Boire de Fabienne Swiatly

 

Je continue mon exploration des romans de Fabienne Swiatly. Après Une femme allemande, voici Boire. Comme le titre l'indique, cela parle de gens qui boivent. Plus spécifiquement d'une famille : les parents et deux filles. Chacun boit mais à sa manière : le père fait la tournée des bars, la mère boit tranquillement chez elle (ils en mourront tous les deux), la soeur tient un bar (et diminuera sa consommation : elle perdra le contact avec la narratrice) parce que dans cette famille, il faut boire pour en être membre :

"À 13 ans, je bois ma première bière, une Kronenbourg en bouteille de verre 33 centilitres. Je bois au goulot comme cela se fait chez nous. Les verres, c'est pour les invités. Je n'aime pas particulièrement le goût amer de la bière, mais très vite je prends conscience de l'effet que cela produit dans mon corps. Surtout dans ma tête. Pour la première fois, je ne m'ennuie pas en famille, j'ai envie de rester avec eux, de parler avec aux. J'entre dans la bulle.Je suis en lien et l'ennui a disparu." (p. 43)

Quand la narratrice tente d'arrêter, elle ne trouve pas vraiment de soutien auprès de son docteur. Elle se demande même ce qu'elle va perdre d'elle parce qu'elle pense que l'alcool la définit en tant que personne. Tout ça est dit avec une sensibilité froide : sans pathos, la narratrice dit les faits et ses sentiments. Fabienne Swiatly confirme un grand talent pour décrire des vies noires où le destin n'est pas très favorable. En conclusion, à lire !

Références

Boire de Fabienne SWIATLY (Ego comme X, 2008)

Les falsificateurs d'Antoine Bello

 

Quatrième de couverture

C'est l'histoire d'une organisation secrète international le CFR (Consortium de Falsification du Réel), qui falsifie la réalité mais dont personne ne connaît les motivations. C'est l'histoire de quelques-unes des plus grandes supercheries de notre époque : de Laïka, la première chienne dans l'espace, qui n'a jamais existé ; de Christophe Colomb qui n'a pas découvert l'Amérique ; des fausses archives de la Stasi. C'est l'histoire d'un jaune homme, embauché par le CFR, qui veut comprendre pourquoi et pour qui il travaille. C'est l'histoire d'une bande d'amis qui veulent réussir leur vie, sans trop savoir ce que cela veut dire. C'est d'une certaine façon, l'histoire de notre siècle.

Mon avis

Merci à Babelio et aux éditions Gallimard. Bien évidemment, après une telle lecture je vais me précipiter sur la suite : Les éclaireurs et sur Éloge de la pièce manquante (une enquête dans le milieu du puzzle). Comme si j'avais besoin de nouvelles idées de lecture, franchement !

Pour être honnête, je ne voulais pas lire ce livre, en tout cas pas l'acheter parce que j'étais persuadée que ça ne me plairait pas. Je me suis encore trompée (mais l'erreur est humaine). On y passe un excellent moment de lecture : c'est idéal pour les vacances où on a un peu plus de temps (celui ci fait 500 pages et le deuxième tome 477 mais le premier en tout cas se lit vite). On est bluffé par l'oeuvre d'imagination de monsieur Bello. Qui aurait pensé à une telle invention ? et pourtant tout le monde à un moment ou à un autre s'est posé la question de la véracité de l'information qu'on nous déverse dans les médias. Ici, l'auteur a su exploiter cette idée pour nous soumettre un scénario original, mené d'une main de maître et qui nous donne envie de tourner les pages de plus en vite pour trouver à suivre à la fin. Mais bon…

Bien sûr, on peut faire des critiques : les personnages sont caricaturaux (c'est des robots embrigadés dans une organisation qu'ils ne comprennent pas même si ils le voulaient vraiment et qui ne quittent pas l'organisation pour autant (ils se posent des questions, mais à chaque fois je me suis dis ils ne la quitteront pas leur organisation et du coup je n'y ai pas cru à leur questionnement )) et peu fouillés. Antoine Bello s'est un peu trop concentré sur le scénario comme son héros Sliv. L'écriture est limpide mais sans réélle finesse.

On peut aussi se poser la question de ce qui tient de l'imagination et ce qui tient de la vérité (comme pour le Da Vinci Code) mais ce n'est pas la peine de s'encombrer la tête avec de tels questionnements. On peut aussi se demander quelle part de lui l'auteur a mis dans les opinions que défend Sliv. Ça n'en vaut pas le coup : la désinformation et la propagande ne sont pas partout comme on peut le penser après une telle lecture.

Il faut juste lire ce livre comme un excellent roman sans se poser de questions : il permet de se vider la tête et c'est déjà plutôt pas mal.

D'autres avis

Ceux de Hildebald (aussi reçu dans le cadre de masse critique), Guy, Keisha, de Dasola, Ptit Sushi, Emeraude,

Si je vous ai oublié, mettez-moi un commentaire : je vous rajouterai !

Références

Les falsificateurs de Antoine BELLO (Gallimard, 2007)

livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.com

Une femme allemande de Fabienne Swiatly

 

 

Quatrième de couverture

"Dans les ruines d'une ville allemande une jeune femme tente de survivre. Plus tard, on la retrouve en France, vite mariée et très vite malheureuse. Une vie de peu où le désir et l'envie s'étiolent au fil du temps. Le magnifique portrait d'une femme cabossée par la vie et à jamais seule dans un pays dont elle peine à saisir les codes sociaux."

Mon avis

Ce petit livre (seulement 120 pages) vaut surtout pour son écriture. Il y a dix chapitres, que l'on peut plutôt voir comme des séquences, où on retrouve cette femme allemande à différents stades de sa vie. Pour continuer la comparaison avec le cinéma, l'auteure nous place avec une caméra braquée sur la femme (à un mètre) : cela donne l'idée que nous sommes détachés de sa vie, que nous n'en sommes que de simples observateurs. "Elle secoue les salades terreuses avant d'en choisir une, hésite devant la rhubarbe trop verte à son goût. Elle n'est pas pressée de rentrer, se sent bien à flâner sur le marché pendant que la vieille s'occupe des petits" (p. 42). Cette phrase laisse entrevoir ce que tout le livre décrit : l'enfermement de cette femme qui croyait partir au paradis, échapper à l'Allemagne de l'après-guerre. Au lieu de cela, elle se retrouve tout le temps enceinte parce que son mari (qui a perdu toute sa superbe qui l'avait éblouie durant leur rencontre) ne sait pas prendre les précautions qu'il faut, elle est enfermée toute la journée et ne peut communiquer avec les autres femmes même si elle est dans une région où on parle allemand (mais pas le même qu'elle).

Durant tout le roman, Fabienne Swiatly nous parle du bonheur enfui de cette femme allemande : "Au matin, son étonnement qu'elle puisse encore se lever, se remettre debout. Deux jambes qui avancent dans la pièce, deux bras qui lèvent les enfants, une bouche qui embrasse et parle en allemand. Et pendant que ses mains changent les langes, nettoient les fesses, lui reviennent les souvenirs de sa propre enfance. De cette époque où elle était une petite fille aimée d'un père qui ne crachait pas encore de la terre russe. Un père qui l'emmenait dans le camion de la fabrique et traversait la ville en klaxonnant. Alors elle riait, ne pensait pas à l'avenir, le présent suffisait" (p. 52-53).

Une très jolie découverte. J'ai déjà mis deux autres romans de Fabienne Swiatly dans ma LAL : Gagner sa vie (La fosse aux ours, 2006) et Boire (Ego comme X, 2008).

Les avis d'Anne et d'Yvette Bierry.

Références

Une femme allemande de Fabienne Swiatly (La Fosse aux ours, 2008)

Le lecteur perpétuel de Didier Barrière

Ce livre ne m'a ni particulièrement plu (les passages sur la lecture en général sont bons), ni particulièrement déplu (un petit peu pédant à mon avis quand il décrit tous les livres qu'il achète) donc comme je n'ai rien de bien intelligent à dire je n'en parlerai pas trop (le sujet n'est pas les lecteurs en général mais de lecteurs de livres anciens : il fuit les éditions récentes ; je n'ai pas vraiment réussi à m'attacher à ces pérégrinations de lecteur. La cause en est double : le sujet et le style). Par contre les passages sur son addiction à la lecture et à la lecture de livres anciens sont plutôt pas mal. Voilà pourquoi je mets les extraits les plus significatifs que j'ai relevés.

Extraits

"Pas un seul vrai livre ! me disais-je au milieu de cette île tropicale, où je me morfondais… D'épais romans de gare ou de plage. Des guides pratiques sans typographie. Des recettes de cuisine sans poésie. Des abrégés de l'Écriture pour la jeunesse, ou des paraphrases romancées… une grosse Bible, certes, mais avec des illustrations mièvres, pour la famille. Curieusement, une laide Encyclopédie de la sexualité, rappelant le mauvais goût des années soixante-dix. Un prix Goncourt aussi, troué de dialogues… 

Rien de ce qui fait la profondeur d'un livre, somme de savoir et d'émotions. Uniquement des textes mal imprimés pour liseurs qui ne connaissent ni la littérature ni l'art. Un vide désespérant pour un lecteur nourri de bibliothèques. Il ne demande pourtant pas grand-chose. Un seul livre digne de ce nom lui suffirait. Et surtout un espace pour s'isoler, sans radio ni télévision ni cantiques. Un petit lieu frais où l'on puisse méditer sans tomber de sommeil.

C'est chaque fois la même chose quand je cède à l'invitation d'"amis" lointains : je suis ravi de découvrir une ville, une campagne, un pays, mais trop cher est le prix à payer s'il faut supporter des conversations qui gâchent la beauté des paysages, si les intérieurs où l'on séjourne, riches d'objets divers, sont pour moi les plus pauvres, privés du seul élément décoratif d'importance qu'est le livre…

Aussi, dès mon retour sous le ciel grisâtre de l'Europe, me suis-je rattrapé par d'intensives lectures, véritable bain littéraire pour secouer l'esprit de sa torpeur due au soleil. Mes choix se portèrent essentiellement sur des auteurs de référence que je voulais cultiver depuis longtemps. Je n'eus pas à regretter ma sélection." (p. 5-6)

 

"C'est terrible de passer d'une fiction à une autre, sans transition, d'un amour à un autre. Dans la plupart des romans que je voudrais commencer, la première phrase me rebute, cette phrase à l'imparfait ou au passé simple ("La marquise", etc.), qui nous oblige à resserrer notre esprit sur une histoire particulière alors que des milliers d'autres nous attendent." (p. 7)

 

"À quoi bon d'ailleurs acheter tous ces livres, puisque tant d'autres m'attendaient à la maison, comme impatients d'être défrichés ? Et le soir, je regrettais de n'avoir pas mille mains pour les prendre et les dévorer tous ensemble. Je finissais par me calmer pour en choisir un seul, mais ma lecture était de plus en plus agitée." (p. 12)

 

"Mais pouvais-je me faire entièrement confiance, vu mes difficultés organiques à entrer dans d'autres univers que le mien ? Je n'avais plus la patience du jeune lecteur, ouvert à toutes les formes d'écriture, voulant se conformer à l'admiration de l'élite pour les auteurs "qu'il faut avoir lus"." (p. 14)

 

"Il devenait clair que j'avais plus de plaisir à chercher des livres qu'à les lire. Si la quête du livre pouvait être déjà une forme de lecture, je serais bien savant. Que de connaissances j'aurais emmagasinées en soupesant les volumes, avec les milliers de titres passés sous mes yeux ! Et le mal que je m'étais donné par d'incessants voyages aurait pu rendre légitime cette acquisition miraculeuse du savoir. Pas si miraculeuse que cela, d'ailleurs,puisque toute manipulation contribue à mémoriser un ouvrage qu'on n'a pas lu.

[…]

Cela dit, le fait de m'asseoir pour lire ne m'apportait plus de vraie satisfaction. Tous les ouvrages qu'il fallait parcourir page à page perdaient de leur intérêt. Avant d'en lire un qui ne m'attirait pas ou que les gens me conseillaient, je me disais que cela n'allait pas me plaire, que je traiterais l'auteur de "crétin" au bout de quelques chapitres. C'était une manière de me prouver que j'avais raison de ne pas l'avoir lu.

[…]

Dès lors, je n'étais plus capable de persévérer dans une lecture ennuyeuse. Il me fallait des résultats. J'avais peur d'être un blasé ne recherchant ques des jouissances littéraires, qu'il lui était devenu bien difficile de trouver." (p. 16-17)

Références

Le lecteur perpétuel de Didier BARRIÈRE (Éditions des Cendres, 2007)

La dernière enquête du chevalier Dupin de Fabrice Bourland

Quatrième de couverture

Malgré les certitudes du préfet de la police parisienne et des autorités, la fin tragique de Gérard de Nerval laisse planer bien des doutes. Retrouvé pendu aux barreaux d’une grille dans la sordide rue de la Vieille-Lanterne, le poète français s’est-il suicidé dans un moment de folie ou a-t-il été assassiné ? Sollicités par un proche de la victime, le chevalier Charles Auguste Dupin et son ami américain enquêtent sur les circonstances de cette mort suspecte. Une momie égyptiene, une secte d’illuminés du XVIIIe siècle, un daguerréotype, un corbeau solitaire… Quelques indices suffiront à l’esprit acéré du célèbre détective pour les conduire sur le chemin d’une vérité étonnante, qui changera à tout jamais le cours de leur existence. Entre jeu littéraire et jeu de l’esprit, Fabrice Bourland fait revivre, en hommage à Edgar Allan Poe, la figure légendaire du chevalier Dupin.

Première page

Avant-propos de l’éditeur

En plus d’être un écrivain à l’oeuvre importante, un lecteur infatigable et un lettré follement épris de l’histoire littéraire – la grande comme la petite -, Andrew Singleton fut égalent un collectionneur obstiné, prêt à tous les sacrifices pour mettre la main sur un texte oublié, ou prétendument perdu, d’un de ses auteurs fétihes.

La bibliothèque du cottage où il vécut en ermite à la fin de sa vie, en Nouvelle-Écosse, comptait près de quinze mille ouvrages, parmi lesquels plusieurs centaines de manuscrits originaux et des exemplaires uniques de traités d’occultisme que Singleton conservait jalousement. Nul doute que le texte que boici, s’il en avait fait partie, eût constitué l’un des joyaux de sa collection !

Mais il n’était pas rangé sur les étagères de sa biblothèque, pour la simple et bonne raison que c’est dans la malle d’un grenier, à Northampton, qu’il fut retrouvé.

Mon avis

C’est dans cette malle que furent découvert les deux manuscrits des premières enquêtes de Andrew Singleton et de James Trelawney : Le Fantôme de Baker Street et Les Portes du sommeil. J’ai lu le premier et franchement, c’était plutôt bien. J’ai découvert deux enquêteurs de l’étrange (fantômes…), auxquels on peut adhérer ou non, et surtout appris plein de détails sur Sherlock Holmes et Watson. Ce livre était marqué par une connaisance littéraire impressionante que l’on retrouve ici dans ce manuscrit « traduit de l’américain par Charles Beau de l’Ers » (l’auteur a aussi beaucoup d’humour). Il arrive à mêler Gérard de Nerval, Edgar Poe et Dupin (héros de trois nouvelles de Poe dont Double assassinat dans la rue Morgue) et apporte un éclairage singulier sur la mort suspecte de Gérard de Nerval.

Après cette lecture, vous voudrez lire tout Poe et tout Gérard de Nerval. De beaux moments en perspective !

D’autres avis

Celui de Clarabel, de Doriane

Un entretien avec l’auteur sur le blog de Pierre Maury.

Références

La dernière enquête du chevalier Dupin de Fabrice BOURLAND (10/18 – collection « Grands détectives », 2009)

Le silence de Gabrielle de Sophie Avon

 

 

Quatrième de couverture

Gabrielle a dix-sept ans. Elle ne parle plus. Elle écrit : "Je brûlerai ce cahier le jour où j'aurai décidé de reprendre la parole."

Entre son père, Cécile et elle, dans cette maison où rien ne bouge, un long silence s'est appesanti, hanté par le souvenir de la mère disparue. Contre cet enfermement volontaire d'une adolescente de province, les médecins ne sont d'aucun secours. Son père, enfin, se décidera à lui écrire : "Comme tu ne me confies rien, c'est moi qui vais faire le premier pas… " 

Dans le journal de Gabrielle aussi bien que dans les lettres du père, l'amour rôde, à tâtons, et se heurte sans cesse à l'épaisseur du silence.

Vingt ans après… Publié peu après la création des éditions Arléa, il y a une vingtaine d'années, gageons que Le silence de Gabrielle saura trouver des lecteurs aussi fervents auprès d'une génération nouvelle.

Mon avis

J'ai pris ce livre à la librairie car j'avais lu Ce que dit Lili suite au billet de Clarabel. Ce livre m'avait particuièrement émue par l'histoire et par l'écriture qui est simple mais sait tellement bien décrire les sentiments humains. On retrouve ici cette écriture si évocatrice dans une histoire très triste. À la suite du décès brutal de la mère, Gabrielle et son père se retrouve dans l'incapacité de se parler, le père ayant un peu "laisser de côté" sa fille pendant qu'elle était adolescente. J'avais les larmes aux yeux à la lecture du journal de Gabrielle ; c'est la partie du texte qui est le plus dans l'émotion (elle a perdue sa mère quand même). Les lettres du père sont plus dans l'explication et le souvenir de la personne disparue. Cette construction du roman est très intéressante : elle mêle journal et lettres mais au contraire d'autres livres, où ces styles auraient été entremêlés, ici ils sont bien séparés. Cela permet de "s'identifier" successivement aux personnages sans changer à chaque chapitre d'un personnage à l'autre.

Je continuerai à suivre cette auteure dans ces prochains romans ; ça c'est sûr !

P.S. : Sophie Avon est chroniqueuse cinéma au Masque et la plume. Si vous voulez entendre sa voix, à vos radios.

La première page

J'ai trouvé l'idée de mettre la première page sur ce blog. Je trouve que c'est un idée plutôt pas mal pour se rendre compte du style de l'auteur (et surtout quand on n'a pas trouvé quel passage du livre il serait bien de citer). Donc voilà :

Mercredi 8 avril

J'ai dix-septans mais j'ai su très tôt que j'étais unique. Pas seulement parce que je suis muette depuis l'été où ma vie chavira ; d'autres, j'imagine, ont bien dû choisir de se taire aussi. Non, je suis unique parce qu'au milieu de la famille qui me reste, parmi mes amis, je ne sais pas me fondre, je suis singulière et inattendue, enrayée comme une mécanique qui battrait la mesure d'un autre monde. Moi, je ne hurle jamais avec les loups ; je ne peux pas, quelque chose me retient toujours, même lorsque je le veux. Je hurle toute seule, parfois pour ne pas mourir. Mon père a tout fait pour m'aider. Dans son regard, j'ai compris que s'il me suppliait de retrouver les gestes et les préoccupations d'une fille de mon âge, il chérissait aussi cet ange ou démon qui s'est glissé en moi et précipite mon existence sage.

Références

Le silence de Gabrielle de Sophie AVON (Arléa, 2009)

La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès

J’ai voulu lire ce livre parce que Tanguy Viel le citait comme lecture fondamentale dans le numéro de janvier du Matricule des Anges, sans plus en dire. Je l’avais noté et quand je suis allée au salon du livre, je l’ai trouvé ! Sans rien savoir de plus sur cette lecture, me voilà ouvrir ce tout petit livre de soixante pages. Il s’agit en réalité d’une pièce de théâtre. Le texte en a été écrit en 1977, puis créé au festival d’Avignon (off) en juillet 1977.

Plutôt qu’une pièce de théâtre, c’est une longue phrase. Il n’y a pas un seul point (sauf à la fin bien sûr). C’est l’histoire d’un homme, au chômage, sans doute à la rue, qui vient de se faire agresser dans le métro : on l’a passé à tabac, pris son argent … Personne n’a rien fait parce que les agresseurs ont dit qu’il était gay. Il erre dans la ville un vendredi soir à la recherche d’une chambre ou de quelqu’un avec qui passé la nuit. Il voit quelqu’un qui tourne dans une rue. Il le suit, le prend par le bras et lui parle. Il lui parle de tout et de rien, de ses états d’âme, de sa vie, de sa vision du monde, de tout. Il parle sans discontinuer parce qu’il a peur de se retrouver seul. C’est le texte de la solitude entouré de monde et c’est cela que l’auteur arrive à faire passer dans ce texte : un sentiment de vide au milieu de l’agitation de la vie. D’après la biographie de l’auteur, il a mis beaucoup de lui dans ce texte.

À lire (et sans doute à voir jouer au théâtre) !

Vous pouvez lire sur le site des éditions de minuit les premières pages de ce sublime texte.

Références

La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie KOLTÈS (Editions de minuit, 1988)

Le bonheur dans le crime de Jules Barbey d'Aurevilly

Comme promis hier, je vais vous parler d'une deuxième nouvelle des Diaboliques : Le bonheur dans le crime (en réalité, c'est la troisième du recueil). C'est le seul Barbey d'Aurevilly qui restait à la librairie. Je l'ai donc pris dans la collection À s'offrir en partage, la nouvelle collection de André Versailles éditeur. Ce sont des textes courts à cinq euros le volume que l'on peut offrir aux autres pour faire découvrir des auteurs que l'on aime. Vous allez me dire il y a déjà les folio à deux euros, les librio … mais ici la mise en page est bicolore, un célèbre auteur présente l'oeuvre (ici ce n'est pas très intéressant : je n'ai pas du tout compris de quoi ça parlait) et une postface présentant l'auteur. Il y a déjà des titres de Chateaubriand, de Paul Claudel, d'Alexandre Dumas, d'Antoine Galland, de Rudyard Kipling, de Maupassant, de Mirbeau, de Gérard de Nerval, de Maria Rainer Rilke, du Marquis de Sade et d'Alexis de Tocqueville.

J'ai aussi vu sur le site de l'éditeur que j'arrivais une semaine trop tard. Visiblement, l'adaptation télévisuelle est passée sur France 2 la semaine dernière. Si vous avez regardé, pouvez-vous me dire si c'est bien ? Et-ce que ça vaut le coup que j'attende le DVD ?

Passons maintenant au texte lui même. 

Résumé

Une jeune femme du nom de Hauteclaire Stassin (du nom d'une épée d'après le livre) est devenue professeur d'escrime à la suite de son père. Elle donne des cours aux jeunes nobles de la ville de V… Elle tombe amoureuse de Serlon de Savigny et visiblement c'est réciproque (en tout cas, c'est ce que le narrateur, médecin de la ville de V… suppose). Le problème c'est que Serlon doit se marier avec Delphine de Cantor ; le mariage se feraquand même ! Et à première vue c'est un mariage heureux. Un jour Hauteclaire disparaît de la ville sans explication ; tout le monde s'inquiète. 

Le médecin de la ville est alors appelé au chevet de Madame de Savigny. Qu'elle n'est pas sa surprise en découvrante qu'Eulalie, la femme de chambre de la dame, et Hauteclaire ne font qu'une seule et même personne ! Il ne dit rien pour autant ; à ce moment, il n'est pas vraiment sûr que Savigny et Hauteclaire sont ensembles. Au fur et à mesure que les jours avance, il enquête et découvre que oui, ils sont ensemble. Il est de nouveau appelée au chevet de Madame de Savigny un jour : elle vient d'être empoisonné par Eulalie !

Vingt-cinq ans plus tard, Savigny et Hauteclaire vivent heureux, dans leur bulle et dans un bonheur parfait malgré leur crime. Ce qui fait dire au narrateur que

"le bonheur n'a pas d'histoire. Il n'a pas plus de description. On ne peint pas plus le bonheur, cette infusion d'une vie supérieure dans la vie, qu'on ne saurait peindre la circulation du sang dans les veines. On s'atteste, aux battements des artères, qu'il y circule, et c'est ainsi que je m'atteste le bonheur de ces deux êtres que vous venez de voir". (p. 86) 

Mon avis

Barbey d'Aurevilly nous montre encore dans cette nouvelle une femme implacable, qui fait tout pour aboutir à l'objectif qu'elle s'est fixée : une diabolique. C'est un très beau portrait de femme (même si ce qu'elle fait peut paraître effrayant). Il y a aussi une bon tableau de la bonne société normande de l'époque (visiblement le V… veut dire Valognes) très connue de l'auteur par son enfance. Il y retourne régulièrement dans sa vie d'adulte. Comme dans La Vengeance d'une femme, il y a quelques références (non expliquées dans cette édition) mais cela ne freine pas la lecture. 

Cette lecture ne fait que confirmer mon envie de découvrir d'autres textes de Barbey d'Aurevilly (cette fois dans des éditions avec des commentaires). Je vais normalement à Paris jeudi, cela devrait pouvoir se faire.

Références

Le bonheur dans le crime de Jules BARBEY d'AUREVILLY – proposé par Denis Tillinac (collection "À s'offrir en partage" – André Versaille éditeur, 2009)

La vengeance d'une femme de Jules Barbey d'Aurevilly

Je me découvre être une fille pleine de préjugés non fondés. Je m'explique : je pensais que Barbey d'Aurevilly écrivait des récits un peu osés. Pour moi, il n'était donc pas nécessaire de le lire. Or, ce mois-ci j'ai acheté à la maison de la presse pour la première fois le magazine dBD. Petite digression : dans ma ville, il y a un magasin qui vend exclusivement des BD et des mangas. Les BD sont classées par genre (mieux que dans les grandes surfaces culturelles où si vous ne connaissez pas l'auteur, l'éditeur mieux vaut ne pas y aller), le libraire est très sympa et conseille très bien. Je voulais donc voir ce qui sortait ce mois-ci pour pouvoir lui demander ce que je voudrais. J'ai donc vu l'interview d'un jeune auteur, Lilao (né en 1978), professeur de dessin dans les Yvelines, à l'occasion de la sortie de sa première bande dessinnée : l'adaptation de la dernière nouvelle des Diaboliques, La vengeance d'une femme.

Deux choses m'ont persuadé que cette BD en valait la peine : c'est une des planches qui montre Paris (le seul mot qui peut la désigner c'est splendide) et que c'est un auteur qui a été repéré par Emmanuel Proust l'année dernière à l'occasion du salon du livre. Me voilà donc parti au marchand de BD pour rentrer en possession de ce précieux volume. Quand le vendeur m'a vu le prendre, il a dit : "vous avez raison, il est vraiment bien". J'étais donc encore plus persuadée.

 
De quoi ça parle me direz-vous. Un soir, un jeune dandy, Robert de Tressignies, voit une prostituée qu'il croit reconnaître. En tout cas, il voit au-delà de la robe jaune, une beauté hors du commun (en tout cas que peu de filles des rues ont). Il l'a suit donc dans sa chambre. Ils font l'amour. Elle montre une vigueur sans pareil, en tout cas peu commune au fille dont c'est le métier. Tressignies s'aperçoit que l'attention de la fille est fixé non sur lui mais ur un bracelet où il y a le portrait d'un homme. Il demande des explications : elle lui livre alors son histoire. Cette prostituée n'est autre que la duchesse d'Arcos de Sierra-Leone, dernière descendante de la branche italienne des Turre-Cremata (d'après la nouvelle, elle serait parente avec l'Inquisiteur Turquemada : je ne sais si c'est vrai). Elle est la femme d'un homme très respecté en Espagne. Un jour, Don Esteban, marquis de Vasconcellos, cousin du Duc, vint à Sierre-Leone. Tout de suite leur amour a eu "la simultanéité de deux coups de pistolet tirés en même temps, et qui tuent …" Elle dit à son mari d'éloigner Don Esteban de peur de ses sentiments. Celui ci répond qu'"il n'oserait" l'attaquer. Après quelques temps d'un amour chaste entre la duchesse et Vasconcellos, le mari s'aperçoit enfin de quelque chose. Il fait alors étrangler son cousin, lui fait enlever le coeur et manger par des chiens. La duchesse aurait aimé que son mari, pour se venger, lui dévorer le coeur de son amant. Elle décide alors à son tour de se venger. Pour cela elle décide de se faire protituée. Sa vengeance sera d'autant plus triste qu'elle sera ratée …

Comme je l'ai dis le travail de Lilao est remarquable : d'abord pour les dessins des personnages (et surtout les expressions des visages et des yeux), les dessins des quelques vues de Paris, pour son travail d'adaptation du texte littéraire. On trouve d'ailleurs quelques explications dans l'entretien avec dBD :

"J'ai relu la nouvelle plusieurs fois en soulignant les passages et les mots-clés. Il faut savoir que les textes écrits par Jules Barbey d'Aurevilly sont extrêmement denses et truffés de références culturelles de l'époque. J'ai gardé l'essentiel et sélectionné ce qui pouvait passer par l'image. Par contre, aimant son phrasé, je n'aipas touché aux textes originaux. J'ai bien entendu fait des coupes ou supprimé des citations inutiles mais je n'ai pas inventé des phrases qui n'existaient pas."

Un tel soucis ne peut qu'honorer son auteur ! Emmanuel Proust, non content de nous proposer cette bande dessinnée propose à la suite du volume le texte original de Barbey d'Aurevilly. Ce fut une découverte. Quelle écriture, quel talent pour la description des sentiments ! Par contre, c'est vrai qu'il y a beaucoup de citations de l'époque de l'auteur que je n'ai pas comprises. On n'a qu'une envie c'est de découvrir d'autres textes de Barbey d'Aurevilly. À la librairie, il n'y en avait qu'un seul c'était Le bonheur dans le crime (autre nouvelle des Diaboliques) ; je vous en parlerai bientôt …

Un billet de Frédéric Ferney sur la nouvelle.

Références

La Vengeance d'une femme de Jules Barbey d'Aurevilly et Lilao (Emmanuel Proust Éditions – collection Atmosphères, 2009)

La doulou d’Alphonse Daudet

Alphonse Daudet a contracté la syphilis à l’âge d’une vingtaine d’années auprès d’une bourgeoise. Après un traitement au mercure, la maladie resta en sommeil. Il écrivit, publia, se maria, eut trois enfants et des maîtresses. La syphilis se réveilla à partir de 1884. La doulou – douleur en provençal – sont, dans une première partie, les notes de dix annés de ses souffrances et, dans une deuxième partie, ses observations sur les malades qui l’entourent aux stations thermales de Néris et Lamalou. Pour essayer de vous rendre compte de la nature du texte, je vous mets quelques extraits de la première partie :

« Devant la glace de ma cabine, à la douche, quel émaciement ! Le drôle de petit vieux que je suis tout à coup devenu. Sauté de quarante-cinq ans à soixante-cinq. Vingt ans que je n’ai pas vécu. » (p. 25)

« Tous les soirs, contracture des côtes atroce. Je lis, longtemps, assis sur mon lit – la seule position endurable ; pauvre vieux Don Quichotte blessé, à cul dans son armure, au pied d’un arbre. Tout à fait l’armure, cruellement serrée sur les reins d’une bouche en acier – ardillons de braise, pointus comme des aiguilles. Puis le chloral, le « tin-tin »de ma cuiller dans le verre, et le repos. Des mois que cette cuirasse me tient, que je n’ai pas pu me dégrafer, respirer. » (p. 37)

« Comme nos désirs se bornent, à mesure que l’espace se rétrécit. Aujourd’hui je n’en suis plus à désirer guérir – me maintenir seulement. Si on m’avait dit ça l’année dernière. » (p. 41)

« Douleur toujours nouvelle pour celui qui souffre et qui se banalise pour l’entourage. Tous s’y habitueront, excepté moi. » (p. 43)

« Douleur qui se glisse partout, dans ma vision, mes sensations, mes jugements ; c’est une infiltration. » (p. 47)

« Dans ma pauvre carcasse creusée, vidée par l’anémie, la douleur retentit comme la voix dans un logis sans meubles ni tentures. Des jours, de longs jours où il n’y a plus rien de vivant en moi que le souffrir. » (p. 54)

Ces mots expriment, à mon avis, la souffrance de chaque malade. Ma mère est décédée il y a deux ans et a souffert pendant un an avant. Je n’avais pas compris ce qu’elle avait pu ressentir ; ce texte magnifique m’a aidé à mieux comprendre. Il est exceptionnel parce qu’il a été écrit par un malade lettré pendant sa maladie. Je me permets de citer encore une fois Alphonse Daudet : « Les mots, dit-il, arrivent quand c’est fini, apaisé ; ils parlent de souvenir, impuissants ou menteurs. » À noter que dans cette édition, Julian Barnes montre toute son érudition et sa connaissance de la littérature framçaise du XIXe siècle dans la préface, les notes et la postface. Pour moi, Alphonse Daudet c’était uniquement les Lettres de mon moulin et les lectures de primaire et collège. Plus maintenant ! C’est un texte à lire, relire, diffuser …

P.S. Je trouvais la couverture assez jolie. J’ai lu après de quoi il s’agissait : c’est une affiche de médecine péventive contre la syphilis de 1926.

P.P.S. La lecture de ce livre m’a éte soufflée par Jérôme Garcin dans le Masque et la Plume de dimanche dernier, à l’occasion des comentaires sur le Journal de deuil de Roland Barthes (qui visiblement est dans le même style mais sur le deuil de l’écrivain au décès de sa mère).

Références

La doulou d’Alphonse DAUDET – préface, notes et postface de Julian Barnes (Le petit Mercure – Mercure de France, 2007)