La dénonciation de Bandi

Ce mois-ci, l’éditeur choisi par Sandrine pour son opération Un Mois Un Éditeur est Philippe Picquier, qui a fêté en 2016 ses 30 ans, tout de même ! Bien sûr, il n’y n’en avait pas qu’un dans ma PAL, mais j’ai choisi de lire ce recueil de nouvelles nord-coréennes publié l’année dernière et ardemment soutenu par mon libraire l’année dernière.

Il s’agit de sept nouvelles, datant des années 1990, écrites par un auteur habitant la Corée du Nord. Il est né en 1950, a été ouvrier (il l’est peut-être encore), s’est mis à écrire en même temps, en étant reconnu par les institutions de son pays et est aujourd’hui membre du Comité central de la Fédération des auteurs de Chosun. Bandi a fait passer quelques textes à l’étranger par des intermédiaires. Ils ont été publiés dans différents pays dont la Corée du Sud, et donc en France aussi en 2016. Dans l’introduction, on nous livre entre autres les informations suivantes sur les motivations de l’auteur :

Lors de la grande famine, qui débute en 1994, l’année du décès de Kim Il-sung, Bandi perd beaucoup de ses proches, un certain nombre d’entre eux meurent de faim, d’autres fuient le pays en quête d’une vie meilleur. Suite à ces déchirements, Bandi remet profondément en cause le fonctionnement de la société nord-coréenne et décide, par le biais de ses écrits, de faire savoir au monde entier ce qu’il en pense.

Bandi se définit lui-même comme le porte-parole des habitants de Corée du Nord contraints de subir tout à la fois les conséquences désastreuses de l’économie socialiste propre à ce pays, un régime de castes et un système de punitions collectives – le mal le plus cruel qui soit dans toute l’histoire de l’humanité. L’écrivain récolte les histoires douloureuses que les habitants vivent au quotidien mais dont ils ne peuvent se plaindre auprès de personne, et redonne vie à chacune de ces anecdotes au travers de sa création littéraire ; les rumeurs, les faits réels, tout ce qu’il voit et entend l’inspire.

Le livre est donc composé comme je le disais de sept nouvelles. Elles ont toute la même base. Elles mettent en scène des personnages simples, qui ne sont ni des hauts fonctionnaires du régime ni des contestataires de celui-ci. Certains (dans deux nouvelles) adhèrent aux idéaux défendus par le régime (bonheur pour tous…) et travaillent dur pour que cela se produise pour eux ou leurs enfants. D’autres se contentent de vivre dans leur pays, de participer aux événements organisés par le Parti : la plupart subissent en silence les décisions qu’on leur impose. Jusqu’au jour où il y a une injustice qui les touche, pas forcément eux-mêmes mais leurs proches.

Plusieurs femmes refusent de faire des enfants, quand elles voient qu’ils seront toutes leurs vies marqués au fer rouge par les actions de leurs parents. Un homme est empêché d’aller voir sa mère mourante car la région est bouclée par un événement numéro 1 (événement impliquant une sécurité maximale car impliquant un des Kim). Lors d’un autre événement du même type, une grand-mère se voit proposer de monter dans la voiture du dirigeant du pays car elle marchait seule sur la route après avoir laissé son mari et sa petite-fille à la gare complètement bloquée et pleine de monde. Elle se fait même interviewer par les journalistes d’état. Pendant ce temps, le trafic ferroviaire se débloque, il y a un mouvement de foule dans la gare, sa petite-fille et son mari seront très gravement blessés. Pourtant, les médias n’en parleront pas mais diffuseront en boucle son interview. Elle comprend alors que tout n’est que sourire de façade. Dans le même style, un jeune homme explique à son père que toute leur vie n’est que théâtre, chacun étant acteur depuis sa naissance. Même si on meurt de faim, on doit affirmer avec conviction le contraire même si on nous le demande …

J’ai choisi de ne pas faire un petit résumé de chaque nouvelle car je trouve que c’est finalement l’atmosphère générale qui finalement compte. On fait connaissance de personnages simples, vivant aussi bien dans la capitale qu’à la campagne. On lit des déportations, des dénonciations, des décisions choquantes mais aussi des moments de la vie de tous les jours… Ces textes permettent à mon avis de rentrer réellement dans les foyers nord-coréens, de se faire une idée de la vie de cette population (en tout cas dans les années 1990). La postface du livre met des mots sur ce sentiment, en disant que finalement ces nouvelles nous montrent qu’il existe toujours une part d’humanité dans ce pays où le régime souhaite complètement anesthésier son peuple. Les gens se rendent compte de ce qu’il se passe, ils ne sont pas dupes. L’auteur de la postface souligne aussi qu’il est fort dommage que ces nouvelles, quand elles ont été publiées en Corée du Sud, ont été fort peu lues par la population car celle-ci voit les Nord-coréens plutôt comme des frères ennemis que comme une population constituée d’humains.

Vous aurez compris que je vous conseille fortement cette lecture, pour dépasser un peu tout ce que l’on peut entendre ou lire sur ce pays. J’ai lu un commentaire je crois sur Amazon qui indiquait que littérairement c’était plutôt moyen. Pas du tout ! Les textes sont très construits, il y a de très belles images … J’ai déjà lu des nouvelles qui tenaient moins la route que cela. Chose non négligeable pour une Occidentale : j’ai réussi à retenir les prénoms et à ne pas m’embrouiller sur qui était qui. Rien que cela à mon avis souligne que ces textes sont de vraies œuvres de littérature.

Références

La dénonciation de BANDI – récits traduits du coréen par Lim Yeong-hee et Mélanie Basnel – Postface de Pierre Rigoulot (Éditions Philippe Picquier, 2016)

13 réflexions au sujet de « La dénonciation de Bandi »

  1. Merci pour ce billet Cécile. Je me demandais ce que valait ces nouvelles. C’est aussi l’an dernier je crois qu’est paru chez Actes Sud le premier roman nord coréen traduit en français (pas un roman clandestin). Et les critiques, d’abord curieux, ont été vraiment peu enthousiastes quant à la qualité littéraire de ce texte.

    1. Franchement, ce sont de très bonnes nouvelles. Est-ce que tu parles de Des amis de Nam-Ryong Baek ? Si c’est ce livre, c’était déjà en 2011 … Le temps passe vite car je m’en rappelle comme si c’était hier. J’avais entendu exactement la même chose que toi (mais je reste curieuse tout de même de le lire par moi-même). Mais ces nouvelles elles ont été conseillées par mon libraire. Cela fait toute la différence …

  2. Dans la seconde d’avoir lu le titre et que ça venait de Corée du Nord j’ai été voir si c’était à ma bibli, et c’est le cas youhyouh ! Donc en gros j’étais déjà convaincue avant de lire ton avis, après je l’étais encore plus.

    1. Tu n’es pas difficile à convaincre 🙂 Je rigole, mais je pense qu’il pourrait bien aller dans ton tour du monde en littérature.

    1. Dans mon cas, c’est plutôt le contraire. J’avoue que sans le libraire, je n’aurais pas regardé le livre ; la couverture n’aurait même pas attiré mon regard.

    1. Visiblement, la couverture ne fait craquer quand on est une femme … je fais un sondage sur un échantillon de 3 personnes hautement représentatives 🙂

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