Promenade du crime de Peter Guttridge

PromenadeDuCrimePeterGuttridgeJe recommence à ne plus réécrire de billets régulièrement. Je pense que cela vient du fait que j’ai repris les cours d’allemand la semaine dernière. Cela m’a bien déprimé aussi car le groupe a changé en partie et il y a forcément des gens que j’aime moins que les autres. Voilà quand même un billet !

J’avais ce livre dans ma liseuse depuis sa sortie en grand format. Je l’ai ressorti l’autre jour parce que j’ai vu que le troisième tome était sorti. Comme vous pouvez le voir sur la couverture, il s’agit en effet d’une trilogie, la Trilogie de Brighton et ici, c’est le premier volume. Après lecture, je peux vous dire que j’ai bien fait d’attendre car clairement il n’y a aucune réponse à la fin de ce livre et pourtant le livre ne cesse de poser des questions.

L’histoire consiste en deux enquêtes une actuelle et une passée, une sorte de cold case.

L’enquête actuelle

Le livre s’ouvre sur une scène d’assaut. La police assiège une maison, où elle suppose trouver un homme qu’elle recherche. Le quartier est maintenu par des familles de malfrat. Les forces de l’ordre se base sur le tuyau d’un indicateur et sont donc sur d’elles. Sarah Gilchrist fait partie de l’équipe d’intervention. Elle sent tout de suite le coup fourrée ou plutôt l’opération mal préparée. La suite lui donnera raison car quatre personnes seront abattues sans raison par la police et l’homme recherché ne se trouve pas dedans. Ce carnage provoquera deux nuits d’émeute. Robert Watts, gros bonnet des forces de l’ordre de Brighton, non présent (et même pas au courant) au moment des faits, prend tout de suite la défense de ses hommes. Cela provoque un tollé car on suppose que la police va couvrir ses arrières. Pour calmer le feu, on oblige Bob Watts a démissionné, sans auparavant avoir démoli son mariage avec Molly en dévoilant publiquement sa relation d’un soir avec Sarah Gilchrist. Sauf que Bob croit à la conspiration et il est teigneux. Le voilà donc parti en campagne pour comprendre ce qui s’est passé ce soir-là. Il sera aidé par Tingley, un ami qu’il a connu pendant sa période militaire, et par Sarah. Il est conforté dans son idée par le fait que plusieurs officiers impliqués ce soir-là sont tués et les autres menacés. De plus, ses supérieurs étouffent l’affaire en obligeant les personnes restantes à démissionner pour raison de santé.

Le cold case

Kate est la fille d’un politique, « ami » de Bob Watts. Elle travaille à la radio locale. Un jour, elle reçoit un coup de fil du propriétaire d’un hôtel qui dit avoir retrouvé les anciens dossiers d’un meurtre datant de 1934, le meurtre à la malle. On avait trouvé les bouts de corps d’une femme, découpée donc, en gare de Brighton (dans une malle) et de Londres (je ne me rappelle plus laquelle). Elle va consulter les dossiers dans l’idée d’en faire une émission rétrospective. Elle se prend de passion pour ce cas et décide de plus ou moins enquêter. Elle demande l’assistance de Bob Watts qui n’a plus rien à faire puisqu’il a été viré. Leurs enquêtes mettra au jour que le grand-père de Kate et le père de Bob (toujours vivant et écrivain de romans policiers), alors policiers, ont été mêlés de très près à l’enquête.

Mon avis

Clairement, le livre est mal écrit (ou il y a un problème dans la traduction, je ne sais pas). On suit trois personnes : Kate, Bob et Sarah. Pour Bob, on est au « je » et pour les deux autres, à la troisième personne du singulier. Le changement de point de vue se fait à l’intérieur d’un chapitre. Il faut quelques lignes pour comprendre qu’on a changé de personnages. Ce mode de narration est perturbant dans ce contexte car cela casse le rythme, pourtant haletant tout au long du roman, et en plus cela paraît complètement artificiel comme découpage. Par exemple, il y a, dans certains cas, des cliffangers à la fin des paragraphes

C’est par contre un roman qu’on ne lâche pas facilement. Les personnages sont très bien campés, tant au niveau du physique que du caractère. Comme je l’ai vu dans beaucoup de billet, la réussite de l’auteur est la description de Brighton. Pour moi, Brighton = station balnéaire. Pour Peter Guttridge, il y a bien la mer, mais il y aussi le sexe, la débauche de la ville et celle importée quand les gens viennent de Londres en villégiature, le crime à tous les étages, la drogue … Les gens ne sont pas tous heureux à Brighton, que ce soit chez les policiers ou chez le commun des mortels. C’est une description de Brighton que l’on sent vraie. L’auteur confirme dans la postface que plusieurs des affaires criminels dont il parle dans le livre sont réels. On peut citer par exemple, le gars qui sous l’effet de la drogue arrache les dents de sa copine à la tenaille (inutile de vous dire qu’elle ne s’en est pas remise).

Clairement, je vais continuer cette série car je n’aime pas ne pas savoir et qu’aucune des deux enquêtes n’est résolue à la fin de ce livre. Même pas le début d’une piste (pour moi en tout cas).

P.S. : J’ai oublié de préciser que si je me base sur LibraryThing, il s’agit plus d’un quartet que d’une trilogie. J’espère quand même avoir la solution au bout de trois tomes.

Références

Promenade du crime de Peter GUTTRIDGE – traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue (Éditions du Rouergue, 2012)

Dans les rues de Londres – une aventure de Virginia Woolf

DansLesRuesDeLondresVirginiaWoolfLundi, j’étais un peu énervée, dans le sens où j’avais une idée dans la tête qui me tourmentait (sur une chose que l’on m’avait dite dans la journée) et que je n’arrivais pas à me détendre. Dans ce cas-là, j’essaie de prendre un livre pour voir si cela me calme. J’ai pris ce livre de Virginia Woolf que j’ai acheté au salon du livre (l’auteur n’était pas là pour me le dédicacer …) Je me suis un peu forcée au début à me concentrer sur les phrases et très rapidement, je me suis retrouvée à me promener dans les rues de Londres avec Virginia Woolf.

Un soir d’hiver, Virginia Woolf sort, pour traverser tout Londres, sous le prétexte d’aller chercher un crayon à papier. Rapidement, les sensations l’envahissent, l’observation de son environnement prend le dessus.

Peut-être nul ne s’est-il jamais pris de passion pour un crayon à papier. Mails il est des circonstances où il peut devenir suprêmement désirable d’en posséder un ; des instants où nous sommes déterminés à trouver un objet, une excuse pour traverser la moitié de de Londres à pied entre le thé et le dîner. Tout comme le chasseur de renards chasse pour préserver la race des renards et le golfeur joue au golf pour que les grands espaces soient préservés des bâtisseurs, ainsi, quand nous prend le désir d’aller flâner dans les rues, le crayon est un bon prétexte et nous disons en nous levant : « Il faut vraiment que j’achète un crayon », comme si à la faveur de cette excuse nous pouvions nous laisser aller sans danger au plus grand plaisir de la vie urbaine en hiver – flâner dans les rues de Londres.

L’heure doit être le soir et la saison l’hiver, car l’hiver, l’éclat champagne de l’air et la socialité des rues sont plaisants. Nous ne sommes pas tourmentés alors comme en été par des envies d’ombre, de solitude, de douceur de l’air des champs de foin. Le soir nous donne également cette désinvolture que concèdent l’obscurité et la lumière des lampes. Nous ne sommes plus tout à fait nous-mêmes. Comme nous sortons de la maison un beau soir entre quatre et six, nous perdons le moi par lequel nos amis connaissent et rejoignons cette vaste armée républicaine des piétons anonymes, dont la société est si agréable après la solitude de sa propre chambre.

Il s’agit des deux premiers paragraphes du livre. J’espère que vous appréciez autant que moi la manière dont elle glisse d’une idée à une autre (en deux paragraphes, elle en dit beaucoup, a créé une atmosphère un peu vaporeuse, un peu rêveuse). Elle décrit à merveille la lumière de l’hiver (il fallait la trouver cette couleur champagne). Je m’imaginais à la lecture dans les rues de Londres (j’étais dans Oxford Street mais vous pouvez imaginer n’importe quelle rue à votre convenance), avec les réverbères à l’ancienne, diffusant cette lumière. J’ai trouvé aussi ce qu’elle dit sur l’été très juste, par rapport à l’hiver. J’aime la lumière de l’été mais pourtant en hiver, on se sent plus léger, plus libre aussi, surtout quand il a neigé (à mon avis).

Sur les cinquante pages de texte, elle raconte ses observations sur les gens … Elles ne parlent à personne (en tout cas, c’est l’impression que j’ai eu). Une autre phase m’a fait sourire parce que c’est exactement ce que je fais (inventer des vies aux gens du rer quand ils parlent dans leurs téléphones portables) :

Le nombre de livres au monde est infini et il faut se contenter d’un aperçu, hocher la tête et poursuivre après un instant de conversation, un éclair de compréhension, tout comme, dans la rue, on attrape un mot au passage et d’une phrase au hasard, on fabrique tout une vie.

Cette nouvelle raconte la promenade comme une aventure, comme un moyen de s’imprégner des autres, de vivre les autres. Virginia Woolf, que j’imagine solitaire, aime rentrer chez elle après autant de sensations :

En chacune de ces vies on pouvait pénétrer un peu, assez loin pour se donner l’illusion qu’on n’est pas attachés à un seul esprit mais qu’on peut enfiler pour quelques minutes les corps et les esprits d’autres. On pouvait devenir une lavandière, un patron de bistrot, un chanteur de rue. Et y a-t-il délices et merveilles plus grandes que de s’écarter des lignes droites de la personnalité pour s’engager dans ces sentiers qui mènent sous les ronces et les épais troncs d’arbre au cœur de la forêt où vivent ces bêtes sauvages, nos semblables ?

C’est vrai : s’échapper est le plus grand des plaisirs ; hanter les rues en hiver la plus grande des aventures. Pourtant, comme nous nous rapprochons de notre porte, il est réconfortant de sentir les vieilles possessions, les vieux préjugés, enroulés autour de nous ; et le moi, qui a été ballotté à tant de coins de rue, qui s’est cogné comme une phalène à la flamme de tant d’inaccessibles lanternes, abrité et enclos. Revoici la porte habituelle ; revoici le fauteuil tourné tel qu’on l’avait laissé et la coupe de porcelaine et l’anneau brin sur le tapis. Et voici – examinons-le avec tendresse, touchons-le avec vénération – le seul butin qu’on ait sauvé de tous les trésors de la ville, un crayon à papier.

Le livre est illustré par les dessins de Antoine Desailly, qui sont très jolis mais je n’ai pas compris le rapport avec le texte. C’est une collection d’objets éparses, que l’on pourrait s’imaginer traînant dans les rues londoniennes. J’ai été gênée quand à la page 47, le dessinateur nous montre un beau stylo bic cristal alors que tout au long du texte, Virginia Woolf parle de crayon à papier. Ma conclusion est que nous n’avons pas lu le même texte et que c’est pour cela que je n’ai pas compris ces dessins (on s’excuse comme on peut).

Par contre, la postface du traducteur est passionnante car il explique le pourquoi de la retraduction, et notamment sur la nature du flux de conscience que l’on a donné jusqu’à présent en français.

Il me semble qu’en français, la notion de stream of consciousness a souvent servi d’excuse pour tirer davantage encore Virginia Woolf vers la fluidité, alors que c’est un courant heurté, à chaque instant arrêté, perturbé, détourné. C’est d’ailleurs le sujet même de Street Haunting, ce que fait le récit en même temps que ce dont il est fait et ce qu’il dit.

J’ai conscience que ce n’est pas un billet très intéressant pour le lecteur du blog car il ne décrit pas bien le livre. C’est plus un billet pour moi, pour retenir les citations et ce que j’ai aimé. À mon avis et dans mon cas (de non littéraire), ce n’est pas une lecture qui doit se décortiquer mais plutôt une lecture qui se vit et qui se ressent, personnellement, au fond de soi … C’est clairement le meilleur livre de MA rentrée littéraire … (on passera sur le fait que le livre est sorti en mars et qu’il a été écrit il y a longtemps).

Je voulais aussi demander votre avis sur un extrait :

C’est toujours une aventure d’entrer dans une nouvelle pièce, car les vies et les caractères de ses propriétaires y ont distillé leur atmosphère et dès l’entrée, nous affrontons une nouvelle vague d’émotion.

J’avais l’impression qu’on se se sentait pas à l’aise dans une pièce, à partir du moment où l’ameublement ne correspondait pas à notre caractère, et ce même chez des amis ou de la famille que l’on adore. Cette phrase me fait beaucoup réfléchir. Est-ce qu’on ne se sent pas à l’aise dans une pièce parce qu’on sent ce que les propriétaires y ont laissé, leurs humeurs, leurs colères … est-ce que c’est dû à une atmosphère qui se dégage de la pièce ou simplement aux meubles ? Cela me laisse assez perplexe, j’avoue.

Références

Dans les rues de Londres – une aventure de Virginia WOOLF – vu par Antoine Desailly – traduit par Étienne Dobenesque (Les éditions du chemin de fer, 2014)

Une autre version de ce texte a paru, au début de l’année, aux éditions Interférences sous le titre Au hasard des rues – une aventure londonienne.

Le complexe d’Eden Bellwether de Benjamin Wood

J’adore ces romans de 500 pages où on passe plein de temps. Quand le livre est fini, on a pratiquement l’impression de quitter, pour toujours (ou jusqu’à relecture), des amis.

LeComplexeDEdenBellwetherBenjaminWoodCe roman a reçu très récemment le prix mais j’avais décidé de le lire bien avant car cela se passait à Cambridge, en Angleterre. Je ne peux pas résister à cet argument (Oxford et Cambridge me font rêver, que voulez-vous).

Le roman commence par un prélude, où on sait qu’à la fin du roman, on va avoir deux morts. Comme pour tous les préludes, je n’ai compris que les grandes lignes, vu qu’aucun personnage n’est posé. Mais bon, il y aura deux morts dans l’histoire.

On fait ensuite la connaissance d’Oscar, jeune homme de vingt ans, qui a quitté sa famille à 17 ans car il voulait une autre vie. Son père était ouvrier en bâtiment et pensait que c’était la seule chose qui devait compter pour son fils mais celui-ci aurait préféré un monde plus « intellectuel » et surtout poursuivre des études. Il n’a pas pu le faire et travaille comme aide-soignant dans une maison de retraite cossue. Son patient préféré est Bram Paulsen, avec qui il prend grand plaisir à discuter des livres que celui-ci lui prête. Les livres sont signés Descartes … Un jour, Oscar se promène dans Cambridge et entend une musique provenant d’un Orgue. Cela le pousse à rentrer dans l’église où il y a un office. Il fait la connaissance d’Iris Bellwether dont il tombe immédiatement sous le charme. Le musicien est son frère, Eden. De fil en aiguille, il se lie d’amitié avec le frère et la sœur et leur bande d’amis, bande assez restreinte puisque constitué de trois autres personnes, Jane (la petite-amie d’Eden), Yin et Marcus. Il devient le petit-ami d’Iris, qui lui confie ne pas savoir si son frère est malade ou génial. Il croit pouvoir guérir avec la musique. Benjamin Wood fait de cette question une interrogation majeure de son roman : quel pouvoir a la musique ? Or, le docteur Paulsen lui présente Herbert Crest, psychologue qui s’intéresse au médecine alternative mais aussi aux personnalités hors-norme. Crest est lui-même intéressé par les pouvoirs d’Eden puisqu’il est atteint d’une tumeur au cerveau inguérissable.

Benjamin Wood va, au cours de son roman, s’attacher à décrire le milieu de la famille Bellwether, Iris et Eden avec leurs parents, Theo et Ruth, car c’est très nouveau pour Oscar. La musique est donc aussi très présente dans ce livre et c’est à mon avis une des plus grandes réussites de Benjamin Wood car on sent tout l’intérêt qu’il porte à la chose.

J’ai lu plusieurs avis qui disaient que ce livre avait les maladresses d’un premier roman, ce qu’il est soit dit en passant. Principalement, le livre serait trop long. Je ne comprends jamais très bien cette phrase. Je m’imagine toujours une bonne âme couper certains passages ou bien réécrire complètement l’histoire pour qu’elle soit plus nerveuse. Comme je l’ai dit, j’aime bien les gros romans car on a l’impression de suivre les gens. Je ne me suis pas ennuyée une seconde en lisant ce livre. Par contre, je suis d’accord qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

Je pense que c’est une question de point de vue. Toute l’histoire est donc racontée du point de vue d’Oscar. On adopte donc sa vision des choses, puisqu’on n’a que celle-là. J’ai eu l’impression d’être une ethnologue en exploration dans les milieux bourgeois de Cambridge. Par exemple, je n’ai pas ressenti l’amour éprouvé par Oscar pour Iris, je n’ai pas ressenti les liens d’amitié qui se sont soit-disant créés entre Oscar, Eden, Iris, Jane, Marcus, Yin. Je n’ai pas trouvé les personnages particulièrement bien décrits dans le sens où je ne me les imagine pas. Je n’ai ressenti aucun lien d’amitié dans le groupe (avec ou sans Oscar). Le personnage d’Eden reste lui aussi très dans l’ombre car finalement, on n’a pas son point de vue. Selon moi, le livre aurait donc gagné à devenir un roman chorale car là, on n’arrive à comprendre que Oscar. Pour compléter, les liens avec Herbert Crest ou le docteur Paulsen semblent véridiques et sincères, comme ceux avec l’infirmière de Crest, Andrea mais ceux avec les Bellwether … non. Je dis pourquoi pas si c’est ce qu’a voulu faire l’auteur. Je ne suis cependant pas sûre qu’il est voulu faire une sorte de roman ethnologique. Il visait soit le roman psychologique, un peu page-turner, soit le roman d’apprentissage, soit un roman sur le pouvoir de la musique à mon avis, soit un roman sur la folie et les personnalités narcissiques. Il a réussi ces passages sur la musique (les passages où Eden joue de l’orgue sont splendides), sur les pathologies psychiatriques mais pas sur la « vraie vie ». Ce n’est donc pas trop long mais surtout il manque quelque chose. Je pense que pour son deuxième roman il devrait plus s’attacher à ses personnages, amplifier le côté humain.

En résumé, c’est un bon premier roman. C’est un roman ambitieux, qu’on ne peut pas lâcher, en tournant les pages sans relâche mais à mon avis, il manque un petit quelque chose au niveau des personnages.

L’avis de Lewerentz

Références

Le Complexe d’Eden Bellwether de Benjamin WOOD – traduit de l’anglais par Renaud Morin (Zulma, 2014)

Une fille, qui danse de Julian Barnes

UneFilleQuiDanseJulianBarnesJ’ai lu ce livre parce que j’avais fini le précédent (jusqu’à là je suis logique) et que n’ayant pas pris de secours, je me suis rabattue sur ma tablette, chargée d’ebooks au cas où (il n’y en a que dix parce qu’une tablette n’est pas une liseuse et donc je m’en sers pour autre chose que stocker des livres). J’ai choisi celui-là parmi les dix dont je disposais. Pourquoi j’ai voulu lire ce livre au départ ? (parce que en fait je l’ai pratiquement acheté à sa sortie). Parce que mon chef s’appelle Barnes et que quand il m’a engagé je croyais qu’ils étaient parents même très éloignés. En fait, non. Mon chef prononce son nom à la française (avec un accent sur le e même s’il n’y est pas, ne lit pas de littérature et ne parle que de géophysique). C’était donc un espoir déçu. J’ai donc remisé ce livre au fond de la mémoire de toutes les choses électroniques que je possèdent. Puis il y a eu le billet de Kathel qui me l’a remis en mémoire au début de l’année.

J’ai su dès que j’ai commencé à lire ce livre que j’allais l’adorer. C’est tout ce que j’aime, tellement anglais, intelligent, plein de réflexions, lucide. Le monde s’efface autour de vous quand vous lisez ce livre car Tony Webster vous parle à vous, où en tout cas vous prend à témoin. De quoi ? me direz vous. Tony a la petite soixantaine, divorcé, fraichement retraité, relation cordiale avec sa fille. En apparence, tout va bien. Un jour il reçoit un courrier le ramenant quarante ans en arrière où il formait, avec trois amis, une bande d’amis, vivant ensemble leur adolescence et leur passage à l’âge adulte. Jusqu’au jour où l’un deux s’est suicidé. Fait qui a toujours été mystérieux et inexpliqué pour notre narrateur. Il va chercher une réponse quarante ans plus tard.

Ce qui m’a particulièrement touché dans ce livre, c’est que le narrateur est normal. Il croit que la vie s’ouvre à lui à l’adolescence, que ce qu’il ressent est neuf, qu’il est plus intelligent. À soixante ans, il a compris que non, qu’il est médiocre (normal, quoi, car il n’a pas fait de grandes choses), qu’il n’a fait que poursuivre la vie de ses parents finalement (c’est le sens des extraits que j’ai mis en dessous). C’est vraiment ce qui m’a plus dans ce livre. C’est des réflexions que nous pourrions tous avoir à un moment de notre vie, nous retourner sur ce que l’on a fait et dire ben rien, finalement, en tout cas rien d’extraordinaire. Je trouve que ce livre a le mérite de poser cette question de manière honnête : est-ce qu’une vie où on se contente de suivre le flot et de faire de son mieux est une vie gâchée ? une vie non vécue, qui n’a servi à rien. J’ai trouvé que la réponse apportée par Julian Barnes est tout sauf grotesque car il ne répond pas à la question. C’est un peu une dictature de notre temps qui veut que tout ce qui soit fait soit utile et surtout visible. Tony Webster va à l’encontre de cela. Une vie réussie est-elle une vie médiocre (dans le sens de non palpitante, de non utile et efficace pour la société), tout simplement ? La plupart de romans et des auteurs auraient conclu qu’une vie médiocre était une vie inutile. Julian Barnes ne juge pas (en tout cas pas au travers de son narrateur).

Une autre question abordée par l’auteur est celle de la mémoire et de l’histoire (avec h ou H). Nos souvenirs ne sont pas des faits mais sont plutôt la réécriture que nous en faisons en utilisant ce que nous voudrions y voir. À partir de ce point de vue, on voit Tony Webster changer plusieurs fois de versions pour finir par trouver une version qui semble cohérente avec plusieurs protagonistes. Cela donne lieu à de très belles phrases dans le roman sur ce sujet.

Plus que les questions posées par l’auteur, je vous conseille ce livre pour l’atmosphère qui s’en dégage : une atmosphère de sérénité, celle d’un homme (l’auteur ou le narrateur) qui a réfléchit et qui regarde sa vie de manière honnête envers lui mais aussi envers son lecteur. C’est fait tellement intelligemment, c’est tellement bien écrit et traduit que vous ne pouvez pas louper ce livre ! En plus, il est sorti en poche depuis que je l’ai acheté.

Des extraits

C’est l’avantage que je l’ai lu en électronique. J’ai la flemme de les chercher dans un livre papier tandis que là Mantano a tout gardé dans sa tête, moins poreuse que la mienne.

Le lycée se trouvait dans le centre de Londres, et chaque jour nous y venions de nos différents quartiers, passant d’un système de contrôle à un autre. À l’époque, les choses étaient plus simples : moins d’argent, pas de gadgets électroniques, peu de tyrannie de la mode, pas de petites amies. Il n’y avait rien pour nous distraire de notre devoir humain et filial qui était d’étudier, de passer les examens, d’utiliser les qualifications obtenues pour trouver un emploi, et puis d’adopter un mode de vie d’un inoffensif mais plus grand raffinement que celui de nos parents, qui approuveraient, tout en le comparant en eux-mêmes à celui de leur propre jeunesse, qui avait été plus simple, et donc supérieur. Rien de tout cela, bien sûr, n’était jamais dit : le très convenable darwinisme social des classes moyennes anglaises restait toujours implicite. [p.11]

En ce temps-là, nous nous voyions comme des garçons maintenus dans quelques enclos, attendant d’être lâchés dans la vraie vie. Et quand ce moment viendrait, notre vie — et le temps lui-même — s’accélérait. Comment pouvions-nous savoir que la vraie vie avait de toute façon commencé, que certains avantages avaient déjà été acquis, certains dégâts déjà infligés ? Et que notre libération nous ferait seulement passer dans un plus vaste enclos, dont les frontières seraient d’abord invisibles. [p.12]

Ma petite bibliothèque avait eu plus de succès avec Veronica que ma collection de disques. En ce temps-là, nos livres de poche avaient encore leur aspect traditionnel : Penguins orange pour la littérature romanesque, Pelicans bleus pour le reste. Avoir plus de bleu que d’orange sur vos rayons était une preuve de sérieux. Et, dans l’ensemble, j’avais suffisamment de titres honorables — Richard Hoggart, Steven Runciman, Huizinga, Eysenck, Empson… plus le Honest to God de monseigneur John Robinson, à côté de mes albums humoristiques de Larry. Veronica me fit le compliment de supposer que je les avais tous lus, et ne se douta pas que les bouquins les plus fatigués avaient été achetés d’occasion.

Sa propre bibliothèque contenait beaucoup de poésie, sous forme de volumes ou de plaquettes : Eliot, Auden, MacNeice, Stevie Smith, Thom Gunn, Ted Hughes. Il y avait des volumes du « Club du Livre de gauche » d’Orwell et de Koestler, quelques romans du XIXe siècle reliés cuir, deux ou trois Arthur Rackham de son enfance et son livre-réconfort, I Capture the Castle. Je n’ai pas douté un seul instant qu’elle les avait tous lus, ni qu’ils étaient les bons livres à avoir. En outre, ils semblaient être une continuation organique de son esprit et de sa personnalité, alors que les miens me paraissaient foncièrement distincts de moi, s’efforçant de décrire un personnage que j’espérais devenir. [pp. 30-31]

La loi, et la société, et la religion disent toutes qu’il est impossible d’être sain d’esprit et de corps et de se tuer. Peut-être ces autorités craignaient-elles que le raisonnement du suicidé ne remette en cause la nature et la valeur de la vie telle qu’elle était organisée par l’État qui payait le coroner ? [p. 62]

Il avait aussi demandé à être incinéré, et que ses cendres soient dispersées, puisque la prompte destruction du corps était aussi un choix actif du philosophe, et préférable à l’attente horizontale de la décomposition naturelle dans la terre. [p. 63]

Un Anglais a dit que le mariage est un long repas terne où le dessert est servi en premier. [p. 68]

Ce qui n’avait d’abord été qu’une détermination à obtenir un bien qui m’avait été légué s’était transformé en quelque chose qui concernait ma vie entière, le temps et la mémoire. [p. 159]

Que savais-je de la vie, moi qui avais vécu si prudemment ? [p. 174]

D’autres avis

Ceux de Keisha et Theoma. Il y en a plein d’autres si vous allez sur Babelio, LibraryThing …

Références

Une fille, qui danse de Julian BARNES – traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin (Mercure de France, 2013)

Le Cinquième Enfant de Doris Lessing

LeCinquiemeEnfantDorisLessingComme quoi, je sors parfois des trucs de ma PAL. Je crois que je l’avais acheté à Gibert en 2008 parce que je voyais souvent Doris Lessing sur les blogs (peut être à cause de son prix Nobel et que cela m’avait rendu curieuse). Pour résumer, j’ai acheté ce livre de poche, il y a très très longtemps.

C’est vraiment une lecture extraordinaire (à moins que vous soyez enceinte). J’oserais bien dire un coup de cœur (mais comme je l’utilise très souvent).

David et Harriet se rencontre lors d’une soirée d’entreprise. Ils sont ceux qui restent à part, qui ne dansent pas car ils sont vus par les autres comme arriérés : lui défend l’idée de grande famille … et elle est toujours vierge. Ils se rencontrent donc, se plaisent tout de suite, se marient et s’installent très vite tellement ils sont persuadés d’être fait l’un pour l’autre. La vie leur sourit tellement qu’il ne peut pas et qu’il n’y aura jamais une ombre à leur bonheur. Ils ne peuvent en douter.

Très vite arrive le premier enfant, Luke, fabriqués dès le premier jour dans leur grande maison à trois étages qui ressemblent plus à un hôtel. Il arrive un peu trop vite selon leurs plans (ils l’avaient prévu dans deux ans) car le jeune couple doit payer les traites de sa maison, ne peut pas se permettre qu’Harriet arrête de travailler. Pourtant ils feront avec car on doit laisser faire la Nature, il n’y a rien de plus beaux que les enfants, la famille, le bonheur.

Rapidement, toute la famille se réunit dans cette grande maison où règne le bonheur : Molly et Frederik, la mère et le beau-père de David, James et Jessica, le père et la belle-mère de David (pièce essentielle du bonheur puisque étant riches, c’est eux qui financent le bonheur du jeune couple), Deborah, la sœur de David, Dorothy, la mère d’Harriet, les deux sœurs d’Harriet avec leurs maris et enfants, des cousins éloignés de tous les côtés. Ils arrivent à rentrer à plus de trente.

Rapidement naissent d’autres bébés : Helen, Jane et Paul. Quatre enfants en six ans ! La famille accuse Harriet et David d’inconscience car il faut élever ses enfants, puis payer leurs études (James ne sera pas forcément toujours là). De plus, ses grossesses à répétition fatigue Harriet même si sa mère l’aide beaucoup en venant passer du temps chez elle pour la relever de certaines fonctions. Là encore, Doris Lessing insiste sur le projet de vie « démodé » du couple : c’est avant qu’on faisait autant d’enfants (parce qu’on savait qu’il y en avait la moitié qui allait mourir dixit je ne sais plus qui dans le roman). Le couple promet de se retenir.

Il y a une première ombre au tableau. Une des sœurs d’Harriet ne s’entend plus avec son mari, on pourrait croire au divorce mais elle est enceinte. À la naissance, le bébé, Amy, se trouvera être trisomique. David et Harriet soupire de soulagement car ce n’est pas eux et pense que ce sont les disputes incessantes du couples qui ont provoqué ce malheur (on est dans les années 70).

Rapidement, Harriet se retrouve enceinte de son cinquième enfant. Bien sûr tout le monde la réprouve (David un peu moins bizarrement) ; elle pense même qu’on la traite comme une « criminelle ». Rapidement, elle s’aperçoit que quelque chose ne va pas : elle se sent comme manger par l’intérieur, elle considère son enfant comme un ennemi qui lui veut du mal (il lui donne des coups horribles). Enfin, vient la délivrance de l’accouchement. Ce cinquième enfant ne s’avérera pas du tout normal. Il a bien tout ce qu’il faut là où il faut mais il ressemble à un gnome, il fait plus âgé, il est violent et colérique. Il est totalement différent des quatre autres.

C’est le début de la dislocation pour cette famille heureuse et c’est ce que raconte le roman.

On raconte le combat d’Harriet qui doit lutter entre le désir de savoir ce qu’à son fils (« votre fils est normal Madame » … « j’en ai quatre autres ils ne sont pas du tout comme cela » … « c’est votre faute car vous n’aimez pas celui-ci » alors qu’en tant que mère elle sait très bien qu’il est différent), de l’élever et de l’éduquer au mieux pour qu’il puisse sans sortir mais aussi la répugnance et la peur qu’il exerce sur elle. Elle n’arrive pas à maintenir une vie de famille comme avant : David se détourne d’elle même s’il l’aide au mieux (elle est un peu coupable tout de même), ses quatre enfants ont peur et n’aime pas le nouvel arrivant (il s’appelle Ben je ne l’ai pas précisé) … Le livre parle aussi du placement en institution et ce que c’était d’avoir un enfant anormal (dont aucun mot, aucun diagnostic ne s’appliquait) dans cette société (je ne suis pas sûre que cela est beaucoup changé).

Ce livre ne cherche pas à générer de l’émotion mais est plutôt démonstratif. Pendant la lecture, je ne me suis pas dit « oh la pauvre maman », « oh la pauvre famille » ni « oh quelle mère cruelle ». Doris Lessing montre une très grande palette de situation, d’émotions contradictoires sans aucune honte ou bienpensance. Je ne savais pas quoi penser à la fin de ma lecture, j’étais juste abasourdie que quelqu’un arrive à décrire une situation avec autant de bon sens et juste faire avec.

Cela m’a donné l’impression que c’était la « vraie » vie (pas celle d’un personnage binaire, ou mauvais ou gentil). Quand l’enfant est là, on fait de son mieux et c’est tout. Les autres ne peuvent pas juger parce qu’il ne voit que l' »extérieur du problème ». La conclusion du livre est plus triste que cela car Harriet regarde l’état de sa famille et ce qu’est devenu Ben. En tant que lectrice, j’ai juste pensé « mais tu l’as fait, tu as fait de ton mieux et ce n’est pas si mal ».

J’ai beaucoup moins adhéré à l’explication de la différence de Ben, genre réminiscence des hommes des cavernes. Si vous êtes comme moi un peu perplexe, j’ai vu ce livre dans une liste de lecture sur l’autisme. Cela semble plus « moderne » comme explication.

Le livre est très court (186 pages) mais aborde énormément de thèmes (que je n’ai pas forcément détaillé ici). Je le redis : c’est un livre à lire sans aucun doute. Il y a une suite qui a été écrite Le Monde de Ben.

Références

Le Cinquième Enfant de Doris LESSING – roman traduit de l’anglais par Marianne Véron (Livre de Poche, 2008)

Filles impertinentes de Doris Lessing

FillesImpertinentesDorisLessingC’est la première fois que je lis Doris Lessing. J’ai pourtant deux livres d’elle dans ma PAL : Le Cinquième Enfant et Le Carnet d’Or en anglais mais j’ai lu quelque part que ce livre était sûrement le mieux pour rentrer dans l’œuvre de cette auteur (d’un autre côté, les journalistes disent cela pour tous les livres, sauf le premier bien évidemment). Donc je l’ai acheté et lu et j’ai vraiment beaucoup aimé (voire adoré mais comme je le dis tout le temps vous n’allez plus y croire à force).

Filles impertinentes reprend deux textes publié pour la première fois par Granta dans le milieu des années 1980 : Impertinent Daughters et My Mother’s Life. De ce que j’ai compris, Doris Lessing avait déjà écrit sur ses parents mais d’après la quatrième de couverture, elle s’y « dévoilerait sous un jour nouveau » et mettrait « tout sa puissance de conteuse au service d’un sujet universel : les relations mère-fille ».

En effet, dans ce court texte (140 pages), Doris Lessing parle de son père, de sa mère, leur jeunesse, leur mariage, leur émigration en Perse puis en Rhodésie du Sud, leur vie de fermier, la mort du père et la fin de la mère. Elle décrit tous ces sujets en essayant de retrouver ses sentiments, ceux de sa mère et d’analyser leurs comportements à toutes les deux a posteriori.

Ainsi, sa mère est décrite comme une petite fille et une jeune femme extrêmement brillante, qui a souffert et de l’absence de sa mère et du fait que tout était destiné à son frère cadet, très peu brillant. Elle aurait voulu rentrer dans la Marine, ce qui bien sûr lui était interdit à l’époque, mais c’est son frère qu’on y destinait. Elle a du se battre pour faire des études d’infirmière car même si son père voulait l’envoyer à l’Université, c’était pour faire des études plus « convenables ». Ainsi, Doris Lessing décrit sa mère comme une jeune femme brillante, obstinée, conquérante, pleine de vie et de projets d’avenir même si elle était très marquée par son éducation : bourgeoise, ayant le sens des convenances, aimant recevoir et paraître. Je trouve que cette première partie souligne un des points les plus intéressants : l’objectivité de l’auteur, ni bienveillant, ni malveillant face à son projet.

Le père n’est décrit qu’en surface. C’est un homme brisé par la Première Guerre mondiale, où il a perdu une jambe, qui a un caractère plutôt contemplatif et est plutôt dans la réflexion. Doris Lessing souligne que la Première Guerre mondiale n’a fait qu’amplifier ce caractère déjà préexistant. Au lieu de s’attarder sur le caractère de son père, elle le décrit plutôt comme le négatif de celui de sa mère : c’est le fait que son père soit comme cela qui fait que sa mère n’a pas pu s’épanouir puisqu’elle n’a pas pu faire pour sa famille tout ce que son éducation lui a inculqué.

Elle décrit de cette manière tous les grands moments de sa vie. Pourtant, elle sait voir les bons côtés de sa mère. Par exemple, elle dit bien que sa mère était plus pédagogue et débrouillarde que n’importe quel manuel pour éduquer ses enfants. Tel que je l’écris, je me rends compte que ce n’est pas les bons côtés qu’elle voit mais plutôt qu’elle a fait ce qui a du être fait, à cause de (grâce à) son éducation. Elle s’est « sacrifiée ». Doris Lessing souligne aussi plusieurs fois l’emploi de ce mot par les femmes de cette époque car une femme ne pouvait vivre que pour sa famille (sans forcément comprendre son mari et ses enfants).

Doris Lessing parle aussi beaucoup d’un conflit de génération entre la sienne et celle de sa mère, très exacerbée car sa mère était de la génération d’avant la Première Guerre mondiale et elle de celle d’après, celle de l’Empire Britannique et celle de la Grande-Bretagne. Au moment où elle écrit le texte, elle dit bien qu’à son avis, il n’a jamais existé de fossés aussi grands entre deux générations. Cela m’amène à un dernier point qui m’a vraiment beaucoup impressionné dans ce texte : c’est la distance que l’auteur met à voir les choses. On le remarque très facilement car l’auteur ne dit pas forcément je/moi pour parler d’elle et de son comportement. Souvent elle parle de « sa fille » pour parler d’elle. J’ai trouvé que l’on pouvait le voir comme une désolidarisation entre deux « personnages » : soit la Doris Lessing d’aujourd’hui / la Doris Lesing  adolescente soit entre le personnage qu’elle était réellement et le personnage que sa mère aurait voulu qu’elle soit.

C’est un texte qui, à mon avis, est vraiment très intéressant pour les gens qui aiment Doris Lessing mais aussi pour comprendre une certaine époque du monde.

Références

Filles impertinentes de Doris LESSING – traduit de l’anglais par Philippe Giraudon (Flammarion, 2014)

Les baladins du régent de Paul Doherty

LesBaladinsDuRegentPaulDohertyCe livre était à côté du Anne Perry à Gibert. C’est pour cela que je l’ai pris. J’ai le tome 2 de cette série, celle du frère Athelstan, dans ma PAL mais j’ai préféré commencer par le 12ième. Ce qui vous l’avouerez me donne deux bonnes de raisons de lire et de vous présenter ce livre.

Je vous livre tout de suite mon impression. Frère Athelstan n’enquête pas vraiment. Il attend que tous les suspects meurent et quand il n’en reste plus qu’un, sa sentence tombe : c’est le dernier le coupable (parce que ce n’est pas lui bien sûr).

L’histoire se passe donc à Londres en 1381. On est sous le régime de Jean de Gand, régent pour le compte de Richard II, fils de Edouard le Prince Noir (lui même fils d’Edouard III). Tout cela est expliqué au début du livre en une page : pas besoin d’avoir fait une thèse sur l’histoire de l’Angleterre pour comprendre.

Le livre s’ouvre sur une scène pouvant rappeler des choses à certains. Des hommes attendent d’autres hommes dans la campagne londonienne, toute enneigée en cette hiver rigoureux (cela fait bizarre d’écrire cela). Les premiers, Cranston chargé de justice à Londres et ses hommes, attendent les deuxièmes, des Flamands venus parler avec jean de Gand, pour les aider à rentrer sans encombre dans la ville malgré leur précieux chargement : une prisonnière masquée et donc mystérieuse. Ils se font pourtant tous attaqué par des hommes qui s’étaient camouflés (ils avaient mis des drap sur eux apparemment). Les assaillants, les Hommes Justes (qui préparent une sorte de révolution paysanne) n’arriveront pas à capturer la prisonnière mais prendront deux têtes (qui étaient déjà coupés).

D’autres Hommes Justes, dans le deuxième chapitre, tomberont dans une embuscade dressée par Maître Thibault, l’homme de confiance de Jean de Gand. Le but de l’homme est de récupérer les deux têtes mais il n’y arrivera pas. C’est seulement dans le troisième chapitre, quand Cranston et frère Athelstan se joignent au régent et à ses invités pour assister à une pièce donnée par les baladins du régent, qu’elles réapparaitront lors d’un assaut magistral. Les Hommes Justes (enfin on suppose) arriveront à tuer un homme et en blesser un autres, ainsi qu’à tuer un des baladins. Cranston et Athelstan vont être mandés par le roi pour trouver ces mystérieux assaillants. Bien sûr les investigations se portent sur ceux qui étaient présents (cela se passait dans une église de la tour de Londres, complètement gardée et hermétique). Athelstan est le maître du jeu, Cranston n’étant qu’un assistant glouton. Il reste dans le brouillard une très grosse partie du livre alors que lui-même se fait agresser et d’autres (beaucoup d’autres : il y a des meurtres et des décapitations à tout va) meurent. Il va trouver la solution dans les 50 dernières pages, une solution un peu inattendue même si nous avions nous aussi réduit nos suspects vu qu’il n’y avait pratiquement plus personne.

De Paul Doherty, j’ai déjà lu la série des Nicholas Segalla, qu’il signe Ann Dukthas. Dans la série du frère Athelstan, l’auteur privilégie l’action et la vraie aux personnages (description psychologique) ou à l’histoire.

Entendons-nous bien, il recréé bien la période dans le sens où on s’y croit mais contrairement à la série des Nicholas Segalla qui mettait en scène une sorte d’immortel qui revisitait les grands évènements de l’histoire, on n’a pas l’impression de sortir plus intelligent de cette lecture.

C’est un bon divertissement mais qui ne nous amène pas plus loin. J’ai ainsi passé un bon moment de lecture, dans ce livre entraînant (j’avais toujours envie de savoir la suite) mais l’histoire ne me restera pas forcément longtemps en tête.

Pour la description des personnages, je serais moins sévère car j’arrive au 12ième tome tout de même et donc l’auteur n’a plus de raison de décrire ses personnages principaux.

Références

Les baladins du régent de Paul DOHERTY – traduit de l’anglais par Christiane Poussier et Nelly Markovic (10/18, 2014)

Le mystère de High Street de Anne Perry

LeMystereDeHighStreetAnnePerryCela faisait longtemps que je n’avais pas ouvert un Anne Perry. Alors quand j’ai été à Gibert la semaine dernière, je n’ai pas résisté à ce petit volume à la couverture attrayante selon mon goût (puis la quatrième de couverture parle d’un libraire). Pour le coup, c’est une grande déception.

Il faut noter que c’est un livre de commande, écrit spécialement pour la série « Bibliomysteries ». L’éditeur a demandé un court texte. Pari réussi : le livre fait 80 pages.

Un libraire, Monty Danforth, seul un soir à la librairie, trouve dans un carton de nouvelles acquisitions un manuscrit, plus exactement un très vieux parchemin très mystérieux car il échappe à toutes les tentatives de reproduction : photocopieuse, photographie. Peu de temps après (la même nuit), un vieil homme arrive avec sa petite fille pour acquérir ce parchemin alors que personne n’est au courant. Dans les jours qui suivent, deux nouveaux acquéreurs arrivent dont un homme d’église (je pense que déjà avec cette indication vous voyez mieux la nature du parchemin, son époque et son origine). Parallèlement, le libraire s’inquiète de l’absence de son patron depuis quelques jours pour cause de maladie. Intrigué par tant de mystères, Monty demande conseil à son ami, le très cartésien Hank Savage. Anne Perry ne conclut pas sa nouvelle car elle voulait écrire une fin ouverte d’après l’interview en fin de volume.

Ce texte est un ensemble de déjà-vu : le libraire qui trouve un parchemin, le duo « le gars attiré par le fantastique – le gars qui explique tout par la science », le mystère du parchemin, les acquéreurs … Je n’ai absolument rien trouvé d’original. De plus, le livre manque quelque peu d’atmosphère brumeuse, mystérieuse (la couverture ne tient pas ses promesses pour cela). La seule idée que j’ai trouvé intéressante est celle émise par l’auteur dans l’interview, que plus une religion a d’adeptes, plus elle se simplifie pour être comprise par le plus grand nombre. Cette idée n’est pas assez développée (même pas du tout en fait).

C’est une déception dans le sens où Anne Perry voulait faire un texte versant dans l’ésotérisme mais elle n’y arrive pas car tout est déjà vu et survolé. Elle n’a pas pu développer cette thématique dans une nouvelle. Une déception que j’oublierai bien vite pour ne garder que mes bons souvenirs d’Anne Perry.

Références

Le mystère de High Street de Anne PERRY – Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) (Ombres noirs, 2014)

The life and death of Harriett Frean de May SInclair

TheLifeAndDeathOfHarriettFreanMaySinclairMay Sinclair a publié ce texte en 1922. Il a été réédité en 1980 dans la collection Virago Modern Classics, qui rassemble toutes les auteures anglophones du 20ième siècle que l’on aime tant sur les blogs francophones, Rosamond Lehmann ou Molly Keane en sont ainsi de dignes représentantes.

Ce livre est très court 150 pages écrites en gros caractères avec pelin de pages blanches. Cela s’explique par le fait que le livre est constitué de 15 chapitres de moins de 10 pages décrivant les moments clés de la vie d’Harriett Frean. Sur 70 ans, on va de la naissance à la mort.

Harriett est née au 19ième sicècle (fin du siècle) dans une famille aisée. Elle est la seule enfant d’un père travaillant dans la finance et d’une mère aimante. Ils forment tous les trois une famille très soudée. La petite fille vit pour ne pas décevoir ses parents ; elle est donc une petite fille modèle pour qui la fréquente. Elle agit toujours bien. Autour de ses vingt ans, le fiancé de sa meilleure amie tombe amoureux d’elle. Elle le refuse pour ne pas perdre son amie et surtout parce qu’elle agit toujours bien, pour ne pas contrarier ses parents.

Plus tard, sa famille sera ruinée, son père ayant fait de mauvais investissements. Pourtant son univers ne s’écroule pas car il lui reste sa mère. Quand à son tour elle mourra, Harriett découvrira au fur et à mesure les conséquences de ses toujours « bonnes actions », tout en devenant une vieille dame respectable.

Ce qu’il y a de remarquable dans ce livre, c’est la manière dont May Sinclair fait passer 70 ans. Comme par magie, vous assistez à toute la vie de Harriett, pas seulement aux moments clés. Le texte n’est pas du tout décousu. Parfois le passage du temps est explicitement fait (une année passe, deux années passent…) mais en général le passage se fait naturellement. Pourtant on sait toujours à quelle moment de la vie de l’héroïne on est.

L’écriture de May Sinclair n’est qu’économie de moyen. À la findu livree, cependant, on a l’impression qu’Harriett a vraiment existé. L’auteure arrive à nous la rendre très proche en décrivant tout au long du livre ses pensées et sentiments.

May Sinclair a été traduite en français dans les années 80. Ce n’est pas un auteur si mineur qu’on pourrait le penser (même George Orwell avait repéré ce livre). Par exemple, elle est la première à avoir utiliser le terme de « stream of consciousness » dans un contexte littéraire. C’était pour une critique du livre de Dorothy Richardson, Pilgrimage. Connaissez-vous Dorothy Richardson ? Je n’en avais jamais entendu parler avant…

Références

The Life and Death of Harriett Frean de May SINCLAIR (Virago Modern Classics, 2012)

Un siècle de littérature européenne – Année 1922

Oxford Mourning de Veronica Stallwood

OxfordMourningVeronicaStallwoodIl s’agit du tome 3 de la série des Kate Ivory, série se passant à Oxford. Le lieu de l’action n’est pas anodin dans mon choix de lire ce livre bien évidemment.

Kate Ivory est écrivaine à Oxford mais elle ne fait pas partie du monde académique, duquel elle est plutôt très éloignée. Elle est habillée comme tout le monde (je me la suis imaginée en C&A) et est une jeune femme très dynamique et volontaire, vivant plutôt dans l’action que dans la réflexion. Pour être franche, elle est tout de même proche du monde académique vu que depuis quelques mois, elle sort avec Liam, un professeur de musique du Leicester College. Kate Ivory, malgré toutes ses activités, est en train de réfléchir à son prochain roman sur les soeurs Ternan, Maria et Ellen. Pour ceux qui l’ignorent (comme moi avant), Ellen Ternan, dite Nelly, était la muse de Dickens. Pour pimenter son livre (et surtout méliorer ses ventes), Kate cherche quelque chose de croustillant à se mettre sous la dent comme par exemple un enfant naturel avec Nelly. Pour cela, elle compte sur une universitaire, Olivia Blacket, appartenant aussi au Leicester College car cette dernière vient juste de mettre la main sur la correspondance entre les deux sœurs et est en train de la retranscrire.

Kate cherche donc à la rencontrer. Le problème est que Olivia Blacket a de nombreux problèmes personnels. Liam (oui, oui, le même Liam) n’est pas prêt à lui donner autant d’amour qu’elle en aurait besoin. De plus, elle aimerait beaucoup avoir un enfant. Son supérieur la harcèle avec son chien pour essayer de récupérer la correspondance et plublier en son nom. Forcément, quand elle prend connaissance de la demande de Kate, Olivia refuse la rencontre. L’écrivaine ne se laisse pas faire. Après une approche gentille (aller de force au domicile de la dame), elle tente le vol au bureau du collège. Olivia sera retrouvée morte peu de temps après, dans son bureau. L’enquête, menée séparément par Kate et par la police, montrera que beaucoup de gens avaient des raisons de tuer Olivia.

J’ai beaucoup aimé ce livre. Pour être honnête, l’enquête ne casse pas trois pattes à un canard. Au bout de 100 pages, on se doute du dénouement même si le pourquoi du meurtre est plus surprenant.

Ce qui fait le charme du livre, c’est le cadre et l’héroïne car l’auteur adopte un point de vue particulier pour un roman sur Oxford. On se promène dans les quartiers d’Oxford et dans le centre-ville plutôt que dans les collèges. On trouve plus les « vrais gens » que les universitaires. C’est ce qu’incarne plus ou moins Kate aussi. En prenant une héroïne moins érudite que l’inspecteur Morse de Colin Dexter, Veronica Stallwood démystifie un peu la ville, en tout cas à mes yeux. Kate analyse les universitaires comme des extra-terrestres qui vivent dans un autre monde avec des coutumes plus bizarres les unes que les autres. Elle essaye tant bien que mal de les apprivoiser.

En résumé, une petite lecture bien agréable.

Références

Oxford Mourning de Veronica STALLWOOD (Headline, 2005)

Première parution en 1995