Turbans et chapeaux de Sonallah Ibrahim

Le point de vue des éditeurs

Ce roman se présente comme un récit parallèle à la chronique de l’historien Jabarti, témoin oculaire de la conquête de l’Égypte par Bonaparte en 1798. Il serait l’œuvre d’un jeune disciple possédant quelques rudiments de français qui vont lui permettre d’être recruté à l’Institut d’Égypte, en tant que sous-bibliothécaire. Il peut ainsi fréquenter des Français, observer de près leurs mœurs, s’informer de leurs idées. Il note ce qu’il voit et entend d’un ton généralement neutre, parfois amusé, et n’hésite pas à consigner ses émois amoureux. On apprend ainsi qu’une Française – et pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit de Pauline Fourès, la maîtresse de Bonaparte ! – lui a accordé ses faveurs. Cependant, copiste et informateur de Jabarti, il est aussi au courant de tout ce qui se passe en Égypte, et ne manque pas de dénoncer les crimes commis par les mamelouks et les Ottomans, ou les compromissions des grands « turbans » locaux.

Roman historique, Turbans et chapeaux n’en reste pas moins une œuvre d’une brûlante actualité. Écrit lors de l’invasion américaine de l’Irak, il explore, avec la vigueur qui a fait la renommée de Sonallah Ibrahim, l’histoire des relations orageuses entre les Arabes et l’Occident depuis deux siècles.

Mon avis

J’ai trouvé ce livre sur une table de la bibliothèque sur le thème de l’excentricité. J’avoue ne pas avoir compris ce qu’il faisait là. Par contre, j’ai énormément aimé cette découverte (de l’auteur et de la littérature égyptienne donc c’est le premier livre que je lis).

Je commencerais par un reproche. L’histoire se passe au Caire pendant la conquête de l’Égypte par Bonaparte en 1798 (et les trois ans d’occupation qui s’en sont suivis). Cela aurait sans aucun doute aidé à ma compréhension d’avoir un rappel historique, d’avoir un rappel sur l’organisation sociale et ethnique (ou religieuse) de la ville, ainsi que de sa géographie (parce que les noms de quartier sont restés très énigmatiques). De même, en postface, on nous dit que ce livre reprend des passages du livre de Jabarti. Lesquels est-ce ? Pas de précisions. Quels sont les éléments inventés, les événements historiques ? Il y a un peu plus de choses mais c’est un livre qui en demandent plus. Je crois que ces manques faussent un peu la lecture.

En effet, j’ai lu ce livre comme un roman d’aventures (d’aventures historiques mais d’aventures tout de même). Le narrateur est dans la vingtaine et on sent qu’il est avide de vivre les évènements qui se produisent. Il essaye de braver les dangers, de mieux connaître les Français, de comprendre les réactions de ses compatriotes (les collaborateurs, les opposants, de la ville ou d’en dehors, les simples habitants, les commerçants, les artisans, les hommes, les femmes …) C’est aussi pendant cette occupation que le narrateur se découvre une conscience politique et religieuse. Je crois que l’auteur a pris un excellent point de vue en ne choisissant pas de camp et en faisant du narrateur un observateur en pleine éducation.

Ce livre n’est clairement pas à la gloire du savoir-vivre français. Toutes les exactions commises par les soldats ne nous sont pas épargnées. Cependant, Sonallah Ibrahim va mettre de la compassion dans le récit du narrateur qui a pitié de la manière dont Bonaparte traite ses soldats, notamment quand ils souffrent de la peste. Le narrateur raconte très bien la vie quotidienne, les habitudes égyptiennes et nous les fait un peu découvrir. Le narrateur est souvent dans la rue mais arrive aussi à connaître la haute sphère de la société par l’intermédiaire de son maître.

On sourit assez souvent dans ce roman car le narrateur a un côté jeune chien fou qui le rend attachant par sa naïveté (= de sa jeunesse) et son enthousiasme. Ses relations sexuels avec Pauline sont particulièrement symptomatiques de ce point de vue.

Une belle découverte !

Un autre avis

Celui de Catherine.

Références

Turbans et chapeaux de Sonallah IBRAHIM – roman traduit de l’arabe (Egypte) par Richard Jacquemond (Actes Sud, 2011)

Première parution en arabe en 2008.

Parole perdue de Oya Baydar

Quatrième de couverture

Ömer, célèbre romancier en panne d’écriture, se lance sur les routes anatoliennes à la recherche de sa vérité et de celle du peuple kurde. Il s’éloigne ainsi de son épouse Elif, scientifique  de renom, elle aussi en plein questionnement : pourquoi leur fils a-t-il décidé de fuir ses parents et un monde à feu et à sang pour la tranquillité d’une île norvégienne ? En quoi leur génération militante a-t-elle failli ?

Née à Istanbul en 1940, emprisonnée en 1971, pour son opposition au coup d’État militaire, exilée en Allemagne de 1980 à 1991, Oya Baydar est l’un des écrivains phares de la Turquie. Elle a été couronnée par les prestigieux prix Sait Faik et Orhan Kemal. Profond, passionnant et inspiré, Parole perdue est un livre qu’on n’oublie pas.

Mon avis

C’est le premier livre de littérature turque que je lis de toute ma vie et ce grâce à Babelio et son opération Masse critique. J’avais choisi ce livre dans la liste pour une simple raison : je voulais découvrir un peu la culture de ce pays. À force d’entendre les partisans et les opposants de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne embellir ou diaboliser, je ne savais plus trop que penser. Dans ma tête, la littérature sert à s’ouvrir à d’autres mondes et c’est exactement ce qui s’est passé ici. J’ai la chance d’être tombée sur le premier livre traduit en français de Oya Baydar. Cette femme est lucide sur son pays : elle montre les qualités et richesses mais aussi les défauts sans rien cacher.

On suit une famille : Ömer l’écrivain reconnu, Elif la scientifique de renommée internationale et Deniz le fils. Chacun vit séparément même si Elif et Ömer habitent la même maison. En effet, ces deux là se sont perdus au fil des années. Ce qui les a rapproché c’est leur militantisme mais avec la renommée ce point commun est devenu moins fort. Ömer écrivait avant des livres engagés sur les pauvres, les laissés-pour-compte … mais au fur et à mesure, il a suivi les goûts du public et a commencé à écrire des bleuettes sans aucun intérêt. Il est devenu alcoolique (plus ou moins) et n’arrive plus à écrire. Il s’est mis dans la tête de retrouver sa voix ou une voix en voyageant. Il se retrouve à la gare routière d’Ankara lors d’un attentat. Il fait alors la connaissance de Zelal et Mahmut, deux Kurdes en fuites. La première fuit une sentance de mort déclarée par sa famille car elle s’est retrouvée enceinte à la suite d’un viol (in extremis son père l’a aidé à s’enfuit). Le garçon fuit lui les montagnes où il s’est retrouvé à la suite de plein de malheurs. Il faisait des études de médecine pour lesquelles sa famille entière s’est sacrifiée et s’est fait virer pour avoir été fière de son origine kurde. Zelal vient de se faire tirer une balle dans le ventre, son bébé est mort. Ömer va aider les amoureux. En échange ceux-ci lui conseille de partir dans les montagnes kurdes pour retrouver une voix. C’est ce qu’il fait. Tout au long du livre, on va suivre le périple d’Ömer mais aussi la vie (et surtout le passé qui va les rattraper) de Zelal et Mahmut.

Au même moment, alors qu’Ömer part à l’Est, Elif part à l’Ouest en Scandinavie pour deux congrès scientifiques. C’est une femme froide qui est motivée uniquement par son ambition de devenir de plus en plus connu pour ses travaux. C’est le personnage qu’on a le plus de mal à comprendre à mon avis car elle ne montre aucune faille, aucune faiblesse (la seule que j’ai repéré c’est qu’elle se sent diminuée par rapport aux scientifiques des autres pays comme si elle avait toujours quelque chose à prouver). De passage en Scandinavie, elle en profite pour aller voir son fils qu’elle considère comme un fuyard de la vie. En effet, quand il était jeune, il a très mal vécu la renommée de ses parents et eux ne supportaient pas son côté nonchalants : ils le voulaient combattifs et militants. Après s’être fait renvoyé de l’école, ils l’ont plus ou moins obligés à être photographe de guerre en Irak alors qu’il n’en avait pas envie. Il en est revenu traumatisé et a préféré fuir dans une île norvégienne, que tous les trois ont visité il y a longtemps. Là il a trouvé le bonheur avec Ulla dans un monde protégé où il ne voit pas la misère du monde. Manque de chance, la première fois qu’il emmène Ulla, avec qui il a eu un petit Björn, en Turquie, celle-ci est tuée lors d’un attentat suicide. Elle n’était jamais sorti de son île. La violence du monde a rattrapé Deniz qui s’est re-réfugié dans son île dans laquelle il essaye de retrouve de retrouver un peu de sérénité. Sa mère ne comprend pas son désir d’avoir une vie pépère et va essayer de le faire changer d’avis lors de ce voyage.

Ce résumé en dit très peu malgré les apparences sur ce livre qui est très très riche. J’ai mis un certain temps à l’apprivoiser à cause d’une écriture différente et nouvelle pour moi . Cependant, une fois fini, il en ressort que c’est un livre qui m’a fait réfléchir parce que l’auteur ne considère pas le lecteur comme quelqu’un de bête. Elle ouvre des pistes sur la question kurde, sur ce que l’on peut attendre du militantisme, de la présence de la violence du monde, qui ne touche pas seulement le Moyen-Orient, de la relation à l’étranger, et même sur un plan personnel de la vie de famille, du bilan d’une vie … mais jamais elle ne conclu pour le lecteur. Je crois que c’est ce qui m’a particulièrement plu dans ce livre ; c’est cette vision intelligente du monde et de la vie.

Pour tout dire, ce livre a quand même un défaut qui m’a dérouté et parfois agacé. D’une phrase à l’autre, on peut passer du je au il/elle pour parler du même personnage.

En conclusion, si vous le lisez, ne vous découragez pas. Vous en retirerez forcément quelque chose !

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Références

Parole perdue de Oya BAYDAR – traduit du turc par Valérie Gay-Askoy (Phébus, 2010)