La doulou d’Alphonse Daudet

Alphonse Daudet a contracté la syphilis à l’âge d’une vingtaine d’années auprès d’une bourgeoise. Après un traitement au mercure, la maladie resta en sommeil. Il écrivit, publia, se maria, eut trois enfants et des maîtresses. La syphilis se réveilla à partir de 1884. La doulou – douleur en provençal – sont, dans une première partie, les notes de dix annés de ses souffrances et, dans une deuxième partie, ses observations sur les malades qui l’entourent aux stations thermales de Néris et Lamalou. Pour essayer de vous rendre compte de la nature du texte, je vous mets quelques extraits de la première partie :

« Devant la glace de ma cabine, à la douche, quel émaciement ! Le drôle de petit vieux que je suis tout à coup devenu. Sauté de quarante-cinq ans à soixante-cinq. Vingt ans que je n’ai pas vécu. » (p. 25)

« Tous les soirs, contracture des côtes atroce. Je lis, longtemps, assis sur mon lit – la seule position endurable ; pauvre vieux Don Quichotte blessé, à cul dans son armure, au pied d’un arbre. Tout à fait l’armure, cruellement serrée sur les reins d’une bouche en acier – ardillons de braise, pointus comme des aiguilles. Puis le chloral, le « tin-tin »de ma cuiller dans le verre, et le repos. Des mois que cette cuirasse me tient, que je n’ai pas pu me dégrafer, respirer. » (p. 37)

« Comme nos désirs se bornent, à mesure que l’espace se rétrécit. Aujourd’hui je n’en suis plus à désirer guérir – me maintenir seulement. Si on m’avait dit ça l’année dernière. » (p. 41)

« Douleur toujours nouvelle pour celui qui souffre et qui se banalise pour l’entourage. Tous s’y habitueront, excepté moi. » (p. 43)

« Douleur qui se glisse partout, dans ma vision, mes sensations, mes jugements ; c’est une infiltration. » (p. 47)

« Dans ma pauvre carcasse creusée, vidée par l’anémie, la douleur retentit comme la voix dans un logis sans meubles ni tentures. Des jours, de longs jours où il n’y a plus rien de vivant en moi que le souffrir. » (p. 54)

Ces mots expriment, à mon avis, la souffrance de chaque malade. Ma mère est décédée il y a deux ans et a souffert pendant un an avant. Je n’avais pas compris ce qu’elle avait pu ressentir ; ce texte magnifique m’a aidé à mieux comprendre. Il est exceptionnel parce qu’il a été écrit par un malade lettré pendant sa maladie. Je me permets de citer encore une fois Alphonse Daudet : « Les mots, dit-il, arrivent quand c’est fini, apaisé ; ils parlent de souvenir, impuissants ou menteurs. » À noter que dans cette édition, Julian Barnes montre toute son érudition et sa connaissance de la littérature framçaise du XIXe siècle dans la préface, les notes et la postface. Pour moi, Alphonse Daudet c’était uniquement les Lettres de mon moulin et les lectures de primaire et collège. Plus maintenant ! C’est un texte à lire, relire, diffuser …

P.S. Je trouvais la couverture assez jolie. J’ai lu après de quoi il s’agissait : c’est une affiche de médecine péventive contre la syphilis de 1926.

P.P.S. La lecture de ce livre m’a éte soufflée par Jérôme Garcin dans le Masque et la Plume de dimanche dernier, à l’occasion des comentaires sur le Journal de deuil de Roland Barthes (qui visiblement est dans le même style mais sur le deuil de l’écrivain au décès de sa mère).

Références

La doulou d’Alphonse DAUDET – préface, notes et postface de Julian Barnes (Le petit Mercure – Mercure de France, 2007)

4 réflexions au sujet de « La doulou d’Alphonse Daudet »

  1. Merci pour ce commentaire.
    Toutefois il est regrettable de ne pas l’avoir fait relire pour corriger les fautes d’orthographe…

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