Un vague sentiment de perte de Andrzej Stasiuk

UnVagueSentimentDePerteAndrezjStasiukEncore une fois, j’ai découvert ce livre grâce au compte Twitter des éditions Actes Sud, lors de leur opération de cet été Un #Livre, Un #Voyage. C’est un livre absolument magnifique (la preuve en est que je l’ai lu deux fois en deux jours ; d’une autre côté, il ne fait que 100 pages), mais il ne faut surtout pas lire cela quand on est un tant soit peu déprimé.

Le livre est composé de quatre récits, correspondant à quatre êtres aujourd’hui disparus et dont l’auteur raconte la mort, en tout cas ce qu’il a ressenti, sans faux-semblants aucuns. C’est aussi l’occasion de nombreuses réminiscences, d’évocations de l’enfance et de l’adolescence.

Grand-mère et les esprits

Le premier texte porte sur sa grand-mère, une grand-mère de l’ancien temps, parlant des esprits comme d’êtres vivants, alors que catholique pratiquante, les saints restaient des personnes mortes cantonnées à l’église. C’est l’occasion pour l’auteur d’évoquer la place du surnaturel dans notre société où la moindre chose inconnue doit être expliquée rationnellement :

Les dernières grands-mères qui ont vu de leurs propres yeux le monde des esprits vont bientôt mourir. Elles le contemplaient avec foi et sérénité, et avec crainte aussi. Cette réalité surnaturelle, vive et présente, s’en ira avec elles. Hormis de rares expériences mystiques réservées à quelques élus, il nous faudra désormais beaucoup de volonté pour croire encore en l’existence de l’inconnu. La surface lisse du quotidien s’empressera de nous servir notre plat reflet en guise de profondeur.

Augustin

Augustin ne faisait pas partie de la famille de l’auteur. C’est un vieil homme qu’il avait rencontré au détour d’un concours de nouvelles, où Stasiuk était juré. La nouvelle d’Augustin avait surnagé et l’auteur avait souhaité le rencontrer. Il était tombé sur un vieil homme extrêmement accueillant :

À la deuxième ou à la troisième visite, Gugu nous avait servi du poulet : de la chair juteuse mélangée à des pommes de terre, avec des concombres marinés. Cela devait être un dimanche. Et c’était le goût d’une nourriture toute simple, un goût qui vous poursuit la vie entière.

Or, Augustin fait un jour un accident vasculaire cérébral. Les visites à la maison se transforment en visites à l’hôpital. Il ne parle plus ; les visiteurs ne savent plus quoi lui dire et meublent le temps par des propos idiots.  Il reprend petit à petit vie ; ses relations avec ses visiteurs aussi. Puis il meurt, d’un arrêt cardiaque, de manière soudaine tout de même.

Dans ce récit, Stasiuk parle de l’embarras de la convalescence, de ne pas savoir quoi faire, quoi dire, car la personne que l’on a en face n’est plus tout à fait la même.

La chienne

Dans le récit de la mort de sa chienne, l’auteur reste dans la même veine, sauf qu’ici il part d’une mort lente et affreuse pour la personne qui regarde souffrir l’auteur.  Pour autant, il ne souhaite pas la faire piquer car il rapproche sa vie à celle de sa chienne :

Le fait est qu’elle m’irrite parfois. Comme si elle faisait exprès de vieillir et de devenir impotente, pour nous contrarier. Je passe à côté d’elle une dizaine de fois par jour, j’enjambe son corps meurtri et, par moments, j’éprouve une sorte d’agacement. Comme si tous les sentiments que je ressentais pour elle s’en allaient peu à peu avec sa vie. Une cruauté difficile à maîtriser. Je me penche et je la caresse. Ce qui auparavant était un simple réflexe est devenu un geste réfléchi.

Si j’écris tout cela, c’est parce que je suis pour la première fois confronté à la mort lente d’un être avec qui, durant des années , j’ai partagé presque tous les instants. […]

Je regarde ma chienne et je pense à moi et aussi à toutes ces personnes qui, lentement, quittent l’enveloppe de leurs corps, s’en échappent. Bref, en observant ma chienne, je ne peux m’empêcher de voir l’humanité dans ce qu’elle a de mortel. Notre vieil animal jaune et inutile […] se transforme peu à peu en une chose dont il faudra se débarrasser. Eh oui, d’aucuns conseillent de précipiter l’issue fatale, de nous épargner les problèmes et d’abréger ses souffrances. Puisque rien ne pourra changer, reculer, s’inverser. Une simple piqûre, c’est tout. Je pourrais le faire moi-même. Quand il le fallait, j’ai bien égorgé des moutons et des chèvres. Mais, curieusement, je ne peux m’empêcher de penser à tous ces gens alités dans des endroits discrètement cachés, servant de mouroirs. Ils sont inutiles. Ils coûtent de l’argent et de l’énergie. Demandent beaucoup de travail. Ils suscitent l’agacement ou l’indifférence. Je sais comment cela se passe, j’en ai maintes fois été témoin : trois ou quatre personnes en blouse blanche et gants en latex entrent dans la chambre. Deux d’entre elles soulèvent le corps indolent, en deux minutes les autres lui retirent sa couche, lui font la toilette et lui remettent une nouvelle couche. Trois minutes plus tard, pas une seule trace de ce qui vient de se passer. Juste une drôle d’odeur – plus vraiment humaine – qui flotte dans l’air. Peut-être est-ce cette odeur du corps humain qui nous effraie, nous rebute et nous poursuit au point que nous l’enfermons dans ces endroits lointains et invisibles. Nous payons les gens en gants de latex pour qu’ils la respirent à notre place. Nous les payons pour qu’ils accompagnent la mort. D’une certaine manière, nous les payons pour qu’ils meurent à notre place. En accompagnant un mourant, nous mourons un peu nous-mêmes, nous devenons un peu plus mortels. Ainsi achetons-nous un service pour ne pas perdre notre temps. Pour ne pas respirer cet odeur.

Drôle de civilisation que la nôtre. Elle nous porte secours, nous protège, prolonge notre vie. Et en même temps, elle nous rend complètement désarmés face à la mort.

Nous sommes de plus en plus nombreux et nous serons de plus en plus nombreux à mourir. Dans la solitude grandissante. Du moins jusqu’au jour où nous aurons inventé l’immortalité. Je crains pourtant que cette immortalité ne soit en fait qu’une solitude qui se prolonge à l’infini.

Mon quartier

Ce texte est le plus long (à peu près la moitié du livre) et parle du décès du meilleur ami d’enfance de l’auteur. C’est avec lui qu’il a rêvé de découvrir le monde, de fuir l’usine de leurs pères, d’être des traîtres. Ils ont un peu réalisé leurs rêves, en faisant deux à trois fois par an des voyages pour découvrir les pays environnants la Pologne (de plus en plus possible après la chute de l’Union Soviétique). Lors d’un « dernier voyage » avec son ami, au bord de la mer Adriatique (où ils ont déjà séjourné), il revit son quartier d’enfance, l’usine automobile de leurs pères, les voyages et tous les bons moments. Cela contraste avec son sentiment d’impuissance face au malade assis sur le siège passager. Encore une fois, il lui en veut d’une certaine manière mais à mon avis, c’est juste qu’il ne sait pas quoi faire. Il meuble là encore, en rappelant des souvenirs à son ami, alors qu’il n’est même pas sûr que cela l’intéresse. Il n’arrive pas être à l’écoute parce qu’il est mal à l’aise (comme un peu tout le monde je pense) face à cette personne qui n’est plus tout à fait la même qu’il a connue.

Comment se fait-il alors que tout continue d’exister comme avant, tandis que nous, nous devenons de plus en plus seuls ? Comme lui, chaque jour un peu plus. C’est ce que je me dis, car il est impossible de partager la mort avec quelqu’un, une mort lente. Surtout quand on n’a partagé qu’une vie avec lui.

Je faisais resurgir les images du passé sans même lui avoir demandé son avis. Cela m’arrangeait. De ne pas le suivre. De ne pas l’accompagner. Je le regardais trotter, surpris de le voir tellement vieilli, alors qu’il était toujours pour moi le même garçon, celui des années 1977, 1983, 1991 ou 1992, quand il était arrivé chez nous dans son Escort rouge. Je voyais toujours le même visage qui, des années durant, était resté inchangé, et ce n’est qu’à partir du moment où le silence s’était dressé entre nous, comme une séparation, que le temps s’ébranla soudain en accélérant comme un film qu’on rembobine.

En résumé

Je suppose que vous aurez compris pourquoi il m’a fallu deux lectures : une pour être éblouie, une pour noter de nombreux passages. C’est un texte vraiment magnifique, tout en justesse et en sincérité. Les souvenirs sont réalistes, les propos sur la mort et sur le fait d’y assister aussi.

Il est clair que je n’en ai pas fini avec Andrzej Stasiuk, mais pour l’instant je vais me chercher une lecture un peu plus gaie.

Références

Un vague sentiment de perte de Andrzej STASIUK – récit traduit du polonais par Margot Carlier (Actes Sud, 2015)

4 réflexions au sujet de « Un vague sentiment de perte de Andrzej Stasiuk »

  1. vu ton enthousiasme, il faut que je note – mais pas pour tout de suite car je n’en sors plus avec le nombre de livres à lire 😉

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