Triangle rose de Dufranne, Vicanovic, Lerolle

Dans cet album, ce qui à mon avis prédomine, c’est l’histoire. Le travail graphique se situe au second plan et ce n’est franchement pas ce que l’on remarque. En plus, en rouvrant, je trouve qu’il est plus ou moins classique et ressemble aux bd que vous trouvez dans les musées pour expliquer les choses aux enfants (et aux adultes aussi).

Des lycéens ont un travail à faire pour l’école et un des garçons explique que son arrière-grand-père a été enfermé dans un camp de concentration. Ils décident de l’interroger même si le vieux n’est pas très bavard et surtout ne parle jamais de cette époque. Quand ils sont dans l’appartement, il commence à leur raconter son histoire. Celle d’un jeune allemand, homosexuel comme à peu près toute sa bande de copain. L’arrière grand père commence à leur parler de sa vie, entre ses amants, sa mère, son travail de dessinateur pour lequel il est reconnu, une vie sans histoire jusqu’à l’arrivée d’Hitler au pouvoir, ou plus exactement après la Nuit des Longs Couteaux où tous les SA ont été assassinés par les SS. Les homosexuels étaient plus ou moins épargnés par le travail de « purification » de l’Allemagne car le chef des SA était gay. Mais après tout s’enchaîne pour le narrateur, jusqu’à la déportation pendant plus de 9 ans dans les camps.

Ce que cette bande dessinée ce n’est pas la déportation mais le traitement qui est fait de cette déportation. Quand il revient des camps, Andreas n’est pas reconnu comme une victime et n’a le droit à aucune. Après son retour, Andreas sera maltraité par ses concitoyens car beaucoup de « vrais héros » sont morts dans les camps. Son amie, lesbienne, n’a pas été déportée mais elle a été engrossée par un bon allemand parce qu’il fallait lui apprendre. Andreas assumera cet enfant qui le fera arrière-grand-père, en France, car il a choisi l’exil pour ne pas se retrouver incarcérer pour récidive dès qu’il ira voir un homme. Pourtant, il ne la trouvera pas car les mentalités dans notre pays sont les mêmes.

Ce qui m’a fait très peur dans ce récit c’est la conclusion : les jeunes n’y croient pas, ne pensent pas qu’il raconte la vérité. J’ai appris l’existence des différents triangles sur les uniformes des déportés et il ne m’est absolument jamais venu à l’idée de penser que ce n’était pas vrai. J’ai trouvé cette conclusion soit d’une réalité choquante soit d’un pessimisme voulu qui fait peur. Ce que cet album souligne aussi c’est la déportation très précoce des Allemands (je l’ai appris en lisant d’autres livres mais c’est toujours bon à rappeler). Andreas dira même qu’ils ont inauguré les camps voire construit. Pour finir, je vous cite le rabat de la couverture qui donne une chronologie du « paragraphe 175″, qui est l' »article du Code pénal allemand qui a envoyé en déportation des milliers d’hommes, puis les a poursuivis juridiquement encore bien longtemps après la fin de la Seconde Guerre mondiale. »

1794 : première loi prussienne condamnant l’homosexualité masculine.

1871 : actualisation de la loi lors de l’unification allemande.

1935 : durcissement de la répression suit à l’accession des Nazis au pouvoir. Les homosexuels, perçus comme un péril pour la race car ils « refusent de se reproduire », sont désormais systématiquement pourchassés et seront parmi les premiers à subir l’univers concentrationnaire. Placés en bas de l’échelle hiérarchique des prisonnier des camps, leur taux de mortalité sera d’ailleurs l’un des plus élevés.

1942 : le gouvernement de Vichy introduit le « paragraphe 175 » dans le code pénal français ( article 331).

1950 : la RDA modifie la loi nazie et réduit les sanctions encourues.

1968 : la RDA réduit l’application des peines aux seuls adultes entretenant des relations homosexuelles avec un mineur.

1969 : la RFA réduit l’application des peines à certains cas.

1973 : la RFA revoit le « paragraphe 175 ».

1982 : la France supprime l’article 331 du Code pénal.

1988 : la RDA abolit définitivement le « paragraphe 175 ».

1994 : dans l’Allemagne réunifiée la loi est abolie.

1998 : en France, de violents affrontements homophobes ont encore lieu lors de commémorations ; une fédération de déportés sera condamnée pour de tels actes…

Références

Triangle rose de Michel DUFRANNE (scénario), de Milorad VICNOVIC-MAZA (dessin et couleurs) et Christian LEROLLE (couleurs) (Quadrants / Astrolabe, 2011)

2 commentaires

  1. Je l’avais déjà repéré et tu en remets une couche. Un sujet au final peu souvent traité et le format bd (même classique) est plutôt séduisant pour l’aborder.

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