Gioconda de Nìkos Kokàntzis

Ceci est une histoire vraie. Nìkos Kokàntzis décide en 1975 de raconter sa première histoire d’amour, un amour véritable, fou, rêvé pourrait-on dire, avec une jeune voisine juive, Gioconda. Le problème est que l’on est en 1943, que la Grèce est occupée par les Allemands. Le problème est qu’ils sont deux jeunes adolescents et qu’ils ont autre chose à penser qu’à la guerre.

C’est un livre magnifique. On oscille tout le temps entre la guerre et une sorte des parenthèses rêvées que sont les moments d’intimité entre Gioconda et Nìkos. Nìkos Kokàntzis n’écrira qu’un livre et cela sera celui-ci, pour que Gioconda ne meurt pas une seconde fois avec lui. On peut regretter le fait que son talent d’écrivain ne s’exerce que sur d’autre livre car la langue est précis dans les descriptions et les sentiments, sensuelle aussi. L’auteur arrive à faire passer toute son émotion présente mais aussi passée. C’est un des meilleurs livres que j’ai lu sur la description des sentiments du premier amour (et même de l’amour en général)(j’espère que j’ai bien expliqué qu’il ne s’agit pas d’un flirt mais vraiment d’amour, celui qui vous chamboule entièrement) ; on comprend toute la profondeur du sentiment, tous les bouleversements engendrés.

Une très belle lecture, pleine d’émotions.

Références

Gioconda de Nìkos KOKÀNTZIS – récit traduit du grec par Michel Volkovitch (Éditions de l’Aube, 2012)

Un siècle de littérature européenne : 3/100 (année 1975)

Le vent d’Anatolie de Zyrànna Zatèli

Quatrième de couverture

Une enfant bizarre rend visite à une vieille femme malade, plus bizarre encore. Le quotidien d’un coin perdu de Grèce du Nord transfiguré par le souvenir et l’imagination… Un monde à part, étrange et familier. La vie est pleine de merveilles, et la mort aussi, semble nous dire Zyrànna Zatèli, la magicienne au sommet de son art.

Entre innocence et cruauté, Le Vent d’Anatolie est une nouvelle d’une rare beauté.

Mon avis

J’avais déjà lu, il y a longtemps un recueil de nouvelles de cette auteure, La Fiancée de l’an passé, que j’avais trouvé très mystérieux et un peu écrasant (j’ai envie de le relire maintenant pour confirmer cette impression).

Ici, il s’agit donc d’une courte nouvelle (50 pages) extraite du recueil Gracieuse dans le Désert. Comme le dit la quatrième de couverture, une enfant bizarre vient voir une vieille femme, Anatolie, contre l’avis de tous le village car la vieille dame est atteinte d’une tuberculose galopante qui dure depuis au moins deux décennies. Pourtant, l’enfant ne peut s’empêcher d’aller la voir car elle lui raconte des histoires sur le passé, a des images un peu fantastique …

Ce qui est important dans ce type de texte, je crois, c’est l’atmosphère, la poésie. Ici, on a l’impression que dans le village il n’y a que deux personnes. Les autres villageois sont une masse diffuse, un peu menaçante sur l’amitié qui se créé. Il y a aussi un côté hors du temps car il n’y a pas de repère temporel ou très peu pour savoir sur combien de temps l’histoire se passe (même si le début permet de voir que la narratrice fait un retour assez lointain dans son passé), ou même combien de temps la petite fille reste (cela semble durer toujours une très longue journée comme si ses parents ne s’intéressaient pas à elle). La poésie est bien présente rien que dans le titre dont on comprend la portée à la fin et dont on ne peut pas se douter en achetant l’ouvrage.

À noter, une chose que j’ai découvert l’autre jour, c’est que publie.net a une collection grecque (re)publiant en numérique des traductions (plus disponibles) de Michel Volkovitch dont La Fiancée de l’an passé.

Réféfrences

Le Vent d’Anatolie de Zyrànna ZATÈLI – traduit du grec par Michel Volkovitch (Quidam, 2012)

Les enfants de Hansen de Ognjen Spahic

Un petit peu de culture

Gerhard Henrik Armauer Hansen (1841-1912) scientifique norvégien qui, en 1873, a isolé le bacille mycobacterium leprae. D’où les noms : maladie de Hansen souvent donné à la lèpre, et bacille de Hansen au bacille qui en est l’agent.

Quatrième de couverture

Depuis des siècles, le bacille de Hansen et son cortège de lépreux vivent retranchés derrière des grilles, au fond de parcs herbeux. Qui sont ces silhouettes affublées de tuniques blanches, mi-hommes, mi-anges aux ailes meurtries qui vivent dans la dernière léproserie d’Europe, aux confins de la Roumanie ? Deux homosexuels polonais et roumain, une vieille femme russe, Zoltan le Hongrois et Robert W. Duncan, un Américain… Le chaos s’immisce progressivement dans ce huis-clos envenimé par la maladie. Hostilité et violence régissent bientôt le quotidien.

Au-dehors, la révolution de 1989 est en marche. Un matin, l’effigie de Ceausescu qui orne les murs de la cimenterie voisine est malmenée. L’hymne national ne résonne plus dans la cour pavée. L’instant propice pour prendre la fuite et gagner l’Occident ?

Mon avis

Claudio Magris a dit dans Corriere della Sera :

La léproserie décrite par Ognjen Spahic est une superbe métaphore de la dictature de la Roumanie communiste.

J’ai choisi de lire ce livre à cause, bien évidemment, de ce thème très original. J’étais tentée pendant les soixante premières pages d’en faire une lecture très littérale. Des hommes et femmes atteints par la lèpre sont enfermés dans la dernière léproserie d’Europe. Ils essayent de se débrouiller tant bien que mal dans un univers hostile, où l’enfermement leur est imposé par leur maladie mais surtout par une société qui ne veut pas voir ses « moutons noirs ». Il n’y a pas ou peu de médicaments, pas ou peu de nourritures, pas d’aide pour tout de ce qui est du quotidien (aller chercher du bois, enterrer les corps). L’auteur décrit très précisément la maladie et ses effets sur le corps ainsi que l’histoire des lépreux au cours de l’Histoire. Toute cette partie m’a déjà énormément intéressé.

À côté de la léproserie, il y a une usine qui sera le témoin des évènements de la révolution roumaine. On verra les scènes de joie, de résistance, de répression … À partir du moment où la Révolution commence dans l’usine, l’atmosphère de la léproserie commence aussi à changer.

Là où avant le fait qu’il y ait un « petit chef » ne dérangeait pas, il y a maintenant une rébellion des autres malades. Là où les gens vivaient en bonne harmonie dans la pauvreté, il y a conflits (qui seront même poussés jusqu’au meurtre). Comme le dit Claudio Magris, on peut sans aucun doute dire que la léproserie est une métaphore, pour l’auteur, de la Roumanie en pleine révolution. La léproserie, en pleine Révolution (où on essaiera de départager les plus faibles des plus forts), subit les attaques de chiens affamés, attirés par la putréfaction des chairs. Métaphore sans aucun doute de pays cherchant à récupérer la Révolution. Il y a aussi aussi tout ce qui est départ à l’ouest ou à l’est (les malades se scindent en deux groupes : seuls ceux de l’ouest survivront).

Le plus tragique est la conclusion proposée par l’auteur : le néant qu’il reste après l’incendie de la léproserie. Je ne sais pas si c’est son premier roman mais en tout cas c’est le premier roman traduit en français. J’ai beaucoup aimé et je suivrais sans aucun doute les autres traductions. Si vous êtes petite nature, ne vous attardez pas sur ce livre. J’ai lu un commentaire qui disait que les descriptions de la maladie étaient un peu glauques.

Références

Les enfants de Hansen de Ognjen SPAHIC – traduit du monténégrin par Mireille Robin et Alain Cappon (Gaïa, 2011)

 

La Bulgare de Ivan Vazov

Comme vous le savez, j’ai une vie trépidante, qui le sera encore plus quand j’aurais trouvé un travail (je pourrais vous en raconter de belles sur ce que l’on m’a dit hier à ce sujet mais sachez que j’en ris encore).

Je cherchais à remplir gratuitement mon tout beau reader (parce que comme je l’ai lu chez Fasion, avoir une PAL électronique, on s’en fiche). Il faut dire que je l’avais un peu rempli avec des trucs payants en anglais et que j’avais téléchargé Tchekhov (en français, et si cela me plaît, je m’offrirais quand je serais vieille et riche les Pleiades), et que du coup j’avais envie de Russie après avoir lu Ceux de Podlipnaïa (et puis sur ce, j’ai ressorti de ma PAL revuesque le dossier du Point : L’âme russe – les textes fondamentaux). Je suis tombée sur ce site magnifique qui je pense va combler mon envie (j’ai aussi acheté des vrais livres dans le même but mais on ne le dira pas).

Sur cette entrée en matière fascinante de platitudes, je vais vous parler du premier texte que j’ai lu : une nouvelle d’Ivan Vazov. Ivan Vazov, cela fait longtemps que je lorgne sur un autre texte de lui (mais je ne l’ai toujours pas lu … parce que chez Fayard, il n’aime pas trop sortir en poche), qui semble son texte le plus connu : Sous le joug. Frustrée, je me suis rabattue sur cette nouvelle.

Ivan Vazov (1850 – 1921) est bulgare (et pas russe mais bon j’avais envie de découvrir)(je pense que déjà le titre prend plus de sens pour vous).

Ce qu’il y a à retenir, c’est qu’il est reconnu comme poète et écrivain mais aussi comme homme politique pour avoir participé à la renaissance de la Bulgarie après la fin de la période d’occupation ottomane (1396 – 1878). D’après ce que j’ai compris de mes errements sur Wikipedia, le début de la fin a été l’insurrection bulgare d’avril 1876 (en fait, elle a duré deux mois : avril et mai) qui a entraîné indirectement la guerre russo-turc de 1877-1878, qui s’est terminée par le traité de San Stefano du 3 mars 1878. Ce dernier permet à la Bulgarie d’acquérir le statut de principauté autonome (ce n’est pas l’indépendance totale pour autant).

Ivan Vazov, dans ses œuvres, parle beaucoup du patriotisme bulgare contre l’occupation ottomane ; cette nouvelle n’y échappe pas. La Bulgare, c’est une vieille femme qui veut emmener son petit-fils malade au monastère de la Sainte Vierge, à Tcherepietz. Pour cela, elle va faire le voyage à pied dans un pays en « guerre ». En effet, la nouvelle se déroule sur deux jours, en commençant le 20 mai 1876 (là, normalement, vous vous dites que mes billets mine de rien sont construits). Vous vous imaginez alors l’ambiance puisqu’on est dans une phase répressive et brutale de l’insurrection. Il y a des troupes de bachi-bouzouks qui rodent dans la région. Les Bulgares ont peur et sont près à dénoncer tout le monde et à n’aider personne pour sauver leur peau. Ivan Vazov excelle pour décrire cette ambiance. En 21 pages, vous arrivez à ressentir ce climat (c’est le point fort de cette nouvelle). Cette femme veut franchir tous les dangers pour « sauver » son petit-fils. Sur le chemin, elle rencontrera un insurgé, blessé. Elle fera tout pour l’aider quitte à s’oublier elle-même.

Inutile de vous dire que cela renforce mon idée de lire Sous le joug pour avoir un aperçu plus étendu des talents de l’auteur.

Références

La Bulgare (1899) d’Ivan VAZOV – traduction de « Nad. », parue dans La Renaissance, année 2, numéro 2, 1915 (La bibliothèque russe et slave)

Oncle Petros et la conjecture de Goldbach de Apostolos Doxiadis

Quatrième de couverture

Le vieil oncle Petros qui vit dans une petite maison près d’Athènes est-il un des grands ratés de la science ou le Prométhée de la théorie des nombres ? Lorsqu’il meurt, il fait don à son neveu préféré de sa bibliothèque de livres scientifiques. Celui-ci raconte alors quelles ont été ses relations avec cet homme peu commun et quel a été son destin.
Une conjecture mathématique irrésolue depuis deux siècles, un oncle mathématicien rendu fou par la recherche de la solution, un neveu qui enquête, avec ce polar des nombres premiers, Apostolos Doxiadis a réussi un roman parfaitement original et attachant, salué par les communautés mathématiques et littéraires anglo-saxons comme un exploit qui force l’admiration de deux mondes peu habitués à se rencontrer.

Mon avis

Ce livre aborde, avec beaucoup de réussite, les thèmes que le livre de Claudine Monteil ne faisait que survoler. Je précise au passage que Apostolos Doxiadis est mathématicien de formation.

On rencontre un homme, un génie, le fameux oncle Petros, qui s’est consacré toute sa vie au mathématique. Futur héritier d’une grande fortune en Grèce et normalement destiné à la gérer, son père acceptera de le faire former par Carathéodory, en Allemagne (parce qu il était grec), après avoir reconnu le génie de son fils. Il rencontre alors une femme avec qui il vit six mois torrides mais elle se marie avec un autre. Il décide alors de la reconquérir en devenant le plus grand mathématicien du monde. Pour l’instant, il fait sa thèse sur un problème d’équations différentielles (qui trouvera son application durant la Première Guerre Mondiale). Ce sont des mathématiques appliquées. Malgré le grand renom que lui doit sa découverte, il la comparera tout au plus à des comptes d’apothicaire.

Il reçoit peu après une bourse pour aller à Cambridge travailler avec Littlewood, Hardy et Ramanujan (mathématiciens dont Keisha nous a parlé ici). Commence alors le début d’une période très prolifique mais aussi le début de la fin car il va décider de se consacrer à la théorie des nombres et surtout à la conjecture de Goldbach.

La conjecture de Goldbach (dont parle aussi Le théorème du perroquet) c’est cette phrase si simple que personne n’a jamais réussi à démontrer : « Tout nombre pair supérieur à 2 est la somme de deux nombres premiers ».

À partir de là, il va s’isoler (dans une université allemande) pour travailler sur ses recherches. Il obtiendra plusieurs résultats intermédiaires qu’il ne publiera pas à temps (d’autres l’auront devancer alors qu’il les avait trouvé avant mais ne s’était pas tenu au courant). La question qui se pose alors c’est jusqu’où doit-on aller pour démontrer une conjecture qui devient une obsession ? La réponse que retiendra Petros lui sera inspirée Kurt Gödel (avec son théorème de l’incomplétude) et Alan Turing.

Le livre parle de la différence entre mathématiques appliquées et mathématiques fondamentales : l’une est dans le monde de tous les jours alors que l’autre est dans un autre monde, un monde « poétique ». L’auteur va même jusqu’à comparer le mathématicien a un poète, a un artiste car il se créé un monde, ses propres images pour pouvoir prouver des théorèmes. C’est d’ailleurs ce que dit Alain Connes, médaille Fields, dans cette vidéo.

L’auteur parle de comment faire de la recherche (travailler sur son problème, ne pas forcément se laisser obséder, reste en contact avec ses collègues, avec ce qui se fait). Il fait aussi que sur le sort d’un mathématicien, sur comment il peut s’en sortir dans ce monde (sur six, seuls deux on eu une vie normale dans le livre, les autres ont été atteint de folie ou se sont suicidés).

Tout cela est fait dans une langue fluide, sans trop de mathématiques (genre deux pages du livre) et aussi avec beaucoup d’humour.

Je trouve que c’est un très bon livre, intéressant à lire pour toutes les raisons ci-dessus.

Références

Oncle Petros et la conjecture de Goldbach de Apostolos DOXIADIS – traduit de l’anglais par ? (Points Seuil, 2002)

Sous un ciel qui s’écaille de Goran Petrovic

Quatrième de couverture

Une petite ville serbe, un dimanche après-midi de l’année 1980 : sous le vieux plafond du cinéma Uranie où se déploie une représentation stylisée de l’Univers, une trentaine de spectateurs – cocasse Serbie en miniature – assiste à une séance mémorable. Pendant que le ciel en stuc fatigué – emblème lézardé de la transcendance collective -, s’effrite doucement mais sûrement au-dessus de leurs têtes, la séance interrompue par une annonce sidérantes, qui va marquer la fin d’un monde …

Une fable légère, ironique, bouffonne sur tout une ser(b)ie noire de petits et de grands désastres.

Mon avis

J’ai vraiment de la chance avec mes partenariats Babelio : encore un livre qui m’a beaucoup plu. Pourtant ce n’était pas gagné. C’est un livre pour lequel j’avais hésité à la rentrée littéraire de septembre 2010 mais quelques critiques négatives sur ce livre (vous pouvez en consulter sur le site de Babelio par exemple : cela me donne l’impression d’être une mauvaise lectrice d’aimer les livres que personne n’aime) et sur son premier Soixante-neuf tiroirs (qui pourtant est dans ma PAL) m’avaient soufflé d’attendre.J’ai coché la petite cas à l’opération Masse critique et bien m’en a pris.

On est donc dans une petite ville de Serbie : cela signifie un microcosme. Le romancier par ce procédé arrive à dépeindre toutes les couches de la société, de l’avocat au voyou, de l’artiste au professeur, de la cuisinière à la prostituée. Ben oui, il y a de tout dans une petite ville de province. Goran Petrovic décrit des personnages, cocasses et atypiques chacun avec une caractéristique bien particulière, qui prête souvent à sourire.

Cette fameuse séance d’un dimanche de 1980 (c’est la mort de Tito dont on parle dans la quatrième de couverture) marque en effet la fin d’un monde qui avait déjà commencé à ne plus être. Le roman se construit finalement en deux grandes parties : une présentation des personnages avant la séance et un descriptif des destins, souvent tragiques, des différents personnages après cette fameuse séance (il y a quand même une trentaine de personnages, du coup cela prend du temps). À tout cela s’entremêle l’histoire du cinéma, qui avant était un hôtel, permettant à l’écrivain de dresser un portrait de la Serbie du 20ième siècle.

Le style est fluide mais surtout il adopte le ton de l’humour et d’un « voilà cela se passe comme ça et il faut faire avec parce que c’est juste la vie », qui rend le tout tellement léger, et peut donner une impression d’ironie.

Vraiment un très bon roman ! Merci Babelio et aux Allusifs !

Références

Sous un ciel qui s’écaille de Goran PETROVIC – traduit du serbe par Gojko Lukic (Les allusifs, 2010)