Swoosh de Lloyd Hefner

Au mois de décembre, une dame des éditions Tohu Bohu m’a contacté pour savoir si je souhaitais recevoir le livre qu’il venait de publier sur Jacques Prévert. Sauf que moi, je n’aime pas Jacques Prévert, et ce depuis l’école primaire (c’est dû à une poésie trop longue à apprendre pour mon jeune âge et surtout à un sens que je n’ai jamais compris). J’ai donc refusé de recevoir le livre mais j’ai eu le droit de choisir dans le catalogue … Il y en avait plein qui m’attirait (je vous invite à lire ce billet de Keisha sur un autre livre de cette maison d’éditions) mais j’ai choisi le roman Swoosh de Lloyd Hefner pour la promesse d’une écriture intéressante. Je peux vous dire que c’est un excellent livre (pas un coup de cœur mais presque).

On est à New York, au début des années 1990. On suit deux personnages, Sadie French et Ike Hutchison. Assez jeune, à la suite d’un événement marquant pour Sadie, ils ont quitté leur banlieue pauvre et sans perspectives, pour habiter la grande ville, New-York donc. Tous les deux sont noirs, elle peut passer pour une blanche. C’est important pour la suite car en fait, ces deux personnages ne vont pas trouver leur place dans la ville de manière « classique » (le travail, le petit appartement …) En effet, Sadie est « dealeuse de drogue indépendante » pour de riches clients, choisis sur des critères de caractère (fiable et pas exigeant comme un drogué en manque peu l’être). Elle dit elle-même que cette activité ne peut pas durer plus de deux ans car après, il y a de gros risques (statistiquement)  de se faire prendre. Cette activité lui permet de se payer des études de finance et de gestion (car en plus d’être très belle, elle est très intelligente … ahlala ces personnages de roman qui ont tout). Ike va lui devenir une sorte de monsieur muscle (des bras de 50cm de circonférence, sans graisse, qu’avec du muscles). Il acquiert ses capacités physiques de manière naturelle (au prix d’un régime alimentaire exigeant tout de même), sans utiliser de produits. Contrairement à ce que tout le monde lui dit de faire car à l’ouverture du roman, il stagne. Ces deux personnages ne sont donc pas vraiment encore dans la ville, ils essaient de s’y faire une place mais reste pour l’instant quand même en dehors. Le quotidien de nos deux personnages va être chamboulé par la mort d’un frère de Ike, soit-disant par overdose. Le problème est qu’il ne se droguait pas. Commence alors une enquête que mèneront jusqu’au bout Sadie, Ike et les deux frères de ce dernier. Elle les entraînera dans les coins sombres de la ville : d’une secte au monde de l’art contemporain.

Tout cela pour en venir à ce qui m’a littéralement soufflé dans ce livre : la capacité de l’auteur à vous faire comprendre la ville et l’époque à travers les yeux de Sadie qui est une remarquable ethnologue, comprenant parfaitement ses contemporains (je pense qu’elle doit beaucoup à son créateur). Il faut absolument lire ce qui est écrit sur le monde de l’art moderne ! C’est juste direct et vrai. D’une intelligence dans le propos et la formulation. Tout le livre est comme cela. Cela n’est pas tant une question de description ou de faire sentir la ville, c’est l’impression tout simplement de comprendre la ville, de comprendre ce qui la sous-tend, de comprendre le plan d’ensemble que personne ne voit. Tout le cliché des séries télé sur le New-York qui serait une ville qui détruit ses habitants (les plus faibles), qui les avale littéralement pour se nourrir est expliqué ici. Vous ne le vivez pas mais vous le comprenez tout simplement. Ce personnage de Sadie  et son côté observatrice extérieure sont extrêmement bien trouvés pour nous accompagner dans cette compréhension.

Qu’en est-il de l’écriture qui m’a fait vouloir lire ce livre ? Dès le départ, j’ai été happée. Le texte dégage une énergie folle. Il n’y a pas de temps morts avec des phrases rapides et précises. Merci au traducteur, Frédéric Roux, d’avoir réussi à rendre cela en français. Une citation choisie au hasard :

Le sang de Ike affleurait maintenant sur une surface qui allait en s’élargissant, le mien avait reflué vers mon cœur, je sentais mes extrémités se glacer, j’étais baignée d’une transpiration froide, comme lorsque l’on va s’évanouir.

Sauf que je me sentais très calme.

Ce que je voulais, c’était connaître la fin du spectacle. J’espérais seulement dans un coin de mon cerveau qu’elle ne coïnciderait pas avec la mienne. (p. 157)

Les deux derniers points dont je voulais parler. En premier, il y a l’omniprésence des marques dans le récit. Sadie n’apprécie pas beaucoup les gens mais par contre aime acheter de jolies choses, chères et encensées dans les magazines à la mode. Personnellement, cela ne m’a pas intéressé pas vu que je n’y connais absolument rien mais cela contribue à dresser le portrait d’une époque et surtout du personnage (elle peut être froide et impersonnelle, pour des personnes qui ne sont pas de son entourage).

Le deuxième point est le fait que quand même certains passages sont très trash. Je me sens obligée d’en parler car cela peut à mon avis déranger certains lecteurs ou certaines lectrices. Un commentaire sur Amazon pour ce livre parle aussi d’invraisemblances. C’est peut être vrai mais je crois que ce n’est pas si important pour un livre. À mon avis, l’important est surtout que ces passages servent le livre et l’histoire (ce n’est pas comme tous les films que l’on peut voir au cinéma présentaient uniquement des scènes d’une vraisemblance folle … si ?) Le même commentaire compare l’écriture à celle de Bret Easton Ellis. Je n’ai jamais lu cet auteur donc je ne peux pas comparer (mais si cela peut vous décider à lire le livre, je le précise). Cela correspond sûrement à l’époque car Swoosh a été publié aux États-Unis pour la première fois en 1993, un peu après les premiers romans de Bret Easton Ellis.

Une lecture qui sort quelque peu de ma zone de confort, pour ceux qui suivent ce blog depuis longtemps, mais que j’ai dévoré et adoré.

Références

Swoosh de Lloyd HEFNER – traduit de l’américain par Frédéric Roux (éditions Tohu Bohu, 2017)

P.S. : j’ai oublié de dire que l’objet livre est très réussi : format, papier, police, mise en page sont, je trouve, bien choisis et contribue au fait que ce livre se lit très bien (et je ne dis pas cela parce que je l’ai eu gratuitement).

10 réflexions au sujet de « Swoosh de Lloyd Hefner »

  1. Ah voilà le livre de cet éditeur (je te crois que le livre doit être soigné d’apparence, le mien aussi!)
    Une occasion de découverte pour toi, et en plus tu as aimé, alors!
    (les marques dans les bouquins… souvent aussi ça tombe à plat pour moi, je me souviens d’une BD où les femmes avaient de beaux sacs à main, et moi nounouille je n’avais même pas capté quelle était la marque! ^_^)

  2. J’aime bien le trash… Ça tombe bien ! Je vais aller regarder leur catalogue, car je ne connaissais pas cette maison d’édition.

    1. Je pense que c’est une maison d’éditions qui n’est pas très vieille non plus. Ils ont un catalogue très diversifié. La dame que j’ai eu par email m’a dit qu’il ne publiait que ce qu’ils aimaient, sans soucier de genre ou quoi que ce soit. C’est plutôt une bonne ligne je trouve 🙂

  3. toi c’est prévert que tu n’aimes pas, moi c’est brett easton ellis, je passe donc mon tour si ce livre ressemble à son style 😉

    1. Je t’avoue que je n’ai jamais eu envie de lire Bret Easton Ellis. On m’aurait dit que le livre pouvait rappeler cet auteur, je n’aurais pas voulu le lire. Tu es la première personne que je connais qui dit qu’elle n’aime pas cet auteur …

  4. Je pense qu’il me ferait aussi sortir de ma zone de confort ce qui pourrait être pas mal 😉 Je le note mais pas dans les « urgences ».
    PS : vous n’aimez pas Prévert ? Moi, j’adore son recueil « Paroles »

    1. Prévert, c’est juste un très grand grand traumatisme scolaire, je n’ai pas réessayer depuis. C’est peut être très bien.
      Il faut voir qu’en France, à mon époque, on avait forcément une poésie à apprendre ou à étudier, de l’école primaire au lycée, je n’ai jamais rien compris. Je ne suis pas du tout sensible au rythme d’un texte court (pour un roman, ce n’est pas du tout pareil). De plus, les images et les sous-entendus m’échappent souvent. La poésie est trop dans l’interprétation sensible pour mon cerveau de blonde. Dans ces conditions, apprendre une poésie par coeur est pour moi une sorte de supplice car cela n’a pas de sens (en tout cas, je ne le comprends pas). Prévert est la plus longue poésie que j’ai eu à apprendre à l’école primaire. 16 strophes je pense, (en tout cas deux colonnes), une par semaine. C’était trop difficile d’apprendre un tel texte pendant si longtemps. Tout simplement. A cette époque, ma grand-mère était encore vivante et elle connaissait soixante ans après les poésies qu’elle avait appris au même âge que moi. J’avais honte de les avoir oublié le mois d’après …

  5. il ne faut pas s’arrêter au « traumatisme scolaire » 😉
    prévert était non seulement un type formidable, un magnifique écrivain et un nom moins excellent scénariste (j’ai assisté à une conférence à son sujet cette semaine, et j’étais déjà sous le charme du poète, là maintenant je suis aussi conquise par l’homme 😉 )

    1. Tu vas me faire regretter de ne pas avoir accepté le livre sur Jacques Prévert. Peut être que lire une biographie me ferait apprécier l’homme et me ferait aller vers le poète.

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