Soupe de Cheval de Vladimir Sorokine

SoupeDeChevalVladimirSorokineDéjà un joyeux Noël à vous tous (même si c’est la fin de la journée). Hier soir, avant de partir au repas de Noël, j’ai essayé d’emprunter un livre sur la bibliothèque numérique de Paris. Bien sûr, cela n’a pas marché mais en revenant, j’ai réussi. J’ai choisi ce titre, une courte nouvelle de Vladimir Sorokine, car il était dans ma liste d’envie numérique, tout simplement, mais surtout parce que je voulais découvrir Vladimir Sorokine de manière « simple » et rapide (malgré le fait que j’ai plusieurs romans de lui dans ma PAL).

Cette nouvelle a paru d’abord en 2001 dans un recueil, puis dans une édition illustrée en 2007. Elle raconte une drôle d’histoire qui a mon avis est remplie de symbolique.

Dans le train Simféropol – Moscou, en juillet 1980, à 12h35, Olia rentre avec son copain de l’époque et une amie dans un wagon restaurant bondé pour manger un morceau. Un homme s’assoit à leur table mais ne veut pas manger. Il a fait la queue au wagon restaurant !? Les trois amis pensent déjà qu’ils ont affaire à un homme curieux mais n’en perdent pas l’appétit pour autant, mais mange plus lentement et s’arrête souvent. L’homme, Boris Bourmistrov, raconte son histoire. Il vient d’être libérer deux mois auparavant d’un camp de trouvé, où il a été interné sept ans et où il n’a mangé que de la soupe de cheval car l’abattoir était très proche. Tout à coup, il fait une demande étrange à Olia : peut-il la regarder manger ? Il lui donnera vingt-cinq roubles en échange. Elle mange donc, poussée par ses amis et la réaction de Bourmistrov ne se fait pas attendre : il est au bord de l’orgasme. Dans le wagon restaurant. Cela gêne un peu tout le monde bien évidemment. Les trois amis partent, pensant en avoir terminer.

Mais plus tard, Bourmistrov suit Olia, pour lui proposer un drôle de marché, de se retrouver une fois par mois pour qu’il puisse la regarder manger. À chaque fois, il lui donnera 100 roubles. La nouvelle va suivre les « aventures » d’Olia durant les années 1980, puis dans les années 1990, années de destruction de l’URSS et de construction de la Russie. Au fur et à mesure des rencontres, Olia évolue, les appartements deviennent de plus en plus luxueux, Bourmistrov est de plus en plus prospère. La nourriture aussi change. C’est le dénouement qui donne de l’importance à ses détails auxquels on ne prête que peu d’attention à la lecture. C’est aussi lui qui donne la symbolique à la nouvelle.

Cette nouvelle m’a beaucoup plu car elle ressemble à l’idée que je me fais des grands romans russes. On est tout de suite dans l’histoire, une histoire un peu bizarre mais très prenante. Il y a une foultitude de détail, malgré la taille du livre. Les personnages sont campés, vifs, reconnaissables, attachants, toujours un peu fantasque. La narration, elle, est un peu chamboulée. Par exemple, lors du repas, on a les pensées et avis des trois amis, pendant l’explication de Bourmistrov. Il y a des parties que l’on ne comprend pas forcément, les rêves d’Olia par exemple. Cela donne un récit riche et tenu malgré la brièveté du texte, que l’on peut lire différemment de son voisin, dans lequel le lecteur peut s’impliquer, remplir les vides …

Je vais pouvoir les autres livres de Sorokine de ma PAL.

Références

Soupe de Cheval de Vladimir SOROKINE – traduit du russe par Bernard Kreise (Éditions de l’Olivier, 2015)

Le Lausanne-Moscou-Pékin de Christian Garcin

Continuons un peu sur le thème train et littérature.

J’ai reçu ce livre dans le cadre de l’opération Masse Critique de Babelio. J’ai reculé le moment de faire ce billet jusqu’au dernier moment car je ne voyais pas du tout comment parler de ce livre. Si je vous dis que les mots-clés sont Russie, Transsibérien, Cendrars, Voyage, Livres, cela va paraître évident pour ceux qui passent régulièrement par ici que j’ai adoré. Je me disais que j’allais être obligée de répéter la quatrième de couverture. Est-ce que franchement cela vaut la peine de m’envoyer un livre pour que je recopie la quatrième de couverture ?

Je vais quand même le faire un petit peu tout en commençant par souligner que l’objet livre en lui-même est très beau. Le papier est agréable au toucher, la couverture et les rabats sont solides mais ce que j’ai le plus apprécié, c’est la carte en couleur des différents trains qui traversent la Russie.

LeLausanneMoscouPekinChristianGarcinCe livre a paru aux éditions de La Baconnière, éditions suisses, en activité depuis 1927. J’espère que vous aussi vous avez honte de ne pas connaître des éditions aussi vénérables (en fait, en regardant le site internet, je connaissais un seul livre d’eux N.N. de Gyula Krúdy, dont il font paraître un autre livre cet automne). Cet ouvrage fait partie d’un nouvelle collection, collection quatre-vingts mondes qui visent au « dépaysement littéraire ».

1913 : parution de La Prose du transsibérien de Blaise Cendrars.

2013 : une équipe de la radio suisse est partie avec Christian Garcin sur les traces du plus mythique des voyages en transsibérien !

De cette équipée sortira des chroniques radios en 2013-2014, qui ont été remaniées pour faire ce livre. Le livre est très court, 113 pages, et est composé de 11 chapitres qui sont donc court, abordant chacun une étape du voyage en train.

Je rapprocherai volontiers Christian Garcin de Olivier Rolin, dont il parle d’ailleurs dans le livre, pour l’amour de la Russie et la manière de voyager.

Christian Garcin mélange tellement habilement culture, Histoire, actualités, anecdotes, rencontres, souvenirs, sentiments que vous êtes clairement obligés de voyager avec lui. Par exemple, dans le premier chapitre, il réfléchit sur l’évolution de la Russie pendant ce siècle séparant la parution du livre de Blaise Cendrars et son propre voyage. Il fait aussi allusion à une princesse de l’Altaï retrouvée récemment, aux légendes du lac Baïkal, au pénitencier de Krasnokamensk où a été emprisonné Khodorkovsky, à Michel Romanov, fondateur de la dynastie des Romanov, à Sverdlovsk, bolchévique qui a donné l’ordre d’assassiner le tsar et sa famille, aux aviateurs Liapidevski et Vodopiadonov, héros de l’union soviétique.

En un nombre de pages réduit, vous avez un concentré d’érudition qui vous fait vous sentir un peu plus intelligent en terminant le livre.

Ce qui distingue ce récit d’autres sur le même sujet est son caractère hautement littéraire. Christian Garcin fait en permanence le lien avec ses lectures. Vous retrouvez à la fin du livre tous les livres cités, corpus formant une bibliothèque de base pour commencer à voyager en Russie et en Chine puisque Christian Garcin est allé jusqu’à Pékin, comme l’indique le titre (le passage à la frontière est d’ailleurs tout à fait intéressant.

J’ai écrit cet avis aujourd’hui (c’est un peu le dernier jour) car j’ai commencé ce matin à lire un recueil que j’avais acheté cet été Lire c’est vivre plus paru à l’Escampette. C’est un recueil de six textes et de citations et il s’avère que les deux premiers textes sont de David Collin et Christian Garcin, respectivement éditeur et auteur de ce livre-ci. Il y a parlent de ce que pour eux veut dire la phrase lire c’est vivre plus. Je vais vous mettre deux extraits du livre de l’Escampette, le premier est de David Collin et le deuxième de Christian Garcin.

La lecture nous aide à constituer le Livre de notre vie. La mémoire ajoute des pages invisibles, en efface d’autres, retient ce qu’elle veut, nourrit nos expériences, ouvre nos yeux, décide du lendemain, nourrit le présent en le rendant moins éphémère, et nous permet de comprendre le passé. L’intensité n’est pas dans l’accélération du mouvement. Elle est dans le ralentissement de l’interprétation, dans l’élargissement des perceptions, des espaces où le temps est plus élastique et vivant. En cela, lire, c’est ouvrir des brèches, faire mine de maîtriser le temps en inventant des dimensions parallèles.

Est-ce que lire, c’est vivre plus, je n’en sais rien. Mais c’est probablement, parfois, vivre un peu plus haut.

Pour préparer la lecture du livre de Christian Garcin et avoir les étapes du voyage dans la tête, j’ai lu une BD Un voyage en Transsibérien de Bettina Egger. J’ai adoré cette BD car elle m’a appris beaucoup de détails que je ne connaissais pas mais elle est complètement différente de ce livre-ci. Bettina Egger est une grande voyageuse. Elle aime rencontrer les gens et raconter leurs vies. Elle les dessine avec la même curiosité. Vous partez, à l’aventure, sac à dos au dos avec elle. Le livre de Christian Garcin est plus littéraire. Vous êtes dans l’élargissement de vos perceptions, dans la création de liens pour élargir votre monde qui est constitué de ce que vous voyez, de ce que vous lisez, de qui vous rencontrez. Vous êtes moins sur le terrain, mais juste « un peu plus haut ». Les deux livres amènent des choses complètement différentes. C’est à vous de voir comment vous préférez voyager (littérairement).

Vous pouvez aussi trouver un billet vers le blog de Florence.

Références

Le Lausanne-Moscou-Pékin de Christian GARCIN (éditions La Baconnière, 2015)

Voyage en Sibérie de Charles Vapereau

VoyageEnSiberieCharlesVapereauCela n’en a pas l’air mais c’est la couverture du livre. Il a juste un format un peu inhabituel. Charles Vapereau est tout le contraire d’Alexandre Dumas, un voyageur discret, attentif à ce qui l’entoure, à apprendre et à faire une description précise pour la postérité. Il est toujours accompagné de sa femme Marie lors de ces voyages. Il en a fait plusieurs (il avait un besoin d’aventure d’après la préface) mais c’est le seul qui reste aujourd’hui pour la postérité.

Le livre présente un point de vue original car il ne démarre pas à Paris mais à Pékin où Charles Vapereau tenait la chaire de langue française au collège Tung-Wen. En 1892, lors de son dernier congé, il « obtint l’autorisation de traverser l’Extrême-Orient russe. Il part de Pékin avec sa femme Marie, son inséparable compagne de voyage, et avec Hane, son serviteur chinois. De là, il rejoint Vladivostok par la mer en passant par le Japon et la Corée puis se dirige vers Sakhaline où il visite le bagne, remonte la totalité du fleuve Amour en faisant des arrêts à Khabarovk et Blagovechtchensk. La suite du voyage le conduit par route jusqu’à Irkoutsk puis Tomsk où il prend un bateau pour descendre l’Ob. À Tioumen, il atteint le transsibérien alors en construction. » Il est écrit sous la forme d’un journal. Ce n’est donc pas un compte-rendu mais bien ce que l’auteur voit au jour le jour.

Je vais vous mettre de longs extraits pour que vous puissiez juger par vous-même des qualités descriptives de Charles Vapereau.

La plupart des forçats sont des condamnés à temps. Leur peine finie, ils sont cantonnés pendant six années dans un district qu’il leur est interdit de quitter, et où ils restent sous surveillance de la haute police. On leur donne des terres, des bestiaux, des instruments. Ils ont de plus quelques économies, car même durant leur temps de peine ils ont un assez joli salaire dont un dixième seulement leur est remis pendant qu’ils sont au bagne. Ils trouvent le reste quand leur condamnation est purgée. Au bout de six ans, ils sont libres d’aller où ils veulent dans Saghaline et souvent même de quitter l’île.

Les évasions sont très fréquentes, surtout au commencement de l’été, c’est-à-dire à peu près à l’époque où nous nous trouvons. Les moins entreprenants gagnent les forêts et y vivent misérablement de ce qu’ils peuvent y trouver jusqu’aux approches de l’hiver, époque à laquelle ils reviennent d’eux-mêmes se livrer. D’autres plus hardis, et c’est le plus grand nombre veulent revoir la patrie. Ils savent que le continent n’est pas très éloigné à l’ouest et se risquent sur les choses les plus invraisemblables pour y arriver. Ce matin même, six de ces malheureux ont réuni quelques troncs d’arbres avec des liens en bouleau et, profitant du brouillard, se sont aventurés sur la Manche de Tartarie. Nous voyons un petit vapeur partir à leur recherche.

Ceux qui parviennent à échapper, d’abord aux agents lancés à leur poursuite, puis aux flots de la mer et atteignent le continent, commencent alors une odyssée dont le récit devrait arrêter les autres forçats tentés de suivre leur exemple. Mais il n’en est rien.

Leur objectif, c’est leur village, là-bas, dans l’ouest. A combien de verstes ? Ils ne s’en doutent pas. Ils marcheront jusqu’à ce qu’ils arrivent, toujours dans la même direction, parallèlement à la route, évitant les villes et les hameaux, vivant de ce qu’ils peuvent  trouver dans les forêts. Les gens isolés, les femmes surtout, ont tout à craindre d’eux. Quelquefois ils se réunissent en bande et attaquent les tarantass. Quatre d’entre eux se précipitent à la tête des chevaux, puis de deux de chaque côté de la voiture, et deux autres montant derrière, armés de bâtons courts, assomment les infortunés voyageurs, auxquels ils coupent immédiatement la gorge, pour plus de sûreté. Presque jamais le cocher n’est tué, ni même blessé. C’est chez ces bandits un principe, car, sachant qu’il ne le lui sera pas fait de mal, le cocher se sauve sans chercher à défendre ceux qu’il est chargé de conduire.

De même dans les villages, jamais ils ne commettent de déprédations. Sur l’appui extérieur des fenêtres, les habitants placent le soir du pain, du lait, que les forçats évadés vont prendre pour réparer leurs forces. Ils comptent sur ces provisions, et c’est une sorte de redevance au moyen de laquelle les villageois achètent la sécurité dans leurs maisons. Ils n’ignorent pas qu’à la moindre déprédation tous les habitants du hameau organiseraient sur-le-champ une battue dans laquelle ils seraient infailliblement massacrés, et que si par miracle ils échappaient à cette battue, ils n’échapperaient pas à la justice sommaire de leurs compagnons, qui les égorgeraient impitoyablement pour avoir violé le pacte tacite existant entre eux et les paysans, et exposé les évadés à ne plus trouver ces provisions sans lesquelles leur long voyage ne pourrait s’effectuer.

Les tigres, les ours, les panthères, les loups, en tuent un grand nombre. D’autres meurent d’épuisement, de froid, se noient en traversant les rivières, sont assassinés par leurs confrères, tués par les villageois ou les voyageurs. Cependant quelques-parviennent à franchir les milliers de kilomètres qui séparent Saghaline de leur pays. Ils arrivent après trois ou quatre années de marche, de dangers de toutes sortes, dans leur village, où ils sont le plus généralement repris et réexpédiés à Saghaline. C’est sur eux qu’il faut avoir le plus les yeux ouverts, car ils ne pensent qu’à une chose : se sauver de nouveau.

Deuxième extrait

Les bateaux ghiliaks sont de deux sortes : les plus petits, de simples troncs d’arbres creusés, les plus grands composés de trois larges planches : une formant le fond est placée à plat ; les deux autres formant les côtés sont munies de chevilles à la partie supérieure.

Les rares, très courtes, sont des pagaies à une seule palette. Un trou placé à une certaine distance de la poignée permet de les fixer au bord du bateau, au moyen des chevilles.

À l’inverse du monde entier qui fait concorder les mouvements de gauche avec ceux de droite, afin de donner une impulsion plus vive au bateau par un effort simultané des deux bras, les Ghiliaks manœuvrent les rames alternativement, c’est-à-dire que celle de gauche sort de l’eau au moment où celle de droite y entre. Qu’il y ait un ou plusieurs rameurs, le procédé ne varie pas.

À tous les bateaux, grands et petits, s’adaptent également des voiles curieuses. Il y en a deux ; elles sont carrées et d’égale grandeur, fixées à un mât unique placé au centre. Par vent arrière, quand les voiles sont déployées, on dirait un gigantesque papillon. Ces embarcations ne m’inspirent aucune confiance, et cependant tout le monde m’affirme qu’elle sont absolument sans danger et qu’il n’arrive jamais d’accident.

Les Ghiliaks sont repoussants d’aspect. D’une saleté sans nom, habillés généralement de peaux de bêtes, et même, affirme-t-on, de peaux de poisson, ils ne sacrifient au luxe que sur un point : hommes et femmes portent jusqu’à deux ou trois paires de grandes boucles d’oreilles. L’agriculture leur est inconnue. Chasser et pêcher, ils n’ont point d’autre occupation. L’ours est leur dieux ou plutôt leur intermédiaire entre le ciel et la terre. Aussi chaque village en élève-t-il plusieurs jusqu’à un certain âge. Puis, quand arrive le jour de leur grande fête national, les Ghiliaks choisissent un de ces animaux réunissant toutes les conditions voulues de croissance et autres, le chargent de liens et le promènent de maison en maison. Tous les habitants viennent l’un après l’autre lui donner leurs commissions pour le ciel, et quand personne n’a plus aucune recommandation à lui faire, ils se précipitent sur lui, le tuent à coup de flèches, de lances et de harpons, et se partagent sa chair.

Ces cérémonies sont également pratiquées par Aïnos. J’en ai trouvé les dessins dans un ouvrage japonais que M. Collin de Plancy, qui a été chargé d’affaire au Japon, a bien voulu mettre à ma disposition.

Les Ghiliaks élèvent une grande quantité de chiens pour la traînage en hiver. On n’en voit pas moins de trente ou quarante devant chaque yourte ou hutte. Vers le soir ils se mettent à hurler comme des loups. On les nourrit avec de la truite saumonée qui, du 15 juin à la fin de juillet pénètre dans l’Amour par millions, mais jusqu’à une distance d’environ 300 kilomètres seulement de l’embouchure. Chaque yourte en fait sécher de trente à quarante mille tous les ans. Il en faut deux ou trois par jour et par chien. Seulement, comme ces truites sont simplement séchées et non pas salées, les vers s’y mettent très vite et consomment la plus grande partie de la provision.

À peine la truite a-t-elle disparu que le saumon se montre. La pêche commence dans les environs du 15 août. Elle dure un mois. C’est paraît-il, un spectacle tout à fait remarquable et qui donne à Nikolaïevsk, le grand centre de pêcheries, une animation extraordinaire.

Troisième extrait

C’est aujourd’hui dimanche. Aux escales, les gens sont encore plus propres et mieux habillés que les autres jours. Beaucoup de jeunes filles portent une jupe dont le bas est orné d’une large bande de broderie de toutes les couleurs. En somme, aucun de ces Sibériens ne paraît misérable. Tous ont un air de prospérité qui surprend, car on ne voit nulle trace d’un travail dont cette prospérité serait le fruit. On est tenté de croire plutôt que ne rien faire est la principale occupation des habitants de tous ces villages. En effet, pas la moindre culture autour des hameaux, pas le plus petit jardin autour des maisons ; le gouvernement leur fournit une certaine quantité de farine : à quoi bon cultiver la terre pour faire pousser du grain ? Et puis n’ont-ils pas ces pêches qui tiennent du miracle et qui leur donnent en quelques jours de quoi vivre le reste de l’année ? N’ont-ils pas là, sous la main, du bois pour se chauffer d’abord et pour vendre aux bateaux à vapeur, afin d’acheter de la belle toile rouge ? N’ont-ils pas des troupeaux dont ils peuvent tirer, outre leur nourriture, un certain revenu par la vente du lait, de la crème, de la viande ?

Le SIbérien, dont les besoins sont restreints, est très paresseux : cela ne fait aucun doute, mais c’est parce que la SIbérie est trop riche, étant donné son peu de population. Du reste, nous dit-on partout, « ce sont des Cosaques », or qui dit Cosaque dit tout.

Les Cosaques sont en quelque sorte des colons enrégimentés, chargés héréditairement de défendre le pays contre les attaques des voisins. On sait quels services rendirent à l’Europe, au commencement du XVIe siècle, ces colons ukrainiens et moscovites établis sur la Volga, le Dniepr et le Don, où ils menaient une existence libre, vivant de la chasse et de la pêche, en arrêtant l’invasion des Tatars et des Turcs. Les Cosaques de l’Amour, colons comme ceux du Don, se considèrent comme appelés à rendre les mêmes services et par conséquent montrent le même orgueil et la même horreur de tout travail manuel. Ce sont des guerriers. Monter à cheval ou conduire, voilà leur seul plaisir et la seule occupation à laquelle ils ne refusent jamais de se livrer. Les Cosaques de Transbaïkalie furent les premiers organisés pour faire le service à la frontière chinoise en 1815. Ceux de l’Amour ne datent que de 1859.

Ce livre est illustré par de magnifiques photos prises par Charles Vapereau lui-même dont celle d’un chamane sibérien. ChamaneSibérien Je ne sais pas à combien de personnes j’ai montré cette photo mais à beaucoup, beaucoup … Mon père et moi pensons que cela doit être difficile pour dormir ou faire la bise. Mon frère pense que cela coulisse. J’ai quelques doutes parce que cela doit faire des cicatrices tout de même. Mon chef, si je me rappelle bien, trouvait cela assez normal (je pense qu’il ne rencontre que des gens bizarres donc il est habitué). Je ne sais pas du tout en quoi consiste le chamanisme, sibérien qui plus est, mais cela donne envie d’en savoir plus (pas pour faire de même bien sûr).

Je vous conseille ce livre pour vous donner des envies de voyage.

Références

Voyage en Sibérie de Charles VAPEREAU – présentation de Patricia Chichmanova (collection Sépia / Les Éditions de l’Amateur, 2008)

La Volga d’Alexandre Dumas

LaVolgaAlexandreDumasCe texte est un extrait du récit De Paris à Astrakkan (1860) où Alexandre Dumas décrit son voyage en Russie de 1858. Le livre se concentre sur la Volga et sur la découverte d’un peuple, les Kalmouks, qui avaient fait sensation lorsqu’ils étaient rentrés dans Paris à la suite du tsar en 1815, à la suite de la défaite de Napoléon.

J’avoue que je n’ai pas trop aimé ce texte car Alexandre Dumas m’a semblé voyager certes mais pas trop observer. Quand il navigue le long de la Volga, il préoccupe énormément de son confort matériel, de la manière dont on va le recevoir, de ce qu’il va manger allant même jusqu’à dire que quand on a vu un bout de rive de la Volga, on les a toutes vu. Son attention est facilement détournée par de belles femmes.

Quant aux Kalmouks, qui lui feront une réception digne d’un roi, ils ne semblent pas vraiment les voir. Alexandre Dumas semble dans une sorte d’ébahissement devant leurs actes singuliers par rapport à sa norme. Il n’entre pas réellement dans la description mais reste tourner vers lui, vers ses perceptions et vers ses sentiments.

J’attendais beaucoup de ce livre et c’est ce qui fait qu’il m’a déçu. Ce n’est ni le récit d’un aventurier ni celui d’un voyageur mais plutôt d’une star, mélange entre Gérard Depardieu et Obélix, qui cherche plus à parler de lui qu’à décrire ce qu’il a vu pour le faire partager à ses lecteurs. C’est trop auto-centré pour moi.

Références

La Volga d’Alexandre DUMAS (Magellan & Cie / Geo, 2005)

Sibérie de Attilio Micheluzzi

SiberieMicheluzziJ’ai découvert cette BD en faisant une recherche bibliographique sur la Sibérie. Je ne connaissais pas du tout l’auteur mais il semble avoir fait beaucoup d’album et être assez réputé. Comme d’habitude, j’ai été un peu déçue car la couverture est en couleur et les dessins à l’intérieur sont en noir et blanc (j’aime les couleurs je suis désolée). En fait à la lecture, ce n’est pas du tout gênant …

J’ai eu en main, si j’ai bien compris, la réédition de 2011 de l’album de 1989 (qui était paru dans la revue Corto Maltese). L’histoire est celle de Gabriel Kovalensky, Comte de Lazarev, professeur de mathématiques à l’Université, qui en 1897 a comploté pour assassiner le tsar. Cela a raté et le Comte s’est pris comme peine 20 ans au Goulag. Il réussit à s’évader, essaie tant bien que mal de survivre, en venant même à tuer de ces propres mains. On arriverait pratiquement à croire que c’est un phénix tellement il échappe de fois à la mort sans mourir. Il ne renoncera jamais à ses idéaux, mais attendra leurs réalisations car la Russie ne semble pas prête.

Il ne fera jamais l’erreur de revenir à Moscou et restera en Sibérie. En 1917, on le retrouve donc en Sibérie « engagé dans la révolution du côté des bolchéviks ». On se dit enfin mais comme il reste un noble, ses aventures sont loin d’être terminées.

Cette BD est un coup de cœur absolu. En 120 pages, la vie complète de Gabriel est retracée. On passe par tellement d’univers différents ! du Saint-Pétersbourg bourgeois, noble, comploteur à la Sibérie, aux Goulags, aux travaux forcés, aux sorts des évadés qui errent sans fin (on retrouve même Raspoutine, en vieux prêtre lubrique), à la Révolution Russe, au complot, à la survie, à la trappe, aux chemins de fers … L’histoire ne connaît aucun temps morts ; elle est toujours amenée de manière extrêmement logique.

Les dessins (même s’ils sont en noir et blanc) rendent extrêmement bien les différents univers. Chaque personnage est travaillé tant au niveau de l’habillement, que des expressions du visage qui sont toujours adéquates. J’ai particulièrement admiré le travail qui est fait sur le visage de Gabriel où chaque évènements le marquent (comme le passage du temps d’ailleurs).

Je pense que j’ai été claire : j’ai trouvé cette BD vraiment excellente.

Références

Sibérie de MICHELUZZI – traduction de Michel Jans – Couleur de la couverture : Greg Cruz (Mosquito, 2011)

Les errants de Mamine-Sibiriak

LesErrantsMamineSibiriakLes errants est un tout petit texte de 90 page, à classer dans la catégorie récit. En effet, Mamine-Sibiriak, dont le vrai nom est Dmitri Narkissovitch Mamine (1852-1912) est connu pour ses récits décrivant de manière réaliste « la vie misérable des petits paysans, des ouvriers et de mineurs de l’Oural et des confins occidentaux de la Sibérie avec une totale sincérité et une précision quasi-ethnographique ». On peut trouver plusieurs de ces textes sur le site de la Bibliothèque russe et slave.

Dans ce récit, on suit l’arrivée dans un village de trois évadés du goulag. Il y a Ivan-la-vie-malheureuse, Joseph-le-Magnifique et Pérémet (dont finalement on entendra peu parler). Normalement, ils sont bien accueillis par les villageois dans le sens où on leur met à manger près des fenêtres pour ne pas qu’ils attaquent les maisons. Les villageois restent donc méfiants mais ne tuent pas les errants. Bien sûr, il ne faut pas faire parler de soi dans le mauvais sens du terme au village, sinon cela se termine mal. Nos trois errants s’installent dans une île à la périphérie de la ville. Les villageois viennent voir pour prendre contact. L’oncle Listar s’infiltre vite dans le groupe et cherche à les faire admettre par le village. Il présente ainsi Joseph puis Ivan à la femme, une veuve, chez qui il loge. Or celle-ci reconnaît en Ivan l’homme qui a tué son mari et accessoirement son frère (d’Ivan, pas de la veuve bien sûr). Elle n’ose pas ébruiter cette affaire même si plusieurs personnes semblent le reconnaître. Tout cela va entraîner la jalousie de l’oncle Listar et cela va tourner au drame, les villageois cherchant à tout prix à faire partir les errants.

J’ai adoré ce livre pour son réalisme. J’avais lu juste avant Voyage en Sibérie de Charles Vapereau (dont je vais vous parler après), où justement il parlait de la cohabitation entre les Sibériens et les évadés du goulag. Il disait exactement la même chose que Mamine-Sibiriak. Je n’ai donc pas trop eu de doute sur la qualité « quasi-ethnographique » du récit, en tout cas pour ce qui concerne la description de la vie quotidienne. À la lecture on a l’impression de lire un roman russe classique, de bonne facture, avec les personnes qui reviennent, les drames, la pauvreté, le pouvoir de la famille, toutes les actions étant amplifiées. La question que je me suis posée est celle de savoir si même cela avait une « précision quasi-ethnographique ». Cela n’a un peu rien à voir mais en fait, on dit que pour comprendre les Russes il faut lire des romans russes. Je me demande donc si cette vie pleine de drames et de passions est la réalité. Quel est votre avis sur ce sujet ?

Références

Les errants de MAMINE-SIBIRIAK – récit traduit du russe par Marc Lazarewitch (Éditions ombres, 1999)

Tangente vers l’est de Maylis de Kerangal

TangenteVersLEstMaylisDeKerangalEn ce moment, j’ai besoin de froid, de grands espaces, d’évasion. Je me suis donc forcément tournée vers la Russie, et plus particulièrement la Sibérie. Qui dit Sibérie dit Transsibérien. J’ai donc pris ce livre que je voulais lire depuis longtemps à la bibliothèque.

On suit deux personnages Aliocha, un conscrit, russe, et Hélène, une Française. Tous les deux se retrouvent dans le Transsibérien. Lui parce qu’il doit entamer son service militaire et doit donc être transporté jusqu’à son poste, pratiquement à la frontière chinoise. Elle parce qu’elle vient de partir sur un coup de tête de chez Anton, son petit ami russe rencontré à Paris, qui à Paris se moquait de la Russie et qui aujourd’hui redécouvre son pays. Il est donc en troisième classe et elle en première. La particularité du transsibérien est que pour vous rendre au wagon restaurant vous devez traverser toutes les classes quand vous êtes en première. Le monde n’est pas clôturé dans ce train.

Les deux personnages se rencontrent en queue de train, en observant les rails défilés. Ils ne peuvent pas se comprendre car aucun ne parle la langue de l’autre. Pourtant un attachement se créé et Aliocha y voit l’occasion de réaliser son désir : ne pas se rendre à l’armée. Hélène accepte de le cacher de son supérieur pour qu’il puisse déserter. C’est ce que le roman va développer.

J’ai lu ce roman dans le RER. Bien évidemment, vous n’êtes pas dans le transsibérien quand vous êtes dans le RER. Par exemple j’imagine un bruit très différent en ce qui me concerne. Pourtant j’y étais. J’ai oublié les gens, je me suis concentrée sur les bruits du train et j’y étais. J’étais Hélène avec cette envie de faire autre chose, de voir autre chose, de partir. Je voyais le lac Baïkal comme elle (en fait, c’était l’Oise mais on fait avec ce que l’on a). Je ne me suis pas identifiée à Aliocha du tout dont le caractère m’est resté en partie mystérieux. C’est un livre que je vous conseille si vous avez envie d’aventure, de grands espaces, de froid.

J’y mettrais cependant un bémol. Je me suis reconnue dans Hélène parce qu’elle était française. Maylis de Kerangal jette sur le Transsibérien et sur la Russie l’imaginaire que nous en avons. Cela colle à ce que l’on a envie de lire surtout pour moi. Ce qu’elle raconte c’est ce que la littérature et les films nous ont fait penser du pays (on pense à Anna Karénine et au Barbier de Sibérie). Ce n’est pas un livre qui fait découvrir et/ou comprendre la Russie. Je trouve que c’est un peu gênant pour une fiction née d’un voyage dans le Transsibérien, effectué dans le cadre de l’Année France-Russie (juin 2010). Il ne faut pas se tromper. Je suis ressortie enchantée de ce livre mais il a souffert que j’ai lu juste après Sibérie d’Olivier Rolin. J’en parlerai dans un autre billet mais pour le coup, là, j’ai eu l’impression de comprendre quelque chose à la Russie, de lire des instantanés venant de Sibérie, de vivre une véritable aventure, de voir des grands espaces. Il y a un côté humble et franc chez Olivier Rolin qu’on ne retrouve pas chez Maylis de Kerangal, où toute la narration est maîtrisée.

Titine l’a lu récemment.

Références

Tangente vers l’est de Maylis de Kerangal (Éditions Verticales, 2012)

Solovki – La bibliothèque perdue de Jean-Luc Bertini et Olivier Rolin

SolovkiJeanLucBertiniCette semaine, j’ai vu le documentaire d’Olivier Rolin sur la bibliothèque disparue du goulag des îles Solovki. J’ai énormément aimé son travail car il montre d’un point de vue original ce qu’était le goulag à l’époque, l’évolution de ce camp, la vie des déportés… Les images du temps présent m’ont transporté ailleurs pendant une heure. C’est donc en toute logique que j’ai voulu prolongé ce moment en lisant ce livre.

C’est un fascicule de photos prises par Jean-Luc Bertini, qui accompagnait l’équipe lors du tournage du documentaire. Les photos sont accompagnées d’un texte d’Olivier Rolin, qui reprend une partie du texte du film. C’est l’impression que cela m’a donné en tout cas après avoir enchaîné le visionnage et la lecture. Je n’ai pas vérifié exactement.

Iles-Solovki
Source : voyages.ideoz.fr

En toute logique, le livre commence donc aux îles Solovki, au milieu de la mer blanche. La première photo représente la ville qui s’est installée en partie dans des bâtiments de l’ancien camp. Quand on pense aux îles Solovki, vient tout de suite à l’esprit le camp, puis le monastère (ici on parle plutôt de monastère-forteresse – de kremlin qui est le mot russe pour désigner ce genre , qui est aujourd’hui de nouveau occupé par des religieux. C’est donc la deuxième photo du fascicule, un moine marchant, seul, dans la cour enneigée du monastère. Le tiers du livre représente la vie sur l’île principale des Solovki.

Il y a une photo qui est particulièrement magnifique. Elle représente la forêt, avec une étendue de neige au premier plan, le tout vue du monastère. L’ombre du bâtiment se projette sur la neige. La lumière est plutôt crépusculaire. Cela donne une impression d’immensité et d’éternité. Je n’ose imaginer ce que cette photo donne en grand format. En passant, je précise qu’il y aura une exposition en Suisse, à la fondation Jan Michalski, du 1er au 30 avril 2015, qui présentera ces photos.

 Si vous avez vu le documentaire, vous savez que la bibliothèque qui comptait environ 30000 ouvrages, allant de romans aux livres scientifiques, ne se trouvait plus aux îles Solovki. Le but d’Olivier Rolin était d’en trouver des traces quelque part car de si nombreux volumes n’ont pu disparaître. Dans le documentaire, il suit donc plusieurs pistes, en sachant que finalement les livres ont suivi les prisonniers qui étaient envoyés sur les grands chantiers soviétiques. Quelques volumes sont sauvegardés à Iertsevo, qui était « la capitale d’un grand complexe de camps connu comme le Kargopollag, le camp de Kargopol ».

Le photographe a donc suivi le tournage. Les deux derniers tiers du livre présentent plutôt des photos de personnes dans des gares, devant des magasins, dans la rue. Comme le dit Olivier Rolin, il s’agit d’instantané de voyage. Le photographe présente ici un portrait de la Russie actuelle, et surtout des Russes.

Il y a plusieurs types de photos :

  • des portraits, avec des personnes au regard toujours très fort ;
  • des personnes, prise seule dans des actions quotidiennes, ou dans leurs pensées ;
  • des scènes de vie. J’ai particulièrement apprécié la photo représentant deux vieilles femmes dans une gare enneigée, avec le même manteau bordeaux, se regardant mi-amusée, mi-intriguée. On a l’impression qu’elle se demande comment est-il possible qu’elles aient le même manteau. Franchement ?

J’ai adoré ce fascicule. Je n’ai pas trouvé ce que j’y cherchais mais j’y ai trouvé ce que je n’y cherchais pas. Je cherchais au départ des photos des îles Solovki, que je m’imaginais très peu peuplées, uniquement avec des vieilles personnes. Finalement, ce n’est pas du tout cela. Il y a des gens de tout âge, la vie ne s’est pas arrêtée avec la fin du camp. Le photographe s’est concentré sur les gens, plus que sur les paysages. Jean-Luc Bertini porte sur les habitants un regard attendri. Il les montre plein de gentillesse timide.

Références

Solovki – La bibliothèque perdue de Jean-Luc BERTINI (photographies) et Olivier Rolin (texte) (Éditions le bec en l’air, 2014)

Les Ongles de Mikhaïl Elizarov

LesOnglesMikhailElizarovLes Ongles est le deuxième livre de Mikhaïl Elizarov à être publié en France. Le premier était Le Bibliothécaire, prix Booker russe en 2008. Je n’avais pas tenté de lire ce premier livre, même si le livre me tentait, suite à la lecture de beaucoup d’avis négatifs sur la blogosphère.

Les Ongles est un texte qui a paru avant, en 2001, dans un recueil de nouvelles. Le texte en lui-même fait une centaine de pages en livre électronique (192 pages en livre physique).

L’histoire est celle de deux orphelins Gloucester et Bakatov, de leur « naissance » (ils se fréquentent depuis la pouponnière) à l’âge adulte, juste après la dissolution de l’URSS.

Gloucester et Bakatov sont handicapés. Le premier est bossu, le second  est attardé et donne « une impression pénible de l’état de son intellect – la faut à la forme chiffonée de son crâne, à sa manière aussi de baver tout le temps« . On suit leur vie commune, d’abord à l’hôpital, puis à la « Guirlande » , un pensionnat spécialisé pour les enfants handicapés, qu’ils quitteront pour rejoindre la ville. Là, Gloucester deviendra pianiste et Bakatov plombier.

Le ton employé dans ce livre n’est pas sans rappeler celui de Mémoires du célèbre nain Joseph Boruwlaski, gentilhomme polonais de Joseph Boruwlaski (c’est aussi un peu l’histoire qui m’a fait pensé à ce roman). Les aventures de nos deux héros sont racontées sur le mode du conte ou de la fable. On saute de péripéties en péripéties, qui ne semblent pas toucher les deux protagonistes, surtout Gloucester qui est le narrateur du livre. Il va de l’avant, il fait avec comme on dirait aujourd’hui. De manière particulière cependant car tout est poésie dans sa bouche. Dans le Matricule des anges de septembre, la journaliste dit Tout est espoir. Tout est poésie. Même la tristesse. Une peine de cœur donne ces mots :  » En deux mois le chagrin passa, cessa d’être du chagrin. Parfois seulement, cela me gratouillait un peu le cœur ». Chez Gloucester, par cette manière de voir les choses, on ressent une certaine naïveté enfantine. Il n’est pas adapté à ce monde-là, même s’il a vécu des choses dures, qu’il va s’en sortir (mais pas forcément comme il le mériterait). Cette poésie dans le discours fait que l’on s’attache à Gloucester. Moins à Bakatov car finalement on le connaît moins, puis qu’il ne se livre pas dans le livre.

J’ai trouvé aussi intéressant le fait que le livre se passe dans la période post-soviétique car l’auteur arrive à nous faire ressentir la période de chaos qui a suivi. Pendant l’enfance de Gloucester et Bakatov, la vie au pensionnat n’était pas des plus riches mais il y avait de la nourriture, on s’occupait un peu d’eux … alors qu’après leur libération de ce pensionnat, c’est un peu la cour des miracles. Il y a des voleurs, des escrocs, des gens qui meurent de faim… On tombe dans la plus grande pauvreté mais surtout le chacun pour soi. Ils sont deux contre le reste du monde. Le peu de soutien qu’ils reçoivent est de peu d’aide ou bien est fortement intéressé.

Le point fort du livre reste l’écriture. Je remercie le traducteur d’avoir su retranscrire la langue de l’auteur de cette manière. Cette multitude d’images, de poésie donne une impression de légèreté qui rend le texte facile à lire malgré ce qui nous est raconté. L’auteur met un très légère couche de fantastique, suffisamment légère pour que le texte ne devienne pas crédible mais suffisamment épaisse pour rendre l’esprit enfantin, naïf de Gloucester dont j’ai parlé ci-dessus. Je pense que l’extrait ci-dessous, qui donne son titre au livre, donne une bonne idée du style (même s’il n’y a pas trop de belles images dans ce passage).

C’est une lecture que personnellement, je recommanderais car dans l’ensemble, j’ai trouvé que c’était un très bon texte. L’écriture reste le point majeur du livre. Sa faiblesse est, à mon avis, un léger changement de ton ou de rythme dans la deuxième partie du livre (quand ils sont devenus adultes) qui rend le livre moins entraînant.

Vous pouvez lire un avis contraire au mien ici. Je vous conseille la lecture de l’article du Matricule des Anges, septembre 2014, page 39, qui est vraiment très bien écrit (il y a des gens qui expliquent mieux que moi ce que j’ai ressenti pendant ma lecture, en l’écrivant avant que je l’ai lu. C’est fou quand même).

Un extrait

Le rituel se déroulait une fois par mois, selon un ordonnancement précis : Bakatov allait se coucher sans s’être lavé les mains ni avoir mangé de la journée ; au crépuscule, il saisissait un bout de la Komsomolskaïa Pravda ou de n’importe quel autre journal et, tournant sa frimousse vers le soleil couchant, lisait à voix haute ce qu’il y avait d’écrit ; puis Bakatov montrait le blanc des yeux, il se mettait à genoux et s’employait à se ronger l’auriculaire droit, puis, dans l’ordre , l’annulaire, le majeur, l’index et le pouce – les ongles, en aucun cas, n’étaient recrachés tout de suite -, avant de s’attaquer à la main gauche. Les ongles étaient toujours rongés dans cette succession, de l’auriculaire au pouce.

Dix croissants de lune translucides étaient ensuite et ensuite seulement crachés dans le journal et, selon la disposition qu’avaient prise les ongles, Bakatov disait l’avenir. Sous l’influence de ces rognures les titres de la une se faisaient prédictions, à partir desquelles Bakatov concevait notre agenda du mois, à tous les deux. La pureté du rituel était ce qui garantissait notre sécurité. La séance de divination était parachevée lorsque Bakatov se griffait la poitrine de ses ongles rongés et aspergeait du sang qui jaillissait les rognures sur le morceau de papier puis il enterrait le tout en murmurant des paroles indistinctes.

J’aurais voulu pénétrer davantage l’essence de ce cérémonial mais Bakatov m’en dissuadait, arguant que c’était dangereux. Je me rappelle qu’un jour je lui ai désobéi, j’ai regardé ce qu’il y avait dans le papier avec les ongles. J’ai à peine eu le temps d’apercevoir un puits dans la noirceur poisseuse m’a saisi à la tête et attiré à elle. J’ai entendu derrière moi un aboiement terrible et perdu connaissance. C’est Bakatov qui m’a ramené à moi. Il était hâve. J’ai voulu plaisanter mais me suis arrêté net : Bakatov était littéralement en sang, il s’était déchire jusqu’aux côtes. Ce qu’il m’a dit m’a fait comprendre que c’est le prix qu’il avait payé pour me faire échapper au puits et au chien. J’ai aussitôt cessé de me mêler de la vie religieuse de Bakatov.

Références

Les Ongles de Mikhaïl EILZAROV – roman traduit du russe par Stéphane A. Dudoignon (Serge Safran éditeur, 2014)

En coulisses de Evguéni Zamiatine

EnCoulissesZamiatineCe recueil regroupe trois textes. Une sorte d’essai : En coulisses (1929), un résumé d’une conférence Psychologie de la création et une nouvelle Un dragon (1918). Le tout est précédé d’une biographie de l’auteur.

Les deux premiers textes parlent du même sujet : la création littéraire. Le premier se focalise plutôt sur l’œuvre de l’auteur tandis que l’autre a une vocation plus didactique. Dans l’ensemble, ils présentent et approfondissent les mêmes idées :

  • on distingue l’art mineur et l’art majeur, « la création artistique » et le « métier artistique ». Le deuxième s’apprend et le premier est inné, sauf que pour pratiquer le premier, il faut avoir appris le deuxième. Ainsi, un auteur doit connaître ce qui l’a précédé, l’avoir analyser, compris et digérer pour pouvoir apporter sa pierre à l’édifice, une pièce nouvelle dans la forme et dans le fond mais qui fait suite à ce qui précède.
  • un auteur doit savoir suivre une pensée et surtout un cheminement d’image (il y a une illustration magnifique dans le livre de ce principe). L’imagination ne doit pas être contenue. C’est un art que l’on possède quand on est destiné à la création artistique mais il doit être pratiqué pour s’améliorer.
  • La création littéraire est affaire d’imagination et de subconscience plutôt que de conscience. Il faut savoir endormir, « hypnotiser » celle-ci pour laisser parler les deux autres. L’auteur illustre son propos en citant son cas personnel. À la suite d’une conférence où il avait disséqué le processus de création, il n’arrivait plus à écrire car il se regardait faire : il était conscient. Il n’a pu reprendre l’écriture que quand il a pu de nouveau oublier. Il explique qu’aucun auteur ne peut raconter comment il fait car il ne s’en rend pas compte lui-même.

Le premier texte se clôture par une tirade qui m’a  fait beaucoup rire :

Je perds beaucoup de temps, sans doute bien plus que le lecteur n’en a besoin. Mais le critique, lui, en a besoin — le critique le plus exigeant et le plus tatillon que je connaisses : moi-même. Ce critique-là, je n’arriverai jamais à le berner, et tant qu’il ne m’a pas dit que j’avais fait tout ce qu’il était possible de faire, impossible de mettre le point final.

S’il y a encore d’autres avis dont je tiens compte, ce sont ceux de mes camarades dont je sais qu’ils savent comment se fabriquent un roman, un récit, une pièce. Eux-mêmes l’ont fait, et bien fait. Il n’existe pas pour moi d’autres critiques, et je ne comprends pas comment il peut y en avoir. Imaginez que débarque dans une usine, sur un chantier naval, un jeune effronté qui n’a jamais dessiné le plan d’un navire de toute sa vie, et qu’il commence à expliquer à l’ingénieur et aux ouvriers comment construire un bateau : on le flanquerait dehors séance tenante.

Par bonté d’âme, nous n’en faisons rien lorsque de jeunes individus de ce genre nous empêchent parfois de travailler, au moins autant que des mouches en été…

Un dragon est une nouvelle très courte (4 pages), que les éditeurs présentent comme une illustration des principes présentés précédemment. À mon avis, il s’agit d’un récit allégorique présentant l’évolution de la Révolution après 1917. On admire la manière dont l’histoire est racontée (je suppose pour éviter la censure) mais surtout la virtuosité de la langue manipulée par Zamiatine. La pensée file à une vitesse impressionnante ; on ne se rend pas compte du changement d’idées, de perspectives, de comment l’histoire à évoluer. C’est un texte de 4 pages éblouissant de maitrise.

Les propos de Zamiatine sont emprunt de bons sens et sonnent justes. Il parle de ce qu’il connaît et ne théorise pas. C’est ce qui fait de ce recueil de texte un livre particulièrement intéressant. Par contre, je ne connais pas assez son travail pour savoir de quelle manière il s’inscrit dans son œuvre.

Références

En coulisses de Evguéni ZAMIATINE – traduit du russe par Sophie Benech (Éditions interférences, 2014)