Ceux de Podlipnaïa de Theodor Rechetnikov

Une citation

L’homme naît pour une vie de souffrance, qu’il supporte et traîne comme un boulet et qui finit par l’écraser… Il cherche toute sa vie un mieux qu’il ne trouvera jamais. (p. 247)

Quatrième de couverture

On croyait connaître la misère que la littérature naturaliste a exploitée à l’envi. Avec ce roman redécouvert après des décennies d’oubli, celle qui nous et racontée explose par sa violence et son fatalisme. Aventures de deux crève-la-faim qui vont tenter d’échapper à la mort qui les guette depuis leur naissance, Ceux de Podlipnaïa nous mène aux confins de la Sibérie à la suite de deux bourlaki, ces haleurs qui manœuvrent de lourdes barques sur des cours d’eau impitoyables, ignorants de leur condition atroce et incapables de révolte. Féroce et souvent drôle ou émouvant, écrit dans une langue rugueuse, ce texte où la vérité ne se pare pas de moralisme est un précurseur de l’essai ethnographique. Il fut publié en 1864 par un jeune auteur autodidacte qui mourut à trente ans, alcoolique et tuberculeux.

Un livre glaçant et fascinant.

Quelques liens

Les bourlaki ont été peints au début des années 1870 par le peintre Ilya Repine (1844-1930) dans un tableau intitulé Les bateliers de la Volga.

Ce tableau a été inspiré par une célèbre chanson, qui porte le même nom (qui a été « popularisée » à peu près à la même époque).

En petit clin d’œil à ma maman qui était une admiratrice du Cœur de l’Armée Rouge, je vous mets leur version.

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Mon avis

La dernière fois que ce titre a paru en France, c’était dans les années 1920-1930. L’Arbre Vengeur a déterré, avec raison sans aucun doute possible, ce texte après des décennies d’oubli (j’adore quand ils font cela car ils trouvent toujours des pépites). Vous vous doutez que vu le thème c’est un livre très très fort.

Ce livre se découpe en plusieurs parties. Dans un premier temps, l’auteur nous décrit la condition des paysans que nous allons suivre. On passe par la mendicité, le vol, la fatalité devant une mort que l’on attend souvent. On parle d’une vie miséreuse de laquelle on ne pense pas pouvoir s’extraire. Il parle aussi de l’autorité qui vient d’en haut sans aucun respect des autres, de l’autorité du pope qui impose des croyances à des gens qui se débrouillent très bien avec les leurs, un pope qui maintient les gens dans l’ignorance et dans la superstition (on ne sait pas si il ne l’est pas lui-même) pour mieux les maintenir en son pouvoir.

Les paysans vont au bar pour dépenser leur denier et là, on leur parle des haleurs sur les rivières qui mènent la belle vie, qui sont riches … Voilà nos héros partis (deux hommes, une femme, deux adolescents, un enfant). Tout est nouveau pour eux qui n’avaient jamais quittés leurs hameaux : les constructions, les villes, les usines, le travail ouvrier … Ils n’avaient même jamais vu un bateau de leur vie et se demandaient comment ils pouvaient flotter. Après plein de péripéties tragi-comiques, les voilà sur un bateau pour descendre une rivière dangereuse car très escarpée ; ils y apprennent le maniement des rames sous l’égide d’un pilote. C’est un métier difficile et épuisant, mais ils sont heureux car ils mangent enfin.

Ce n’est rien par rapport à ce qui les attend après : la remontée de la rivière où les bateaux sont tirés à dos d’hommes (c’est ce que figure le tableau au-dessus). 15 hommes pour tirer des bateaux plats appelés kolomenki qui servait à transporter du fer. La fin est plus que tragiques.

Parfois il y a des phrases maladroites dans le livre (mais je pense que c’est dû à des fautes de frappe) mais le style est simple. Cela rend le récit encore plus touchant. Le narrateur n’intervient pas sauf pour souligner l’absurdité d’une situation qui n’est pas près de changer.

Vous l’aurez sans doute compris, je le conseille vivement.

Références

Ceux de Podlipnaïa de Theodor RECHETNIKOV – traduit du russe par Charles Neyroud – préface de Frédéric Saenen – illustrations d’Alain Verdier (L’Arbre Vengeur, 2011)

Moumou de Ivan Tourguéniev

Quatrième de couverture

La société russe du siècle passé est ainsi faite que Gérasime, le serf, n’a le droit d’aimer qu’une chienne. Encore que …

Tourguéniev écrit cette nouvelle [en 1852] dans la prison de Saint-Pétersbourg où il se trouve enfermé pour avoir mentionné le nom de Gogol.

Mon avis

La mère était une propriétaire aristocrate russe à l’ancienne mode. Elle voulait tout décider pour ses serfs : des occupations, aux mariages, voire même à la mort. Elle leur criait dessus, les rabrouait autant qu’elle pouvait. C’est d’elle dont s’est inspirée Tourguéniev, favorable à l’abolition du servage, pour écrire cette nouvelle.

Une vieille femme fait venir un robuste campagnard, sourd-muet, pour lui servir de gardien dans sa maison moscovite. Il et bien sûr fortement dépaysé, s’ennuie beaucoup et ne comprend pas pourquoi il est là. Il tombe ensuite amoureux d’une jeune femme qui sert aussi la vieille. Il ne doit pas la demander, elle, en mariage mais doit la demander à sa maîtresse. Sauf que celle-ci à décider de la marier à un autre : il doit s’incliner. Il s’attache alors à une jolie chienne qu’il appelle Moumou. Malheureusement cela ne sera pas du goût non plus de sa maîtresse.

La fin est tragique à mon sens car elle ne donne pas l’impression que l’homme soit libre. Bien sûr, il part de la maison de sa maîtresse mais il revient dans une autre propriété de celle-ci. Le livre est présenté comme un plaidoyer de Tourguéniev contre le servage. Je ne m’étais jamais rendue compte de cette vision tout de même assez pessimiste (je n’en avais jamais entendue parler en tout cas).

C’est une lecture rapide, très bien écrite (c’est Tourguéniev tout de même) et je crois assez fondateur de la pensée et des idées de l’auteur. Je vous le recommande donc si vous le trouvez sur une table en librairie. Par contre, il ne faut pas s’attendre à une grande fresque russe : c’est une nouvelle (50 pages, seulement dirais-je).

Références

Moumou de Ivan TOURGUÉNIEV – traduction d’Henri Mongault, revue par Édith Sherrer – texte présenté par Pierre Lartigue (Mercure de France – Le Petit Mercure, 1997)

Le patron de Maxime Gorki

Présentation de l’éditeur

Maxime Gorki (1868 – 1936), romancier des vagabons et des déclassés, exerça de nombreux petits métiers avant de se consacrer, à partir des années 1890, à l’écriture. Récit autobiographique, Le Patron est le souvenir d’un hiver passé dans une biscuiterie de la ville de Kazan, où les ouvriers vivent sous la coupe de Vassili Séménof, patron irascible et brutal. Récit de la rencontre de deux hommes qui jamais ne pourront se comprendre, de la confrontation de deux mondes, ces quelques mois partagés avec des travailleurs tyrannisés par un employeur alcoolique seront déterminants pour celui qui deviendra l’un des pionniers de la littérature sociale russe.

Mon avis

Ma lecture de Gorki, c’était les extraits que la prof de russe nous faisait lire et j’avoue que cela date un peu. Du coup, j’ai été assez surprise de ma lecture. L’auteur dans la plupart décrit dans un langage descriptif (admirez la phrase qui ne veut rien dire !), dans un style où chaque détail est mentionné (en tout cas je trouve que j’ai appris beaucoup plus que je n’aurais cru apprendre) les conditions de vie des ouvriers de cette boulangerie.

Ce qui m’a cependant le plus intéressé (et j’avoue que cela me touche de près), c’est l’aspect inadapté du narrateur (et d’auteur donc) dans ce monde car il n’arrive pas à trouver quelque chose qu’il lui permette de continuer à être là sans se demander pourquoi il est là.  Il a besoin de se retrouver ailleurs en étudiant dans les livres même quand il travaille. Finalement, il n’arrive pas à vivre dans la réalité. Je n’ai pas trop aimé qu’il essaye de changer le monde des ouvriers comme si son monde était le meilleur mais finalement cela revient à se poser des questions sur est-ce qu’il faut se contenter de faire son travail, d’avoir sa famille et de vivre tranquillement ou faut-il toujours s’interroger de pourquoi on est là (tout en faisant les mêmes activités que la première hypothèse). Pour moi, c’est la première version qui permet d’être heureux mais je vous préviens, Gorki, ne tranche pas pour vous.

Le narrateur aussi parle de ses faiblesses quand Gorki parle avec le patron. Chacun se pense supérieur mais finalement, c’est le patron qui va faire douter car pour lui, on mesure sa réussite à quelque chose de physique (à un bien) tandis que Gorki, on ne mesure son intelligence (différente de celle du patron) qu’à partir de paroles.

C’est un livre qui n’est pas transcendant mais qui fait réfléchir sur notre vie. Parfois cela fait du bien aussi. Il m’a donné l’envie de lire d’autres Gorki, cela tombe bien car il y en a quelques uns qui ressortent en France.

Références

Le Patron de Maxime GORKI – traduit du russe par Serge Persky – traduction révisée par l’éditeur (Les éditions du sonneur, 2010)

P.S. Ma voisine continue de glouglouter et en plus elle fait du saut en longueur dans l’appartement avec un pas plus que lourd. Pourtant elle est très fine. Je ne comprends pas !

2017 d’Olga Slavnikova

Quatrième de couverture

Le tailleur de pierre Krylov et l’énigmatique Tania, depuis leur rencontre sur un quai de gare, cherchent à préserver leur amour des contraintes de la société et du temps. Mais Krylov doit composer avec d’autres réalités : d’une part, il dépend toujours de son ex-épouse Tamara, une oligarque richissime ; d’autre part, il participe à une expédition illégale dans le but d’exploiter un gisement de diamants dans les montagnes de l’Oural. Ainsi, son destin est lié inexorablement à celui de la Russie.

Dans un climat lourd de menaces et d’angoisse, la grande ville ouralienne où vit Krylov se prépare à fêter le centième anniversaire de la révolution d’Octobre – nous sommes en 2017. L’évènement révèle une société à jamais divisée, incapable de tirer les leçons du passé et prête à s’embraser à nouveau. Les défilés militaires en costumes d’époque donneront le signal d’une confrontation sanglante entre Rouges et Blancs…

2017 est un grand récit polyphonique, roman d’amour et fresque historique, qui fonctionne aussi comme une anti-utopie fantastique de la société russe. Finesse psychologique, force tragi-comique et dimension mythologique font de ce livre une œuvre d’une extraordinaire maturité.

Mon avis

Encore un livre auquel, à mon avis, je n’ai pas tout compris et pourtant ma lecture a été frénétique, je tournais les pages sans m’en rendre compte, je revenais le soir chez moi et je me mettais tout de suite à la lecture (il faut dire qu’il n’y a que moi chez moi). Jamais je n’ai eu envie d’abandonner mais cette lecture peut déconcerter, je préviens de suite.

Si on récapitule un peu, Krylov est devenu tailleur de pierre un peu par hasard après des études d’histoire et surtout un stage très formateur de quatre mois, qui s’est achevé par la mort du maître de stage. Après cela, on aurait dit que Krylov avait récupéré les dons du maître. En fait ce métier, il n’est pas venu si par hasard que ça mais d’une obsession d’enfant, la transparence. Quand il était gamin, il cassait des pierres de collier, pour comprendre pourquoi c’était transparent et il n’a jamais compris et est resté fasciné. L’enfant a grandi.

Il est sous la « protection » du professeur, qu’il a eu à la fac mais qui surtout est une chercheur illégal de pierres précieuses, diront nous. Il repère toute suite que Krylov est nulle en expédition mais fera un bon tailleur.

On retrouve Krylov 20 ans plus tard à la gare, il vient amener un pull au professeur, qui part avec Kolya pour une de ces fameuses expéditions. En effet, l’année dernière, ils ont trouvé un filon miraculeux qu’ils n’ont pas eu le temps d’exploiter. Dans cette gare, il rencontre une femme, Tania, qui en fait s’appelle Ekaterina, la femme du professeur mais lui ne le sait pas car le professeur a tendance a exrêmement compartimenté sa vie (en fait ne veut pas le savoir parce que moi j’avais compris de suite)  et commence une liaison entre lui, qui se fait appeler Ivan. C’est déjà un premier niveau de falsification.

Le livre est un enchevêtrement de récits : celui des rencontres Tania / Ivan, jamais au même endroit, décidé au hasard d’un plan, falsifié à cause des espions internationaux qui pourraient regarder la Russie d’un peu trop près (ce qu’il faut y voir c’est que déjà la réalité ne correspond pas à ce qu’elle devrait être) et l’expédition du professeur.

Le professeur se coupe du monde donc de ce que nous appellerions la réalité et crois avoir trouvé un filon réel et qui lui apportera finalement un bonheur tant recherché. Ce n’est pas l’argent qu’il recherche : il est millionnaire, a plein d’appartements … mais plutôt les pierres, pas les plus belles qu’il revend mais les spécimens, celles qui présentent un défaut unique au monde. Ce sont ces pierres qu’ils collectionnent. Finalement, on se dit que c’est celui qui est le plus proche de la réalité mais c’est faire l’impasse sur une donnée importante, le livre ne se passe pas dans l’Oural comme le dit la quatrième de couverture mais dans les monts Riphées (qui ressemble quand même à l’Oural, c’est en plus la région de naissance de Olga Slavnikova). Les monts Riphées, d’après Wikipédia, ce sont « une chaîne de montagnes que les Grecs plaçaient vaguement dans des parages septentrionaux, et qu’ils éloignaient de plus en plus à mesure qu’ils acquéraient des connaissances plus étendues ». Si on caricature, finalement, c’est quelque chose qui n’existe pas, qui n’est pas atteignable et n’est donc pas non plus une réalité. On sent déjà que l’expédition du professeur va mal se terminer, il va chercher un bonheur dans une chimère.

Krylov, dont le destin semble parallèle à celui du professeur (notamment sur l’existence d’appartement où on se cache de la réalité), même si il ne s’établit pas aux mêmes hauteurs, va aussi croire qu’il a trouvé le bonheur en l’amour. Le problème c’est que Tania n’existe pas et à partir du moment où il va connaître sa véritable identité, il va s’en désintéressé jusqu’à être capable de la retrouver sous l’identité de Tania, c’est-à-dire sous la forme de réalité où il la connaît. Quand il y réussira, il préférera fuir dans les montagnes pour retrouver le fameux filon du bonheur du professeur et fuit donc la seule possibilité de retrouver la réalité, c’est-à-dire l’amour d’après Olga Slavnikova (si j’ai compris les interviews d’elle que j’ai lu).

La partie sur la nouvelle révolution factice qui se tiendrait en 2017, et qui rejouerait celle de 1917, ne prend vraiment pas beaucoup de pages dans le livre, pourtant elle reprend le thème de la réalité, qui semble échapper aux protagonistes. Je le regrette personnellement car j’aurais bien aimé que le thème soit plus développé mais finalement, je pense que l’auteur a plutôt cherché à parler de destin individuels plutôt que du destin collectif de la Russie. Elle inscrit finalement son récit plus dans un cadre occidental que russe.

J’espère que j’ai été à peu près claire mais franchement, c’est une lecture très intéressante et prenante, beaucoup plus riche que ce que j’ai bien pu comprendre (j’ai peur de mettre un peu perdu dans toute cette réalité).

Références

2017 d’Olga SLAVNIKOVA – roman traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs (Gallimard – Du monde entier, 2011)

Le conte de la lune non éteinte de Boris Pilniak

Présentation de l’éditeur

Publié en 1926, ce petit livre de Pilniak, fondé sur es faits réels, met en scène un célèbre commandant de l’armée Rouge mort dans les circonstances obscures.

Qualifié de « contre-révolutionnaire » et de « calomnieux à l’encontre du Comité Central et du Parti », ce récit, immédiatement censuré, est l’un des premiers textes littéraires à décrire de l’intérieur la machine infernale de la révolution qui broie peu à peu ses enfants.

Sa puissance presque hallucinatoire tient avant tout à ses qualités littéraires et à son étonnante modernité : avec la froideur et la précision d’une caméra, dans un style cinématographique et saccadé, une lune affolée observe les agissements étranges des hommes dans une ville-machine enveloppée de brouillard et lacérée par les phares d’automobiles fonçant à toute allure dans la nuit…

Mon avis

J’avais déjà essayé de lire Boris Pilniak, avec un livre paru aux éditions Paulsen, Le Pays d’Outre-Passe. J’avais beaucoup aimé mais je n’avais rien compris à l’ensemble. Du coup, le livre est revenu dans ma PAL pour une deuxième lecture (qu’il attend toujours d’ailleurs).

Ce livre-ci a aussi attendu un peu dans ma PAL (une année car je l’ai acheté l’année dernière au salon du livre) et est revenu avec moi la dernière fois que je suis allée à Paris.

On peut lire je crois de deux manières au moins ce livre, d’un point de vue historique, puisque les faits ressemblent étrangement à la mort de M.V. Frounzé, mort sur la table d’opération après une intervention bénigne (Pilniak s’en défend mais cela correspond aussi aux circonstances de publication). On cherche alors l’ombre de Staline, qui aurait donné des ordres pour la mort de Frounzé, dans le texte (et là-dessus la préface est éclairante).

J’avoue que quand le monsieur m’a parlé de Frounzé, je ne connaissais pas. Du coup, je ne pouvais pas lire le livre sous cette optique et je l’ai vraiment lu comme quelqu’un qui se fait broyé par l’Histoire.

Le célèbre commandant de l’armée Rouge souffre d’un ulcère, qu’il a soigné déjà deux fois. Maintenant, il va mieux mais la hiérarchie veut qu’il se fasse opérer. On le flatte en disant son importance dans la Révolution. Lui ne veut pas mais se sent obliger d’y aller. Il donne des consignes pour son enterrement à ses subalternes, parle de ses craintes à son ami, parle de sa femme. On a envie de lui dire « Prends la fuite, voyons ! »

Intervient un collège de médecin où tous individuellement sont d’accord qu’il ne faut pas l’opérer mais collectivement décide de l’opérer. Un médecin parle de ses doutes en expliquant que la décision est du au fait que les gens ont peur d’être les premiers à dire non.

Le fameux jour arrive. Bien sûr, le patient perd conscience sur la table d’opération mais on le fera mourir le jour d’après dans sa chambre (il y a apparemment une piqure qui a cet effet).

La dernière image du livre, c’est un homme, seul dans son cabinet de travail, a qui on apprend la mort du commandant et celui-ci est content.

J’insiste avec le mot image car je suis d’accord avec l’éditeur que l’écriture rappelle un film de cette époque, je dirais. Noir et blanc où peu de paroles sont échangés mais où tout est dans les gestes mesurés mais significatifs. On sent (je ressens rarement cela quand je lis un livre) que l’on ne peut pas agir, qu’il y a une marche où l’on ne peut être que spectateur (je pense que la lumière, notamment de la lune, est très importante dans le texte justement sur ce fat mais j’avoue ne pas mettre focaliser là-dessus et du coup beaucoup a pu m’échapper). L’écriture, finalement, est faite de séquences. C’est ce qui m’avait gêné dans le premier livre de Pilniak que j’avais lu mais ici, non.

Finalement, c’est un excellent texte pour découvrir Pilniak, je crois en tout cas. Il me reste à découvrir ce qui visiblement est son chef d’oeuvre, L’année nu paru aux éditions Autrement.

Références

Le conte de la lune non éteinte de Boris PILNIAK – traduit du russe par Sophie Benech (éditions interérences, 2008)

Le père Serge de Léon Tolstoï

Quatrième de couverture

L’individu « animé d’un immense amour-propre », dont le but est d' »atteindre la perfection et le succès dans toutes les entreprises, et d’obtenir ainsi l’admiration et les louanges de son entourage », cet individu-là, brusquement contrarié dans son élan par un détail qui l’insupporte, peut-il, tournant le dos au monde, se consacrer à Dieu ? Ou bien, pour être plus précis : si la décision d’un tel être se trouve motivée par le désir de montrer à tous son mépris, se peut-il que, libérant alors une religiosité jusque-là étouffée par son orgueil, il se délivre de la pesanteur grâce à la soumission aux règles monastiques et ascétiques ? Telle est, brièvement exposée, la problématique du Père Serge.

Cette nouvelle qui, pour être souvent passée inaperçue dans l’oeuvre de Tolstoï, n’en constitue pas moins, en même temps que son écrit le plus serré, le plus fondamental, une parabole à la fois violente, sobre et universelle digne de prendre place parmi les grands témoignages spirituels.

Mon avis

Cette nouvelle m’a plu (pas de là non plus à être transportée : il ne faut pas exagérer) par la manière dont elle aborde une question que je suis sûre tout le monde s’est posé un jour : quand on aide quelqu’un le fait-on pour aider une personne en face de nous ou pour se sentir bien avec soi-même ? Tolstoï répond le plus simplement possible : se poser la question c’est déjà que le don n’est pas si gratuit que ça (il y a une contrepartie dans l’affaire). En tout cas, c’est comme ça que j’ai interprété ce livre (par rapport a mes préoccupations bien sûr).

En efet, comme c’est Tolstoï, la nouvelle parle en réalité de religion (je suis toujours mal à l’aise de parler de ce genre de chose dans une conversation publique mais je voulais parler du livre parce que la conclusion m’a semblé très pertinente). Stepan Kassatzki, commandant du régiment des cuirassiers de l’empereur, abandonne l’armée après avoir découvert que le milieu dans lequel il vit n’est qu’apparence. Plus exactement, c’est l’explication qu’il se donne à lui-même. En effet, la raison véritable est qu’il vient d’apprendre que sa fiancée est l’ancienne maîtresse du tsar. C’est son orgueil qui en prend un coup (il veut toujours être le premier en tout).

Le voilà qui s’isole dans un couvent où là encore il sera le meilleur : il priera le mieux, sera le plus fervent … se rendant compte que même au couvent tout est apparence, il devient ermite. Il voit quand même des gens. On lui découvre un pouvoir de guérisseur par un simple toucher de ses mains. Tout le monde vient le voir … il se rend compte que le fait de guérir n’est pour lui qu’une source de vanité supplémentaire, qu’il ne fait pas pour Dieu mais uniquement pour l’opinion que les gens ont ainsi de lui. Il quitte l’ermitage pour partir sur les routes où il rencontre une vieille femme dont il se moquait quand il était petit (à ce moment là elle était jeune). Elle lui explique que Dieu elle n’a pas le temps pour ça mais qu’elle le regrette bien. En effet, elle travaille d’arrache-pieds pour aider toute sa famille : sa fille, son gendre et ses quatre petits-enfants. Ce qui fait dire à Stepan le phrase suivante :

J’ai vécu pour les hommes sous prétexte de vivre pour Dieu ; elle vit pour Dieu, en s’imaginant vivre pour les hommes.

Une seule bonne action, un verre d’eau donné sans la pensée de la récompense, est plus précieuse que tous les bienfaits que j’ai répandus sur les hommes. Mais, dans mes actes, n’y avait-il point un grain du désir de servir Dieu ? Oui, mais tout cela était souillé, étouffé par la gloire humaine. Oui, Dieu n’existe pas pour celui qui, comme moi, a vécu pour la gloire humaine.

Je vous laisse méditer sur tout ça !

Références

Le Père Serge de Léon TOLSTOÏ – traduit du russe par J.W. Bienstock, préface de Jil Silberstein (éditions Le temps qu’il fait, 2010)

Terre des affranchis de Liliana Lazar

J’ai lu grâce à l’avis de Lilly. C’est un livre qui se lit tout seul ; on est pris dans l’histoire. Il s’agit de la vie d’un village autour d’un lac, celui de Slobozia. Ce lac a quelque chose de mystérieux : il avale les gens méchants, même qu’un peu qui veulent du mal à un garçon Victor Luca. C’est une des manières dont on peut lire ce livre : c’est comme un conte où des gens veulent du mal à Victor et le gentil lac vient l’aider parce qu’il n’a personne d’autres dans la vie (même si il a sa soeur et sa mère qui sont prêtes à tout pour lui). C’est cependant un mode de lecture assez simpliste parce que Victor n’est pas si gentil que ça.

Au départ, son père fait vivre une vie infernale à sa famille. Un jour, Victor rencontre son père près du lac et il s’arrange pour qu’il se noit. Plus tard, dans sa dix septième année, il tuera une jeune fille qui se moque de lui alors qu’il voulait sortir avec. Il prend la fuite mais retourne quelques temps après chez sa mère car suite à un malentendu on le croit mort. Il vivre reclu pendant vingt ans à recopier des manuscrits religieux interdits pendant la dictature. C’est la pénitence que lui a donné le curé du village pour l’amener au chemin de la rédemption. C’est là un deuxième mode de lecture : la rédemption quand on a commis un crime. Peut-on être jamais pardonné sur terre ou ailleurs ? Est-ce qu’il n’y a pas de rechutes. Liliana Lazar confronte deux attitudes très différentes.

En plus de tout ça, il y a un troisième mode de lecture : celui de la fresque historique car ce récit s’inscrit dans une période très tourmentée pour la Roumanie, celle de la dictature de Ceausescu puis la période après la chute du dictateur. On y voit notamment la place que pouvait tenir l’Église dans le pays à ce moment là.

Enfin, il faut souligner que Liliana Lazar, dont c’est le premier livre et qu’elle a en plus écrit en français, a un don pour évoquer les personnages (peut être plus que pour les paysages). Par une langue simple mais très figurative, on arrive à voir les situations où se trouvent les personnages.

En conclusion, un auteur que je suivrais volontiers !

Références

Terre des affranchis de Liliana LAZAR (Gaïa, 2009)

Mademoiselle Christina de Mircea Eliade

Paru en même temps que Cranford, je voulais lire ce roman pour m’initier à la fameuse « bit-lit », la littérature où il y a plein de morsures et de sang. Pour ça j’ai été bien déçue mais par contre j’ai découvert un auteur que je pense continuer à lire.

Imaginez : une vieille batisse de boyards au fin fond de la Roumanie, en 1935. Trois femmes ou plus exactement une mère Madame Mosco et ses deux filles, et Sanda et Simina, respectivement âgées d’une vingtaine d’années et de neuf ans. Elles vivent dans le souvenir de Mademoiselle Christina, la tante des filles, morte durant un lynchage par les villageois.

La dessus vienne s’ajouter deux invités : Egor, peintre, fou amoureux de Sanda, et M. Nazarie, archéologue qui vient faire des fouilles dans la région. Le premier soir, ils s’aperçoivent tous les deux que Madame Mosco n’est pas très nette, que Simina est très mature pour son âge et est surtout très imprégnée du folklore de la maison. Seule Sanda semble saine de corps et d’esprit. La première nuit, les deux hommes observent aussi des phénomènes étranges, même leur sommeil est agité. Ils découvriront vite que cela à un rapport avec Mademoiselle Christina. Rapidement Sanda est très malade. On comprendra plus tard que cela provient d’une manque de nourriture sanguine…

Ce roman a été écrit en 1935 par Mircea Eliade, homme au passé par forcément irréprochable. Cela explique que c’est un roman plutôt d’atmosphère que du style « Buffy contre les vampires ». Ici, pas de batailles avec des pieux, ni de morsures. On ne parle pas explicitement de vampires ; le roman n’est fait que de sous-entendus. Par contre, Mircea Eliade arrive à distiller une ambiance qui fait peur. La quatrième de couverture donne une bonne idée du style (le il c’est Egor et le elle c’est Christina) :

Elle ôta lentement un gant et le lança par-dessus la tête d’Egor, sur la table de nuit. L’odeur de violette s’était faite encore plus pénétrante. Il sentit soudain une main chaude lui caresser la joue. Tout son sang se figea, car la sensation de cette main chaude – d’une chaleur irréelle, inhumaine était effroyable.

Egor voulait hurler de terreur, mais il n’en trouva pas la force, sa voix s’éteignit dans sa gorge. « N’aie pas peur mon amour, murmura alors Chritina. Je ne te ferais rien. À toi, je ne te ferais rien. Toi, je t’aimerai uniquement… » Elle le regardait, insatiable, affamée.

C’est surtout cela qui me donne particulièrement envie de continuer à lire cet auteur, dont c’est le seul roman vampiresque et qu’il a écrit durant sa jeunesse. En effet, j’ai trouvé l’histoire assez banale. Cependant, ça l’était sûrement moins à l’époque où le livre a été écrit.

En conclusion, c’est un roman plutôt bon mais ce n’est pas vraiment bit-lit. Pas assez de sang !

Références

Mademoiselle Christina de Mircea ELIADE – traduit du roumain par Claude Levenson (L’Herne, 2009)

 

La seconde femme de Pouchkine de Iouri Droujnikov

J’ai bien sûr volé cette idée de lecture chez quelqu’un. Cette fois-ci c’est chez Lilly, que je remercie chaleureusement pour cette découverte. J’étais chez Gibert moi aussi mais il ne m’est pas tombé dans les mains, je l’ai pris tout simplement parce qu’il était à moitié prix et que donc d’après Karine:) ça ne compte pas ! Le moins que l’on puisse dire est que ce petit livre (150 pages) est surprenant !

Au début cela ressemble un peu à une rencontre amoureuse sur Internet sauf qu’aucun des deux protagonistes n’est celui qui envoie les messages. Il y a le thésard américain, Todd Dunkey, dont le sujet porte sur le féminisme chez Pouchkine. Il vit dans le garage, qui n’a pas l’air très aménagé. d’une maison où tous ces « amis » vivent (il y a pas de quoi se sentir exclu ?). Il ne revient jamais avec une fille donc ses copains s’inquiète et lui propose d’écrire une petite annonce sur le net.

Répond une certaine Diana Morgalkina, guide dans le musée Pouchkine de Saint-Pétersbourg. Enfin, c’est plutôt sa collègue Tamara qui répond parce que Diana est un peu timide mais surtout elle n’a qu’un seul amour : Pouchkine et cet amour tourne un peu à l’obsession voire à la maladie mentale.

En tant que thésard sur un sujet tel que Pouchkine, Todd se doit de se rendre en Russie au musée pour approfondir sa connaissance de l’auteur à travers celle du guide. C’est là que tout dérape.

En 150 pages, j’ai trouvé que beaucoup était dit. Au début, on se dit que ce n’est pas si désaxé que ça en a l’air, puis on se dit : c’est vrai, ce n’est pas vrai ?, est-ce que l’auteur va aller plus loin dans le burlesque (mais pas dans le ridicule) puis à la fin on se dit que le livre ne peut pas se terminer comme ça et on tourne la page pour voir si il n’y a pas une suite. Finalement, on sourit tout au long de la lecture et ça fait du bien.

Je vais sûrement lire de lui : Des anges sur la pointe d’une aiguille retenu en 2005 par l’université de Varsovie comme l’un des dix meilleurs romans du XXième siècle. Rien que ça !

Références

La seconde femme de Pouchkine de Iouri DROUJNIKOV – traduit du russe par Lucile Nivat (Fayard, 2009)