Le bruit des os qui craquent de Suzanne Lebeau

En juin, je vous parlais d’une première pièce de théâtre de Suzanne Lebeau, Trois petites soeurs et je vous faisais part de mon envie de lire sa pièce sur les enfants-soldats. C’est cette pièce que je vais essayer de vous présenter dans ce billet.

J’ai plusieurs romans et témoignages qui m’attendent sur le même sujet dans ma pile à lire. Ce sont des lectures nécessaires mais pas agréables. Cette pièce ne fait pas exception ; c’est une pièce coup de poing, touchante et émouvante. Elle met les larmes aux yeux bien évidemment.

Il y a seulement trois personnages : Elikia, une jeune fille de treize ans, Joseph, un petit garçon de 8 ans et Angelina, une infirmière. Les scènes mettant en scène les enfants sont en alternance avec les scènes d’Angelina. Elikia est une jeune fille, qui est devenue femme par la force des choses. À l’âge de dix ans, elle a vu son père et son petit frère se faire sauvagement assassiner, sa mère se faire violer par les rebelles. Ils l’ont ensuite enlevée pour servir de soldat et de femme, pour les travaux ménagers et pour le sexe. Cela va durer trois ans. Elle décide de fuir pour protéger Joseph, qui vient d’arriver au camp, et qui est décidément trop petit pour comprendre. C’est cette fuite que raconte la pièce : la peur de tout, des rebelles et de l’armée régulière, la soif, la faim. Suzanne Lebeau écrit ces scènes sur deux temps : un dialogue au temps de la fuite avec des éléments rajoutés par les deux protagonistes. Les deux temps sont distingués dans le récit par l’épaisseur de la police.

Les scènes d’Angelina sont en réalité des scènes de comparution devant un tribunal, international ou de réconciliation, on ne sait pas trop. En réalité, ce n’était pas pas Angelina qui était convoqué mais bien Elikia. Sauf qu’Elikia ne pouvait pas être là. C’est Angelina qui est donc venu, avec le témoignage d’Elikia sous forme écrite, dans un petit cahier. La jeune fille y a tout écrit, tout ce qu’elle n’a jamais dit ou jamais put dire. Angelina nous en donne les moments forts, tout en nous épargnant les descriptions des cruautés qu’a subies Elikia mais aussi ce qu’elle a pu faire en tant que soldat de l’armée rebelle.

Cette pièce fait quatre-vingt-dix pages, et est imprimée avec beaucoup d’espaces. En quatre-vingt-dix pages, Suzanne Lebeau a tout dit, avec la plus grande des simplicités. On a compris, mieux qu’avec un reportage, toute la cruauté d’une guerre où des enfants sont engagés de force (si quelqu’un en doutait encore). On a compris la difficulté de la reconstruction, la difficulté pour des gens extérieurs de comprendre, le fait de savoir si ses enfants sont des victimes ou des bourreaux. Doivent-ils être jugés ?

Au niveau de l’écriture, j’ai particulièrement apprécié de ne pas avoir à lire qui parle. Les voix sont tellement distinctes que ce n’est pas nécessaire. Même lorsque les enfants parlent dans les deux temps dont j’ai parlé, on n’a même pas besoin de temps de latence pour comprendre, pour se dire que l’on a changé de police. Suzanne Lebeau a une écriture incroyable, qui lui permet de faire passer des idées et des sentiments complexes avec une langue simple.

Pour rappel, Suzanne Lebeau écrit des pièces de théâtre destinées à la jeunesse. Il n’est pas précisé sur le livre à partir de quel âge on peut proposer cette pièce. C’est à vous de juger donc. Mais je vous la conseille même en tant qu’adulte. Je vais clairement continuer à lire cet auteur (quitte à piquer ses livres dans la section jeunesse de la bibliothèque).

Références

Le Bruit des os qui craquent de Suzanne LEBEAU (Éditions Théâtrales / Jeunesse, 2008)

Trois petites sœurs de Suzanne Lebeau

J’ai découvert cette pièce de théâtre dans le numéro de mai (je pense) du Matricule des Anges. Il s’agit d’une pièce destinée à des enfants. Elle a été écrite par Suzanne Lebeau. Cette auteure a déjà écrit beaucoup de pièce à destination de ce public, sur des sujets souvent difficiles (comme les enfants soldats par exemple). Elle a donc acquis une certaine pédagogie et de nombreuses connaissances qui lui permettent de pouvoir anticiper la réaction de jeunes enfants.

Je prends toutes ces précautions pour pouvoir vous raconter l’histoire de cette pièce. On rentre dès la première scène dans une famille de quatre personnes : deux petites filles de 9 et 5 ans et leurs parents. Dans la première scène, cinq personnes parlent : cette famille essaie de se reconstruire après avoir vécu un drame, la mort suite à une tumeur au cerveau de la troisième petite fille, Alice, qui aurait eu sept ans. C’est la cinquième personne. Dans les scènes suivantes, la famille nous raconte son histoire : les vacances, les petites chamailleries entre sœurs, les maux de tête de la petite, le reproche qu’on peut se faire de ne pas avoir vu le problème plus rapidement, le diagnostic, la vie bouleversée pour les parents mais aussi les enfants, la bataille commune contre la maladie, l’espoir des rémissions, le désespoir des rechutes, l’acceptation de l’inévitable, la mort, l’après pour ceux qui restent mais aussi pour Alice. Toutes les étapes sont écrites, sans pathos, avec pudeur et justesse mais surtout de manière très directe.

L’auteur de l’article du Matricule des Anges soulignait justement cette manière sans détour de dire les choses, qui pour lui en faisait un très bon texte pour les enfants. Il faisait ainsi remarquer l’absence d’images, de métaphores, de « longue maladie ». Les événements mais aussi les sentiments sont décrits de manière sincère et vraie, pour dire la vérité à des enfants. Ce n’est pas une famille parfaite, la petite malade est malade, elle souffre, n’a pas forcément le sourire, il n’y a pas d’happy end. C’est une pièce qui est complètement ancrée dans la réalité.

Pour moi qui suis adulte, le texte est extrêmement bouleversant parce qu’en tant qu’adulte, je trouve difficile d’admettre que dans nos sociétés médicalisées des enfants puissent souffrir.

Quand j’étais adolescente, vers 10-12 ans, j’ai lu un été un livre sur la mort, suite à une maladie aussi, d’un petit garçon, racontée du point de vue du petit frère. Je me rappelle avoir été traumatisé tout l’été par cette lecture parce que c’était la première fois que je prenais conscience que même mon frère (qui est comme un dieu pour moi) pouvait mourir, alors qu’auparavant j’avais toujours pensé que la mort était réservée aux adultes. Au début de ma lecture, sans connaître plus que cela le travail de Suzanne Lebeau, j’étais donc très réservée sur la compréhension que pouvait avoir un jeune enfant (à partir de 6-7 ans tout de même) de ce type de texte et surtout sur les conséquences sur lui. Dans la postface de la pièce, il est expliqué que cette pièce a été montée au Québec et a été présentée à des enfants d’un niveau équivalant au CE1 et au CM2. L’auteure explique que de manière surprenante les enfants ont mieux compris et ont mieux accepté que les adultes, qui eux ont un sentiment proche du mien sur ce « dernier tabou que notre société médicalisée et hyper sécurisée tente d’occulter : la mort de l’enfant ».

Elle dit aussi qu’un enfant de cet âge n’a pas peur de la mort ; il a peur de faire de la peine à ses parents. À partir du moment où l’enfant voit que les parents acceptent, il part serein. C’est quelque chose que je ne savais pas mais c’est ce qui se passe dans cette pièce.

À partir de là, je me suis demandé à partir de quand on interprétait comme un adulte cette pièce. Je me suis demandée si justement ce n’était pas à l’adolescence, à partir du collège, quand on perd son enfance finalement.

Je m’interroge aussi pour savoir si la lecture de la pièce est faite pour des enfants. Visiblement, la pièce oui mais quel est l’impact d’une simple lecture ? Quel rôle joue la discussion qui a dû avoir lieu après la représentation ?

Une lecture très forte donc. Je lirais sans aucun doute la pièce de Suzanne Lebeau sur les enfants soldats, qui a l’air aussi marquante. J’aimerais bien avoir l’avis de gens qui ont des enfants ou de professeur sur ce type de texte, sur l’interprétation que peuvent en faire des enfants suivant leurs situations personnelles …

Références

Trois petites sœurs de Suzanne LEBEAU (éditions Théâtrales / Jeunesse, 2017)

Les cendres de l’Etna de Louis L’Allier

Quatrième de couverture

Quel peut bien être le lien entre la disparition mystérieuse du philosophe Empédocle d’Agrigente, en 435 avant notre ère, et les heures d’angoisse que subissait une jeune femme à la beauté ensorcelante dans une cave de Catane en Sicile, il y a quelques mois à peine ? Pourquoi tant de gens que rien ne semble rapprocher tentent, chacun à leur façon, de comprendre l’enseignement du sage d’Agrigente et quel est cet objet au contenu si convoité, trouvé en 1669 lors de la grande éruption de l’Etna ?

C’est ce que devra découvrir Olivier au cours d’une quête qui le mènera des rues brûlantes de Catane aux neiges noires du mont Etna, en ayant pour guide sa passion pour la philosophie présocratique. Son cœur oscillera entre le fol espoir de raviver un amour auquel il ne croit plus vraiment et le cynisme que lui inspirent le monde et ses sirènes.

Mon avis

J’ai choisi de lire ce livre car il me donnait l’impression d’avoir la même base que Le Code de Cambridge. Il y avait tout pour en tout cas : l’érudition, les péripéties, les héros qui sont tout deux d’anciens thésards (le garçon manquant d’ambition et la fille hyper-douée qui fait des vacations dans une grotte), la secte étrange basée sur les théories de ce philosophe d’avant secrète, la Sicile. Le livre se lit très bien car le style est clair et alerte. Cela fait plaisir de lire un roman pas trop compliqué pour se détendre et ne pas se prendre la tête (il ne faut pas chercher plus non plus)(je dis cela pour les gens qui ne cherchent qu’à lire des chefs d’œuvre).

Une seule chose m’a empêchée d’apprécier vraiment à fond, c’est le fait que les personnages ne sont pas incarnés. Visiblement, ils ont aussi du mal à être incarnés pour l’auteur puisqu’il hésite souvent entre un comportement proche de l’adolescence et un comportement sérieux (ils sont quand même censés être proche de la trentaine).

On a du mal à les comprendre. Olivier fait une carrière de spécialiste d’Empédocle, sans ambition. Il boit tout le temps, est amoureux d’Annabelle mais n’arrive pas lui dire qu’il l’aime, il ne la comprend pas. Annabelle est une jeune femme belle et décidée, trop belle pour ne pas l’avoir compris, qui veut coucher avec Olivier mais qui n’ai pu sûr de l’aimer. Elle a quelque chose de trouble au fond d’elle. Finalement, je n’ai cru ni à leur pseudo-amour, ni au mal-être d’Olivier, ni au « quelque chose de trouble » au fond d’Annabelle. Je n’ai pas compris pourquoi ils agissaient de manière si désordonnée, des fois motivés et hyper-actifs et des fois complètement dépressifs. Un peu comme si on avait à faire à des personnages maniaco-dépressifs. Le point positif est que cela m’a rendu la fin encore plus incompréhensible et surprenante.

Le personnage de Spencer (le chef des méchants) manque aussi de présence dans le livre ; j’aurais aimer plus comprendre le pourquoi de sa secte et quelles étaient ses machinations pour contrer Olivier et Annabelle (dans le livre, on a plutôt l’impression qu’il passe des coups de fil ; ce n’est quand même pas très impressionnant).

Cela détend bien mais c’est quand même une légère déception car l’auteur tenait vraiment une très bonne base pour faire un excellent roman.

Références

Les cendres de l’Etna de Louis L’ALLIER (Les éditions du Vermillon, 2011)

Nikolski de Nicolas Dickner

Quatrième de couverture

Canada, printemps 1989. Trois personnages à l’aube de leurs vingt ans ont quitté leur lieu d’origine pour entamer une longue migration.

Né quelque part au Manitoba, Noah Riel a appris à lire avec les cartes routières. Après dix-huit ans d’errance dans les Prairies, il tente de s’installer à Montréal. Joyce Doucet, elle, a vu le jour à Tête-à-la-Baleine, et caresse des rêves de flibustier moderne. Quant au narrateur, il quitte le bungalow maternel pour voyager dans les livres, qu’il vend dans une bouquinerie de Montréal. Il ne se sépare jamais d’un compas-boussole déréglé qui s’obstine à pointer la direction de l’îlot Nikolski, dans le Pacifique nord. Au terme d’une migration réelle ou symbolique qui s’achève en décembre 1999, « quelques heures avant la fin du monde », les membres de cette étrange trinité auront tant bien que mal compris ce qui les rassemble. Au passage, ils auront rencontré serpents de mer et archéologues, scaphandriers analphabètes et victimes du mal de terre.

Best-seller au Canada, couronné en 2006 par le prix des Libraires du Québec, Nikolski est l’un des romans les plus originaux et les plus talentueux de la jeune littérature canadienne. Une impossible recherche des origines racontée avec bonheur et humour.

Mon avis

J’ai piqué cette idée de lecture chez Wodka. Je l’en remercie car j’ai lu ce livre de manière avide comme une bouffée d’oxygène nécessaire. C’est un moment de l’histoire de trois personnages qui ont un lien qu’ils ne connaissent pas.

Il ne faut donc pas vraiment cherché d’histoire avec introduction, développement, conclusion. Il n’y a pas de conclusion donc. On ne sait pas où l’auteur voulait en venir et pourquoi il termine à ce moment là mais pourtant la fin est un clin d’œil cocasse à tout ce qui s’est passé pendant le roman.

Les trois personnages et sont tous liés par un homme : Jonas Doucet. Celui-ci est le père des deux héros masculins tandis qu’il est l’oncle de Joyce. Dans la famille Doucet, on n’est pas ancré à une terre. Il faut voyager, c’est dans le sang. C’est ce que les personnages vont faire. Le narrateur va le faire uniquement dans les livres. Il travaille dans une bouquinerie. Il ne gagne rien mais il a beaucoup de temps pour lire. Il pique tous les livres de voyages, les cartes qui arrivent au magasin, celui-ci se trouvant donc fort dépourvu en la matière. Il est trop (comme moi …) ce personnage. Il est attachant et pourtant il intervient peu mais en peut être quatre chapitres, on a l’impression de le connaître. Noah, avec son côté nomade par naissance mais qui a envie d’essayer la sédentarité, et Joyce qui est sédentaire mais veut devenir pirate (et donc nomade par profession), sont aussi attachants (et surtout très particuliers dans le sens où je n’en ai jamais vu des comme cela dans d’autres romans) mais je ne prétends pas pouvoir les connaître.

C’est aussi une des particularités de ce roman : le don de Nicolas Dickner pour faire des personnages. Il n’y en a  aucun qui soit raté même si on ne peut pas prétendre les connaître de l’intérieur. Il y a un côté insaisissable, fuyant chez chacun comme si ils avaient toujours la tête ailleurs. Cela donne l’impression d’être spectateur mais pourtant on a envie de les suivre.

Du coup, quand les personnages se rencontrent ou côtoient les mêmes gens ou habitent dans le même quartier, est surprenante et fait sourire. Sans avoir lu tout le livre, je m’attendais à tout moment à ce que les personnages se « reconnaissent » (surtout quand Joyce et le narrateur se rencontrent et parlent des Doucet). C’est ce qui m’a le plus cru je crois, le fait qu’ils ne se rencontrent pas. Si le contraire s’était passé, je pensé que j’aurais crié au surfait, au cliché, à l’artificiel mais là non.

En conclusion, c’est un excellent moment de lecture. Je vais me pencher sur le deuxième qui a paru car cela parle voyage aussi !

Références

Nikolski de Nicolas DICKNER (Denoël, 2007)

Première parution aux éditions Alto en 2005.

Mon vieux et moi de Pierre Gagnon

Quatrième de couverture

À la retraite, le narrateur décide d’adopter Léo, 99 ans, que rien ne prédestinait à venir s’installer chez lui. C’est le début d’une grande aventure, fait de tout petits riens. De silences qui veulent dire beaucoup, de tendresse, de rires pour conjurer le déclin …

Mon vieux et moi, est-ce que ça peut durer toujours, comme dans les romans d’amour ?

Mon avis

Ce livre m’a fait sourire tellement il est plein de tendresse. Un retraité qui accueille un quasi-centenaire, cela donne des situations cocasses pour la vie quotidienne. Pourtant, le livre met le doigt sur des petites choses : l’isolement quand on s’occupe d’une personne malade, la difficulté qu’on ignore parfois (souvent) de s’occuper d’une personne âgée dépendante.

Le ton est volontairement léger, drôle et cocasse pour ne pas plomber le moral. Le livre est divertissant et pas du tout dénonciateur ou militant.

Ce qui m’a beaucoup plu c’est surtout la dernière phrase : à qui cette expérience a été le plus utile ? au « jeune » ou au « vieux » ?

Une lecture agréable !

D’autres avis

Celui de Cuné, de Miss Rose, de Jérôme, de Noukette

Références

Mon vieux et moi de Pierre GAGNON (Autrement – Littératures, 2010)

Le discours sur la tombe de l'idiot de Julie Mazzieri

 
 

Quatrième de couverture

Scandalisés par l’idiot du village, le maire de
Chester et son adjoint conspirent sa mort. Un matin de printemps, les
deux hommes l’enlèvent et vont le jeter dans un puits. Or, au bout de
trois jours, l’idiot se remet à crier du fond de sa fosse.

« Un
village comme ici c’est pas une place pour les intrigues », mettent en
garde les habitants de Chester. Dès les premières pages du Discours sur
la tombe de l’idiot, le lecteur connaît tous les éléments du crime qui
vient troubler ce village sans histoire. L’intrigue policière ainsi
jugulée, le roman repose principalement sur le génie de l’accusation et
du leurre, c’est-à-dire sur les efforts déployés par le maire afin de
désigner un coupable et ce, tout en s’assurant le silence de son
complice qui menace de s’effondrer sous le poids du remords. Parmi les
divers lièvres lancés afin de faire diversion se trouve le coupable
idéal — Paul Barabé, un nouvel ouvrier venu se refaire à la campagne
dont l’arrivée à la ferme des Fouquet coïncide avec la disparition de
l’idiot et une autre sinistre découverte.

Si
le roman possède une « essence policière » incontestable, il s’agit
d’abord et avant tout d’un roman de la culpabilité. Tout en s’attachant
au sort de Paul Barabé, le récit présente l’histoire de Chester
« saisie du dedans » : une histoire commune non pas appréhendée dans la
perspective rassurante des intentions et des actes, mais une histoire
se rapportant plutôt aux faits principaux qui accablent ce village sans
idiot. Ses tableaux consécutifs adoptent le mode vertigineux de la
rumeur : leur cohérence surgit du désordre et de la fulgurance des
images, leur logique interne place les villageois de Chester sous une
lumière inquiétante. Comme si le narrateur lui-même ne pouvait se
résoudre à faire du maire et de son adjoint les seuls coupables de leur
crime.

Mon avis

J'ai eu envie de lire ce livre grâce à l'avis de Dominique (que je remercie pour cette lecture) et quelque temps après j'ai vu l'émission Un livre, Un jour consacrée à ce livre : cela m'a remis ce livre en mémoire. Et heureusement ! C'est l'histoire d'un petite village québécois. Il y a un idiot du village qui gêne tout le monde surtout le maire. Celui-ci décide de tuer l'idiot du village pour pouvoir accueillir un ministre de manière sereine lors de la fête populaire du village. Il entraîne son adjoint dans ce meurtre. Chacun des deux protagonistes réagit différemment : le maire n'a aucun remords alors que l'adjoint en est bourré. Il y a des symptômes psychologiques mais aussi physiques. Les autres habitants se demandent qui a bien pu faire disparaître l'idiot. Ce qui est bien, c'est qu'au même moment on retrouve un corps de femme dans un fossé et surtout, il y a un étranger qui vient d'arriver au village, Paul Barabé. En réalité, il y aussi une famille mais eux ce n'est pas pareil parce que c'est une famille. Lui est tout seul. Il n'y a besoin que de ça pour faire partir la rumeur.

Comme l'auteure le dit dans Un livre, un jour, elle a donné plus à voir qu'à savoir : tout n'est pas éclairci à la fin du livre. Il y a plein de choses que l'on peut interpréter à notre façon. L'écriture de Julie Mazzieri nous met à l'extérieur du roman (nous aussi nous sommes étrangers) : on ne peut pas partager l'émotion des villageois, seulement les observer un par un. Curieusement, les protagonistes sont rarement ensemble à part peut-être Paul Barabé qui joue le moteur du livre. Pour ilustrer son écriture, je vous mets le premier paragraphe :

"En plein jour. Ils l’ont jeté dans un puits de
l’autre côté du village. Ils l’ont pris par les jambes et l’ont fait
basculer comme une poche de blé. En comptant un, deux, trois. Le maire
et son adjoint. Quelques jours plus tôt, les deux hommes étaient restés
à la mairie après la levée de l’assemblée. Ils n’avaient pas pris la
peine de s’asseoir.

Ils avaient
défait le noeud de leur cravate et avaient parlé dans l’embrasure de la
porte. Il n’y avait pas eu de véritable silence. Le cou du maire était
rouge, presque violacé. Il avait parlé le premier."

Un très bon premier roman sur la rumeur et les remords. Il m'a fait penser aux Ruptures de Gisèle Fournier pour le thème "les étrangers dans un village ne sont pas forcément bienvenue" et à deux romans récents (que je n'ai pas lu malheureusement mais dont j'ai entendu beaucoup parler) : Un juif pour l'exemple de Jacques Chessex et Mangez-le si vous voulez de Jean Teulé pour le thème "tuons ceux qui nous dérangent".

D'autres avis

Les avis de Dominique, de Lousia (qui n'a pas aimé), de Yv, de Benoît Broyart

La vidéo d'Un livre, un jour consacrée à ce roman.

Références

Le discours sur la tombe de l'idiot de Julie MAZZIERI (José Corti, Domaine français)

 

Roman 41 de Monique Le Maner

 

 

Quatrième de couverture

Une nuit de tempête, deux hommes sont 'refugiés dans un manoir. Pierre ne se souvient de rien dans sa vie, il est heureux, sans bagages. Adrien est chargé de valises, de sacs et de sacoches ; il se rappelle tout, jusqu'aux cent trois souvenirs de l'ours en peluche de son enfance. Les objets sortent des sacs, font jaillir les osuvenirs, en viennent à tisser, entre Pierre et Adrien, un lien inexplicable. Surviendra la jeune Cécile, qui a l'air d'en savoir plus sur toute cette histoire qu'elle veut bien le dire. Cette même nuit, une vieille femme agonise, elle se souvient, elle aussi. Elle écoute Pierre, Adrien et Cécile. Elle fait peut-être plus que les écouter…

Un récit poétique et grinçant, parfois drôle et poignant, qui conte nos détresses et nos mensonges, mais aussi l'amour de la vie, le pouvoir de la parole sur le silence, la puissance de l'écriture. Avec Roman 41, Monique Le Maner fait entendre encore une fois une voix unique et sans complaisance.

"Pierre a dit doucement :

– Vous allez pouvoir crever en paix, mon cher Adrien, je suis en train de prendre tous vos souvenirs.

– Ce n'est pas grave, Pierre, tranche Cécile. Ce n'est pas grave parce que, de toute façon, vous allez crever ensemble, à la même minute, au même millionième de seconde, c'est obligatoire."

L'analyse de

Dominique Blondeau

Mon avis

Comment je suis venue à ce livre ? Grâce à un billet de Jules sur le club social, et plus particulièrement l'émission Lis Julie lis dont on peut consulter les archives vidéo ici. La chronique de Julie sur Roman 41 m'a beaucoup plu. J'ai donc été le chercher à la librairie du Québec à Paris. Je ne le regrette pas du tout. L'histoire commence comme un roman policier. Pierre est dans un manoir sombre en pleine tempête de neige. Adrien vient de lui dire qu'il est un "tueur de pacotille" et qu'il sera sa prochaine victime. Ensuite le livre va sur une fable à propos des souvenirs : faut-il tout se rappeler ou tout oublier ? (visiblement il n'y a pas de juste milieu). Au final, le livre devient une fable sur la vie, la mort et l'écriture. Tout ça en 125 pages. C'est le style de l'auteure qui rend le tout excellent. On sent qu'elle a l'habitude des romans policiers : c'est léger tout en étant évocateur.

J'ai beaucoup de chance parce qu'il y a dans ma PAL son quatrième livre (celui-ci est le cinquième) La dernière enquête : un roman policier dans une maison de retraite. J'en frissonne d'avance !

Références

Roman 41 de Monique LE MANER (Éditions Triptyque, 2009)

Le violoncelliste sourd de Francis Malka

L'autre jour, j'étais à Paris dans le quartier latin (mon quartier favori vous vous en doutez …). Je rentre dans la librairie du Québec (que j'ai découverte en septembre dernier au festival America à Vincennes) à la recherche d'auteur inconnu de moi ; ce qui pour la littérature québécoise n'est pas trop difficile, je dois l'avouer. Et là miracle, j'en connaissais un : Francis Malka dont j'avais lu l'extraordinaire Jardinier de Monsieur Chaos l'année dernière. Voilà comment je suis rentrer en possession de ce livre et de quelques autres …
 
 
Quatrième de couverture

"Un jeune violoncelliste ambitieux se brouille avec son maître. Un projecteur se détache du plafond lors d'un concert et le blesse à la tête. Une surdité soudaine metfin à une carrière prometteuse.

Fin ? Pas tout à fait. Car, contre toute attente, l'ouïe du violoncelliste se rétablit. Suivant les conseils de Léon Honneger, son impressario, le jeune musicien concevra la plus grande imposture qu'ait vue le monde musical à ce jour : il cachera son rétablissement au monde entier et feindra la surdité afin de relancer sa carrière. Le succès est instantané. Du jour au lendemain, il devient un prodige, un phénomène qui fait courir les foules d'un bout à l'autre de l'Europe. Comment un sourd peut-il manier le violoncelle avec tant de doigté ? Et surtout, comment peut-il jouer aussi juste ?

Mais le secret est d'autant plus lourd à porter qu'il est grand. Si le violoncelliste parvient à berner tout le monde, des médias jusqu'à Clara Higgins, son accompagnatrice, il ne fait pas le poids face à ceux dont le métier consiste à démasquer les imposteurs.

C'est ainsi que, sous la menace constante que son mensonge soit révélé au grand jour, il doit maintenant obéir malgré lui aux ordres des services secrets israéliens."

Mon avis

On passe un bon moment de lecture. Il y a de très beaux passages sur la musique, la surdité, le mensonge, la guerre et la paix (un peu cynique tout de même) mais c'est moins original que Le jardinier de Monsieur Chaos. De fait, ça m'a un petit peu déçue.

L'écriture est par contre toujours aussi élégante, fine et précise (dans l'expression du ressenti du personnage principal).

Extraits

"M. Stein a conclu la première année de classe sur la note suivante : "Votre immense talent, qui vous portera très loin, n'a d'égal que votre ambition, qui vous y mènera par le mauvais chemin." Jamais personne ne m'a décrit aussi justement." (p. 18)

"Je réalise maintenant qu'un meurtrier sommeille en chacun de nous, chez certains si profondément que rien ne le réveillera, mais chez d'autres suffisament près de la surface pour qu'un jour, une menace quelconque le tire de son sommeil. L'homme n'est après tout qu'un mammifère aux instincts violents, qui, pendant des millions d'années, a tué son semblable pour survivre. La spécialisation des rôles dans la société moderne permet simplement à ceux qui ne veulent pas commettre la violence de la déléguer à d'autres, tandis que la technologie permet à ces derniers de la commettre sans se salir les mains. Derrière cette hiérarchisation et cette déresponsabilisation du meurtre, derrière la propreté clinique du bouton de mise à feu et du projectile téléguidé, derrière les discours de paix de nos dirigeants, se cachent en fait des Homo sapiens qui s'entretuent toujours à coups de pierres." (p. 187-188)

Références

Le violoncelliste sourd de Francis MALKA (Hurtubise HMH – América, 2008)