Le Roseau Pensotant de Henri Roorda

J’ai le tort de laisser mon âme ouverte. Le vacarme que font les hommes la remplit et m’empêche d’entendre mon monologue intime.

J’ai découvert l’existence de ce livre en écoutant l’autre jour à la radio la chronique de Jean-Louis Ezzine sur France Culture (en fait en podcast parce qu’à 6h50 cela exigerait que mes quelques neurones soient déjà réveillés). Il commençait sa chronique en citant la préface du livre (je vais vous en citer un peu plus tout de même pour que vous puissiez profiter aussi) :

Au temps de Pascal, l’homme était un roseau pensant. Mais, pour les hommes d’aujourd’hui, l’obligation de penser est beaucoup moins impérieuse. Nos prédécesseurs ont pensé pour nous. Ils nous ont laissé un stock considérable de vocables prestigieux et d’opinions distinguées où nous trouvons tout ce qu’il faut pour composer des discours éloquents. Non seulement tout a été dit, mais, à notre époque, le patrimoine intellectuel de l’humanité est mis à la disposition de tout le monde ; et, en dépit de sa bêtise, Gustave, dont la mémoire est bonne, donne parfois à sa pensée inconsistante un vêtement de solides formules.

D’autre part, très jeune, l’écolier apprend à « développer » des idées qu’il n’a pas encore. Plus tard, il saura traiter tous les sujets. Nous serions tous capables de préparer pour la semaine prochaine, dans une salle tranquille de la Bibliothèque cantonale, une conférences sur les mœurs des phoques ou sur les traditions religieuses dans l’Afghanistan.

[…]

Je le répète : il reste quelques progrès à faire. La vie intellectuelle de l’humanité n’est pas encore définitivement réglée. Quelques-uns de nos contemporains, en dépit de toutes leurs lectures, continuent à pensoter. Avant de remettre à mon éditeur les morceaux qui composent ce recueil, j’ai tenu à les relire, car j’étais inquiet. Comme c’était à prévoir, j’y ai trouvé beaucoup d’idées qui, depuis longtemps, hélas ! sont complètement défraîchies. Mais, ça et là, j’ai reconnu avec émotion la palpitation du pensotement. C’est incontestable : je suis un roseau pensotant.

Le lecteur ne s’en apercevra peut-être pas ; car aujourd’hui, ceux qui lisent pensotent aussi rarement que ceux qui écrivent. Il y a beaucoup de personnes qui lisent des pages entières en somnolant. Eh bien, que ces personnes le sachent : mon éditeur n’a pas l’habitude de rendre l’argent. Au lecteur mécontent qui n’aura trouvé dans mon livre aucun aliment sapide, je demanderai : « Aux endroits où je pensotais, pensotiez-vous aussi ? » Dans les phénomènes de télépathie sans fil, il importe que l’appareil récepteur soit réglé sur l’autre. Pour qu’un livre ait de l’efficacité, il faut que l’auteur et le lecteur pensotent simultanément. Cela dit, je ne crains plus aucune critique.

Ceci dit, le livre d’Henri Roorda rassemble des chroniques qui sont parus dans des journaux suisses. Pour ceux qui aiment celles de Jean-Louis Ezzine, c’est à peu près dans le même genre. Il prend des situations de tous les jours, les observe, les décortique dans ce qu’elles peuvent avoir de cocasses, de stupides … ces situations le font penser et ils dits ce qu’ils en pensent mais pas comme vous et surtout moi pouvons le faire : avec humour, avec des bon mots, avec une grande acuité qui s’exprime dans une et une seule phrase bien dites. Il y a aussi pas mal de second degré. Les chroniques sont un genre à part entière mais quand c’est bien fait, je trouve que cela nous donne à réfléchir sur notre société, pas celle des évènements politiques ou internationaux mais celle de tous les jours, celle du réel. Ici, c’est le cas, on passe des gares, à l’enseignement, au choix de prénoms, aux gens bien intentionnés contre lesquels on ne peut pas se protéger …  Cela peut faire rire ou simplement sourire car on reconnaît des situations de tous les jours, des idées que l’on a eue. Je vous remets un extrait (où on voit tout le second degré du bonhomme) mais j’aurais pu tout citer.

 Je ne sais pas où nous allons ; mais mes méditations profondes m’ont permis de découvrir la cause du mal universel : tout va mal parce que les hommes ne veulent plus être pauvres.

[…]

Puisque, sur notre triste planète, tout le monde ne peut pas être riche, il faut que les hommes de bonne volonté se dévouent et se décident fermement à rester pauvres jusqu’à leur mort. Pour l’Europe, soixante à quatre-vingt millions de familles laborieuses, pauvres et contentes de leur sort, suffiraient sans doute. Jusqu’à ce jour, la pauvreté n’a pas été assez honorée. Que les moralistes fassent désormais, infatigablement, des tournées de conférences dans tous les pays et prouvent à leurs auditeurs que la pauvreté est la première des vertus sociales. Le Pauvre n’est-il pas celui qui détruit le moins de bonnes choses ? Car celui-là fait œuvre de destruction qui avale une tranche de rosbif ou, simplement, cent grammes de fromage. Il y a évidemment des destructions nécessaires. C’est à toutes les destructions superflues que les Volontaires de la Pauvreté renonceront.

J’ai la prétention d’être un Juste. Connaissant mes propres faiblesses, j’accorde aux autres le droit d’avoir des défauts. (Ils se passent, d’ailleurs, fort bien de mon autorisation.) Je ne vais pas exiger des Pauvres une abnégation totale. Je propose que, dans chaque pays, l’État leur distribue d’abondantes richesses fictives, telles que des diplômes ou des décorations. Les plaisirs de la vanité valent bien ceux de la table. Ils doivent même leur être préférés, si les hygiénistes disent vrai. Au bout de dix ans de persévérance joyeuse, le Pauvre conscient recevra une carte de bon citoyen, qu’il aura le droit de fixer à la porte de son appartement. Dix ans plus tard, s’il a bien « tenu », on lui donnera un premier accessit avec un petit bout de ruban rouge. Enfin, il ne méritera la Grande Corde de l’Ascétisme national qu’après quarante ans de civisme et de labeur acharné. Quant aux sybarites qui, à l’estime de leurs concitoyens, préféreront les filets de sole, le cinéma, les thés dansants et les épingles de cravate, ils ne seront jamais décorés. Et ce sera bien fait.

Le livre a été édité une première fois et des gens s’en servent encore aujourd’hui … sans en avoir compris l’humour.

En conclusion, je vous invite à lire la biographie de Henri Roorda sur wikipédia. Ce qui est triste c’est qu’il s’est suicidé alors que dans ses chroniques, il donne l’impression d’un homme tellement positif. C’est dit dans la postface et franchement, cela m’a fait un choc.

Références

Le Roseau Pensotant de Henri ROORDA – édition établie et postfacée par Éric Dussert (Mille et une nuits n°596, 2011)

P.S. Je l’ai lu en version électronique mais comme il me plaisait trop et que je voulais le garder dans ma bibliothèque, je l’ai acheté en version papier en même temps qu’un deuxième volume qui est aussi sorti chez Mille et une nuits Le Rire et les Rieurs, suivi de Mon Suicide (c’est là qu’il explique le geste par lequel il a mis fin à sa vie)(bien sûr c’est paru à titre posthume). À noter : en janvier, les éditions Mille et une nuits vont faire paraître deux autres volumes : Le pédagogue n’aime pas les enfants et Miettes d’anarchie, suivi de Le Débourrage des crânes est-il possible ? et de Mon internationalisme sentimental.

2 réflexions au sujet de « Le Roseau Pensotant de Henri Roorda »

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