The Quiet Side of Passion de Alexander McCall Smith

Cela vous aura peut-être échappé, mais début juin est sorti le douzième tome des aventures d’Isabel Dalhousie. Si vous suivez ce blog depuis un peu de temps, vous savez tout l’amour que je porte à cette série. Elle me fait tout oublier et j’en ai bien besoin en ce moment. Le livre est  donc sorti au bon moment et c’est un très bon cru. On gagne de plus en plus en profondeur, je trouve.

Isabel Dalhousie, philosophe, éditrice d’une revue universitaire, réfléchissant sur des problèmes philosophiques de la vie de tous les jours, est maintenant mère de deux jeunes garçons, Charlie et Magnus. Le père est bien sûr Jamie, son mari qui possède toutes les qualités : jeune, beau, gentil, serviable, bon père, bon mari, assumant tous les rôles, tout en donnant des cours de musique à des élèves peu doués et se produisant en concert avec des orchestres ou groupes plus petits. La famille est aidée par Grace, qui avant la naissance des enfants était la dame qui s’occupait de la maison, et qui est maintenant une nourrice assistante.

Les journées des personnages de fiction faisant elles-aussi 24 heures (c’est anormal que même dans un roman, on ne puisse pas changer le temps), Isabel, Grace, Jamie … tout le monde est débordé. Jamie, qui comme je vous le disais est parfait (heureusement que la fiction réussit à créer de tels personnages…), explique à Isabel qu’il va falloir lever le pied et lui propose d’embaucher une aide pour faire l’édition de la revue et une jeune fille au pair pour faire le ménage, pas pour s’occuper des enfants. Jamie explique à Isabel qu’il va aussi falloir réduire sa présence à l’épicerie fine de sa nièce. Isabel est sceptique mais s’incline devant tant de bon sens. J’avoue que j’aurais été de l’avis d’Isabel, dans son cas, faire entrer autant d’inconnus dans sa maison, en un coup, cela fait beaucoup.

Grâce aux hasards de la fiction, elle réussit à trouver deux perles, en tout cas au premier abord.

En rendant visite à son ennemi juré, le professeur Lettuce, elle rencontre son étudiante en thèse, qui lui fait une très forte impression. Elle décide de l’engager. La jeune étudiante lui donne satisfaction, en lui apportant une aide dont elle a besoin, pourtant Isabel est gênée rapidement par la proximité entre l’étudiante et son directeur de thèse. Je vous laisse imaginer tout ce que cela implique de réflexions dans la tête toujours en ébullition de notre philosophe préférée.

La jeune fille au pair est trouvée grâce à une agence spécialisée. Isabel n’ayant pas de préjugés, ne donne pas d’instructions précises (contre l’avis de tout le monde). Elle se retrouve avec une jeune italienne, qui parle déjà très bien anglais. Elle est rapide, efficace, dure à la tâche … la maison redevient propre ! Isabel propose à la jeune fille d’aider à l’épicerie fine (qui vend des produits italiens). Elle y travaille bien, mais séduit le jeune homme qui y travaille, un jeune homme connu pour être très fragile. Tout va de travers pour Isabel … Je pense qu’elle aurait dû laisser Jamie choisir les deux jeunes personnes, car il voit tout de suite ce qu’il se cache sous les apparences.

Mais en attendant la fin du roman, et le licenciement des deux jeunes filles (oui, je spoile mais j’ai remarqué que personne ne lit vraiment cette série comme moi, en attendant chaque tome avec beaucoup d’impatience), Isabel a trouvé un nouveau problème sur lequel se pencher (raconté par Jamie … quand je vous dis qu’il est parfait) : Jamie a entendu parler d’une histoire avec une collègue musicienne. Celle-ci a eu un enfant, dont elle clame que le père est un organiste de la ville que tout le monde connaît. Elle l’a d’ailleurs baptisé du même nom que lui pour que cela se sache. Lui a reconnu l’enfant, paie une pension pour son éducation, alors qu’il n’a pas le droit de le voir. Toute la ville a pris en pitié le pauvre organiste, certains doutent même de la paternité. Isabel est de ceux-ci. Si vous ne connaissez pas la série, il faut vous imaginer qu’Isabel ne supporte pas les injustices et à tendance à vouloir les corriger, même si elles ne la concernent pas, même si elles concernent la vie privée d’autres personnes. Et cela ne loupe pas, ici, c’est une trop grande injustice pour elle et elle décide de sympathiser avec la musicienne, Charlie devient même ami avec le petit garçon. Mais après la rencontre, il s’avère qu’Isabel n’aime pas le personnage, car dès le début, elle se montre manipulatrice. Voyant le danger, et malgré sa curiosité, elle décide de s’éloigner, mais la ville d’Édimbourg est petite et on se recroise rapidement.

Je trouve que cette série s’améliore. Les trois histoires sont intéressantes et s’entremêlent de manière harmonieuse. Cela n’a pas toujours été le cas : il y avait souvent une histoire plus faible que l’autre, ou une histoire prépondérante par rapport à une autre (on ne comprenait pas alors vraiment l’intérêt de cette deuxième histoire). Ici, les histoires familiales et l’enquête d’Isabel prennent, je dirais, chacune une moitié du roman. Les intrigues se mêlent justement, car on rentre ici plus précisément dans la « vraie vie » d’Isabel Dalhousie. Pourtant, vous l’avez sûrement compris, en lisant le billet, une chose manque encore, la vie, les avis, mais aussi les défauts de Jamie. Pour l’instant, ce personnage reste trop superficiel à mon goût, et ressemble à un figurant dans la maison d’Isabel, qui fait des apparitions pour lui permettre de se libérer du temps pour enquêter sur les ragots de la ville. C’est le premier tome, dans lequel cela me frappe. Cela vient du fait qu’ici Isabel se met en danger physiquement et que Jamie a une réaction que je trouve faible et peu claire. Et après, je ne pouvais plus m’enlever de la tête qu’il faudrait qu’on en sache plus sur lui.

Un tome que je vous conseille donc. J’espère qu’Alexander McCall Smith entendra ma remarque sur le personnage de Jamie pour le prochain volume. Si vous voulez le contacter pour moi, n’hésitez pas …

Références

The Quiet Side of Passion d’Alexander McCall SMITH (Little Brown, 2018)

Moriarty de Ryosuke Takeuchi et Hikaru Miyoshi

Je me suis un tout petit peu mis (mais pas trop) au manga, mais pas trop. Cela a commencé par un article dans Historia, je pense, sur la série Pline, racontant la vie du célèbre Romain. J’ai été accrochée dès le premier tome (le tome 6 vient de paraître, il en reste deux) par les reconstitutions de l’époque mais aussi les trésors d’imagination déployés, tant au niveau du scénario que du dessin. Puis de fil en aiguille, j’en ai emprunté quelques-uns à la bibliothèque. Mais en juin, j’ai reçu un email de pub d’Izneo pour ce manga ; et, j’ai été curieuse. Bien m’en a pris car c’est absolument génial, plein de trouvailles formidables aussi, et surtout à contre-courant du canon holmésien.

XIXè siècle. Angleterre. La famille Moriarty a adopté deux orphelins, « William » et « Louis », et ce à l’instigation de l’aîné des enfants, Albert, qui a rencontré les deux enfants lors d’une visite à l’orphelinat. C’est bien le seul qui est content de les avoir là. Le père a bien voulu céder à son fils, mais uniquement pour pouvoir dire qu’il est un homme bon et charitable. En effet, au moment de l’adoption, Louis était très malade et son adoption lui a permis de se remettre. En permettant à Louis de se remettre et en adoptant la fratrie, le père a fait ce que les convenances victoriennes attendaient de lui. Quand sa femme et son fils, William, le vrai, lui demandent de virer les deux malotrus, car ils ne voient pas pourquoi ils seraient obligés de parler à des gens qui ne font pas partis de leur classe sociale, le père refuse par peur du qu’en-dira-t-on. Le seul qui accueille bien les enfants, c’est Albert qui lui, est complètement, à l’opposé de sa famille. Il ne supporte plus le mépris, la condescendance, le sentiment de supériorité … D’autant que « William » présente une intelligence hors-norme et connaissances énormes pour son âge, surtout en mathématiques, acquises seul dans les livres. Les deux enfants vivent donc mieux qu’à l’orphelinat mais pas dans un paradis : ils doivent supporter les dénigrements, insultes, corvées et autres humiliations. « William » se distrait en se faisant passer en ville pour le vrai William (qui ne sortirait pas de sa calèche) pour parler avec le « tout-venant ») ; il y est très bien apprécié pour les différents conseils qu’il peut donner et impressionne pour ses capacités à prédire le résultat des jeux de cartes. Mais un jour, s’en est trop ; Albert, « William » et « Louis » vont mettre au point un plan criminel pour éliminer, en mettent le feu, la famille Moriarty au grand complet, domestiques compris. Cela fonctionne. Albert hérite du titre, malgré son jeune âge et présente à tout le monde William et Louis comme ses deux jeunes frères. Une nouvelle époque commence.

C’est la première histoire du manga, qui en est composé de trois. Les deux autres se déroulent un peu plus tard. Les trois frères se sont installés à Duhram, où William vient d’avoir un poste de professeur de mathématiques à l’Université (à seulement 21 ans). Il a aussi une activité annexe, celle de conseil, qu’il avait déjà quand il vivait chez les Moriarty, mais là il le fait de manière beaucoup plus sérieuse et officielle. Son principal souci est de venger la veuve, l’orphelin … et les autres des injustices que subissent ces gens à cause de la classe dirigeante du pays, n’hésitant pas à exploiter le monde pour pouvoir maintenir leur train de vie. Le problème est que William Moriarty n’est pas Sherlock Holmes : la vengeance passe dans les deux cas par la mort, avec un petit côté loi du talion. En faisant cela, il s’allie les personnes, qu’il aide, pour la vie et qui lui jurent allégeance. Par contre, on ne sait pas pourquoi et qu’est-ce qu’il fera de ces gens plus tard. En tout, à la fin du premier tome, Molan vient s’installer dans la maison avec les trois frères, promettant un second tome encore plus sanglant.

Je ne suis pas fan des dessins mais je ne m’en cache pas, c’est qui ne m’a jamais attiré dans les mangas. Les personnages semblent avoir tous la même tête. En plus, ils semblent tous avoir le même âge et je ne comprends jamais leurs expressions faciales. Et, pourtant, je regardais les dessins animés du club Dorothée quand j’étais petite … je devrais être habitué, mais non.

Mais là, l’histoire est absolument excellente !  Il y a pas mal de versions sur qui est Moriarty pour Sherlock Holmes, comment est-il devenu le mal absolu … Ici, toutes les réponses ne sont pas encore données mais je trouve que cette histoire d’adoption est bien trouvée, cette volonté de casser ce système de castes correspond bien à l’idée que l’on se fait de l’époque (on retrouve des éléments de la BD Shi, qui est elle aussi une réussite, le premier tome plus que le second). De plus, les vengeances de William sont toujours très malignes et bien trouvées, montrant déjà un esprit très retors. Il veut faire le bien, en utilisant des méthodes répréhensibles. Je me demande comment il se transformera par la suite en ennemi public numéro un.

L’attente du tome 2, jusqu’en septembre, va être très longue.

Références

Moriarty – tome 1 de Ryosuke Takeuchi et Hikaru Miyoshi – traduit du japonais par ?? (Kana, 2018)

La Compagnie des Livres de Pascale Rault-Delmas

J’ai été à la librairie la semaine dernière et j’ai vu ce livre sur une des tables. Comme vous vous en doutez, c’est le mot livres dans le titre qui m’a attiré. La quatrième de couverture commence par Sceaux, or j’habite à côté de Sceaux, dans la banlieue Sud de Paris. Il y a une histoire de librairie, d’amour des livres, d’amitié … Je ne connaissais pas du tout ce livre mais il s’agit apparemment d’une réédition d’un livre qui était publié en autoédition en 2015, et qui a eu de très bons retours, ce qui justifie la publication chez un éditeur.

Cette semaine, je n’avais pas trop le moral et j’en avais marre de lire les souvenirs d’enfance de Coetzee (j’ai un peu l’impression d’être Freud en le lisant et cela m’énerve). J’ai cherché une histoire sympa, sans prétention mais prenante et j’ai pensé à ce livre que je venais d’acheter. Il a très bien rempli son office. Je vous le recommande si vous êtes dans le même état d’esprit que moi en ce moment.

Ce roman commence par l’histoire de deux enfants, chacune nous étant racontée séparément. On est en France dans les années 60.

Annie est une petite fille très heureuse. Elle habite Paris, ses deux parents travaillent dans le milieu hospitalier : sa mère est infirmière, passionnée par son travail, son père est en train de finir ses études de médecine. Quand ses parents travaillent, ce sont ses grands-parents qui s’occupent d’elle. Sa grand-mère est adorable et a des idées originales pour l’époque, mais c’est surtout de son grand-père qu’elle est très proche. Il tient près du Boulevard Saint-Michel une librairie, appelée « La Compagnie des Livres ». Il a transmis son amour de la lecture à sa petite-fille, qu’il fournit en livres. Ce tableau idyllique va bientôt être gâché : le père d’Annie obtient son diplôme de médecine. Après avoir rongé son frein pendant cinq ans, il décide qu’il est temps d’imposer ses volontés à sa famille et fait déménager toute sa petite famille, en banlieue, à Sceaux pour prendre en charge un cabinet. Sa femme, parisienne, très proche de ses parents, doit arrêter de travailler car elle est femme de médecin tout de même, et sa fille ne doit fréquenter que des enfants dignes de son rang. Cela donne une femme frustrée, cantonnée à son rôle de mère (il lui enlève même le rôle de secrétaire médicale qu’elle assumait au début) et une petite fille extrêmement solitaire qui se réfugie de plus en plus dans les livres, son seul réconfort étant ses visites à son grand-père beaucoup moins fréquentes qu’avant.

Michel habite en Auvergne avec ses deux frères et sa sœur. Ses parents s’occupent d’une ferme. La vie est dure mais ils sont heureux et surtout fiers de ce qu’ils font. Michel est lui aussi passionné par la lecture, encouragé par l’instituteur. Son père voit cette passion d’un mauvais œil (il préférerait le voir dehors) mais laisse faire. Ce bonheur simple est terminé quand un terrible accident survient, leur situation se dégradant rapidement. Pour améliorer les choses, la famille du père les pousse à venir s’installer en banlieue parisienne, une place de gardien venant juste de se libérer. Après de nombreuses hésitations, et une boule au ventre, il déménage dans cet endroit bétonné où ils n’auront plus de contact avec la nature mais où ils pourront élever plus facilement leurs enfants et peut-être ressentir moins douloureusement leur drame. Vous aurez deviné qu’ils vont déménager dans l’immeuble où Annie et ses parents habitent.

Avec l’aide du grand-père, qui s’inquiète pour Annie, les deux enfants vont devenir amis (en cachette du père bien sûr). Le livre raconte leurs adolescences dans les années 60 (dont mai 68, bien sûr). L’auteure décrit, de manière très efficace, l’époque : les progrès pour que la femme soit reconnue comme une personne à part entière, sans être placée sous l’autorité de son mari, la place de la femme, la libération sexuelle, les drogues, les études, la banlieue, la mixité sociale. Tout cela est abordé dans l’histoire, sans cours magistral.

Les personnages sont bien sympathiques, réalistes (l’oncle de Michel m’a rappelé l’histoire de mes voisins qui ont aménagé à la même époque dans les mêmes immeubles). Il n’y a pas de mauvais sentiments, pas d’analyses interminables comme dans le livre de Coetzee (j’y reviens parce que je suis traumatisée). On sait que quand les personnages sont en difficulté, ils vont s’en sortir car ils peuvent compter les uns sur les autres, ou leurs amis. Cela fait du bien de lire cela parfois, cela permet de se détendre.

Il n’est pas autant question de livres que le laissait supposer le titre mais finalement, ce n’est pas si grave car l’histoire est intéressante et prenante ; il se passe toujours quelque chose dans ce roman.

Mon seul bémol serait un style parfois maladroit : des phrases trop courtes par moments, l’emploi de phrases enfantines pour la période adolescente, des répétitions de « dit-il », « dit-elle » (si on veut voir les choses positivement, cela permet de ne pas se perdre dans les dialogues). Par contre, dans cette version, il n’y a pas de coquilles ou de fautes d’orthographe flagrantes (je précise si vous lisez les commentaires Amazon sur ce livre car cela semblait être le cas pour la version autoéditée).

Une bonne lecture d’été, qui m’a fait du bien ! J’espère que le deuxième roman sera dans la même veine.

Références

La Compagnie des Livres de Pascale RAULT-DELMAS (Mazarine / roman, 2018)

Der nasse Fisch de Arne Jysch

J’ai décidé d’écrire aujourd’hui un billet sur une BD, encore … Il s’agit d’une adaptation d’un roman que j’avais lu en français il y a quelques années : Le poisson mouillé de Volker Kutscher, qui était le premier tome des enquêtes de Gereon Rath. J’en gardais un bon souvenir, mon billet m’indique que ma lecture avait été très bonne (pour ne rien cacher, j’ai le tome 2 dans ma PAL et depuis il y a d’autres tomes qui sont sortis et qu’il me plairait beaucoup de lire) et donc quand j’ai vu qu’une adaptation en bande dessinée était sortie, je me la suis offerte et elle a attendu un an dans ma PAL… Comme le titre vous l’indique peut-être, elle n’est pour l’instant disponible qu’en allemand.

Dans la BD, l’action me semble beaucoup plus resserrée que dans le livre (qui faisait tout de même plus de 500 pages alors que la BD n’en fait que 200). Je vais donc raconter l’histoire (de nouveau) mais comme elle est racontée dans la BD. Gereon Rath est envoyé à Berlin, après avoir tué lors d’une intervention un forcené qui était (aussi) le fils d’un notable de la ville. Son père, grâce à ses relations, lui retrouve une place à la police des mœurs de Berlin, ce qu’il vit comme un déclassement après avoir travaillé à la criminelle, d’autant que la police criminelle de Berlin est connue pour son taux de résolution proche de 100%. En attendant, il doit se contenter de ce qu’il a. Son supérieur Bruno l’accueil avec cordialité, l’invite à une fête où il rencontre des anciens de la Première Guerre mondiale, où il apprend une histoire à peine croyable : beaucoup de monde (des malfrats mais aussi la police) est à la recherche du trésor d’une famille russe immigrée après la Révolution russe, la famille Sorokine. Là-dessus, sa logeuse, avec qui il a une aventure dès les premiers jours de son arrivée, lui demande de retrouver son ancien locataire, un russe aussi, qui a disparu depuis deux semaines. Gereon Rath commence à enquêter, se retrouve rapidement à marcher sur les plates-bandes de pas mal de monde. Poursuivi, il en vient lui-même à tuer mais ce n’est rien, car il va y avoir bien d’autres cadavres dans cette histoire … Je rappelle qu’un poisson mouillé est une affaire criminelle non résolue. Ici, ce sera la version officielle mais pourtant le lecteur connaître toute l’histoire. Tout se passe en sous-main dans cette histoire, Gereon Rath enquête de manière officieuse, cela lui permet d’utiliser des méthodes peu conventionnelles.

Arne Jysch a choisi de concentrer son scénario sur les personnages et l’action, laissant aux dessins la reconstitution de la période. Ce choix m’a fait voir des points que je n’avais pas forcément vus à la lecture du roman. L’action est extrêmement complexe et demande beaucoup d’attention à cause du rythme soutenu, dû au resserrement justement ; il y a beaucoup de machinations, de retournements de situations et changement d’alliance entre les différents clans. C’est d’autant plus compliqué qu’ici, la transcription des noms russes est en allemand, que le lettrage ne favorise pas la reconnaissance des noms propres (surtout quand on n’est pas germanophone). Le dessin est ici cependant d’une aide précieuse car les personnages sont dessinés avec précision et sont reconnaissables au premier coup d’œil.

Pour son dessin, l’auteur a adopté les codes du roman noir des années 30 (on le voit bien sur la couverture). Les dessins, en noir et blanc, les postures, les mimiques des visages, les habits, la manière d’agir avec les femmes, la manière d’enquêter, tout est repris d’auteurs comme Raymond Chandler. La reconstitution de ces années va même jusqu’au lettrage des bulles. Le texte, hors dialogue, est écrit en police de vieille machine à écrire.

J’aime beaucoup le personnage de Gereon Rath, avec son caractère ambigu. Sûr de lui, arriviste, ambitieux, manipulateur, il est prêt à tout pour retrouver une (sa) place, quitte à lutter contre la corruption en utilisant des moyens qui ne sont pas hors de critiques. Le caractère est plus marqué par le dessin que par le scénario et le texte. Les personnages secondaires masculins sont plus crapules les uns que les autres. Entre les dealers, les malfrats russes, les policiers véreux, ceux qui vivent dans l’attente d’une prochaine guerre, le lecteur est servi. Les femmes, avec par exemple la logeuse ou la collègue enquêtrice de Gereon Rath, sont-elles extrêmement libérées.

Finalement, Arne Jysch offre une adaptation personnelle, équilibrée et efficace du roman, tant au niveau du scénario que des dessins.

Pour ce qui est du vocabulaire, j’ai compris la plupart du texte, je dirais 85% (mon niveau est en gros B2+). Et le reste, je l’ai compris en regardant les dessins. C’est donc un bon choix de lecture pour les personnes souhaitant pratiquer leur allemand, tout en apprenant du nouveau vocabulaire, sans pour autant être stoppé tous les trois mots dans la lecture.

Références

Der nasse Fisch de Arne JYSCH – nach dem Roman von Volker Kutscher (Carlsen / Graphic Novel, 2017)

Longitude de Dava Sobel

Pendant mes révisions, j’ai écouté de manière intensive le podcast de l’émission de la BBC, A Good Read. Je vous explique le principe de l’émission au cas où vous ne connaissiez pas. L’animatrice invite deux « célébrités » (qu’on ne connaît en général pas si on habite de l’autre côté de la Manche), chacun suggérant aux deux autres une bonne lecture. Les participants ont donc tous lu les trois livres dont on va parler et en discutent pendant une demi-heure. Le concept n’est pas novateur mais c’est toujours surprenant à écouter pour plusieurs raisons. Premièrement, on ne parle pas forcément de nouveautés, les invités peuvent avoir choisi des livres parus il y a vingt ans mais dont ils gardent un souvenir impérissable (cela peut être des best-sellers comme des livres confidentiels). Pour l’occasion, ils les relisent (même les autres invités s’ils l’avaient déjà lu … oui, oui, vous lisez bien, les trois personnes ont lu les trois livres et sont capables d’en parler dans le détail, cela fait rêver je trouve). Les trois participants donnent leur avis de manière extrêmement subjective et honnête : quand ils ont trouvé le livre chiant, il le dise, quand cela fait écho à leur vie, il parle de leur vie, ils rient, s’enthousiasment … Ce n’est pas une émission de critique littéraire, mais bien de conseils de lecture entre amis. Vu la sincérité de l’émission, vous ne pouvez que noter certains titres. Et pour en rajouter une couche, quand un invité propose un livre d’un auteur qu’il connaît personnellement (ou même quand la présentatrice propose un livre d’un auteur travaillant à la BBC), le possible conflit d’intérêts est signalé à l’auditeur. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je trouve que cela fait rêver par rapport aux émissions littéraires et culturelles françaises.

Tout cela pour dire que cette émission est une mine d’or d’idées de lecture et surtout très diverses : il y a des romans, des romans noirs, des classiques, des essais, des mémoires, des livres sur l’Histoire …Et parmi tout cela, j’ai bien accroché à l’émission où était présenté le livre de Dava Sobel, Longitude. Dava Sobel est une journaliste scientifique, qui, d’après sa biographie, a travaillé longtemps pour le New York Times. Un autre de ses ouvrages est disponible en français, La Fille de Galilée (il me tente bien aussi, celui-là). Malgré tout, elle a choisi de ne pas écrire un ouvrage de vulgarisation scientifique au sens classique du terme.

Fin du XVIIième siècle, début du XVIIIième siècle, la marine, marchande ou militaire, anglaise a connu des naufrages majeurs, faisant perdre de l’argent et des hommes. Le plus meurtrier s’est produit le 22 octobre 1707 au large des îles Scilly, où 2000 marins sur 4 navires de guerre britanniques perdirent la vie. Ces naufrages avaient une même cause : la méconnaissance de la position exacte du bateau. Les méthodes prévues pour mesurer la latitude étaient connues et suffisamment précises depuis longtemps. Dava Sobel résume cela avec beaucoup d’humour :

Tout marin digne de ce nom peut établir sa latitude sans trop de peine par la longueur du jour, par la hauteur du Soleil ou par la position des étoiles au-dessus de l’horizon. Christophe Colomb suivit une route droite à travers l’Atlantique quand il longea le parallèle lors de son voyage de 1492, et cette méthode l’eût sans nul doute mené aux Indes si les Amériques ne s’étaient interposées [p. 13].

Pour la longitude, c’est différent car elle dépend du temps. L’idée est qu’il faut connaître l’heure au point où l’on est et l’heure à un autre endroit (le port de départ par exemple) pour savoir où on est. Plusieurs méthodes étaient utilisées, plus inefficaces les unes que les autres. Il y en a notamment une pour laquelle le capitaine du bateau devait regarder le soleil avec une lunette en verre. Apparemment, il y a eu plusieurs personnes qui sont devenues aveugles au bout de quelques années … on se demande bien pourquoi. Comme l’argent est le nerf de la guerre, l’Angleterre a décidé de régler le problème en proposant une sorte de concours, avec un règlement précisant les exigences de précision, de grosses sommes d’argent à la clé et un Conseil de la longitude comme juge du concours (le Conseil a commencé son activité en 1714 et a été dissous en 1828). Pendant tout ce temps, deux méthodes se sont affrontées : les méthodes lunaires et les méthodes mécaniques (celles avec des horloges et chronomètres).

Les méthodes lunaires avaient beaucoup d’inconvénients, notamment dû au fait qu’elles étaient basées sur des observations astronomiques impossibles lors de cieux couverts ou sur l’observation de phénomènes se produisant très rarement. Pourtant, elles étaient considérées comme des méthodes scientifiques, donc de plus grandes précisions. Finalement, elles reposaient sur l’extension d’idées déjà connues depuis longtemps (l’observation du ciel, cela ne date pas d’hier, Ptolémée en est bien la preuve) et il est toujours plus facile d’accepter ce que l’on connaît déjà (un peu) que ce qu’on ne connaît pas du tout. Ce sont les méthodes qui avaient l’appui du Conseil de la Longitude, principalement constitué de personnes avec des connaissances scientifiques.

Les méthodes mécaniques souffraient bien évidemment de cela. John Harrison, ébéniste de formation, s’est fait horloger pour essayer de répondre à ce problème de longitude. De 1714 à 1773, il a construit quatre horloges (ou chronomètre) nommées H1, H2, H3 et H4 (toutes les quatre sont exposées aujourd’hui à l’observatoire royal de Greenwich), chacune ayant ses particularités. Par exemple, la première, H1, est tout en bois, même le mécanisme. H4 est un chronomètre, elle fait ainsi une taille raisonnable. Seules H2, H3 et H4 ont été testées en mer ; Harrison n’ayant pas voulu donner l’horloge H1 car il souhaitait encore l’améliorer (c’était un perfectionniste). Chacune répond, d’après les tests, aux exigences de précisions demandées, et, ne se dérègle pas, malgré des conditions difficiles : variation de température, d’humidité, de pression, mauvais temps. Pourtant, le Conseil de la Longitude mettra énormément de temps à reconnaître la supériorité de cette solution sur les méthodes lunaires (qui seront, elles, finalement utilisées comme méthodes auxiliaires ou de confirmation).

On apprend tout cela dans ce livre, ce qui est déjà énorme car je ne soupçonnais absolument pas que tout cela ait pu exister et en soit, c’est tout de même intéressant de connaître le pourquoi du comment du méridien de Greenwich, de comprendre la manière dont les gens de l’époque ont résolu un problème qui pouvait sembler insoluble, et surtout voir en combien de temps il a été possible de faire admettre aux scientifiques une nouvelle idée (je suis toujours un peu surprise quand je lis cela car c’est censé être les gens parmi les plus rationnels qui existent, et ils semblent pourtant souvent ancrés sur leurs certitudes même si on leur démontre le contraire).

Pourtant, il y a plusieurs choses qui m’ont profondément dérangée dans la forme du livre. La preuve en est que j’ai mis un mois et demi pour lire 200 pages alors que ce qui était dit m’intéressait. Dava Sobel explique de manière détaillée le contexte, les méthodes lunaires, mais aussi les personnes qui interviennent pour résoudre ce problème de longitude. Et finalement, elle s’appesantit plus sur les méthodes lunaires et ses partisans que sur Harrison et son chronomètre.

Déjà, elle a fait le choix de ne pas décrire les inventions d’Harrison pour que son horloge fonctionne : cela prend tout au plus trois pages dans le livre. Le prétexte en est apparemment que c’est un livre grand public. Et là, dans ma tête, je me suis dit que si elle n’arrivait pas à faire comprendre cela, c’est qu’elle ne devrait pas essayer de faire de la vulgarisation scientifique. Au final, si j’essaie de me rappeler les particularités de chacune des horloges, j’en suis incapable alors que c’est tout de même le plus important. Pour ce qui concerne le personnage d’Harrison, c’est la même chose. Elle a décidé de ne pas mettre, dans le texte, de notes de bas de page car c’est un ouvrage grand public (il y a cependant des sources à la fin du livre). Cela implique qu’elle ne cite ni Harrison (père ou fils), ni des témoins de l’époque. Elle arrive, je trouve, à bien faire vivre l’époque, les personnages célèbres mais pas du tout la famille Harrison. Elle parle d’un combat harassant contre le Conseil de la Longitude, de rancœurs … Et à chaque fois qu’elle disait cela dans le livre, j’ai eu l’impression qu’elle plaquait ses sentiments à elle sur le pauvre Harrison. Plus exactement, on voit que cela a été une lutte acharnée pour la famille Harrison de faire reconnaître le procédé, mais tous les sentiments intérieurs qu’elle lui prête, je les ai trouvés faux.

En y réfléchissant après ma lecture, je me suis dit que cela n’aurait tout simplement pas dû être dans le livre. Il ne s’agit pas d’une biographie romancée, mais bien d’un essai à visée historique. Les sentiments de Harrison auraient plutôt dû être cités de ses mémoires que réécrits par l’auteur. Cela ne change pas la crédibilité du livre, mais cela lui donne un côté inachevé, fouillis, un peu décevant.

La dernière chose qui m’a gêné, et je ne suis pas sûre que cela ne vienne pas de l’édition française (grand format et livre de poche), c’est l’absence de photos : il n’y a ni photos des horloges et chronomètres, ni de l’observatoire de Greenwich, ni d’Harrison lui-même alors qu’elle décrit tout cela dans son livre. Parler d’un portrait, sans même le montrer, dans un livre paru avant l’accès facile à internet … j’ai trouvé cela dommage.

Si je résume tout cela, je dirais que j’ai aimé le fond de l’histoire (mais de manière générale, je suis bon public pour les livres racontant la manière dont les découvertes scientifiques se sont faites) mais je n’ai pas du tout accroché à la forme. Pour la défense de l’émission A good read, l’animatrice et le deuxième lecteur avaient signalés que la forme pouvait déconcerter, voire ne pas convaincre.

Références

Longitude – L’histoire vraie du génie solitaire qui résolut le plus grand problème scientifique de son temps de Dava SOBEL – traduit de l’anglais par Gérald Messadié (Points, 1998)

La variante de Lüneburg de Paolo Maurensig

Je ne vais pas encore vous dire que j’aimerais reprendre plus régulièrement le blog … c’est bien le cas mais je n’ai pas forcément envie, et quand j’ai envie je n’ai pas forcément le temps. J’ai repris cette année une formation en plus du travail et cela me prend plus de temps que je ne l’aurais cru. Cela va mieux maintenant car j’ai terminé trois cours sur quatre. Comme je l’ai sûrement déjà dit, entre la lecture et le blog, je choisis systématiquement la lecture parce que c’est ce qui m’apporte le plus.

De plus, ma prof d’allemand m’a proposé de faire un club de lecture à deux parce que je lui disais que j’aimerais parler de mes lectures avec des gens qui aiment les mêmes livres que moi. Elle m’a proposé de lire le livre que je vais vous présenter aujourd’hui : La variante de Lüneburg de Paolo Maurensig. L’auteur est italien mais l’action se déroule sur plusieurs décennies en Allemagne et en Autriche. J’en ai lu une partie en allemand et une autre en français car ma prof, avec les beaux jours, n’a pas le temps de lire en ce moment (la Grèce, le soleil, la randonnée … je m’estime déjà heureuse d’avoir cours) Pourquoi a-t-elle choisi ce livre ? Parce qu’elle l’avait déjà lu et qu’elle en gardait le souvenir d’une bonne lecture. La première fois, elle l’avait choisi pour les échecs, qu’elle aime passionnément.

Comme vous pouvez le constater sur la couverture, le livre reprend les thématiques du Joueur d’échecs de Stefan Zweig : échecs et Nazisme. Le livre se décompose, je dirais, en trois grandes parties. La première partie se situe de nos jours. Le livre s’ouverte sur la découverte, un dimanche, du cadavre d’un homme, Dieter Frisch, dans son jardin. Tout laisse penser à un suicide par arme à feu. Pourtant, rien ne laissait présager un tel geste. Frisch était un homme d’affaires ayant très bien réussi, ayant une bien belle maison, de l’argent … Il était aussi très reconnu dans son domaine d’intérêt, les échecs. Il écrivait des commentaires de parties pour un journal spécialisé. Sa secrétaire, mais aussi sa femme de chambre, avait remarqué un changement de comportement chez cet homme à la vie si bien réglée.

Cela permet d’ouvrir la seconde partie, commençant le vendredi précédant la mort de Dieter Frisch, où l’homme a effectué son dernier voyage hebdomadaire en train avec un de ses collaborateurs. Tous les vendredis, les deux hommes jouaient seuls, dans un compartiment. Pourtant, ce vendredi-là, un jeune homme s’invite dans ce tête-à-tête, en observant les deux joueurs. À la fin, il explique aux deux hommes, il explique qu’ils auraient pu faire autrement, en jouant mieux la fameuse variante de Lüneburg. Commence alors une conversation sur les échecs. Le jeune homme en vient à expliquer comment il a acquis un excellent niveau aux échecs grâce au mentorat de son père adoptif, Tabori, qui, le lecteur l’a appris avant, était le narrateur du début de l’histoire. Le jeune homme ne fait pas l’erreur de donner le nom de Tabori pour ne pas alerter Dieter Frisch car on s’en doute, il va être l’ange vengeur de son père adoptif. On sait dès le début qu’il y a eu un problème, à un moment, entre Frisch et Tabori, qui nécessite une vengeance.

Dans la troisième partie, Tabori va reprendre la parole pour expliquer justement cette vieille histoire, remontant à la période de la Seconde Guerre mondiale.

J’ai aimé ce livre mais je ne peux pas vraiment dire que je l’ai beaucoup aimé. Je vais commencer par ce qui ne m’a pas plu : la construction en trois parties. La première et la troisième partie sont excellentes car le lecteur est en éveil pour connaître la suite de l’histoire mais la deuxième partie est trop molle. Elle endort l’attention du lecteur. En plus, elle n’apporte rien au livre, car on n’apprendra jamais comment s’est déroulé la mort de Frisch et quel a été le rôle du fils adoptif là-dedans. Cela donne l’impression que l’auteur a voulu introduire la vie de Tabori après-guerre mais n’a pas su comment faire. En tout cas, il manque des pages au livre pour garantir une certaine cohérence à la narration.

Le livre a cependant énormément de qualité. L’auteur a un véritable don pour dévoiler son histoire au fur et à mesure, sans trop en dire, pour maintenir un certain suspens. La clé de l’histoire est absolument bluffante, meilleur que Le joueur d’échecs (et ce n’est pas peu dire car c’est un de mes livres préférés). L’écriture est elle aussi excellente : elle rend réellement la parole de Tabori, un homme d’un autre temps, obsédé par une vengeance froide et maîtrisée, celle d’un joueur d’échecs. Par contre, on n’entend pas la voix du fils adoptif. Il en devient un personnage faible, qui est finalement uniquement le robot téléguidé de Tabori. Il apparaît fade entre Frisch et son père adoptif. Je pense que c’est ce qui m’a dérangé dans cette deuxième partie ; il y a un manque de tension par rapport aux deux autres parties, où il y a la rancune entre Tabori et Frisch, car ce n’est tout simplement pas l’histoire du fils adoptif.

Comme le livre est vieux, je pense que beaucoup d’entre vous l’ont lu. J’aimerais bien avoir votre point de vue sur le livre, même s’il s’agit d’un souvenir de lecture car je me demande ce que l’on garde d’un tel livre. Personnellement, j’ai l’impression que je vais plutôt garder en mémoire la clé du livre. Si vous ne l’avez pas lu, je vous le conseille uniquement si vous jouez aux échecs.

Références

La variante de Lüneburg de Paolo MAURENSIG – traduit de l’italien par François Maspero (Seuil, 1995)

Dickens & Dickens de Rodolphe et Griffo

Je suis allée à la bibliothèque hier pour seulement deux livres. Je n’avais pas encore lu les 16 autres (dont plusieurs BD, ne vous inquiétez pas) car j’étais en vacances. Je ne pouvais donc prendre que deux autres livres et comme d’habitude dans ce cas-là, mon choix s’est porté sur des BD, dont celle-ci. Bien sûr, je l’ai choisi à cause du titre très mystérieux, laissant supposer que deux Dickens ont existé.

Comme il y a un chantier juste à côté de chez moi et qu’hier les ouvriers avaient décidé de travailler, je ne pouvais lire que quelque chose ne demandant pas beaucoup de grammes de mon cerveau de blonde. Je me suis penché sur le premier tome de cette série. Mal m’en a pris, car j’ai dû acheter en acheter le deuxième tome en numérique pour connaître la fin, tellement j’étais impatiente.

Comme le laisse supposer le titre, il sera bien question de deux Dickens. Mais pour lors, nous sommes en 1852, l’année du décès du père de Dickens et de sa fille Dora. L’écrivain aime à se promener la nuit dans Londres pour trouver l’inspiration, mais depuis quelque temps, il est suivi par un homme mystérieux et surtout prudent. Quand il avance, l’homme avance. Quand il s’arrête, le poursuivant s’arrête. Dickens décide de faire appel à une agence de détectives pour régler le problème. Mal lui en prend puisque les deux hommes qui le suivaient pour pouvoir arrêter le premier poursuivant se font tuer par celui-ci, qui du coup après cela s’approche, enfin, de l’écrivain. Les deux hommes, le premier poursuivant et Charles Dickens, s’avèrent être des sosies parfaits. Le double de l’écrivain est comme un doppelgänger, c’est-à-dire du côté obscur de la force dirons-nous. À douze ans, il a été repêché, amnésique, dans la rivière par un malfrat qui lui a appris (et surtout l’a obligé) à gagner sa vie malhonnêtement. Même en s’étant libéré du malfrat (en le tuant comme celui-ci lui avait appris à faire), il continue à vivre de mauvais coups, à avoir des fréquentations discutables…

Le jumeau de Dickens étant beaucoup plus extraverti, c’est lui qui va prendre le contrôle de la suite des événements. Cela « va permettre » à l’écrivain de vivre une vie plus excentrique, moins corsetée, dans les bas-fonds de Londres. Le doppelgänger va lui prendre la place de l’écrivain (au grand plaisir de sa femme), côtoyer Wilkie Collins, participer à la fabrication du journal de Dickens en proposant des sujets novateurs…

Tout au long des deux tomes qui font cette histoire, les situations cocasses vont s’enchaîner à un rythme rapide. Elles sont entrecoupées par des moments où Charles Dickens cherche à comprendre ce qui lui arrive. C’est ce qui fait que j’ai beaucoup aimé ma lecture : le scénario, l’humour, le rythme m’ont séduite sans aucun doute possible. Les éléments biographiques et bibliographiques sur Charles Dickens sont bien exploités et surtout bien introduits pour la novice que je suis sur le sujet. De même, les dessins de Griffo (et les couleurs) rendent bien l’époque victorienne, sans pour autant faire dans la bande dessinée historique avec une reconstitution exacte des lieux. Vous pouvez cliquer sur l’image ci-dessous pour voir la planche en plus gros ; cela vous permettra de vous faire une meilleure idée que tout ce que je pourrais dire sur les dessins. Dans l’ensemble, je trouve que les auteurs ont su trouver le juste équilibre en humour, Histoire et littérature. Cela donne un moment de lecture très agréable.

Ma déception est venue de la fin. Cela se termine en une planche, laissant en suspend beaucoup de questions que je m’étais posées au cours de ma lecture. Cela m’a fait relire les deux tomes d’une toute autre manière. Je me demande encore pourquoi le scénario introduit certains éléments alors que finalement ils ne sont pas employés. Cela donne l’impression d’une série prévue en trois tomes qui s’est transformé en cours de route en une série en deux tomes. C’est dommage parce que tout le reste est vraiment très bien !

Références

Dickens & Dickens – Tome 1 : Destins croisés de Rodolphe et Griffo (Vents d’Ouest, 2017)

Dickens & Dickens – Tome 2 : Jeux de miroir de Rodolphe et Griffo (Vents d’Ouest, 2017)

Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire

Continuons dans la thématique maritime, avec Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire, qui a été sélectionné en 2016 sur la « long-list »du Man Booker Prize.

Dans les eaux du Grand Nord est un roman historique dont l’action se situe en 1859-1860, à une période où l’huile de baleine est remplacée progressivement par le pétrole, pour l’éclairage intérieur. Cela a donné lieu à une chasse extensive de la baleine dans les eaux du Grand Nord. Il est d’ailleurs dit, en passant, dans ce livre, que la population baleinière dans ces eaux est en très nette décroissance, à l’échelle temporelle de la carrière d’un homme. Dans ce livre, le lecteur va suivre une saison de chasse à la baleine, sur un navire bien particulier, peuplé de bras cassés. En effet, cet armateur et ce capitaine ont déjà perdu un navire et traînent une mauvaise réputation. Ils cherchent à remonter une expédition cette année-là et seuls les cas désespérés veulent bien monter avec eux. On peut citer Henry Drax, un « harponneur brutal et sanguinaire », comme le dit la quatrième de couverture. On apprend dès les premières pages du livre qu’en plus, c’est un pédophile qui aime tuer ses victimes après (j’avoue avoir été choquée dès les premières pages, justement pour cela, car c’est extrêmement violent).

Le personnage principal du livre, Patrick Sumner, ne détonne pas dans cet environnement. C’est un ancien médecin militaire désargenté, blessé à la jambe, renvoyé des Indes pour une sombre affaire de bijoux, affaire que le lecteur découvre progressivement dans le roman. À cause de sa blessure, c’est aussi un drogué notoire, qui ne peut dormir sans sa dose. N’ayant pas d’autres plans, il s’engage sur le navire en tant que médecin, en pensant qu’il n’y aura pas grands choses à faire, puisqu’il n’aura qu’à soigner les petits bobos des marins ou à constater leurs décès.

Voilà donc notre équipage parti et commence alors la chasse à la baleine. Un jeune garçon de cabine vient un jour consulter Sumner pour un mal de ventre. Il s’avère qu’en réalité il a été violé. Le jour suivant, il est retrouvé mort dans un tonneau. Sumner gardant quand même un fond d’humanité cherche le coupable et identifie Henry Drax assez rapidement. Commence alors sur la bateau une lutte entre les deux hommes, qui se terminera sur la glace. Dans ces conditions, il est bien évident que cette lutte se transformera rapidement en une lutte pour leur propre survie.

Dans les eaux du Grand Nord est un excellent roman d’aventures. Il y a quelques années, j’avais lu 200 pages sur 250 (ne me demandez pas pourquoi je ne l’avais pas terminé, car je ne saurais pas vous répondre) des carnets de Arthur Conan Doyle, qu’il avait tenus lors de sa saison sur un navire parti à la chasse dans le Grand Nord. On retrouve, dans ce roman, beaucoup des expériences et des sentiments de Doyle (en tout cas, pour Patrick Sumner), notamment, les descriptions de chasses à la baleine et de chasses aux phoques. Elles sont certes extrêmement violentes et sanguinolentes, mais sont des moments très intenses dans le livre. Le lecteur souffre pour la baleine, espère que les hommes vont s’en tirer, essaie d’anticiper tout ce qu’il va se passer… votre cœur bat à cent à l’heure dans ces moments-là. Et, en fait, il y a énormément de moments comme cela dans le livre car la narration est menée tambour battant. Et encore, je ne vous parle pas de la survie sur la glace, c’est juste effrayant. De ce point de vue, je trouve que le roman est excellent, le lecteur étant toujours maintenu en haleine. De plus, c’est une très bonne reconstitution historique, de ce que je peux juger après avoir lu les carnets de Doyle.

C’est donc un quasi coup de cœur pour ce livre. Pourtant, une chose m’a gêné, mais genre énormément ! L’histoire d’Henry Drax. Quand je lisais, je vivais toute cette partie comme un moment de repos dans ma lecture, ce qui est tout de même malheureux à dire pour une histoire de pédophilie. J’ai trouvé que Ian McGuire n’arrivait pas à l’introduire dans son récit. C’est comme un deuxième fil dans la narration qui apparaît de-ci de-là et dont on ne sait pas quoi faire. Pour le lecteur, c’est juste de la violence gratuite à mon avis, faite uniquement pour le choquer. Je trouve que l’auteur aurait pu garder cette idée de combat entre deux hommes dans un univers hostile, sans pour autant y mêler un pauvre gamin.

La narration hachée apparaît aussi à un autre moment du roman, dans la deuxième partie. Henry Drax et Patrick Sumner se retrouvent séparés sur la glace. Nous suivons Sumner car toute l’histoire est racontée de son point de vue et on va oublier, avec lui (en tout cas, j’en ai eu l’impression), Henry Drax. Comme je vous le disais, Ian McGuire est très fort pour rendre au lecteur les expériences intenses. C’est encore le cas ici puisque Sumner lutte pour sa survie tout de même ! On est à fond avec lui, on vit à travers lui. Et tout à coup, l’auteur en remet un coup sur Drax et fait tout retomber, pour rien finalement. Il est obligé ensuite de fournir un effort pour refaire décoller son histoire. Un peu comme aux montagnes russes en fait.

Je peux quand même dire que ces côtés négatifs seront quand même éclipsés dans ma mémoire sélective par les côtés positives : un excellent roman d’aventures, un excellent thriller et une formidable reconstitution historique, tout cela en un seul livre. Par contre, je ne vous le conseille pas si vous êtes très sensible.

Références

Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGUIRE – traduit de l’anglais par Laurent Bury (10/18, 2017)

Le sel de la mer de Édouard Peisson

Pendant cette pause estivale, j’avais fait huit « merveilleux » billets que je n’avais pas publiés car j’avais la flemme de les mettre en page (j’ai découvert à cette occasion qu’en fait, j’aimais toujours rédiger des billets et que c’est vraiment la mise en forme qui me posait problème, je vais essayer de combattre cela cette année). Comme je ne les avais pas mis en forme, je ne les avais pas copiés dans LibraryThing, ce qui n’aurait pas posé de problèmes si le serveur qui abrite mon blog n’avait pas crashé et que la sauvegarde n’était pas datée d’un mois. Donc mes huit billets sont perdus à jamais parce que je n’ai pas particulièrement envie de refaire ce que j’avais déjà fait (et qu’en plus, beaucoup des livres étaient de la bibliothèque donc cela donnerait des billets moins précis et intéressant je pense). J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps mais bon, il y a quand même moyen de se réjouir : je n’avais pas encore fait de billet sur Le sel de la mer qui est un coup de cœur absolu. Je vous le conseille très vivement si vous aimez les romans maritimes. C’est un des meilleurs que j’ai lus jusqu’ici, avec une force descriptive et psychologique incroyable.

Commençons par parler de l’auteur qui était jusqu’à présent pour moi un grand inconnu. Édouard Peisson est né en 1896 à Marseille et est mort à Ventabren (aussi dans les Bouches-du-Rhône) en 1963. À l’âge de 18 ans, en 1914, il commence une carrière, qui durera 10 ans, dans la marine marchande. Suite à des réductions de personnel, il se retrouve sans travail. À la suite de sa réussite à un concours administratif, il entame une nouvelle carrière en tant que fonctionnaire préfectoral. On se doute facilement que ce travail ne pouvait lui plaire : il le trouve en effet « inutile » et « ennuyeux ». Il commence cependant à écrire pendant cette période et en 1936, il décide de se consacrer entièrement à la littérature. Sa bibliographie sur Wikipédia compte 37 ouvrages, publiés de 1928 à 1963. Le sel de la mer a paru pour la première fois en 1954, il est considéré comme son plus grand roman.

1914. Sur la ligne Naples-New-York le commandant Joseph Godde déroute son paquebot, le Canope, pour porter secours à un cargo italien alors que la tempête se déchaîne sur l’Atlantique Nord. Manoeuvre périlleuse, mais dictés par le « devoir sacré » d’assistance en haute mer… Bientôt c’est le drame. Le Canope, alourdi à son tour par des masses d’eau et les machines manquant de pression, sombre lui aussi. Deux cents passagers paient de leur vie l’acte de bravoure du commandant Godde [p. 4, préface]

Le livre se déroule trois mois plus tard lorsque Godde se retrouve devant la commission d’enquête pour expliquer ce qu’il s’est passé. Les membres de la commission d’enquêtes qu’on entend dans ce livre sont dans un premier temps Cernay, vieux capitaine au long cours et ensuite Latouche, inspecteur de la Navigation, qui n’a pas d’expérience maritime. Dans la première partie (les 2/3 environ), on assiste au dialogue entre deux gens de mer, un dialogue fort car Cernay veut faire accoucher Godde des événements, ce qui est très difficile car celui-ci est dans une position défensive. En effet, il n’est entendu qu’après trois mois, le dernier en fait, après trois mois d’isolement pour le capitaine du Canope. Cernay est bienveillant et compréhensif mais Godde est isolé dans sa carapace, dans son idée. Il n’est pas en position de pouvoir écouter et encore moins de comprendre ce que Cernay veut faire.

Pendant cet entretien, tout ce qui est mené au fait va y passer. On commence par la mort en mer du père de Godde, que Cernay a connu. Personnellement, j’ai trouvé que cela avait placé tout de suite la relation que Godde pouvait avoir à l mer. Il y a ensuite le parcours même du Canope. C’était un navire acheté récemment par la compagnie, qui faisait son premier voyage commercial pour celle-ci. C’est un navire qui avait déjà été plusieurs fois revendu ; une personne entendue s’étonne même qu’il n’est pas encore coulé. En effet, Godde, en tant que second a participé, au transfert de Londres à Naples. Plusieurs incidents ont montré que ce navigation avait des défauts au niveau de la conception. Il y a eu notamment un roulis inquiétant en mer plate. On passe ensuite sur sa prise de pouvoir controversée. Le capitaine, marin reconnu et homme caractériel, a eu à Naples une attaque, huit heures avant le premier voyage commercial, obligeant Godde à prendre le commandement au pied levé. Sauf que plusieurs de ses hommes lui ont demandé de renoncer : à cause des défauts techniques, des aménagements faits à la va-vite pour recevoir des passagers aussi. Lui l’a pris comme une crainte face à son inexpérience. Les hommes se sont inclinés, je pense que cela a été pour moi, la première fois où j’ai questionné le personnage : est-il vaniteux, trop fier ? (C’est aussi à ce moment-là que je me suis dit que le nom du capitaine voulait peut-être dit quelque chose). Ensuite, commence le voyage vers l’Atlantique. Godde répète sans cesse que le navire s’est bien comporté malgré une mer déchaînée, qu’il ne faut pas tenir compte des événements précédents, ne profitant pas des perches (qui ne sont pas des faveurs) que lui tend Cernay. Il y a un côté implacable au récit car le lecteur connaît le drame qui lui a déjà été raconté (une baleinière, avec femmes et enfants, écrasés par le Canope), et cherche donc avec les deux hommes ce qui a bien pu être la cause du naufrage. Pourtant, on ne trouve pas mais on continue à voir les événements défilés. Pour moi, c’était la facilité, tous les événements ne pouvaient mener qu’au drame.

Édouard Peisson écrit en homme d’expérience. Les descriptions de la mer, du comportement du navire en pleine mer, des sentiments humains sont absolument saisissantes. On admire la précision des termes ainsi que la force descriptive. On admire aussi le courage qu’il a fallu à Godde pour prendre des décisions qui engageaient tant de gens, mais aussi à ses hommes qui ont lutté jusqu’au bout, au péril de leur vie, pour respecter des décisions qu’ils n’approuvaient pas forcément, pour sauver leur navire aussi. Le dialogue entre les deux hommes est extrêmement tendu et puissant, on sent Cernay lutté pour sauver Godde de lui-même, pour l’aider à comprendre ce qu’il s’est passé. Là-dessus arrive Latouche, qui n’a aucune expérience de la mer comme je le disais, et qui place tout de suite le dialogue sur un plan psychologique. En effet, la commission d’enquête s’est déjà fait une idée, basée sur les faits mais aussi sur leur examen par d’autres capitaines au long cours.  C’est lui qui va arriver à percer la carapace de Godde et à le faire redescendre.

À mon avis, c’est le seul point faible du livre. Édouard Peisson a maintenu son lecteur pendant 240 pages (en gros) dans une très grande tension. J’ai trouvé qu’il n’arrivait pas à la faire redescendre. On ne ressent pas de soulagement à la fin de la lecture, on est juste épuisé en fait. On sent que Latouche et Cernay ont livré toutes leurs cartouches, que Godde a compris, a peut-être admis, mais tout reste en suspens, un peu en milieu de digestion. C’est un peu compliqué pour le lecteur d’admettre que cela se termine comme cela. Je pense que cela vient du fait que le lecteur ne suit pas la commission d’enquête du point de vue de Godde, mais se retrouve bien en position extérieure. À partir de là, la solution aurait peut-être été de faire un roman un peu plus long mais d’un autre côté, je pense que le roman aurait perdu en force et aurait peut-être gâché alors. Tandis que là, le lecteur sort impressionner du récit et doit juste admettre qu’il n’a assisté qu’à un moment du drame, que Godde va continuer à vivre avec ce qu’il s’est passé et que c’est lui seul qui va terminer la digestion des faits.

Un autre point fort du roman dont je ne vous ai pas parlé est la force des personnages secondaires qui sont particulièrement forts, notamment le personnage de Charrel, qui est le chef mécanicien du navire. On pourrait même dire que les personnages secondaires sont autant incarnés que Godde, en apparaissant pourtant beaucoup moins.

En conclusion, j’espère vous avoir persuadé de donner une chance à ce livre.

Sur ce, je m’en vais faire une copie de ce billet sur LibraryThing …

Références

Le sel de la mer de Édouard PEISSON (Grasset / Les Cahiers rouges, 1995)

Un siècle de littérature française – Année 1954

La jument de Socrate de Elisabeth Laureau-Daull

Elisabeth Laureau-Daull situe l’action de ce livre, La jument de Socrate, dans la Grèce de Socrate, c’est-à-dire au Vième siècle avant Jésus-Christ. Plus exactement, on est le jour où Socrate doit avaler la ciguë puisqu’il a été condamné à mort par le tribunal.

Cette journée si particulière n’est pas racontée du point de vue de ses élèves, dont on peut lire par ailleurs les récits, mais de celui de sa femme, Xanthippe, que l’on peut traduire par « jument jaune » en grec. Mais que sait-on de la femme de Socrate me direz-vous, si votre culture grecque est au niveau de la mienne (c’est-à-dire au ras des pâquerettes). Personnellement, je ne me suis pas posé la question quand j’ai acheté le livre mais uniquement quand j’ai ouvert le livre. Wikipédia nous éclaire quelque peu sur la question. Visiblement, Xanthippe est l’incarnation même de la mégère. Plus exactement, c’est la version qui a été propagée par les élèves du philosophe. Ici, l’auteur en fait un tout autre portrait, celui d’une femme extrêmement moderne, attaché à son mari dont elle admire l’intelligence et qu’elle remercie infiniment de tout ce qu’il lui a apporté mais aussi pour la liberté de paroles et d’actions qu’il lui laisse.

La narration se déroule en une journée, à Athènes. Le livre commence par la vie de Xanthippe à son mari, celui-ci entouré de ses élèves qui ne demandent qu’à l’écouter une dernière fois (un seul veut essayer de le sauver). Xanthippe s’emporte, est donc congédiée par son mari et décide de faire quelque chose pour sauver Socrate. Elle veut aller voir le juge pour discuter avec lui (une femme discutant avec un homme de justice était quelque chose d’impensable à l’époque). En chemin, toute sa vie lui revient mémoire : sa vie de fille, sa vie de femme, ses enfants, son mari … Comme je le disais, l’auteur a fait de Xanthippe une femme moderne avec toute la liberté de parole que cela implique. On a son avis sur la place de la femme dans la Grèce antique, sur la place de celle-ci dans le couple … tout ce à quoi Xanthippe aspire à ne pas obéir. C’est ce qui fait d’elle un très bon personnage. On s’identifie facilement à cette femme qui aimerait être considérée comme l’égal des hommes ; elle a adopté cette position grâce à l' »éducation » que lui a donnée son mari.

Après, je dirais que le livre a le défaut de ses qualités. Ici, on fait parler une femme sur qui on ne dispose que de témoignages à charge. Comme le dirait Julian Barnes, c’est un matériel très intéressant pour un écrivain sans aucun doute. De là à lui prêter les idées du féminisme modernes. C’est une mauvaise expression formulée comme cela. Plus simplement, prêter des pensées et/ou des idées contemporaines à des personnages vivants un siècle en arrière est quelque chose qui peut-être déjà compliqué (par exemple, on se doute qu’à l’époque victorienne on se doute qu’il y avait des femmes avec un caractère fort, vu les mouvements qu’il y a eu pendant et après dans la société), mais ici à l’époque de Socrate, j’ai plus de mal à voir où on peut piocher les informations sur des idées féministes. Sur internet, on peut trouver des informations sur la place des femmes dans la Grèce antique, sur la place des femmes dans la vie (sentimentale) de Socrate mais je ne suis pas sûre qu’il existait déjà des féministes à l’époque.

Tout cela pour dire qu’il ne faut pas chercher à voir dans ce livre quelque chose d’historique malgré un contexte très bien reconstitué (je dis cela car c’est justement ce qui m’avait poussé à acheter le livre). Sans aucun doute le caractère moderne du personnage est voulu. Dans ce cas-là, je pense plutôt qu’il faut lire le livre comme une image ou un exemple inspirant sur la place que peut avoir l’éducation et la confiance dans la volonté d’émancipation d’une femme. Je trouve que c’est déjà pas mal, même si ce n’est pas ce que je cherchais au début. Je ne voudrais pas que cela apparaisse comme un commentaire négatif pour ce roman car je l’ai avec grand plaisir. C’est en le renfermant et en voulant écrire ce billet que je me suis demandée quelle était l’intention de l’auteur et qu’est-ce qu’aurait pu être le roman si l’auteur avait voulu faire un roman historique parce que le sujet et la thématique choisis sont vraiment très intéressants.

En conclusion, une bonne lecture, dans un contexte original sans aucun doute.

L’avis de Niki.

Références

La jument de Socrate de Elisabeth Laureau-Daull (Éditions du Sonneur, 2017)