Les cobayes de Ludvík Vaculík

LesCobayesLudvikVaculik

Le début de la présentation du livre par l’éditeur donne un bon aperçu de l’histoire du livre

Vachek, le héros des Cobayes, travaille dans une banque d’État dont les employés passent leur temps à voler des billets de banque. À Noël, il offre à ses fils un cobaye, puis un deuxième. Il est tellement fasciné par ces animaux qu’il commence à les observer de manière systématique.

Ce livre a été écrit en 1970 en Tchécoslovaquie, diffusé en Samizdat et « connu dans le monde entier grâce à ses éditions étrangères » (la première édition française date de 1974). Ce type de diffusion s’imposait puisque l’auteur, Ludvík Vaculík, était à l’époque mis « au ban de la société », suite à plusieurs actes d’engagement fort contre le Parti. L’éditeur précise, par exemple, que son discours au Congrès des écrivains en 1967 est vu comme l’un des signaux du Printemps de Prague.

Le livre ne peut donc pas se lire en ignorant son contexte d’écriture.

Vachek fait sur ses cobayes, à prendre dans les deux sens du terme, les expériences que le pouvoir fait sur lui, à son travail.

Ses expériences sur les cobayes vont de la simple observation – la manière dont ils mangent, dorment, se reproduisent, font face à des intrusions dans leur milieu – à l’expérimentation réelle. Le passage où Vachek tente de noyer un cobaye dans une baignoire est tout à fait saisissant car on pourrait pratiquement oublier qu’il s’agit d’un animal et d’un homme et peut être ainsi lu dans le contexte plus général de l’époque.

Je tournai le robinet de droite. L’eau froide se mit à couler, immédiatement absorbée par le trou de vidange. Le cobaye recula de quelques pas et éleva plus manifestement le regard vers le rebord de la baignoire. Il cligna un œil, plus exactement, il tiqua d’une moitié du visage. Il allongea le nez. Il tournait en rond, par bonds rapides. Des gouttes d’eau qui s’écrasaient sur le fond volaient jusqu’à lui. Mais il me paraissait plus effaré par le bruit du désastre que par le désastre lui-même. Si l’eau s’écoulait, elle ne s’en accumulait pas moins, peu à peu au fond. Une flaque se forma qui atteignit bientôt les pattes du cobaye. Il recula, s’élança contre la pente la plus douce, à la tête de la baignoire, d’où naturellement il retomba, glissant en arrière. Il se tourna vers la direction opposée et pénétra dans l’eau. En secouant ses pattes, il fit le tour complet des parois. Il s’arrêta et essaya d’enlever l’eau de ses pattes en les léchant. Il se mouilla le museau, s’assit sur le derrière et tenta de s’essuyer avec les pattes de devant, mais il ne réussit qu’à se mouiller encore davantage. C’est alors qu’il a tout abandonné, tout plaqué, perdu toute volonté, tout désir et tout courage, qu’il n’avait plus d’idées, qu’il a tout laissé tomber, qu’il a faibli, plié, commencé à s’en foutre ; seuls ses poils se sont hérissés ; bouche entrouverte, il s’est mis à trembler, à claquer des dents. Vite, pour qu’il ne souffre pas du froid, j’ai tourné le robinet de gauche et ajouté de l’eau chaude. L’eau commença de s’accumuler rapidement. Mais le cobaye ne bougeait toujours pas ; pourtant je pense qu’en son for intérieur il a dû apprécier avec gratitude le réchauffement de l’eau. Au fur et à mesure que l’eau montait, le cobaye se redressait d’autant, lui qui d’ordinaire ne se met jamais debout sur ses pattes de derrière, mais s’accroupit comme un lapin ou un lièvre. Maintenant donc il s’appuyait sur ses pattes de derrière et dressait son corps au-dessus de l’eau. Il touchait toujours le fond. Une dernière fois il partit, cette fois-ci sur la pointe des pieds – faire le point de sa situation, bien emmerdante dois-je dire, pour s’arrêter enfin à mes pieds, devant moi, près de moi, en ma présence.

[…]

J’arrêtai les robinets. Ce fut le calme, la paix, le soulagement. Je remarquai la pression dans mon crâne, une excitation fébrile que je n’avais jamais connue auparavant, la vibration de mes nerfs. Je mis la main dans le fond de la baignoire. Je levai Ruprecht dans l’air, en vertu d’un pouvoir miraculeux ; il s’agrippa à ma main, se cramponnant de toutes ses griffes. Je l’approchai de mon visage et l’entendis respirer, la gorge serrée, en sifflant faiblement.

Une partie du livre ressemble donc à un gigantesque cahier d’expériences, écrit au jour le jour, sur les cobayes. Au fur et à mesure de l’avancée des travaux, les cobayes s’anthropomorphisent ; on glisse dans le fantastique où de plus en plus le destin de notre héros semble lié à celui de ses animaux.

Ainsi, il s’exclut progressivement du monde. Les informations venant de sa femme, de ses enfants lui semblent de moins en moins concrètes. Il ne prête plus attention qu’aux rumeurs qui circulent sur une prochaine crise à cause des vols de billets qui ont lieu dans la banque. Il se débat pour trouver des informations fiables dans le but d’adapter son comportement mais aussi pour comprendre les agissements énigmatiques des policiers qui sont censés empêcher ces vols. Son agitation devient de plus en plus frénétique.

Le livre est donc très intéressant à lire à cause de toutes les images qu’il y a derrière (j’aurais bien aimé plus de contextualisation dans la postface). Par contre, il nécessite une lecture attentive, malgré une écriture assez simple, surtout quand on glisse dans le fantastique, sous peine de devoir relire pour comprendre.

Un petit bémol tout de même. Comme d’habitude chez Attila, le livre est très beau et surtout sent très bon, ce qui est très appréciable surtout dans les transports en commun. Le problème est que la personne qui a inventé la couverture détachable (la spirale ressort de la couverture pour ceux qui n’ont pas vu le livre en librairie), n’a pas pensé que cela s’abimait très facilement dans un sac.

Un autre avis (en anglais).

Références

Les Cobayes de Ludvík VACULÍK – traduit du tchèque par Alex Bojar et Pierre Schumann-Aurycourt – postface de Marion Ranoux – dessins de Jérémy Boulard Le Fur (Attila, 2013)

Prix Nocturne 2011

Un siècle de littérature européenne – Année 1970

4 réflexions au sujet de « Les cobayes de Ludvík Vaculík »

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