Marcher droit, tourner en rond de Emmanuel Venet

MarcherDroitTournerEnRondEmmanuelVenetAurais-je de la chance en ce moment dans le choix de mes lectures ? Deuxième lecture de la rentrée littéraire et deuxième très bonne lecture. J’avais repéré cette lecture car le narrateur est atteint du syndrome d’Asperger, sur lequel j’ai un peu lu.

Le narrateur, âgé d’une quarantaine d’années, atteint donc du syndrome d’Asperger, assiste à l’enterrement de sa grand-mère paternelle. Comme beaucoup d’enterrements, c’est l’occasion de dire beaucoup de sornettes sur la personne décédée qui passe de vieille bourrique à sainte. Sauf que pour un Asperger, cela ne passe pas : la vérité doit être dite quoi qu’il arrive ! Il ne peut supporter ces conventions sociales qui ne sont que fausseté manifeste. Cependant, notre narrateur n’a plus dix ans et a donc appris à se taire. Cela ne l’empêche pas de penser. C’est donc son monologue intérieur durant cet enterrement que l’on peut lire ici.

On y apprend tous les secrets de famille possibles et imaginables : la grand-tante a eu un enfant du grand-oncle (ils étaient donc frère et sœur), la grand-mère a trompé le grand-père avec un notable, elle a eu un enfant avec lui, le grand-mère s’est noyé dans l’alcool, les tantes sont soient des bigotes, soient des allumeuses, qui pensent être profondes tout en disant beaucoup de platitudes, les cousines sont des femmes qui profitent de leurs amis ou bien qui traitent dans des affaires louches, le cousin est homosexuel. Il vit seul avec son père, depuis que ses parents se sont séparés quand il avait quinze ans, et tous les secrets lui ont plus ou moins été dévoilés par celui-ci, même s’il en a découvert plusieurs seul. Tout cela est su par tout le monde mais jamais discuté. Le narrateur perce à jour tant les actions que les discours incohérents. Il raconte comment lorsqu’il dit ce qu’il pense, il est rabroué par son entourage. Il se tait donc beaucoup.

Cela entraîne, comme on s’en doute beaucoup de ressassement. L’auteur arrive très bien à retranscrire cela, sans pour autant être lourd. Ainsi, il ne traite pas chacun des personnages du cercle familial à tour de rôle, mais ceux-ci reviennent. J’ai pensé que peut-être que cela accompagnait le regard du narrateur lors de l’enterrement. Pour faire ressentir l’Asperger du narrateur, l’auteur utilise des tics de langage, parle de manière très convaincante des passions un peu particulière du narrateur. On sent que celui-ci s’anime de manière très joyeuse quand il les évoque.

Ce qui se dégage de tout cela est tout de même une grande solitude issue d’une trop grande rectitude : la vérité doit être absolue, tout comme l’amour. C’est un des symptômes du syndrome d’Asperger. Le problème est que nos sociétés ne peuvent pas tenir comme cela (c’est pour cela qu’on utilise beaucoup de non-dits et de convenances). Le narrateur est ainsi condamné à vivre seul, malheureusement.

Deux citations

Preuve que même dans les dialogues les plus ordinaires, chacun n’entend que ce qu’il veut entendre et entretient ainsi l’illusion d’une convergence de vues ou d’un désaccord avec un interlocuteur qui, dans la plupart des cas, ne parle pas de la même chose.

J’aspire à ce que mon entourage, un jour, me comprenne vraiment, ainsi qu’il arrive parfois en rêve. J’aimerais tellement que, dès leur amorce, mes idées soient entendues comme par télépathie dans toute leur complexité ; que mes pensées les plus subtiles se transmettent, intactes, dans un simple échange de regards, mes intentions dans une simple ébauche de sourire […].

Vous pouvez consulter la page de l’éditeur dédiée au livre, où vous trouverez d’autres avis mais aussi une vidéo tournée par la librairie Mollat.

Références

Marcher droit, tourner en rond de Emmanuel VENET (Verdier, 2016)

Hiver à Sokcho de Elisa Shua Dusapin

HiverASokchoElisaShuaDusapinC’est le premier livre de la rentrée littéraire que j’ai eu envie de lire, après avoir vu un tweet de la librairie Dépaysage.

Sokcho est une ville proche de la frontière entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. L’action de ce roman se situe en plein hiver comme l’indique le titre. Comme Sokcho est une station balnéaire, il n’y a pas grand monde à part les habitants dans cette ville où les températures descendent allègrement sous les zéro degrés.

Pourtant un jour, un auteur français de bandes dessinées débarque dans la pension de famille dans laquelle travaille la narratrice du roman. C’est une jeune femme d’une vingtaine d’années qui revient après ses études, qu’elle a effectué à Séoul, dans la ville de son enfance pour se rapprocher de sa mère, poissonnière au marché. Notre narratrice a la particularité d’avoir des origines françaises, par son père. De plus, elle a étudié la littérature française. Elle parle parfaitement français donc. On sent d’emblée qu’elle est très seule et qu’il lui manque quelque chose. Elle a bien un petit ami (qui est plutôt obsédé par lui-même que par elle) et sa mère mais cela ne semble pas suffire à son bonheur. Son patron est assez bourru (il a perdu sa femme l’année dernière). Les quelques clients ressemblent plutôt à des ombres qu’à des personnes. Il est donc logique qu’elle s’attache d’emblée à cet auteur de BD.

Sauf que lui aussi est seul, et cherche à préserver cette solitude, qui lui permet de créer. Ils se rapprochent l’un de l’autre, mais pas de manière intime. Ils font plutôt se côtoyer leurs solitudes (même si elle aimerait rentre plus avant dans son univers). Le livre est constitué de fragments de vie : d’approches, de visites, de discussions.

C’est l’écriture qui rend ce livre magique. On est happé d’emblée. Dans mon imagination, Sokcho était une sorte de ville ressemblant à Las Vegas, mais avec tous les casinos fermés. Beaucoup de néons, peu de personnes et une ville où souffle beaucoup vent. Ici, c’est plutôt neige et froid glacial. Or, d’après Wikipédia, c’est une ville de près de 90000 habitants. Pourtant, on sent une certaine désolation et comme je l’ai dit un aspect fantomatique. Cette description m’a fait penser que tous les personnages étaient seuls.

De plus, l’écriture est très dépouillée. Il y a peu de descriptions de sentiments : soit ils sont vécus et extériorisés, soit ils restent en arrière plan. On ne vit pas la vie de la narratrice mais on l’observe. L’auteur de BD est lui esquissé, plutôt que décrit. Je ne saurais pas vous dire pourquoi il agit de telle ou telle manière. Je n’ai pu m’empêcher de comparer l’univers de la narratrice et celui de l’auteur de BD. Il arrive à voir de la beauté à Sokcho, à se (re)créer un univers que la narratrice ne voit pas (ou plus). Comme si elle était seule parce qu’elle n’arrivait pas (ou plus) à voir ce qui lui plaisait dans sa ville. Pour moi, c’est ce qui lui manque et qui fait que l’on sent d’emblée cette solitude.

Un excellent livre de cette rentrée littéraire, qui vaut énormément pour son écriture et le climat qui en découle. Un premier roman, en plus !

Un autre avis sur le blog Le petit carré jaune (bien meilleur ; si vous ne voulez pas lire ce livre après, c’est qu’il y a un problème).

Références

Hiver à Sokcho de Elisa SHUA DUSAPIN (Éditions Zoé, 2016)

Les Serviteurs Inutiles de Bernard Bonnelle

LesServiteursInutilesBernardBonnelleJ’ai pris ce livre sur les conseils de mon libraire, la dernière fois que je suis passée à la librairie. Depuis, la librairie est fermée pour travaux (il ne reste qu’une semaine et demi à attendre) ; c’est ce qui m’a fait entre autre déprimer tout l’été. Il faut ajouter à cela que deux des trois bibliothèques que je fréquente sont aussi fermés pour travaux. Je trouve que c’est « inhumain » (je suis sûre que vous me comprenez) mais bientôt cela se termine et ma vie va pouvoir reprendre.

Donc avant de retourner à la librairie, j’ai lu le livre pour pouvoir en parler avec le libraire. Comme très très souvent, j’ai adoré (le libraire ne s’est trompé qu’une fois ; moi toute seule je me suis trompée plus que lui alors que je suis censée me connaître mieux que lui).

Les Serviteurs Inutiles est le troisième roman de Bernard Bonnelle, mais le deuxième sous ce nom. Pour rappel, Aux Belles Abyssines a paru en 2013, aux mêmes éditions de La Table Ronde.

L’action de ce roman se situe principalement en plein Périgord, aux alentours de Bergerac, dans un domaine Les Feuillades, proche d’une petite ville, Sainte-Colombre. On est dans la deuxième partie du XVIième siècle, en pleine guerre de religions entre les catholiques et les protestants, juste avant la montée sur le trône de Henri de Navarre. C’est un contexte qui m’est familier pour avoir lu Jean d’Aillon. La différence est qu’ici on est en province alors que dans les romans de Jean d’Aillon, on est tout de même le plus souvent à la cour. Première chose qui m’a plu donc : la description des paysages du Périgord, de la vie là-bas d’un domaine de taille moyenne mais aussi du contexte des guerres de religion. Je ne m’étais pas figuré que cela s’était passé de cette manière : une lutte sans-merci pour l’hégémonie des villes, le fait que du jour au lendemain des amis deviennent des ennemis, mais aussi un très fort extrémisme de part et d’autres (même si ici, on le voit beaucoup plus du côté des catholiques).  Rien que pour cela, Les Serviteurs Inutiles est un roman extrêmement dépaysant. Il n’est par contre pas dans la même veine que les romans de Jean d’Aillon au niveau de l’écriture. Là où Jean d’Aillon est dans la description très précise des faits et moeurs (ce qui peut gêner certains), Bernard Bonnelle travaille plus « légèrement ». On en tire un sentiment de l’époque plutôt qu’une connaissance approfondie. Les deux auteurs utilisent de manière très savoureuse le vocabulaire de l’époque (enfin, je suppose), sans que cela soit handicapant à la lecture.

Bien sûr, le roman de Bernard Bonnelle ne raconte pas que l’Histoire française du XVIième siècle à travers la vie d’un manoir du Périgord ; il tisse sa narration autour d’un thème extrêmement ancien : la relation père-fils. Ainsi, on suit les pensées de deux personnages : Gabriel des Feuillades et Ulysse des Feuillades.

Gabriel est un ancien soldat des campagnes italiennes et connaît donc la guerre et surtout ses effets. Il s’est installé aux Feuillades pour y trouver la paix avec son épouse. Il s’abîme donc dans la contemplation de la nature de son domaine, dans la lecture de textes antiques et il écrit lui-même un journal (qu’il nomme ses écritures). C’est ce journal qui constitue la première partie du livre (jusqu’à la page 120 en gros). Il va de la naissance de sa fille Phoebé (petite soeur d’Ulysse) à sa mort (à elle), qui correspond au départ d’Ulysse des Feuillades. Gabriel est un homme de compromis, ce qui est très mal en ces temps où il faut absolument choisir. Il ne comprend pas comment on peut détester un voisin qui nous ressemble tant, même s’il reste partisan de la foi catholique. Je vous livre ici quelques citations de ce journal (que je trouve pour ne rien vous cacher extrêmement lucide) :

Peu-être aurais-je basculé du côté huguenot s’ils n’étaient des protestants. Je n’aime ni les protestations, ni les indignations, ni les vaines agitations. Tel qu’il marche cahin-caha, le monde me convient. Je ne m’accommode d’une morale, d’une sagesse, d’une religion que si elles sont indulgentes à nos errements et de ne prétendent pas éradiquer l’ivraie, dont j’aime apercevoir quelques hautes tiges dans le champ où pousse le bon grain. [p. 23]

Il faut se rendre à l’évidence : les pratiques de la religion catholique ne sont pour moi que du lierre agrippé à ma vie, qui l’entoure et l’enserre, mais ne le pénètre pas vraiment. [p. 37]

Quand Marion Brouilhac [sa maîtresse] referme ses bras sur moi, c’est le monde entier que j’embrasse et qui m’embrasse. Voilà qui est bon, juste et pieux, à l’inverse de ces élucubrations par lesquelles les partis qui déchirent le royaume tentent de justifier leurs haines et leurs crimes. Catholicisme et protestantisme sont les deux visages du même mensonge – de la même hérésie, pour employer leur langage. Les uns et les autres me font l’effet de fous qui, me voyant qu’une face de la médaille posée sur la table, seraient convaincus que l’autre côté n’existe pas. La prétention à détenir la vérité est pour moi la pierre de touche de l’erreur. Je rêve d’une autre religion, toute nouvelle ou très ancienne, sans dogme ni culte, sans prêtres ni guerres, dont le seul exercice de piété serait la joie d’être au monde. [p. 39]

Ulysse ne peut pas supporter l’indécision et l’indifférence de son père, d’autant qu’il a treize ans, ce que l’on pourrait qualifier d’entrée dans l’âge adulte à l’époque. Il part pour rentrer dans l’armée catholique, le jour donc de l’enterrement de sa soeur adorée, ce qui fait dire à Gabriel qu’il a perdu ses deux enfants en ce jour.

À ce moment là, on passe à la deuxième partie du livre, celle consacrée à Ulysse et à son histoire. On change de forme : ce n’est plus un journal mais plutôt un récit linéaire. Ulysse raconte ses combats et son retour aux Feuillades, tandis que la guerre civile continue dans toute la France.

Deuxième chose que j’ai aimé dans ce livre : la manière de décrire la relation père-fils sans clichés, la profondeur des caractères des deux personnages principaux, l’évolution même de ses caractères au cours du livre, la mise en évidence des désaccords. Pour être plus précise sur ce dernier point, Gabriel pense que son fils ne lui parle plus à cause de sa non-prise de partie dans le conflit et on apprend dans la deuxième partie par Ulysse que ce n’est pas juste à cause de cela. Cela m’a causé une sorte de mini-surprise, comme s’il y avait eu un retournement de situation, alors qu’en fait non. C’est ce qui m’a frappé pendant la lecture. Alors que l’histoire est quand même assez attendue, l’auteur arrive à renouveler systématiquement l’intérêt du lecteur.

En conclusion, un excellent livre, dépaysant, intéressant, intelligent, extrêmement bien écrit !

Références

Les Serviteurs Inutiles de Bernard BONNELLE (Éditions La Table Ronde, 2016)

Urbex de Timothy Hannem

UrbexTimothyHannemJ’ai vu ce livre dans au moins deux vitrines de librairies parisiennes. Il me faisait de l’œil et en plus il était en occasion à Gibert Joseph.

C’est mon frère qui m’a fait connaître ce terme de Urbex (pour exploration urbaine). Il aime énormément se promener dans les bois mais moi pas particulièrement, sauf s’il y a quelque chose à voir. Quand il vivait encore à la maison, nous avions donc trouvé un compromis : nous promener dans les bois avec un but. Pour cela, on regardait une carte IGN … et on prenait un endroit où la carte indiquait une curiosité au milieu de nulle part, que l’on ne connaissait pas. Cet intérêt pour les bâtiments oubliés a commencé avec le Château de Bonnelles dans l’Essonne. Il y a quelques années j’avais lu les mémoires de la duchesse d’Uzès, qui racontait sa vie de duchesse, dans son château de Bonnelles. Ce qui m’avait impressionné, c’était ses parties de chasse qui couvraient un territoire extraordinaire, quand on connaît la manière dont il est organisé aujourd’hui. Connaissant correctement la région, je ne voyais pas du tout où était ce château. Nous l’avions cherché et trouvé avec ma mère, pour le visiter. Il était fermé mais encore en très bon état. Lorsque ma mère est décédée, on a repris le flambeau avec mon frère et la promenade à Bonnelles était devenu notre rituel. Nous avions cherché à le voir sous toutes les coutures. Pour cela, on avait pataugé dans la boue … mais on ne s’était pas approché beaucoup plus. Parce qu’il était fermé justement ! Aujourd’hui, le château de Bonnelles se dégrade de plus en plus, après plusieurs incendies et des travaux jamais terminés à cause de faillite. Vous pouvez voir des vidéos d’exploration urbaine du château sur internet en cherchant un peu.

L’exploration urbaine, c’est justement de rentrer dans ces lieux abandonnés pour découvrir ce qu’ils peuvent nous apprendre. C’est un peu comme de l’archéologie contemporaine. Comme l’auteur le précise dans son livre, c’est un passe-temps qui peut s’avérer dangereux (autant pour le physique que pour le casier judiciaire). On peut facilement passer à travers d’un plancher, dans une maison abandonnée !

Ici, Thimothy Hannem présente 50 lieux du même type que le château de Bonnelles : des maisons individuelles, de grosses maisons bourgeoises, des parcs d’attractions, des usines, un cimetière, un orphelinat, des sanatoriums et hôpitaux, des établissements scolaires, des rivières souterraines. Un vaste panel, donc.

Les lieux ne sont jamais situés exactement, justement pour ne pas que tout le monde y aille (surtout les inconscients). Mais il y a des indices ! Si vous habitez à côté du lieu et que vous connaissez suffisamment votre environnement, vous pouvez deviner de quoi il s’agit. Par contre, si c’est plus loin, vous êtes incapables de trouver à mon avis. Pour ce livre, vu ce que l’auteur dit, j’ai le gros avantages d’avoir grandi à côté de l’endroit où lui-même a grandi. Comme il a commencé autour de chez lui, j’ai situé plusieurs lieux. Mais rassurez-vous, c’est un livre qui a un intérêt même sans connaître les endroits, pour ce qu’il dit de nos vies modernes en tout cas.

Reprenons ! Il y a des indices pour trouver le lieu, puis commence la visite : un texte racontant la visite, mettant l’accent sur le ressenti de l’auteur dans le bâtiment et de nombreuses photos. En encadrés on peut trouver un peu d’histoires du bâtiment, une anecdote et ce qu’il y a à ne pas manquer, le tout en quatre à six pages. Cela donne un livre de 160 pages environ.

Pourquoi ce livre est intéressant ? Parce qu’il nous montre ce qu’il reste de nous, dans cet entre-deux, entre la vie et la « reprise de la vie » sur le même endroit. C’est particulièrement prégnant lors des visites des maisons. Il reste toujours des petites choses, le déménagement n’est jamais complet ; on peut retrouver des magazines, des livres, des objets, même des lettres … L’auteur arrive à reconstituer des vies de cette manière. Les lieux sont encore habités par leurs habitants, en tout cas un petit peu. Parfois, il n’y arrive pas car le lieu a été vidé ou extrêmement dégradé. Alors, la visite est plus décevante et plus rapide. Quand j’ai lu ces visites, j’ai pensé qu’on n’était franchement pas grands choses.

Les visites industrielles (au sens large) sont intéressantes car souvent il reste les machines et les équipements. On peut s’imaginer « facilement » l’usine en fonctionnement. En plus, deux fois au moins, il y a des visiteurs inattendus et/ou un peu exceptionnels, genre des chèvres, des policiers aussi ! C’est assez drôle à lire.

Les visites les plus touchantes sont celles de l’orphelinat, des hôpitaux et sanatoriums. Ce sont aussi les visites les plus littéraires, qui entraînent le plus l’imagination de l’auteur. La visite la plus choquante est celle d’une maternité où il reste les dossiers médicaux dans le bâtiment (je me rappelle un roman où c’était exactement le cas). L’ami qui accompagnait l’auteur a d’ailleurs retrouvé le dossier de sa naissance !

La part belle est faite aux photos et c’est tant mieux, car c’est elle qui font la lecture du livre, plus que la description des visites. Comment ne pas être fasciné quand on retrouve dans l’ancienne maison d’un ambassadeur des fauteuils luxueux, abandonnés aux éléments ! Comment ne pas imaginer l’histoire de ces pianos désaccordés et poussiéreux qui ne joueront plus jamais de musique ! Comment ne pas chercher les fantômes dans le sanatorium enneigé !

Je ne sais pas si j’ai été claire mais à mon avis, c’est un livre parfait pour les gens qui ont de l’imagination (et qui s’imaginent des histoires en passant devant des lieux qui leur sont inconnus) et/ou qui sont intéressés par l’histoire urbaine. On n’a pas besoin d’aimer l’exploration urbaine pour cela !

Références

Urbex – 50 lieux secrets et abandonnés en France de Timothy HANNEM (Arthaud, 2016)

Communardes ! Nous ne dirons rien de leurs femelles … de Lupano et Fourquemin

CommunardesNousNeDironsRienDeLeursFemellesWilfridLupanoXavierFourqueminÇa y est … je suis revenue de mes vacances. Le cours d’allemand était vraiment excellent. J’ai appris énormément en grammaire et en vocabulaire. J’étais un peu démotivée avant de partir mais là, cela m’a redonné envie d’apprendre l’allemand. Les deux petites choses qui m’ont déçues : les cours étaient l’après-midi (et je ne suis pas de l’après-midi) et je n’ai fait qu’un demi-niveau (car l’institut Goethe de Mannheim ne gère pas le temps de la même manière que celui de Paris). Par contre, dans cette région, les gens sont extrêmement gentils et la région est magnifique (le Neckar et l’Odenwald … soupirs). La Belgique est elle toujours aussi géniale : ils vous mettent de bonne humeur rien qu’en vous parlant, ils vendent toujours du bon chocolat et de bonnes BD. J’étais à Waterloo (je n’ai pas dit bonjour à Napoléon, je vous l’avoue) et là, il y a des très grands magasins de BD, mais aussi une librairie aussi grande que celle que je fréquente à Paris avec d’aussi bons conseils.

J’ai quand même un peu lu (deux romans, une nouvelle, un micro-essai et cinq BD, cela promet donc quelques billets). Je commence par les BD ! J’étais donc à BD-World à Wavre avec mon père et c’est lui qui a attiré mon attention sur cette BD Communardes ! Nous ne dirons rien de leurs femelles … Il s’agit du troisième tome d’une série qui vise à décrire le rôle des femmes dans la Commune (1871), à travers des destins de femme. Chacun des volumes peut se lire indépendamment.

Ici, l’héroïne est Marie, employée de maison. L’album se divise en deux parties non égales. Une première partie se situe à Paris en 1858. Marie débute comme employée de maison, dans la maison où sa mère est cuisinière. On l’a pris à cette place car la fille de la maison, Eugénie, a le même âge qu’elle. Elles seront donc compagnes, très rapidement amies. Pour tout dire, Marie sera témoin de ses rencontres avec son amoureux, un jeune libraire idéaliste et sortira, en toute innocence, quand ce sera trop long.

On retrouve Marie en 1871, sur les barricades. Marie aidant et ravitaillant les insurgés. Elle a gagné en âge mais aussi en confiance, et en idéaux. Son travail dans cette riche maison lui a fait comprendre beaucoup de choses, que justement elle souhaite changer ! En utilisant la violence, comme un homme, si nécessaire.

J’ai adoré cet album principalement pour deux raisons : le féminisme omniprésent et la description de la Commune. La réalité de la Commune reste pour moi assez inconnue. Je connais les faits mais pas franchement comment ceux-ci se sont produits dans la vie quotidienne. Ici, dans cette BD, c’est très bien décrit (et je suppose documenté) : le soutien ou l’absence de soutien des parisiens, les règlements de compte, les blessés, l’état de Paris aussi. C’est une Commune plus « terre à terre » que celle présentée dans les livres, en général celle des meneurs de la Commune. C’est un autre point de vue, donc forcément intéressant.

Le féminisme est forcément omniprésent quand on connaît le but de cette série. Je ne sais pas ce qui est vrai ou pas mais Marie semble plus virulente que les hommes, ses comparses aussi. Elles se procurent des armes pour lutter comme des hommes tout de même. Marie est une féministe avant l’heure. Même sans « instruction » (et peut être grâce à ce manque d’insurrection ou de formatage), elle se révolte contre ce que la famille d’Eugénie fait subir à la jeune fille. Sa volonté de vengeance pour la jeune fille est très forte et surtout elle la dirige vers les bons « ennemis » : l’ami, le père, les religieuses. On comprend que déjà à cette époque, la société est figée dans ses certitudes et dans sa hiérarchie, comme s’il n’y avait plus de possibilités de la changer.

Pour la petite histoire, le titre de ce volume est une citation du discours du professeur Louis Bergeret, lors du procès de Marie (ou des Communardes en général, je n’ai pas bien compris), où il présentait les Communardes comme des quantités négligeables, voire des quantités hystériques de la Commune. Heureusement, la société a changé depuis !

Références

Communardes ! Nous ne dirons rien de leurs femelles … de Wilfrid LUPANO (Scénario), Xavier Fourquemin (Dessin) et Anouk Bell (Couleurs) (Vents d’Ouest, 2016)

Victor Hugo vient de mourir de Judith Perrignon

VictorHugoVientDeMourirJudithPerrignonJ’ai sauté sur ce livre quand je l’ai vu dans le présentoir des nouveautés à la bibliothèque. J’avais entendu tellement de choses positives sur ce livre que j’étais impatiente de le lire. Résultat, j’ai mis trois semaines pour m’y mettre mais je n’ai pas été déçue dans mes attentes.

Comme vous le savez peut-être, Judith Perrignon reconstitue les derniers jours de Victor Hugo avant sa mort ainsi que les préparatifs de ses funérailles.

Historiquement, j’ai appris beaucoup de choses, qui je pense, sont justes, sur le déroulement global de ce moment historique. Victor Hugo n’est pas mort facilement mais a eu de longs jours d’agonie. Tout au long du processus, il y avait des communiqués laconiques pour tenir au courant la population et les politiques de l’état de santé du grand homme. Paris retenait son souffle, l’inquiétude étant palpable pour la perte imminente d’un personnage ayant marqué l’histoire française récente. Après la mort, chacun se dispute pour savoir où enterrer le corps. La réponse la plus évidente pour tous, même si la famille aurait aimé un premier moment plus au calme, est de l’enterrer au Panthéon, qui doit dès lors redevenir un lieu laïc, Victor Hugo refusant tout ce qui avait rapport à la religion. Les politiques, qui pourtant n’étaient pas forcément tendre avec l’homme, font des grandes phrases, comme ils savent les faire, pour s’approprier sa filiation …

Quitte à faire oublier que le deuil est porté par toute la nation, par le petit peuple que Victor Hugo a toujours défendu, par Louise Michel dans sa prison de Saint-Lazare, par les déportés de Nouvelle-Calédonie, revenus grâce à l’intervention de l’écrivain. Dans ce « roman », on entend les voix de tous ces gens.

La police s’inquiète des débordements prévus, ceux des anciens Communards, que Victor Hugo n’avait jamais cautionnés. Elle met donc en place un défilé de l’Étoile (Victor Hugo est mort avenue Victor Hugo) au Panthéon, passant par les quartiers bourgeois de Paris, un lundi pour que les ouvriers ne puissent assister facilement au défilé.

J’ai trouvé que Judith Perrignon rendait très bien les sentiments des deux parties : la tristesse réelle de beaucoup, qui n’ont pas de voix « publiques », et la tristesse feinte et officielle. Entre les deux groupes, il y a la famille, que l’écrivain fait parler à travers une pièce rapportée, Édouard Lockroy, qui a épousé Alice Lehaene, femme de Charles Hugo, fils de l’écrivain, décédé prématurément. C’est à travers son œil que l’on voit aussi le monde politique de l’époque, puisqu’il était député. Il est forcément subjectif car il avait les mêmes opinions (peut être moins fortes) que Victor Hugo. Ses mêmes opinions l’obligent à être la voix du peuple de Paris pour organiser un « vrai » évènement national, et non une mascarade. C’est à mon avis le personnage qu’on entend le plus dans ce livre. Judith Perrignon lui donne vraiment ce côté « en retrait » de l’évènement, qui permet d’analyser un peu plus (de décrire aussi un peu plus) ce qui se passe et prendre le pouls de Paris. C’est donc un très bon choix de narrateur.

Le deuxième groupe que l’on entend le plus sont les anciens Communards. Personnellement, je n’ai pas compris tous les tenants et aboutissants de leurs prises de décision. J’ai trouvé que c’était assez complexe. La seule chose que l’on voit est qu’ils sont extrêmement surveillés par la Préfecture de Police. Le sentiment que j’ai eu est qu’ils ont un train de retard (là, je juge avec mon époque). Pour moi, le danger principal serait venu de l’émotion populaire plus que de la violence d’un groupe (que la police a d’ailleurs contrôlé aux abords du cortège). Cela m’a donné une impression de décalage entre ce qui se passait dans Paris et ce qui se passait dans les officines. Je ne sais pas si l’auteur a créé ou amplifier le phénomène mais c’est en décalage avec l’émotion du moment.

Je pense que vous avez compris que ce que j’ai adoré dans ce livre c’est le fait que l’auteur fasse renaître le Paris de l’époque, sa vie politique, sa population, ses envies et ambitions. Je n’ai pas prêté une grande attention au style de l’auteur. Pourtant, il y a deux passages que j’ai trouvé vibrant : l’enlèvement de la croix de l’église Sainte-Geneviève, par six ouvriers, tôt le matin, pour ne pas provoquer d’attroupements, et l’exposition du corps sous l’Arc de Triomphe et la description de la foule calme et fébrile, attendant de pouvoir s’approcher.

Pour finir, je dévoile la fin. Après trois ans, Victor Hugo n’avait toujours pas de place au Panthéon, son cercueil était posé dans un coin, le même depuis qu’on l’y avait amené. Comme il est dit, au Père Lachaise, près de ses enfants, il aurait eu toute sa place (le choix du Panthéon est celui de l’assemblée et non de la famille). Cela fait réfléchir sur la sincérité des évènements célébrés par nos politiques.

En gros, j’attends qu’il sorte en poche et je me l’achète.

L’avis de Nicole Grundlinger (qui propose un questionnement très intéressant) et de Delphine-Olympe.

Références

Victor Hugo vient de mourir de Judith PERRIGNON (L’iconoclaste, 2015)

Du domaine des Murmures de Carole Martinez

DuDomaineDesMurmuresCaroleMartinezIl y a deux semaines je vous parlais de ma lecture de Une autre idée du silence de Robyn Cadwallader et je vous demandais si vraiment, comme je l’avais lu sur plusieurs commentaires de blogs, cela ressemblait au livre de Carole Martinez. Gwenaëlle m’avait répondu que c’était proche dans le thème mais très différent dans le contexte. Intriguée, je l’ai emprunté en numérique à la bibliothèque et je me suis lancée.

J’ai adoré le début mais mon enthousiasme n’a fait que décroitre tout au long de ma lecture, dû au caractère de l’héroïne.

Je rappelle l’histoire pour ceux qui comme moi ne la connaissait pas. L’héroïne, Esclarmonde, unique fille d’un seigneur de Bourgogne, choyée par son père, vit une vie paisible mais un peu trop surprotégée. En âge de se marier (on est au XIIième siècle), son père la destine à un jeune homme qu’il a élevé comme son fils et qu’il porte en haute estime, et qui est reconnu pour ses talents guerriers mais aussi pour être brutal envers les femmes. Refusant de se plier au désir de son père le jour du mariage, elle se coupe une oreille et lui demande de faire construire un réclusoir, attenant à la chapelle du château, pour se dédier à Dieu. Le matin de l’enfermement se passe un évènement décisif qui changera complètement la donne de son engagement et surtout la tournure du roman. Personnellement, j’ai trouvé que cet évènement était un peu trop too much.

C’est à partir de ce moment là que le roman a commencé à moins me plaire. On voit que le point commun entre les deux livres est le fait que les deux héroïnes voient, dans la réclusion, un moyen de gagner une liberté que les femmes n’avaient pas à l’époque, en France ou en Angleterre. Dès le départ, Carole Martinez présente une héroïne avec beaucoup plus de caractères que celle de Robyn Cadwallader, avec une vraie voix et la volonté de reprendre une partie du langage du Moyen-âge (cela ne parle pas moyenâgeux non plus mais cela en donne l’impression). C’est un peu une femme moderne au Moyen-Âge. Cela m’a plu, au départ (cela correspond environ au cent premières pages).

Au fur et à mesure que j’avançais dans ma lecture, Esclarmonde a commencé par me taper sur le système car elle était devenu tout simplement trop sûre d’elle. Clairement, je n’ai pas compris ses motivations religieuses et elles ne sont pas particulièrement explicitées. Mais au fur et à mesure de sa réclusion, elle devient de plus en plus humaine, de plus en plus sûre d’elle et odieuse quand elle utilise le pouvoir qu’elle a, en tant que recluse, auprès des serfs de son père ou des pèlerins de passage. Alors qu’elle est censée se rapprocher de Dieu, elle semble plus impliquée dans la vie du village et du château que jamais. Là où Robyn Cadwallader tenait 400 pages, dans un réclusoir, avec comme toile de fonds un village anglais, Carole Martinez ne tient pas 220 pages sur le thème et privilégie la peinture d’une époque, certes très réussie mais ce n’est pas ce que je cherchais.

De plus, comme je l’ai déjà dit, je ne suis pas quelqu’un de religieux et j’ai donc énormément de mal à comprendre les convictions religieuses qui rendent un peu hystérique ou qui ne sont pas dictées par une réflexion personnelle. Bien sûr, la Sarah de Robyn Cadwallader croyait dans un Dieu qui lui avait été imposé par son époque, son pays, sa famille. Elle n’ont plu voulait une liberté qu’elle ne pouvait avoir autrement et voulait devenir une sainte en se rapprochant de Dieu. Après la réclusion, on voyait tout le processus de raffermissement de sa foi, la difficulté d’adaptation à cette nouvelle vie, très dure. L’évènement too much de Carole Martinez fait qu’on ne voit pas tout cela ; il rend l’intrigue plus moderne mais détourne le livre de son sujet de base, qui était ce qui m’intéressait.

Si l’on dépasse cette déception initiale et que l’on s’intéresse au Moyen-âge, le livre est très intéressant et semble bien documenté. On peut en apprendre beaucoup sur les croyances de l’époque, la vie dans un château, les relations de servage entre les différents seigneurs et sur les croisades. J’ai personnellement trouvé que les autres personnages restaient un peu en retrait par rapport à Esclarmonde parce que justement, celle-ci a une voix extrêmement forte. Pour moi, l’intérêt se situe plutôt au niveau Histoire que personnages.

Une lecture en demi-teinte donc, sûrement car j’y cherchais ce qui ne s’y trouvait. Je l’aurais lu dans un autre contexte, peut être m’aurait-t-il plu.

L’avis de Gwenaëlle donc, de FondantGrignote, et un autre sur le site Lecture/Écriture.

Références

Du domaine des Murmures de Carole MARTINEZ (Folio, 2013)

Mourir et puis sauter sur son cheval de David Bosc

MourirEtPuisSauterSurSonChevalDavidBoscCela fait déjà trois ans que je lisais La Claire Fontaine du même auteur. Quand j’ai pris le livre à la librairie, le libraire m’a dit que c’était différent mais que c’était bien quand même.

En effet, c’est très différent. David Bosc a découvert l’histoire de Sonia A. dans les notes du poète Georges Henein. Cette femme, fille d’un diplomate espagnole, artiste de son état, s’est suicidée à l’âge de 23 ans, en se jetant par la fenêtre, le 4 septembre 1945. L’auteur n’a trouvé que quelques coupures de journaux relatant cette histoire. Ce livre est donc clairement un roman, même si le personnage principal a existé.

La première partie du livre, très courte, fait place au chagrin du père suite au suicide de sa fille et surtout à son désir de comprendre pourquoi. Pour cela, il rompt les scellés de l’appartement et cherche un indice. Il découvre un livre où sa fille a tenu une sorte de journal entre les lignes. C’est ce journal qui constitue la deuxième partie du livre.

Plus qu’un journal linéaire, il s’agit de pensées et d’observations, non articulées les unes avec les autres et non datées. À travers ce journal, on découvre la personne de Sonia et surtout son sens de l’observation et sa capacité à faire vivre ce qu’elle voit. Elle alterne une folie de vivre (et une aptitude à rendre poétique et très fort ce qu’elle vit) avec une sorte de deuil ; c’est un peu l’époque qui veut cela aussi, la guerre vient de se finir. On cherche à panser les plaies tout en voulant reprendre la vie là où on l’avait laissée.

Je suis toujours un peu gênée quand un livre prend cette forme. Il n’y a pas vraiment de narration ; le but est surtout de rendre un personnage dans toute sa complexité. Du coup, la lecture linéaire est difficile. Si on enchaîne les paragraphes, on ne voit rien. Si on lit un paragraphe puis on repose le livre …, l’écriture frappe par sa capacité à rendre les sensations et sentiments des choses les plus ordinaires (le livre est très physique), à les rendre dix fois plus intéressant. Si on fait ce type de lecture, le livre de David Bosc est un très bon livre. Si on se laisse piéger par la première, clairement on s’ennuie. Le problème est que la première partie du livre encourage à la première version et non à la deuxième et qu’il est difficile de passer de l’une à l’autre.

Pourtant, c’est aussi un moyen pour l’auteur de faire sentir la différence entre Sonia, qui voit le monde avec une très grande acuité tout en le rendant plus fantasque qu’il ne l’est, avec son père, et son fonctionnement linéaire, qui prend des choses inutiles pour importantes.

Ce n’est pas le coup de cœur que j’avais eu pour La Claire Fontaine, qui était plus abordable par rapport à ce que je lis d’habitude. C’est un beau livre (avec des passages magnifiques que j’ai noté) mais je ne pense pas qu’il reste longtemps dans ma tête. Désolée.

Un extrait

Faire un pas supplémentaire, un pas au-delà, un saut hors de la chose et de la cadence, cet effarant tic-tac de la marche du monde que mon rythme propre contrarie, contrarie à contretemps, par des stridences des apnées, des clappements de lèvres.

Références

Mourir et puis sauter sur son cheval de David BOSC (Verdier, 2016)

Comme neige de Colombe Boncenne

CommeNeigeColombeBoncenneC’est une autre de mes acquisitions de La Procure. Lui aussi est court, 115 pages, et est sorti pour cette rentrée littéraire. Il s’agit d’un premier roman d’une (jeune) femme née en 1981, qui travaille dans l’édition et dans le domaine du livre. Pourquoi ce livre ? Parce que j’ai retourné l’ouvrage à la librairie par pur hasard et que la quatrième de couverture m’a plu. C’est l’avantage de la librairie ; personne ne pourra rien faire contre cela.

Pour ce premier roman, elle a  choisi le thème des livres (j’entends ce que vous vous dites « ah, voilà pourquoi elle l’a pris » et ce n’est pas faux).

Un homme, Constantin Caillaud, est parti en week-end avec sa femme Suzanne. Ils se perdent, chacun accuse l’autre (le truc habituel, en gros) et se retrouve par le plus grand des hasards dans la ville de Crux-la-Ville alors qu’ils voulaient aller à Clamecy. À Crux-la-Ville (dans la Nièvre d’après mon ami Google), Constantin se rend à la maison de la presse pour acheter une carte (car le GPS sur le téléphone, il n’y croit plus vraiment), le journal local (car il se régale des anecdotes de ce type de journal) et fureter dans la boutique. Il tombe sur une caisse de livre en solde et commence sans grand espoir à fouiller dedans. Miracle ! Il trouve un livre d’Émilien Petit, THE auteur, mais surtout un livre qu’il ne connaissait pas, Neige noire, alors qu’il pensait avoir lu tous les ouvrages de l’auteur. Il achète le bouquin bien évidemment et le lit le soir-même à l’hôtel quand sa femme dort. La lecture faite, il est évident que le livre est bien d’Émilien Petit. Il décide de faire part de sa découverte, une fois rentré à Paris, à sa maîtresse Hélène, attaché de presse dans le milieu du livre et qu’il a rencontré lors d’une lecture du même Émilien Petit. C’est elle qui a transformé pour Constantin un auteur aimé en l’auteur révéré.

Le problème est qu’il a oublié le livre à l’hôtel (il ne lui vient même pas à l’idée de téléphoner pour savoir s’il y est encore). Hélène ne le croit qu’à moitié mais est surtout amusé de ce prétexte. Elle lui suggère d’entamer une enquête, d’autant plus difficile que l’auteur ne répond à aucune sollicitation. Il écrit à l’auteur, à l’éditeur, aux amis de l’auteur (Olivier Rolin et Antoine Volodine tout de même), relit tous les livres d’Émilien Petit pour chercher des indices (car tous les livres de l’écrivain sont liés). Constantin Caillaud, personnage pépère malgré sa maîtresse, voit sa vie bouleversée par cette découverte, qui tourne rapidement à l’obsession.

Ce livre a été une très bonne lecture, bien évidemment pour l’histoire, mais aussi pour les personnages tous très attachants et bien décrits. L’écriture est plus classique (je dis cela parce que je lis Coeur-Volant de Philippe Bordas, vendu par mon libraire qui a confiance en mes capacités littéraires) mais est très agréable. J’ai déjà parlé de l’histoire et j’espère vous avoir persuadé sur ce point que le livre vaut le coup d’être lu. Je rajouterai qu’il faut y voir un bel hommage aux éditions de minuit (à mon avis), qui sont les éditions du miroir dans le livre, et aux auteurs qui peuvent créer des mondes fascinants et si réels pour les lecteurs.

Le personnage le plus attachant est bien évidemment Constantin Caillaud. Colombe Boncenne décrit très bien un homme normal. Avant de rencontrer Suzanne, il était serveur. Leur vie a été bouleversé par la disparition de l’amoureux de Suzanne, qui était aussi le meilleur ami de Constantin. Ils se sont donc mis ensemble, ont eu deux enfants, des jumeaux. Constantin a donc choisi de changer de carrière pour être plus stable et par relation a commencé à travailler il y a une vingtaine d’années comme comptable dans une imprimerie. Hélène est le piment de sa vie et la lecture et les livres sont moyens d’évasion. Il a ce caractère d’homme passe-partout que rien ne destinait à faire ce type de découvertes. Suzanne est la femme normale d’un homme normal (rien à voir avec notre président, bien sûr). Hélène est plus atypique. Célibataire, sans attache, elle ne cherche pas à perturber la vie de notre couple mais plutôt à s’amuser avec Constantin quand elle en a envie.

Le milieu de l’édition est peuplé de gens friands de jeux littéraires, curieux, à l’écoute du lecteur. La librairie est lieu de rencontre. Cela fait un peu monde des bisounours mais cela fait du bien de lire un livre de quelqu’un qui travaille dans ce milieu et qui ne décrit pas les gens comme obnubilés par leurs relations, leur carrière et qui ont un peu perdu le livre de vue. Colombe Boncenne a gardé son enthousiasme et cela fait du bien.

En conclusion, je dirai que c’est un premier roman réussi. Ce n’est pas un livre-doudou mais un livre qui met de bonne humeur pour les personnes qui aiment quelque peu les jeux littéraires, les livres parlant de livres.

L’avis de Clara.

Références

Comme neige de Colombe BONCENNE (Buchet-Chastel / collection Qui vive, 2016)

Deux livres de Pierre Cendors

Bonne année à tous les gens qui passent par ici, et aux autres ! Je vous souhaite bien sûr une bonne santé (parce que c’est quand même le plus important), de la réussite dans vos projets personnels et professionnels et aussi de tenir vos résolutions de nouvel an (c’est le plus dur, je pense).

Je vais commencer l’année par deux billets de deux demi-déceptions. J’espère que cela sera pour mieux rebondir après.

J’ai acheté Archives du vent de Pierre Cendors dès sa sortie parce que Pierre Cendors mais comme j’étais fatiguée, je me le suis gardée pour mes vacances. Si vous suivez depuis un peu le blog, vous savez que j’ai adoré les quatre premiers livres de l’auteur non seulement pour l’écriture magnétique et hypnotisante mais aussi pour les histoires qui sont toujours fascinantes, basées sur le thème du double, de l’absence, des coïncidences et de la disparition.

Pour ce cinquième roman, il n’y a qu’un de ces deux éléments, l’histoire mais pas l’écriture, d’où ma semi-déception.

ArchivesDuVentPierreCendorsCommençons par l’histoire. Egon Storm est inventeur du Movicône, procédé cinématographique utilisant les archives pour faire jouer à un acteur un tout autre film que ceux dans lesquels il avait joués. Le réalisateur a fait trois films selon ce procédé, trois films qui semblent adulés plutôt par les connaisseurs, puis s’est retiré. C’est le directeur de salle Karl Oska, ami du cinéaste, qui a été chargé par une lettre de l’exploitation de ces trois films où il lui était expliqué qu’il les recevrait à intervalle régulier, tous les cinq ans, puis recevrait une dernière enveloppe explicative. Dans cette lettre explicative, sous forme de testament audio, puisque le réalisateur s’est définitivement retiré en Islande, Egon Storm fait mention de l’existence d’un homme Erland Solness, qui aurait influencé sa carrière. Karl Oska va chercher à en savoir plus sur cette homme, surtout qu’il reçoit un message téléphonique de cet homme et qu’il n’arrivera jamais à le rejoindre. Je ne sais pas si je suis bien claire mais en gros, un réalisateur atypique et mystérieux entretient un peu le mystère en utilisant un ancien ami et en parlant d’un ami d’enfance dont personne n’a jamais entendu parler mais qui pourtant aurait eu une influence sur son travail artistique.

Commence alors toute une série de fausses pistes entretenues par l’auteur, des intrications d’histoires vraies ou fausses pour finir par un dénouement que personne n’aurait pu deviner, surtout pas le lecteur. On passe par de fantastiques passages en Islande, en Allemagne, en Irlande. Si vous aimez être surpris, l’histoire est géniale. Le problème est que personnellement, je ne suis pas du tout cinéma, que les procédés de création un peu novateurs me laissent complètement froide. Je me suis ennuyée à chaque long passage de description des films (et pourtant il n’y en a que trois), de comment et pourquoi Egon Storm a créé ses œuvres …

De nombreux passages m’ont plu, j’y ai retrouvé tout ce que j’aime chez cet auteur. D’autres m’ont totalement déplu et je me suis ennuyée. Ces passages m’ont progressivement fait perdre tout intérêt pour le livre, m’ont fait perdre le goût de l’écriture de l’auteur (j’étais beaucoup moins fasciné que pour les romans précédents). Je maintiens que l’écriture de ce roman est différente des précédents. Il n’y a pas qu’une question de thématique.

J’assume cependant le fait que le livre m’ait déçue par son thème cinématographique. Un autre lecteur, plus intéressé, trouvera sûrement son compte dans ce roman. On peut pourtant souligner l’imagination de l’auteur et le travail d’édition des éditions du Tripode pour faire coller l’objet livre au thème du roman (et puis la police et le papier sont agréables à la lecture, ce qui ne gâche rien).

En décembre, j’avais repéré qu’un autre livre de Pierre Cendors était sorti cette année, une sorte de carnet de voyage islandais. J’ai été spécialement le chercher à la librairie et j’ai même embêté le libraire pour qu’il me le trouve (et je n’aurais pas pu le trouver toute seule, vu où il était rangé). L’Invisible dehors – Carnet islandais d’un voyage intérieur est donc la chronique, inventée ou non, je ne sais pas, d’un voyage de l’auteur en Islande. Loin des sentiers touristiques bien évidemment.

LInvisibleDehorsPierreCendorsLe livre prend la forme de pensées jetées au fur et à mesure, un peu comme le livre de Ryoko Sekiguchi dont je vous ai parlé dans le dernier billet. C’est à la fois des réflexions sur la solitude, sur ce qui est important et ce qui ne l’est pas, sur ce que c’est que vraiment voir. Il y a un mélange de réel et d’imaginaire puisqu’on retrouve un personnage d’Archives du vent. J’ai lu ce livre avant le roman des éditions du Tripode et je me le suis un peu imaginé comme le voyage préparatoire au roman.

Là encore, si vous suivez le blog depuis un petit moment, vous savez que ce genre de livres me passionnent. Les réflexions de l’auteur sont intéressantes, on rentre facilement dans sa tête pour voir ce qu’il voit ou ce qu’il pense.

L’écriture est aussi totalement différente des précédents livres que j’ai pu lire de lui ; je n’aurais tout simplement pas pu imaginer que Pierre Cendors en était l’auteur. Mais là j’ai adoré.

C’était dépaysant, tout en étant intelligent. Une bouffée d’oxygène.

Deux passages de L’invisible dehors.

Magnús Morland, quatrième commentaire : Souvent c’est en faisant quelques pas inutiles qu’un homme se rejoint. Nous mutile, en ce monde, tout ce qui ne relève que de l’utile.

Que vient-on chercher au bout du monde, là, où l’homme n’est pas ?

Cette méditation, qui ouvre et clos mon dernier roman, ne m’a jamais concerné aussi directement qu’aujourd’hui. Preuve, encore une fois, d’une complicité « professionnelle » entre la fiction et la réalité.

Que vient-on chercher à Hornstrandir, là, sous le cercle polaire ? D’abord, un horizon dont le social est absent. Ensuite, une sensation du monde allégée d’autrui, le début d’un dialogue approfondi entre l’originel et la pensée personnelle, un revif corporel de l’esprit, une parole désencombrée, un silence ardent, un non-agir à l’unisson d’un agir recueilli et fervent, quelque chose comme une renaissance calme et profonde, le sacré se reconnaissant à cette invisibilité lumineuse mais dépourvue d’éclat.

Et surtout : une relation à soi et au monde, réglée sur la même clé que celle de l’Univers.

Dans le même mouvement, prendre de la distance et gagner en proximité.

Un premier billet de l’année en demi-teinte mais on ne peut pas tout aimer tout le temps.

Références

Archives du vent de Pierre CENDORS (Le Tripode, 2015)

L’Invisible dehors – Carnet islandais d’un voyage intérieur de Pierre CENDORS (Isolato, 2015)