Trois petites sœurs de Suzanne Lebeau

J’ai découvert cette pièce de théâtre dans le numéro de mai (je pense) du Matricule des Anges. Il s’agit d’une pièce destinée à des enfants. Elle a été écrite par Suzanne Lebeau. Cette auteure a déjà écrit beaucoup de pièce à destination de ce public, sur des sujets souvent difficiles (comme les enfants soldats par exemple). Elle a donc acquis une certaine pédagogie et de nombreuses connaissances qui lui permettent de pouvoir anticiper la réaction de jeunes enfants.

Je prends toutes ces précautions pour pouvoir vous raconter l’histoire de cette pièce. On rentre dès la première scène dans une famille de quatre personnes : deux petites filles de 9 et 5 ans et leurs parents. Dans la première scène, cinq personnes parlent : cette famille essaie de se reconstruire après avoir vécu un drame, la mort suite à une tumeur au cerveau de la troisième petite fille, Alice, qui aurait eu sept ans. C’est la cinquième personne. Dans les scènes suivantes, la famille nous raconte son histoire : les vacances, les petites chamailleries entre sœurs, les maux de tête de la petite, le reproche qu’on peut se faire de ne pas avoir vu le problème plus rapidement, le diagnostic, la vie bouleversée pour les parents mais aussi les enfants, la bataille commune contre la maladie, l’espoir des rémissions, le désespoir des rechutes, l’acceptation de l’inévitable, la mort, l’après pour ceux qui restent mais aussi pour Alice. Toutes les étapes sont écrites, sans pathos, avec pudeur et justesse mais surtout de manière très directe.

L’auteur de l’article du Matricule des Anges soulignait justement cette manière sans détour de dire les choses, qui pour lui en faisait un très bon texte pour les enfants. Il faisait ainsi remarquer l’absence d’images, de métaphores, de « longue maladie ». Les événements mais aussi les sentiments sont décrits de manière sincère et vraie, pour dire la vérité à des enfants. Ce n’est pas une famille parfaite, la petite malade est malade, elle souffre, n’a pas forcément le sourire, il n’y a pas d’happy end. C’est une pièce qui est complètement ancrée dans la réalité.

Pour moi qui suis adulte, le texte est extrêmement bouleversant parce qu’en tant qu’adulte, je trouve difficile d’admettre que dans nos sociétés médicalisées des enfants puissent souffrir.

Quand j’étais adolescente, vers 10-12 ans, j’ai lu un été un livre sur la mort, suite à une maladie aussi, d’un petit garçon, racontée du point de vue du petit frère. Je me rappelle avoir été traumatisé tout l’été par cette lecture parce que c’était la première fois que je prenais conscience que même mon frère (qui est comme un dieu pour moi) pouvait mourir, alors qu’auparavant j’avais toujours pensé que la mort était réservée aux adultes. Au début de ma lecture, sans connaître plus que cela le travail de Suzanne Lebeau, j’étais donc très réservée sur la compréhension que pouvait avoir un jeune enfant (à partir de 6-7 ans tout de même) de ce type de texte et surtout sur les conséquences sur lui. Dans la postface de la pièce, il est expliqué que cette pièce a été montée au Québec et a été présentée à des enfants d’un niveau équivalant au CE1 et au CM2. L’auteure explique que de manière surprenante les enfants ont mieux compris et ont mieux accepté que les adultes, qui eux ont un sentiment proche du mien sur ce « dernier tabou que notre société médicalisée et hyper sécurisée tente d’occulter : la mort de l’enfant ».

Elle dit aussi qu’un enfant de cet âge n’a pas peur de la mort ; il a peur de faire de la peine à ses parents. À partir du moment où l’enfant voit que les parents acceptent, il part serein. C’est quelque chose que je ne savais pas mais c’est ce qui se passe dans cette pièce.

À partir de là, je me suis demandé à partir de quand on interprétait comme un adulte cette pièce. Je me suis demandée si justement ce n’était pas à l’adolescence, à partir du collège, quand on perd son enfance finalement.

Je m’interroge aussi pour savoir si la lecture de la pièce est faite pour des enfants. Visiblement, la pièce oui mais quel est l’impact d’une simple lecture ? Quel rôle joue la discussion qui a dû avoir lieu après la représentation ?

Une lecture très forte donc. Je lirais sans aucun doute la pièce de Suzanne Lebeau sur les enfants soldats, qui a l’air aussi marquante. J’aimerais bien avoir l’avis de gens qui ont des enfants ou de professeur sur ce type de texte, sur l’interprétation que peuvent en faire des enfants suivant leurs situations personnelles …

Références

Trois petites sœurs de Suzanne LEBEAU (éditions Théâtrales / Jeunesse, 2017)

Laura patine de Laura Sintija Černiauskaité

luciepatinelaurasintijacerniauskeiteLucie patine fait partie des vingt-sept pièces (une par pays européen), jouée en 2008, dans le cadre de la Saison culturelle européenne et qui sont ensuite sorties aux éditions Théâtrales. Cette pièce est la pièce lituanienne, écrite par Laura Sintija Černiauskaité, auteur à la fois de roman (un en fait), de nouvelles, et de pièces de théâtre. Pour l’instant, il me semble qu’il s’agit de son seul texte traduit en français.

Elle met en scène plusieurs couples, dans une pièce à deux actes. Le premier couple est celui de Lucie et Félix qui vivent une relation très routinière, et où Lucie reproche à mot à peine voilé à Félix de ne plus la voir (et/ou de ne plus la comprendre). Bien sûr, il tombe des nues parce qu’il lui semblait que pourtant il était toujours là pour elle (et qu’elle aussi était toujours là pour lui en contrepartie). De but en blanc, elle lui annonce qu’elle le quitte. Il cherche la réponse à la question que toute personne se poserait à ce moment-là : pourquoi ?

Elle lui explique alors que oui, il y a un autre homme mais un homme qui ne la voit pas. Il s’agit de l’homme qui lui donne les patins à la patinoire. C’est le deuxième couple que l’on suit, ce type et sa femme Tanya. Ils ont eux aussi amoureux mais après leur premier enfant, Tanya manque de confiance en elle, ne mange plus assez et demande systématiquement à son mari de lui montrer qu’il l’aime. Ce n’est pas une relation, pourtant le type ne la lâche pas. Lucie ne s’interpose pas dans ce couple.

Qu’est-ce qui fait que ces deux femmes sont amoureuses du même homme ? Parce qu’il a quelque chose de plus que les autres, un rêve ou des souvenirs, qui lui permet de ne pas être engluer dans la vie quotidienne. C’est un ancien aviateur et y pense beaucoup. D’ailleurs, Lucie le dit à un moment : pour que l’homme vous voit vraiment, il faut passer par la fenêtre parce que c’est là qu’il observe tout le temps.

Le troisième couple que l’on suit est le couple des parents de Félix, une douzaine d’années avant l’histoire qui est présentée. Le père de Félix est extrêmement malade et c’est sa mère qui s’occupe du malade, avec un certain dévouement tout de même. Pourtant, elle le trompe dans la pièce d’à côté avec la compréhension de son mari immobilisé dans son lit.

Dans cette pièce, ce sont donc trois versions de couples et d’amour qui nous sont présentés. C’est une lecture intéressante car l’auteur présente sa vision de ces deux « notions », sans fanfreluche mais avec une vision vraiment très quotidienne (qui correspond bien à ce que j’ai pu voir dans la vie de tous les jours). Si on voulait simplifier, on pourrait dire que d’après l’auteur, la vie à deux permet de vivre et d’apprécier la vie plus complètement, qu’elle permet d’avoir au moins un support, une aide.

J’ai apprécié la manière d’écrire de l’auteur, de présenter et d’imbriquer les scènes pour former un tableau, un tout, qui au premier abord semble disparate et incohérente mais qui après la lecture de la dernière page, prend un sens.

Je le répète mais bon, c’est une lecture intéressante.

Références

Lucie patine de Laura Sintija ČERNIAUSKAITÉ – traduit du lituanien par Akvilé Melkūnaité, avec la collaboration de Laurent Muhleisen (Éditions Théâtrales, 2008)

La Bonne âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht

TheatreComplet4BertoltBrechtIl y a quelques semaines (plus de 6 je pense), l’invitée de la Dispute sur France Culture faisait part de son admiration pour ce livre. Piquée dans ma curiosité, j’ai décidé de lire cette pièce de Bertolt Brecht, écrite entre 1938 et 1940 et je l’ai donc emprunté à la bibliothèque de l’institut Goethe. Il a fallu donc 6 semaines pour que j’ouvre le livre, juste avant de devoir le rendre. Je vous dirai heureusement car j’ai découvert une excellente pièce !

L’action se déroule dans la capitale du Se-Tchouan, « à demi européanisée », dans un quartier pauvre. Un soir débarque trois dieux à la recherche d’un logement pour la nuit. Ils sont attendus et accueillis par Wang, le marchand d’eau. Wang, dormant dans un conduit d’égout, ne peut décemment pas accueillir trois dieux et se propose de demander aux habitants le gîte de leurs parts. Tous refusent sous différents prétextes. Jusqu’à ce que Wang demande à Shen Té, la prostituée du quartier. Celle-ci accepte par amitié pour Wang (qui est désespéré après avoir tant cherché) et aussi parce que ce sont des dieux, tout de même. Elle refuse le client prévu et les accueille tous les trois pour la nuit.

Au matin, ils la remercient et lui donnent 1000 dollars d’argent, lui permettant ainsi de sortir de la prostitution. Ce n’est pas pas pur gentillesse. Ces dieux sont en fait à la recherche de bonnes âmes sur notre planète et ont beaucoup de mal à en trouver. Craignant que tout soit pourri, ils décident d’encourager Shen Té à avoir une activité plus respectable. Elle achète avec sa nouvelle fortune un petit débit de tabac (elle s’est bien sûr fait avoir sur le prix). Avant même l’ouverture, ses anciens logeurs lui demandent le gîte et le couvert (cela correspond à huit personnes), l’ancienne exploitante de la boutique lui demande de la nourrir, elle et son fils, puisque Shen Té leur a pris leur gagne-pain, la propriétaire e la boutique demande six mois de loyers d’avance, le menuisier veut un prix exorbitant pour les étagères qu’il a montée. Sur ce, un chômeur arrive. Il y a tout un lot de profiteurs ou de plus pauvres qu’elle, suivant de quel côté de la barrière on regarde, qui s’invite dans sa nouvelle vie. Pourtant, Shen Té ne se décourage pas, nourrit tout le monde … Il est facile de comprendre que cette situation ne peut pas durer. Son cousin Shui Ta arrive pour l’aider à gérer sa boutique. Il représente plutôt la justice et le bon sens (commun). Il veut aussi aider les gens mais d’une manière qui ne lui soit pas défavorable, quitte à parfois être tangent avec la morale.

On va donc pendant toute la pièce suivre la vie de ce débit de tabac et l’évolution des sentiments des « deux » personnages principaux : Shan Té et Shui Ta. C’est la dualité entre ces deux-là qui m’a énormément plu dans cette pièce. L’interrogation sur la difficulté d’être bon est permanente, tellement bien illustrée et juste ! Est-ce qu’être bon c’est s’occuper d’abord de soi pour pouvoir aider les autres ou s’occuper des autres, tout en ne pensant pas à soi ? Faire un mixte des deux versions fait-il de nous quand même quelqu’un de bon ? Est-ce que la pauvreté permet tout ? Est-ce qu’il est possible d’être bon quand l’argent est si nécessaire pour vivre ? Est-ce que l’amour prévaut sur tout ? Je me suis posée énormément de questions en lisant ce livre. Bertolt Brecht ne propose pas une situation simple mais clairement aussi complexe que la vie. Il ne peut pas conclure (sinon tout le monde aurait réglé ces interrogations depuis longtemps) et ne conclura pas, sauf sur une volonté d’espoir que les bonnes âmes existent réellement sur Terre.

Le texte de la pièce est vraiment très réussi. Il présente énormément d’actions, tout en étant clair dans son message. Les protégés de la jeune femme sont extrêmement bien décrits, dans le sens où ils ne sont pas caricaturaux ou trop présents mais suffisamment en retrait et significatifs pour jouer un rôle dans la démonstration que déroule l’auteur.

C’est une excellente découverte de Bertolt Brecht dont je suis absolument ravie. Ma prochaine étape est de découvrir les adaptations disponibles sur YouTube.

Références

La Bonne âme du Se-Tchouan de Bertolt BRECHT – traduit par Jeanne Stern – dans Théâtre complet – Volume 4 (L’Arche, 1988)

L’Ouest solitaire de Martin McDonagh

Je déteste les gens depuis tout le temps mais encore plus aujourd’hui. J’ai commencé ce matin par un gars qui écoutait sa télé dans le RER. Je suis en compagnie des stagiaires les plus étranges du monde au travail, j’ai un chef qui aimerait que j’ai plus de talents que de défauts. Je rentre chez moi et je retombe sur des bizarres dans le RER. Je m’explique : le RER A était OK mais pas le B. Plein de monde … Là, il y a deux gars qui trouve que ce serait bien de se bagarrer et résultat je me suis pris un coup. Je n’avais rien demandé à personne et maintenant j’ai très mal au bras à cause de gens bizarres. J’ai fini de me plaindre pour aujourd’hui (j’ai aussi découvert que mon déodorant ne tenait pas dans les RER blindés ; c’est peut être le plus grave).

Pourtant, j’ai deux raisons de me réjouir en ce moment :

  • Je me suis achetée une tablette Androïd. Pas une trop chère non plus (113 euros à Eyrolles pour Pocketbook Surfpad 2 qui marche plutôt très très bien). Mon but était juste d’avoir l’application qui va avec le logiciel Mnemosyne pour apprendre mon vocabulaire d’allemand le soir dans le RER quand je ne peux pas lire car il y a trop de monde. Les trajets passent maintenant beaucoup plus vite et en plus je fais de très gros progrès. Je fais d’autres trucs avec (lire des ouvrages numérisés qui ont un peu plus de mal sur mon reader par exemple) mais c’est mon usage principal.
  • La deuxième est que le matin, je lis Le Confident de Hélène Grémillon. Je l’avais vu sur plein de blogs et bien sûr cela m’avait fait fuir. Jusque là, cela me plaisait beaucoup mais ce matin, j’étais carrément au paradis. Il y a une partie qui se passe près du lac du Der, en Champagne. C’est là que je passait, quand j’en avais encore, toutes mes vacances. Cela m’a fait très très plaisir de lire cela !

C’est donc toujours la lecture qui rend mes journées intéressantes. D’ailleurs en ce moment je ne fais que des bonnes pioches. Dans mon cas, c’est souvent le cas quand je n’ai pas trop le moral dans la vraie vie (c’est sûrement corrélé car je suis déçue de voir que la vie ne se passe pas comme dans les romans et que d’autres personnes s’en sortent mieux que moi ; un peu comme si j’étais toujours entre deux mondes).

LOuestSolitaireMartinMcDonagh

Une des lectures qui m’a le plus réjouie ces dernières semaines est la pièce de théâtre de l’irlandais Martin McDonagh, L’Ouest solitaire. Il s’agit de la première pièce de théâtre irlandaise que je lis. Cela se passe dans l’Ouest de l’Irlande en un temps où « le célibat demeure le mode de vie le plus fréquent et où les hommes restent parfois vierges jusqu’à leur mort ». Je vous laisse deviner comme j’ai ri à la lecture de la quatrième de couverture.

Plus sérieusement, la pièce met en scène deux frères qui vivent depuis toujours ensemble . L’un vient de tuer le père car il s’est moqué de sa coiffure ; l’autre le fait chanter pour obtenir l’ensemble de l’héritage. Le meurtrier accepte et se retrouve sous la coupe de son frère.

Là-dessus se greffe un curé trop sensible, qui prend tout trop à cœur. Pensez ! Il en est à son troisième meurtre en peu de temps. Cela le turlupine et le pousse à noyer son chagrin dans l’alcool (un peu comme toute la population d’ailleurs). Il y a aussi la jolie jeune fille qui vend l’alcool de son père. Elle est un peu dévergondée et rêve aussi de vivre autrement. L’enjeu de la pièce est de savoir si les deux frères peuvent se réconcilier.

Plus que le tragique auquel on pourrait s’attendre en lisant la quatrième de couverture, j’ai beaucoup ri en lisant cette pièce. En effet, la petite communauté est très pittoresque et a des propos très francs, vis à vis de la religion notamment, moyen utilisé pour dénoncer une rigueur morale inappropriée à la vie quotidienne. Cela contraste beaucoup avec la querelle infantile des deux frères.

Un moment agréable de lecture qui m’a donné envie de découvrir un peu plus le théâtre irlandais contemporain (en suivant les liens proposés par LibraryThing).

Références

L’Ouest solitaire de Martin McDONAGH – texte français de Bernard Bloch (Actes Sud – Papiers, 2002)

Un siècle de de littérature européenne – Année 1997

Arcadia de Tom Stoppard

ArcadiaTomStoppardTom Stoppard, dramaturge britannique, a décidé quand j’avais dix ans d’écrire une pièce de théâtre rien que moi, une pièce que je lirais quand j’en aurais trente. Jugez plutôt ! Cette pièce aborde énormément de thèmes : littérature anglais du 19ième siècle à travers la personne de Lord Byron, jeux littéraires, mathématiques, informatique, programmations, découverte scientifique, monde universitaire, publication, algorithmes.

Plus sérieusement, il a fallu que je traîne au rayon littérature en anglais de Gibert, au 4ième étage du magasin de Paris, pour entendre pour la première fois de cette pièce et de son auteur. Il se trouve que ce texte est au programme de l’agrégation d’anglais 2012. Comme rien ne me fait peur, j’ai commencé par lire ce livre en anglais. Cela se comprend plutôt bien mais il y a quand même énormément de vocabulaire que je ne connaissais pas, ce qui n’a pas rendu ma lecture fluide. Je l’ai donc relu ensuite en français.

Plantons le décor. « Une grande pièce donnant sur un parc dans une propriété du Derbyshire. » « Portes fenêtres, hautes fenêtres sans rideaux. » « On n’a pas forcément besoin d’avoir un aperçu du parc : idée de lumière, d’espace, de ciel ouvert. » Dans mon imagination, cela correspond exactement à Pemberley. J’espère que dans la vôtre aussi. Toute l’histoire se passe dans cette pièce.

Le texte est divisé en deux actes, sept scènes et se déroule sur deux périodes : une période moderne et un période ancienne, avril 1809 et trois ans plus tard.

La scène 1 s’ouvre donc en avril 1809. Septimus Hodge, 22 ans, est le précepteur de Thomasina Coverly, 13 ans, fille des propriétaires des lieux. Chacun est d’un côte d’une grande table. Septimus est en train de lire de la poésie tandis que Thomasina se concentre sur son livre de mathématiques et la démonstration du théorème de Fermat. Tom Stoppard a fait de la jeune fille un génie scientifique qui a une très bonne intuition des phénomènes, que d’autres n’appréhenderont que deux siècles plus tard. Septimus se consacre à la lecture de la poésie d’un invité du domaine, Ezra Chater, qui visiblement n’est pas brillante. Thomasina interrompt ce silence studieux pour demander à Septimus le sens de l’expression « étreinte charnelle ». En effet, elle a surpris Jellaby, le majordome, parler de cela avec la cuisinière à propos de la femme du poète Chater et d’un homme. Il s’avère que cet homme est Septimus, ce que Thomasina ignore bien évidemment. Septimus est donc en délicatesse avec le poète qui vient lui demander en pleine leçon une explication, quitte à en venir au duel.

SEPTIMUS. Je vous assure. Madame Chater est très avenante et spirituelle, avec un port élégant, une voix charmante : elle résume les qualités que le monde aime à voir dans le beau sexe. Mais ce qui fait sa gloire c’est cet état d’alerte permanent qui la maintient dans une espèce de moiteur tropicale propre à faire pousser sous ses jupes des orchidée en plein mois de janvier.

CHATER. Taisez-vous, Duncan [Hodge dans la version anglaise] ! Je ne vais pas souffrir plus loin votre insolence ! Vous battrez-vous, oui ou non ?

SEPTIMUS. Non. Il ne nous reste guère que deux ou trois poètes d’envergure, je ne vais pas courir le risque d’en expédier un ad patres pour un incident de kiosque avec une femme dont une compagnie de mousquetaires ne suffirait pas à défendre la réputation.

Là-dessus intervient Lady Croom la mère de Thomasina en plein tourment car Noakes, jardinier, est en train de lui saboter son jardin classique en jardin digne des Mystères d’Udolphe. Il y a aussi le Capitaine Brice, le frère de Lady Croom qui intervient. Celui-ci aime aussi Mme Chater, voit donc Septimus comme un ennemi et monte Chater contre-lui.

Dans la scène 3, on apprendra que Lord Byron est aussi présent dans le domaine ainsi que le père et le frère de Thomasina. Cela fait beaucoup de testostérone dans un environnement où il y a une femme très ouverte aux propositions et une Lady Croom qui n’aime pas beaucoup qu’on lui fasse de l’ombre. 1809 correspond aussi à l’année où Byron est parti d’Angleterre pour deux ans. De là à dire qu’il y a un rapport …

… il n’y a qu’un pas qui sera franchi dans la partie moderne de la pièce, qui alterne avec la partie ancienne.

L’action se situe dans la même pièce, qui n’est plus une salle d’étude, mais un lieu de passage entre la maison et le jardin. On y garde cependant les archives du domaine. C’est là qu’on croise à la scène 2 Bernard Nightingale, universitaire dont le sujet de recherche est Lord Byron. Il pense avoir trouvé une piste inédite. Il aurait identifié des critiques inédites de l’auteur et en plus, il serait capable d’expliquer pourquoi Byron a quitté l’Angleterre en 1809.

Il vient essayer de confirmer sa piste en consultant les archives et surtout Hannah Jarvis qui travaille aussi sur le l’histoire du domaine, en particulier sur son jardin et ses modifications successives. Elle travaille aussi sur l’identité de l’ermite qui a habité l’ermitage aménagé par le jardinier-paysagiste Noakes. Alors que la théorie de Bernard n’est confirmé par aucun élément probant, il s’y engouffre sans même considérer d’autres interprétations tout aussi plausibles suggérées par Hannah qui est dans ce cas la voix de la raison. Il veut ABSOLUMENT publier rapidement pour être reconnu par ses pairs. Devant l’explication scandaleuse qu’il propose, il publiera même d’abord dans un journal à scandale. Le texte illustre bien le processus de recherche universitaire pour certains, un processus guidé plutôt par la reconnaissance que la connaissance, quitte à se fourvoyer.

Dans cette partie interviennent aussi les trois enfants du domaines dont deux sont particulièrement marquants.

Il y a Chloë Coverly, 18 ans, jeune fille en quête d’amour, de sensationnel, un peu évaporé sur les bords et qui semble sérieusement manqué d’éducation. Elle s’attachera donc forcément à Bernard dans la pièce.

Il y a aussi Valentine Coverly, 25-30 ans, étudiant (ou chercheur) en informatique. Il se penche sur les travaux de son aïeule et découvre que celle-ci était un génie uniquement bloqué par les moyens de calcul mis à sa disposition (elle n’avait pas l’informatique à l’époque). Alors que son travail à lui est imputable, son travail à elle l’est et est en plus remarquable. J’ai trouvé ce type de discours très intéressant. L’informatique ne peut pas résoudre tous les problèmes s’il n’y a pas un cerveau humain derrière. En clair, on ne peut pas mettre toutes les données dans l’ordinateur et attendre qu’il sorte la solution. L’ordinateur n’est qu’un moyen. On peut même se resservir de ce que d’autres ont fait si c’est pertinent (et là j’ai souri parce que dans mon travail on m’a expliqué deux fois le contraire, comme si une théorie mathématique pouvait avoir une date de péremption).

ArcadiaTomStoppardFrancaisCe que j’ai énormément aimé c’est la manière très intelligente dont une partie renvoie à l’autre, ainsi que l’ensemble es réflexions porté par le texte. Le texte ne fait qu’une centaine de pages et il y a une multitude de thèmes qui sont abordés Tout est brillant ! Jusqu’à la tortue qui se retrouve dans les deux époques de la pièce.

Pour l’adaptation, la première chose que l’on constate est que Jean-Marie Besset a commencé par francisé les noms : Valentine est devenu Valentin (je trouve que c’est très bien car dans ma première lecture, j’avais d’abord pensé que c’était une fille), Hannah est devenue Anna, Lady Croom est devenue Lady Gray, Septimus Hodge est devenu Septimus Duncan. Cette seconde lecture en français m’a permis de me rendre compte de la grossièreté de certains échanges dans la partie moderne de la pièce de théâtre. Par contre, les échanges dans la partie ancienne m’ont semblé plus drôles, plus ironiques, plus humour anglais en anglais qu’en français. Septimus Hodge en particulier. Il semble déférent, sans impertinence envers la famille qui l’emploie, sans montrer d’esprit (en tout cas autant qu’en anglais). Pour une troisième lecture, je pense que je lirais les deux textes pour les comparer et comprendre le travail d’adaptation et non de traduction de Jean-Marie Besset.

J’espère vous avoir donné envie de lire cette pièce génialissime ! Peut-être même l’avez-vous déjà lu ? vu ?

Références

Arcadia de Tom STOPPARD (Faber and Faber, 1993)

Arcadia de Tom STOPPARD – adaptation française de Jean-Marie BESSET (Actes Sud – Papiers, 1998)

Un siècle de littérature européenne (année 1993)

Les Esprits de Princeton de Daniel Kehlamann

Présentation de l’éditeur

Le grand scientifique Kurt Gödel est misérablement décédé, à Princeton, en 1978. Sa veuve et ses collègues venus assister à la veillée funèbre évoquent leurs souvenirs de ce scientifique atypique qui, ces dernières années, leur a donné du fil à retordre. Kurt Gödel, ou plutôt son esprit, est présent lui aussi, pour revivre les événements de sa vie, spectateur éthéré de son évolution.

Mon avis

J’ai découvert la parution de ce livre dans le dernier Books. Mon cœur n’a fait qu’un bon quand j’ai lu le nom de Kurt Gödel parce que bon, Kurt Gödel !

Kurt Gödel est un extrêmement célèbre mathématicien. Il a posé des bases très solides pour la logique. Il a notamment démontré que dans tout système mathématique il y a des vérités qu’on ne peut pas démontrer. Un système mathématique est donc toujours incomplet. Le Wikipédia en anglais est très complet sur le sujet.

Cependant, comme Daniel Kehlmann le fait dire à un de ses personnages dans la pièce, ceux qui pratiquent la logique en tant que discipline mathématique perdent très souvent la tête. Toute la pièce se passe à l’université de Princeton (à l’Institut for Advanced Study où il y avait von Neumann, Einstein, Turing … ). Gödel, en vieillissant, a tourné paranoïaque (il ne sortait pratiquement plus de chez lui) et a entre autre pensé qu’il y avait un complot pour empoisonner sa nourriture. Il est d’ailleurs mort de faim (d’après Wikipédia, il ne pesait plus que trente kilos à la fin de sa vie). Daniel Kehlmann nous fait vivre ces derniers moments. D’après l’auteur, Gödel s’est un jour disputé avec sa femme. Celle-ci est parti en claquant la porte, s’est fait renversé par une voiture. Bilan : remplacement de la hanche et donc hospitalisation. Problème : elle faisait à manger et goûtait la nourriture pour Gödel. Bilan : un mathématicien mort.

La pièce s’ouvre sur l’enterrement du mathématicien où chacun se remémore les souvenirs (plus cocasses) qu’il a avec le mathématicien. Gödel est présent car son esprit n’est pas encore mort (logique, non ?) À l’aide de flash-blacks, l’auteur va nous faire revivre les moments de la vie de Gödel : l’enfance en Autriche (qu’il a du fuir car tout le monde le croyait juif), la rencontre avec sa femme (qui était déjà mariée et était danseuse), la maman de Gödel, l’émigration, la demande de nationalité américaine.

Ce que j’ai aimé dans la pièce, outre ce que j’ai appris, c’est le ton adopté puisque Daniel Kehlmann utilise comme « narrateur » (dans le sens moteur de l’avancée de la pièce) plusieurs Gödel : le vrai, l’alter-ego, l’enfant et à plusieurs reprises, l’auteur utilise la folie (et les voix qu’entendaient le mathématicien) pour établir une discussion ou une réflexion ou même pour mieux nous comprendre la vie de son personnage. C’est le fait de jouer sur cette folie qui rend le texte vivant, plus léger aussi.

Un petit bémol pour l’édition cependant : le titre original de la pièce ? quand a-t-elle été joué la première fois ? Cela aurait pu être sympa de le mettre dans le livre.

Références

Les Esprits de Princeton de Daniel KEHLMANN – traduction de Juliette Aubert (Actes Sud – Papiers, 2012)

Emilia Galotti de Gotthold Ephraïm Lessing

Quatrième de couverture

[J’avoue, je n’ai pas compris en quoi cela peut donner envie de lire la pièce …]

La tragédie d' »une fille assassinée par un père qui trouve plus de prix à sa vertu qu’à sa vie », à laquelle Lessing pensait d’abord, est devenue au cours des années, un tableau de groupe, le tête-à-tête tragique d hommes et de femmes qui croient encore s’aimer, se haïr, exercer les uns sur les autres leur puissance ou leur fascination, mais qui séparés par leurs conditions, ne peuvent plus dialoguer, ni trouver un accord entre eux, pour le meilleur ou pour le pire, comme c’était le cas dans la tragédie d’antan.

Mon avis

Il y a seulement une semaine, Lessing n’était qu’un nom pour moi. Je savais qu’il était allemand mais sa période, ce qu’il écrivait aucune idée (il faut dire que je n’ai fait que des études scientifiques et d’après ce que j’ai lu, cela justifie une sorte d’inculture littéraire).

Mais le livre audio du livre de Bernhard Schlink, Le liseur, était heureusement là (c’est un livre que je n’ai jamais réussi à lire sur le papier et je peux vous dire que là, j’étais attentive de bout en bout et j’ai trouvé cela magnifique). Pour ceux qui l’ont lu, vu, écouté, vous vous rappelé sûrement que des titres sont cités : Intrigue et amour de Schiller, Scènes de la vie d’un propre à rien et Emilia Galotti ! Je me le suis donc procurée et je l’ai donc lu. Et à chaque fois, je me dis la même chose : pourquoi est-ce que je ne lis pas plus de théâtre alors que j’adore ça à chaque fois !

Parlons de l’histoire maintenant. Faites attention, j’en raconte beaucoup (même si la quatrième de couverture s’en est chargée avant moi). Emilia Galotti, jeune fille très pieuse et vertueuse, va se marier aujourd’hui même avec le Comte Appiani. Les fiançailles ont été tenues secrètes mais les parents d’Emilia, Odoardo et Claudia, se réjouissent car le jeune homme a tout du prince charmant : gentil, vertueux, riche … Mais c’est sans compter sur le prince de Guastalla, Hettore Gonzaga, qui a repéré la jolie Emilia. Il n’est pas à son coup d’essai : il était avant l’amant de la Comtesse Orsina, dont il s’est lassée (la maîtresse délaissée jouera un rôle dans la pièce). Ce qu’il y a à retenir, c’est que le prince obtient toujours ce qu’il désire qu’elle que soit le moyen. Il essaye la gentillesse avec Emilia (c’est déjà trop avec le pauvre Odoardo, l’homme le plus vertueux au monde) mais cela ne marche pas. Il charge Marinelli, son chambellan, d’enlever la jeune fille avant la noce. Elle sera amenée au prince. Dans la peur du déshonneur, Odoardo tuera sa fille d’où la phrase de la quatrième de couverture.

D’après la préface, il s’agit de la troisième version de la pièce, les deux autres ne nous étant pas parvenues. C’est basée sur un fait racontée par Tite-Live. Lessing voulait écrire une pièce entre la tragédie et la comédie. Il y a réussi par le dénouement bien évidemment mais aussi par les intrigues qui ressemblent plutôt à une bonne farce. Les dialogues sont enlevés et drôles souvent (il parle de « petits crimes » quand ils tuent des gens), tragiques parfois. Le seul reproche que je pourrais faire c’est que c’est trop court. J’aurais aimé que Emilia intervienne plus mais le problème c’est que le côté comédie (tenu par le prince et Marinelli) aurait alors été gommé.

En tout cas, si vous avez d’autres pièces de Lessing à me conseiller, n’hésitez pas !

Références

Emilia Galotti de Gotthold Ephraïm LESSING – traduction et préface de Bernard Dort (Circé / Théâtre, 2008)

Salomé d’Oscar Wilde

Un petit résumé qui en dit beaucoup trop

Pièce en un acte racontant comment Salomé, fille d’Hérodias et belle-fille d’Hérode, est tombée amoureuse du prophète Iokanaan (qui pourtant racontait les pires choses sur sa mère et ne prophétisait que des malheurs). Celui-ci ne veut même pas l’approcher, ni encore moins l’embrasser. Alors quand Hérode demande à Salomé de danser pour lui et qu’en échange il lui donnera ce qu’elle veut, Salomé demande la tête de Iokanaan pour pouvoir l’embrasser.

Mon avis

J’ai un peu tout raconter car il paraît que c’est un épisode biblique, donc j’ai supposé savait de quoi il s’agissait (on sent la fille qui a une grande culture religieuse …) J’ai adoré même si c’est très différent des textes que j’ai lu précédemment d’Oscar Wilde. Cela m’a rappelé Antigone que j’avais lu au lycée, ou d’autres textes du même genre où la jeune héroïne est forte, décidée. Il n’y a pas les bons mots ou l’expression extraordinaire des textes précédents. Cela vient peut être du fait que la pièce a été écrite en français directement, qu’Oscar Wilde maîtrisait moyennement (il parlait mais n’écrivait pas vraiment comme un écrivain français : l’auteur a demandé des corrections au jeunes écrivains de l’époque (1893) dont il était l’ami). Par contre, il y a énormément de sous-entendu et de sensualité, surtout au moment de la danse de Salomé mais je trouve que tout reste suggéré. Ce qui marque aussi c’est la description des paysages autour ou des habits, où les couleurs sont omniprésentes. C’est un texte très court mais il faut le lire ! Je ne pourrais rendre hommage à ce texte avec mon pauvre petit billet.

Je voulais aussi souligner que l’édition est juste magnifique ! Dans les cinquante premières pages, vous avez un commentaire très intéressant qui sait introduire à la magie du texte. Ensuite, vous avez une copie originale du premier jet d’Oscar Wilde avec son écriture et tout et tout (les fautes de français, les hésitations, les répétitions que les correcteurs ont essayé de gommer au maximum), ensuite une reproduction de la première édition en français et ensuite la reproduction de la première édition en anglais (la traduction étant de Bosie qu’Oscar Wilde avait cherché à occuper à ce moment-là et illustrée des dessins d’Aubrey Beardsley (je comprends que les anglais aient censurés car les dessins sont vraiment malsains et donnent une sacrée image de la pièce)). De quoi découvrir cette pièce sous tous ses aspects !

Livre lu dans le cadre du challenge Oscar Wilde de Lou.

Références

Salomé d’Oscar WILDE – préface de Charles Méla – introduction de Sylviane Messerli (collection Sources – Presses universitaires de France / Fondation Martin Bodmer, 2008)

La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès

J’ai voulu lire ce livre parce que Tanguy Viel le citait comme lecture fondamentale dans le numéro de janvier du Matricule des Anges, sans plus en dire. Je l’avais noté et quand je suis allée au salon du livre, je l’ai trouvé ! Sans rien savoir de plus sur cette lecture, me voilà ouvrir ce tout petit livre de soixante pages. Il s’agit en réalité d’une pièce de théâtre. Le texte en a été écrit en 1977, puis créé au festival d’Avignon (off) en juillet 1977.

Plutôt qu’une pièce de théâtre, c’est une longue phrase. Il n’y a pas un seul point (sauf à la fin bien sûr). C’est l’histoire d’un homme, au chômage, sans doute à la rue, qui vient de se faire agresser dans le métro : on l’a passé à tabac, pris son argent … Personne n’a rien fait parce que les agresseurs ont dit qu’il était gay. Il erre dans la ville un vendredi soir à la recherche d’une chambre ou de quelqu’un avec qui passé la nuit. Il voit quelqu’un qui tourne dans une rue. Il le suit, le prend par le bras et lui parle. Il lui parle de tout et de rien, de ses états d’âme, de sa vie, de sa vision du monde, de tout. Il parle sans discontinuer parce qu’il a peur de se retrouver seul. C’est le texte de la solitude entouré de monde et c’est cela que l’auteur arrive à faire passer dans ce texte : un sentiment de vide au milieu de l’agitation de la vie. D’après la biographie de l’auteur, il a mis beaucoup de lui dans ce texte.

À lire (et sans doute à voir jouer au théâtre) !

Vous pouvez lire sur le site des éditions de minuit les premières pages de ce sublime texte.

Références

La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie KOLTÈS (Editions de minuit, 1988)