La tête de George Frédéric Haendel de Gert Jonke

Quatrième de couverture

Le 13 avril 1759, après avoir assisté à une ultime exécution du Messie à Covent Garden, George Frédéric Haendel mourait à Londres, au comble des honneurs et de la gloire. Dix-sept ans auparavant jour pour jour, avait eu lieu à Dublin la création de ce même oratorio ; et c’est encore un 13 avril, vingt-deux ans plus tôt, qu’une attaque avait terrassé le musicien, alors en proie aux pires difficultés financières, privé des faveurs du public et considéré pendant plusieurs années comme un homme fini.

Ces trois dates, à l’heure de la mort, semblent se concentrer en un seul et même instant dans le bref récit de Gert Jonke, avec une érudition teintée d’humour et une virtuosité hautement musicale, consacre aux derniers instants de la vie du compositeur.

Une citation

Même devenu aveugle, à un âge très avancé, il ne cessa de voir – mais il voyait avec son immense oreille et il entendait tout par la fenêtre de son œil intérieur. [p. 54]

Mon avis

Je ne connaissais pas cet auteur avant vendredi dernier, avant mes errements dans les rayons de la bibliothèque à la recherche des lettres de l’alphabet. Il y a plein de monde dans cette bibliothèque mais paradoxalement, le rayon littérature est le plus calme alors on peut errer comme on veut et même faire tourner les sièges. Quand j’allais à la bibliothèque de ma ville, il y avait toujours plein de monde, comme dans le tram, et en plus ils étaient tous fans des mêmes livres que moi qui n’étaient donc jamais en rayon. C’est peut être cela quand ils disent que les gens n’aiment plus les romans, la littérature …

J’ai lu toutes les quatrièmes de couvertures des trois livres disponibles de l’auteur … et tous parlent de musique. Quand on lit la biographie sur la quatrième de couverture, c’est confirmé. Cet auteur puise son inspiration dans la musique. Je ne sais pas ce que vous en pensez mais j’ai toujours pensé qu’un artiste, c’était quelqu’un qui avait un regard très très particulier sur le monde et tout son travail c’est de le sortir au mieux de lui (peut être pour nous permettre de comprendre aussi un peu mieux le monde) car c’est un besoin impérieux. J’ai toujours pensé que c’était un métier difficile parce qu’il fallait sortir ce que vous aviez dans la tête.

Gert Jonke essaye de faire ressentir avec son art à lui, la littérature, ce qu’un autre artiste, un compositeur, peut ressentir à l’intérieur. Personnellement, j’ai ressenti la solitude de Haendel. Pendant les 56 pages de son récit, l’auteur se concentre particulièrement sur l’attaque qui a fait perdre à Haendel pendant plusieurs mois l’usage du côté droit de sa personne. Jonke nous décrit la musique qui défile dans sa tête, la musique qu’il n’arrive pas à écrire sur un papier. L’auteur nous raconte comment Haendel a revécu après avoir suivi une cure thermale. Tout le récit est donc marqué par cet événement et on lit tous les autres événements qui nous sont racontés par ce prisme-là.

J’ai trouvé que ce livre était très beau. Même moi qui ne comprend pas grand chose à la musique, j’ai eu l’impression d’approcher cet univers et surtout ce qui se passe dans la tête d’un compositeur.

Références

La tête de George Frédéric Haendel de Gert JONKE (1946 – 2009) – traduit de l’allemand par Uta Müller et Denis Denjean (Verdier, 1995).

Première parution en allemand en 1988.

Les naufragés de Jean Améry

Présentation de l’éditeur

Vienne, printemps 1933. Eugen Althager, jeune intellectuel au chômage, se réveille dans le désordre de sa petite chambre et se demande comment tuer le temps. Il est juif, bien qu’instruit dans la religion catholique. Ses études erratiques, interrompues pour des raisons économiques, l’ont porté vers les lettres et la philosophie. Au cours de sa promenade matinale, Eugen Althager va être témoin d’échauffourées antisémites dans les rues du quartier universitaire. Comment survivre, comment aimer, comment ne pas perdre la raison dans cette époque terrifiante ?

Roman sur fond de crise spirituelle, sociale et politique, oeuvre à fort accent autobiographique, Les Naufragés dressent le portrait étonnamment actuel d’une jeunesse en instance de sombrer.

Né en 1912 à Vienne (empire austro-hongrois), Jean Améry se réfugie en Belgique en 1938. Arrêté par les Allemands en 1940, il s’échappe du camp de Gurs et entre dans la fraction germanophone de la résistance belge. En 1943, il est arrêté et torturé par la Gestapo avant d’être déporté à Auschwitz en 1944. Après la guerre, Jean Améry revient à Bruxelles et se consacre à une œuvre critique et littéraire de première importance. En 1978, à Salzbourg où il était censé faire une lecture de ses œuvres, il se suicide dans sa chambre d’hôtel.

Mon avis

C’est la féria à Alès et en gros, il y a de la musique à fond de 10h du matin (vive la radio qui passe Dalida comme une dernière nouveauté, et sache monsieur le présentateur que tu n’as pas besoin de dire le temps qu’il fait, je n’ai qu’à ouvrir la fenêtre) à 2h le lendemain matin (c’est de la techno et sachez que l’on peut dormir en boîte nuit même mal) et après il y a la police qui arrête des gens dans la rue. En gros, il ne me reste plus beaucoup de neurones vivants et je n’ai pu que terminer un livre pendant un gros week-end comme cela.  En plus, j’ai mal choisi le livre car j’ai trouvé qu’il fallait beaucoup de concentration pour le lire.

Bien sûr, au résumé, vous vous doutez que c’est un livre d’une profonde mélancolie. C’est l’histoire de la déliquescence d’un jeune homme qui se rend compte qu’il n’arrive pas à vivre et pourtant il essaye différentes choses. Son ami, lui, vit, mais il semble que ce n’est pas une vie complète car il lui manque d’être d’accord avec ses plus hautes pensées. Ce qui rend nécessaire la concentration, je crois que c’est les passages où justement Jean Améry explique ses idées qui tirent vers la philosophie et toute sorte de sujets un peu compliqués. Le sentiment que j’en ai tiré finalement c’est le décalage entre la vie et les idées, le tiraillement entre ce que l’on a et ce que l’on fait et ce que l’on voudrait être ou avoir.

Là où je dirais que le livre pêche, c’est qu’à vouloir être trop cérébral, on n’en oublie les sentiments. On a du mal à sentir ce qui lie Eugen à ses amis, à ses différentes maîtresses. Le livre devient plus alors une démonstration qu’un roman. Je dirais que, dans la mesure des mes faibles connaissances en littérature autrichienne, c’est assez caractéristique des écrivains de cette époque (toute mesure gardée, bien entendu).

Je relirais tout de même Jean Améry car je pense avoir compris une grosse partie du roman (ce que je n’avais pas réussi pour d’autres auteurs autrichiens de la même époque).

Désolée pour ce billet un peu court.

Références

Les Naufragés de Jean AMÉRY – roman traduit de l’allemand par Sacha Zilberfad (Actes Sud, 2010)

Idylle avec chien qui se noie de Michael Köhlmeier

Présentation de l’éditeur

Deux hommes se promènent le long du Rhin, plongés dans une discussion sur la littérature. L’un est écrivain, l’autre son éditeur. On est au cœur de l’hiver, l’ancien bras du fleuve est gelé, pourtant le fœhn souffle, annonciateur du printemps. De loin, les promeneurs aperçoivent soudain un grand chien noir qui court à leur rencontre sur la glace, mais elle cède sous son poids et il tombe à l’eau. Pendant que son ami part chercher du secours, l’écrivain rampe jusqu’au chien qui s’agrippe à sa manche. Très vite, il comprend qu’il risque de sombrer avec lui. Pourquoi ne renonce-t-il pas, pourquoi refuse-t-il, au mépris de sa vie, de laisser le dernier mot à la mort ?

Michael Köhlmeier a perdu sa fille aînée après une chute mortelle en montagne. Comment la retrouver par l’écriture sans que sa mort devienne un objet littéraire, c’est tout l’enjeu de ce livre admirable.

Mon avis

Le livre est dédicacé à Monika, Oliver, Undine, Lorenz et à « notre chère Paula ». Dès le début, on sait, à partir de la quatrième de couverture, qu’il va y avoir une grande part autobiographique dans ce livre.

L’éditeur a choisi de commencer par la fin du livre (au passage, ils ne sont pas plongés dans une discussion sur la littérature puisqu’il ne se parle pas). Le début décrit comment Monika et le narrateur vivent côte à côte, tout en étant séparer par leur chagrin. Ils s’aiment et veulent continuer à vivre ensemble. Ce n’est pas le contraire qui est dit. On sent la vie bien planifiée, où aucune « surprise » ne peut arriver, la vie est alors plus rassurante. Chacun se promène séparément dans la semaine et le week-end, il se promène ensemble (comme une intimité retrouvée). Monika a sa jungle et le narrateur internet et ses livres. Le fait que leur fille est morte d’une chute en montagne n’est dit que tard dans le roman mais on comprend qu’il y a quelque chose. Chacun d’eux veut écrire sur Paula et sa mort mais ils ne s’en parlent pas.

Alors, forcément, quand l’éditeur du narrateur décide qu’il veut passer au tutoiement après des années de collaboration et qu’en plus il veut venir chez le narrateur pour les corrections de manuscrit, le narrateur le vit comme un évènement. Il se sent gêner. Il aimerait avoir des conversation sur la littérature avec son éditeur (il les fait dans sa tête finalement) mais il découvre un autre homme, ou plutôt il découvre l’homme.

On ne sait jamais dans le livre quels sont les éléments littéraires et quels sont les éléments de la vraie vie. Il y a une réflexion et un aller-retour éternel entre les deux.

L’éditeur n’aime pas les chiens mais lors d’une promenade solitaire, il va s’attacher à un chien errant. Le lendemain, le narrateur et l’éditeur vont se promener ensemble et revoit le chien. Là se passe l’épisode de la quatrième de couverture. C’est une scène poignante car on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec la fille qui un jour avait courut vers son père les bras ouverts pour lui dire bonjour. On ne peut s’empêcher de penser que c’est elle qu’il retient dans ce lac. Mais l’auteur lui ne le dira jamais comme si finalement, la littérature ne pouvait pas tout dire d’un tel malheur.

Références

Idylle avec chien qui se noie de Michael KÖHLMEIER – roman traduit de l’allemand par Stéphanie Lux (Éditions Jacqueline Chambon, 2011)

Le bouquiniste Mendel de Stefan Zweig

Cet été, ma libraire m’a donné un exemplaire gratuit chez Cahiers Rouges (Grasset) de la nouvelle de Zweig, Le bouquiniste Mendel. Cette nouvelle était déjà paru dans cette collection dans le recueil La Peur. Je n’ai pas refusé bien évidemment et je l’ai donc lu pour vider un peu ma PAL.

Quatrième de couverture

Un homme entre dans un café à Vienne et éprouve une étrange sensation de « déjà vu ». Des années plus tôt, il y retrouvait un insolite et remarquable bouquiniste, plongée du matin au soir dans des livres ou des catalogues. La guerre rattrapera cette encyclopédie vivante, cet être isolé du monde extérieur : un personnage tragique.

Mon avis

C’est une nouvelle qui se découpe je dirais en deux temps, chacun m’a fait éprouvé des choses différentes : l’admiration et la peine. La première partie nous décrit le bouquiniste Mendel, russe mais sans le savoir. Ce personnage ne se soucie que d’une chose, le catalogage de livres : il est une véritable encyclopédie. Il sait le titre, l’auteur, les différentes éditions, le prix, la disponibilité d’énormément de livres. Ce qui fait qu’il est interrogé par les étudiants qui prépare leur mémoire (les bibliothécaires refusant de les aider). Le bouquiniste Mendel est admiré de tous, même des plus grands.L

Ce personnage personnellement me fait rêver. Il peut trouver n’importe quel livre ! Imaginez … Je serais ruinée en moins de deux. Alors quand dans la deuxième partie, on apprend ce qu’est devenu le bouquiniste Mendel, on ne peut que ressentir de la tristesse. Un tel homme ne s’intéresse pas à ce qui l’entoure, surtout pas à la guerre (celle de 14-8) qui comme il est dit dans le livre fait que les frontières snt faites de fils barbelés. Alors être un ressortissant étranger dans une Vienne en guerre vous attire des ennuis (il est arrivé à Vienne trente cinq ans avant, ne se soucie d’aucune formalité mais pour lui, il est viennois). Il se retrouve enfermer dans un camp de concentration pendant deux ans, ses relations intervenant pour le sortir de là. Ce séjour l’a brisé : il n’ouvrira plus jamais de livres, de catalogues et mourra peu après.

Je vous en ai beaucoup raconté mais cette nouvelle doit être parce qu’elle est de Stefan Zweig (j’avoue être fan depuis très longtemps) et est donc écrite, construite magnifiquement. En quarante-cinq pages, nous est livré un texte inoubliable !

Pour finir, une citation qui dit tout

Les livres sont faits pour unir les hommes par-delà la mort et nous défendre contre l’ennemi le plus implacable de toute vie, l’oubli.

Références

Le bouquiniste Mendel de Stefan ZWEIG – traduit de l’allemand par Manfred Schenker (Les Cahiers Rouges – Grasset, 2010)

Mourir d'Arthur Schnitzler

Lewerentz m’écrivait hier dans les commentaires (je vous résume) ne pas avoir trouvé Mademoiselle Else mais avoir pris Mourir du même auteur à la bibliothèque et me demandais si je connaissais. Ma réponse fut non mais que j’allais le lire de suite. Il m’a fallu deux jours car c’est une lecture très très éprouvante (en tout cas pour moi).

L’histoire est assez simple. Felix apprend qu’il est très malade et qu’il n’a plus qu’un an à vivre. D’après l’introduction de mon édition, la maladie, qui n’est jamais nommé dans le texte serait le mal asthmatique. Pour savoir cela, Felix a été voir un autre médecin que son médecin traitant habituel et néanmoins ami, Alfred (qui pense que son ami peut guérir si il se repose). Felix se retrouve donc à aller s’aérer les poumons. Il n’y va pas avec son ami mais avec Marie sa petite amie.

Tous les deux sont très amoureux et Marie a décidé qu’elle aiderait son homme jusqu’au bout, même si le bout devait être proche . Dans le lieu de convalescence, il va y avoir une sorte de huis clos entre Marie et Felix. Chacun va alors évoluer ; ils ne resteront plus dans le cadre du petit couple amoureux. Felix tente d’abuser de la générosité de sa compagne, elle essaie de rester patiente même si elle a des moments de haines à son égard. Lui perçoit toutes ces attentions mal. C’est très particulier comme moment car chacun a quelque chose de différent dans sa tête : Marie est dans la position de la garde-malade amoureuse (elle lui dit même qu’elle le suivra jusque dans la mort, ce qui est assez jusqu’au boutiste vu de l’extérieur) et le malade qui réfléchit à ce qu’est la mort. Arthur Schnitzler rend toujours très bien ces moments où la pensée est omniprésente par rapport à une action délaissée. Il nous parle sentiments, rêves et cauchemars. À cette première partie, j’ai été très gênée, beaucoup plus que dans Double rêve qui a inspiré Eyes Wide Shut, car dans cette autre nouvelle le couple n’était pratiquement jamais ensemble. Là, on est en présence d’un huis-clos, où les personnages, dans une situation de crise, sont comme dans une cage, on entend tout ce qu’il pense, tous les sous-entendus qui peuvent se faire. Cela donne cette impression d’être un voyeur. On a envie de les laisser seuls et de les retrouver heureux comme au début. Je crois que c’est pire que toutes les télé-réalités du monde.

Au retour de ce lieu de convalescence, Felix se sent mieux et ils décident de s’arrêter dans une ville un petit peu. C’est là qu’ils apprennent la mort du professeur qui a prédit la mort de Felix. C’est le moment bascule où finalement les certitudes de Felix vont être ébranlées. Si cet homme n’a même pas réussi à prédire sa mort, il y a peut être une chance qu’il guérisse. Marie est déjà très éprouvé.

Cela ne va faire qu’empirer. À leur retour, Alfred conseille un repos absolu : il faut donc garder la chambre pendant des mois (on peut devenir infecte dans ce cas là). Marie peut sortir (même si elle ne le fait pas beaucoup) et Felix ne le peut pas. Commence alors une sorte de jalousie, pas contre un autre homme mais contre un monde qui essaie de lui prendre sa petite amie. Felix arrive alors à se dire qu’il peut prendre sa petite amie au monde, et même que cela doit venir avant sa mort à lui, juste avant.

Dès lors l’enjeu de l’histoire va être de savoir qui de Felix ou de Marie va survivre. J’ai ressenti un sentiment encore pire qu’à la première partie car là, il y a une action qui se déroule sous vos yeux, sans que vous ne puissiez rien faire. C’est comme si vous assistiez à la traque d’un meurtrier. Marie est la souris que Felix doit chasser. Vous continuez à connaître tous les sentiments de l’un et de l’autre et vous n’arrivez pas à aider Marie.

En fait, c’est une nouvelle très dérangeante car elle vous rend impuissant devant la mort de quelqu’un car vous êtes extérieur à l’action mais aussi à cause de la tension induite par le huis-clos du couple. C’est quelque chose que je n’ai pas ressenti avec Mademoiselle Else car tout au long de la nouvelle, on est en empathie avec le personnage à cause de la technique du monologue intérieur. On arrive à se dire qu’elle ne peut tout simplement pas échapper à son destin.

Bon, ben maintenant, j’attends l’avis de Lewerentz.

Références

Mourir d’Arthur SCHNITZLER – traduction de l’allemand (autrichien) révisée par Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent dans Romans et nouvelles (tome 1) d’Arthur SCHNITZLER (Livre de Poche – La pochotèque, 1994, réédité en 2005)

Double rêve d'Arthur Schnitzler

Quatrième de couverture

Nous sommes dans la Vienne du début du siècle dernier. Albertine et Fridolin forment un couple uni. Cet équilibre qui paraît solide, cette harmonie qui paraît durable vont basculer un soir de carnaval, où des inconnus derrière des masques révèlent de fa »con furtive à ce couple un instant séparé par la foule qu’il existe une autre vie, plus risquée mais aussi plus scintillante que celle qu’ils mènent depuis des années : la vie des désirs.

Écrite en 1925, cette longue nouvelle qui explore avec virtuosité la sensualité, le désir et l’autonomie de la sexualité, a inspiré Kubrick pour son dernier film : Eyes Wide Shut (1999).

Mon avis

Bien sûr, je n’ai jamais vu Eyes Wide Shut ; ma lecture s’est donc faite sans a priori positifs ou négatifs. Un couple petit bourgeois, Albertine et Fridolin, avec une petite fille de six ans, vivent de manière routinière. Un jour, ils rentrent d’un bal masqué où chacun s’est fait abordé par une personne du sexe opposé. Fridolin s’est fait abordé mais rapidement abandonné : il a du partir à la recherche des deux personnes qui sont venues vers lui. Albertine a elle abandonné l’homme qui l’avait abordé en voyant son mari seul. Chacun a alors plus ou moins ressenti une pique de jalousie, ou plutôt un regain d’intérêt envers l’autre. En revenant chez eux, ils décident de se dire les aventures rêvées qu’ils ont eu. Les deux racontent des faits qui se sont passés au Danemark lors de leurs dernières vacances.

Albertine voulait aborder un homme inconnu à la table à côté d’eux. Fridolin lui a vu une jeune fille nue sur laquelle il fantasme. L’impression que l’on a c’est que Albertine ressent elle une envie nouvelle à l’égard de Fridolin tandis que Fridolin est lui jaloux. Il doit ensuite sortir pour soigner un malade en pleine nuit (car il est docteur).

Quand Fridolin arrive, le patient est mort mais sa fille lui annonce qu’elle l’aime malgré le fait qu’il est fiancé. Le voilà tout décontenancé. Dans la rue, il se fait aborder par une prostituée ; il monte avec elle mais ne couche pas. Puis il s’arrête dans un café ; il retrouve un ancien camarade Nachtigall, devenu pianiste. Celui-ci lui parle de soirées costumées un peu curieuses (qui ressemblent à des orgies sexuelles). Fridolin arrive à se faire inviter après avoir beaucoup, beaucoup insisté. Cependant, il doit trouver une robe de bure. Le voilà donc parti à une heure du matin dans un magasin de costume où il croise une jeune fille qu’il lui fait beaucoup d’effets. Puis arrivé à la soirée, il se fait démasquer mais aussi sauver par une femme mystérieuse qui parmi toutes les femmes qu’il a rencontré lui fait la plus forte impression.

Revenu chez lui au petit matin, il réveille sa femme Albertine qui lui parle d’un rêve qu’elle a fait où elle faisait maltraiter Fridolin alors qu’elle vivait l’extase avec son amant. Fridolin le vit très mal et parle carrément de désamour entre lui et sa femme. Il essaye alors dans la journée de revivre cette nuit. La fille du malade ne lui refait pas de déclaration et part vivre avec son fiancé. La prostituée est à l’hôpital suite à une infection sexuellement transmissible. La fille du marchand de costume est avec un autre. La femme de la soirée est elle retrouvée morte (sûrement par sa faute puisqu’elle a du payer le fait qu’il se soit fait démasquer). De même, son ami pianiste a été amené à la gare manu militari. Il revient chez lui où finalement les deux époux décident de garder pour eux leurs rêves. Le dialogue de fin et le suivant :

– Être reconnaissants envers le destin, je crois, d’être sortis indemnes de toutes ces aventures – réelles autant que rêvées.

– Tu en es vraiment sûre ?

– Aussi sûre que je pressens que la réalité d’une nuit ou même celle de toute une vie ne peut être l’intime vérité de quelqu’un.

– Et aucun rêve n’est totalement un rêve.

– Nous voilà sans doute éveillés maintenant pour longtemps.

La nouvelle insiste à mon avis sur plusieurs choses : l’importance à cette époque du rêve et de la vie rêvée (Freud …) (la nouvelle a été écrite en 1925), la différence entre hommes et femmes et ce que chacun peut attendre du mariage. L’homme est dans l’action et attend de sa femme qu’elle soit à sa disposition : il s’attend même à contrôler ses rêves et fantasmes. Tandis que la femme n’éprouve aucun sentiment de jalousie, reste dans une posture détachée de la vie. Elle s’occupe de sa famille et c’est tout. Finalement, en décidant de se raconter leurs rêves, les deux époux renient la dernière chose qui appartient à la femme. La question que je me suis posée : c’est l’aspect autobiographique.

La nouvelle est surtout écrite du point de vue de Fridolin, ce qui donne encore plus cette impression qu’Albertine est extérieure à l’extérieur.

En conclusion, plutôt pas mal et n’a pas l’aspect sulfureux que l’on peut penser vu l’écho médiatique qui a été celui d’Eyes Wide Shut.

Un autre avis

Celui de Carol[line].

Références

Double Rêve d’Arthur SCHNITZLER – traduit de l’allemand et préfacé par Pierre Deshusses ( Rivages poche / petite bibliothèque, 2010)

Le titre de cette nouvelle est traduit aussi par La Nouvelle rêvée.

Les monologues intérieurs de Arthur Schnitzler

Je continue d’explorer le livre « 1001 livres qu’il faut avoir lu dans sa vie ». J’ai choisi Le sous-lieutenant Gustel de Arthur Schnitzler, il fait partie des auteurs que j’ai découvert grâce à la blogosphère, et surtout grâce à Lilly. En fait, j’aurais du connaître le nom car j’ai dans ma PAL la correspondance de Stefan Zweig et d’Arthur Schnitzler (mais en fait je l’avais acheté parce qu’il était en solde et que j’étais dans ma période Zweig). Dans la préface de mon édition du sous-lieutenant Gustel, Maël Renouard fait le rapprochement entre ce livre et Mademoiselle Else, commentée par Lilly :

Chez Schnitzler, le monologue intérieur relate un moment de crise relate un moment de crise, de rupture avec le monde et de résolution démente ; il traduit la résonance extrême, dans l’esprit d’un individu, d’un évènement qui le contraint de remettre en cause son existence toute entière. Il en va de même avec Mademoiselle Else (1924). Dans les deux œuvres, le monologue est à chaque fois une pensée de la mort. Il témoigne d’une plongée si profonde en soi-même que les attaches avec le monde sont rompues. À ce point de solitude, la mort devient un apaisement.

L’épilogue du Sous-lieutenant Gustel comporte un retournement qui n’apparaît pas dans Mademoiselle Else. Les deux récits se répondent peut-être à la manière de la comédie et de la tragédie – aussi parce qu’Else montre beaucoup plus de courage dans le désarroi et que ses raisons d’en finir nous paraissent moins étrangement futiles. Ainsi le monologue féminin réplique-t-il, à vingt-cinq ans de distance, au monologue masculin, excepté la mère et la sœur, ne sont que des objets de désir et de consommation.

Du coup, j’ai lu les deux nouvelles pour me faire ma petite idée.

La quatrième de couverture, très réussie à mon avis, du Sous-lieutenant Gustel est la suivante :

Jeune officier bravache, le sous-lieutenant Gustel est rudoyé par un civil en sortant du théâtre. Pris de court, incapable de se défendre, il se croit déshonoré à jamais. S’ensuit une nuit de déambulation dans Vienne, durant laquelle il passe de la colère au désespoir, prend les plus terribles résolutions, met en ordre ses souvenirs … jusqu’à l’instant décisif, au petit matin.

La quatrième de couverture de Mademoiselle Else, moins réussie parce qu’elle n’arrive pas à rendre compte de la complexité des sentiments de Else, est :

Else doit trouver cinquante mille florins pour sauver sa famille de la ruine. Un vieux monsieur se propose de les lui fournir en échange de quoi il veut « voir » la jeune fille. Else commence par se révolter, mais traversée de désirs obscurs, troublée par des images qu’elle enfermait en elle, la voici qui cède. Cela se fera publiquement, au cours d’une soirée au casino …

Au premier abord, les deux nouvelles romans m’ont fait pensé à deux romans que j’ai lu l’année dernière mais pas commenté. Pour le Sous-lieutenant Gustel j’ai pensé à La cendre aux yeux de Jean Forton pour l’égocentrisme sans borne du narrateur. On ne ressent rien pour lui, ni pitié, ni dégoût comme pour le narrateur de Jean Forton même si les tons de ces deux textes sont très différents (il y a un froideur chez Forton qu’on ne retrouve pas chez Schnitzler). Pour Gustel, on ressent surtout une sorte d’incompréhension : se sentir déshonoré pour un tout petit affront tel que celui-ci nous paraît aujourd’hui très étrange. On ne comprend pas l’envie de vouloir mourir pour ça mais on suit les pensées nocturnes de Gustel avec intérêt parce qu’on se demande si il va le faire ou pas le faire. On a l’impression à des moments que c’est sincère (il sort visiblement d’un milieu où sa carrière est assez exceptionnel) et d’autres qu’il fait ça parce qu’il n’a rien dans sa vie et qu’il faut bien penser à quelque chose (il doit en même temps régler une histoire de duel dans l’après-midi qu’il a lui-même déclenché pour se faire bien voir de ses camarades). C’est un bon texte car on arrive à voir à travers les yeux de Gustel mais cependant on n’arrive pas à ressentir ses émotions. C’est pour ça que c’est une nouvelle sans commune mesure avec Mademoiselle Else. En vingt-cinq ans, que d’évolution !

Bien sûr, la technique narrative est la même : on voit l’histoire à travers les yeux d’Else, mais en plus on arrive à ressentir ses émotions ! Alors que Gustel se promène la nuit dans Vienne, et n’a d’interactions avec d’autres personnes qu’au matin, dans Mademoiselle Else tout le long du livre il y a des dialogues rapportés qui font changés d’avis Else, et qui la font évoluer très rapidement et donc le récit plus haletant et plus intéressant. De même, il y a plus de personnages connus d’elle et qui sont à même de mieux nous la faire découvrir. Alors que Le Sous-lieutenant Gustel est réellement un monologue intérieur, Mademoiselle Else m’a semblé être plutôt une histoire racontée à travers les yeux, les pensées et les sentiments d’Else.

Pour ce qui est de l’histoire cela m’a fait penser à Chez les heureux du monde d’Edith Wharton, pour la fin mais surtout pour le fait qu’une jeune fille qui a tout pour être heureuse, n’y arrive pas à cause de son milieu et des gens abjects qui constituent ce milieu. Ne parlons pas des parents qui vendent leur fille pour récupérer de l’argent !

Finalement, si j’avais conseillé un des deux, c’est Mademoiselle Else qui aurait ma préférence.

D’autres avis sur cette Mademoiselle Else : chez Je lis, tu lis, il lit, chez Karine:), chez L’encreuse, chez Kalistina, chez Malice, chez Brize … Il y en a sûrement d’autres mais j’ai fait avec ce que me donnait mon Google reader.

Références

Le Sous-lieutenant Gustel de Arthur SCHNITZLER – traduction de l’allemand par Maël Renouard (Éditions Sillages, 2009). Paru pour la première fois en 1901.

Mademoiselle Else de Arthur SCHNITZLER – traduit de l’allemand par Dominique Auclères (Bibliothèque Cosmopolite Stock, 1980). Paru pour la première fois en 1924.

Midi, soir et matin de Alois Hotschnig

 

Enfin, je suis réconciliée avec la littérature autrichienne !!! Et ce, grâce à ce recueil de neuf nouvelles qui est plutôt agréable à lire. Comme il est écrit sur la quatrième de couverture, ce sont des situations de la vie quotidienne qui dérape. Il faut quand même l'avouer c'est plutôt de la vie quotidienne de psychopathe dont on parle. Jugez par vous-même :

Le même silence, les mêmes cris : un homme observe ses voisins jusqu'à en faire une obsession parce qu'il ne comprend pas ce qu'ils font de leur journée (c'est ma préférée).

Deux façons de marcher : un homme suit une femme dans la rue et va même plus loin.

Ensuite une porte s'ouvre et claque : un homme rentre par erreur chez une femme et aperçoit une poupée qui lui ressemble traits pour traits. Il ne s'enfuit pas en courant ; c'est personnellement ce que j'aurais fait… C'est de loin la nouvelle la plus inquiétante.

Peut-être cette fois, peut-être maintenant : toute une famille (au sens large du terme) attend un oncle que seuls les parents ont déjà vu (cela dure depuis une vingtaine d'années visiblement).

Le début de quelque chose : "un homme n'arrive pas à échapper à son rêve".

Rencontre : le récit d'un combat entre animaux.

Dans ma chambre la lumière est allumée : un homme en regarde un autre naviguer sur un lac.

Midi, soir et matin : un homme ne trouvant plus sa maison se croit partout chez lui.

L'écriture est plus simple que dans les autres romans et nouvelles autrichiens que j'ai pu lire, mais n'est pas pour autant simple. Cela permet de se concentrer sur l'histoire, qui souvent part dans l'étrange, sans se demander si on a bien compris la phrase qu'on vient de lire. 

En conclusion, une lecture agréable et sympathique dans un univers bien étrange.

Références

Midi, soir et matin de Alois HOTSCHNIG – traduit de l'allemand (Autriche) par Nicole Bary (Libella – Maren Sell, 2009)