sont très concrets et donc cela m’a donné envie d’essayer. Je pense que j’en parlerais sur le blog car il est vraiment très intéressant. L’année commence bien pour l’instant !

L’année commence bien aussi au niveau lecture car j’ai fait une bonne pioche à Gibert en me basant uniquement sur la couverture.

Le chasseur est une nouvelle de 70 pages publiée sur un très beau papier (très agréable au toucher, avec une belle couleur) et illustrée par des photographies. Le livre se termine par une explication de la vie de Viken Klag. J’avoue que les photos et la postface ne m’ont pas trop parlées. Par contre, le texte est formidable. Il a été publié pour la première fois dans le recueil Le Mystère des montagnes, en 1934 mais c’est la première traduction française.

La nouvelle commence par cette phrase qui m’a tout de suite accrochée

J’ai ouvert les yeux et le monde m’est apparu bien trop étroit.

L’auteur, dans un récit autobiographique, raconte son enfance dans le massif du Sassoun à l’est de la Turquie. Il était un enfant remuant, il pouvait détruire les récoltes de ses voisins par exemple. Il ne rêvait que d’une chose chasser, parcourir les montagnes de sa région. Rester au village en attendant le retour de son père et de ses frères ne lui allait pas. Il n’était pourtant encore qu’un enfant. Il désobéissait, se prenait des sacrés roustes mais il ne comprenait pas et continuait à n’en faire qu’à sa tête. C’est la partie de la nouvelle qui m’a le plus plu car j’ai trouvé que l’auteur arrivait parfaitement à rendre une atmosphère de paradis perdu mais surtout de liberté, de la soif de vivre du petit garçon.

La nouvelle présente ensuite son entrée dans l’âge adulte, son premier émoi amoureux, sa première chasse et surtout comment il va devenir écrivain. Cela m’a fait moins rêvé que la première partie. Pourtant, l’auteur arrive à présenter les quinze premières années de sa vie, sans aucune transition, sans ellipses artificielles (cinq ans après … ). Ce qui frappe à la lecture, j’ai trouvé, c’est la continuité dans le mode de pensée (due à une continuité dans le mode de narration). Tout se fait naturellement. Jamais le narrateur ne se plaint de ce qu’a été sa vie ou de ce qu’elle est aujourd’hui. À la lecture, je me suis dit que j’aurais aimé rencontré l’auteur pour savoir ce qu’il avait conservé de son paradis perdu.

C’est une petite nouvelle qui souffle un vent d’air frais et de liberté sur cette nouvelle année. Je vous la conseille.

Références

Le chasseur de Viken KLAG – traduit de l’arménien par Papken Sassouni – postface de Anahide Ter Minassian – photographies de Izabela Schwalbé (Collection diasporales / Éditions Parenthèses, 2014)

P.S. J’espère qu’ils vont traduire les autres nouvelles du recueil …