La jument de Socrate de Elisabeth Laureau-Daull

Elisabeth Laureau-Daull situe l’action de ce livre, La jument de Socrate, dans la Grèce de Socrate, c’est-à-dire au Vième siècle avant Jésus-Christ. Plus exactement, on est le jour où Socrate doit avaler la ciguë puisqu’il a été condamné à mort par le tribunal.

Cette journée si particulière n’est pas racontée du point de vue de ses élèves, dont on peut lire par ailleurs les récits, mais de celui de sa femme, Xanthippe, que l’on peut traduire par « jument jaune » en grec. Mais que sait-on de la femme de Socrate me direz-vous, si votre culture grecque est au niveau de la mienne (c’est-à-dire au ras des pâquerettes). Personnellement, je ne me suis pas posé la question quand j’ai acheté le livre mais uniquement quand j’ai ouvert le livre. Wikipédia nous éclaire quelque peu sur la question. Visiblement, Xanthippe est l’incarnation même de la mégère. Plus exactement, c’est la version qui a été propagée par les élèves du philosophe. Ici, l’auteur en fait un tout autre portrait, celui d’une femme extrêmement moderne, attaché à son mari dont elle admire l’intelligence et qu’elle remercie infiniment de tout ce qu’il lui a apporté mais aussi pour la liberté de paroles et d’actions qu’il lui laisse.

La narration se déroule en une journée, à Athènes. Le livre commence par la vie de Xanthippe à son mari, celui-ci entouré de ses élèves qui ne demandent qu’à l’écouter une dernière fois (un seul veut essayer de le sauver). Xanthippe s’emporte, est donc congédiée par son mari et décide de faire quelque chose pour sauver Socrate. Elle veut aller voir le juge pour discuter avec lui (une femme discutant avec un homme de justice était quelque chose d’impensable à l’époque). En chemin, toute sa vie lui revient mémoire : sa vie de fille, sa vie de femme, ses enfants, son mari … Comme je le disais, l’auteur a fait de Xanthippe une femme moderne avec toute la liberté de parole que cela implique. On a son avis sur la place de la femme dans la Grèce antique, sur la place de celle-ci dans le couple … tout ce à quoi Xanthippe aspire à ne pas obéir. C’est ce qui fait d’elle un très bon personnage. On s’identifie facilement à cette femme qui aimerait être considérée comme l’égal des hommes ; elle a adopté cette position grâce à l' »éducation » que lui a donnée son mari.

Après, je dirais que le livre a le défaut de ses qualités. Ici, on fait parler une femme sur qui on ne dispose que de témoignages à charge. Comme le dirait Julian Barnes, c’est un matériel très intéressant pour un écrivain sans aucun doute. De là à lui prêter les idées du féminisme modernes. C’est une mauvaise expression formulée comme cela. Plus simplement, prêter des pensées et/ou des idées contemporaines à des personnages vivants un siècle en arrière est quelque chose qui peut-être déjà compliqué (par exemple, on se doute qu’à l’époque victorienne on se doute qu’il y avait des femmes avec un caractère fort, vu les mouvements qu’il y a eu pendant et après dans la société), mais ici à l’époque de Socrate, j’ai plus de mal à voir où on peut piocher les informations sur des idées féministes. Sur internet, on peut trouver des informations sur la place des femmes dans la Grèce antique, sur la place des femmes dans la vie (sentimentale) de Socrate mais je ne suis pas sûre qu’il existait déjà des féministes à l’époque.

Tout cela pour dire qu’il ne faut pas chercher à voir dans ce livre quelque chose d’historique malgré un contexte très bien reconstitué (je dis cela car c’est justement ce qui m’avait poussé à acheter le livre). Sans aucun doute le caractère moderne du personnage est voulu. Dans ce cas-là, je pense plutôt qu’il faut lire le livre comme une image ou un exemple inspirant sur la place que peut avoir l’éducation et la confiance dans la volonté d’émancipation d’une femme. Je trouve que c’est déjà pas mal, même si ce n’est pas ce que je cherchais au début. Je ne voudrais pas que cela apparaisse comme un commentaire négatif pour ce roman car je l’ai avec grand plaisir. C’est en le renfermant et en voulant écrire ce billet que je me suis demandée quelle était l’intention de l’auteur et qu’est-ce qu’aurait pu être le roman si l’auteur avait voulu faire un roman historique parce que le sujet et la thématique choisis sont vraiment très intéressants.

En conclusion, une bonne lecture, dans un contexte original sans aucun doute.

Références

La jument de Socrate de Elisabeth Laureau-Daull (Éditions du Sonneur, 2017)

Plaise au tribunal de Emmanuel Venet

Je ne sais si vous vous rappelez qu’à la rentrée (littéraire) 2016, j’avais adoré le livre d’Emmanuel (et avais lu deux livres de lui juste après, tellement j’avais aimé). Il y a deux semaines est paru un petit article dans Le Canard Enchaîné sur un nouveau livre de cet auteur. Il était donc assez logique je me précipite dessus pour le lire immédiatement.

Ici, on a une petite nouvelle d’une trentaine de pages (pour cinq euros), reprenant la forme d’un compte-rendu de justice sur une affaire bien particulière.

Un homme interné en hôpital psychiatrique a décidé d’attaquer en justice l’hôpital au motif que l’hôpital est responsable de la destruction d’une de ses œuvres artistiques. L’ouvrage est court donc je vais éviter de donner la nature de l’oeuvre d’art. Si vous avez déjà lu Emmanuel Venet, vous savez que c’est forcément cocasse, en rapport aussi avec la condition du plaignant.

L’humour de la situation est contrebalancée par tout le sérieux que peut avoir un compte rendu de justice. Le lecteur sourit en prenant connaissance des arguments de chacune des parties tout en continuant à lire quelque chose de sérieux.

Par ce texte, l’auteur questionne aussi sur le statut d’une oeuvre d’art : qui peut créer une oeuvre artistique ? qui décide qu’une oeuvre est artistique ? à qui appartient-elle ? mais aussi sur la justice face au sens commun.

Une bonne mais trop courte lecture.

Références

Plaise au tribunal de Emmanuel VENET (La fosse aux ours, 2017)

Au cirque de Patrick Da Silva

Cette semaine sera twitter ou ne sera pas. En novembre ou décembre, je ne sais plus, j’ai vu passer un tweet des Éditions Le Tripode au sujet d’une opération le Grand Trip’. Il s’agit pour 15 euros de recevoir deux livres, avant publication dans l’idée de permettre aux lecteurs de prendre le temps de découvrir des livres qui le méritent. Le premier livre, Au cirque de Patrick Da Silva, est donc arrivé fin décembre, alors qu’il a paru mercredi dernier, avec en plus des cadeaux (cela valait déjà plus de 15 euros je pense). La première surprise est que c’est un livre que je n’aurais jamais acheté par moi-même car j’apprécie beaucoup Le Tripode mais plutôt pour la littérature étrangère. Deuxième surprise, il ne s’agit pas d’un nouvel écrivain ; il a déjà publié treize livres mais je ne le connaissais pas du tout ! Troisième surprise, le livre n’a pas le même format que d’habitude (je ne sais pas comment cela s’appelle dans l’édition mais les pages doivent être coupées et elles dépassent de la couverture, ce qui est très pratique pour prendre des notes toutefois ; on me dit sur Twitter que cela s’appelle un livre non massicoté, voilà, voilà).

Je l’ai commencé tout de suite, un mois après je le relisais tellement il m’avait plu. C’est suffisamment rare pour que vous puissiez vous rendre de tout l’amour que je porte à ce livre. On est en pleine campagne, dans une ferme « isolée ». Quatre enfants sont réunis après un drame touchant leurs parents :

La mère est morte, pendue. Le père a été mutilé : les deux yeux arrachés, le sexe et la langue tranchés. Lui il s’en est tiré […] Ils étaient dans la grande ; tous les deux, dans le fenil de la grange. Le père en sang, étendu dans le foin, la mère au-dessus et au bout d’une corde. C’est leur plus jeune fille qui les a trouvés. C’est elle qui les a trouvés – le père, la mère – comme ça, dans la grange, dans le fenil de la grange […] Dans la chambre des parents c’était un grand désordre : le lit défait, les tiroirs renversés, l’armoire ouverte, tout le linge par terre […] Le collier de la mère a disparu.

Parmi les quatre enfants, seule la plus jeune était resté à la maison. Elle s’entendait mieux avec son père qu’avec sa mère, car lui faisait un effort pour comprendre ses particularités. L’aînée des filles est partie faire ses études en ville, tandis que les fils ont quitté très vite la maison car il y avait une rivalité malsaine entre eux et leur père, par rapport à leur mère. Il faut dire que le père a longtemps été en prison, laissant seule la mère et ses quatre enfants.

Mais voilà, suite au drame, les trois premiers enfants sont revenus à la maison, plus pour trouver le collier de la mère, que d’aider la sœur ou d’attendre la « guérison » de leur père. En tant que lecteur, notre idée est bien au comprendre qui a pu faire cela et qu’est-ce qui a mené à ces événements. L’auteur nous place dès le début dans cet état d’esprit. J’ai eu cette impression de participer à une humeur, une sorte de voix qui chuchote en ressassant les faits inlassablement. Sauf que comme je le disais la ferme est isolée et il s’agit d’un drame purement familial, l’auteur ne peut pas faire avancer son histoire et découvrir les faits en faisant intervenir d’autres personnages par exemple. Et c’est là qu’il, l’auteur, entre en jeu : il met ses personnages sur scène, en piste plus exactement, comme au cirque, pour les faire rejouer les scènes clés du passé. Il fait aussi ressasser ses personnages à qui échappent parfois des détails qui seront ressassés par la « rumeur » dont je parlais au début de mon avis. C’est cette écriture et ce procédé narratif qui m’ont complètement happé dès la première page.

Un autre point qui m’a particulièrement plu, c’est tout simplement le dénouement. J’ai été soufflée car je n’avais tout simplement rien vu venir. En plus, l’auteur l’annonce plus ou moins au détour d’une phrase que j’ai dû relire pour être sûr d’avoir bien compris.

Je vous conseille donc très fortement ce roman.

Pour finir sur ce Grand Trip’, on a donné notre avis par mail et l’auteur a répondu : il a bien souligné qu’on avait pu voir dans son livre des choses qu’il n’y avait pas vues. Ne perdez pas de vue qu’il ne s’agit que de mon avis et de mon interprétation, ma lecture quoi. En plus, j’ai lu ce roman dans des conditions que je qualifierais d’idéales : je n’avais aucun a priori en commençant ma lecture et surtout j’avais le temps d’en profiter pour pouvoir m’approprier complètement le livre et l’histoire. J’espère avoir la même expérience avec le deuxième roman …

L’avis tout aussi enthousiaste de Ingannmic.

Références

Au cirque de Patrick DA SILVA (Le Tripode, 2017)

Le phare de Babel de Yannick Anché

J’ai pris ce livre à la bibliothèque pour trois raisons : il y a le mot phare dans le titre, le vert de la couverture me plaît beaucoup et je ne connaissais pas la maison d’éditions. Découvert complètement au hasard, ce livre sera pourtant une de mes meilleures lectures de l’année ! Il est juste excellentissime.

L’action du roman se situe en 1948, en Bretagne. Elle est racontée du point de vue d’Arsène, gardien du phare en pleine mer de Babel. À cette époque, les gardiens faisaient vingt jours de travail, dix jours de repos. La relève se fait tous les dix jours, donc logiquement on change de collègue aussi tous les dix jours. Arsène a un passé familial assez tragique : son père est mort, quand il avait huit ans, dans l’effondrement d’un échafaudage qui a tué de nombreux ouvriers, son frère est décédé avec son oncle et son cousin dans le naufrage de leur bateau. Il est donc seul avec sa mère depuis ce temps-là, qui n’est plus la même depuis tous ces événements (on la comprend, la pauvre femme). Arsène a quand même pu compter sur son grand-père qui lui a appris la pêche et qui lui aussi était gardien de phare. Il était donc plein de fierté quand son petit-fils a réussi le concours et a commencé à être gardien de phare. Celui-ci a appris à aimer son travail.

Quand le roman s’ouvre, cela fait 97 jours qu’il n’y a pas eu de relève à cause de la mer déchaînée en cette période :

Quatre-vingt-dix-sept jours sans relève, quatre-vingt-dix-sept nuits sans un rêve.

Le problème est qu’il est avec un collègue avec qui il ne s’entend pas bien. Après 97 jours d’enferment et de solitude, à entendre la mer frapper le phare, les deux hommes sont devenus complètement fous. Ils ne se parlent plus mais s’écrivent sur une ardoise. Après un mauvais tour, le collègue en vient à vouloir tuer Arsène, dans un jeu de cache-cache. Commence alors, dans le phare, une sorte de chasse à l’homme, impliquant méfiance et veille continue. Bien sûr, cela se terminera tragiquement.

Je ne vous ai raconté la première partie. J’étais déjà complètement accrochée par le roman. La mer, la solitude, la chasse à l’homme… Il y a une tension incroyable dans ce roman et elle ne se relâche pas dans les trois autres parties du roman. Je m’étais imaginée un certain dénouement mais en fait, je me suis complètement avoir par l’auteur. À la fin du roman, j’étais époustouflée par l’intrigue qu’avait réussi à monter l’auteur.

La réussite du roman ne tient pas que l’intrigue ou à l’ambiance haletante du roman mais aussi aux personnages et aux descriptions de la mer. Les personnages sont typiques de ce que l’imaginaire nous dit qu’un marin doit être (je ne sais pas du tout si c’est un milieu que l’auteur connaît), solitaire, taiseux, des caractères forgés par leur travail. Je ne dis pas du tout cela de manière péjorative ; les personnages ne sont pas caricaturaux du tout. Justement, pour l’histoire que l’auteur met en place, les personnages sont juste parfait, ni trop, ni pas assez.

Si vous aimez les ambiances maritimes, les phares ou tout simplement les ambiances haletantes, je vous conseille très vivement ce livre.

Il s’agit du premier roman de Yannick Anché. C’est un homme qui a plusieurs vies : il est « créateur lumière pour des spectacles de théâtre et de danse », auteur, compositeur et interprète sous le pseudonyme de Bordelune. Comme l’auteur, les éditions Moires sont bordelaises. On peut consulter leur catalogue et commander leurs livres sur leur site internet.

Et pour finir de vous convaincre, une lecture des premières pages du livre.

Références

Le phare de Babel de Yannick ANCHÉ (Les éditions Moires, 2016)

Des carpes et des muets de Édith Masson

descarpesetdesmuetsedithmassonAu début du blog, je lisais beaucoup de livres des éditions du Sonneur (beaucoup est un peut-être un bien grand mot mais en tout cas, j’en lisais), de la grande collection et de la petite collection. Après, je n’ai plus lu que la petite collection et encore après j’ai arrêté. Et je ne sais pas pourquoi. Au début de l’année, les couvertures des livres ont été changées, je n’étais pas fan de la nouvelle maquette et donc je n’étais pas motivée pour m’y remettre. Mais en fait, je ne les avais juste jamais vus en librairie. Donc cela s’appelle du préjugé, au mieux un a priori. Mais je suis abonnée à la newsletter et quand j’ai vu la couverture de celui-ci, je l’ai acheté (j’ai lu la quatrième de couverture aussi et cela correspondait bien à mes goûts. Je n’ai pas acheté seulement sur la couverture … je ne suis pas futile, non, non …) Pour ceux qui sont comme moi, sachez que l’intérieur n’a pas changé (et donc c’est parfait), le papier et la police et la mise en page, tout cela est pareil ! C’est le format et la couverture qui ont changé, seulement. C’est différent, ce n’est ni positif, ni négatif. Je vais donc pouvoir me remettre aux éditions du Sonneur. D’ailleurs, j’ai écouté récemment le livre audio des Huit enfants Schumann de Nicolas Cavaillès et je peux juste vous dire que c’est une merveille de chez merveille (je vous le conseille vraiment beaucoup). Mon frère m’a acheté le livre pour ma fête donc normalement, vous devriez bientôt entendre de nouveau parler des éditions du Sonneur. Mais assez blablater, parlons du livre, enfin !

Il s’agit du premier roman d’Édith Masson. Il fait environ 150 pages, écrites avec un style très agréable à lire. Imaginez-vous un matin, dans un petit village, devant une écluse vidée pour être curée. Au fond, vous avez des hommes, Hilaire, Clovis et Polycarpe. Le maire Boule observe d’en haut. Monsieur Phlox, le locataire de l’ancien logement de l’écluse, aussi. Un sac attire le regard de tout le monde, un sac de l’épicerie du coin avec un motif très particulier choisie par la commerçante. Ces sacs sont en circulation depuis la veille ! Des gens jettent donc des choses, en sachant qu’elles vont devoir être enlevées le lendemain. C’est ce qui fait que les regards sont attirés vers ce sac. Quand on ouvre le sac, on découvre des bouts de squelette (des os en français en fait). Sauf que vous êtes dans un petit village, donc tout le monde est en train de regarder, le fils de l’épicière Jean-Guy, les enfants … On emmène les os au bar du coin, en attendant les gendarmes. Cela donne l’occasion de boire un coup et de parler de l’événement (et accessoirement à la fille du patron de reconstituer le corps … mais il manque des bouts). En quelques pages, Édith Masson a placé l’ensemble de ses personnages. On va, dans les pages suivantes, les suivre pendant 24 heures. On ne saura donc pas le fin mot de l’histoire (on ne règle pas une affaire comme cela en si peu de temps). On assiste donc aux bouleversements dans le village mais on ne voit pas le dénouement de l’histoire. Comme de juste, de vieilles histoires remontent, mêlant le passé et le présent. Une première chose que j’ai trouvé intéressante est le fait qu’il ne s’agisse pas d’une seule histoire ancienne qui soit ressassé par chacun des personnages : chacun (ou par paire) a la sienne, son cadavre dans le placard en quelque sorte.

L’histoire est donc assez classique en elle-même. Cependant, le fait qu’on ne connaisse pas le dénouement et que cela soit assez évident en lisant la quatrième de couverture « oblige » le lecteur à adopter une autre grille de lecture, à ne pas seulement s’intéresser à l’histoire … Il lui faut donc trouver un autre point d’accroche et pour moi, cela a été les personnages, et surtout leurs liens les uns par rapport aux autres. Clairement, Édith Masson n’use pas de la caricature : ils ne sont pas taiseux ou volubiles (comme tous les personnages de romans peuvent l’être quand ils habitent dans un village). Ils sont « normaux », comme des voisins en fait. Chacun se connaît, connaît les histoires de l’un et de l’autre, mais n’en parle pas à la personne concernée : on s’observe, on se côtoie, on s’apprécie, on partage quelque chose sans en faire quelque chose de conscient et de voulu. Le village avance comme un seul corps. Le meilleur exemple en est le fait que les protagonistes oublient le passé de la même manière, ou plus exactement chacun a un vague souvenir d’un événement qu’il n’a pas interprété sur le moment et qu’il a intériorisé. On va en parler à la personne concernée, sans l’ébruiter car chacun a le droit d’avoir son passé. Le sac d’os fait que tout cela ressort mais je trouve, pas violemment. Les gens du village cherche au maximum à garder l’unité de leur communauté. Ce sont les deux points que j’ai particulièrement aimé dans ce roman : les personnages et l’étude réaliste de la vie d’une communauté bien particulière.

On m’a fait la remarque qu’on ne voyait pas assez si j’avais aimé ou pas les livres dans mes billets. Donc je vais essayer de préciser tout cela dans ma conclusion. C’est un très bon premier roman et une bonne lecture, que l’on suit avec plaisir et dont on se rappelle l’ambiance surtout (la preuve est que je fais le billet deux semaines après avoir lu le livre et que je suis capable d’écrire dessus sans vérifier tout ce que j’écris). Clairement, si un deuxième livre d’Édith Masson était publié, je le lirais sans problèmes.

Pour achever de vous convaincre, je vous renvoie à la vidéo de l’auteur, réalisée par la librairie Mollat. L’auteur y parle de manière très précise de son livre, de son projet et de son travail d’écriture.

Références

Des carpes et des muets de Édith MASSON (Les éditions du Sonneur, 2016)

S de Luis Seabra

sluisseabraJ’ai emprunté samedi ce livre à la bibliothèque, même si j’avais le premier roman de cet auteur, F, dans mon reader (bien sûr, non lu). Je dirais que mal m’en a pris car il reprend dans ce livre S, l’univers qu’il avait créé dans son premier roman. En l’expliquant moins, je suppose. Je me suis donc perdue en cours de route car je n’ai pas bien compris où l’auteur voulait en venir car il ne s’agit pas d’une dystopie classique (avec une description détaillée d’une société où le contrôle est omniprésent, et pourtant c’est bien ce type de société qui est décrit ici) mais une sorte de mise en abîme d’une situation qui est omniprésente dans cette société : la distinction entre le vrai et le faux, entre le rêve et la réalité plus exactement. Jugez plutôt.

On retrouve un des personnages, Zuhl, qui était déjà présent dans le roman F. Suite à la réussite de sa mission, Zuhl reçoit une nouvelle promotion, celle d’intendant général au « très prestigieux ministère des Lectures et des Publications ». Pourquoi très prestigieux ? Dans le pays où se situe l’action, les livres d’imagination ont été supprimés (leurs auteurs sont considérés comme des populations non intégrables ») et ont été remplacés par des livres mêlant fiction et réalité. En effet, dans ces registres, on retrouve la version « officielle » de ce qu’il se passe dans la réalité, je dis bien officielle car la version est réécrite, le reste n’étant qu’oeuvre d’imagination du pouvoir. Ainsi, lors de « lectures enjointes », les autorités contrôlent l’adhésion des « populations intégrables » à l’orientation du régime, et ce de la manière suivante :

[Les lectures enjointes] avaient lieu habituellement une fois par an. Les habitants étaient convoqués, à des dates différentes, par groupes de tailles diverses en fonction de l’importance de chaque localité. On les rassemblait dans une grande salle, au sein de la bibliothèque officielle du bourg, généralement attenante au pénitencier. Un jury composé du directeur de l’établissement (ou d’un de ses adjoints), du bourgmestre et d’un agent des brigades de vérification présidait aux séances.

Trois versions presque identiques d’un même texte étaient lues tour à tour par chacun des membres du trio. Puis on demandait aux citoyens de se prononcer, à main levée, sur le caractère « falsifié » ou non de chacune d’entre elles. Il arrivait que les trois versions le soient.

Les falsifications étaient souvent difficiles à détecter. Un adverbe, une incise ajoutée ou oubliée, signalaient parfois le bon verdict. Les résultats, quoi qu’il en soit, n’étaient jamais connus des individus eux-mêmes. Mais il était certain que ceux qui avaient livré deux ou trois mauvaises réponses recevraient quelques semaines après une nouvelle lettre les invitant à participer à des séances de « lecture contrainte ». Un échec lors de ces dernières entraînait inéluctablement une future « séparation préventive ».

Cette épreuve est d’autant plus difficile que les livres théorisant le régime comprennent toujours plus d’une vingtaine de tomes. Connaître tous les textes par cœur revient à dire que personne ne travaille et passe son temps à étudier les livres, ce qui même dans cette société, n’est pas le cas de tout le monde !

Zuhl est chargé d’organisé le jubilé du cinquantième anniversaire du régime. Il décide faire la « fête » dans la Bibliothèque générale (l’équivalent de notre Bibliothèque nationale). Celle-ci est dirigé par un certain Aloïs, qui n’a plus les faveurs du régime. Zuhl s’adjoint les services d’un agent zélé, le fameux S, pour assurer la sécurité de l’événement. Mais malheur ! Au cours de la journée disparaît de la Bibliothèque un des livres interdits. Jusqu’à présent, je vous ai raconté les vingt premières pages environ et personnellement, je trouvais que cela s’annonçait bien, même si je me suis rapidement rendue compte qu’il allait me manquer les références du premier tome (je précise qu’il n’est pas dit sur la quatrième de couverture qu’il faut avoir lu un tome avant l’autre … ce n’est pas ma faute donc).

Par la suite, l’auteur reprend le récit des trois personnages principaux (Zuhl, S et Aloïs) après l’événement. Ainsi, au lieu de décrire les conséquences du vol du livre interdit, il décrit les conséquences (et donc les sanctions) qui sont prises contre les trois hommes. Ils ne se contentent pas d’aller dans une prison classique, mais vive de manière continue des scènes dont on ne sait pas si elles sont réelles ou rêvées, brouillant réalité et fiction, pour les personnages … mais aussi pour le lecteur.

On retrouve de plus en plus, au cours du récit, les personnages de F et donc je pense que ma déroute vient de là en partie. Pourtant, je trouve qu’il manque quelque chose au livre : un peu plus de clarté (quitte à être plus long mais plus explicatif) et une finalité plus affichée à mon avis.

Si vous avez lu F, et si ce que j’ai dit vous rappelle des situations du premier tome, n’hésitez pas à me le dire dans les commentaires. De toute manière, comme je le disais, j’ai F en ebook et donc je le lirais mais cela me motiverait de savoir que je comprendrais quelque chose en lisant le premier livre de l’auteur.

Références

S de Luis SEABRA (Rivages, 2016)

Ciel d’Aral de Mila Stankévitch

cieldaralmilastankevitchJ’ai acheté ce livre au printemps à Gibert Joseph à Paris, au rayon récits de voyage. Je m’en rappelle bien car je l’ai acheté en même temps que le livre Sur le quai de Soukhoum – Murmures d’Abkhazie. Ils étaient l’un à côté de l’autre et je me suis dit que j’avais fait deux bonnes trouvailles. Je vous raconte tout cela pour en venir au fait que ce livre n’est pas un récit de voyage. La quatrième de couverture et les photos de la mer d’Aral dans les premières pages de l’ouvrage ne pouvaient que tromper le vendeur de chez Gibert et moi aussi du même coup.

Une fois passée cette première « surprise », le livre est plutôt lui une bonne découverte. Il ne s’agit donc pas d’un récit de voyage où serait relaté la catastrophe de la mer d’Aral, mais bien une grosse nouvelle sur (à mon avis) un fait d’imagination (peut être que cela s’est produit tout de même mais je ne pense pas que l’auteur l’a vécu). Le narrateur, Alexandre Gontcharenko, est un photographe russe, spécialisé en océanographie, parti faire, suite à la demande d’un journal, un reportage sur la catastrophe de la mer d’Aral. Pour cela, il utilise les services d’un guide et d’un chauffeur qu’il va partager avec d’autres hommes.

Cela se gâte à partir du moment où leur véhicule est stoppé par deux pirates. Franchement, à ce moment là, j’ai rigolé bêtement parce que trouvé des pirates échoués à cause d’une mer asséchée, j’ai trouvé que c’était franchement bien trouvé. J’ai même continué à trouver l’histoire plaisante quand il y a eu un premier assassinat parce que le narrateur ne semblait pas vraiment prendre cela au sérieux (je me disais en plus que cela ne pouvait que bien se passer vu qu’on était dans un texte de fiction). Ce narrateur a un comportement complètement fascinant au cours de cette prise d’otage. Il passe de l’insouciance, à l’envie de faire son héros, à l’envie que cela se finisse bientôt, de se faire tout petit ou de prendre la direction du groupe des otages. Il repasse sa vie, tout en considérant ses voisins avec condescendance mais aussi avec bienveillance.

Cette richesse du caractère du personnage principal (en très peu de pages tout de même) m’a énormément plu ; ce n’est pas manichéen, tout blanc ou tout noir. C’est même crédible (enfin je suppose, vu que je n’ai jamais vécu cette situation), plus que ce que l’on peut voir dans un film ou ce que l’on peut lire dans certains romans. Les personnages secondaires semblent eux aussi réels : ils sont flous, n’ont pas franchement de caractères affirmés même s’ils ont un trait de caractère particulier. Personne ne semble savoir comment agir, quoi penser (les otages comme les pirates d’ailleurs).

Paradoxalement, après avoir fini l’histoire de cette prise d’otage, vous vous rendrez compte que vous n’avez pas vu le ciel d’Aral (tout se passe dans le véhicule des otages) et qu’on ne vous a pas parlé de la catastrophe de la mer d’Aral par contre vous aurez ressenti ce qu’est cette catastrophe : le territoire « dégagé » est devenu une jungle où plus aucune loi ne s’applique, et où tout le monde est perdu mais a aussi perdu ses repères. Le texte impose à son lecteur de se poser une seule question : que sont devenus les gens qui vivaient grâce à la mer d’Aral ? Ce sont les grands absents des reportages que l’on peut voir ou lire …

Références

Ciel d’Aral de Mila STANKÉVITCH (La Découvrance, 2016)

Précis de médecine imaginaire de Emmanuel Venet

precisdemedecineimaginaireemmanuelvenetPrécis de médecine imaginaire est donc le troisième livre de Emmanuel Venet que je lis, après Marcher droit, tourner en rond et Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud. C’est aussi celui qui m’a le moins plu.

Le livre est composé de très courts textes (une à deux pages), regroupés selon quatre thématiques : le Vademecum de sémiologie médical (avec des entrées telles que la cystite, les rhumatismes, les maladies infantiles, le cancer, les vers, la dépression, la mort…), les Premières esquisses d’un traité des ondes, la Névrose pianistique – Quelques précisions, Imprécis de thérapeutique (avec des entrées telles que le mépris, les rayons, les vaccins, les tisanes, les ambulances…) La névrose pianistique est une maladie propre à l’auteur et a été déclenchée par sa mère qui a acheté un piano pour que ses deux fils apprennent à en jouer aussi bien qu’elle. Elle les a émerveillés en jouant brillamment quelques morceaux, puis s’est arrêtée en prenant comme prétexte des problèmes articulaires, et a passé le relais à ses fils : le frère de l’auteur a abandonné rapidement mais l’auteur a insisté alors qu’il ne présente pas de talent particulier (ni de désir particulier d’apprendre, quoique). Il est enfermé dans une sorte d’amour-haine de l’objet piano.

Ce livre n’est pas un précis de médecine au sens propre du terme, bien évidemment. Emmanuel Venet, qui exerce la psychiatrie, ne présente pas de cas … Le livre est plutôt prétexte à évoquer des souvenirs d’enfance ou des souvenirs plus récents (d’amis malades par exemple) mais d’un point de vue non médical, plutôt poétique, voire nostalgique. Par exemple, le texte sur la cystite parle des queues de cerises que sa grand-mère utilisait pour soigner cette maladie (qui n’avait pas vraiment de sens pour l’auteur au moment où cela se passait). Le texte sur les maladies infantiles parle de la visite au médecin avec sa mère, où celle-ci ne cherchait qu’à se faire confirmer le diagnostic qu’elle avait posé après lecture du Larousse médical. Ce texte rejoint celui sur le mépris, vu comme méthode de soins. Les symptômes que l’on ne peut attribuer à la maladie ou à aucune maladie ne sont bons qu’à être ignorés (jusqu’au jour où on en meurt).

La dernière phrase du livre illustre parfaitement le projet du livre : allier poésie et littérature avec la médecine, concilier musique et instrument, « réalité » du quotidien et  beauté intrinsèque de cette réalité tout simplement :

C’est là que j’ai découvert la difficulté à concilier le bois dur des pianos et la substance des sonates ; le noir du saturnisme et le bleu de Primo Levi ; la sécheresse du discours médical et la poésie des commères qui, sur le marché de Monplaisir ou d’ailleurs, s’entraînent à mourir.

Emmanuel Venet arrive très bien à faire cela. Il nous rend un peu nostalgique d’une médecine que j’appellerais « familiale » mais aussi de grand-mère, ou les maux se soignaient encore, ou on discutait les cas médicaux sur le marché avec le plus grand sérieux. Maintenant on se demande : qu’est-ce qu’il a bu ? qu’est-ce qu’il a fumé ? qu’est qu’il a mangé ? la troisième question étant réservée aux non-fumeurs et aux abstinents. Emmanuel Venet parle d’une époque révolue à mon avis, où il y avait une certaine innocence par rapport à la médecine, une innocence de sa part (dans beaucoup de textes, il parle de souvenirs d’enfance) mais aussi de son environnement proche. Pour les personnes qui n’étaient pas médecins, la médecine était plus une affaire d’imagination et d’interprétation (pleine de bon-sens) que de connaissances. On se servait du Larousse médical plus que d’internet (et pourtant, pour avoir un Larousse médical à la maison hérité de ma grand-mère, je trouve que la médecine et le corps humain vu comme cela, c’est assez glauque).

Cette recherche de poésie se retrouve dans l’écriture de l’auteur, dans l’interprétation qu’il fait, dans l’humour qu’il met dans ses textes. J’ai retrouvé sa plume et son esprit que j’avais déjà particulièrement appréciés dans les deux précédents livres que j’avais lus. J’ai dans celui-ci particulièrement aimé que les textes renvoient les uns aux autres, se répondent en fait, retrouver des gens (j’adore sa grand-mère), des souvenirs, des maladies.

Pourquoi ce texte m’a moins plus, alors que j’ai aimé tant de choses dans ce livre ? Tout simplement parce que je ne sais pas comment il faut le lire, comment il faut « s’en servir ». J’ai pris ce livre à la bibliothèque et je l’ai lu d’une traite. C’est ce qu’il fallait faire car sinon je n’aurais pas vu que les textes se répondaient et je n’aurais pas vu la logique du livre. Mais après quelques mois, je ne suis pas sûre qu’il m’en restera grand chose. C’est typiquement le type de livres qu’il faut avoir dans sa bibliothèque (et donc l’emprunter ne suffit pas) pour le feuilleter régulièrement, se rappeler des sentiments éprouvés à la lecture, de ce qui nous a faire sourire à ce moment-là et se rappeler que la vie peut aussi être vu comme cela, avec un peu d’humour, de légèreté et de poésie. Sauf que je ne pourrais pas faire cela, sauf si je me l’achète un jour…

Références

Précis de médecine imaginaire de Emmanuel VENET (Éditions Verdier, 2005)

Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud de Emmanuel Venet

ferdierepsychiatreantoninartaudAprès ma lecture de Marcher droit, tourner en rond, j’étais obligée de continuer ma lecture des livres d’Emmanuel Venet. J’ai donc demandé deux de ses ouvrages à la bibliothèque. J’ai donc lu le premier Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud et je suis en train de lire le second Précis de médecine imaginaire. Forcément, je me suis demandée pourquoi au moins trois de ses livres tournaient autour de la maladie (plus exactement les maladies de l’esprit). J’ai compris en lisant la quatrième de couverture (ce que je n’avais pas vu sur le ebook du livre dont j’ai déjà fait le billet) ; Emmanuel Venet est psychiatre (et habite Lyon accessoirement). Tout cela est donc logique, même si ici on parle de l’écrivain, non pas du docteur.

Ferdière était donc, comme l’indique le titre, le psychiatre d’Antonin Artaud. En effet, de 1943 à 1946, Antonin Artaud est interné à l’hôpital psychiatre de Rodez dont Ferdière est le directeur. Le médecin a accepté de prendre en charge ce patient, parce qu’il était depuis longtemps lié au mouvement surréaliste (se piquant lui-même d’écriture). Pendant ces trois ans, Ferdière traite Artaud par les électrochocs, ce qui a pour effet d’étouffer sa créativité (d’après Wikipédia, il « perd conscience »). Pourtant, d’après Emmanuel Venet, c’est bien Ferdière qui a remis Artaud à l’écriture, qu’il avait depuis longtemps « abandonnée » (par la force des choses). Les amis de Artaud ne pouvant pas supporter cela le font retirer de l’hôpital psychiatrique. Deux ans plus tard, on annonce à Artaud qu’il souffre d’un cancer du rectum dont il ne pourra guérir. Il se suicide ou meurt d’une surdose accidentelle suivant les versions. Ferdière restera persuadé tout au long de sa vie qu’il aurait pu empêcher cela.

Dans son court texte (45 pages), Emmanuel Venet raconte la biographie de Ferdière, de sa naissance et de son environnement familial à sa mort. Il dessine un homme dual, qui voulait faire de la littérature mais qui n’était pas suffisamment aventureux pour ne pas faire à côté un métier, la médecine donc. C’est le portrait de cet homme qui n’arrivera jamais réellement à choisir entre sa « passion » et la normalité que nous trace l’auteur. C’est un peu comme s’il avait vécu sa vie à regrets.

Pour tout avouer, je m’en fiche un peu de la vie de Ferdière et même de la personne en fait. Mais Emmanuel Venet arrive à la rendre intéressante, à faire de cette histoire une destinée déjà écrite quelque part. Il rend l’inéluctabilité de la vie de cet homme.

Encore plus que pour Marcher droit, tourner en rond, il a des phrases tellement fulgurantes, des tournures et des images évocatrices (qu’on les voit à la lecture). Par exemple, je vais mettre quelques extraits à la suite du billet et dans deux d’entre eux, l’auteur parle de la forge de Ferdière. Il s’agit bien sûr de son atelier intérieur où il créé sa poésie. Vu la manière dont il en parle, j’ai eu l’impression de voir justement un atelier, où le feu (intérieur du poète) sert à travail une pièce encore brute (l’idée, la pensée créatrice). Je ne sais pas si l’image est de l’auteur mais j’ai trouvé cela d’une telle justesse.

En conclusion, c’est tout simplement un plaisir de lire un tel écrivain !

Quelques extraits

Quatre années d’études, trois recueils pétris de tout ce qui traverse la naissance d’un homme, idéalisme, amour, allégeance inconsciente aux canons de la mode et de la langue. Aurait-il recopié le Bottin qu’il l’aurait davantage tordue, la langue, tant sa forge était à son insu refroidie par les contre-visites et les cours de pathologie. Sans doute commence-t-il à comprendre, Ferdière, que l’ornière est plus profonde qu’il y paraît, et qu’ouvrir des crânes ou des ventres vous précipite régulièrement contre des veuves ou des désespérés à qui il faut annoncer la situation de la manière la plus littérale qui soit, en réservant ses pauvres fleurs de rhétorique pour les comptes rendus opératoires. Certes, il lui reste la vie devant lui et Proust au rayon des modèles, mais autant sortir vite de la nasse, revenir au monde où la parole se double de replis obscurs et signifie vraiment. Changer de voie, devenir Breton. Devenir psychiatre. Changer d’ornière.

S’imagine-t-on psychiatre, c’est-à-dire paria parmi les médecins, exilé en raison d’une insubordination stérile à Chezal-Benoît, Indre-et-Loire ; lâché par sa femme pour un vrai poète ; et charriant avec soi la dépouille d’un poète asphyxié par la langue des notables, la stérile créativité des fous et l’allégeance à un postulat anti-poétique : il reste à s’acheter une conduite intérieure Delage, à se trouver de vagues obligations à Paris, et à embaumer comme on peut le cadavre qu’on porte en soi.

Certes, il ne manque pas de petitesse, Ferdière : cette manière d’écrire pour taire, de garder la pose au-delà de toute mesure, de se faire remarquer au fond de l’ornière d’où il n’aurait pas dû vouloir sortir. Certes. Mais c’est oublier qu’il a soufflé comme un beau diable sur sa forge, connu désillusions que Babel inflige aux fondeurs de langue, reçu les gifles terribles de Crevel, d’Artaud et des milliers d’anonymes qu’il n’a pas sauvés – à quoi s’ajoutent l’exil, la guerre, les deuils, la mort des fous mille fois recommencée. C’est oublier qu’il avait tôt compris qu’il ne serait pas Dieu, ni Destouches, ni même Reverzy ; qu’il a accepté de rester lui-même pour rasseoir Artaud à son écritoire ; et qu’il a sagement laissé à son capharnaüm le soin de nous dire cette vie trop fidèle à elle-même, e métier voué au secret, la frustration des horizons courts. Coupable, Ferdière ? Oui, si c’est pécher que de laisser la langue intacte et de mourir sans oeuvre, non pas recroquevillé sur son énigme mais s’offrant en pâture à tous ceux que la poésie brûle ou nourrit. Coupable d’être resté à hauteur d’homme malgré la tentation de se faire plus grand que soi et la volupté de se faire haïr.

Références

Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud de Emmanuel VENET (Verdier, 2006)

Possédées de Frédéric Gros

PossédéesFrédéricGrosJe suis abonnée aux romans sur la religion en ce moment. C’est un peu fait exprès, en fait. J’ai choisi cette quatrième lecture de la rentrée littéraire dans ma liste à lire (spéciale rentrée) car elle me semblait à la fois répondre aux Serviteurs Inutiles de Bernard Bonnelle et à Lucie ou la vocation de Maëlle Guillaud.

On est dans les années 1630, en France, plus exactement à Loudun. On est juste après la Contre-Réforme, l’Église catholique souhait prendre le dessus sur la propagation des idées protestantes. Louis XIII et Richelieu sont au pouvoir et cherchent à montrer qu’ils sont TRÈS catholiques au pape. Cependant, la France vit toujours sous le régime de l’Édit de Nantes et chacune des parties essaye de cohabiter avec l’autre. À Loudun, les deux camps vivent en bonne intelligence sous la houlette de certains notables à qui cette paix tient à cœur, notamment le beau curé de Loudun, Urbain Grandier. En plus d’être beau donc, il a le sens de la répartie, une grande intelligence, une certaine fougue qui plaît à beaucoup. Surtout aux femmes, quand elles sont veuves ou jeunes. En faisant cela, il se met à dos les notables de la ville, particulièrement un puisqu’il engrosse sa fille, sans vouloir le reconnaître. Grandier favorise le plaisir de la chair par rapport aux joies de l’Amour. Le père va monter un premier groupe de soutien et arriver à faire juger le curé. Chacun active ses différents appuis. Le curé sort gagnant mais on lui conseille de partir ; il refuse (parce qu’il est un peu imbu de lui-même tout de même). Il revient donc à la colère de ceux qui voulaient qu’il parte, ils ne cesseront de monter des complots et machinations pour l’abattre (juridiquement en tout cas). Cela remonte très haut, jusqu’à Richelieu.

Dans le même temps, Urbain Grandier s’est fait de nouveaux ennemis, dont une particulièrement Jeanne des Anges, la moniale du couvent des Ursulines de la ville de Loudun. Elle voulait qu’il soit le confesseur de son couvent mais celui-ci a refusé, donnant comme raison sa surcharge de travail. Jeanne des Anges est une femme excessive et directive … Après le retour de Grandier (après son premier procès), la peste s’abat sur la ville faisant trois mille morts, surtout des catholiques, puis les Ursulines du couvent se disent ensorcelées, possédées par des diables, dirigés par Grandier. Ils les obligent à des actions peu en accord avec leurs vœux. Cela prend tout de suite une très grande ampleur, l’affaire est prise extrêmement au sérieux. Les événements s’enchaînent très rapidement (en réalité entre cinq et dix ans), l’hystérie monte …

Décrire l’enchaînement des événements est ce en quoi Frédéric Gros excelle. L’auteur prend ce fait divers, réel mais ici romancé (ce n’est pas un livre d’histoire), depuis le début. Il nous montre qu’avant tout cela, la ville va bien. Tout le monde est plus ou moins heureux sous la houlette de Scévole de Sainte-Marthe. À partir de là, l’auteur ne fait que nous dire : « vous voyez comment cela peut aller vite, comment une ville peut devenir hystérique, folle au point de commettre l’irréparable » à cause de croyances un peu « frustres » (dirons nous), de la manipulation de certaines autorités (tant religieuses que politiques), par purs calculs et par petites mesquineries. Ainsi, les curés (au sens large du terme) profitent des faits pour montrer ce qu’est la vrai foi (selon eux) et ramener les croyants au bercail. Les politiques et notables locaux se montrent pour monter dans la hiérarchie. Richelieu profite des événements pour assouvir son ambition d’affaiblir Loudun (ayant beaucoup de protestants), pour renforcer sa ville, Richelieu (catholique), distante d’à peine une quinzaine de kilomètres. Ceux qui pourraient tout arrêter tellement les supercheries peuvent être démasquées facilement (ils s’en rendent même compte à l’époque) ne font rien car ils ne veulent pas être les premiers ou bien ne le font pas parce qu’ils n’aiment pas vraiment beaucoup Urbain Grandier (ceci justifiant cela d’après eux). C’est la manière de raconter ces événements qui font du livre de Frédéric Gros un livre à lire, pour se rendre compte de comment cela marche, comment toute une société peut devenir complètement folle et hystérique.

L’auteur utilise un narrateur extérieur. À cause de cela, le texte est très moderne. Il n’emploie pas par exemple de tournures de phrases ou de vocabulaire anciens. La manière d’écrire, un peu déclamatrice, est elle aussi très moderne, comme les emportements du narrateur. C’est pour cela que je disais que ce n’est pas un livre historique. Les faits y sont mais il y a tout de même interprétation, mais celle ci renforce la démonstration. En tout cas, c’est un livre qui est accessible, au point de vue du texte. J’ai trouvé qu’on y rentrait facilement pour ne plus le lâcher, tellement on est happé par des événements dont on sait qu’ils vont mal tournés.

De plus, je ne connaissais pas cette histoire, avant de lire le livre. Ce n’est donc pas gênant pour la compréhension du roman. Vous pouvez trouver des renseignements sur ce fait divers sur wikipédia, bien évidemment.

Un roman marquant, pour moi en tout cas.

Références

Possédées de Frédéric GROS (Albin Michel, 2016)