Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire

Continuons dans la thématique maritime, avec Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire, qui a été sélectionné en 2016 sur la « long-list »du Man Booker Prize.

Dans les eaux du Grand Nord est un roman historique dont l’action se situe en 1859-1860, à une période où l’huile de baleine est remplacée progressivement par le pétrole, pour l’éclairage intérieur. Cela a donné lieu à une chasse extensive de la baleine dans les eaux du Grand Nord. Il est d’ailleurs dit, en passant, dans ce livre, que la population baleinière dans ces eaux est en très nette décroissance, à l’échelle temporelle de la carrière d’un homme. Dans ce livre, le lecteur va suivre une saison de chasse à la baleine, sur un navire bien particulier, peuplé de bras cassés. En effet, cet armateur et ce capitaine ont déjà perdu un navire et traînent une mauvaise réputation. Ils cherchent à remonter une expédition cette année-là et seuls les cas désespérés veulent bien monter avec eux. On peut citer Henry Drax, un « harponneur brutal et sanguinaire », comme le dit la quatrième de couverture. On apprend dès les premières pages du livre qu’en plus, c’est un pédophile qui aime tuer ses victimes après (j’avoue avoir été choquée dès les premières pages, justement pour cela, car c’est extrêmement violent).

Le personnage principal du livre, Patrick Sumner, ne détonne pas dans cet environnement. C’est un ancien médecin militaire désargenté, blessé à la jambe, renvoyé des Indes pour une sombre affaire de bijoux, affaire que le lecteur découvre progressivement dans le roman. À cause de sa blessure, c’est aussi un drogué notoire, qui ne peut dormir sans sa dose. N’ayant pas d’autres plans, il s’engage sur le navire en tant que médecin, en pensant qu’il n’y aura pas grands choses à faire, puisqu’il n’aura qu’à soigner les petits bobos des marins ou à constater leurs décès.

Voilà donc notre équipage parti et commence alors la chasse à la baleine. Un jeune garçon de cabine vient un jour consulter Sumner pour un mal de ventre. Il s’avère qu’en réalité il a été violé. Le jour suivant, il est retrouvé mort dans un tonneau. Sumner gardant quand même un fond d’humanité cherche le coupable et identifie Henry Drax assez rapidement. Commence alors sur la bateau une lutte entre les deux hommes, qui se terminera sur la glace. Dans ces conditions, il est bien évident que cette lutte se transformera rapidement en une lutte pour leur propre survie.

Dans les eaux du Grand Nord est un excellent roman d’aventures. Il y a quelques années, j’avais lu 200 pages sur 250 (ne me demandez pas pourquoi je ne l’avais pas terminé, car je ne saurais pas vous répondre) des carnets de Arthur Conan Doyle, qu’il avait tenus lors de sa saison sur un navire parti à la chasse dans le Grand Nord. On retrouve, dans ce roman, beaucoup des expériences et des sentiments de Doyle (en tout cas, pour Patrick Sumner), notamment, les descriptions de chasses à la baleine et de chasses aux phoques. Elles sont certes extrêmement violentes et sanguinolentes, mais sont des moments très intenses dans le livre. Le lecteur souffre pour la baleine, espère que les hommes vont s’en tirer, essaie d’anticiper tout ce qu’il va se passer… votre cœur bat à cent à l’heure dans ces moments-là. Et, en fait, il y a énormément de moments comme cela dans le livre car la narration est menée tambour battant. Et encore, je ne vous parle pas de la survie sur la glace, c’est juste effrayant. De ce point de vue, je trouve que le roman est excellent, le lecteur étant toujours maintenu en haleine. De plus, c’est une très bonne reconstitution historique, de ce que je peux juger après avoir lu les carnets de Doyle.

C’est donc un quasi coup de cœur pour ce livre. Pourtant, une chose m’a gêné, mais genre énormément ! L’histoire d’Henry Drax. Quand je lisais, je vivais toute cette partie comme un moment de repos dans ma lecture, ce qui est tout de même malheureux à dire pour une histoire de pédophilie. J’ai trouvé que Ian McGuire n’arrivait pas à l’introduire dans son récit. C’est comme un deuxième fil dans la narration qui apparaît de-ci de-là et dont on ne sait pas quoi faire. Pour le lecteur, c’est juste de la violence gratuite à mon avis, faite uniquement pour le choquer. Je trouve que l’auteur aurait pu garder cette idée de combat entre deux hommes dans un univers hostile, sans pour autant y mêler un pauvre gamin.

La narration hachée apparaît aussi à un autre moment du roman, dans la deuxième partie. Henry Drax et Patrick Sumner se retrouvent séparés sur la glace. Nous suivons Sumner car toute l’histoire est racontée de son point de vue et on va oublier, avec lui (en tout cas, j’en ai eu l’impression), Henry Drax. Comme je vous le disais, Ian McGuire est très fort pour rendre au lecteur les expériences intenses. C’est encore le cas ici puisque Sumner lutte pour sa survie tout de même ! On est à fond avec lui, on vit à travers lui. Et tout à coup, l’auteur en remet un coup sur Drax et fait tout retomber, pour rien finalement. Il est obligé ensuite de fournir un effort pour refaire décoller son histoire. Un peu comme aux montagnes russes en fait.

Je peux quand même dire que ces côtés négatifs seront quand même éclipsés dans ma mémoire sélective par les côtés positives : un excellent roman d’aventures, un excellent thriller et une formidable reconstitution historique, tout cela en un seul livre. Par contre, je ne vous le conseille pas si vous êtes très sensible.

Références

Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGUIRE – traduit de l’anglais par Laurent Bury (10/18, 2017)

Dans les glaces de Simon Schwartz

J’ai pris trois BD à la bibliothèque, deux que je voulais lire depuis longtemps et celle-ci trouvée par hasard. Finalement, c’est la seule que j’ai réussie à terminer.

Simon Schwarz est un auteur de bandes dessinées allemand. Dans les glaces est son deuxième livre paru en français, après De l’autre côté qui avait pour sujet le mur de Berlin. Cette fois-ci, l’auteur s’attaque aux explorations arctiques par le prisme de l’histoire de Matthew Henson, le grand oublié de cette époque effervescente.

Matthew Henson est un Noir-Américain qui s’engage dès l’âge de 12 ans (en 1879) sur un bateau de la marine marchande. Il voyagera ainsi en Asie, en Afrique et en Europe. Il tirera de ces expériences une très grande dextérité et débrouillardise. De plus, le capitaine du bateau, le capitaine Childs, se prend très vite d’affection pour le jeune garçon : il lui apprend à lire et à écrire, pour pouvoir vivre une vie intéressante. Après la mort de son mentor, Matthew arrête les voyages en mer et se retrouve au Nicaragua pour le projet de construction d’un canal transatlantique. Il y fera la rencontre de Robert Peary qui est connu pour avoir atteint le premier le pôle Nord, après plusieurs tentatives. On sait aujourd’hui que ce n’est sûrement pas vrai mais à l’époque et on le croyait. Mais en fait, même cette croyance n’est pas vraie.

Matthew Henson a participé à toutes les expéditions polaires de Robert Peary, qu’il a grandement aidé car visiblement Robert Peary manquait parfois de sens pratique. Par exemple, Matthew Henson, dont la profession était charpentier de marine, a construit pratiquement seul un abri au Groenland pour l’expédition. Un autre exemple : c’est lui qui a réussi à communiquer avec les Autochtones pour obtenir de l’aide et des informations. Il a été un maillon essentiel des expéditions de Robert Peary.

Lors de la tentative heureuse, Robert Peary n’était plus accompagné que de Matthew Henson et de quatre guides inuits (c’était une zone dans laquelle les Inuits n’allaient pas car d’après leurs croyances, le pôle Nord était la demeure de l’équivalent de notre diable). Peary a fait partir devant Henson et en réalité ce serait donc Henson qui serait arrivé le premier sur le site et c’est donc lui qui aurait été le premier à arriver au pôle Nord (avec un Inuit qu’on oublie souvent aussi, visiblement). Après l’événement, on ne retient finalement que deux hommes, Peary et Cook, et leur querelle. On oublie le pauvre Matthew Henson qui retombe rapidement dans l’anonymat et la pauvreté (dans le sens où il ne profite pas de la réussite de l’expédition).

La BD fait bien le parallèle entre la situation de Matthew Henson à la fin de sa vie et l’important rôle qu’il a joué dans toutes les expéditions de Peary, qui n’avait que mépris pour lui, pour mieux illustrer l’injustice de la situation.  Un autre point intéressant de cette BD est l’illustration des légendes inuites sur le pôle Nord.  N’y connaissant rien, cela m’a beaucoup intéressé. J’ai beaucoup apprécié les dessins que je situerai entre des dessins classiques et des dessins de presse. La colorisation en bleu et noir rend très bien l’atmosphère du pôle Nord.

Une chronologie très complète à la fin du livre permet de savoir ce qui était vrai et ce qui tenait des arrangements littéraires dans la BD.

En conclusion, une très bonne BD, mettant en lumière une histoire méconnue du grand public (en tout cas de moi, je fais des généralités mais bon). Apparemment, il est fait allusion à Matthew Henson dans Ultima Thulé de Jean Malaurie. C’est un livre que je souhaite lire depuis très longtemps mais j’ai peur qu’il soit trop compliqué. Si quelqu’un l’a lu, je veux bien des avis et des conseils sur la manière de l’aborder. Et qu’apporte le beau-livre des éditions du Chêne par rapport à l’édition de Terres Humaines ?

Références

Dans les glaces de Simon SCHWARZ – traduit de l’allemand par Aurélie Marquer (Sarbacane, 2013)

L’archipel d’une autre vie de Andreï Makine

LArchipelDUneAutreVieAndreiMakineJ’ai pris ce livre à la bibliothèque numérique de Paris, dès que je l’ai vu apparaître dans la liste de la sélection de septembre (donc le 1er septembre, en fait) et je peux vous dire que je le guettais mais pas qu’un peu.

L’histoire ne pouvait que me plaire. Un jeune garçon doit effectuer un stage après une formation de géomètre. Suite à un problème d’hélicoptère, il se retrouve seul à Tougour, ville de l’extrême est sibérien, pas très loin de Sakhaline (connu pour ses camps soviétiques, en dessous du Kamchatka). Ne sachant pas trop quoi faire, il observe un homme, qui est resté seul, après le départ des passagers de l’hélicoptère. L’homme enfile son sac à dos et commence à se diriger vers nul part, au milieu de la Taïga (j’espère que vous voyez pourquoi j’ai été attiré par le résumé). Le garçon, âgé d’une quinzaine d’années, le suit sans vraiment beaucoup de connaissances ou de matériels. Au bout de quelques temps, l’homme s’arrange pour le capturer (en utilisant une astuce de trappeur). Quand il voit que c’est simplement un garçon, il le fait s’asseoir auprès d’un feu et lui raconte son histoire, une histoire datant de 1952, au temps où Staline était encore vivant et où on devenait facilement ennemi du peuple.

Après avoir fait la Seconde Guerre mondiale, l’homme se fait rappeler sous les drapeaux (un peu comme réserviste, je pense), pour préparer la guerre froide (les Américains étant stationnés au Japon, ceci justifie d’envoyer les réservistes par là-bas). Le revoilà parti pour vivre dans des camps militaires et faire des exercices pas forcément très intelligents. Il accepte son sort,  sans trop sourciller, malgré les petites mesquineries de ses chefs car à Moscou, il était en pleine débâcle amoureuse. Sauf qu’un jour, ils apprennent qu’un prisonnier s’est évadé du camp voisin et qu’en plus, il est passé par la base : double affront. Un petit groupe de soldats est envoyé le capturer (pas le tuer car l’exemple doit être fait devant les autres) : notre héros, un autre homme, un peu plus âgé, ayant vécu la Seconde Guerre mondiale mais aussi l’internement, un jeune loup voulant faire ses preuves, un chef militaire pragmatique et un militaire chargé de l’espionnage politique. Un groupe très hétéroclites donc, avec des caractères très différents. La chasse à l’homme s’engage. Vu le déséquilibre des forces, les soldats pensent que cela ne va pas durer très longtemps mais c’est sans compter avec le fait que la Taïga n’a pas de secrets pour l’évadé. La chasse à l’homme devient rapidement le chemin vers le sens de la vie pour notre héros.

Que dire ? Ce livre est juste magnifique ! Le suspens (si vraiment il y en avait besoin d’un) est maintenu par les différentes tentatives pour récupérer le prisonnier, mais aussi par un retournement de situation que je n’avais pas du tout anticipé. Ce retournement de situation donne tout le sens au livre ! L’histoire est donc fournie, même si on peut penser à mon résumé que non.

La description des relations humaines est tellement réaliste, les personnages incarnés. Vous êtes autour du feu, avec les soldats en train d’écouter leurs vieilles histoires, de partager leurs moments de lassitude mais aussi leurs esprits guerriers (un peu, il ne faut pas exagérer). Vous observez les feux du prisonnier, distant d’à peine une centaine de mètres et qui vous nargue, sans aucune vergogne. Pour la psychologie des personnages, on suit plus particulièrement les pensées de notre héros, bien évidemment, qu’il partage avec l’autre sans grade (dirons nous) du groupe. Ce sont les deux qui restent humains ; on ressent rapidement leurs doutes sur la mission, leurs doutes sur ce qu’est en train de devenir le pays, leurs « combats » pour ne pas succomber comme tout le monde. C’est intéressant de suivre ces individualités et leurs manières de gérer la vie en groupe.

J’ai gardé le meilleur pour la fin : la description des paysages de la Taïga. Les soldats partent début août mais le froid commence à arriver dès la fin du mois. Le lecteur a donc le droit à la description de paysages enneigés, de coups de vent froids, de silence, d’immensité. Et tout cela, avec l’écriture d’Andreï Makine (que je connaissais pour avoir lu Le Testament français quand j’étais jeune et dont je gardais un très beau souvenir). On comprend facilement pourquoi il est rentré à l’académie française.

Il y avait tous les éléments pour me plaire dans ce livre et cela n’a pas manqué. Une excellente lecture, que je vous conseille. J’ai vu samedi que mon libraire la conseille aussi car le livre était sur la table des coups de cœur. Cela fait deux raisons de lire le livre.

Références

L’archipel d’une autre vie d’Andreï MAKINE (Éditions du Seuil, 2016)

Anatomie d’une nuit de Anna Kim

AnatomieDUneNuitAnnaKimCe livre a été écrit par une allemande, vivant maintenant en Autriche, née en Corée, et il parle du Groenland. Cela peut sembler bizarre mais en fait, non car Anna Kim a vécu plusieurs mois dans une famille là-bas et à la suite cette expérience, elle a publiée « une enquête sur les conséquences de la colonisation danoise au nord du cercle polaire ». Elle a utilisé ce séjour et un fait divers comme matière pour ce livre.

En effet, « dans la nuit du 31 août au 1er septembre 2008, 11 personnes se donnèrent la mort dans une petite ville perdue du Groenland oriental ». Ce livre parle du même type de fait : le suicide en une nuit qui s’égraine tout le long du livre d’une dizaine de personnes. Une fois n’est pas coutume, je vais commencer parce qui est raté à mon avis : la différentiation des personnages. L’histoire le veut mais elle parle de plus d’une vingtaine de personnages. J’ai du arriver à reconnaître facilement à peine la moitié (le SDF, les jeunes, le flic, l’adolescente amoureuse …). J’ai éprouvé des problèmes pour les autres (souvent les femmes adultes), car ils avaient tous plus ou moins la même histoire (l’abandon de l’enfant, du pays, des problèmes de famille …) J’ai pu améliorer ma mémorisation des personnages en lisant le livre plus au calme mais voilà, soit il faut prendre des notes, lire le livre religieusement, sinon on s’y perd. Je vous aurai prévenu.

Je vais quand même lever une inquiétude : les personnages ont quand même une certaine profondeur. Ils ne sont pas décrits uniquement par rapport à leurs actions durant cette nuit. Il y a des retours en arrière au moment fatidique ou avant, des liens qui s’établissent entre tous les personnages ; les évènements des jours précédents sont racontés aussi. Les personnages n’auraient pas été si difficiles à distinguer, j’aurais admirer la construction pour tout vous dire.

Maintenant, passons à ce qui m’a plu : l’impression d’immensité bridée par une impression d’étouffement. En effet, l’auteur commence souvent par décrire le paysage autour de la ville, la nuit, parfois la neige, le vent. L’auteur passe ensuite aux personnages et alors on sent une sorte de pression, de touffeur car leurs destins semblent sceller. L’immensité de la nature ne les libère pas. Il y a une sorte de fatalité qui leur tombe dessus. Ils n’arrivent pas à vivre « légèrement », à rigoler par exemple.

Une critique que j’ai lu sur internet mettait aussi le doigt sur autre chose : l’aspect anodin du suicide, pour des motifs qu’on ne comprend pas forcément. C’est la banalité de l’acte, la continuation de la vie : un moment la personne est là, puis le moment d’après elle n’est plus là. De tout le livre émane une certaine mélancolie.

On peut lire aussi ce livre avec une point de vue plutôt ethnologique car il décrit assez bien l’aspect et la vie d’une petite ville groenlandaise et parle d’un fait reconnu : l' »‘épidémie de suicide » au Groenland. Le fait que le livre soit un roman apporte à mon avis plus puisqu’il tente de nous faire comprendre le pourquoi des ces suicides et accessoirement de ces solitudes.

Références

Anatomie d’une nuit de Anna KIM – roman traduit de l’allemand par Marie-Claude Auger (Éditions Jacqueline Chambon, 2014)

Voyage en Sibérie de Charles Vapereau

VoyageEnSiberieCharlesVapereauCela n’en a pas l’air mais c’est la couverture du livre. Il a juste un format un peu inhabituel. Charles Vapereau est tout le contraire d’Alexandre Dumas, un voyageur discret, attentif à ce qui l’entoure, à apprendre et à faire une description précise pour la postérité. Il est toujours accompagné de sa femme Marie lors de ces voyages. Il en a fait plusieurs (il avait un besoin d’aventure d’après la préface) mais c’est le seul qui reste aujourd’hui pour la postérité.

Le livre présente un point de vue original car il ne démarre pas à Paris mais à Pékin où Charles Vapereau tenait la chaire de langue française au collège Tung-Wen. En 1892, lors de son dernier congé, il « obtint l’autorisation de traverser l’Extrême-Orient russe. Il part de Pékin avec sa femme Marie, son inséparable compagne de voyage, et avec Hane, son serviteur chinois. De là, il rejoint Vladivostok par la mer en passant par le Japon et la Corée puis se dirige vers Sakhaline où il visite le bagne, remonte la totalité du fleuve Amour en faisant des arrêts à Khabarovk et Blagovechtchensk. La suite du voyage le conduit par route jusqu’à Irkoutsk puis Tomsk où il prend un bateau pour descendre l’Ob. À Tioumen, il atteint le transsibérien alors en construction. » Il est écrit sous la forme d’un journal. Ce n’est donc pas un compte-rendu mais bien ce que l’auteur voit au jour le jour.

Je vais vous mettre de longs extraits pour que vous puissiez juger par vous-même des qualités descriptives de Charles Vapereau.

La plupart des forçats sont des condamnés à temps. Leur peine finie, ils sont cantonnés pendant six années dans un district qu’il leur est interdit de quitter, et où ils restent sous surveillance de la haute police. On leur donne des terres, des bestiaux, des instruments. Ils ont de plus quelques économies, car même durant leur temps de peine ils ont un assez joli salaire dont un dixième seulement leur est remis pendant qu’ils sont au bagne. Ils trouvent le reste quand leur condamnation est purgée. Au bout de six ans, ils sont libres d’aller où ils veulent dans Saghaline et souvent même de quitter l’île.

Les évasions sont très fréquentes, surtout au commencement de l’été, c’est-à-dire à peu près à l’époque où nous nous trouvons. Les moins entreprenants gagnent les forêts et y vivent misérablement de ce qu’ils peuvent y trouver jusqu’aux approches de l’hiver, époque à laquelle ils reviennent d’eux-mêmes se livrer. D’autres plus hardis, et c’est le plus grand nombre veulent revoir la patrie. Ils savent que le continent n’est pas très éloigné à l’ouest et se risquent sur les choses les plus invraisemblables pour y arriver. Ce matin même, six de ces malheureux ont réuni quelques troncs d’arbres avec des liens en bouleau et, profitant du brouillard, se sont aventurés sur la Manche de Tartarie. Nous voyons un petit vapeur partir à leur recherche.

Ceux qui parviennent à échapper, d’abord aux agents lancés à leur poursuite, puis aux flots de la mer et atteignent le continent, commencent alors une odyssée dont le récit devrait arrêter les autres forçats tentés de suivre leur exemple. Mais il n’en est rien.

Leur objectif, c’est leur village, là-bas, dans l’ouest. A combien de verstes ? Ils ne s’en doutent pas. Ils marcheront jusqu’à ce qu’ils arrivent, toujours dans la même direction, parallèlement à la route, évitant les villes et les hameaux, vivant de ce qu’ils peuvent  trouver dans les forêts. Les gens isolés, les femmes surtout, ont tout à craindre d’eux. Quelquefois ils se réunissent en bande et attaquent les tarantass. Quatre d’entre eux se précipitent à la tête des chevaux, puis de deux de chaque côté de la voiture, et deux autres montant derrière, armés de bâtons courts, assomment les infortunés voyageurs, auxquels ils coupent immédiatement la gorge, pour plus de sûreté. Presque jamais le cocher n’est tué, ni même blessé. C’est chez ces bandits un principe, car, sachant qu’il ne le lui sera pas fait de mal, le cocher se sauve sans chercher à défendre ceux qu’il est chargé de conduire.

De même dans les villages, jamais ils ne commettent de déprédations. Sur l’appui extérieur des fenêtres, les habitants placent le soir du pain, du lait, que les forçats évadés vont prendre pour réparer leurs forces. Ils comptent sur ces provisions, et c’est une sorte de redevance au moyen de laquelle les villageois achètent la sécurité dans leurs maisons. Ils n’ignorent pas qu’à la moindre déprédation tous les habitants du hameau organiseraient sur-le-champ une battue dans laquelle ils seraient infailliblement massacrés, et que si par miracle ils échappaient à cette battue, ils n’échapperaient pas à la justice sommaire de leurs compagnons, qui les égorgeraient impitoyablement pour avoir violé le pacte tacite existant entre eux et les paysans, et exposé les évadés à ne plus trouver ces provisions sans lesquelles leur long voyage ne pourrait s’effectuer.

Les tigres, les ours, les panthères, les loups, en tuent un grand nombre. D’autres meurent d’épuisement, de froid, se noient en traversant les rivières, sont assassinés par leurs confrères, tués par les villageois ou les voyageurs. Cependant quelques-parviennent à franchir les milliers de kilomètres qui séparent Saghaline de leur pays. Ils arrivent après trois ou quatre années de marche, de dangers de toutes sortes, dans leur village, où ils sont le plus généralement repris et réexpédiés à Saghaline. C’est sur eux qu’il faut avoir le plus les yeux ouverts, car ils ne pensent qu’à une chose : se sauver de nouveau.

Deuxième extrait

Les bateaux ghiliaks sont de deux sortes : les plus petits, de simples troncs d’arbres creusés, les plus grands composés de trois larges planches : une formant le fond est placée à plat ; les deux autres formant les côtés sont munies de chevilles à la partie supérieure.

Les rares, très courtes, sont des pagaies à une seule palette. Un trou placé à une certaine distance de la poignée permet de les fixer au bord du bateau, au moyen des chevilles.

À l’inverse du monde entier qui fait concorder les mouvements de gauche avec ceux de droite, afin de donner une impulsion plus vive au bateau par un effort simultané des deux bras, les Ghiliaks manœuvrent les rames alternativement, c’est-à-dire que celle de gauche sort de l’eau au moment où celle de droite y entre. Qu’il y ait un ou plusieurs rameurs, le procédé ne varie pas.

À tous les bateaux, grands et petits, s’adaptent également des voiles curieuses. Il y en a deux ; elles sont carrées et d’égale grandeur, fixées à un mât unique placé au centre. Par vent arrière, quand les voiles sont déployées, on dirait un gigantesque papillon. Ces embarcations ne m’inspirent aucune confiance, et cependant tout le monde m’affirme qu’elle sont absolument sans danger et qu’il n’arrive jamais d’accident.

Les Ghiliaks sont repoussants d’aspect. D’une saleté sans nom, habillés généralement de peaux de bêtes, et même, affirme-t-on, de peaux de poisson, ils ne sacrifient au luxe que sur un point : hommes et femmes portent jusqu’à deux ou trois paires de grandes boucles d’oreilles. L’agriculture leur est inconnue. Chasser et pêcher, ils n’ont point d’autre occupation. L’ours est leur dieux ou plutôt leur intermédiaire entre le ciel et la terre. Aussi chaque village en élève-t-il plusieurs jusqu’à un certain âge. Puis, quand arrive le jour de leur grande fête national, les Ghiliaks choisissent un de ces animaux réunissant toutes les conditions voulues de croissance et autres, le chargent de liens et le promènent de maison en maison. Tous les habitants viennent l’un après l’autre lui donner leurs commissions pour le ciel, et quand personne n’a plus aucune recommandation à lui faire, ils se précipitent sur lui, le tuent à coup de flèches, de lances et de harpons, et se partagent sa chair.

Ces cérémonies sont également pratiquées par Aïnos. J’en ai trouvé les dessins dans un ouvrage japonais que M. Collin de Plancy, qui a été chargé d’affaire au Japon, a bien voulu mettre à ma disposition.

Les Ghiliaks élèvent une grande quantité de chiens pour la traînage en hiver. On n’en voit pas moins de trente ou quarante devant chaque yourte ou hutte. Vers le soir ils se mettent à hurler comme des loups. On les nourrit avec de la truite saumonée qui, du 15 juin à la fin de juillet pénètre dans l’Amour par millions, mais jusqu’à une distance d’environ 300 kilomètres seulement de l’embouchure. Chaque yourte en fait sécher de trente à quarante mille tous les ans. Il en faut deux ou trois par jour et par chien. Seulement, comme ces truites sont simplement séchées et non pas salées, les vers s’y mettent très vite et consomment la plus grande partie de la provision.

À peine la truite a-t-elle disparu que le saumon se montre. La pêche commence dans les environs du 15 août. Elle dure un mois. C’est paraît-il, un spectacle tout à fait remarquable et qui donne à Nikolaïevsk, le grand centre de pêcheries, une animation extraordinaire.

Troisième extrait

C’est aujourd’hui dimanche. Aux escales, les gens sont encore plus propres et mieux habillés que les autres jours. Beaucoup de jeunes filles portent une jupe dont le bas est orné d’une large bande de broderie de toutes les couleurs. En somme, aucun de ces Sibériens ne paraît misérable. Tous ont un air de prospérité qui surprend, car on ne voit nulle trace d’un travail dont cette prospérité serait le fruit. On est tenté de croire plutôt que ne rien faire est la principale occupation des habitants de tous ces villages. En effet, pas la moindre culture autour des hameaux, pas le plus petit jardin autour des maisons ; le gouvernement leur fournit une certaine quantité de farine : à quoi bon cultiver la terre pour faire pousser du grain ? Et puis n’ont-ils pas ces pêches qui tiennent du miracle et qui leur donnent en quelques jours de quoi vivre le reste de l’année ? N’ont-ils pas là, sous la main, du bois pour se chauffer d’abord et pour vendre aux bateaux à vapeur, afin d’acheter de la belle toile rouge ? N’ont-ils pas des troupeaux dont ils peuvent tirer, outre leur nourriture, un certain revenu par la vente du lait, de la crème, de la viande ?

Le SIbérien, dont les besoins sont restreints, est très paresseux : cela ne fait aucun doute, mais c’est parce que la SIbérie est trop riche, étant donné son peu de population. Du reste, nous dit-on partout, « ce sont des Cosaques », or qui dit Cosaque dit tout.

Les Cosaques sont en quelque sorte des colons enrégimentés, chargés héréditairement de défendre le pays contre les attaques des voisins. On sait quels services rendirent à l’Europe, au commencement du XVIe siècle, ces colons ukrainiens et moscovites établis sur la Volga, le Dniepr et le Don, où ils menaient une existence libre, vivant de la chasse et de la pêche, en arrêtant l’invasion des Tatars et des Turcs. Les Cosaques de l’Amour, colons comme ceux du Don, se considèrent comme appelés à rendre les mêmes services et par conséquent montrent le même orgueil et la même horreur de tout travail manuel. Ce sont des guerriers. Monter à cheval ou conduire, voilà leur seul plaisir et la seule occupation à laquelle ils ne refusent jamais de se livrer. Les Cosaques de Transbaïkalie furent les premiers organisés pour faire le service à la frontière chinoise en 1815. Ceux de l’Amour ne datent que de 1859.

Ce livre est illustré par de magnifiques photos prises par Charles Vapereau lui-même dont celle d’un chamane sibérien. ChamaneSibérien Je ne sais pas à combien de personnes j’ai montré cette photo mais à beaucoup, beaucoup … Mon père et moi pensons que cela doit être difficile pour dormir ou faire la bise. Mon frère pense que cela coulisse. J’ai quelques doutes parce que cela doit faire des cicatrices tout de même. Mon chef, si je me rappelle bien, trouvait cela assez normal (je pense qu’il ne rencontre que des gens bizarres donc il est habitué). Je ne sais pas du tout en quoi consiste le chamanisme, sibérien qui plus est, mais cela donne envie d’en savoir plus (pas pour faire de même bien sûr).

Je vous conseille ce livre pour vous donner des envies de voyage.

Références

Voyage en Sibérie de Charles VAPEREAU – présentation de Patricia Chichmanova (collection Sépia / Les Éditions de l’Amateur, 2008)

Sibérie de Attilio Micheluzzi

SiberieMicheluzziJ’ai découvert cette BD en faisant une recherche bibliographique sur la Sibérie. Je ne connaissais pas du tout l’auteur mais il semble avoir fait beaucoup d’album et être assez réputé. Comme d’habitude, j’ai été un peu déçue car la couverture est en couleur et les dessins à l’intérieur sont en noir et blanc (j’aime les couleurs je suis désolée). En fait à la lecture, ce n’est pas du tout gênant …

J’ai eu en main, si j’ai bien compris, la réédition de 2011 de l’album de 1989 (qui était paru dans la revue Corto Maltese). L’histoire est celle de Gabriel Kovalensky, Comte de Lazarev, professeur de mathématiques à l’Université, qui en 1897 a comploté pour assassiner le tsar. Cela a raté et le Comte s’est pris comme peine 20 ans au Goulag. Il réussit à s’évader, essaie tant bien que mal de survivre, en venant même à tuer de ces propres mains. On arriverait pratiquement à croire que c’est un phénix tellement il échappe de fois à la mort sans mourir. Il ne renoncera jamais à ses idéaux, mais attendra leurs réalisations car la Russie ne semble pas prête.

Il ne fera jamais l’erreur de revenir à Moscou et restera en Sibérie. En 1917, on le retrouve donc en Sibérie « engagé dans la révolution du côté des bolchéviks ». On se dit enfin mais comme il reste un noble, ses aventures sont loin d’être terminées.

Cette BD est un coup de cœur absolu. En 120 pages, la vie complète de Gabriel est retracée. On passe par tellement d’univers différents ! du Saint-Pétersbourg bourgeois, noble, comploteur à la Sibérie, aux Goulags, aux travaux forcés, aux sorts des évadés qui errent sans fin (on retrouve même Raspoutine, en vieux prêtre lubrique), à la Révolution Russe, au complot, à la survie, à la trappe, aux chemins de fers … L’histoire ne connaît aucun temps morts ; elle est toujours amenée de manière extrêmement logique.

Les dessins (même s’ils sont en noir et blanc) rendent extrêmement bien les différents univers. Chaque personnage est travaillé tant au niveau de l’habillement, que des expressions du visage qui sont toujours adéquates. J’ai particulièrement admiré le travail qui est fait sur le visage de Gabriel où chaque évènements le marquent (comme le passage du temps d’ailleurs).

Je pense que j’ai été claire : j’ai trouvé cette BD vraiment excellente.

Références

Sibérie de MICHELUZZI – traduction de Michel Jans – Couleur de la couverture : Greg Cruz (Mosquito, 2011)

Les errants de Mamine-Sibiriak

LesErrantsMamineSibiriakLes errants est un tout petit texte de 90 page, à classer dans la catégorie récit. En effet, Mamine-Sibiriak, dont le vrai nom est Dmitri Narkissovitch Mamine (1852-1912) est connu pour ses récits décrivant de manière réaliste « la vie misérable des petits paysans, des ouvriers et de mineurs de l’Oural et des confins occidentaux de la Sibérie avec une totale sincérité et une précision quasi-ethnographique ». On peut trouver plusieurs de ces textes sur le site de la Bibliothèque russe et slave.

Dans ce récit, on suit l’arrivée dans un village de trois évadés du goulag. Il y a Ivan-la-vie-malheureuse, Joseph-le-Magnifique et Pérémet (dont finalement on entendra peu parler). Normalement, ils sont bien accueillis par les villageois dans le sens où on leur met à manger près des fenêtres pour ne pas qu’ils attaquent les maisons. Les villageois restent donc méfiants mais ne tuent pas les errants. Bien sûr, il ne faut pas faire parler de soi dans le mauvais sens du terme au village, sinon cela se termine mal. Nos trois errants s’installent dans une île à la périphérie de la ville. Les villageois viennent voir pour prendre contact. L’oncle Listar s’infiltre vite dans le groupe et cherche à les faire admettre par le village. Il présente ainsi Joseph puis Ivan à la femme, une veuve, chez qui il loge. Or celle-ci reconnaît en Ivan l’homme qui a tué son mari et accessoirement son frère (d’Ivan, pas de la veuve bien sûr). Elle n’ose pas ébruiter cette affaire même si plusieurs personnes semblent le reconnaître. Tout cela va entraîner la jalousie de l’oncle Listar et cela va tourner au drame, les villageois cherchant à tout prix à faire partir les errants.

J’ai adoré ce livre pour son réalisme. J’avais lu juste avant Voyage en Sibérie de Charles Vapereau (dont je vais vous parler après), où justement il parlait de la cohabitation entre les Sibériens et les évadés du goulag. Il disait exactement la même chose que Mamine-Sibiriak. Je n’ai donc pas trop eu de doute sur la qualité « quasi-ethnographique » du récit, en tout cas pour ce qui concerne la description de la vie quotidienne. À la lecture on a l’impression de lire un roman russe classique, de bonne facture, avec les personnes qui reviennent, les drames, la pauvreté, le pouvoir de la famille, toutes les actions étant amplifiées. La question que je me suis posée est celle de savoir si même cela avait une « précision quasi-ethnographique ». Cela n’a un peu rien à voir mais en fait, on dit que pour comprendre les Russes il faut lire des romans russes. Je me demande donc si cette vie pleine de drames et de passions est la réalité. Quel est votre avis sur ce sujet ?

Références

Les errants de MAMINE-SIBIRIAK – récit traduit du russe par Marc Lazarewitch (Éditions ombres, 1999)

Tangente vers l’est de Maylis de Kerangal

TangenteVersLEstMaylisDeKerangalEn ce moment, j’ai besoin de froid, de grands espaces, d’évasion. Je me suis donc forcément tournée vers la Russie, et plus particulièrement la Sibérie. Qui dit Sibérie dit Transsibérien. J’ai donc pris ce livre que je voulais lire depuis longtemps à la bibliothèque.

On suit deux personnages Aliocha, un conscrit, russe, et Hélène, une Française. Tous les deux se retrouvent dans le Transsibérien. Lui parce qu’il doit entamer son service militaire et doit donc être transporté jusqu’à son poste, pratiquement à la frontière chinoise. Elle parce qu’elle vient de partir sur un coup de tête de chez Anton, son petit ami russe rencontré à Paris, qui à Paris se moquait de la Russie et qui aujourd’hui redécouvre son pays. Il est donc en troisième classe et elle en première. La particularité du transsibérien est que pour vous rendre au wagon restaurant vous devez traverser toutes les classes quand vous êtes en première. Le monde n’est pas clôturé dans ce train.

Les deux personnages se rencontrent en queue de train, en observant les rails défilés. Ils ne peuvent pas se comprendre car aucun ne parle la langue de l’autre. Pourtant un attachement se créé et Aliocha y voit l’occasion de réaliser son désir : ne pas se rendre à l’armée. Hélène accepte de le cacher de son supérieur pour qu’il puisse déserter. C’est ce que le roman va développer.

J’ai lu ce roman dans le RER. Bien évidemment, vous n’êtes pas dans le transsibérien quand vous êtes dans le RER. Par exemple j’imagine un bruit très différent en ce qui me concerne. Pourtant j’y étais. J’ai oublié les gens, je me suis concentrée sur les bruits du train et j’y étais. J’étais Hélène avec cette envie de faire autre chose, de voir autre chose, de partir. Je voyais le lac Baïkal comme elle (en fait, c’était l’Oise mais on fait avec ce que l’on a). Je ne me suis pas identifiée à Aliocha du tout dont le caractère m’est resté en partie mystérieux. C’est un livre que je vous conseille si vous avez envie d’aventure, de grands espaces, de froid.

J’y mettrais cependant un bémol. Je me suis reconnue dans Hélène parce qu’elle était française. Maylis de Kerangal jette sur le Transsibérien et sur la Russie l’imaginaire que nous en avons. Cela colle à ce que l’on a envie de lire surtout pour moi. Ce qu’elle raconte c’est ce que la littérature et les films nous ont fait penser du pays (on pense à Anna Karénine et au Barbier de Sibérie). Ce n’est pas un livre qui fait découvrir et/ou comprendre la Russie. Je trouve que c’est un peu gênant pour une fiction née d’un voyage dans le Transsibérien, effectué dans le cadre de l’Année France-Russie (juin 2010). Il ne faut pas se tromper. Je suis ressortie enchantée de ce livre mais il a souffert que j’ai lu juste après Sibérie d’Olivier Rolin. J’en parlerai dans un autre billet mais pour le coup, là, j’ai eu l’impression de comprendre quelque chose à la Russie, de lire des instantanés venant de Sibérie, de vivre une véritable aventure, de voir des grands espaces. Il y a un côté humble et franc chez Olivier Rolin qu’on ne retrouve pas chez Maylis de Kerangal, où toute la narration est maîtrisée.

Titine l’a lu récemment.

Références

Tangente vers l’est de Maylis de Kerangal (Éditions Verticales, 2012)

Solovki – La bibliothèque perdue de Jean-Luc Bertini et Olivier Rolin

SolovkiJeanLucBertiniCette semaine, j’ai vu le documentaire d’Olivier Rolin sur la bibliothèque disparue du goulag des îles Solovki. J’ai énormément aimé son travail car il montre d’un point de vue original ce qu’était le goulag à l’époque, l’évolution de ce camp, la vie des déportés… Les images du temps présent m’ont transporté ailleurs pendant une heure. C’est donc en toute logique que j’ai voulu prolongé ce moment en lisant ce livre.

C’est un fascicule de photos prises par Jean-Luc Bertini, qui accompagnait l’équipe lors du tournage du documentaire. Les photos sont accompagnées d’un texte d’Olivier Rolin, qui reprend une partie du texte du film. C’est l’impression que cela m’a donné en tout cas après avoir enchaîné le visionnage et la lecture. Je n’ai pas vérifié exactement.

Iles-Solovki
Source : voyages.ideoz.fr

En toute logique, le livre commence donc aux îles Solovki, au milieu de la mer blanche. La première photo représente la ville qui s’est installée en partie dans des bâtiments de l’ancien camp. Quand on pense aux îles Solovki, vient tout de suite à l’esprit le camp, puis le monastère (ici on parle plutôt de monastère-forteresse – de kremlin qui est le mot russe pour désigner ce genre , qui est aujourd’hui de nouveau occupé par des religieux. C’est donc la deuxième photo du fascicule, un moine marchant, seul, dans la cour enneigée du monastère. Le tiers du livre représente la vie sur l’île principale des Solovki.

Il y a une photo qui est particulièrement magnifique. Elle représente la forêt, avec une étendue de neige au premier plan, le tout vue du monastère. L’ombre du bâtiment se projette sur la neige. La lumière est plutôt crépusculaire. Cela donne une impression d’immensité et d’éternité. Je n’ose imaginer ce que cette photo donne en grand format. En passant, je précise qu’il y aura une exposition en Suisse, à la fondation Jan Michalski, du 1er au 30 avril 2015, qui présentera ces photos.

 Si vous avez vu le documentaire, vous savez que la bibliothèque qui comptait environ 30000 ouvrages, allant de romans aux livres scientifiques, ne se trouvait plus aux îles Solovki. Le but d’Olivier Rolin était d’en trouver des traces quelque part car de si nombreux volumes n’ont pu disparaître. Dans le documentaire, il suit donc plusieurs pistes, en sachant que finalement les livres ont suivi les prisonniers qui étaient envoyés sur les grands chantiers soviétiques. Quelques volumes sont sauvegardés à Iertsevo, qui était « la capitale d’un grand complexe de camps connu comme le Kargopollag, le camp de Kargopol ».

Le photographe a donc suivi le tournage. Les deux derniers tiers du livre présentent plutôt des photos de personnes dans des gares, devant des magasins, dans la rue. Comme le dit Olivier Rolin, il s’agit d’instantané de voyage. Le photographe présente ici un portrait de la Russie actuelle, et surtout des Russes.

Il y a plusieurs types de photos :

  • des portraits, avec des personnes au regard toujours très fort ;
  • des personnes, prise seule dans des actions quotidiennes, ou dans leurs pensées ;
  • des scènes de vie. J’ai particulièrement apprécié la photo représentant deux vieilles femmes dans une gare enneigée, avec le même manteau bordeaux, se regardant mi-amusée, mi-intriguée. On a l’impression qu’elle se demande comment est-il possible qu’elles aient le même manteau. Franchement ?

J’ai adoré ce fascicule. Je n’ai pas trouvé ce que j’y cherchais mais j’y ai trouvé ce que je n’y cherchais pas. Je cherchais au départ des photos des îles Solovki, que je m’imaginais très peu peuplées, uniquement avec des vieilles personnes. Finalement, ce n’est pas du tout cela. Il y a des gens de tout âge, la vie ne s’est pas arrêtée avec la fin du camp. Le photographe s’est concentré sur les gens, plus que sur les paysages. Jean-Luc Bertini porte sur les habitants un regard attendri. Il les montre plein de gentillesse timide.

Références

Solovki – La bibliothèque perdue de Jean-Luc BERTINI (photographies) et Olivier Rolin (texte) (Éditions le bec en l’air, 2014)