Rue involontaire de Sigismund Krzyzanowski

RueInvolontaireSigismundKrzyzanowskiJ’ai profité de mon jardin les deux derniers jours pour lire des petits livres de ma PAL dont celui-ci acheté au dernier salon du livre. Je vous ai parlé de Sigismund Krzyzanowski ici et ici. C’est un livre d’une cinquantaine de pages, contenant trois textes : Rue Involontaire, La clepsydre, Le feutre gris et des extraits du carnet de l’écrivain. Le manuscrit de Rue involontaire a une histoire assez extraordinaire vu qu’il a été restitué par le FSB (ex-KGB) en 1995 mais n’est apparu qu’en 2012 sur la fiche de l’inventaire du fonds Krzyzanowski, aux archives littéraires russes. Dans la préface, la traductrice Catherine Perrel explique les raisons possibles de cette disparition de plus de 20 ans. On connaissait l’existence de ce texte car il était mentionné dans une lettre de 1933 mais il n’avait jamais été retrouvé.

La rue involontaire est une rue dans le quartier de l’Arbat (rue commerçante de Moscou) où « quelques coudes zigzaguant avaient « involontairement » formé une petite rue ». Rue Involontaire a apparemment un grand caractère autobiographique car l’auteur vivait dans le quartier et était aussi alcoolique (c’est léger à mon avis comme preuve). Le texte est composé de sept lettres écrit par un homme seul et alcoolique (donc), qui timbre ses lettres (reste des jours où on payait la vodka en timbre et non en argent) et les envoie par sa fenêtre de toi. Il ne choisit que des destinataires dont il ne connaît pas le nom : l’homme sur les timbres, le facteur, le monsieur qui a sa lumière allumée même tard le soir, le monsieur qui a le plus grand nombre de sonnerie (dans les appartements communautaires, il y avait soit plusieurs sonneries pour une même porte, soit une sonnerie avec un code en morse pour savoir à qui la visite est destinée : le destinataire de la lettre a quand même six longs coups de sonneries). Dans ses lettres, l’auteur accompagné de son « coauteur, la vodka » exprime sa solitude et parle du fait que l’alcool l’aide non pas à oublier mais à supplier. Comme c’est Krzyzanowski, c’est drôle, bien tourné et plein d’esprit. On ne peut que féliciter la traductrice que de savoir retranscrire cela. La lettre à « l’homme du timbre » débute par les mots suivants :

Je vous vois dans votre petite fenêtre de papier verte. Vos épaules dépassent au-dessus du rebord strié et votre tête redressée est couverte d’un calot de toile. Et voilà que je vous colle vous-même sur la lettre que je vous adresse. Moi qui suis incapable d’adhérer à quoi que ce soit. Ça ne colle jamais. Car je ne suis pas un type collant.

Personnellement, j’admire ce style où on peut changer complètement d’idée en 5 lignes, de parler de soi sans en avoir l’air, de jouer sur les mots. C’est juste magnifique et tout le texte est comme cela. Je vous le conseille vivement.

La clepsydre parle aussi d’alcool puisque le texte parle en trois pages exactement d’un homme qui pour mettre à profit son talent pour la boisson décide de devenir une horloge par rapport à son état au fur et à mesure de ses beuveries et ainsi de se faire employer dans un bureau. Il s’entraîne ainsi à boire à partir de l’heure de prise de service et à rouler par terre quand il est l’heure de la fin du travail. Cela marche très bien car les horloges avec une précision à la minute coûte très chère. Cette nouvelle est un chef d’œuvre de concision, d’humour noir et la chute est brillante.

Le feutre gris parle d’un chapeau qui passe de tête en tête et qui provoque, la plupart du temps, le suicide de son propriétaire car il contient le syllogisme « À quoi bon ? » (j’avoue que je n’ai pas compris en quoi c’était un syllogisme, si quelqu’un de moins bêtes pouvaient m’expliquer) provoquant soit des questionnements sans fin, soit une absence de réaction chez l’humain à cause de têtes vides (pas un pensée, rien pour résister à « À quoi bon ? »). Ce  que j’ai beaucoup aimé dans ce texte, c’est justement les commentaires du narrateur sur ses têtes vides :

Plus mort que vif, évoquant un village qui vient d’être dévasté par la peste, le cerveau du vieil homme n’était peuplé que de rares pensées-invalides et pensées-retraitées. Elles recevaient leur maigre pension en approbations, accolades amicales, « ça, c’est sûr, mon vieux », « vas-y, raconte encore », mais se déplaçaient en s’appuyant sur des béquilles logiques, clopin-clopant. Quand Àquoibon fit irruption, les invalides neuronaux allèrent tous se cacher dans leurs trous, et le cerveau fut livré à son plein pouvoir.

La conclusion du texte (« chapitre » 9) fait intervenir l’auteur, plein d’esprit, mais surtout la chute est pleine d’humour. C’est rare de trouver un auteur qui à partir d’une histoire banale peut avoir un tel recul et un tel humour.

Les extraits des carnets de l’écrivain représentent quelques pages, entre les textes, où sont notées quelques pensées (une phrase à quelques phrases) que l’auteur notait donc dans ses carnets. Ma préférée est :

Cette vision du monde ne correspond pas à mes dioptries.

J’espère que vous serez d’accord avec moi qu’il faut que vous lisiez Krzyzanowski. Ce recueil est vraiment très bien pour commencer, croyez-moi (j’espère vous avoir convaincu en tout cas).

Une critique sur La Cause littéraire.

Références

Rue Involontaire de Sigismund KRZYZANOWSKI – traduction du russe et préambule par Catherine Perrel (Verdier, 2014)

La dernière cigarette de Nikolavitch et Botta

LaDerniereCigaretteNikolavitchBottaJ’ai acheté cette bande dessinée au dernier salon du livre, au stand de la région Ile-de-France. Il n’y avait personne sur le stand mais le dessin de couverture m’a interpellée et donc j’ai retourné le livre pour lire le résumé. Première phrase : « Novembre 1943, près de Kiev ». Je n’ai pas cherché à en savoir plus et j’ai mis la BD dans ma besace.

On est donc en 1943 à Kiev. Un commissaire politique soviétique, le commissaire Tchektariov, se retrouve séparé de son unité lors d’un bombardement. Il se réfugie dans la cave d’une maison, où il y a déjà un officier allemand, le colonel Dorscheid. Au lieu de s’entre tuer, ils se comportent en homme en faisant une pause dans cette guerre. Ils fument ensemble les deux dernières cigarettes du colonel allemand. L’un sait déjà que son camp a perdu, une bataille  que lui-même n’a jamais voulu mener, et l’autre sait déjà que son camp va avancer jusqu’à Berlin (pour bloquer les Américains aussi) mais en voyant toute sorte d’horreurs. Les deux hommes portent un regard lucide sur cette guerre mais aussi sur le futur qui les attend.

La narration est effectuée par le Soviétique et il nous décrit les massacres perpétrés en Ukraine, en Biélorussie, en Pologne, où ils découvrent les camps allemands. Il décrie des moments d’anesthésie totale, où les régions traversées sont tellement dévastées qu’on ne peut plus penser normalement.

La guerre se termine. Les deux hommes se retrouvent. L’Allemand est en prison pour avoir fait massacrer tout un village. Le Soviétique cherche à comprendre comment un guerrier a pu se transformer en criminel (je reprends ici une phrase de la bande dessinée).

C’est une BD très courte, une quarantaine de pages en petit format mais c’est un coup de poing parce qu’en quelques mots, quelques images et une histoire tout est dit.

Le scan de la couverture ne rend pas justice à celle-ci pour les couleurs, qui sont en réalité plus foncées. Le type de dessin à l’intérieur du livre est identique (je le trouve très beau et très travaillé personnellement) mais les couleurs sont différentes. Pour le passé (pendant la guerre), les dessins sont en noir et blanc alors que pour le présent (Dorscheid en prison), les couleurs sont à dominante jaune-marron.

Je vous conseille donc vivement cette bande dessinée.

Références

La dernière cigarette de Alex Nikolavitch (scénario) et Marc Botta (dessin) (La Cafetière / Vertige Graphic, 2004)

Pauline Sachs de Alexandre Droujinine

PaulineSachsAlexandreDroujinineQue celui qui connaissait l’existence de ce roman et ne m’en a pas parlé se taise à jamais !! Je rigole bien sûr. Vous pouvez me donner votre avis si vous l’avez lu (et même si vous ne l’avez pas lu en fait). Je me rappelle très bien de quand j’ai acheté ce roman. Je traînassais à Gibert au rayon littérature russe. J’ai vu un Phébus que je ne connaissais pas (d’un autre côté je ne connais pas tout leur catalogue non plus). J’ai retourné pour voir le résumé (pas trop mal), puis le prix (3 euros), je l’ai acheté et après je l’ai laissé dans ma PAL mais à une place spéciale (ceci étant secret, je ne vous en dirait pas plus).

Pauline Sachs est un roman qui date de 1847 (et donc contemporain de Dostoïevski). C’est une époque où George Sand est très reconnu en Russie et on sent bien cette influence dans ce livre.

Sachs est un vieil homme. Trente-deux ans. Imaginez donc un peu ! Il a voyagé, été à la guerre, fait des études, tué des gens en duel (pas dans cet ordre). Pour résumer, il a vécu. Maintenant il est fonctionnaire avec un poste que j’identifierai à comptable à la Cour des Comptes + flic à la brigade financière. Il y est très reconnu puisque très efficace pour débusquer les détournements de fonds. Tout cela est très bien sauf qu’il n’a pas connu l’amour. Cette funeste erreur est réparée depuis un an puisqu’il a épousé la jeune Pauline (l’auteur l’appelle aussi Paule dans le roman mais je ne peux pas). Jeune parce qu’elle a dix-neuf ans. Jeune femme qui vient de sortir d’un pensionnat pour jeune fille où elle était admirée pour sa grande naïveté et son côté enfantin. Un personnage du roman résume cela par un corps de dix-neuf ans et un esprit de douze.

Or, Sachs a des idées progressistes. Parce que oui, Madame, Monsieur, en 1847, il y avait un homme, Sachs (et aussi Droujinine) qui pensait qu’une femme n’était pas qu’une potiche, qu’une femme devait penser par elle-même, ne pas se livre à toutes les minauderies que l’on attendait d’elle … Pauline ne correspond donc pas par son éducation à l’idée que Sachs se fait d’une femme (qu’il voit plutôt comme une compagne de vie). Depuis, un an, il essaie de lui montrer des choses artistiques, de lui faire lire George Sand (qu’elle trouve ennuyeuse et choquante), de l’aider à développer à sa pensée. Il faut cependant se rendre à l’évidence : en un an, il n’a pas réussi grand chose. De son côté Pauline veut rééduquer son mari pour qu’il devienne conventionnel (comme quoi il y en a qui ne savent pas les maris qu’elles ont).

On en est là du roman quand un invité arrive (l’invité s’invite lui-même pour dire vrai). Il s’agit de l’homme qui a voulu demander en mariage le premier Pauline mais qui ne l’a pas fait, qui arrive dépité et décidé à reconquérir Pauline. Vous me direz, c’est là où on verra si elle aime son mari comme son mari, comme un père ou comme un frère, c’est aussi là où on verra si c’est une enfant qui cède à la première passion venue. Rédigez comme cela je suppose que vous avez compris la suite (sinon, il faut lire le roman).

Il faut souligner que le livre contient une excellent préface du traducteur qui souligne le contexte du livre, la biographie de l’auteur, les sous-entendus culturels du livres. Cela aide particulièrement la lecture. Les deux points principaux que j’ai retenu sont :

  • le roman présente une histoire semblable à celle du roman Jacques de George Sand. Là où notre Française présente une histoire fougueuse et passionnée (pour dire que la passion ne se termine jamais simplement), notre Russe présente un roman cérébral où la raison l’emporte sur la passion (j’en ai déduis qu’il fallait quand même que je lise le roman de George Sand).
  • le roman est très original par sa forme (et c’est vrai que c’est particulièrement agréable à lire). C’est un roman épistolaire entrecoupé de chapitre (comme on a d’habitude). Par le biais des lettres, on a l’avis des trois personnages principaux sur les mêmes scènes et leurs commentaires sur les autres (d’autant plus intéressant pour Pauline et Sachs) et les chapitres permettent d’avancer dans la narration et permettent de souligner les moments de tension.

Et sinon, je pense qu’il faut lire ce roman. Pour ceux qui n’aime pas les livres russes, sachez que le traducteur précise dans sa préface que les personnages de Droujinine ont toujours l’air étranger (un peu allemand apparemment). J’espère que cela achève de vous convaincre.

Références

Pauline Sachs de Alexandre DROUJININE – traduit du russe et présenté par Michel Niqueux (merci à toi, monsieur)(j’espère que tu nous traduiras un autre livre) (Phébus, 2002)

Le Double de Fédor Dostoïevski

LeDoubleFedorDostoievskiJ’ai profité de mes vacances pour enfin lire mon premier roman de Dostoïevski (je n’avais lu en entier que des nouvelles pour l’instant)(en fait je crois que j’ai lu Le Joueur mais je ne sais plus l’histoire et si je l’ai lu en entier). Il paraît que j’ai commencé par le mauvais mais j’ai vraiment beaucoup aimé. En effet, il s’agit du deuxième roman de Dostoïevski (publié en 1846) et donc c’est une œuvre de jeunesse qui montre les thèmes qui vont traverser les ouvrages de Dostoïevski mais ce n’est pas comme les autres livres…

Monsieur Goliadkine, petit fonctionnaire, à Saint-Pétersbourg, voit sa vie bouleversée le jour où il s’aperçoit qu’il existe un sosie du même nom, qui veut prendre à tout prix sa place. La seule chose qui distingue les deux hommes est le caractère : « notre héros », le vrai Goliadkine est un homme qui se fait fort de toujours parler droit, sans manœuvre alors que le faux Goliadkine, lui, est fourbe. Par exemple, dans le roman, le vrai Goliadkine va au restaurant, mange un petit pâté et doit en payer onze car son sosie en a mangé dix.

Ces évènements touchent particulièrement notre Goliadkine car le sosie le fait mal voir de la haute-société dans laquelle il se croyait accepter. C’est à ce moment là que l’on peut se permettre de douter de la santé mentale de Goliadkine. Comment un petit fonctionnaire sans importance peut se voir accueillir comme un égal par son « Excellence » même s’il y met toutes les formes possibles.

À la lecture, j’ai complètement adopté le point de vue de Goliadkine, et donc j’ai toujours pensé qu’il était sain d’esprit. C’est son caractère qui m’a semblé moins fiable. Il se dit honnête, pas manipulateur … mais il est amoureux d’une fille de la bonne société (qui ne lui est bien sûr pas destiné), il a eu une histoire trouble avec son ancienne logeuse.

Il est évident que le double est ce que Goliadkine aimerait être, ou pouvoir être. Celui-ci fait tout ce que lui aimerait faire. Il s’infiltre au près de son « Excellence » alors que lui se fait jeter dehors.

Je n’ai absolument pas lu cela comme une fable étrange (comme j’ai lu dans certains avis) mais plutôt comme la représentation dans la vie réelle de la dualité du personnage. La fin m’est donc apparu plutôt comme le choix d’une personnalité, celle qui est le plus acceptable pour la société.

Il faut noter l’écriture de Dostoïevski (et la traduction bien évidemment). Tout au long du roman, on suit le vrai Goliadkine. Le récit est souvent incohérent, reprend des éléments. Le personnage ne finit pas toujours ses phrases. Cela ressemble à des monologues modernes comme j’avais pu lire dans un livre de Miguel Delibes sauf que chez Dostoïevski, c’est poussé à l’extrême car lui veut signifier une folie, et non de l’égocentrisme, ou de la panique face à des évènements.

En conclusion, une très bonne découverte.

Références

Le Double de Fédor DOSTOÏEVSKI – roman traduit du russe par André Markowicz (Babel / Actes Sud, 1998)

Petrograd de Philip Gelatt et Tyler Crook

PetrogradTylerCrookPhilipGelattPetrograd est à mon avis un excellent roman graphique mêlant espionnage et Histoire de la Russie juste avant la Révolution, en 1916, au moment où la grogne commence à se faire entendre. Le palais n’est pas sous le contrôle du Tsar mais sous celui de la Tsarine et de son conseiller, Grigori Rapoutine, surnommé le moine fou.

Le Staretz fascine car tout le monde pense qu’il a quelque chose de non humain : son allure mais aussi sa capacité à résister aux tentatives de meurtres, tout le dit. Il inquiète aussi car en l’absence du Tsar qui est au front, tout le monde pense que Rapoutine, fervent partisan de la paix, influence la Tsarine, d’origine allemande, pour signer une paix séparée avec les Allemands. Plus que les Russes, ce sont les puissances étrangères qui sont inquiètes. Une paix séparée impliquerait le report des soldats allemands sur le front ouest.

Dans ce contexte, on suit Cleary (personnage fictif), espion britannique, d’origine irlandaise, en poste à la mission britannique de Petrograd après avoir combattu au front. Il fréquente à la fois les milieux ouvriers et révolutionnaires (sa petite amie est ainsi une révolutionnaire convaincue) et les milieux aristocratiques. Il est « ami » avec Felix Youssoupov et son (petit) ami Dimitri Pavlovitch. Cleary est chargé par son chef d’encourager les deux hommes à tuer Raspoutine. Il se retrouvera malgré lui au cœur du complot qu’il trouve pourtant mal préparé. Bien sûr, une fois démasqué, il ne sera pas soutenu par sa hiérarchie.

Cette bande dessinée permet de découvrir les acteurs et le contexte de l’assassinat de Raspoutine, même si l’intervention de la Grande-Bretagne est du domaine du fictif. On est emporté par cette histoire palpitante sans aucun problème. L’ouvrage en lui-même est magnifique (c’est ce qui m’a fait le regarder à la FNAC). Les couleurs sont rouge-marron. Les dessins sont plutôt bons. J’ai reconnu les différents personnages même si j’ai trouvé les traits des visages trop carrés. Les décors ne m’ont pas particulièrement marqué par contre. À la fin de l’ouvrage sont présentées les recherches effectuées par les auteurs pour assurer la vraisemblance de leur ouvrage.

En conclusion, je vous conseille vivement cette lecture !

Références

Petrograd de Philip GELATT (scénario) et de Tyler CROOK (illustrations) – traduction de Hélène Dauniol-Remaud (Urban Comics / collection Urban Indies, 2013)

Le chien Iodok de Aleksej Meshkov

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Malgré le nom de l’auteur et le fait que l’action se situe à Moscou, ce livre est traduit de l’italien. Le chien Iodok du titre est un homme-chien. C’est un opposant traqué par le Zoo qui a tué un chien et qui s’est mis dans sa peau, pour y vivre dorénavant. Dans ce monde, il ne peut pas rester sans maître. Il deviendra la « brave bête » de son nouveau maître, le directeur de la clinique vétérinaire. Toute l’histoire est narrée du point de vue du chien, qui reste humain dans l’âme.

Je dirais que le livre développe principalement deux thématiques : l’installation progressive d’une dictature et l’adaptation de l’homme à sa nouvelle condition.

Ce qu’il faut noter, c’est que souvent le livre laisse la place à l’interprétation car il ne semble pas livrer tous les détails. Par exemple, je n’ai pas réussi à comprendre en quoi le chien Iodok était un opposant qui devait fuir le Zoo. Le chien, quand il parle de sa vie d’avant, parle plus souvent de son amies avec qui il était heureux dans son isba. Le Zoo présente Iodok comme un meurtrier en série. Pourtant, il m’a semblé évident qu’il était implicitement un opposant au régime. Tout cela pour dire que je vous présente mon interprétation. Quelqu’un d’autre pourrait avoir compris le livre autrement.

Le Zoo est principalement constitué de chiens qui se sont rassemblés en meute. Le pouvoir en place est constitué par les humains. L’histoire se passe à Moscou car le pouvoir humain se situe là. Le Zoo reste une force invisible qui rôde autour de la ville, cherchant à s’y infiltrer. Le livre raconte les techniques employées pour rentrer dans la ville et prendre le pouvoir : corrompre les humains, torture, fausses accusations… Cette thématique parle surtout de personnages qui se mettent au service de tous les pouvoirs sans n’avoir aucune conviction.

Les passages sur les transformations du chien Iodok traitent plutôt d’une adaptation progressive à la dictature, l’idée étant de se fondre dans la masse, tout en n’oubliant pas ses convictions. En effet, l’auteur insiste sur les transformations physiologiques que subit Iodok : au niveau des glandes, au niveau de la peau / fourrure. Pourtant, il est répété plusieurs fois que la peau blanche de l’humain est toujours présente sous la fourrure. De même, les actions classiques d’un chien ne sont que mimées et ne sont pas devenues des réflexes.

J’ai adoré ce livre bien évidemment car pour moi, c’est un très bon exemple de littérature intelligente, qui interroge. La quatrième de couverture dit que ce livre est un « hommage à la littérature qu’engendrèrent les pires dictatures » par l’usage de l’image pour dire ce qu’il y a à dire. C’est très bien écrit et traduit. La pensée de Iodok est froide et pragmatique. J’ai été hypnotisée par ce texte. J’espère que l’Arbre Vengeur traduira d’autres livres de cet auteur dont l’œuvre est présentée comme très originale.

Références

Le chien Iodok de Aleksej MESHKOV – traduit de l’italien par Lise Chapuis (L’Arbre vengeur, 2012)

Enfant 44 de Tom Rob Smith

Enfant44TomRobSmith

1953, URSS. C’est une année charnière car c’est l’année où Staline meurt et où le pays commence à se libérer de son emprise. Ce roman se passe avant et après cette période de transition.

Avant. Leo est un agent très docile du MGB, la police d’État chargée du contre-espionnage. Il ne pose pas trop de questions. Il interroge, torture, tue quand on lui dit qu’il a affaire à un traitre.

Exemple. Un des fils de son subordonné a été tué par un train. Officiellement, c’est un accident. Pourtant, les parents soupçonnent un meurtre car le petit garçon avait la bouche remplie de terre et il était nu. Leo va cependant défendre devant eux la thèse officielle sans même les écouter. Il ne se pose toujours pas de questions. On lui demande ensuite de dénoncer sa femme. Il doute un peu mais il décide de ne pas obéir et de lui faire confiance. Normalement, cela mérite la peine de mort.

Mais Staline meurt. L’État est désorganisé. Plus personne n’ose prendre de décisions qui puissent déplaire au futur nouveau régime. Leo et sa femme seront déportés dans une petite ville. À leur arrivée, ils sont confrontés à un meurtre qui ressemble étrangement à celui du petit garçon de Moscou.

Une enquête interdite débute. En effet, il ne peut pas y avoir de meurtrier, surtout en série, dans le pays du bonheur organisé.

Ce livre est du genre thriller : il y a un rythme rapide avec un enchaînement continu de péripéties, un mystère, des ennemis à combatte. C’est une excellent lecture détente car on apprend finalement assez peu sur l’URSS même si le contexte historique n’est pas absent. Le dénouement a, pour moi, été inattendu car je n’avais pas fait le rapprochement entre les différents éléments. Je me suis sentie très bête quand la vérité nous a été dévoilée.

C’est un peu hypocrite de vous parler de lecture détente car je ne l’ai pas vraiment lu : je l’ai écouté. Je pense même a posteriori que si j’avais lu ce livre, je l’aurais abandonné alors qu’avec le livre audio, cela a été un véritable plaisir grâce à la voix du lecture. Elle est magnifique, envoûtante. Il module très bien son intonation suivant les situations. Il change même de voix quand d’autres personnages parlent, avec des voix très crédibles en plus.

J’accorde une mention spéciale à deux points :

  • à un moment, le texte dit que Leo entend la voix de sa femme avec un écho. Le technicien du son a fait un écho ! Soit il a tout écouté car il était aussi captivé que moi, soit c’est un homme minutieux (ou une femme) qui aime le travail soigné ;
  • à la petite musique qui annonce les chapitres et qui met tout de suite dans l’ambiance.

Ce livre rentre dans le cadre de l’Hiver en Russie de Titine et Cryssilda.

UnHiverEnRussie

Merci à Chloé de Audiolib pour ce très beau cadeau de Noël !

Références

Enfant 44 de Tom Rob Smith – traduit de l’anglais par France Camus-Pichon – texte intégral lu par Frédéric Meaux (Audiolib, 2009)

La ravine de Sergueï Essénine

LaRavineEssenine

Sergueï Essénine est un poète paysan très connu. Je ne le connaissais bien évidemment pas avant de lire ce livre. J’ai donc lu la page wikipédia avec attention. Voilà un garçon qui a eu une vie plus que remplie. Il a vécu de 1895 à 1925, soit 30 ans. Il est né dans un tout petit village près de Riazan, est devenu l’un des meilleurs poètes russes d’avant la révolution et il s’est suicidé, en se pendant, à trente ans, dans un hôtel à Leningrad, car un poète ne doit pas vivre longtemps. En 30 ans, il s’est marié trois fois, a eu trois enfants, a publié douze recueils de poèmes, fondé un mouvement littéraire, a voyagé en Europe, en Amérique mais aussi dans une très grande partie de la Russie. Il a chanté un certain monde rural, qu’il voyait comme un paradis. Il a aussi sombré dans l’alcool et dans la dépression. J’ai le même âge et ma biographie résumée ne tiendrait pas en autant de lignes. Je trouve cela impressionnant.

La Ravine est sa seule œuvre en prose de grande envergure, parue en 1921 dans une revue de Petrograd. Cela ne parle pas de grand chose. Un homme quitte ses parents et sa femme. Il s’était marié à contre cœur mais a essayé de faire contre mauvaise fortune, bon cœur. Tout s’effondre le jour où sa femme le trompe avec le garçon de ferme.

À la suite de sa fuite, sa famille partira en décrépitude en ne vivant que des malheurs et des déceptions. Lui se réfugiera à la ravine, où il sera admiré pour son courage, son talent de chasseur mais aussi choyé pour sa gentillesse et son amitié. Il vivra heureux, malgré de nombreuses morts, au milieu des paysans pauvres mais toujours solidaires, toujours actifs et prêts à se battre pour leurs droits.

Au contraire de ce que l’on aurait pu craindre, on ne s’ennuie pas vraiment dans cette évocation de la nature et de la paysannerie russe de l’époque. C’est principalement du à la langue d’Essénine. Elle est faussement simple. En plus, par moment, il y a des phrases que l’on relit car on est sous le choc de leur beauté. Une fois relue, un autre univers s’est ouvert devant nos yeux faits des sons, des odeurs, des couleurs de la campagne russe. Cela donne envie de lire sa poésie [et ce même si je ne suis pas très poésie].

Livre acheté à cause des antres de perdition de Niki et d’un libraire aux avis très tentants. Livre lu dans le cadre de l’hiver en Russie de Titine et Cryssilda.

UnHiverEnRussie

Références

La Ravine de Sergueï ESSÉNINE – version française de Jacques Imbert (Harpo &, 2008)

Curtis dans la langue de Pouchkine de Nicolas Texier

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Quatrième de couverture

En 1962, un jeune Noir américain décide de traduire l’œuvre d’Efim Klikov, un écrivain exécuté sous Staline et auteur de trois romans secrets traitant de la censure. C’est l’époque de la guerre froide, de Martin Luther King, du retour providentiel des Negroes en Afrique. Curtis Alexander Brown grandit chez un Russe exilé dont sa mère est la domestique, fréquente à l’adolescence une communiste américaine, part pour le Ghana avant de gagner l’URSS, tandis que les siens participent à la lutte pour les droits civiques. Mais le parcours de Curtis est avant tout littéraire quand, bouleversé par le premier roman de Klikov, il décide de tout faire pour rendre justice à cet écrivain victime de la terreur stalinienne.

Curtis dans la langue de Pouchkine est un roman sur la littérature, la création et la censure ; sur la solitude, l’exil et l’écriture ; sur la place de la fiction au pays du mensonge soviétique. C’est surtout l’histoire d’un homme et d’une supercherie progressive, celle d’un « village Potemkine » rédigé par le nègre involontaire d’un écrivain posthume…

Mon avis

Curtis arrive à l’âge de 11 mois, avec sa mère et sa sœur, dans la maison d’un Russe récemment exilé. Le père des enfants les a abandonné après avoir longtemps hésité, la mère toujours amoureuse l’a cherché mais a finalement pris les choses en main en postulant à l’annonce de cet homme qui attend sa famille d’un jour à l’autre ; il a d’ailleurs reconstitué le domaine que la famille avait au pays. Cela ne se produira jamais. Le Russe se prendra d’affection pour le bébé dont il s’occupera comme si c’était son fils et à qui il apprendra le russe. Ce sera d’ailleurs la première langue de l’enfant. Avec lui, il découvrira les grands auteurs russes dans le texte. Cette situation est des plus étranges car Curtis et sa famille sont noirs ; on est en pleine ségrégation raciale aux États-Unis. La grande sœur de Curtis, âgée à son arrivée de cinq ans, est déjà très consciente de sa « condition » puisqu’elle dit, rétrospectivement, qu’elle sait éviter les blancs. Pourtant, Curtis ne ressentira jamais ce sentiment. C’est pourquoi cette période sera la période la plus heureuse de sa vie. Le récit est magnifiquement tourné ; j’ai eu l’impression d’être en pleine Russie, au milieu des États-Unis. Cette période prendra fin par le suicide du Russe qui s’est noyé dans l’alcool pour oublier. Celui-ci lui lèguera une somme pour qu’il puisse faire toutes les études qu’il souhaitent, ainsi que toute la bibliothèque du domaine. Curtis est alors âgé de treize ans.

La famille doit donc quitter le domaine. Les questions qui se posent alors sont : le lieu des études mais aussi le lieu du stockage de la bibliothèque. C’est là que le père de Curtis intervient en la faisant stockée par une de ses anciennes maîtresses, une femme aux sympathies « communistes », qui habite près de l’école où le jeune garçon va aller étudier. Cela lui permettra de lire ses livres tant qu’il voudra. Son éducation parmi les jeunes de son âge lui apportera les visions des dangers de l’intérieur (dus à sa couleur) mais aussi de l’extérieur (il a une passion pour la culture russe, fréquente une communiste). C’est bien une vision car Curtis reste dans la littérature et semble totalement extérieur au monde, même pendant cette période d’intenses bouleversements. Il termine donc des études de russe à l’Université, ne sachant pas quoi en faire. Peut-être traducteur.

Son père intervient de nouveau. En tant que membre actif du NAACP, il lui trouve une place au Ghana (qui était toujours alors la Gold Coast) en tant que professeur de russe pour les nouvelles élites du pays. Le but est de favoriser le rapprochement du pays et de l’URSS ; l’alibi est le mouvement de retour en Afrique des Noirs Américains. Ce séjour de trois ans lui fera découvrir l’amour (ses amours seront souvent déçues, décevantes et/ou uniquement sexuelles). C’est aussi durant ce séjour qu’il découvrira l’amitié : d’un écrivain ghanéen mais aussi de Russes faisant partie de la diplomatie présente dans le pays. C’est comme cela qu’il aura l’occasion de lire un manuscrit d’un écrivain totalement inconnu, Efim Klikov. Ce manuscrit, intitulé Lendemains de fête, a été trouvé par la sœur d’un des diplomates. Il se met en tête de le traduire. Cela donne de très beaux passages sur la traduction et l’amour de la littérature :

Dès lors, et bien que Lendemains de fête ne présentât aucune difficulté formelle, tout ce qui semblait couler de source en russe avait pris en anglais des allures de rocaille, et il était sans cesse revenu sur des passages qu’il croyait terminés, remettant en cause même l’usage que l’on avait de traduire telle ou telle chose, ce qui l’avait régulièrement obligé à revenir sur des pans entiers du texte. Il s’était ainsi égaré des heures dans des translittérations quasi littérales, avait torturé l’anglais pour lui faire prendre le rythme, l’ordre voire la sonorité du russe puis, lorsqu’il s’était parfois endormi au milieu de la nuit enfin content de ce qu’il avait réussi à coucher sur les feuilles, ce qu’il avait relu le lendemain lui avait paru délirant, le produit d’un croisement aléatoire entre deux dictionnaires ou la caricature d’un texte surréaliste. En somme, il aurait fallu que le texte anglais fût en russe… Horrifié, il s’était en outre découvert des carences, tant dans la langue de Dickens que dans celle de Pouchkine, d’invraisemblables faiblesses qui l’avaient contraint de feuilleter pendant des heures la petite grammaire mal faite prêtée par Kaliguine, avec le ventre creusé d’une sourde angoisse à l’idée de découvrir qu’il était au fond incapable de la seule chose pour laquelle il avait la certitude d’avoir été mis au monde. Et alors que cet été 61 avait été celui des Voyages de la liberté et des négociations interminables au téléphone entre le président Kennedy et le Dr King, ses lettres étaient pleines d’acrimonie à propos des difficultés de la traduction, des incertitudes grammaticales qui le cernaient en anglais et du manque cruel de dictionnaires fiables dont il souffrait dans son « pauvre et misérable coin de la pauvre et misérable Afrique de l’Ouest » (on aurait dit un Britannique se plaignant de vivre dans un recoin perdu de l’Empire).

Cette deuxième partie, au Ghana, est moins bonne car elle semble surtout être là comme une transition, une période d’attente. Cela se ressent à la lecture par une écriture plus lente, plus répétitive. Dans l’ensemble, l’écriture est lente, détaillée, une peu répétitive mais dans cette partie, c’est accentué.

Peut de temps après la lecture du manuscrit, il a l’occasion de partir vivre à Moscou en tant que diplomate pour le Ghana. Il fait alors connaissance de la « découvreuse » du manuscrit et apprend que Lendemains de fête n’est que le premier d’une trilogie dédiée à la censure en URSS. C’est pour lui le début de la fin. C’est clairement la partie la plus réussie du livre car comprend les plus belles pages sur la littérature, l’écriture, la lecture, le texte écrit …

L’histoire est à mon avis très bonne, très audacieuse pour un auteur français. Pourtant le livre est quelque peu gâché par une construction bancale.

En effet, l’histoire est entièrement racontée par la grande sœur de Curtis. Celle-ci est très investie, ainsi que leur père et leur petit frère, dans le mouvement des droits civiques. Curtis l’énerve car il ne participe pas, à son mouvement. Il y a des passages sur ce qui se passe aux États-Unis alors que Curtis est au Ghana ou en URSS. Ces passages sont souvent sans rapport avec le récit en cours. On se demande ce que l’auteur va en faire. Normalement, cela donne envie de continuer la lecture pour mieux comprendre.

Le problème est que TOUT le récit est raconté par la sœur. Pour connaître tous les détails décrits, il aurait fallu que Curtis passe son temps à tout décrire mais alors il n’aurait rien pu vivre. Par exemple, la sœur parle des érections de son frère à des milliers de kilomètres de là (le récit est rétrospectif). Je n’imagine même pas mon frère me raconter ce genre de choses. C’est ce qui m’a énervée tout le livre. Quand j’oubliais qui racontait l’histoire, l’auteur me rappelait cette incohérence. L’épilogue nous explique le pourquoi du comment : le livre a été écrit avec Curtis. En fait, plus exactement, l’auteur sous-entend que Curtis l’a écrit avec sa sœur. Vu les talents qui lui sont prêtés dans le texte, on se dit qu’il aurait pu mieux faire car c’est la seule réponse qui nous sera proposée pour les passages sur le mouvement des droits civiques aux États-Unis.

Si on devait résumer le livre, il faudrait dire qu’il s’agit de la narration des trente premières années de la vie de Curtis, du paradis perdu à la découverte de la « vraie » vie. Les points forts du texte sont sans aucun doute le projet en lui-même, l’écriture lente, détaillée, les deux étant très ambitieux. Le point négatif est le choix du narrateur en la personne de la sœur de Curtis. Une alternance de voix ou un narrateur omniscient aurait peut être été plus judicieux mais je ne suis pas écrivain.

Cette lecture rentre aussi dans l’Hiver en Russie de Titine et Cryssilda. car elles autorisent tout ce qui se passe en Russie, et pas seulement ce qui a été écrit par des auteurs russes.

UnHiverEnRussie

Références

Curtis dans la langue de Pouchkine de Nicolas TEXIER (Gallimard, 2011)

La Gelée de Vladimir Korolenko

LaGeleeKorolenko

Une présentation de l’auteur par Éric Dussert, préfacier

Rien n’explique le dédain où l’on tient Vladimir Korolenko en France. Cet homme qui fit figure de Zola russe, et de mentor pour Maxime Gorki, cet écrivain dont furent vite reconnues l’immense humanité et la totale simplicité (…) ne peut guère rester ignoré. Son œuvre en jachère doit rejoindre les lecteurs, qui sauront déguster La Gelée, comme Le Musicien aveugle ou Le Rêve de Makar, ainsi que ses souvenirs qui seront traduits un jour (…). Gorki l’appelle la « conscience de la Russie » après la mort de Tolstoï, quand il est « l’âme de la littérature russe » pour Rosa Luxembourg.

Mon avis

J’ai lu deux fois le texte. La première fois je n’ai rien compris à part que tout était blanc. Je me suis reprise car la préface est d’Éric Dussert et que pour moi, cet homme c’est L’Arbre Vengeur et ses découvertes de chefs d’œuvre oubliés. J’ai donc relu cette nouvelle d’une cinquantaine de pages le lendemain, à tête reposée, en silence. Bien m’en a pris car le livre m’est apparu splendide et l’histoire nettement plus claire que la première fois.

On suit un groupe de personnes qui descend la Lena au début de l’hiver comme le précise le premier paragraphe :

Nous nous dirigions vers le Sud en suivant la rive de la Lena, tandis que du Nord, l’hiver nous rattrapait. Pourtant nous aurions pu croire qu’il venait à notre rencontre, en descendant le cours du fleuve.

Vous remarquerez qu’en deux phrases l’auteur décrit la situation et on y est. C’est comme cela dans toute la nouvelle. La langue est évocatrice et très précise.

La premier chapitre décrit cette invasion du froid, de la neige mais surtout de la glace sur le fleuve. C’est ce qui m’était resté de ma première lecture : tout était blanc. Au contraire de ce que l’on pourrait penser (imaginer, fantasmer), ce paysage est animé par des personnages, des histoires d’aujourd’hui et d’hier.

Le deuxième chapitre raconte une histoire d’aujourd’hui, la survie de deux chevreuils dans cet environnement rude. En effet, ce chapitre raconte la traversée de la rivière à peine gelée, des deux animaux, au péril de leur vie. Il raconte comment une fois arrivés sains et saufs sur la rive d’où ils étaient observés, les hommes et le chien les ont épargnés car admiratifs.

Tout cela donne lieu au cœur de la nouvelle, une histoire racontée par Sokolsky, l’explorateur, chef de la compagnie d’exploration des mines d’or. C’est une histoire d’hier au moment où il venait « d’être nommé à [son] poste » et qu’il allait « avec un ami à la mine d’or ». C’était une situation identique à celle d’aujourd’hui : froid, neige, tempête aussi. Son ami était un homme entier, qui préférait souvent les animaux aux hommes tellement ces derniers l’avaient écœuré. Ce que cette nouvelle raconte, c’est l’écœurement ultime qui contrebalancera avec la pseudo-générosité d’aujourd’hui (pseudo car non voulue).

Cette histoire m’a chaviré le cœur car je n’ai pas pu m’empêcher de faire un parallèle avec l’auteur qui nous est présenté dans la préface comme un homme extrêmement généreux, pensant d’abord aux autres, plutôt qu’à lui et à son œuvre littéraire.

D’autres textes de Vladimir KOROLENKO sur le site de La bibliothèque russe et slave.

Le livre rentre évidemment dans l’Hiver en Russie proposée par Cryssilda et Titine (je ne me suis pas inscrite mais ce n’est pas pour autant que cela ne rentre pas dedans).

UnHiverEnRussie

Références

La Gelée de Vladimir KOROLENKO (1853-1921) – nouvelle traduite du russe – préface d’Éric Dussert (Librairie La Brèche Éditions, 2012)

La traduction reprend celle publiée en 1922 aux éditions Jacques Povolosky.