Les réputations de Juan Gabriel Vásquez

LesReputationsJuanGabrielVasquezC’est le deuxième livre de Juan Gabriel Vásquez que je lis, après Les Dénonciateurs, que j’avais aimé mais sans plus. J’avais découvert le livre dans une émission de Franz-Olivier Giesbert. Je ne comprends même pas rétrospectivement ce qui m’a poussé à lire ce livre parce qu’aujourd’hui, si je voyais la même émission, je fuirais le livre comme la peste. Cela ne m’a pas empêché de mettre Histoire secrète du Costaguana dans ma PAL (je m’étais montrée plus raisonnable avec Le bruit des choses qui tombent). Bien sûr, je ne l’ai pas lu et il est encore plus évident qu’il fallait que je lise son dernier livre, en toute urgence.

Si on résume, je me suis retrouvée à lire ce livre parce que j’avais moyennement aimé l’auteur un jour. Tout va bien ?! Bien m’en a pris, tout de même. Parce que cette fois-ci, j’ai vraiment beaucoup aimé le livre, tant au niveau de propos, que de l’écriture et de la fluidité du texte. Comme quoi !

Commençons par le propos. Javier Mallarino est un célèbre caricaturiste de Bogotá. Il exerce depuis quarante ans, dont de nombreuses années dans le même journal. Il a la réputation d’être un homme qui sait faire mouche, qui a du caractère (il a su à plusieurs reprises imposé ses dessins à des patrons de presse récalcitrant). Aujourd’hui, on le fête comme un héros, même les politiques qu’ils égratignent. D’ailleurs, une partie du roman décrit une cérémonie au théâtre Colón

où la réputation du caricaturiste serait immortalisée.

En tout cas, c’est ce qu’il aimerait penser. Bien évidemment, l’amitié et le respect des autres masquent souvent la peur qu’ils ont de Mallarino. Il y a une partie de l’histoire qui se déroule donc aujourd’hui. L’auteur réfléchit sur ce qui fait une réputation, une admiration aussi. Dans ce volet de l’histoire, on suit avec intérêt les pensées de Mallarino car il n’est dupe de rien et réfléchit beaucoup sur les autres. Il est aussi intéressant de voir comment les autres lui apparaissent car il les voit beaucoup les gens comme des caricatures. Il remarque toujours le trait sur lequel il insisterait. Cela rend le roman très visuel et très drôle. Le fait qu’il soit plutôt sur la fin de sa carrière le fait beaucoup réfléchir personnellement sur ce qu’il a accompli (c’est une réflexion honnête car il ne se base pas sur ce que les autres pensent), sur sa vie de famille (il est divorcé mais revoit souvent sa femme, il a une fille dont il n’est pas très proche). Mallarino dit d’ailleurs dans le roman cette phrase on ne peut plus vraie :

Je veux dire qu’il faut bien peu de choses pour que les gens portent quelqu’un au triomphe.

L’autre volet de l’histoire parle d’une vieille histoire ; les deux périodes temporelles se mêlent. Au moment de son divorce, il a aménagé dans une maison dans la montagne et a donc quitté Bogotá. Pour que sa fille et lui s’approprie la maison, il a décidé de pendre la crémaillère. Il avait invité beaucoup de ses connaissances et Beatriz une amie, Samanta Leal. À la suite d’une bêtise, les deux petites filles se retrouvent endormies à l’étage dans le même lit. Sur ce, Mallarino reçoit la visite surprise d’un député dont il se débarrasse rapidement. Celui-ci ne part pas et se retrouve dans la chambre des deux gamines. Le père de Samanta arrive, va chercher sa fille dans la chambre et découvre le député. Il s’en suit un scandale que Mallarino caricature le lendemain. Comme je l’ai dit plus haut , il n’est pas homme à laisser agir la censure. Du coup, son dessin va passer tel quel. Le deuxième volet du livre est consacré à l’influence sur la réputation du caricaturiste et sur celle du député de ce dessin.

Juan Gabriel Vásquez réfléchit donc sur ce qui fait la réputation d’un homme. L’auteur apporte une réponse pleine de bon sens. La réputation ne tient pas au mérite mais aux gens que l’on fréquente. Elle est d’autant plus difficile à garder intact que les gens sont versatiles, peureux et sensibles à leurs intérêts. Je trouve très intelligent la manière dont il a mêlé deux situations complètement différentes : un homme qui a « bonne » réputation et un homme qui est entrain de perdre sa « bonne » réputation. C’est ce qui m’a beaucoup plu dans le propos.

Je crois me rappeler que dans ma lecture des Dénonciateurs, ce qui m’avait peu plu c’était le style que j’avais trouvé lent, alambiqué, très long … En gros, je m’étais ennuyée parce qu’il y avait un manque d’adéquation entre moi et le rythme du livre. Dans ce livre, pas du tout. Les phrases sont plus courtes, moins adjectivées. Le propos s’y prête. Juan Gabriel Vásquez arrive avec ce style à expliciter mieux son propos. Cela lui permet de sortir des phrases plus percutantes, sur ce qui fait une réputation. Il ne brise pas le rythme de son texte. Si il avait eu un style plus lent, plus descriptif, il n’aurait pas pu faire ce genre de phrase car cela aurait été noyé. En écrivant ce paragraphe, je me rends compte que ce choix de style est peut être du au personnage de Mallarino, qui sait juger et voir vite une situation, un personnage, ou bien du au fait qu’on est dans le milieu de la caricature où finalement on va à l’essentiel et où on se doit d’être percutant. Je me demande donc comment sont écrits les autres livres de l’auteur.

Je vous conseille donc ce livre car le propos du livre amène à réfléchir sur ce qui fait la réputation de nos hommes publiques. Je vous rassure Mallarino est un homme bien ; ce n’est pas un méchant héros.

L’avis de George.

Références

Les réputations de Juan Gabriel VÁSQUEZ – traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon (Seuil, 2014)

La Vierge des Tueurs de Fernando Vallejo

Quatrième de couverture

« … Dieu est le diable. Les deux sont un, la thèse est son antithèse. Bien sûr que Dieu existe, partout je trouve des signes de sa méchanceté. Devant le Salón Versalles qui est une cafétéria, il y avait l’autre soir un gamin en train de renifler du sacol, une colle de cordonnier hallucinogène. Et d’hallucination en hallucination elle finit par t’empoisser les poumons jusqu’à te débarrasser de l’agitation et des déboires de cette vie et t’éviter de continuer à respirer le smog. Pour ça le sacol est très bien. Quand j’ai vu le petit humer le flacon je l’ai salué d’un sourire. Ses yeux, terribles, se sont plantés dans les miens, et j’ai vu qu’il me voyait jusqu’à l’âme. Sûr que Dieu existe.« 

Sans équivalent dans la littérature contemporaine, La Vierge des tueurs est sans doute l’un des romans les plus singuliers publiés ces dernières années. Une œuvre scandaleuse, dévastatrice, qui a consacré son auteur comme le principal représentant d’une nouvelle littérature, aux antipodes du « réalisme magique ». L’histoire d’un amour halluciné dans Medellín, la capitale de haine, qui entraîne le lecteur au fil d’une vertigineuse descente aux enfers, dans la turbulence d’une prose extraordinairement évocatrice, marquée du sceau de l’urgence et de la nécessité.

Mon avis

Après ma lecture de L’autre visage de Rock Hudson de Guillermo Fadanelli parlant des violences actuelles au Mexique, il était intéressant pour moi de lire un livre sur les violences qu’a connu la Colombie il y a quelques années (pour honnête, je ne sais même pas si c’est terminé) car on lit souvent dans les journaux que c’est comparable. Après quelques petites recherches internet, j’ai pris ce livre à la bibliothèque (il paraît qu’il y a même un film qui a été adapté du livre).

L’histoire est assez simple. Elle se passe au milieu des années 90. Un écrivain revient après une longue absence dans sa ville natale de Medellín. Il la trouve bien changé car les gens sont devenus vulgaires à son goût. En plus, elle est à feu et à sang (il est à deux doigts de penser que ce n’est que ce que les gens méritent). On comprend très vite que la seule manière dont peut parler cet écrivain est la diatribe. Il ne fait que cela comme dans le livre de Horacio Castellanos Moya Le dégoût. Mais là où ce dernier était violent sans porter atteinte à l’intégrité de la personne humaine, Fernando Vallejo lui n’hésite pas. Je continue l’histoire. L’auteur rencontre chez un ami un jeune garçon dont il tombe amoureux de suite. Son nom est Alexis. Sa profession sicaire. Il est donc tueur à gage. Il tue comme vous allez faire les courses, sur commande ou bien juste comme cela (quand les deux hommes se promènent dans la rue et que l’écrivain formule une critique ou un agacement face à quelqu’un, Alexis le tue d’une balle entre les deux yeux et continue son chemin). C’est cela l’histoire du livre : les promenades en ville des deux hommes qui se soldent par énormément de morts. Forcément, Alexis finit par se faire tuer. Fernando veut le venger. Il rencontre un garçon dans la rue et le ramène chez lui.

Dans le livre, on voit le glissement de Fernando : de la haine, il passe à l’action. Du doute et de l’incompréhension sur le bien-fondé des actions d’Alexis, il passe à une approbation totale et à une certaine admiration.

Si j’ai bien lu, le ton est caractéristique de Vallejo. Il ne fait pas dans le sentiment. Il ne cherche pas à vous faire ressentir de l’empathie pour ses personnages, ni à ce que vous vous y identifiez, il ne cherche pas non plus la compréhension des événements. Ce qu’à mon avis, il cherche à vous faire sentir, c’est un rythme qu’il imprime par sa narration (il y a un mort toutes les pages tout de même) mais surtout par son style. En une phrase, il peut développer plusieurs idées avec son sens de la formule incroyable. Par exemple, quand il parle des sicaires, promis à une mort précoce, il dit que ce sont

de jeunes assassins assassinés, exemptés de l’ignominie de vieillir par le scandale d’un poignard ou la miséricorde d’une balle.

Pour le premier livre que je lis de lui, je dirais que c’est clairement une voix à découvrir car elle ne ressemble à aucune autre. Cela pourra vous choquer ou vous faire peur mais c’est un peu aussi le but de la littérature.

Remarques

Dans le numéro de XXI de cet été (le numéro 19 donc) dont le dossier est consacré à l’Amérique Latine, il y a un article intitulé La confession d’un prêtre tueur qui raconte l’histoire de Jorge.

Jorge a été tueur professionnel pendant dix ans. En Colombie et à l’étranger, il remplit ses « contrats » sans états d’âme. Fiché par Interpol, il décide de se recycler dans la drogue et flambe sa deuxième vie. La troisième commence : il devient pasteur et sillonne son quartier en 4L. Une balle manque de le tuer. « Miraculé », il croit en sa rédemption.

À la fin de l’article, ils mettent en bibliographie ce livre de Fernando Vallejo.

De même, vous pouvez lire dans le numéro de cet été du Matricule des Anges consacré à la littérature mexicaine (soit dit en passant le dossier est vraiment intéressant et permet pas mal de découvertes), un entretien avec l’auteur (car maintenant il a un passeport mexicain) où on se rend bien compte que l’auteur dont parle le roman ressemble étrangement à l’auteur du livre.

Un autre avis

Celui de Wodka.

Références

La Vierge des Tueurs de Fernando VALLEJO – traduit de l’espagnol (Colombie) par Michel Bibard (Belfond, 1997)