La dernière page de Gazmend Kapllani

LaDernierePageGazmendKapllaniVoilà donc le premier livre albanais que j’ai lu avant de lire Le paumé de Fatos Kongoli et qui m’a tant impressionnée. Ce livre, découvert par hasard à la bibliothèque (j’ai vu depuis que Sandrine avait mis l’auteur dans sa liste de Lire le monde), m’a donc énormément plu à cause de l’histoire, de l’écriture, de la narration, des personnages.

L’histoire s’inscrit totalement dans l’histoire de la Grèce et de l’Albanie de la deuxième moitié du XXième siècle. On va suivre en alternance l’histoire de Melsi et de son père.

Melsi, installé en Grèce, pour fuir une Albanie qu’il a énormément de mal à comprendre (et peut-être aussi pour avoir une meilleure vie), revient en Albanie lorsqu’il apprend le décès de son père à Shangai. Ayant très peu de contact avec lui, Melsi ne comprend pas du tout pourquoi celui qui lui semblait si « sage » est allé mourir là-bas. Il faudra 22 jours pour rapatrier le corps et pendant ce temps-là, notre narrateur habite dans l’appartement de son père, rencontre (et est soutenu) par la compagne de son père (sa mère étant mort) et est parfois rejoint par sa petite amie grecque (sa maîtresse nordique restant à distance raisonnable mais tient à rester présente). On voit déjà que le narrateur a une vie compliquée, une vision de la vie compliquée mais aussi une relation complexe à son enfance et à son pays. Comme expliqué dans le billet sur le livre de Fatos Kongoli, l’Albanie, pendant l’enfance du narrateur, était une dictature marchant sur la tête. Le preuve en est, s’il en est besoin, le prénom de l’auteur. L’année de naissance de Melsi, le dictateur Enver Hoxha avait décidé qu’il ne fallait plus aucun prénom d’origine religieuse (musulmane, catholique, juive …). Les parents et grand-parents de l’enfant ont dû se creuser la tête pour trouver un prénom au nouveau né et on choisit une combinaison de Marx, Engels et Staline. Dans les parties qui lui sont consacrées, on ressent un attachement-haine à son pays d’origine, tout en n’idolâtrant pas la Grèce.

Au cours de ses 22 jours dans l’appartement de son père, Melsi va découvrir un manuscrit sur l’histoire d’un crypto-juif (je ne comprends pas ce terme), commençant à Thessalonique en 1943. À cette époque, la Grèce est occupée par les Allemands, qui appliquent la même politique que partout en Europe. Les grands-parents de Melsi, juifs, vont s’enfuir vers l’Albanie, pays à majorité musulmane, accueillant encore des réfugiés. Ils changent d’identité et de religion pour passer inaperçu et le fils du couple va donc grandir en Albanie. Il suivra les traces de son père en devenant bibliothécaire. Malheureusement, il vivra un autre enfer, l’enfer de la dictature albanaise et de sa surveillance à tout-va. suite à sa liaison d’une nuit avec une collègue.

J’ai aussi aimé le livre pour son histoire car j’ai appris beaucoup de choses sur l’histoire de l’Albanie et de la Grèce. De plus, il n’y a pas de temps morts. C’est pratiquement un page-turner.

D’un autre côté, le livre ne fait que 150 pages mais l’auteur mène ses deux histoires, leur entrelacement très brillamment. Elles sont toutes les deux intéressantes, très distinctes et pas seulement à cause de la police d’écriture. L’auteur décrit les deux périodes de manière différente comme s’il était deux auteurs. L’histoire du père et grand-père est linéaire ; on sent qu’elle a été romancée. Il y a un peu de dépit derrière (un peu comme dans le livre de Fatos Kongoli, d’ailleurs) ; l’auteur semble penser que son histoire est celle de toute personne vivant sous un régime autoritaire. En comparaison, les parties sur Melsi sont plus heurtées ; le personnage est aussi plus complexe. J’ai aimé suivre les variations de ses sentiments, de ses souvenirs et impressions. Par son écriture, par son choix de narration, l’auteur arrive à nous faire sentir l’absence du père, tout en nous le faisant connaître, à nous faire comprendre le fils. Cela semble d’une simplicité enfantine quand on lit le livre mais quand on réfléchit, c’est assez énorme.

Je suis assez étonnée d’avoir si peu entendu parler de cet auteur car le livre est très réussi et intéressant. C’est une lecture que je recommanderai facilement.

L’avis de Daniel Fattore

Références

La dernière page de Gazmend KAPLLANI – traduit du grec par Françoise Bienfait et Jérôme Giovendo (Éditions Intervalles, 2015)

8 réflexions au sujet de « La dernière page de Gazmend Kapllani »

  1. Merci Cécile pour ce billet. Il semble en effet temps que nous découvrions cet auteur méconnu chez nous. Je partage ton billet sur le groupe Facebook « Lire le monde » car je ne doute pas qu’il donnera envie à certains.

    1. J’ai pris un autre livre de cet auteur à la bibliothèque ; j’espère avoir le temps de le lire avant de partir en vacances.

  2. Voilà une idée de lecture fort intéressante… je note, n’ayant jamais lu d’auteur albanais, d’autant plus que le synopsis me tente beaucoup.

    1. Kadare semble aussi avoir des quatrièmes de couverture très intéressantes. C’est un des prochains auteurs albanais que je vais tenter.

  3. Pour info si ça peut rendre service: Crypto – préfixe provenant de la racine grecque κρυπτός (kruptos) qui signifie « caché ». 😉
    @ +

    1. Désolée de mon retard de réponse. Tu viens de répondre à une question que je me posais depuis des années !!! Merci beaucoup 🙂

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