Les effrois de la glace et des ténèbres de Christoph Ransmayr

LesEffroisDeLaGlaceEtDesTenebresChristophRansmayr

La première page

 Avant tout

Que reste-t-il des aventures qui nous ont conduits à passer des cols verglacés, à franchir des dunes et si souvent à longer des highways ? On nous a vus parcourir des mangroves, des paysages de prairies, des steppes battues par les vents, et traverser des glaciers, des océans, puis des bancs de nuages, et nous diriger vers des objectifs toujours plus éloignés, en nous et en dehors de nous. Mais nous ne nous sommes pas contentés de vivre simplement nos aventures, nous en avons fait état dans nos lettres et nos cartes postales, et avant tout, nous les avons présentées au public dans des reportages et des récits confusément illustrés, entretenant ainsi secrètement l’illusion que l’on pouvait accéder aux lieux les plus lointains, les plus reculés, comme l’on accède à un parc d’attractions, à un luna-park scintillant de lumières ; l’illusion que, grâce au développement accéléré des moyens de communication, le monde a rapetissé, et que voyager en longeant l’équateur ou jusqu’aux pôles n’est à présent qu’une question de financement et de coordination des heures de vol, Or, c’est une erreur ! En dernière instance, les lignes aériennes n’ont fait que réduire dans une proportion tout bonnement absurde la durée des voyages, mais non pas l’éloignement qui demeure, aujourd’hui comme hier, inouï. N’oublions pas qu’une ligne aérienne n’est qu’une ligne et non un chemin : physiologiquement parlant, nous sommes des marcheurs, des piétons.

Mon avis

J’ai découvert ce livre sur LibraryThing car il était dans les recommandations de livres, pour ceux qui avaient lu Le Cavalier Suédois de Leo Perutz. Les deux livres n’ont absolument aucun rapport à part qu’ils sont tagués « Littérature autrichienne ». Quand j’ai vu que le livre de Christoph Ransmayr parlait d’Arctique, je l’ai emprunté à la bibliothèque de l’institut Goethe. Puis je le suis acheté car je ne l’avais pas fini quand il a fallu le rendre.

Le narrateur entremêle deux histoires : celle de l’expédition qui découvrit la terre François-Joseph en 1873 et celle d’une de ses connaissances : Joseph Mazzini, qui partit découvrir le Spitzberg au début des années 1980.

La question qui se pose est pourquoi a-t-il choisi de mettre face à face ces deux histoires car c’est ce qui fait la singularité du livre de Christoph Ransmayr. La partie sur les explorateurs du 19ième siècle est assez classique dans le fond. Le narrateur raconte le départ en fanfare, l’enthousiasme des marins (à cause de l’argent promis mais aussi par la mission qui leur est affectée : découvrir la dernière terre) et des foules (l’admiration pour ses hommes qui vont risquer leur vie pendant plus de deux ans sur des mers très dangereuses), le premier hivernage, le fait qu’après celui-ci le bateau n’a pas pu être libéré des glaces, le deuxième hivernage, la folie qui prend les marins, les désaccords entre Julius von Payer et Karl Weyprecht (commandants sur terre et sur mer de l’expédition), les morts … Le narrateur reconstitue l’histoire à partir des différents journaux qui ont pu être ramenés de l’expédition. Ce qui est héroïque car ils ont tout de même du quitter le bateau pour rentrer dans des canots. La forme est originale donc. Le narrateur insiste sur tout ce qui est caché d’habitude, c’est-à-dire la vie quotidienne. Il n’y a pas de sublimation à mon avis.

De la même manière, le narrateur reconstitue l’expédition de Joseph Mazzini, descendant d’un des marins de l’expédition austro-hongroise des années 1870, vers le Spitzberg pour voir la terre François-Joseph. On sait dès le départ que Joseph Mazzini est mort là-bas ; ce que l’on ne sait pas, c’est comment et pourquoi. Les papiers, qu’a laissés Joseph Mazzini, n’expliquent pas pourquoi il est parti (ou l’explique superficiellement) ni les circonstances de sa mort. Il a disparu de la terre sans pratiquement laisser de traces. C’est les témoignages des gens du Spitzberg qui éclaireront un peu ses derniers jours.

Si on compare les deux histoires, on voit que l’expédition de 1873 était guidée par un but, était consciente du voyage qu’il y avait à faire mais aussi des préparations nécessaires. Joseph Mazzini lui aussi a un but : celui de se trouver et de se comprendre, but très personnel s’il en est. Il va assez facilement au Spitzberg, pratiquement sans préparation. Pour découvrir la terre François-Joseph, il va prendre un bateau qui est autrement plus costaud que celui qu’avait pris les marins un siècle auparavant. Cela peut se faire très rapidement. Son espoir sera déçu. Il restera là-haut tout de même. Il souhaitera apprendre à conduire un traîneau alors que tout le monde utilise les motoneiges (il y a plus de bruits, plus de monde qu’un siècle auparavant). Ce que l’on ressent à la lecture, c’est ce décalage entre les aspirations de Mazzini et la facilité avec laquelle tout se fait, les changements qui ne sont pas si dépaysants par rapport à la vie en Autriche. Je crois que ce que l’auteur souligne, c’est la perte de ce qu’est vraiment le voyage vers le pôle.

Le récit est l’illustration de la première. L’homme n’évolue pas plus vite à cause de l’accélération des moyens de transport. La quête de Mazzini est vouée à l’échec car il n’aura pas une révélation en faisant un aller-retour au Spitzberg. Il ne prête pas assez d’attention à la réflexion qu’il doit mener sur lui-même.

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C’est un tableau de Julius von Payer qui est devenu peintre au retour de son expédition.

Références

Les Effrois de la Glace et des Ténèbres de Christoph RANSMAYR – traduction de l’allemand par François Mathieu avec la collaboration de Régine Mathieu (Maren Sell, 1989)

Un siècle de littérature européenne – Année 1984

2 réflexions au sujet de « Les effrois de la glace et des ténèbres de Christoph Ransmayr »

  1. Intéressant! J’aime beaucoup les récits d’aventures et d’expéditions, et le Pôle Nord a eu un impact tellement fort sur l’imaginaire des scientifiques et des écrivains de l’époque!

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