A voté de Isaac Asimov

Je regardai la semaine dernière twitter (comme tout le temps en fait) mais c’était le moment de la journée où le compte Tweet de couv’ (@lemotdulibraire) diffusait les photos de couvertures de livres avec le petit mot du libraire et je suis tombé sur ce petit livre, publié au Passager clandestin, dans la collection Dyschroniques. J’ai déjà lu deux livres de cette collection et à chaque fois je les ai beaucoup aimés. Pour rappel, sont publiées dans cette collection des nouvelles d’anticipation, écrites au XXème siècle (souvent au milieu des années 50). Les textes font le plus souvent écho à notre actualité.

A voté est une nouvelle de 50 pages, publiée en 1955 par Isaac Asimov. On est en 2008, aux États-Unis, année d’élection présidentielle. Depuis une quarantaine d’années, le système a bien changé. Dorénavant, une seule personne élit le président des États-Unis, plus exactement une personne est désignée pour aider une machine à désigner le nouveau président. La machine dispose de tous les faits pour pouvoir juger de l’état du pays mais a besoin d’un homme pour faire rentrer l’aléatoire humain pour parfaire ses calculs. Vous avez bien lu : le vote n’est désormais accessible qu’à un homme, entre 20 et 60 ans. Les femmes doivent sûrement introduire trop d’aléatoire dans la machine … Bien sûr, on suit dans cette nouvelle le candidat de l’année, qui s’angoisse au sujet du poids qu’on lui a mis sur les épaules (parce que bien sûr, il n’est pas anonyme) tandis que sa femme est ravie de cette opportunité et que son beau-père regrette l’ancien système (celui que nous connaissons en réalité).

Quand je lisais l’histoire, je me demandais ce qui faisait qu’Asimov avait eu l’idée de ce thème mais aussi quel écho on pouvait voir avec notre actualité (on voit avec cette affirmation que je suis lente à comprendre mais bon c’est la réalité). Je voyais bien le lien avec le big data : le fait qu’une machine puisse prédire, en fonction d’informations qui ne semblent rien à voir avec le phénomène que l’on cherche à prévoir, mais aussi influencer le comportement des consommateurs (parce qu’à ce stade-là, nous ne sommes plus des humains). Il ne me semble pas en fait que ces algorithmes puissent nous supprimer le droit de voter (dans le sens où nous restons toujours maître de nos choix dans l’isoloir mais aussi dans le sens que si à terme, nous n’avions plus le droit de vote, ce serait notre faute puisque nous aurions accepté quelque chose d’inacceptable ; les algorithmes n’y seraient pour rien), même si ces algorithmes/prévisions influencent plus ou moins notre choix aujourd’hui.

La nouvelle est suivie du contexte  de publication. Dès 1936, avec Gallup, les sondages prennent une grande importance aux États-Unis car ils sont supposés pouvoir « déterminer l’opinion des gens en fonction de l’âge, du sexe, du lieu de vie, de la profession, de la religion … ». En 1951, l’Univaci est « le premier ordinateur commercial produit aux États-Unis. Son premier usage fut consacré au grand recensement de 1951. L’année suivante, il est utilisé par la firme CBS pour prédire le résultat de l’élection présidentielle : en s’appuyant sur un échantillon de 1% de la population votante , Eisenhower est donné vainqueur ». En 1952, il est élu avec 55,1% des voix. Après avoir lu le contexte, tout m’est apparu plus clairement. En fait, les méthodes de sondags ont évolué depuis mais restent des méthodes de sondage. Dans la nouvelle d’Asimov, il ne s’agit que d’une évolution logique des sondages vers le big data. Aujourd’hui, d’après ce que je sais, ces méthodes sont bien utilisées pour prédire les votes mais ne sont pas rendues publiques telles que (comme les sondages le sont). On pourrait pratiquement pousser un ouf de soulagement. Cependant, quand on voit aujourd’hui l’impact qu’ont ces méthodes sur les pratiques commerciales et surtout la passivité des gens par rapport à ces méthodes, on peut s’interroger à la suite d’Asimov sur le comportement des citoyens si on appliquait des algorithmes aux élections (présidentielles ou non). Je ne suis même pas sûre qu’on utiliserait un humain pour assurer l’aléatoire du procédé.

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle car tout simplement, elle m’a permis de voir et de réfléchir sur jusqu’où on pourrait se laisser envahir par des algorithmes, utilisés par des gens malveillants (pensant plus à l’argent et au pouvoir qu’à la démocratie). Je pense cependant perplexe sur un point qui n’est pas expliqué dans cette nouvelle : comment peut-on pour changer à ce point les modalités de scrutin sans que personne ne dise rien, en tout cas que la majorité reste silencieuse ? Si vous avez des conseils de lecture sur ce sujet (des romans, pas des essais par contre), je suis preneuse.

Références

A voté de Isaac ASIMOV – traduit de l’américain par Denise Hersant (Le Passager Clandestin / Dyschroniques, 2016)

9 réflexions au sujet de « A voté de Isaac Asimov »

  1. Les nouvelles d’Asimov sont souvent très très intéressantes (cette petite ci est dans un vieux recueil que je possède) Sans aller jusqu’à voter comme dans la nouvelle, je me demande quelle part les sondages ont dans nos décisions…

    1. Je me pose cette question aussi. En soi, le sondage n’est qu’une information, à prendre avec tous les défauts de la méthode. Je pense que ce qui influence, c’est l’interprétation que l’on fait d’un sondage mais aussi sa répétition. De même, la publicité n’influence qu’une très petite part de personne lors d’un premier visionnage, c’est la répétition qui créé le désir. En tout cas, cela me donne un peu cette impression en tout cas mais je pense que des gens ont dû se pencher sur le sujet … il doit y avoir des livres dessus.

  2. ceci m’intrigue énormément – j’ai des romans d’asimov dans ma bibliothèque (laissés là par mon fils aîné, qui m’a conseillé de les lire – honte sur moi je ne m’y suis toujours pas lancée) –
    en tout cas j’aimerais lire celle-ci, dans quel recueil de nouvelles a-t-elle paru ?

    1. Je te renvoie à la page Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Votant . Le titre original de la nouvelle est Franchise (au cas où les recueils de ton fils soient en anglais), sinon la nouvelle a connu quatre traductions françaises avec celle-ci paru dans des recueils différences.
      Moi aussi on me conseille depuis des années de lire Asimov et je n’ai toujours rien fait (surtout dans les milieux scientifiques, c’est THE lecture qu’il faut avoir faite sinon tu n’es pas une vraie scientifique ; rien que cela fait que je ne fais rien et le pire est que je n’ai même pas honte).

      1. rassures-toi, je n’ai pas honte moi non plus, même quand mon grand fiston revient à la charge 😀 – et si c’est scientifique, ce ne sera pas pour demain

        1. Je n’ai jamais compris ce qu’il y a dans ses livres car le seul argument que l’on me donne est « il faut le lire ». Si ça se trouve, il n’y a pas trop de sciences dedans.

  3. Je ris, oui, Asimov est un incontournable , il écrivait il y a des décennies, mais cela reste actuel .

  4. Si tu n’as pas lu Fondation je te le conseille ; le premier volume m’avait beaucoup intéressé. Du coup cette nouvelle me fait de l’œil, avec un peu de chance elle sera gratuite en anglais sur internet.

    1. Elle est gratuite sur internet ; je l’ai vu passé. On m’a offert Fondation : il est enfoui dans ma PAL mais genre bien profond 🙂

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