La Visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt

Je suis retombée dans Dürrenmatt, grâce à ma prof d’allemand, qui a vu récemment trois film et téléfilms (sur 3 SAT), adaptés des œuvres de l’auteur suisse. J’ai lu cette pièce de théâtre avant de regarder le téléfilm (en allemand, sans sous-titres et j’ai tout compris). Vous allez donc avoir mon avis sur les deux.

La Visite de la vieille dame est une pièce en trois actes, qui fait écho, à mon avis, au texte de Wijkmark dont je vous parlais dimanche dernier. Güllen est un petit village qui a connu la prospérité il y a quelques années, mais s’enfonce désormais dans la pauvreté, après la fermeture des trois industries du village. Alors quand une vieille dame extrêmement riche, Claire Zahanassian, native du village, arrive pour sa première visite, après l’avoir quitté jeune fille, tout Güllen en particulier les notables s’activent pour solliciter un don.

La vieille dame s’avère très décidée et acariâtre. La donation ne semble pas acquise. Tous les espoirs reposent sur Alfred Ill, l’amour de jeunesse de Claire. C’est donc lui qui va faire les honneurs du village à la dame. Mais, lors du repas organisé en son honneur, Claire annonce être prête à faire un don énorme, plusieurs milliards, à partager entre la ville et ses habitants, à une condition : Alfred Ill doit mourir. Bien sûr, toute la ville commence par s’offusquer et refuser la donation. La pièce décrit l’évolution de l’opinion des villageois.

Dans cette pièce, Dürrenmatt décrit le mécanisme de foule, du basculement progressif de l’opinion vers une opinion qui n’était pas la sienne initialement. Le texte pose aussi la question de la justice (vous vous doutez bien que Claire ne souhaite pas la mort d’Alfred pour rien) et de l’intérêt collectif face à l’individualité (Alfred doit-il ou non se sacrifier pour l’intérêt du village : c’est là où on retrouve les problématiques du texte de Wijkmark). J’ai retrouvé dans ce texte tout le plaisir que j’avais pris à lire La panne du même auteur. C’est intelligent, bien écrit et bien construit.

Le seul reproche que l’on peut faire est que le texte a légèrement vieilli. Un exemple. Alfred Ill est épicier, la pauvreté des villageois est marquée par le fait qu’ils ont besoin d’un crédit dans son magasin pour s’acheter du tabac, de l’alcool ou des chaussures (mais ça, c’est dans un autre magasin). Lorsque l’auteur décrit la décrépitude de la ville, on voit pratiquement une ville de western, avec le buisson qui s’envole dans les rues.

C’est là où le téléfilm est absolument brillant. Il reprend toute la thématique de la pièce de théâtre (effet de foule, justice, pauvreté, prospérité …) tout en modernisant le texte, et en améliorant les personnages.

Güllen n’est pas une ville pauvre, les gens ne vivent pas en haillon. Ils partent juste vivre ailleurs, c’est une ville désertée par manque d’emplois. Ceux qui y habitent ne sont pas pauvres, mais juste abandonnés, et sans espoir.

Dans le livre, Claire Zahanassian n’est pas du tout sympathique, on ne comprend pas vraiment comment qui que ce soit peut prendre son parti. Dans le téléfilm, elle est certes sèche et stricte, mais on la voit avoir des sentiments : il y a des scènes de remémoration de souvenirs avec Alfred Ill (joué par Michael Mendl, acteur que j’aime beaucoup), où on voit qu’elle éprouve encore des sentiments pour lui. Le film accentue aussi l’effet des journalistes sur le déroulement de l’action alors que, dans le livre, les journalistes arrivent à la fin du texte. On ne comprend pas vraiment quels rôles ils vont jouer dans le drame. Là, la journaliste (fille d’Alfred Ill tout de même) intervient dès le début pour présenter l’histoire du point de vue de Claire, avec des larmes aux yeux. On comprend facilement pourquoi l’opinion bascule du côté de la vieille dame. Alfred Ill est vendeur de voitures, plutôt qu’épicier. C’est très bien trouvé, car aujourd’hui, le prestige est souvent associé à une grosse voiture.

Je pourrais continuer pendant des heures, car je suis très enthousiaste pour le texte et pour le téléfilm ; je vous conseille d’ailleurs les deux.

Références

La Visite de la vieille dame de Friedrich DÜRRENMATT – traduction et adaptation française de Jean-Pierre Porret (Livre de Poche, 1988)

Der Besuch der alten Dame – téléfilm de Nikolaus Leytner (2008)

Un siècle de littérature européenne – Année 1956

Je veux voir Mioussov ! de Valentin Kataïev

Après une longue absence, je vais essayer de reprendre doucement le blog. On va commencer par cette pièce de théâtre de 105 pages, d’un auteur soviétique. Valentin Kataïev (1897-1986) est un auteur de romans et de pièces de théâtre. En France, il est connu pour une pièce, celle dont je vais vous parler aujourd’hui. D’après Wikipédia, c’est un auteur qui n’a jamais été inquiété par le régime, car il écrivait des textes légers et sans critique politique, même s’il le faisait de manière ironique. Je peux vous confirmer que Je veux voir Mioussov ! est une pièce légère et drôle, que l’on peut classer (à mon humble avis) dans le vaudeville.

L’action de cette pièce de théâtre se situe dans une maison de repos « Les Tournesols », où les fonctionnaires importants du régime soviétique viennent se reposer le dimanche. C’est en particulier le cas de Mioussov chargé de l’approvisionnement des différents services en matériaux de construction. Un fonctionnaire subalterne, Zaitsev, a besoin de la signature de Mioussov de manière urgente pour lancer les travaux dans une crèche (car il y a un jour férié la semaine suivante, et tout le monde met du temps à se mettre en branle, chacun est ouvert à son propre horaire, qui n’est pas compatible avec les autres … les lourdeurs de l’administration quoi). On ne veut pas le laisser rentrer, car il n’est pas « célèbre » et de toute manière, on ne peut pas le laisser déranger Mioussov lors de son jour de repos.

Manque de chance, Mioussov est déjà dérangé lors de son jour de repos, par Madame Doudkina, femme du professeur Doudkine, avec qui il s’est innocemment promené récemment, mais en lui faisant de beaux compliments. Cela a suffit à la dame pour se faire des idées et elle lui annonce que son mari a découvert leur « relation » (qui n’existe que dans sa tête). Il va donc forcément venir se venger (en tout cas, c’est ce qui doit forcément se passer dans la tête de la dame). Elle présente le professeur Doudkine, comme une terreur capable de briser un homme en un rien, alors qu’on le découvrira après, il ressemble plutôt à l’image que l’on peut se faire du professeur d’Université. Mioussov prend peur et va donc se cacher de tout homme, pendant toute la journée, car il n’a bien sûr jamais vu le professeur Doudkine.

Cela va forcément compliquer la tâche de Zaïtsev, qui a entre temps trouver le moyen de rentrer dans la maison de repos, en se faisant passer pour le mari de Klava Igniatouk, nouvelle célébrité du moment, car elle vient de gagner la médaille de la promotion agricole. Suffisamment célèbre, on laisse rentrer son « mari » Zaitsev. Manque de chance, Klava arrive quelque temps après pour officiellement se repose, mais en réalité c’est pour retrouver pour la première fois depuis dix-huit mois son « vrai » mari, Kostia. Celui-ci était parti en Arctique, tout juste une semaine après s’être marié. Klava a gardé son nom de jeune fille, et n’a pas ébruité son mariage. Cela va compliquer les choses avec Zaïtsev, car en fait tout le monde va croire qu’elle a un mari Zaitsev, et un amant Kostia.

La pièce enchaîne les quiproquos et rebondissements, avec beaucoup d’humour et sans sous-texte à mon avis. C’est pour cela que l’on peut clairement parler de vaudeville. La pièce est vraiment bien écrite, dans le sens où même à la lecture, on voit les personnages défilés sur la scène, la manière dont ils se déplacent et se croisent dans l’unique lieu où l’action se déroule : le hall des Tournesols.

Une excellente lecture, légère, qui permet de rire et de se détendre un instant.

Références

Je veux voir Mioussov ! – comédie en 2 actes de Valentin KATAÏEV – version française de Marc-Gilbert Sauvajon (Librairie Théâtrale, 2012)

Transmission de BILL C. Davis

J’avais prévu de vous écrire, ce soir, un billet sur un autre livre, mais j’ai lu cet après-midi cette pièce de théâtre. Il fallait absolument que je vous en parle aujourd’hui. J’ai découvert cette pièce sur internet. Le thème m’intéressant particulièrement, je l’ai commandé.

Je ne sais pas si vous connaissez la revue où est paru le texte. Je l’ai découvert à la bibliothèque. L’avant-scène théâtre paraît tous les quinze jours (sauf exception à Noël par exemple). On y trouve une pièce, commentée par les acteurs, le metteur en scène, l’auteur (et ici le traducteur), mais aussi une mise en contexte par rapport à d’autres pièces sur le même thème. C’est très agréable, quand on ne va jamais au théâtre comme moi (et qu’on n’y connaît donc rien), cela permet de ne pas louper d’informations et de mieux comprendre ce qu’on lit. Tout cela occupe environ 90% de la revue. Le reste est pris par des actualités théâtrales et des conseils de textes publiés.

Transmission est le nouveau titre d’une ancienne pièce L’affrontement. Plus exactement, il s’agit d’une nouvelle version de la pièce Mass Appeal écrite initialement dans les années 80 (je n’ai pas vu le film tiré du texte). Si on en croit le dossier, cette nouvelle version est moins déclarative, moins théâtrale, plus ancrée dans la vie de tous les jours. Il s’agit d’un vrai dialogue entre un nouveau prêtre qui refuse toutes concessions sur sa pratique religieuse et un ancien prêtre qui en a déjà consenti un peu trop. La pièce est donc un dialogue entre les deux protagonistes. Les personnages ne s’arrêtent jamais pour donner leur avis au public, le public restant spectateur et n’étant pas pris à partie. Cela ne semble pas avoir été le cas dans la première version.

Mark Dolson est un jeune séminariste, qui se destine donc à la prêtrise, après trois années de ce qui est qualifié d’orgie. Avant cela, il doit devenir diacre. Cependant, le passage de séminariste à diacre ne semble pas gagner. En effet, Mark envisage son futur métier avec le désir d’aider les gens dans leur détresse, mais dans leur vie quotidienne : il veut par exemple leur faire comprendre que l’important c’est eux et pas ce qu’ils possèdent. Il a par ailleurs des idées très larges sur l’ordination des femmes dans l’Église catholique (qui reste bloquée sur ce sujet), mais aussi sur l’homosexualité (l’Église catholique reste aussi bloquée sur ce sujet, rassurez-vous). On se doute bien que cela secoue un peu trop le séminariste. On l’envoie donc en stage (en tout cas, c’est ce qu’on suppose au début) dans la paroisse du père Farley.

Celui-ci est particulièrement aimé de ses paroissiens. Il faut dire qu’il fait tout pour. Il leur dit toujours ce qu’ils veulent entendre, ne cherche jamais à les bousculer. Il adapte même ses sermons suivant si son auditoire tousse ou pas (apparemment, la toux est une marque d’ennui dans une église). Ses paroissiens viennent à l’église avec plaisir, mais est-ce vraiment cela le but de l’Église ? C’est un peu une des questions que soulève Mark. Cela n’aide pas plus les paroissiens, et cela a fini par détruire le père Farley. Il boit plus que de raison pour pouvoir continuer à exercer son métier en se taisant, et en faisant semblant d’écouter ses ouailles. Il faudra des discussions animées avec Mark pour qu’il commence à s’en rendre compte.

Clairement, c’est tout ce que j’aime : c’est intelligent, pertinent et cela pousse à la réflexion. Le rythme est juste parfait. On ne peut qu’être frappé par l’actualité de la pièce, alors que cette deuxième version a été écrite dans les années 90 (même si elle n’est traduite que maintenant chez nous).

Même si au premier abord, le père Farley peut apparaître détestable dans ma description. Ce n’est pas le cas. On peut comprendre qu’à un moment, il doit tenir compte de son auditoire. Personne n’aime être poussé dans ses retranchements tous les dimanches. Une de ses répliques que j’ai notées par exemple, le dit très clairement :

[en réponse à Mark, qui lui demande pourquoi on l’a envoyé en « stage » chez lui] Parce que vous êtes un lunatique ! Et l’Église a besoin de lunatiques. Vous êtes un de ces lunatiques précieux qui passent de temps en temps et qui rendent l’Église vivante, on en a besoin, surtout en ce moment. Le seul problème avec les lunatiques, c’est qu’ils ne savent pas comment survivre. Moi si.

Même le père Farley se rend compte qu’il faut des gens comme Mark, mais qu’il ne peut pas survivre dans ce monde. Il faut savoir faire des concessions, et aussi savoir ne pas en faire trop. Sinon, on peut perdre ses opinions et le courage de les exprimer. Le père Farley a tellement renié ses engagements initiaux, qu’il n’aide plus personne : ni lui ni les autres :

Mark : Ce que vous avez fait, ou pas fait, pour moi n’a plus aucune importance. Je vous ai cru parce que j’avais besoin de vous croire. Je me suis laissé avoir. C’est pas votre faute. Mais ceux qui viennent pour votre aide méritent mieux.

Père Farley : Ne vous en faites pas pour eux. Je m’en occupe très bien.

Mark : Vous les « gérez », je vois ça, comme vous m’avez géré moi. Vous leur dites ce qu’ils veulent entendre. Peu importe que ce soit la vérité ou non, du moment que ça apaise cette personne. Vous diriez n’importe quoi pour qu’une personne dans le besoin vous faite la paix.

C’est un bon exemple, des dialogues qu’échangent les deux protagonistes. Cela peut sembler violent, mais c’est surtout direct. C’est aussi ce que j’aime dans le théâtre. Si on compare au roman, la démonstration est forcément plus explicite (dû à la forme uniquement dialoguée) et plus succincte (à cause de la contrainte de temps).

Si vous vous intéressez à ces thématiques, je vous conseille vivement ce texte. Je ne sais pas si elle est encore jouée. Si c’est le cas, vous pouvez aussi peut-être encore voir une représentation avec Francis Huster et Valentin de Carbonnières, qui ont interprété cette deuxième version, dans une mise en scène de Steve Suissa.

Références

Transmission de BILL C. DAVIS – traduction de Davy Sardou (L’avant-scène théâtre, 2020)

Le bruit des os qui craquent de Suzanne Lebeau

En juin, je vous parlais d’une première pièce de théâtre de Suzanne Lebeau, Trois petites soeurs et je vous faisais part de mon envie de lire sa pièce sur les enfants-soldats. C’est cette pièce que je vais essayer de vous présenter dans ce billet.

J’ai plusieurs romans et témoignages qui m’attendent sur le même sujet dans ma pile à lire. Ce sont des lectures nécessaires mais pas agréables. Cette pièce ne fait pas exception ; c’est une pièce coup de poing, touchante et émouvante. Elle met les larmes aux yeux bien évidemment.

Il y a seulement trois personnages : Elikia, une jeune fille de treize ans, Joseph, un petit garçon de 8 ans et Angelina, une infirmière. Les scènes mettant en scène les enfants sont en alternance avec les scènes d’Angelina. Elikia est une jeune fille, qui est devenue femme par la force des choses. À l’âge de dix ans, elle a vu son père et son petit frère se faire sauvagement assassiner, sa mère se faire violer par les rebelles. Ils l’ont ensuite enlevée pour servir de soldat et de femme, pour les travaux ménagers et pour le sexe. Cela va durer trois ans. Elle décide de fuir pour protéger Joseph, qui vient d’arriver au camp, et qui est décidément trop petit pour comprendre. C’est cette fuite que raconte la pièce : la peur de tout, des rebelles et de l’armée régulière, la soif, la faim. Suzanne Lebeau écrit ces scènes sur deux temps : un dialogue au temps de la fuite avec des éléments rajoutés par les deux protagonistes. Les deux temps sont distingués dans le récit par l’épaisseur de la police.

Les scènes d’Angelina sont en réalité des scènes de comparution devant un tribunal, international ou de réconciliation, on ne sait pas trop. En réalité, ce n’était pas pas Angelina qui était convoqué mais bien Elikia. Sauf qu’Elikia ne pouvait pas être là. C’est Angelina qui est donc venu, avec le témoignage d’Elikia sous forme écrite, dans un petit cahier. La jeune fille y a tout écrit, tout ce qu’elle n’a jamais dit ou jamais put dire. Angelina nous en donne les moments forts, tout en nous épargnant les descriptions des cruautés qu’a subies Elikia mais aussi ce qu’elle a pu faire en tant que soldat de l’armée rebelle.

Cette pièce fait quatre-vingt-dix pages, et est imprimée avec beaucoup d’espaces. En quatre-vingt-dix pages, Suzanne Lebeau a tout dit, avec la plus grande des simplicités. On a compris, mieux qu’avec un reportage, toute la cruauté d’une guerre où des enfants sont engagés de force (si quelqu’un en doutait encore). On a compris la difficulté de la reconstruction, la difficulté pour des gens extérieurs de comprendre, le fait de savoir si ses enfants sont des victimes ou des bourreaux. Doivent-ils être jugés ?

Au niveau de l’écriture, j’ai particulièrement apprécié de ne pas avoir à lire qui parle. Les voix sont tellement distinctes que ce n’est pas nécessaire. Même lorsque les enfants parlent dans les deux temps dont j’ai parlé, on n’a même pas besoin de temps de latence pour comprendre, pour se dire que l’on a changé de police. Suzanne Lebeau a une écriture incroyable, qui lui permet de faire passer des idées et des sentiments complexes avec une langue simple.

Pour rappel, Suzanne Lebeau écrit des pièces de théâtre destinées à la jeunesse. Il n’est pas précisé sur le livre à partir de quel âge on peut proposer cette pièce. C’est à vous de juger donc. Mais je vous la conseille même en tant qu’adulte. Je vais clairement continuer à lire cet auteur (quitte à piquer ses livres dans la section jeunesse de la bibliothèque).

Références

Le Bruit des os qui craquent de Suzanne LEBEAU (Éditions Théâtrales / Jeunesse, 2008)

Trois petites sœurs de Suzanne Lebeau

J’ai découvert cette pièce de théâtre dans le numéro de mai (je pense) du Matricule des Anges. Il s’agit d’une pièce destinée à des enfants. Elle a été écrite par Suzanne Lebeau. Cette auteure a déjà écrit beaucoup de pièce à destination de ce public, sur des sujets souvent difficiles (comme les enfants soldats par exemple). Elle a donc acquis une certaine pédagogie et de nombreuses connaissances qui lui permettent de pouvoir anticiper la réaction de jeunes enfants.

Je prends toutes ces précautions pour pouvoir vous raconter l’histoire de cette pièce. On rentre dès la première scène dans une famille de quatre personnes : deux petites filles de 9 et 5 ans et leurs parents. Dans la première scène, cinq personnes parlent : cette famille essaie de se reconstruire après avoir vécu un drame, la mort suite à une tumeur au cerveau de la troisième petite fille, Alice, qui aurait eu sept ans. C’est la cinquième personne. Dans les scènes suivantes, la famille nous raconte son histoire : les vacances, les petites chamailleries entre sœurs, les maux de tête de la petite, le reproche qu’on peut se faire de ne pas avoir vu le problème plus rapidement, le diagnostic, la vie bouleversée pour les parents mais aussi les enfants, la bataille commune contre la maladie, l’espoir des rémissions, le désespoir des rechutes, l’acceptation de l’inévitable, la mort, l’après pour ceux qui restent mais aussi pour Alice. Toutes les étapes sont écrites, sans pathos, avec pudeur et justesse mais surtout de manière très directe.

L’auteur de l’article du Matricule des Anges soulignait justement cette manière sans détour de dire les choses, qui pour lui en faisait un très bon texte pour les enfants. Il faisait ainsi remarquer l’absence d’images, de métaphores, de « longue maladie ». Les événements mais aussi les sentiments sont décrits de manière sincère et vraie, pour dire la vérité à des enfants. Ce n’est pas une famille parfaite, la petite malade est malade, elle souffre, n’a pas forcément le sourire, il n’y a pas d’happy end. C’est une pièce qui est complètement ancrée dans la réalité.

Pour moi qui suis adulte, le texte est extrêmement bouleversant parce qu’en tant qu’adulte, je trouve difficile d’admettre que dans nos sociétés médicalisées des enfants puissent souffrir.

Quand j’étais adolescente, vers 10-12 ans, j’ai lu un été un livre sur la mort, suite à une maladie aussi, d’un petit garçon, racontée du point de vue du petit frère. Je me rappelle avoir été traumatisé tout l’été par cette lecture parce que c’était la première fois que je prenais conscience que même mon frère (qui est comme un dieu pour moi) pouvait mourir, alors qu’auparavant j’avais toujours pensé que la mort était réservée aux adultes. Au début de ma lecture, sans connaître plus que cela le travail de Suzanne Lebeau, j’étais donc très réservée sur la compréhension que pouvait avoir un jeune enfant (à partir de 6-7 ans tout de même) de ce type de texte et surtout sur les conséquences sur lui. Dans la postface de la pièce, il est expliqué que cette pièce a été montée au Québec et a été présentée à des enfants d’un niveau équivalant au CE1 et au CM2. L’auteure explique que de manière surprenante les enfants ont mieux compris et ont mieux accepté que les adultes, qui eux ont un sentiment proche du mien sur ce « dernier tabou que notre société médicalisée et hyper sécurisée tente d’occulter : la mort de l’enfant ».

Elle dit aussi qu’un enfant de cet âge n’a pas peur de la mort ; il a peur de faire de la peine à ses parents. À partir du moment où l’enfant voit que les parents acceptent, il part serein. C’est quelque chose que je ne savais pas mais c’est ce qui se passe dans cette pièce.

À partir de là, je me suis demandé à partir de quand on interprétait comme un adulte cette pièce. Je me suis demandée si justement ce n’était pas à l’adolescence, à partir du collège, quand on perd son enfance finalement.

Je m’interroge aussi pour savoir si la lecture de la pièce est faite pour des enfants. Visiblement, la pièce oui mais quel est l’impact d’une simple lecture ? Quel rôle joue la discussion qui a dû avoir lieu après la représentation ?

Une lecture très forte donc. Je lirais sans aucun doute la pièce de Suzanne Lebeau sur les enfants soldats, qui a l’air aussi marquante. J’aimerais bien avoir l’avis de gens qui ont des enfants ou de professeur sur ce type de texte, sur l’interprétation que peuvent en faire des enfants suivant leurs situations personnelles …

Références

Trois petites sœurs de Suzanne LEBEAU (éditions Théâtrales / Jeunesse, 2017)

Laura patine de Laura Sintija Černiauskaité

luciepatinelaurasintijacerniauskeiteLucie patine fait partie des vingt-sept pièces (une par pays européen), jouée en 2008, dans le cadre de la Saison culturelle européenne et qui sont ensuite sorties aux éditions Théâtrales. Cette pièce est la pièce lituanienne, écrite par Laura Sintija Černiauskaité, auteur à la fois de roman (un en fait), de nouvelles, et de pièces de théâtre. Pour l’instant, il me semble qu’il s’agit de son seul texte traduit en français.

Elle met en scène plusieurs couples, dans une pièce à deux actes. Le premier couple est celui de Lucie et Félix qui vivent une relation très routinière, et où Lucie reproche à mot à peine voilé à Félix de ne plus la voir (et/ou de ne plus la comprendre). Bien sûr, il tombe des nues parce qu’il lui semblait que pourtant il était toujours là pour elle (et qu’elle aussi était toujours là pour lui en contrepartie). De but en blanc, elle lui annonce qu’elle le quitte. Il cherche la réponse à la question que toute personne se poserait à ce moment-là : pourquoi ?

Elle lui explique alors que oui, il y a un autre homme mais un homme qui ne la voit pas. Il s’agit de l’homme qui lui donne les patins à la patinoire. C’est le deuxième couple que l’on suit, ce type et sa femme Tanya. Ils ont eux aussi amoureux mais après leur premier enfant, Tanya manque de confiance en elle, ne mange plus assez et demande systématiquement à son mari de lui montrer qu’il l’aime. Ce n’est pas une relation, pourtant le type ne la lâche pas. Lucie ne s’interpose pas dans ce couple.

Qu’est-ce qui fait que ces deux femmes sont amoureuses du même homme ? Parce qu’il a quelque chose de plus que les autres, un rêve ou des souvenirs, qui lui permet de ne pas être engluer dans la vie quotidienne. C’est un ancien aviateur et y pense beaucoup. D’ailleurs, Lucie le dit à un moment : pour que l’homme vous voit vraiment, il faut passer par la fenêtre parce que c’est là qu’il observe tout le temps.

Le troisième couple que l’on suit est le couple des parents de Félix, une douzaine d’années avant l’histoire qui est présentée. Le père de Félix est extrêmement malade et c’est sa mère qui s’occupe du malade, avec un certain dévouement tout de même. Pourtant, elle le trompe dans la pièce d’à côté avec la compréhension de son mari immobilisé dans son lit.

Dans cette pièce, ce sont donc trois versions de couples et d’amour qui nous sont présentés. C’est une lecture intéressante car l’auteur présente sa vision de ces deux « notions », sans fanfreluche mais avec une vision vraiment très quotidienne (qui correspond bien à ce que j’ai pu voir dans la vie de tous les jours). Si on voulait simplifier, on pourrait dire que d’après l’auteur, la vie à deux permet de vivre et d’apprécier la vie plus complètement, qu’elle permet d’avoir au moins un support, une aide.

J’ai apprécié la manière d’écrire de l’auteur, de présenter et d’imbriquer les scènes pour former un tableau, un tout, qui au premier abord semble disparate et incohérente mais qui après la lecture de la dernière page, prend un sens.

Je le répète mais bon, c’est une lecture intéressante.

Références

Lucie patine de Laura Sintija ČERNIAUSKAITÉ – traduit du lituanien par Akvilé Melkūnaité, avec la collaboration de Laurent Muhleisen (Éditions Théâtrales, 2008)

La Bonne âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht

TheatreComplet4BertoltBrechtIl y a quelques semaines (plus de 6 je pense), l’invitée de la Dispute sur France Culture faisait part de son admiration pour ce livre. Piquée dans ma curiosité, j’ai décidé de lire cette pièce de Bertolt Brecht, écrite entre 1938 et 1940 et je l’ai donc emprunté à la bibliothèque de l’institut Goethe. Il a fallu donc 6 semaines pour que j’ouvre le livre, juste avant de devoir le rendre. Je vous dirai heureusement car j’ai découvert une excellente pièce !

L’action se déroule dans la capitale du Se-Tchouan, « à demi européanisée », dans un quartier pauvre. Un soir débarque trois dieux à la recherche d’un logement pour la nuit. Ils sont attendus et accueillis par Wang, le marchand d’eau. Wang, dormant dans un conduit d’égout, ne peut décemment pas accueillir trois dieux et se propose de demander aux habitants le gîte de leurs parts. Tous refusent sous différents prétextes. Jusqu’à ce que Wang demande à Shen Té, la prostituée du quartier. Celle-ci accepte par amitié pour Wang (qui est désespéré après avoir tant cherché) et aussi parce que ce sont des dieux, tout de même. Elle refuse le client prévu et les accueille tous les trois pour la nuit.

Au matin, ils la remercient et lui donnent 1000 dollars d’argent, lui permettant ainsi de sortir de la prostitution. Ce n’est pas pas pur gentillesse. Ces dieux sont en fait à la recherche de bonnes âmes sur notre planète et ont beaucoup de mal à en trouver. Craignant que tout soit pourri, ils décident d’encourager Shen Té à avoir une activité plus respectable. Elle achète avec sa nouvelle fortune un petit débit de tabac (elle s’est bien sûr fait avoir sur le prix). Avant même l’ouverture, ses anciens logeurs lui demandent le gîte et le couvert (cela correspond à huit personnes), l’ancienne exploitante de la boutique lui demande de la nourrir, elle et son fils, puisque Shen Té leur a pris leur gagne-pain, la propriétaire e la boutique demande six mois de loyers d’avance, le menuisier veut un prix exorbitant pour les étagères qu’il a montée. Sur ce, un chômeur arrive. Il y a tout un lot de profiteurs ou de plus pauvres qu’elle, suivant de quel côté de la barrière on regarde, qui s’invite dans sa nouvelle vie. Pourtant, Shen Té ne se décourage pas, nourrit tout le monde … Il est facile de comprendre que cette situation ne peut pas durer. Son cousin Shui Ta arrive pour l’aider à gérer sa boutique. Il représente plutôt la justice et le bon sens (commun). Il veut aussi aider les gens mais d’une manière qui ne lui soit pas défavorable, quitte à parfois être tangent avec la morale.

On va donc pendant toute la pièce suivre la vie de ce débit de tabac et l’évolution des sentiments des « deux » personnages principaux : Shan Té et Shui Ta. C’est la dualité entre ces deux-là qui m’a énormément plu dans cette pièce. L’interrogation sur la difficulté d’être bon est permanente, tellement bien illustrée et juste ! Est-ce qu’être bon c’est s’occuper d’abord de soi pour pouvoir aider les autres ou s’occuper des autres, tout en ne pensant pas à soi ? Faire un mixte des deux versions fait-il de nous quand même quelqu’un de bon ? Est-ce que la pauvreté permet tout ? Est-ce qu’il est possible d’être bon quand l’argent est si nécessaire pour vivre ? Est-ce que l’amour prévaut sur tout ? Je me suis posée énormément de questions en lisant ce livre. Bertolt Brecht ne propose pas une situation simple mais clairement aussi complexe que la vie. Il ne peut pas conclure (sinon tout le monde aurait réglé ces interrogations depuis longtemps) et ne conclura pas, sauf sur une volonté d’espoir que les bonnes âmes existent réellement sur Terre.

Le texte de la pièce est vraiment très réussi. Il présente énormément d’actions, tout en étant clair dans son message. Les protégés de la jeune femme sont extrêmement bien décrits, dans le sens où ils ne sont pas caricaturaux ou trop présents mais suffisamment en retrait et significatifs pour jouer un rôle dans la démonstration que déroule l’auteur.

C’est une excellente découverte de Bertolt Brecht dont je suis absolument ravie. Ma prochaine étape est de découvrir les adaptations disponibles sur YouTube.

Références

La Bonne âme du Se-Tchouan de Bertolt BRECHT – traduit par Jeanne Stern – dans Théâtre complet – Volume 4 (L’Arche, 1988)

L’Ouest solitaire de Martin McDonagh

Je déteste les gens depuis tout le temps mais encore plus aujourd’hui. J’ai commencé ce matin par un gars qui écoutait sa télé dans le RER. Je suis en compagnie des stagiaires les plus étranges du monde au travail, j’ai un chef qui aimerait que j’ai plus de talents que de défauts. Je rentre chez moi et je retombe sur des bizarres dans le RER. Je m’explique : le RER A était OK mais pas le B. Plein de monde … Là, il y a deux gars qui trouve que ce serait bien de se bagarrer et résultat je me suis pris un coup. Je n’avais rien demandé à personne et maintenant j’ai très mal au bras à cause de gens bizarres. J’ai fini de me plaindre pour aujourd’hui (j’ai aussi découvert que mon déodorant ne tenait pas dans les RER blindés ; c’est peut être le plus grave).

Pourtant, j’ai deux raisons de me réjouir en ce moment :

  • Je me suis achetée une tablette Androïd. Pas une trop chère non plus (113 euros à Eyrolles pour Pocketbook Surfpad 2 qui marche plutôt très très bien). Mon but était juste d’avoir l’application qui va avec le logiciel Mnemosyne pour apprendre mon vocabulaire d’allemand le soir dans le RER quand je ne peux pas lire car il y a trop de monde. Les trajets passent maintenant beaucoup plus vite et en plus je fais de très gros progrès. Je fais d’autres trucs avec (lire des ouvrages numérisés qui ont un peu plus de mal sur mon reader par exemple) mais c’est mon usage principal.
  • La deuxième est que le matin, je lis Le Confident de Hélène Grémillon. Je l’avais vu sur plein de blogs et bien sûr cela m’avait fait fuir. Jusque là, cela me plaisait beaucoup mais ce matin, j’étais carrément au paradis. Il y a une partie qui se passe près du lac du Der, en Champagne. C’est là que je passait, quand j’en avais encore, toutes mes vacances. Cela m’a fait très très plaisir de lire cela !

C’est donc toujours la lecture qui rend mes journées intéressantes. D’ailleurs en ce moment je ne fais que des bonnes pioches. Dans mon cas, c’est souvent le cas quand je n’ai pas trop le moral dans la vraie vie (c’est sûrement corrélé car je suis déçue de voir que la vie ne se passe pas comme dans les romans et que d’autres personnes s’en sortent mieux que moi ; un peu comme si j’étais toujours entre deux mondes).

LOuestSolitaireMartinMcDonagh

Une des lectures qui m’a le plus réjouie ces dernières semaines est la pièce de théâtre de l’irlandais Martin McDonagh, L’Ouest solitaire. Il s’agit de la première pièce de théâtre irlandaise que je lis. Cela se passe dans l’Ouest de l’Irlande en un temps où « le célibat demeure le mode de vie le plus fréquent et où les hommes restent parfois vierges jusqu’à leur mort ». Je vous laisse deviner comme j’ai ri à la lecture de la quatrième de couverture.

Plus sérieusement, la pièce met en scène deux frères qui vivent depuis toujours ensemble . L’un vient de tuer le père car il s’est moqué de sa coiffure ; l’autre le fait chanter pour obtenir l’ensemble de l’héritage. Le meurtrier accepte et se retrouve sous la coupe de son frère.

Là-dessus se greffe un curé trop sensible, qui prend tout trop à cœur. Pensez ! Il en est à son troisième meurtre en peu de temps. Cela le turlupine et le pousse à noyer son chagrin dans l’alcool (un peu comme toute la population d’ailleurs). Il y a aussi la jolie jeune fille qui vend l’alcool de son père. Elle est un peu dévergondée et rêve aussi de vivre autrement. L’enjeu de la pièce est de savoir si les deux frères peuvent se réconcilier.

Plus que le tragique auquel on pourrait s’attendre en lisant la quatrième de couverture, j’ai beaucoup ri en lisant cette pièce. En effet, la petite communauté est très pittoresque et a des propos très francs, vis à vis de la religion notamment, moyen utilisé pour dénoncer une rigueur morale inappropriée à la vie quotidienne. Cela contraste beaucoup avec la querelle infantile des deux frères.

Un moment agréable de lecture qui m’a donné envie de découvrir un peu plus le théâtre irlandais contemporain (en suivant les liens proposés par LibraryThing).

Références

L’Ouest solitaire de Martin McDONAGH – texte français de Bernard Bloch (Actes Sud – Papiers, 2002)

Un siècle de de littérature européenne – Année 1997

Arcadia de Tom Stoppard

ArcadiaTomStoppardTom Stoppard, dramaturge britannique, a décidé quand j’avais dix ans d’écrire une pièce de théâtre rien que moi, une pièce que je lirais quand j’en aurais trente. Jugez plutôt ! Cette pièce aborde énormément de thèmes : littérature anglais du 19ième siècle à travers la personne de Lord Byron, jeux littéraires, mathématiques, informatique, programmations, découverte scientifique, monde universitaire, publication, algorithmes.

Plus sérieusement, il a fallu que je traîne au rayon littérature en anglais de Gibert, au 4ième étage du magasin de Paris, pour entendre pour la première fois de cette pièce et de son auteur. Il se trouve que ce texte est au programme de l’agrégation d’anglais 2012. Comme rien ne me fait peur, j’ai commencé par lire ce livre en anglais. Cela se comprend plutôt bien mais il y a quand même énormément de vocabulaire que je ne connaissais pas, ce qui n’a pas rendu ma lecture fluide. Je l’ai donc relu ensuite en français.

Plantons le décor. « Une grande pièce donnant sur un parc dans une propriété du Derbyshire. » « Portes fenêtres, hautes fenêtres sans rideaux. » « On n’a pas forcément besoin d’avoir un aperçu du parc : idée de lumière, d’espace, de ciel ouvert. » Dans mon imagination, cela correspond exactement à Pemberley. J’espère que dans la vôtre aussi. Toute l’histoire se passe dans cette pièce.

Le texte est divisé en deux actes, sept scènes et se déroule sur deux périodes : une période moderne et un période ancienne, avril 1809 et trois ans plus tard.

La scène 1 s’ouvre donc en avril 1809. Septimus Hodge, 22 ans, est le précepteur de Thomasina Coverly, 13 ans, fille des propriétaires des lieux. Chacun est d’un côte d’une grande table. Septimus est en train de lire de la poésie tandis que Thomasina se concentre sur son livre de mathématiques et la démonstration du théorème de Fermat. Tom Stoppard a fait de la jeune fille un génie scientifique qui a une très bonne intuition des phénomènes, que d’autres n’appréhenderont que deux siècles plus tard. Septimus se consacre à la lecture de la poésie d’un invité du domaine, Ezra Chater, qui visiblement n’est pas brillante. Thomasina interrompt ce silence studieux pour demander à Septimus le sens de l’expression « étreinte charnelle ». En effet, elle a surpris Jellaby, le majordome, parler de cela avec la cuisinière à propos de la femme du poète Chater et d’un homme. Il s’avère que cet homme est Septimus, ce que Thomasina ignore bien évidemment. Septimus est donc en délicatesse avec le poète qui vient lui demander en pleine leçon une explication, quitte à en venir au duel.

SEPTIMUS. Je vous assure. Madame Chater est très avenante et spirituelle, avec un port élégant, une voix charmante : elle résume les qualités que le monde aime à voir dans le beau sexe. Mais ce qui fait sa gloire c’est cet état d’alerte permanent qui la maintient dans une espèce de moiteur tropicale propre à faire pousser sous ses jupes des orchidée en plein mois de janvier.

CHATER. Taisez-vous, Duncan [Hodge dans la version anglaise] ! Je ne vais pas souffrir plus loin votre insolence ! Vous battrez-vous, oui ou non ?

SEPTIMUS. Non. Il ne nous reste guère que deux ou trois poètes d’envergure, je ne vais pas courir le risque d’en expédier un ad patres pour un incident de kiosque avec une femme dont une compagnie de mousquetaires ne suffirait pas à défendre la réputation.

Là-dessus intervient Lady Croom la mère de Thomasina en plein tourment car Noakes, jardinier, est en train de lui saboter son jardin classique en jardin digne des Mystères d’Udolphe. Il y a aussi le Capitaine Brice, le frère de Lady Croom qui intervient. Celui-ci aime aussi Mme Chater, voit donc Septimus comme un ennemi et monte Chater contre-lui.

Dans la scène 3, on apprendra que Lord Byron est aussi présent dans le domaine ainsi que le père et le frère de Thomasina. Cela fait beaucoup de testostérone dans un environnement où il y a une femme très ouverte aux propositions et une Lady Croom qui n’aime pas beaucoup qu’on lui fasse de l’ombre. 1809 correspond aussi à l’année où Byron est parti d’Angleterre pour deux ans. De là à dire qu’il y a un rapport …

… il n’y a qu’un pas qui sera franchi dans la partie moderne de la pièce, qui alterne avec la partie ancienne.

L’action se situe dans la même pièce, qui n’est plus une salle d’étude, mais un lieu de passage entre la maison et le jardin. On y garde cependant les archives du domaine. C’est là qu’on croise à la scène 2 Bernard Nightingale, universitaire dont le sujet de recherche est Lord Byron. Il pense avoir trouvé une piste inédite. Il aurait identifié des critiques inédites de l’auteur et en plus, il serait capable d’expliquer pourquoi Byron a quitté l’Angleterre en 1809.

Il vient essayer de confirmer sa piste en consultant les archives et surtout Hannah Jarvis qui travaille aussi sur le l’histoire du domaine, en particulier sur son jardin et ses modifications successives. Elle travaille aussi sur l’identité de l’ermite qui a habité l’ermitage aménagé par le jardinier-paysagiste Noakes. Alors que la théorie de Bernard n’est confirmé par aucun élément probant, il s’y engouffre sans même considérer d’autres interprétations tout aussi plausibles suggérées par Hannah qui est dans ce cas la voix de la raison. Il veut ABSOLUMENT publier rapidement pour être reconnu par ses pairs. Devant l’explication scandaleuse qu’il propose, il publiera même d’abord dans un journal à scandale. Le texte illustre bien le processus de recherche universitaire pour certains, un processus guidé plutôt par la reconnaissance que la connaissance, quitte à se fourvoyer.

Dans cette partie interviennent aussi les trois enfants du domaines dont deux sont particulièrement marquants.

Il y a Chloë Coverly, 18 ans, jeune fille en quête d’amour, de sensationnel, un peu évaporé sur les bords et qui semble sérieusement manqué d’éducation. Elle s’attachera donc forcément à Bernard dans la pièce.

Il y a aussi Valentine Coverly, 25-30 ans, étudiant (ou chercheur) en informatique. Il se penche sur les travaux de son aïeule et découvre que celle-ci était un génie uniquement bloqué par les moyens de calcul mis à sa disposition (elle n’avait pas l’informatique à l’époque). Alors que son travail à lui est imputable, son travail à elle l’est et est en plus remarquable. J’ai trouvé ce type de discours très intéressant. L’informatique ne peut pas résoudre tous les problèmes s’il n’y a pas un cerveau humain derrière. En clair, on ne peut pas mettre toutes les données dans l’ordinateur et attendre qu’il sorte la solution. L’ordinateur n’est qu’un moyen. On peut même se resservir de ce que d’autres ont fait si c’est pertinent (et là j’ai souri parce que dans mon travail on m’a expliqué deux fois le contraire, comme si une théorie mathématique pouvait avoir une date de péremption).

ArcadiaTomStoppardFrancaisCe que j’ai énormément aimé c’est la manière très intelligente dont une partie renvoie à l’autre, ainsi que l’ensemble es réflexions porté par le texte. Le texte ne fait qu’une centaine de pages et il y a une multitude de thèmes qui sont abordés Tout est brillant ! Jusqu’à la tortue qui se retrouve dans les deux époques de la pièce.

Pour l’adaptation, la première chose que l’on constate est que Jean-Marie Besset a commencé par francisé les noms : Valentine est devenu Valentin (je trouve que c’est très bien car dans ma première lecture, j’avais d’abord pensé que c’était une fille), Hannah est devenue Anna, Lady Croom est devenue Lady Gray, Septimus Hodge est devenu Septimus Duncan. Cette seconde lecture en français m’a permis de me rendre compte de la grossièreté de certains échanges dans la partie moderne de la pièce de théâtre. Par contre, les échanges dans la partie ancienne m’ont semblé plus drôles, plus ironiques, plus humour anglais en anglais qu’en français. Septimus Hodge en particulier. Il semble déférent, sans impertinence envers la famille qui l’emploie, sans montrer d’esprit (en tout cas autant qu’en anglais). Pour une troisième lecture, je pense que je lirais les deux textes pour les comparer et comprendre le travail d’adaptation et non de traduction de Jean-Marie Besset.

J’espère vous avoir donné envie de lire cette pièce génialissime ! Peut-être même l’avez-vous déjà lu ? vu ?

Références

Arcadia de Tom STOPPARD (Faber and Faber, 1993)

Arcadia de Tom STOPPARD – adaptation française de Jean-Marie BESSET (Actes Sud – Papiers, 1998)

Un siècle de littérature européenne (année 1993)

Les Esprits de Princeton de Daniel Kehlamann

Présentation de l’éditeur

Le grand scientifique Kurt Gödel est misérablement décédé, à Princeton, en 1978. Sa veuve et ses collègues venus assister à la veillée funèbre évoquent leurs souvenirs de ce scientifique atypique qui, ces dernières années, leur a donné du fil à retordre. Kurt Gödel, ou plutôt son esprit, est présent lui aussi, pour revivre les événements de sa vie, spectateur éthéré de son évolution.

Mon avis

J’ai découvert la parution de ce livre dans le dernier Books. Mon cœur n’a fait qu’un bon quand j’ai lu le nom de Kurt Gödel parce que bon, Kurt Gödel !

Kurt Gödel est un extrêmement célèbre mathématicien. Il a posé des bases très solides pour la logique. Il a notamment démontré que dans tout système mathématique il y a des vérités qu’on ne peut pas démontrer. Un système mathématique est donc toujours incomplet. Le Wikipédia en anglais est très complet sur le sujet.

Cependant, comme Daniel Kehlmann le fait dire à un de ses personnages dans la pièce, ceux qui pratiquent la logique en tant que discipline mathématique perdent très souvent la tête. Toute la pièce se passe à l’université de Princeton (à l’Institut for Advanced Study où il y avait von Neumann, Einstein, Turing … ). Gödel, en vieillissant, a tourné paranoïaque (il ne sortait pratiquement plus de chez lui) et a entre autre pensé qu’il y avait un complot pour empoisonner sa nourriture. Il est d’ailleurs mort de faim (d’après Wikipédia, il ne pesait plus que trente kilos à la fin de sa vie). Daniel Kehlmann nous fait vivre ces derniers moments. D’après l’auteur, Gödel s’est un jour disputé avec sa femme. Celle-ci est parti en claquant la porte, s’est fait renversé par une voiture. Bilan : remplacement de la hanche et donc hospitalisation. Problème : elle faisait à manger et goûtait la nourriture pour Gödel. Bilan : un mathématicien mort.

La pièce s’ouvre sur l’enterrement du mathématicien où chacun se remémore les souvenirs (plus cocasses) qu’il a avec le mathématicien. Gödel est présent car son esprit n’est pas encore mort (logique, non ?) À l’aide de flash-blacks, l’auteur va nous faire revivre les moments de la vie de Gödel : l’enfance en Autriche (qu’il a du fuir car tout le monde le croyait juif), la rencontre avec sa femme (qui était déjà mariée et était danseuse), la maman de Gödel, l’émigration, la demande de nationalité américaine.

Ce que j’ai aimé dans la pièce, outre ce que j’ai appris, c’est le ton adopté puisque Daniel Kehlmann utilise comme « narrateur » (dans le sens moteur de l’avancée de la pièce) plusieurs Gödel : le vrai, l’alter-ego, l’enfant et à plusieurs reprises, l’auteur utilise la folie (et les voix qu’entendaient le mathématicien) pour établir une discussion ou une réflexion ou même pour mieux nous comprendre la vie de son personnage. C’est le fait de jouer sur cette folie qui rend le texte vivant, plus léger aussi.

Un petit bémol pour l’édition cependant : le titre original de la pièce ? quand a-t-elle été joué la première fois ? Cela aurait pu être sympa de le mettre dans le livre.

Références

Les Esprits de Princeton de Daniel KEHLMANN – traduction de Juliette Aubert (Actes Sud – Papiers, 2012)