De sang royal de Pieter Aspe

Quatrième de couverture

Persuadé que sa femme Hannelore, juge d’instruction, le trompe avec Valentin, un amour de jeunesse, le commissaire Van In ne décolère pas. Quelques instants après le retour de la belle (passablement éméchée) au bercail, il est appelé sur les lieux d’un suicide. Marcus Heydens, le père de Valentin, a été retrouvé pendu.

Que ce bon vivant très fortuné ait mis fin à ses jours semble peu probable. Lorsque Hannelore disparaît, l’affaire prend un tour dramatique, qui va pousser Van In aux portes du Palais royal …

Secrets de la grande bourgeoisie belge, imbroglios amoureux, règlements de compte au commissariat … Impulsif et incorrigible, le célèbre commissaire brugeois est ici au meilleur de sa forme !

Un extrait (un peu long …)

Une vénérable demeure aussi originale que son propriétaire se dressait quai de la Coupure. Marcus Heydens y organisait des concerts pour un public trié sur le volet ; il avait même fait construire à cet effet une tribune de bois dans son salon, convaincu qu’il était que la musique s’apprécie mieux lorsqu’elle vient d’en haut. Était-il fou pour autant  ? Lui-même se qualifiait d’excentrique et se prévalait d’un QI aussi élevé que la Tour Eiffel. Outre les concerts, Marcus Heydens montait des séances de guignol à l’intention des enfants du quartier. Pour tromper l’ennui, il lisait l’Odyssée à voix haute dans son jardin, dans le plus simple appareil, il servait à ses hôtes des sauterelles grillées et des vers de farine marinés dans les plus grands crus de bordeaux ou, déguisé en mendiant, il se postait à la sortie de la gare du Nord à Bruxelles pour haranguer les voyageurs. Mais à vrai dire, son grand rêve était d’égaler le record de Simenon, qui se targuait d’avoir couché avec pas moins de dix mille femmes.

Ce soir-là, ses folles escapades lui paraissaient dérisoires. Il leva la tête. La plate-forme de la tribune s’élevait à trois mètres au-dessus du sol. Reposant sur deux colonnes de marbre, elle courait sur toute la largeur de la pièce et sur deux mètres de profondeur. Fermée à l’avant par une impressionnante balustrade ornée de quatorze pilastres torsadés, elle ressemblait à un jubé, sans l’orgue, bien sûr. Qui aurait jamais pu imaginer que quelqu’un serait un jour assez machiavélique pour transformer cette excentricité architecturale en instrument de mort ? Certainement pas le maître des lieux qui se trouvait pourtant debout, pieds joints sur un tabouret chancelant, avec, autour du cou, une corde dont l’extrémité avait été accrochée au sommet de la dite balustrade. Sa mobilité était pour le moins restreinte. Au moindre faux mouvement, il perdait l’équilibre et mourrait d’une mort sans gloire, les bras prisonniers d’une camisole de force et la bouche bâillonnée au ruban adhésif de déménageur. Pour couronner le tout, la télévision gueulait sa soupe, de sorte qu’il lui était impossible d’attirer l’attention des voisins.

Les yeux fermés, Marcus Heydens écoutait stoïquement deux actrices vanter les mérites d’une poudre à lessiver dans le tunnel de pub précédant le 20 heures.

[…]

Les jambes de Marcus Heydens tremblaient. Il avait toujours rêvé d’une mort flamboyante, dans un feu d’artifice de souvenirs chatoyants. Crever pendant la pub ! C’est d’un vulgaire ! Quel déshonneur pour un esthète comme moi !

Mon avis

J’adore les séries de manière générale, que ce soit pour des romans policiers ou non. J’aime retrouver les personnages d’une histoire à l’autre, les voir vivre et évoluer. Là j’ai été comblé avec cette sixième enquête publiée en France de Pieter Van In (vingt-cinq tomes en réalité en langue flamande). En effet, c’était le premier livre de Pieter Aspe que je lisais et j’ai eu dès le début, l’impression de faire partie du livre, de connaître bien les personnages et pas l’impression de débarquer au milieu d’une série. Cela vient du fait que l’auteur est doué pour croquer de manière visible ses personnages en un paragraphe, le plus souvent avec une certaine ironie et un certain sarcasme. Finalement, on connaît le personnage mais aussi l’avis de l’auteur sur celui-ci (avis que l’on a tendance à adopter parce qu’on se laisse très vite porter par l’écriture).

Dans les personnages, il y a Van In lui-même (soupe au lait, grand buveur de Duvel devant l’éternel, mais qui arrive tout de même à résoudre des enquêtes avec une perspicacité à devenir alcoolique vous-même), Versavel (le brigadier homosexuel pris entre son amitié pour son chef et son compagnon, à la fois cultivé et ironique : c’est lui que j’ai préféré), Hannelore la compagne de Van In (désabusé par le père de ses enfants qui ne la satisfait plus, elle essaye d’aller voir ailleurs mais finalement, elle se rend compte que ce n’est pas si mal ce qu’elle a à la maison). Ce sont les personnages récurrents importants (on pourrait citer toute la hiérarchie de Van In et de Hannelore qui sont heut en couleur).

Ces personnages sympathiques sont ancrés dans Bruges. Ils nous font voir le côté sombre (ce qui est le principe d’un roman policier) de cette cité touristique. C’est plutôt intéressant même si franchement j’aurais aimé un plan avec les logements des suspects …

Maintenant, passons à l’intrigue. Pieter Aspe emploie les mêmes techniques pour les personnages propre à ce volume. Par contre, ce que l’on pourrait reprocher à l’intrigue c’est d’avoir un package très compliqué (il y a quand même intervention des francs-maçons) pour une histoire toute simple. Ce n’est pas un défaut avec l’écriture et les personnages de Pieter Aspe car il n’y a pas de temps morts qui font que l’on peut se poser la question de où est-on dans le livre ? Finalement, on se laisse prendre à un monde très déjanté.

Pour ce qui est de la comparaison avec Simenon (dont j’ai lu quelques tomes il y a quelques années), je ne vois pas trop à part qu’il est belge. Je trouvais Simenon plus fort en intrigue mais moins capable de faire vivre ses personnages et ses lieux. Pieter Aspe a un style plus vivant, peut être plus de notre époque.

Si vous voulez tester par le premier tome, il est sorti en poche. C’est Le carré de la vengeance. Le deuxième vient de sortir au mois de mai et c’est Chaos sur Bruges. Je les ai déjà commandé à la librairie 🙂

Je remercie Plume et Aude (et Laura) des éditions Albin Michel qui m’ont permis de découvrir cette série !

Livre lu dans le cadre du challenge Littérature Belge chez Reka.

Un autre avis

Celui de Marie.

Références

De sang royal de Pieter ASPE – traduit du néerlandais (Belgique) par Emmanuèle Sandron (Albin Michel, 2010)

Faire l'amour de Jean-Philippe Toussaint

Quatrième de couverture

C’est l’histoire d’une rupture amoureuse, une nuit, à Tokyo. C’est la nuit ou nous avons fait l’amour ensemble pour la dernière fois. Mais combien de fois avons-nous fait l’amour ensemble pour la dernière fois ? Je ne sais pas, souvent.

Mon avis

Comme le dit la quatrième de couverture, c’est l’histoire d’une rupture amoureuse à Tokyo. En partant de Paris, le narrateur et Marie savaient qu’ils allaient rompre mais ils ont préféré le faire à Tokyo. Pourquoi ?! Peut être parce que Marie avait 140 kilos de bagages et que c’est dur à porter toute seule.

Ils couchent ensemble pendant un tremblement de terrre. Au même moment ils reçoivent un fax (on leur annonce sur la télévision de la chambre d’hôtel), ce qui coupe toute envie au narrateur. C’est la consommation de la rupture dirons-nous. Après ils vont devoir se le dire. Cela termine la première partie. Ensuite, dans la deuxième partie, le narrateur va chez Bernard à Kyoto pour se remettre. Qui est Bernard ? Je n’en sais absolument rien. Et cela me fait peur parce que j’ai l’impression que je vais devoir lire Fuir et La vérité sur Marie (les deux volumes suivant de la vie de Marie et du narrateur) pour pouvoir savoir qui est Bernard. Cette histoire ne m’a pas vraiment passionné. À part l’histoire de l’acide chlorhydrique. Parce que la première page c’est ça :

J’avais fait remplir un flacon d’acide chlorhydrique, et je le gardais sur moi en permanence, avec l’idée de le jeter un jour à la gueule de quelqu’un. Il me suffirait d’ouvrir le flacon, un flacon de verre coloré qui avait contenu auparavant de l’eau oxygénée, de viser les yeux et de m’enfuit. Je me sentais curieusement apaisé depuis que je m’étais procuré ce flacon de liquide ambré et corrosif, qui pimentait mes heures et acérait mes pensées. Mais Marie se demandait, avec une inquiétude peut-être justifiée, si ce n’était pas dans mes yeux à moi, dans mon propre regard, que cet acide finirait. Ou dans sa gueule à elle, dans son visage en pleurs depuis tant de semaines. Non, je ne crois pas, lui disais-je avec un gentil sourire de dénégation. Non, je ne crois pas, Marie, et de la main, sans quitter des yeux, je caressais doucement le galbe du flacon dans la poche de ma veste.

En lisant, cela je me suis dis : « Chouette, cela va être un roman un peu barré. Cela va me changer ». Mais au final, c’est glauquissime (pourtant la copine de mon frère m’avait prévenu). Sauf la première page et la dernière phrase. Au passage, Monsieur Toussaint m’a fait révisé mes cours de chimie. Dans mes souvenirs, ce petit liquide était incolore voire jaune très pale. Sinon il n’était pas pur.

Je vous fais cette remarque là parce que j’ai admiré (pas moins) dans ce livre c’est l’écriture chirurgicale de Jean-Philippe Toussaint. Pas de place à l’imagination, à une approximation (alors une minuscule erreur comme cela). Rien, c’est comme si vous aviez une caméra braquée sur la scène. Un exemple :

L’eau de la piscine était immobile dans la pénombre, seules brillaient dans le noir les rampes argentées recourbées des escaliers d’accès au bassin. Je fis quelques pas le long du bassin et ôtai mon tee-shirt, que je posai pensivement sur le bras d’un transatlantique. Je déboutonnai mon pantalon et le descendis le long de mes cuisses, soulevai un pied pour le faire glisser le long de mon mollet, puis l’autre, précautionneusement, pour me libérer du vêtement. Je me déchaussai et me dirigeai entièrement nu vers le bassin, sentant le contact tiède et humide des froncements caoutchouteux du revêtement sous la plante de mes pieds. Je m’assis au bord de l’eau, nu dans la pénombre, et, au bout d’un moment, tout doucement, je me laissai glisser à la verticale dans le bassin – et le tourbillon de tensions et de fatigues que j’avais accumulés depuis mon départ de Paris parut se résoudre à l’instant dans le contact de l’eau tiède sur mon corps.

En conclusion, une lecture en demi-teinte. Mais quelque chose me dit que je n’ai rien compris à ce livre de Jean-Philippe Toussaint. En effet, c’est le premier livre que je lis de lui et la critique insérée à la fin du livre nous situe ce Faire l’amour comme un livre charnière entre deux périodes. Et qu’en plus, on gagne à lire les deux autres tomes parus. On comprend mieux. Peut-être que c’est ce qui m’a manqué : le recul qui me permet de voir le livre dans l’oeuvre et pas comme un volume égaré.

Livre lu dans le cadre du prix littéraire des blogueurs. Vous pourrez donc retrouver d’autres avis ici !

Références

Faire l’amour de Jean-Philippe TOUSSAINT (Éditions de Minuit – collection Double, 2009)

Edit du 22/09/2010 : livre lu dans le cadre du challenge Littérature Belge chez Reka.

Le perce-oreille du Luxembourg de André Baillon

 

Quatrième de couverture

Le Perce-oreille du Luxembourg est l'autobiographie d'un jeune homme qu'on vient d'enfermer dans un asile. Comment démêler l'entrelacs des angoisses, des scrupules, des vertiges qui l'ont mené où il se trouve ? Est-il sans signification qu'un des symptômes de son mal consiste à s'enfoncer volontairement le doigt dans l'oeil, au risque de se blesser ? Émotions adolescentes, études avortées, premières amours, amitiés ambivalentes, tout semble peu à peu s'organiser pour rendre inévitable le naufrage, en dépit de la lucidité et de l'ironie dont il peut faire preuve.

Né à Anvers en 1875, André Baillon se lance dans une carrière chaotique de journaliste et d'écrivain après avoir dissipé l'héritage paternel. Une vie sentimentale complexe, des difficultés matérielles, des années de surmenage et une lutte permanente contre la folie auront raison de ses nerfs ; il se donne la mort en 1932.

Mon avis

Je tiens dans un premier temps à remercier le gentil libraire (c'est celui qui avait plein de Thomas Hardy) qui ne m'a pas pris pour une folle quand je lui ai demandé si par hasard il n'aurait pas Le perce-oreille du Luxembourg. Il m'a dit oui et en plus, il l'avait lu et a pu m'en dire quelques mots.

Je voulais lire ce livre parce que la folie dans la littérature est un thème que j'affectionne tout particulièrement. Dans la vie réélle, on me dit folle, schizophrène, paranoïaque, incohérente. On me dit que je lis des livres bizarres que personne ne lit (je lisais Millenium à ce moment là ; je peux vous dire que je me suis sentie très seule). C'est bien connu : on imprime les livres que pour moi et on les met dans une libraire où on est sûr que je vais les trouver (parce que personne ne me les envoie jamais à la maison). Or je n'ai pas l'impression d'être si bizarre que ça. Je cherche à avoir une réponse à cette question dans les livres.

J'ai cru avoir trouvé un maître dans ce roman (d'après la biographie, il avait l'air un peu bizarre et a fait plusieurs séjours en HP). Pas du tout, en réalité. C'est la chronique de l'enfance au début de la vie d'adulte d'un jeune homme, timide, plein d'imagination mais atteint de TOC et inquiet de nature, qui dans un premier temps est tiraillé par son éducation religieuse (il est jusqu'au-boutiste dans ses raisonnements, du coup il a quelques problèmes), a ses premiers émois amoureux (avec sa tante) tyrannisé à l'école par un garçon nommé Dupéché (il écrase le perce-oreille que le narrateur était en train de regarder au jardin du Luxembourg). Devenu adulte, il est très timide avec les femmes, son meilleur ami meurt (ce meilleur ami croyait avoir une relation avec une femme. En réalité ce n'était pas vrai ; alors quand le héros se retrouve à être aimé de cette même femme il se sent un peu coupable). Il retrouve Dupéché qui continue à se moquer de lui… Il y a un enchaînement de circonstances qui font qu'il va craquer et se retrouver en hôpital psychiatrique parce qu'il est peut-être un peu plus fragile que les autres. Ce n'est donc pas vraiment un roman sur la folie mais plutôt les années de jeunesse d'un gentil garçon pas vraiment aidé par son entourage.

Plus que l'histoire, c'est la narration qui m'a particulièrement touché. André Baillon a su retranscrir le regard d'un enfant et d'un jeune adulte. Il utilise un langage simple mais imagé. Il arrive à nous faire resentir l'isolement du héros dans un monde qu'il n'arrive pas à comprendre.

Un roman très agréable à lire. Je poursuivrai sûrement ma découverte car les éditions Cambourakis vont faire au cours de ces deux prochaines années la réédition des oeuvres d'André Baillon. Un premier volume a déjà paru regroupant Chalet I et Un homme si simple.

Références

Le perce-oreille du Luxembourg de André BAILLON (Éditions Sillage, 2009)