Petite table, sois mise ! de Anne Serre

PetiteTableSoisMiseAnneSerreJ’ai entendu parlé de ce texte pour la première fois la semaine dernière dans l’émission de Charles Dantzig Le secret professionnel, qui était consacré aux éditions Verdier. L’éditrice parlait d’un texte qui traitait de manière originale de la pédophilie et de l’inceste. Je venais de lire le livre de Céline Lapertot Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre (dont je vais faire un billet bientôt) traitant lui de manière originale de la violence faite aux enfants (pas du tout dans le même genre que celui-ci).

Petite table, sois mise ! est une phrase d’un conte de Grimm, La Petite Table, l’âne et le Bâton. Le texte commence comme un conte. Il a la bonhomie de ton en tout cas qui y correspond. Comme dans beaucoup de conte, l’auteur nous raconte des choses terribles sur un ton joyeux. La narratrice, âgée aujourd’hui de quarante ans, raconte son enfance : sa mère se promenait nue dans la maison, son père sortait déguisé en femme mais surtout ils étaient tous les deux des obsédés sexuels (plutôt des pervers sexuels en fait) et initie très tôt leurs trois filles au sexe, pas seulement avec eux mais aussi avec leurs amis. Franchement à la lecture j’étais très gênée (pas choquée car je sais que c’est de la littérature et non la réalité). Je me disais que Anne Serre était une auteur reconnue et qu’elle n’avait pas de problèmes avec la police aux dernières nouvelles, qu’il devait donc y avoir autre chose dans ce livre (sinon la matière aurait vraiment été légère et gratuite). J’ai lu plusieurs avis sur ce livre où les gens dénigraient cette partie (mais en fait la plupart n’avaient pas lu le livre) mais ceux qui l’ont lu ont pour la plupart admiré le talent de l’auteur. C’est vrai qu’il n’y en a pas beaucoup qui aurait fait cela à mon avis. Elle décrit en fait ce qu’une petite fille prenait pour la normalité : la proximité et le partage des corps à l’intérieur d’une même famille. Cette première partie se termine par le paragraphe suivant :

C’est une expérience assez extraordinaire, peut-être terrible, au cours de laquelle on est parfois contraint de mettre de la légèreté, de la folie douce. Il n’est pas facile d’attraper les poissons fuyants du réel ; il arrive que pour les saisir, on ait à mimer l’inconséquence, ou l’oubli.

La deuxième partie se passe après : la narratrice a quittée sa famille à quinze ans. Qu’est-elle devenue ?  Je préviens que je vais un peu spoiler parce que j’ai été impressionnée par ce très court texte et que j’ai besoin d’en parler (vous pouvez continuer votre lecture si vous ne voulez de toute manière pas lire ce livre ou si vous l’avez déjà lu : n’hésitez pas à m’en parler alors).

Tout de suite après, la narratrice décrit une période blanche, sans sentiments :

Longtemps, j’ai été privée de sentiments. Maintenant que j’approche de la quarantaine et qu’il m’est arrivé, grâce à Dieu, d’éprouver ici ou là de la tendresse, de l’affection, je considère cet âge où je ne sentais rien sinon ma force avec curiosité.

Quand j’ai lu cette phrase, je me suis fais la réflexion que cela avait dû être terrible pour la construction de la personnalité de la narratrice. Pourtant, quelques pages plus loin, on lit le paragraphe suivant :

Oui, je refuserai toujours de dire que mon enfance me fut nocive, et ce n’est pas par fidélité envers mes parents que je tiens à maintenir et proclamer la beauté de cette enfance. Notre union avait été si vive, si dense, notre complicité érotique si ferme, pareille à une poignée de main franche , que je n’ai cessé de m’appuyer là-dessus, sur le lac sombre de notre salle à manger. Jamais le passé ne s’est dérobé sous mes pieds.

Puis plus loin :

Si j’ai quitté ma famille très tôt, c’est parce que j’étais prête à mener ma propre vie. Mais il me fallut beaucoup de temps, je l’admets, pour sortir de ma fascination, faire exploser le coffre-fort de mon enfance, naître à l’affection, sortir du rêve.

Ce qui m’aida, peut-être – car Ingrid et Chloé eurent des vies plus difficiles que la miennes [ce sont les deux autres sœurs] – c’est la fantaisie que je pris d’écrire des histoires. Cela fut ma rampe, une rampe lumineuse à laquelle je pus toujours m’accrocher quelle que fût la nuit. J’avais le sens du langage. Les mots résonnaient pour moi ; ils avaient une présence, une profonde épaisseur, ils étaient presque vivants. J’aimais presque n’importe quel livre tant mon appétit de langage était grand. Je me rappelle en avoir lu de mauvais lors de cette première fugue en Normandie et y avoir trouvé des aliments ; ce n’est que plus tard que mon goût s’est affiné.

Dans cet extrait, on touche au cœur et au but du livre : comment la narratrice s’en est sortie. Par la lecture et surtout l’écriture. Par le fait de mettre de la fantaisie et de la légèreté dans les moments les plus graves de son existence. Elle a trouvé à s’exprimer avec les mots qui roulent dans sa bouche avec tant d’originalité. C’est dans ce passage que l’on comprend que ce texte est un texte personnel. Pas dans le sens où s’est arrivé à une personne mais où la narratrice est une personne. Tout n’est pas aussi simple que la moralité nous le dicterait. Seule la narratrice peut décider de ce qu’elle prend ou jette de son enfance. Elle ne peut pas tout rejeter ou tout accepter mais elle vit juste avec. Avec sérieux, avec folie, avec légèreté. Et cela, c’est les mots et surtout la littérature qui le lui permettent.

Je vous donne un passage pour bien vous montrer qu’à aucun moment du livre n’est fait l’apologie de la pédophilie ou de l’inceste (comme j’ai pu le lire dans les commentaires du Salon littéraire, le terme utilisée par l’auteur de l’article est excellent : la narratrice nous livre une vision solaire de la vie)

comme si cette table au lieu d’avoir été celle de la joie et de l’excitation maniaque de mes émotions avait été celle d’un sacrifice, comme si l’on m’y avait amputée, torturée, démembrée, alors que moi, en ce temps-là, je songeais.

La fin est aussi magnifique (on voit que j’ai lu le livre en électronique, vu le nombre de citations que je mets) :

Et je trouvai que tout était bien, que le monde traçait en riant des boucles, des volutes, qu’il suffisait – comme je l’avais toujours su, toujours cru – d’être extrêmement attentif pour que vivre vous procure une joie terrible, pour que se fabrique une œuvre d’art grâce à votre corps, à vos mains, à vos yeux, à votre pauvre cœur brisé.

En résumé, ce livre est extrêmement puissant, il livre une palette d’émotions très importante par rapport au peu de pages qui le composent.

Je mets aussi la vidéo réalisée par la librairie Mollat pour que vous puissiez entendre l’auteur expliqué le livre :

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Références

Petite table, sois mise ! de Anne SERRE (Éditions Verdier, 2012)

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