La traductrice de Efim Etkind

Présentation de l’éditeur

Dans ce petit récit, Efim Etkind, un ami de Soljénitsyne et de Iossif Brodsky, nous conte l’étonnante histoire d’une traductrice russe passionnée de poésie anglaise qui traduisit le Don Juan de Byron dans une cellule du NKVD.

Le destin de Tatiana Gnéditch, descendante du traducteur de L’Iliade en russe, illustre une fois de plus la place de la poésie et de l’art dans la résistance aux dictatures : la beauté agit sur les âmes, sur celles des victimes, sur celles des leteurs, et qui sait ? peut-être même sur celles des bourreaux…

Mon avis

Ce livre nous donne un exemple de ces gens qui résistent pour et par la beauté de l’Art. Il élève aussi la traduction comme un Art.

En effet, Tatiana Gnéditch (1907-1976) est la petite fille de Nikolaï Gnéditch (1784-1833), grand ami de Pouchkine, traducteur de L’Iliade en hexamètres dactyliques. Il y a passé sa vie et personne ne l’a retraduit depuis. Sa petite fille a donc de qui tenir. Elle est plus passionnée par la poésie anglaise que par les considérations politiques. C’est une personne entière et c’est ce qu’il lui vaudra des ennuis. Elle sera condamnée à dix ans en camp de redressement par le travail. Les deux premières années, elle les passera à traduire le Don Juan de Byron en huitains classiques, d’abord de mémoire et ensuite avec le livre. En effet, elle tombera sur un interrogateur cultivé qui lui fournira tout le matériel nécessaire. un peu comme le directeur de la prison pour Oscar Wilde et son De Profundis.

J’avais au collège une correspondante russe qui m’a demandé un jour de lui montrer Pouchkine en français. Elle m’a dit que c’était moche et que franchement, elle ne reconnaissait pas la poésie de l’auteur. Maintenant, je comprends pourquoi car encore plus que pour un roman, la traduction de la poésie est vraiment quelque chose de très difficile pour maintenir la musicalité, la construction de l’œuvre. Traduire un auteur, c’est l’œuvre de toute une vie.

Un très beau texte donc !

Références

La traductrice de Efim ETKIND – traduit du russe par Sophie Benech (Éditions Interférences, 2012)

On nous explique que les huitains classiques sont des strophes de huit vers dans lesquelles le premier vers rime avec le troisième et le cinquième, le deuxième avec le quatrième et le sixième, et le septième avec le huitième.

Le club des tueurs de lettres de Sigismund Krzyzanowski

Quatrième de couverture

Il est question ici du triangle qui unit celui qui écrit, celui qui lit et le troisième – qui aux deux autres donne existence -, le mot. Entre les trois coule l’encre, sang noir de l’écriture.

Tout écrivain « professionnel » est un dresseur de mots. Les « tueurs de lettres » ont été de ces dresseurs ; ils ont formé ce club, étrange petite société secrète, et chaque samedi, comme d’autres jouent aux cartes, fuyant un public de lecteurs de plus en plus décérébrés et voraces, ils se réunissent dans une chambre, bibliothèque ascétique, aux rayons vides. Chacun des tueurs de lettres va dérouler son récit dont aucune trace ne doit subsister …

Et cependant un texte est là. Qui l’a écrit ? Pour témoigner de quoi ? Peut-on tuer les lettres sans effusion d’encre, sans qu’en épilogue le sang ne se mette à couler ?

Mon avis

J’ai eu envie de découvrir cet auteur après avoir vu que la traductrice, Anne-Marie Tatsis-Botton, du dernier titre de cet auteur paru chez Verdier, Souvenir du futur, avait reçu le prix de la Russophonie 2012.

C’est une bonne découverte même si je n’ai pas eu l’impression d’avoir saisi tout ce que l’auteur a voulu dire.

Ce qui m’a plu, c’est bien sûr le thème des livres. Le maître des rencontres de cette « secte » a une histoire particulière avec le livre (voir l’extrait) et a réussi sa carrière en se rappelant des phrases qu’il avait lu et qu’il a ré-agencé pour faire ses propres livres. À partir du moment où il a eu trop de livre à portée de main, il n’a plus pu écrire. C’est déjà très intéressant puisque cela revient à se poser une question courante : pour écrire, doit-on avoir beaucoup lu ? À mon avis, oui mais ce n’est que mon avis.

Là-dessus arrive les histoires racontées au fil des semaines par les membres de la secte. Chaque histoire est fascinante car elle semble raconter une phase des romans, d’une manière d’écrire les livres. Cela m’a rappelé Trahisons de Charles Palliser. Là ou je n’ai pas compris, c’est que j’ai attendu le lien et quand il est apparu, il m’a semblé ténu. Ce n’est pas que la fin m’a déçu mais elle m’a paru cocasse par rapport à ce que j’attendais.

 La très belle surprise est sans aucun doute le style. Dans une phrase, l’auteur arrive à passer deux, trois images. Il y a une concision impressionnante ainsi qu’une écriture qui rend tout sensible.

Ce qui est bien, c’est qu’il paraît que ce n’est pas son meilleur livre.

Un extrait

Outre le bureau qui faisait office de cimetière des fictions, ma chambre était meublée d’un lit, d’une chaise et d’une étagère à livres – quatre longues planches occupant tout un mur et qui ployaient sous le fait des lettres. Ordinairement, le poêle n’avait rien à brûler et moi rien à manger. Mais j’avais pour ces livres une vénération quasi religieuse, comme d’autres pour des icônes. Les vendre … cette idée ne m’effleurait pas jusqu’au jour où elle me fut imposée par un télégramme : « Mère décédée samedi. Présence indispensable. Venez. » Le télégramme s’était abattu sur mes livres dans la matinée ; le soir même, les rayonnages étaient vides et je fourrais dans ma poche la bibliothèque métamorphosée en trois ou quatre billets de banque. La mort de celle qui vous a donné la vie est un évènement grave, très grave. C’est toujours, et pour chacun, un coin noir enfoncé dans la vie. Une fois acquittées les obligations funèbres, je m’en suis retourné vers mon misérable logis à mille verstes de là. Le jour du départ, je ne voyais rien de ce qui m’entourait, et c’est seulement à mon retour que l’effet produit par les rayonnages vides a pénétré mon esprit. Après m’être déshabillé et installé à la table, j’ai tourné les yeux vers le vide suspendu aux quatre planches noires. Quoique délivrées du poids des livres, les planches avaient conservé leur courbure, comme ployées sous la charge du vide. J’ai bien essayé de regarder ailleurs, mais, comme je l’ai déjà dit, il n’y avait dans la chambre que les rayonnages et le lit. Je me suis déshabillé et couché dans l’espoir que le sommeil chasserait la dépression. Eh bien non, après un bref répit, la même sensation m’a réveillé. J’étais couché le visage tourné vers les rayonnages et je voyais un reflet de lune tressauter le long des planches dénudées, comme si une vie à peine perceptible était en train de naître – à touches timides – là-bas, dans l’absence des livres. Bien sûr, tout cela n’était que coup d’archet sur des nerfs trop tendus, et quand le jour les eut relâchés, j’ai tranquillement examiné la béance des planches baignées de soleil et je me suis installé à mon bureau pour reprendre ma besogne habituelle. J’eus besoin d’un renseignement et ma main gauche, d’un geste quasi automatique, alla vers les rangées de livres pour ne rencontrer que le vide. Et puis encore une fois, et encore. Dépité, j’ai scruté la non-bibliothèque envahie d’un essaim de poussières de soleil, en faisant un effort de mémoire pour revoir la page et la ligne requises. Mais les lettres imaginaires que renfermait la reliure imaginaire bondissaient dans tous les sens, et au lieu de la ligne que je cherchais, j’obtenais un papillotement bigarré de mots, les lignes se brisaient et formaient des dizaines de combinaisons nouvelles. J’en ai choisi une que j’ai précautionneusement insérée dans mon texte.

Références

Le club des tueurs de lettres de Sigismund KRZYZANOWSKI (1887 – 1950) – traduit du russe par Claude Secharel (Verdier, 1993)

Une sale histoire de Fédor Dostoïevski

Quatrième de couverture

1862 : début des grandes réformes en Russie, qui annoncent une tentative de libéralisation du régime. Désireux de prouver sa largeur d’esprit, alors fort à la mode, un grand chef de l’administration s’invite à la noce d’un modeste fonctionnaire. La série de catastrophes découlant de cette très mauvaise idée est l’occasion d’une farce irrésistible qui, par son impertinence caustique, annonce déjà la révolution.

Un extrait

Où Dostoiëvski parle d’un petit fonctionnaire de Saint-Pétersbourg :

C’était un homme aussi doux qu’un poulet, de la trempe la plus ancienne, élevé au larbinisme, et, néanmoins, un homme bon et même noble. C’était un Russe de Pétersbourg, c’est-à-dire que son père et le père de son père étaient nés, avaient grandi et avaient servi à Pétersbourg, et qu’ils n’étaient jamais sortis de Pétersbourg. C’est là un type de Russes absolument particulier. Ils n’ont quasiment pas la moindre idée de la Russie, ce qui ne les dérange pas du tout. Tout leur intérêt se limite à Pétersbourg, et surtout, au lieu de leur service. Tous leurs soucis sont concentrés sur leur whist à deux sous, leur petite boutique et leur traitement mensuel. Ils ne connaissent aucune coutume russe, aucune chanson russe, sinon « Loutchinouchka… », et encore, seulement parce qu’elle est jouée à l’orgue de barbarie. [p. 55]

Une citation

Mais comment donc ? Tout à l’heure, ils reculaient, et, d’un seul coup, si vite, ils s’émancipent ! On pouvait croire que ça allait, mais ce passage, il était comme un peu étrange : il augurait quelque chose. Comme s’ils avaient complètement oublié que lui, Ivan Ilitch, il existait sur terre. [p. 58]

Mon avis

J’ai trouvé l’histoire intéressante mais cela manquait de contextualisation. La seule indication que l’on a pour comprendre les enjeux, c’est la phrase de la quatrième de couverture, genre on est tous des spécialistes de la Russie du XIXième siècle. De 1855 à 1881 a régné en Russie le tsar Alexandre II. Ce fut visiblement le tsar qui entama toutes les réformes même si certaines furent limitées ou pas appliquées. 1862, c’est aussi la période des insurrections polonaises. Ce règne est aussi le temps des Nihilistes. Je suis en train de lire le livre de Nicolaï Tchernychevski où dans la préface on nous parle des troubles estudiantins de 1862 … sans rien dire de plus (mais j’ai un livre dans ma PAL sur la Russie de cette époque, ne vous inquiétez pas). Or, le texte s’inscrit visiblement dans  un contexte (j’ai été influencée par la lecture de Nabokov qui dit que Dostoïevski écrit des romans à suspens mais n’arrive pas à créer son univers)(Nabokov n’aime pas Dostoïevski, en tout cas le juge mineur). Ici, à l’interprétation de mes faibles connaissances, j’ai plutôt cherché à voir ce qu’il annonçait de la Révolution. Il n’y a vraiment que la citation et forcément cela déçoit.

Ce que l’on peut comprendre c’est que la Russie de l’époque était très hiérarchisée, qu’il y avait un respect supposé inné par les classes supérieures. Dans cette période de réformes, un général décide d’assister au mariage d’un de ses subordonnés (mais très en dessous), pour montrer son « humanité ». Le récit va se concentrer sur cette incursion : le général sera en trop et les plus pauvres vont s’adapter et se gêner pour lui. Ce que l’on peut en conclure c’est que la modification de la société est en cours mais n’est pas imminente car le général reste général et exige que les subordonnés lui obéissent (genre qu’ils rigolent à ses blagues mais aussi qu’ils s’adaptent à des réformes qu’ils n’ont pas décidées mais qui sont faites pour faire évoluer la société). Dostoïevski ne livre pas de conclusion mais présente une histoire. Il ne fait pas intervenir son narrateur pour aider à comprendre. Il fait de son récit une « farce », une pièce que l’on pourrait jouer au théâtre. Les « catastrophes » sont les faits d’hommes bourrés.

Il faut que je lise les « grands romans » pour me rendre compte moi-même de ce qu’est vraiment Dostoïevski et lire les nouvelles ensuite. En tout cas, lire le dossier que le Magazine littéraire avait consacré à l’auteur ou même une biographie. J’ai l’impression qu’en faisant comme cela, comme actuellement, il y a quelque chose qui m’échappe, une dimension que je ne capture pas.

Références

Une sale histoire de Fédor DOSTOÏEVSKI – récit traduit du russe par André Markowicz (Actes Sud / Babel, 2001)

Dans le sous-sol de Leonid Andreïev

Le tableau ci-contre représente l’écrivain Leonid Andreïev (1871 – 1919), peint par Ilya Repine (tableau visible à la galerie Tretiakov). Je ne le connaissais pas du tout avant d’aller faire un tour sur le site de La bibliothèque russe et slave. Bien sûr, je n’ai pas choisi son œuvre la plus connue : Les Sept Pendus. J’aurais peut être due car autant j’ai été convaincue par le style, par la narration, autant l’histoire m’a parue bien mais sans plus (on va dire un peu trop morale à mon goût, ou plus exactement un peu trop sage).

Kijnakof s’approcha le dernier de tous. Pendant un instant ses doigts se trouvèrent en contact avec quelque chose de vivant, de duveté comme du velours, et si délicat et si frêle que ses doigts lui semblèrent devenir étrangers à lui-même et délicats eux aussi. Alors, le cou tendu, le visage insconsciemment illuminé par un sourire de bonheur singulier, le voleur, la prostituée, l’homme solitaire et perdu restèrent là, autour de cette petite vie, chétive comme un feu dans la plaine, qui les appelait vaguement pour les mener on ne sait où, promettant quelque chose de beau, de lumineux, d’immortel, les regardait avec orgueil, tandis qu’au-dessus du plafond bas s’étageait la lourde masse de pierres de la maison, dont les chambres spacieuses étaient habitées par des gens riches qui s’ennuyaient.

Un homme dépressif, que la mort guette, habite un appartement collectif avec ce que l’on pourrait appeler le « bas-fond » de la société. Par quelques circonstances, arrive un jour dans cet appartement une femme, mère célibataire, et son nouveau-né. Ils réconcilient tous les habitants (c’est le sens de l’extrait que l’on peut lire au-dessus). Je trouve que cela fait vraiment un peu trop Jésus et Vierge Marie. On se dit qu’après tout le monde va avoir une vie plus heureuse, plus belle, pleine de richesse dans le cœur. Mais en fait pas du tout. La dernière phrase de la nouvelle est, en parlant de l’homme dépressif,

Mais à son chevet, la mort avide s’était déjà assise, sans bruit, et elle attendait, calme, patiente et obstinée.

C’est ce qui fait que je n’ai pas compris. Qui faut-il voir en Leonid Andreïev ? Un écrivain chrétien ? Ou pas ? Je vais continuer à explorer ses textes pour comprendre (les éditions José Corti ont tout de même édité toute son œuvre)(en tout cas, il y en a six volumes).

Références

Dans le sous-sol (1901) de Leonid ANDREÏEV – traduction de Serge Persky, parue dans la Revue bleue, série 4, tome 20, 1903.

D’autres nouvelles de Tchekhov

Le Malheur : nouvelle hautement actuelle. Un marchand « découvre » qu’il a trempé dans des affaires louches après l’arrestation du directeur de la banque locale. Il crie son innocence à tout-va et ne se rend jamais compte que finalement ne pas voir est aussi grave que d’avoir fait.

Graine errante : rencontre entre deux hommes en pèlerinage au monastère de Sviatogorsk (ou Svyatogorsk en Ukraine). Un homme écoute, l’autre parle de sa conversion à l’orthodoxie dans le but d’atteindre son but ultime, la connaissance. Une quête qu’il n’est pas près de terminer puisque c’est un but inatteignable. Il errera toute sa vie.

L’uniforme du capitaine : un tailleur trouve normal qu’un capitaine ne le paie pas pour son travail car un capitaine est un homme fort éduqué et instruit. Quand le tailleur insiste sur l’ordre de sa femme, le tailleur se fait souffleter.

Chez la maréchale de noblesse : une veuve, qui a perdu son mari à cause de l’alcool, veut instaurer la tempérance dans son district. Elle organise chaque année une messe et un repas gargantuesque en l’honneur de son défunt mais sans alcool. Cependant, les invités trouvent toujours moyen de boire en cachette. Elle ne s’aperçoit de rien et se félicite même. Nouvelle très ironique et très drôle surtout, cherchant à dénoncer le penchant non réfréné pour l’alcool à l’époque (enfin on suppose).

Vieillesse : raconte la rapacité d’un avocat et l’impossibilité pour un vieil homme de pleurer une femme, d’avec laquelle il a divorcé après lui avoir donner de l’argent pour qu’elle prenne tous les torts. Celle-ci a cherché à le dépenser dans l’alcool et la débauche, se repentant l’a redonné à l’avocat qui a tout gardé pour lui et quand elle a voulu le reprendre, il ne lui a rien redonné et l’a laissé pourrir dans la misère. D’une tristesse !

« Vieillesse ! songeait-il. Il n’est qu’un plaisir, les larmes, et elles ne coulent pas !… »

Angoisse : un cocher a perdu son fils cette semaine à l’hôpital mais il est obligé de continuer à travailler pour vivre. Il veut en parler à quelqu’un, essaye auprès de ses clients, qui ne pensent qu’à le battre pour aller plus vite, auprès de ses collègues qui ne l’entendent pas. Ils ne trouvent réconfort qu’auprès de son cheval. Tchekhov résume ici une vie de solitude.

Les yeux de Iôna courent anxieux sur les groupes de gens qui se pressent des deux côtés de la rue. Ne se trouvera-t-il pas dans ce millier de gens quelqu’un pour l’entendre ? Mais les gens passent sans remarquer ni lui ni sa peine…

Peine énorme, sans borne ! Si la poitrine de Iôna éclatait et si son angoisse s’en répandait, il semble qu’elle inonderait le monde entier, et pourtant nul ne la voit ! Elle a su se loger dans une enveloppe si mince qu’on ne la verrait même pas en plein jour avec une lumière…

Toutes ces nouvelles sont extrêmement courtes et réussies (un peu beaucoup triste aussi) dans le sens où Tchekhov arrive à nous faire sentir une époque (et aussi à dénoncer les travers de cette époque). Comme Dans le bas-fond, le narrateur n’intervient pas et ne juge pas même si les personnages donnent leurs sentiments. Il n’y a pas de morale au sens propre du terme, de conclusion ou de chute mais pour l’instant, je n’ai été déçue par aucune nouvelle.

Références

Nouvelles regroupées dans le recueil Salle n°6 de Anton TCHEKHOV – traduit du russe par Denis Roche (Plon, 1961)

Le rêve d’un homme ridicule de Fédor Dostoïevski

Quatrième de couverture

« Je suis un homme ridicule. Maintenant, ils disent que je suis fou. Ce serait une promotion, s’ils ne me trouvaient pas toujours aussi ridicule. Mais maintenant je ne me fâche plus, maintenant je les aime tous, et même quand ils se moquent de moi… »

Lassé du monde, détourné du suicide par une rencontre fortuite, le héros de ce monologue imprécatoire plonge dans un profond sommeil. Son rêve le conduit alors vers un univers utopique, un double de la terre mais sans le péché originel, un monde où les hommes vivent bons, libres et heureux. Et c’est l’occasion  pour Dostoïevski de laisser libre cours à sa veine mystique, investissant son héros, de retour dans le quotidien des hommes après avoir touché de près l’idée du bonheur, d’une mission évangélique.

Fédor Dostoïevski (1821-1881) écrit Le Rêve d’un homme ridicule en 1877. Il s’agit d’un récit inclus dans Le Journal d’un écrivain, qui paraît plus ou moins régulièrement de 1873 à 1881 et où Dostoïevski prend position en nationaliste et en chrétien sur les grands problèmes de son temps.

Deux extraits

[…] à la fin, toute ma science universitaire, pour moi, c’était comme si elle n’était là que pour une chose, pour me prouver et m’expliquer, au fur et à mesure que je l’approfondissais, que j’étais ridicule. [pp. 11-12]

Le deuxième extrait vient des hommes utopiques, une fois qu’ils ont découvert le monde.

« Tant pis si nous sommes faux, méchants, injustes, nous le savons, et nous pleurons, nous nous martyrisons et nous punissons plus, peut-être, même, que ce Juge miséricordieux qui nous jugera et dont nous ignorons le nom. Mais nous avons la science, et c’est par là que nous retrouverons la vérité, mais, cette fois, nous la recevrons en toute conscience. La connaissance est supérieure aux sentiments,la connaissance de lla vie – supérieure à la vie. La science nous donnera la sagesse, la sagesse nous révélera les lois, et la connaissance des lois de la sagesse est supérieure à la sagesse. » [p. 53]

Mon avis

Je me rappelle bien quand j’ai acheté ce livre. C’était il y a deux ans au salon du livre et il y avait un bandeau « parfait pour découvrir Dostoïevski ».

J’ai enfin compris la différence si fondamentale pour les connaisseurs entre Tolstoï et Dostoïevski. Il est vrai que Tolstoï écrit des récits très calmes et très construits et ce même en apparence. Par exemple, cette année, j’ai écouté le livre lu de Maître et Serviteur (la version de Gallimard / Ecoutez Lire). L’auteur avait un petit accent et lisait d’une manière très calme, très posée, comme si finalement l’histoire allait se dérouler d’elle même, que le narrateur ne faisait que raconter et les personnages faisaient l’histoire seule. Même dans les moments tragiques, il y avait une sorte de dignité. Dans ce texte de Dostoïevski c’est le narrateur, l’homme ridicule, qui raconte. Il pense rapidement un peu aussi rapidement que moi quand je parle et c’est ce que va écrire Dostoïevski. Il y a un côté chien fou.

Pour l’histoire, j’ai apprécié la réflexion qui est amenée sur la différence entre les croyances (dans le sens où on croit sans forcément comprendre) et la science qui cherche à mettre dans notre conscience nos croyances (c’est le sens des extraits que j’ai choisi). Finalement, la supériorité est-elle dans le fait que l’on comprend ce que l’on croit (et finalement que l’on est libre de choisir ce que l’on croit) ou dans le fait que l’on croit. Dostoïevski apporte clairement sa réponse (qui n’est pas forcément celle de tout le monde) en choisissant le parti des croyances car d’après lui, elles permettent de mieux vivre en harmonie. Je trouve que le texte a le mérite de poser clairement cette réflexion qui est encore actuelle aujourd’hui. De plus, la description du monde topique est vraiment utopique est vraiment fascinante (peut être parce qu’il n’existe pas), ainsi que celle de l’après « péché originel ».

Références

Le rêve d’un homme ridicule de Fédor DOSTOÏEVSKI – récit traduit du russe par André Markowicz (Actes Sud / Babel, 1993)

 

Dans le bas-fond de Anton Tchekhov

Deuxième nouvelle du recueil. Cette fois-ci, Tchekhov n’est plus dans la réflexion sur le classement arbitraire des personnes. Il n’y a pas de tirades, pas de sentences qui expriment en une phrase ce que nous expliquerions en cinquante sans arriver à faire sentir la même chose. Ici, Tchekhov illustre et ne juge pas.

La famille Tsyboukine habite un petit village et y exerce les fonctions du commerce. Ils ne sont pas reconnus pour leur honnêteté. Il y a Grigori Petrovitch, le patriarche, les deux fils Anissime (qui sert dans la police à la section de recherche et n’habite donc pas à la maison) et Stépane (sourd et un peu bête, qui a pris la voie de son père). Il y a Akssinia, la femme de Stépane qui dirige tout, ouvrière consciencieuse et vénale. Elle arrivera à prendre une place de plus en plus importante dans la famille pour finalement la diriger malgré la présence de la jeune femme de Grigori Petrovitch, Varvara Nikolaevna, pieuse et un peu dépassée par la personnalité de sa nouvelle famille.

Le seul soucis est que Anissime n’est pas marié. On va lui choisir la jeune et inexpérimentée Lipa. Pour elle, cela sera le début de tout ses malheurs (mais vraiment affreux, affreux). La fin dira que finalement, la meilleure personne n’est pas celle qui a le plus d’argent mais bien celle qui a le plus de cœur.

Comme dans La salle n°6, Tchekhov décrit par le menu tous les membres de la famille ainsi que leurs généalogies. Cela donne une impression de foisonnement comme si on s’installait dans un roman (alors que c’est une nouvelle). On rentre dans les péripéties de la famille et on ne voit pas où il veut en venir, jusqu’à l’accident. Le malheur est arrivé. Il ne reste plus qu’à voir comment cela va se poursuivre. J’ai trouve que la structure ressemblait beaucoup à celle de La salle n°6.

Dominique faisait aussi remarquer que finalement dans La salle n°6, on sentait une empathie de l’auteur pour les malheurs d’autrui. Ici aussi, bien évidemment. Cependant, je n’ai pas eu l’impression qu’il dénonçait quelque chose, comme si l’auteur n’intervenait pas et laissait faire ses personnages.

Références

Dans le bas-fond de Anton TCHEKHOV – traduit du russe par Denis Roche (Plon, 1961)

Récits fantastiques russes de Lermontov, Odoïevski et Titov

Récits fantastiques russes est un regroupement de trois nouvelles du 19e siècle, où il est question de fantastique. Sur la quatrième de couverture, on peut lire un extrait d’un article du Monde d’Anne Rodier :

Le choix des textes qui composent le recueil a l’intérêt de présenter trois aspects de ce genre littéraire qui s’épanouit à Saint-Pétersbourg entre 1820 et 1840 : la notion de double (Le Cosmorama), l’apparition (Chtoss) et les forces du mal (Une maison solitaire sur l’île Vassilievski).

J’ai aimé la première nouvelle et la troisième mais la deuxième m’a paru étrange dans un recueil car elle est inachevée (une nouvelle est déjà courte alors si on en met une inachevée …) Les trois nouvelles ont en commun d’être originale dans l’histoire et même dans le ton.

Le Cosmorama (1840) de Vladimir Odoïevski (1803 – 1869). Le texte est introduit par le prologue suivant :

La passion que j’ai de fouiller dans les vieux livres me conduit souvent à de curieuses découvertes ; j’espère à la longue en livrer la plupart au public cultivé, mais j’estime que beaucoup d’entre elles nécessitent un prologue, une préface, des commentaires et autres appareils critiques ; il va de soi que tout cela exige du temps, aussi ai-je résolu de proposer aux lecteurs certaines de mes trouvailles simplement en l’état dans lequel elles me sont parvenues.

Pour commencer, je voudrais leur faire part d’un étrange manuscrit que j’ai acheté à une vente aux enchères, avec tout un lot de vieux livres de comptes et de papiers de famille. On ignore qui l’a écrit et à quelle époque, mais l’important est que la première partie, qui constitue un récit en soi, est rédigée sur du papier à lettres, d’une écriture assez récente et même fort belle, si bien que j’ai pu la remettre à l’imprimeur sans la recopier. Il n’y a donc rien ici qui soit de ma plume ; il se peut néanmoins que certains lecteurs me reprochent d’avoir laissé de nombreux passages sans explication. Je m’empresse de les rassurer en leur annonçant que je prépare environ quatre cents commentaires, dont deux cents sont déjà achevés. Tous les évènements racontés dans ce manuscrit y sont expliqués comme deux et deux font quatre, si bien qu’il ne restera plus la moindre ambiguïté ; ces commentaires constituent un volume in quarto assez considérable et seront publiés à part. Entre-temps, je travaille sans relâche à déchiffrer la suite du manuscrit, malheureusement rédigée d’une écriture tout à fait illisible, et je ne tarderai pas à la livrer à la curiosité du public ; pour l’instant, je me contenterai de l’informer que la suite a un certain lien avec les pages ci-dessous, mais embrasse la seconde moitié de la vie de l’auteur.

Un jeune garçon de 5 ans reçoit un jour un cosmorama. Par curiosité, il regarde dedans alors que cela lui était interdit. Il voit alors sa tante, qui l’élève, très proche d’un homme qui n’ai pas son oncle. Quelques temps plus tard, il s’avère que cet homme arrive dans la propriété et qu’il est l’amant de sa tante. Ce « malheureux » incident donne l’impression qu’il est capable de double vue et cela sera comme cela toute sa vie (qui nous est racontée de manière plaisante et de long en large dans la nouvelle). L’idée est bien plus originale que cette histoire de double vie. En fait, le petit garçon en regardant dans le cosmorama est rentré en contact avec un autre monde où les actions qui sont effectués dans cet autre monde se répercute dans le monde du narrateur. Il ne comprend pas ce qui lui arrive puisqu’il n’est pas au courant de ce qui se passe dans cet autre monde (il voit juste). Par exemple, si il est désagréable avec ses domestiques dans l’autre monde, il aura de la déveine dans le sien mais il ne comprendra pas pourquoi. De plus, les abominations de l’autre monde semble s’expliquer parce qu’il a au fond de son cœur. L’idée est tout à faire morale en réalité : ce que l’on a de mauvais au fond de soi s’exprime toujours et cela finira toujours mal pour nous (exprimée comme cela, cela fait bête mais l’auteur le dit beaucoup mieux). Tout cela, on ne le comprend qu’au fur et à mesure ; on est dans une ambiance fantastique et tragique (on s’attend à un dénouement comme dans les nouvelles anglaises) et au final, la fin est moraliste sans avoir l’air d’y toucher.

Chtoss (1841) de Mikhaïl Lermontov (1814 – 1841). La nouvelle est donc inachevée et finalement, on ne comprend pas le but de l’histoire et on reste sur sa faim. Un peintre emménage dans un appartement qui a toujours été loué mais jamais habité. Il y découvre un tableau fascinant peu après son emménagement. Quelques temps après, il a l’apparition d’un homme qui veut jouer contre de l’argent (apparemment c’est le gars du tableau si j’ai bien tout compris). Il va jouer tous les jours mais à un moment désire s’arrêter et là, il a une autre apparition, celle d’une femme. Il ne peut s’empêcher de jouer car il veut la revoir mais on ne saura rien d’autres. C’est très raconté ne vous y trompez pas mais on n’a juste envie de savoir quelle suite Lermontov aurait voulu écrire.

La petite maison solitaire de l’île Vassilievski (1828) de Vladimir Titov (l’histoire a été soufflée à l’auteur par Pouchkine). C’est l’histoire de l’amour entre deux jeunes gens contrarié par le Diable. La conclusion m’a fait sourire :

Mais mes honorables lecteurs seront plus à même que moi de juger s’il faut y croire, et d’où vient aux démons ce désir de se mêler des affaires des hommes alors que personne ne leur demande rien !

L’intérêt de la nouvelle, qui reprend le mythe des amants tragiques, vient des nombreuses péripéties qui surviennent (et aussi de la naïveté du jeune homme) et de la découverte du Saint-Pétersbourg de l’époque. Il y a bien sûr aussi la tristesse qui s’en dégage.

Références

Le Cosmorama de Vladimir ODOÏEVSKI – Chtoss de Mikhaïl LERMONTOV – La petite maison solitaire de l’île Vassilievski de Vladimir TITOV – traduit du russe par Sophie Benech – préface par Vitaly Amoursky (Les Massicotés / José Corti, 2007)

 

La Salle n°6 de Anton Tchekhov

J’ai commencé mes lectures « tchekhoviennes » par la nouvelle dont parlait le Point Références dans son édition sur L’âme Russe. Le moins que l’on puisse dire est que je suis séduite.

L’histoire est triste bien évidemment : un médecin psychiatre, André Efimytch Raguine, a la responsabilité du service psy dans sa ville. Il n’a pas choisi sa profession mais elle lui a été imposée par son père. Il travaille mais se rend compte qu’il n’aura jamais les moyens d’améliorer la vie de ses malades ; il ne peut même pas appliquer les nouvelles techniques qui sont mises en place dans les villes. Il ne veut plus exercer, il se retire de l’hôpital où il laisse œuvrer ses subordonnés pendant que lui vit une vie de reclus. Il survit plutôt ; il attend quelque chose. Un jour, par le plus grand des hasards, il suit un de ses malades jusqu’à sa « chambre », ou plutôt jusqu’à la salle où il vit et là, la salle n°6, il rencontre un homme qui va changer sa vie, Ivan Dmitritch Gromov, car il va enfin pouvoir parler de ce qui le touche. Cet homme va lui ouvrir les yeux mais va aussi le mener à sa perte car le médecin ne sera alors plus comme les autres.

J’ai aimé particulièrement deux choses dans cette nouvelle : la manière dont Tchekhov traite ses deux personnages principaux à égalité et aussi la manière dont il fait se retourner la situation, tout en ayant insisté au départ sur le fait que c’était prévisible.

En effet, la nouvelle démarre par la narration complète de la vie malheureuse de Ivan Dmitritch. Je pensais que cela allait être lui le personnage principal. Tchekhov insiste sur le fait que ce sont ses malheurs qui l’ont rendu paranoïaque (il a peur que des gens rentrent chez lui pour l’agresser ou le mettre en prison ; d’un autre côté dans la Russie de l’époque, ce n’est pas étonnant. C’est un peu la société qui l’a rendu comme cela). Puis il continue sur la description de la vie du docteur, comme si il la mettait en parallèle, sur un pied d’égalité, avec celle d’Ivan Dmitritch. Il continue ensuite la narration avec les deux personnages pour ne plus finir qu’avec le docteur.

Dès le départ, Tchekhov prévient que le docteur est un inadapté. Finalement, on le tolère car il ne dérange personne et surtout pas l’ordre établi. Dès qu’il va commencer à s’exprimer, à émettre un jugement contraire à ce que l’on attend de lui, les ennuis vont commencer. Tchekhov met en place cela dès le départ en parlant de l’hôpital, des conditions de vie des malades. Pourtant, j’ai été surprise de la violence du dénouement et notamment de la descente aux enfers du médecin.

Anton Tchekhov dénonce le fait que des hommes puissent juger la « normalité » d’autres hommes. Il se demande dans quelle mesure et surtout avec quelle légitimité, on peut établir ce critère de normalité ainsi que les petites excentricités que l’on peut tolérer. Finalement, est-ce que dans une société où règne la bêtise et l’intolérance, ce critère n’exclura pas de plus en plus de monde ?

Quelques extraits

Si l’humanité se met à adoucir ses souffrances par des pillules et des gouttes, elle rejette par là toute religion et toute philosophie dans lesquelles on a trouvé jusqu’à présent non seulement un refuge contre tous les maux, mais même le bonheur.

Mais des dizaines, des centaines de fous se promènent en liberté parce que votre ignorance ne sait pas les discerner des gens bien portants ! Pourquoi ces malheureux que voici, et moi, sommes-nous obligés de rester ici pour tous les autres comme des boucs émissaires ? Vous, l’économe, l’aide-chirurgien, et toute votre séquelle hospitalière, êtes, dans l’ordre moral, infiniment au-dessous de nous tous ! Pourquoi donc sommes-nous ici, et vous pas ? Où est la logique ?

« Mon Dieu ! songea-t-il, eux qui ont étudié si récemment la psychiatrie, qui ont passé des examens … d’où leur vient une ignorance si grossière ? Ils n’ont pas la moindre idée de la psychiatrie ! »

Je n’ai d’autre maladie que de n’avoir, en vingt années, trouvé dans cette ville qu’un homme spirituel et c’était un fou. Je n’ai aucune maladie.

Références

La Salle n°6 de Anton TCHEKHOV – traduit du russe par Denis Roche (Plon, 1961)

Le conservateur des antiquités de Iouri Dombrovski

Comme j’avais envie de Russie, j’ai écumé ma PAL (parce que c’est le plus simple et le plus rapide et après en général, je rajoute des livres parce que dans le livre de ma PAL, on en parlait d’autres). J’y ai trouvé ce livre de Iouri Dombrovski, écrivain soviétique (1909 – 1978). Sur la quatrième de couverture, on nous précise la biographie de l’auteur.

Diplômé des cours supérieurs Iouri Dombrovski est assigné  à résidence au Kazakhstan en 1932. Il travaille au Musée national d’Alma-Ata et commence à publier. Arrêté à cinq reprises, prisonnier dans les camps, il est libéré du bagne sibérien de Taïchet en 1957, puis réhabilité. Le Conservateur des antiquités le consacre comme l’un des plus grands romanciers soviétiques et le premier analyste perspicace du stalinisme.

Je n’avais jamais entendu parler de cet auteur avant de l’acheter au salon du livre. Depuis, j’en ai rajouté un dans ma PAL sans même capter que c’était le même auteur. Il paraît que son ouvrage le plus connu c’est La Faculté de l’Inutile (mais bon, celui-là, je ne l’ai pas dans ma PAL).

Une citation

Une effroyable myopie (l’impuissance à raisonner historiquement) est sans doute le propre de tout despote. Il n’arrive pas à dépasser par l’esprit les cadres de sa propre vie. Il est incapable de regarder plus loin que son mausolée. (p. 196)

Quatrième de couverture

Ce conservateur des antiquités qui nous raconte son histoire est un fonctionnaire d’Alma-Ata, capitale du Kazakhstan [maintenant, c’est Almaty, la plus grande ville du pays, mais ce n’est plus la capitale, qui est elle, Astana], où les civilisations successives ont laissé leurs vestiges. Ainsi tourné, par goût et par métier, vers un passé prestigieux, il est aussi un témoin du présent, celui de la société stalinienne de 1937, de ce temps où la peur et la police étreignent la vie quotidienne. Mais il appartient lui-même à l’univers qu’il veut éclairer : c’est le Huron des contes philosophiques. Entre lune et terre, dans le clocher d’église transformé en salle d’étude, ce héros perché décrit la passivité des braves gens et leur accoutumance au tragique quotidien, l’absence de sens critique, l' »espionite », la justification tranquille de la délation par les meilleurs esprits, sur le ton d’un Fabrice del Dongo vivant sous une terreur quasiment onirique.

Analyse du phénomène stalinien comme manifestation du despotisme universel hérité de la Rome impériale et de Byzance, Le Conservateur des antiquités se situe au rang des chefs-d’œuvre de la littérature occidentale du XXe siècle.

Mon avis

À cause de mon manque de culture, je n’ai pas compris les analogies que l’auteur faisait avec Rome (la postface remarquable explique tout très clairement). Mais comme ce n’est qu’une petite partie, ce n’est pas grave (et je pourrais le relire quand je serais intelligente) car le reste m’a beaucoup intéressé.

En fait, surtout deux choses m’ont plu.

La première : le conservateur des antiquités loge dans une tour, une tour d’église reconvertie en musée, pour faire son travail, c’est-à-dire veiller sur les antiquités sur des périodes ancienne. Cet homme qui ne sera jamais nommé aime à rester dans cette période. Finalement, les seuls moments où ils quittent sa tour pour se jeter dans le présent ce n’est jamais à son initiative. C’est toujours les autres qui le ramènent parmi eux. Quand il est dans le présent, il n’a qu’un souhait c’est retourner vers ses antiquités. J’ai trouvé que c’était très marquant car dans l’histoire c’est un des seuls personnages à avoir des « doutes » sur les « informations » qui pouvaient être fourniers par les Autorités.

La deuxième chose qui m’a frappée, c’est le décalage entre l’ambiance supposée et l’ambiance réelle. La postface insiste dessus aussi (mais c’est mieux dit bien évidemment). Je m’explique. Les personnages sont tous sympathiques : du vieux menuisier au commissaire de la NKVD. Du coup, l’auteur nous décrit les actions, qui semblent tirées d’une pièce de théâtre absurde, mais on ne ressent pas la peur ou la terreur de se faire bientôt arrêté. Les personnages sont heureux et affrontent les proscriptions comme une petite difficulté quotidienne qu’il faut gérer comme tant d’autres choses. Ce décalage est vraiment frappant à la lecture.

Tout le monde est sympathique donc sauf pour les gens stupides, c’est-à-dire ceux qui appliquent sans réfléchir, qui appliquent en n’ayant en tête que la peur sans même se dire que peut-être ce qu’ils font n’a pas de sens (la monitrice qui décroche des portraits du musée car il pourrait éventuellement être déclaré par la suite des ennemis du peuple). Finalement, maintenant, que j’écris ces lignes, je pense que la quatrième de couverture a raison et que c’est cela qu’a voulu dénoncer Iouri Dombrovski.

Références

Le conservateur des antiquités de Iouri DOMBROVSKI – traduction du russe et postface par Jean Cathala (Culte fictions / La découverte, 2005)