La conversion de Matthias Gnehm

LaConversionMathiasCnehmAprès ma lecture des Serviteurs Inutiles de Bernard Bonnelle, j’ai eu envie de relire une BD que j’avais emprunté à la bibliothèque de l’Institut Goethe et que j’avais déjà lu au début de l’été (cela tombe bien puisque je dois la rendre dans deux semaines). Celle-ci traite aussi de l’extrémisme religieux, mais d’une manière différente puisque déjà on est en 1984 et donc en temps de pseudo-paix (la guerre froide est en arrière plan tout de même) mais aussi parce que l’extrémisme religieux tourne à la dérive sectaire.

On est donc en Suisse, en 1984, dans ce que l’auteur décrit comme la ville (le village) suisse la plus moche en tout cas à l’époque. Ne connaissant pas particulièrement la Suisse, je ne saurais pas la situer mais apparemment il y a une grande tour en plein milieu.

Dans cette petite ville donc, on suit un groupe de jeunes, de 14-15 ans, et plus spécialement 3, deux garçons, une fille : Luki, Kurt et Patrizia. Luki et Kurt sont amis mais Luki et Patrizia vont au groupe biblique. Kurt se sent légèrement mis à l’écart, alors même qu’il est fou amoureux de Patrizia. Que ne ferait-on pas pour une fille à cet âge-là ? Lorsque Luki lui dit qu' »il l’a fait » avec Patrizia, Kurt est donc forcément un peu jaloux (même si on se doute qu’il ne veut pas forcément dire ce qu’on entend). Mais le même jour, Luki propose à Kurt de l’accompagner au groupe biblique où est donc Patrizia et c’est le début de l’engrenage puisqu’elle l’encouragera toujours plus à fond dans la religion et lui sera de plus en plus accro à elle.

Patrizia est très enthousiaste vis à vis du groupe biblique, et de son pasteur, le pasteur Obrist. En effet, le groupe lui apporte une certaine stabilité qu’elle n’a pas dans sa vie familiale. Sa mère est en dépression et boit déraisonnablement. Elle est donc particulièrement influençable lorsque quelqu’un lui propose cette stabilité qu’elle recherche. Luki, lui, vient d’une famille stable et la religion représente plutôt une sorte de tradition « pépère ». Il croit ce qu’on lui a toujours répété. Les autres adolescents sont un peu dans la même veine. Pourtant, on les sent anxieux suite au contexte international, inquiet au sujet des problèmes environnementaux. Je me suis demandée si ils comprenaient vraiment le sens de leur parole :

Pasteur Obrist : Les non-convertis ne peuvent pas comprendre ce que nous ressentons. Ils ne peuvent imaginer ce que Dieu nous apporte chaque jour. Force. Assurance. Confiance. Si les membres de votre famille ne sont pas croyants ou ont des mauvaises croyances, alors ils essaieront de vous détourner de votre foi. Ou pire, Rahel, Mathieu, 10, 21.

Une adolescente (lisant le passage de la Bible, cité par le pasteur) : « Le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant et les enfants s’élèveront contre leurs parents et les feront mettre à mort. Et vous serez haïs de tous, pour l’amour de moi. Mais celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé. Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre ».

Comment des adolescents peuvent relativiser le texte quand il est introduit dans son texte ! C’est un exemple pour montrer la manière dont la BD illustre la dérive sectaire de ce groupe biblique, dirigé par ce pasteur, qui ressemble plus à un gourou, qu’à un homme pieux.

Kurt est lui guidé par ses sentiments mais de plus en plus, il va commencer à croire. Il refuse d’entendre les avis divergents de ses voisins et de sa famille (il a très peu d’amis et ceux qu’il a font partie du groupe). Pourtant, il ne sera jamais lâché par ses parents, qui tiennent tous les deux des propos très intelligents sur la religion, même si parfois le dialogue est difficile :

Kurt : Tu veux m’enlever ma foi.

Sa mère : Je voudrais simplement que tu n’affirmes pas que ta croyance est la seule vérité.

Kurt : Oui et toi que crois-tu ?

Sa mère : Et bien … Je crois que je ne peux pas tout savoir.

Kurt : Alors tu crois aussi qu’il existe un Dieu qui en sait plus que toit, qui sait tout.

Sa mère : Peut-être que seuls les hommes peuvent savoir quelque chose.

Kurt : C’est trop profond pour moi.

Sa mère : Dieu a créé les hommes à son image, c’est comme ça que les hommes se l’expliquent, et c’est ainsi que cela a été gravé dans la Bible. Mais je trouve que l’inverse de cette histoire est tout aussi beau. Les hommes ont créé Dieu à leur image. C’est-à-dire qu’ils lui ont attribué toutes les facultés qu’ils avaient aussi eux-mêmes, et également la capacité de pouvoir savoir quelque chose.

Kurt : Mais c’est Dieu qui a créé le monde et les hommes, pas l’inverse.

Sa mère : Qui sait. L’homme peut créer quelque chose, il peut être créateur. Par conséquent, Dieu devrait également pouvoir l’être, simplement en bien mieux, et ainsi il aurait créé le monde dans son ensemble. Mais peut-on vraiment tirer cette conclusion? Ça pourrait tout aussi bien être que l’univers n’a jamais été créé , mais qu’il a toujours été là. Sans commencement, sans fin. Contraction, Big Bang, expansion, contraction, nouveau Big Bang, nouvelle expansion, et ainsi de suite, depuis la nuit des temps.

[…]

Kurt : « Pourrait être » … tu dis toujours ça « pourrait ». Mais moi, je veux être sûr, je ne peux pas passer ma vie dans l’incertitude, c’est à désespérer !

Sa mère : Je crois que les histoires naissent précisément de cette incertitude. Lorsqu’une histoire est racontée de manière crédible, on a alors le sentiment que ça aurait pu vraiment se dérouler ainsi. On peut croire en cette histoire. Et donc croire, ça peut être une très bonne chose et ça peut aider à dissiper cette incertitude. Au moins tant que l’on écoute l’histoire, qu’on la lit, qu’on est dans l’histoire. Mais les histoires ne sont et ne restent que des histoires. Les histoires sont des inventions humaines. Et quand un conteur affirme que son histoire est vraie, alors je commence à devenir critique. Et quand il m’explique encore que son histoire est la seule vérité possible, alors il perd toute crédibilité.

Kurt : Mais alors tout ce que tu me racontes là, n’est-ce pas aussi juste une histoire ?

Sa mère : Si.

Kurt : Pourquoi devrais-je alors te croire toi, plutôt que le pasteur Obrist ?

Sa mère : Parce que le pasteur Obrist, avec son histoire, va jusqu’à affirmer que je crois mal, que je pense mal, que je vis mal, si je ne crois pas en son histoire.

Kurt : Mais ton histoire l’affirme aussi, tu dis aussi que le pasteur Obrist se trompe !

Sa mère : Oui, mais je ne fais pas de prosélytisme avec mon histoire, mon histoire est de la simple autodéfense. Car les histoires t’ont conduit à te couper de ta famille. Et je ne peux pas te regarder t’éloigner de moi sans rien faire.

C’est un extrait un peu long, mais caractéristique de ce qui m’a plus dans cette BD. Kurt se détachera par la suite très violemment de la religion, suite à deux graves événements et en sera encore marqué 25 ans après.

Le dessin en noir et blanc, très sobre, permet de se concentrer sur le propos, tout en faisant vivre l’histoire.

Une BD passionnante et intelligente, à mettre entre toutes les mains !

Références

La Conversion de Matthias GNEHM – traduit de l’allemand par Charlotte Fritsch (Atrabile, 2011)

Hiver à Sokcho de Elisa Shua Dusapin

HiverASokchoElisaShuaDusapinC’est le premier livre de la rentrée littéraire que j’ai eu envie de lire, après avoir vu un tweet de la librairie Dépaysage.

Sokcho est une ville proche de la frontière entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. L’action de ce roman se situe en plein hiver comme l’indique le titre. Comme Sokcho est une station balnéaire, il n’y a pas grand monde à part les habitants dans cette ville où les températures descendent allègrement sous les zéro degrés.

Pourtant un jour, un auteur français de bandes dessinées débarque dans la pension de famille dans laquelle travaille la narratrice du roman. C’est une jeune femme d’une vingtaine d’années qui revient après ses études, qu’elle a effectué à Séoul, dans la ville de son enfance pour se rapprocher de sa mère, poissonnière au marché. Notre narratrice a la particularité d’avoir des origines françaises, par son père. De plus, elle a étudié la littérature française. Elle parle parfaitement français donc. On sent d’emblée qu’elle est très seule et qu’il lui manque quelque chose. Elle a bien un petit ami (qui est plutôt obsédé par lui-même que par elle) et sa mère mais cela ne semble pas suffire à son bonheur. Son patron est assez bourru (il a perdu sa femme l’année dernière). Les quelques clients ressemblent plutôt à des ombres qu’à des personnes. Il est donc logique qu’elle s’attache d’emblée à cet auteur de BD.

Sauf que lui aussi est seul, et cherche à préserver cette solitude, qui lui permet de créer. Ils se rapprochent l’un de l’autre, mais pas de manière intime. Ils font plutôt se côtoyer leurs solitudes (même si elle aimerait rentre plus avant dans son univers). Le livre est constitué de fragments de vie : d’approches, de visites, de discussions.

C’est l’écriture qui rend ce livre magique. On est happé d’emblée. Dans mon imagination, Sokcho était une sorte de ville ressemblant à Las Vegas, mais avec tous les casinos fermés. Beaucoup de néons, peu de personnes et une ville où souffle beaucoup vent. Ici, c’est plutôt neige et froid glacial. Or, d’après Wikipédia, c’est une ville de près de 90000 habitants. Pourtant, on sent une certaine désolation et comme je l’ai dit un aspect fantomatique. Cette description m’a fait penser que tous les personnages étaient seuls.

De plus, l’écriture est très dépouillée. Il y a peu de descriptions de sentiments : soit ils sont vécus et extériorisés, soit ils restent en arrière plan. On ne vit pas la vie de la narratrice mais on l’observe. L’auteur de BD est lui esquissé, plutôt que décrit. Je ne saurais pas vous dire pourquoi il agit de telle ou telle manière. Je n’ai pu m’empêcher de comparer l’univers de la narratrice et celui de l’auteur de BD. Il arrive à voir de la beauté à Sokcho, à se (re)créer un univers que la narratrice ne voit pas (ou plus). Comme si elle était seule parce qu’elle n’arrivait pas (ou plus) à voir ce qui lui plaisait dans sa ville. Pour moi, c’est ce qui lui manque et qui fait que l’on sent d’emblée cette solitude.

Un excellent livre de cette rentrée littéraire, qui vaut énormément pour son écriture et le climat qui en découle. Un premier roman, en plus !

Un autre avis sur le blog Le petit carré jaune (bien meilleur ; si vous ne voulez pas lire ce livre après, c’est qu’il y a un problème).

Références

Hiver à Sokcho de Elisa SHUA DUSAPIN (Éditions Zoé, 2016)

Zwei mal zwei de Charles Lewinsky et Andreas Gefe

ZweiMalZweiCharlesLewinskyJe dois faire pour le cours d’allemand de samedi une présentation d’un livre. J’ai choisi celui-là après de très grandes réflexions et ce pour plusieurs raisons.

On n’était pas obligé de choisir un livre en allemand mais vu qu’à chaque fois que je parle des livres aux gens IRL (aux gens qui ne lisent pas je précise), il me considère comme une folle et me demande pourquoi j’ai lu cela. J’en ai déduis à force que c’est tout simplement que je ne savais pas résumer parce que je me contente de raconter l’action et je donne mes sentiments sur la lecture après alors qu’un livre n’est pas que actions et donc les gens ne peuvent pas se rendre compte de pourquoi il faut le lire.

Donc j’ai choisi un livre en allemand parce que je me suis dit qu’on ne me poserait pas la question et que si on me pose la question, je pourrais dire « mais pour apprendre du vocabulaire, voyons » alors qu’en réalité, je prends des livres au hasard à la bibliothèque et que si cela me plaît, je lis et si cela ne me plait pas, je rends. J’ai remarqué que chez les gens qui ne lisent pas, le rapport aux livres de bibliothèque est beaucoup plus compliqué, plus complexé même. Il faut lire tous les livres qu’on emprunte comme s’ils allaient disparaître, même s’ils seront encore disponibles dans un an (c’est cela qui est bien avec la bibliothèque). En plus, ce sont des livres qui ne remplissent pas la maison.

J’ai pris une BD parce que je ne voulais pas prendre un livre simplifié (c’est les deux seules choses que je peux lire en allemand donc le choix est rapide). Si j’avais pris le livre simplifié, cela aurait consisté à faire le résumé d’un résumé. J’ai pris une BD plutôt qu’un comics car j’avais peur de manquer de temps et que celle-ci ne faisait que 48 pages.

Si on résume, je me retrouve à faire une présentation en allemand d’un livre que je n’ai pas plus aimé que cela. Chouette, non ? IllustrationZwiMalZwei

L’histoire est assez simple : deux couples attendent un enfant (chacun je précise pour ceux que toute autre hypothèse perturbe). Un des couples est plutôt aisé, bobo ou plus simplement bien assis dans la société. Ils veulent depuis longtemps un bébé mais n’y arrivent pas. Ils essaient donc toutes les techniques. Il y a la scène qu’on voit dans certains films : « chéri, tu viens ? Ma température bonne » « heu ? maintenant ? je suis en plein dans un truc important ? » et le gars se presse quitte à renverser tout le monde. Miracle, des miracles, après dix pages la dame est enceinte. Commence alors une période encore plus stressante : la grossesse. Est-ce que si est normal ? Est-ce que ça est normal ? Que doit-on acheter ? Il faut prévoir la sage-femme, la garderie… À la fin, elle chronomètre son mari pour se préparer aux contractions, le réveille en pleine nuit toujours en prévision du bébé. Le mari supporte en silence même s’il semble très désemparé.

L’autre couple est beaucoup moins prise de tête, voir un peu inconséquent. Elle est couturière, lui quelque chose comme garagiste. Ils se rencontrent, couchent ensemble (très facile à comprendre en allemand). Il la rappelle parce qu’il la trouve assez inhabituelle. Elle ne sait même plus qui il est (cela s’est passé la nuit d’avant). Trois mois plus tard, c’est elle qui rappelle parce qu’elle découvre qu’elle est enceinte. Ils vont finalement garder le bébé même si au début, lui ne voulait pas. Il l’annonce à sa famille, qui lui dit qu’il est trop jeune, qu’il ne faut pas … mais il veut quand même. La famille veut un mariage, elle ne veut pas, finalement ils vont le faire quand même. Eux ne prévoient pas la crèche, la sage-femme, la chambre, les jouets … C’est inconséquent mais elle vit sa grossesse de manière plus cool.

Au début de l’histoire, les deux couples sont décrits séparément dans une alternance de planches puis ils se rencontrent. L’alternance de planches persiste même s’il peut y avoir des histoires commune.

Vous vous en doutez, la BD finit par les accouchements, en même temps, parce que c’est happy end.

Je n’ai pas aimé les dessins parce que je trouve ce style un peu vieux, un peu journaux, trop simpliste (même si je suis incapable de faire pareil). J’ai trouvé les couleurs fades. D’une histoire qui auraient dû avoir du punch, je suis sortie déprimée, un petit peu amusé par certaines situations. Je trouve que ces couleurs ralentissent un rythme qui était intéressant car Charles Lewinsky ne décrit que les situations phares de la grossesse. Donc finalement, le scénario est assez nerveux mais les dessins ne sont pas en adéquation avec rythme.

C’est une BD rigolote sur le moment mais la seule chose dont on se rappellera est que la grossesse dure neuf mois quoiqu’il arrive ; mais cela, on le savait déjà normalement.

Références

Zwei mal zwei de Charles LEWINSKY et Andreas GEFE (Edition Moderne, 2011)

Le miel de Slobodan Despot

LeMielSlobodanDespotJ’ai pris ce livre sur la table des coups de cœur de ma librairie préférée. Je l’ai dévorée en deux journées de RER. C’est typiquement le genre de livre que j’adore : il vous emmène ailleurs tout en vous faisant prendre conscience de réalités que vous n’avez même jamais effleuré.

Le narrateur est dans le cabinet d’une herboriste, assez extraordinaire, qui lui raconte l’histoire qu’il nous retranscrit ensuite. Un jour, à la suite de la panne de son bus sur l’autoroute, elle remonte à pied une bretelle et aperçoit une voiture en panne où elle entend un homme crié sur un plus vieil homme en le menaçant plus ou moins de mort. L’herboriste voit rouge et intervient en payant les réparations de la voiture de l’homme, ce qui était l’objet de sa colère. Elle vient de faire la connaissance de Vesko le Teigneux.

Elle l’oublie mais un jour, elle le voit arriver au cabinet avec 50 kg de miel (en pleine pénurie) et son argent. Vesko est toujours aussi teigneux mais explique que c’est son père qui a voulu rembourser les dettes (qui n’en étaient pas puisqu’elle ne voulait pas de remboursement). Elle lui demande pourquoi tant de haine envers son père et il lui raconte (ce qui le soignera de sa haine progressivement).

Alors que la Yougoslavie était devenue une multitude de pays : il a été obligé de faire le trajet de Belgrade à la province de Krajina, pour récupérer son père. Celui-ci avait réussi à survivre par chance (ou miracle) au passage des Croates après l’abandon du terrain par les Serbes car au moment de l’attaque, il était auprès de ses ruches, en hauteur et est resté caché là-bas tant qu’il y a eu du danger. Ses deux fils, inquiets, veulent le mettre en sécurité chez Vesko où ils habitent tous les deux. L’ainé ne peut pas y aller car il a fait partie de l’armée serbe et il faut traverser la Croatie. C’est donc Vesko qui va s’y coller.

Vesko est serbe mais n’a pas pris part à ce qui c’est passé. Il a regardé la guerre comme quelqu’un d’extérieur. La nouvelle situation du pays lui semble assez extraordinaire. Des pays qui étaient sa patrie sont maintenant étrangers et même dangereux pour lui. En plus, il n’a jamais été « courageux » (je pense qu’on serait tous dans le même cas que lui). Il doit donc affronter une peur d’autant plus grande en traversant des pays où il pense que les gens vont l’assassiner à la moindre parole en entendant qu’il est serbe. Au fur et à mesure d’un trajet initiatique ou de quête, il va pourtant rencontrer des gens de toutes origines qui vont l’aider, même un peu, avec beaucoup de gêne, car il n’y a plus que cela à faire maintenant. Il ne changera pourtant pas d’avis, ni de sentiments sur les gens qui l’entourent.

Ce que j’ai pensé en tant que lectrice, c’est que Vesko était hargneux parce qu’il n’était pas fier de ce qu’il était devenu, un homme indifférent, manquant de vie tout simplement : il va au travail, rentre s’occuper de sa famille, est content d’avoir son appartement, a des amis exactement comme lui. C’est à mon avis, c’est ce que à quoi son père le renvoie C’est l’herboriste qui va le réconcilier avec lui-même et avec son père.

Le roman raconte donc l’aller-retour Belgrade-Krajina. J’ai 31 ans et pour moi les guerres des Balkans, ce sont des images à la télévision qui sont imprimées dans ma tête mais qui n’ont pas de réalité. Ce livre m’a donné le sentiment de voir un peu mieux ce qu’étaient ces guerres mais surtout comment cela s’est passé après, une fois que l’on n’en a plus parlé, de la difficulté de revivre ensemble après tout cela. L’avantage avec le roman de Slobodan Despot, c’est qu’il n’y a pas de gentils ni de méchants, pas de réels parti-pris même si l’histoire est racontée du point de vue serbe ; ses personnages sont des gens normaux, comme vous et à moi.

J’ai beaucoup aimé l’écriture car je l’ai trouvé très naturelle. C’est censé être la retranscription par le narrateur du récit de l’herboriste avec des passages éliminés car sans rapport. L’auteur a adopté un ton plutôt récit de coin du feu. On regarde le feu tout en écoutant et on voit les personnages prendre vie autour de nous. C’est le sentiment que j’ai eu en tout cas.

En conclusion, un très bon roman.

Un extrait

Le  beau-frère se disait « charcutier de piquet » ; avant la guerre, on lui amenait d’office tous les Turcs et les Macédoniens qui, descendant d’Allemagne pied au plancher, s’endormaient au volant juste dans leur zone, après une douzaine d’heures de conduite. À présent, les Mercedes surchargées ne circulaient plus sur l’autoroute défoncée par les blindés, mais il était de service vingt heures par jour. Il réparait à la hâte des blessures qui n’étaient pas très différentes de celles dont il avait l’habitude, mais imprimées dans des chairs très jeunes, affrontant les regards d’adolescents surpris et scandalisés de se découvrir invalides, eux qui la veille encore décrochaient les paniers de basket-ball ou coursaient les filles les plus désirées. C’est dans l’odeur de boucherie et de désinfectant et dans le bourgeonnement absurde de leurs membres déchiquetés qu’ils comprenaient que la guerre n’était pas un sport comme les autres et que l’infirmité serait leur seul métier pour le restant de leur vie.

Références

Le miel de Slobodan DESPOT (Gallimard, 2014)

Un avant-goût de printemps de Alex Capus

UnAvantGoutDePrintempsAlexCapusCe très petit livre (140 pages) est basé sur un fait divers de l’hiver 1933-1934. Deux braqueurs allemands, au lieu de fuir en Inde, s’arrêtent à Bâle après être tombé amoureux d’une vendeuse de disques. Au cours du livre, ils braqueront encore, en faisant encore des morts et semant le trouble dans la ville suisse.

Alex Capus ne nous raconte cette histoire ni du point de vue des braqueurs, ni du point de vue des vue des policiers, ni même de celui de la vendeuse de disques mais de celui d’un narrateur extérieur qui a la particularité d’avoir des grands-parents qui ont vécu cette période. Plus particulièrement, sa grand-mère était l’amie de la vendeuse de disque, qui l’avait invité le premier soir pour ne pas être seule avec les deux hommes. Or, la grand-mère était plus ou moins acquise au grand-père et donc l’expérience n’a pas été reconduite (en fait, ils ne se supportaient pas, étaient très maladroits ensemble mais tout le village les voyait ensemble). La vendeuse de disque se retrouve seul avec les deux hommes avec qui elle se lie d’amitié (elle est divorcée d’un mari qui la battait et vit seule avec une mère pas drôle du tout) tout en ne sachant pas qui ils sont, bien sûr. C’est cette histoire que raconte le livre.

Cela a été pour moi une très bonne lecture car l’histoire est entraînante mais surtout Alex Capus la raconte très bien. Il mêle les souvenirs qu’il a de ses grand-parents à un travail sur les archives de police, les journaux et les témoignages de l’époque. Il arrive à incarner ses personnages, à les rendre humain et à faire de l’humour dessus. La vendeuse hésite à dénoncer les braqueurs après avoir su qui ils étaient. En fait, ceux-ci, malgré le nombre de morts impressionnants qu’ils sèment, sont gentils et ont une bonne raison pour faire ce qu’ils font. Ils sont même lettrés et ont une grand conscience du danger qui monte dans leur pays. Alex Capus décrit aussi une époque : celle d’une société marquée par la première guerre, en pleine mutation mais encore emplie d’un grand sens des convenances.

Ce n’est pas inoubliable mais à mon avis, très appréciable.

Références

Un avant-goût de printemps de Alex CAPUS – traduit de l’allemand par Leïla Pellisier (Autrement, 2007)

Othon et les sirènes de Pierre Girard

Quatrième de couverture

« Il y a dans chaque femme une rumeur, comme dans une coquille. Cette rumeur est une sorte de CONTINUO qui accompagne tous les gestes et les paroles de sa vie. Et c’est ça que nous n’oublions jamais, alors que leur nom même est perdu, que leur forme est retournée dans la foule, cette musique nous revient parfois et ressuscite le passé. »

Ronde amoureuse, légère et douce-amère, Othon et les sirènes est un roman d’initiation et de tentations : il me en scène un jeune homme à la recherche de la passion et qui va surtout se rencontrer lui-même. Dans le style inimitable de cet auteur notoirement méconnu qu’était Pierre Girard, il nous offre un moment de grâce comme la littérature sait nous en réserver pour peu que l’on prête l’oreille.

Mon avis

J’ai pris ce livre à la librairie car je fais confiance à l’éditeur (le libraire avait mis un petit mot d’encouragement aussi) même si cette fois-ci je trouvais la quatrième de couverture un peu grandiloquente (la fin…)

Clairement, l’histoire n’est pas censé casser trois pattes à un canard. Un homme vient se consoler d’une déception amoureuse dans une pension où il était déjà venu exactement pour les mêmes raisons, il y a trois ans. Dans cette pension, mystérieusement, il n’y a que des Grecs. Une jeune femme arrive, notre homme en tombe amoureux. Il est rival d’un autre homme de la pension. Il aime aussi d’autres femmes. Plus exactement, ce qu’il aime, c’est la Femme en général et l’idée d’aimer.

Le livre est très court (80 pages). Pourtant vous ne pouvez mettre que plein de temps à le lire. On s’arrête à chaque phrase en se demandant qui a pu écrire cela, si ce n’est un véritable génie. On relie et on se fait toujours la même remarque. C’est exactement comme le dit la quatrième de couverture : c’est un livre touché par la grâce, par la finesse, par la légèreté. Ce livre est rempli d’images, de figures de style que je n’avais encore jamais lu ! Cette écriture est sublime ! J’ai commencé à me le dire dès le premier paragraphe :

Je ne sais quel goût pour les redites, pour les recommencements m’avait ramené, trois ans après mon premier séjour, à Pension Rothemeer. Je suis de ceux qui vivent toujours la même aventure. Ma vie, dans cent ans, aura du style.

En un paragraphe, avec un style concis, il arrive à dire tout et à faire s’évader notre tête du quotidien. La phrase (notez bien qu’il ne s’agit que d’une seule phrase) qui m’a le plus bouche bée est celle-ci :

Poussé par les mille mains grises du vent, au milieu du rire étouffé de novembre, j’entrai une feuille collée à mon chapeau, dans le Bar du Hardi Zébu.

Ce qui m’a échappe dans le livre, sans aucun doute : les liens avec la mythologie grecque et tout ce qui est grecque en général (vu que je n’y connais rien). Pourtant, j’ai adoré. La quatrième de couverture n’était pas du tout grandiloquente.

Références

Othon et les sirènes de Pierre GIRARD – préface de Patrick Baud (L’arbre vengeur, 2012)

Un siècle de littérature européenne : 2/100 (année : 1944)

Le Roseau Pensotant de Henri Roorda

J’ai le tort de laisser mon âme ouverte. Le vacarme que font les hommes la remplit et m’empêche d’entendre mon monologue intime.

J’ai découvert l’existence de ce livre en écoutant l’autre jour à la radio la chronique de Jean-Louis Ezzine sur France Culture (en fait en podcast parce qu’à 6h50 cela exigerait que mes quelques neurones soient déjà réveillés). Il commençait sa chronique en citant la préface du livre (je vais vous en citer un peu plus tout de même pour que vous puissiez profiter aussi) :

Au temps de Pascal, l’homme était un roseau pensant. Mais, pour les hommes d’aujourd’hui, l’obligation de penser est beaucoup moins impérieuse. Nos prédécesseurs ont pensé pour nous. Ils nous ont laissé un stock considérable de vocables prestigieux et d’opinions distinguées où nous trouvons tout ce qu’il faut pour composer des discours éloquents. Non seulement tout a été dit, mais, à notre époque, le patrimoine intellectuel de l’humanité est mis à la disposition de tout le monde ; et, en dépit de sa bêtise, Gustave, dont la mémoire est bonne, donne parfois à sa pensée inconsistante un vêtement de solides formules.

D’autre part, très jeune, l’écolier apprend à « développer » des idées qu’il n’a pas encore. Plus tard, il saura traiter tous les sujets. Nous serions tous capables de préparer pour la semaine prochaine, dans une salle tranquille de la Bibliothèque cantonale, une conférences sur les mœurs des phoques ou sur les traditions religieuses dans l’Afghanistan.

[…]

Je le répète : il reste quelques progrès à faire. La vie intellectuelle de l’humanité n’est pas encore définitivement réglée. Quelques-uns de nos contemporains, en dépit de toutes leurs lectures, continuent à pensoter. Avant de remettre à mon éditeur les morceaux qui composent ce recueil, j’ai tenu à les relire, car j’étais inquiet. Comme c’était à prévoir, j’y ai trouvé beaucoup d’idées qui, depuis longtemps, hélas ! sont complètement défraîchies. Mais, ça et là, j’ai reconnu avec émotion la palpitation du pensotement. C’est incontestable : je suis un roseau pensotant.

Le lecteur ne s’en apercevra peut-être pas ; car aujourd’hui, ceux qui lisent pensotent aussi rarement que ceux qui écrivent. Il y a beaucoup de personnes qui lisent des pages entières en somnolant. Eh bien, que ces personnes le sachent : mon éditeur n’a pas l’habitude de rendre l’argent. Au lecteur mécontent qui n’aura trouvé dans mon livre aucun aliment sapide, je demanderai : « Aux endroits où je pensotais, pensotiez-vous aussi ? » Dans les phénomènes de télépathie sans fil, il importe que l’appareil récepteur soit réglé sur l’autre. Pour qu’un livre ait de l’efficacité, il faut que l’auteur et le lecteur pensotent simultanément. Cela dit, je ne crains plus aucune critique.

Ceci dit, le livre d’Henri Roorda rassemble des chroniques qui sont parus dans des journaux suisses. Pour ceux qui aiment celles de Jean-Louis Ezzine, c’est à peu près dans le même genre. Il prend des situations de tous les jours, les observe, les décortique dans ce qu’elles peuvent avoir de cocasses, de stupides … ces situations le font penser et ils dits ce qu’ils en pensent mais pas comme vous et surtout moi pouvons le faire : avec humour, avec des bon mots, avec une grande acuité qui s’exprime dans une et une seule phrase bien dites. Il y a aussi pas mal de second degré. Les chroniques sont un genre à part entière mais quand c’est bien fait, je trouve que cela nous donne à réfléchir sur notre société, pas celle des évènements politiques ou internationaux mais celle de tous les jours, celle du réel. Ici, c’est le cas, on passe des gares, à l’enseignement, au choix de prénoms, aux gens bien intentionnés contre lesquels on ne peut pas se protéger …  Cela peut faire rire ou simplement sourire car on reconnaît des situations de tous les jours, des idées que l’on a eue. Je vous remets un extrait (où on voit tout le second degré du bonhomme) mais j’aurais pu tout citer.

 Je ne sais pas où nous allons ; mais mes méditations profondes m’ont permis de découvrir la cause du mal universel : tout va mal parce que les hommes ne veulent plus être pauvres.

[…]

Puisque, sur notre triste planète, tout le monde ne peut pas être riche, il faut que les hommes de bonne volonté se dévouent et se décident fermement à rester pauvres jusqu’à leur mort. Pour l’Europe, soixante à quatre-vingt millions de familles laborieuses, pauvres et contentes de leur sort, suffiraient sans doute. Jusqu’à ce jour, la pauvreté n’a pas été assez honorée. Que les moralistes fassent désormais, infatigablement, des tournées de conférences dans tous les pays et prouvent à leurs auditeurs que la pauvreté est la première des vertus sociales. Le Pauvre n’est-il pas celui qui détruit le moins de bonnes choses ? Car celui-là fait œuvre de destruction qui avale une tranche de rosbif ou, simplement, cent grammes de fromage. Il y a évidemment des destructions nécessaires. C’est à toutes les destructions superflues que les Volontaires de la Pauvreté renonceront.

J’ai la prétention d’être un Juste. Connaissant mes propres faiblesses, j’accorde aux autres le droit d’avoir des défauts. (Ils se passent, d’ailleurs, fort bien de mon autorisation.) Je ne vais pas exiger des Pauvres une abnégation totale. Je propose que, dans chaque pays, l’État leur distribue d’abondantes richesses fictives, telles que des diplômes ou des décorations. Les plaisirs de la vanité valent bien ceux de la table. Ils doivent même leur être préférés, si les hygiénistes disent vrai. Au bout de dix ans de persévérance joyeuse, le Pauvre conscient recevra une carte de bon citoyen, qu’il aura le droit de fixer à la porte de son appartement. Dix ans plus tard, s’il a bien « tenu », on lui donnera un premier accessit avec un petit bout de ruban rouge. Enfin, il ne méritera la Grande Corde de l’Ascétisme national qu’après quarante ans de civisme et de labeur acharné. Quant aux sybarites qui, à l’estime de leurs concitoyens, préféreront les filets de sole, le cinéma, les thés dansants et les épingles de cravate, ils ne seront jamais décorés. Et ce sera bien fait.

Le livre a été édité une première fois et des gens s’en servent encore aujourd’hui … sans en avoir compris l’humour.

En conclusion, je vous invite à lire la biographie de Henri Roorda sur wikipédia. Ce qui est triste c’est qu’il s’est suicidé alors que dans ses chroniques, il donne l’impression d’un homme tellement positif. C’est dit dans la postface et franchement, cela m’a fait un choc.

Références

Le Roseau Pensotant de Henri ROORDA – édition établie et postfacée par Éric Dussert (Mille et une nuits n°596, 2011)

P.S. Je l’ai lu en version électronique mais comme il me plaisait trop et que je voulais le garder dans ma bibliothèque, je l’ai acheté en version papier en même temps qu’un deuxième volume qui est aussi sorti chez Mille et une nuits Le Rire et les Rieurs, suivi de Mon Suicide (c’est là qu’il explique le geste par lequel il a mis fin à sa vie)(bien sûr c’est paru à titre posthume). À noter : en janvier, les éditions Mille et une nuits vont faire paraître deux autres volumes : Le pédagogue n’aime pas les enfants et Miettes d’anarchie, suivi de Le Débourrage des crânes est-il possible ? et de Mon internationalisme sentimental.

La bibliothèque de mon oncle de Rodolphe Töpffer

Rodolphe Töpffer (1799 – 1846) était un inconnu pour moi avant que je rencontre son nom dans le catalogue de la Bibliothèque électronique du Québec. Pourtant, il est le premier auteur de BD suisse et est très connu pour ses caricatures.

J’ai choisi ce roman bien évidemment parce qu’il y avait le mot bibliothèque dans le titre. L’histoire en fait n’a rien à voir ; on comprend le titre à la fin. Il s’agit de l’initiation amoureuse d’un jeune garçon en trois étapes. C’est plein d’humour car le jeune homme est un rêveur a qui il arrive des catastrophes car il est distrait, tout à ses amours plutôt qu’à en prévoir les conséquences.

Dans la première partie, le héros, jeune orphelin, placé sous la protection de son vieil oncle est éduqué sous la houlette d’un tuteur qui lui apprend le dégoût des femmes. Alors, quand il tombe amoureux d’un portrait de femme, il se cache pour aller l’admirer mais entre temps il fait plein de maladresses qui entraînent des catastrophes. Il ira jusqu’à la fugue pour cacher ses bêtises mais c’est la femme du portrait qui va le secourir. Dans la deuxième partie, il s’agit de son véritable premier amour qu’il n’oubliera jamais, par delà la mort (c’est beau n’est-ce pas ; surtout qu’il est toujours aussi maladroit) et dans la troisième partie, c’est là où il va épouser une vraie femme (il était jeune quand il a dit qu’il n’oubliera jamais son premier amour).

L’humour est présent tout au long du roman. Le style est de l’époque pour être polie. Le côté suranné a un charme qui opère tout au long de la lecture. Ce que l’on peut reprocher, c’est une construction brouillonne qui fait que parfois, on a du mal à suivre. D’un autre côté, ce n’est pas un thriller américain hyper-calibré qu’il faut chercher dans ce type de livre …

Un extrait

Imaginez-vous que tous les cerveaux sont faits de même ; j’entends qu’ils ont tous le même nombre de loges, contenant les mêmes germes, ainsi qu’en toute orange même nombre de pépins habitent même nombre de loges pareillement disposées. Mais voici que bientôt, de ces germes, les uns avortant, les autres se développant outre mesure, il résulte des disproportions d’où éclatent ces différences de caractères qui font les hommes si dissemblables.

Ce qui est curieux, c’est qu’il y a un de ces germes qui n’avorte jamais, qui s’alimente de rien comme de beaucoup, qui prend sa croissance l’un des premiers, et décroît le dernier de tous ; si bien que, celui-là mort, on peut être assuré que le reste de l’homme a cessé de vivre : c’est celui de la vanité. Je tiens ceci d’un visiteur de morts, lequel m’a confié que, pour sa part, il s’en tenait à ce signe, le regardant comme plus sûr que tout autre ; en sorte qu’appelé auprès d’un défunt, il s’assurait tout d’abord qu’il n’y eût plus envie aucune de paraître, aucun soin de son air, de sa pose, nul souci du regard des autres ; auquel cas, sans même tâter le pouls, il donnait son permis ; et que, pour avoir toujours pratiqué cette recette, il était convaincu de n’avoir jamais envoyé en terre un vivant, ce que, disait-il, font souvent ses confrères, lesquels s’en tiennent au pouls, au souffle, et autres signes incomplets.

Il prétendait, ce visiteur, que ce n’est pas tant selon la condition, la richesse ou la profession, que ce bourgeon-là varie ; que, si quelque chose influe, ce serait plutôt l’âge. Dans l’enfance, il n’est pas le premier à se montrer ; dans la jeunesse, il n’est pas le plus gros ; mais, dès vingt ans, c’est un tubercule respectable et vorace, qui s’alimente de tout.

Références

La bibliothèque de mon oncle de Rodolphe TÖPFFER – Nouvelles genevoises, Paris, Librairie Hachette et Cie, 1897.

Un village sans histoires de Charles Lewinsky

Quatrième de couverture

Cherchant la paix après un douloureux chagrin d’amour, un étranger s’installe dans un village perdu de la campagne française, où le temps semble être suspendu. Mais la tranquillité et le charme de Courtillon s’avèrent vite trompeurs …

Tout part d’un projet d’aménagement qui divise le conseil municipal et tourne à la querelle de village. Soudain, la marche du temps s’affole et le passé ressurgit : tentatives de corruption, adultère, suicide, meurtre. Les villageois taisex en savent plus long que ce qu’ils veulent bien dire …

Mon avis

Samedi dernier, j’étais à Montpellier à la Comédie du Livre où la littérature en langue allemande était mise à l’honneur cette année. Il y avait plein d’auteurs que j’avais lu (Sulzer, Kutscher, Dümmel) et d’autres dont j’avais entendu parler (Hagena, Winkler) mais je n’ai pas eu le temps de tout voir. Il y avait notamment des tables rondes et des moments littéraires avec les auteurs. C’est dans un de ces derniers que j’ai eu l’occasion d’écouter Charles Lewinsky (connu pour Melnitz que je n’ai pas lu mais qui est dans ma PAL bien évidemment).

On nous a notamment rappelé sa carrière à la télévision. Lui, nous a parlé de sa vie, notamment qu’il vivait une grosse partie de l’année dans un tout petit village français, il nous a parlé d’anecdote sur sa vie dans ce village (l’obligation de faire son potager pour pouvoir s’intégrer surtout quand on est écrivain, les histoires indatables qui circulent) et nous a aussi dit qu’il n’écrivait que sur ce qu’il connaissait bien.

Du coup, forcément ce livre prend un cadre particulier puisqu’on a l’impression qu’il a utilisé certains habitants de son village (il nous a expliqué que oui mais trop tout de même). Et c’est justement ce qu’il y a de plus réussi dans ce livre : les caractères. On est comme théâtre (un terme qu’il a employé pendant ce moment littéraire). Les personnages sont très dessinés et peuvent donner un sentiment de caricature (j’avoue qu’on reconnaît des gens même si on habite pas le village). Le fait que le narrateur soit étranger au village et au pays rend le regard plus aiguisé mais on se rend compte qu’au fur et à mesure que les épreuves le lient au village, les descriptions s’adoucissent : le narrateur a apprivoisé le village et réciproquement.

Pour ce qui est de l’histoire, Charles Lewinsky a peut être trop voulu en mettre mais dans l’ensemble cela se suit bien. On croit à tout ce qui est dit : les manigances du maire et du gars qui veut s’enrichir, les secrets datant de la guerre …

Le principal bémol de mes bémols viendrait plutôt de l’édition : des mots manquent, des phrases sont bancales par une inversion de pronom. Plusieurs fois, je me suis arrêtée dans la lecture à cause de cela. Mais sinon, je dirais que quand je rentrerais chez moi, Melnitz sortira de ma PAL !

Références

Un village sans histoires de Charles LEWINSKY – traduit de l’allemand par Léa MARCOU (Grasset, 2010)

La cour des grands de Jacques-Étienne Bovard

Présentation de l’éditeur

Xavier le jeune judoka, Charlène la belle voyageuse, Borloz le motard pornographe. Poins communs : auteurs de romans de gare, apparemment aussi contents de leurs vies que sans arrière-pensées.

Or, les voici précipités dans « L’Escapade » de Francophones sans frontières, qui cette années invite la fine fleur des écrivains de Suisse romande, parmi lesquels le fameux Pierre Montavon, apôtre de l’écriture « sacrée » et papable sérieux pour le Prix Nobel. Ce qui devait être une villégiature se transforme en poudrière. Les « pitres » n’ont pas leur place dans cette cour-là. Ils s’incrustent, pourtant. « Après tout, écrire, lire, pourquoi faudrait-il que ce soit réservé ? » Ce n’est peut-être pas réservé, mais certes jamais innocent…

Strasbourg, Verdun, Reims, Château-Thierry, Paris jalonnent les péripéties de cette initiation à la fois farcesque et grave, entre vanités et vérités. Personne ne sortira indemne de l’affrontement, avec les autres ou avec soi-même.

Mon avis

Voilà un livre que j’ai trouvé éminemment sympathique car tout y est caricature. D’abord, les écrivains de ce que l’on pourrait appeler des livres de supermarché (ce n’est pas du harlequins mais des livres faciles écrits tous avec la même recette, sur le même thème mais il y a des collections différentes …) Il y a la file prête à tout pour réussir quitte à coucher avec un gars qui la dénigre, un gars qui écrit du porno mais adorerait être considéré comme un « véritable » écrivain et aussi vivre ce qu’il écrit. Mais aucun ne se pose de question sur son travail d’écriture et surtout tous les deux évaluent leurs livres très haut sur une échelle qui leur est propre.

En cela, Xavier (je vous préviens c’est le personnage que j’ai adoré à cause de ses questionnements) pense que ses livres lui servent à vivre, c’est un lecteur qui sait faire la différence entre chef d’œuvre, roman cool à lire mais aussi livre trop encensé. Bien sûr, il aimerait écrire des chefs d’œuvre et laisser sa patte sur le monde. Il est conscient qu’il doit progresser, et quoi de mieux que sa rencontre avec le fameux Pierre Montavon.

Seulement celui-ci est trop dans son personnage de grand écrivain pour pouvoir entendre la demande de Xavier, qui est le seul de l’histoire à progresser, à s’adapter, à chercher à arrondir les angles … Le grand écrivain ira quand même jusqu’à coucher avec Charlène dont il a osé dire un mot gentil pour pouvoir arrivé à ses fins, et le pire c’est qu’elle y croit. Pierre Montavon, c’est surtout l’occasion pour Bovard de nous décrire un égo sur-dimensionné d’écrivain. Il nous parle surtout de la cour qui l’entoure, des gens qui encense par devant mais enfonce par derrière, un monde de faux-cuterie.

Vous l’aurez compris tout le monde y passe. C’est vraiment sans concession, mais vraiment bien ! Le seul bémol, c’est qu’à mon avis il y a des mots suisses et du coup j’ai pas tout compris non plus.

Références

La cour des grands de Jacques-Étienne BOVARD (Bernard Campiche Éditeur, 2010)