La fête sauvage de Annie Mignard

LaFeteSauvageAnnieMignard

Présentation de l’éditeur

Italie. Juin 1981. Non loin de Rome, un enfant de six ans tombe dans un puits et reste bloqué à plus de vingt mètres de profondeur. La foule accourt pour assister aux secours qui, pour la première fois, sont retransmis en direct à la télévision pendant dix-huit heures d’affilée, faisant entrer l’information dans l’ère du spectacle.

La fête sauvage s’inspire librement de ce fait divers.

Dans une langue d’une beauté à couper le souffle, Annie Mignard nous tient en haleine jusqu’à la dernière page. Elle convoque plusieurs strates de mémoire collective (depuis la descente aux enfers jusqu’à la passion christique et ses images de mater dolorosa) pour livrer une réflexion passionnante et non dénuée d’humour sur la montée en puissance des médias depuis les années quatre-vingt.

Emmanuel Tête nourrit ses dessins de références à l’art italien pour souligner avec ironie la férocité de cette fête sauvage et païenne.

Mon avis

J’ai acheté ce livre à la librairie après avoir entendu l’avis de Jean-Louis Ezine dans l’émission du Masque et la Plume. J’aime beaucoup ses conseils et le fait qu’il aime les livres courts et littéraires. Le livre d’Annie Mignard correspond exactement à ce critère. En cinquante pages, elle en dit plus que certains en deux cents cinquante. Grâce à la langue et à son sens de la phrase, elle arrive à être auprès de tous ces personnages et en même temps faire ressentir à son lecteur tout un panel d’émotions, tout en suscitant la réflexion. Je l’ai lu deux fois pour faire le billet et j’y ai trouvé des choses différentes.

La première chose qui m’a marqué est la manière constante dont Annie Mignard fait la différence entre les gens pris séparément et la foule (voir le deuxième extrait). Ainsi, elle insiste sur ce que nous avons tous constaté. Individuellement, les gens ont un comportement on ne peut plus normal alors que quand ils sont plusieurs, dans une groupe ou dans une foule, leur comportement est plutôt primitif. Ils ne sont plus « modernes » avec des idées novatrices. J’ai trouvé intéressant qu’elle présente les gens et la foule comme deux entités différentes, n’ayant pas la même mémoire ni le même âge.

Pendant tout le texte, Annie Mignard insiste aussi beaucoup sur la rupture que provoque cet événement dans la vie quotidienne, d’abord d’un point de vue médiatique et ensuite d’un point de vue plus spirituel (ce n’est pas le bon mot mais je n’arrive pas à en trouver un autre). D’un point de vue médiatique, on voit clairement que les caméras attirent les gens. L’enfant semble déjà perdu (sa vie n’est qu’une préoccupation dérisoire pour la foule) mais le spectacle doit continuer. Celui-ci est fait par la foule (et non par les gens) pour la caméra. D’un point de vue spirituel (c’est le premier extrait), Annie Mignard utilise beaucoup le fait que la Terre fait un rappel à l’ordre aux humains qui vivent sur et grâce à elle, comme si les gens l’avaient oublié. C’est par exemple très présent dans l’échec du moins de sauvetage le plus moderne, la foreuse.

Les dessins d’Emmanuel Tête s’accordent parfaitement au texte, la couverture en est un exemple. Ce sont tous des peintures sur fond sombre. Comme le dit l’éditeur dans sa présentation, il reprend quelques codes de la peinture italienne (rien qu’à voir la peinture de la mère) tout en y mettant des éléments modernes (les journalistes, la foreuse). Certains dessins expriment résolument la solitude de l’enfant, son absence : le ballon abandonné devant une grotte, le nounours que l’on descend pour rassurer l’enfant. Un dessin (celui qui m’a le plus marqué) exprime toute la sottise des opinions de la foule qui pense que c’est la mère qui a jeté l’enfant dans le trou. On voit sur la peinture une mère qui appuie sur la pédale d’une poubelle pour l’ouvrir et jeter son enfant dedans.

En conclusion, encore un magnifique livre !

Deux extraits

« Vieille terre, vieille expérience. Mais qui pense encore à elle ? Dans les temps primordiaux elle était la toute-puissante, la féconde, ambiguë avec ses enfants que tantôt elle aime tantôt elle tue, terrifiante de brutalité, et de son ventre on n’arrivait guère à sortir. Mais c’était bien avant que le jour et la nuit commencent, et plus personne n’est là pour s’en souvenir. Oubliés, le sang, la terreur sacrée, les labyrinthes, les dieux infernaux, les cercles des enfers où ceux qui entrent laissent toute espérance. Nous ne sommes plus ses enfants et nous n’avons rien à négocier avec elle. Nous allons sur la lune et sur Mars, dans les espaces infinis de l’univers, l’homme est maître de la connaissance, aujourd’hui nous sommes les fils du soleil. »

« Dès qu’on sut où il était, ce fut la ruée. La foule accourut de très loin. Parce que si les parents, les voisins, les carabiniers avaient cru au siècle d’aujourd’hui, la foule, elle, ne s’y trompa pas. Sa mémoire remonte à la nuit du monde. Elle comprit tout de suite qu’il s’agissait d’un sacrifice humain, d’un très vieux rite, et qu’il fallait venir. Miracle ! La terre mange un enfant en direct ! Elle l’a happé de sa bouche vorace, elle est en train de le déglutir tout cru. »

Références

La fête sauvage de Annie MIGNARD – vue par Emmanuel Tête (Les éditions du chemin de fer, 2012)

3 réflexions au sujet de « La fête sauvage de Annie Mignard »

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