Comment j'ai vaincu ma peur de l'avion de Mario Vargas Llosa

Quatrième de couverture

« Certains naïfs croient que la peur de la mort motive ou explique la peur de l’avion. C’est inexact : la peur de l’avion est la peur de l’avion, non de la mort, une peur aussi particulière et aussi spécifique que la peur des araignées, du vide, des chats, trois cas fréquents parmi les exemples qui composent la vaste panoplie des phobies humaines. La peur de l’avion se manifeste quand un être non dépourvu d’imagination et de sensibilité prend soudain conscience de se trouver à dix mille mètres d’altitude, de traverser les airs à mille kilomètres à l’heure et se demande « mais qu’est-ce que je fais là ? » Et se met à trembler. Cela m’est arrivé après avoir passé des années à monter et descendre d’avion comme on change de chemise. Longtemps j’ai continué à grimper dans ces bolides aériens, couvert de sueur froide, surtout quand les turbulences commençaient à nous secouer.« 

Mon avis

Ce petit recueil est composé de huit textes : Comment j’ai vaincu ma peur de l’avion, Portraits andins, Épitaphe pour une bibliothèque, New York New York, Berlin capitale de l’Europe, Rome en deux temps, L’archiviste et les emplois imaginaires, Être volé. Les huits textes sont tous centrés autour de l’idée du voyage dans le monde ou dans les livres. En effet, Mario Vargas Llosa est un citoyen du monde. Il a un pied à terre un peu partout (il connaît bien les villes qu’il fréquente puisque son séjour peut y être long) et a voyagé énormément durant sa carrière d’écrivain. Cela lui permet de faire une fine observation de l’évolution de différentes « capitales » : New York

J’ai passé deux mois intenses et exaltant dans cette ville effervescente. […] Et pourtant, j’ai toujours eu l’impression qu’il manquait à cette merveilleuse ville quelque chose pour me sentir pleinement chez moi. Quoi donc ? Vieillesse, histoire, tradition, antiquité. […] À New York tout est si récent qu’il semble que le passé n’a jamais existé, que la vie n’est qu’un futur en train de se faire. C’est peut-être que je ne suis plus jeune, mais cette impression qu’il n’y a presque pas de vie derrière, que tout est seulement devant soi, provoque chez moi une certaine angoisse et un sentiment de solitude.

Il présente aussi Rome (qu’il a vu une première fois avec sa première femme et qu’il fait découvrir à ses petites filles) et Berlin. Je vous cite un passage qui m’a un peu étonné parce que je ne le savais pas :

Les fondations des bâtiments sont sous l’eau. Comme Mexico, Berlin est une lagune. Qui n’a pas été asséché pour satisfaire les Verts. Mais, pour couler ses fondations, on a dû importer cent vingt scaphandriers de Russie et de Hollande, habitués à travailler en scaphandre sous la neige.

Il y a aussi les zones moins touristiques : la Cordillère des Andes et le Congo dans Paysages Andins et L’archiviste et les emplois imaginaires. Mais dans ces textes, c’est moins l’évolution que des portraits qui sont faits. Au Congo par exemple il y a des bibliothécaires qui n’ont pas de livres parce qu’il n’y a pas d’argent pour les étagères. Et plein de choses absurdes comme ça. Les gens continuent cependant à aller au travail même si il ne touche plus forcément leur paie. Mario Vargas Llosa y voit leur espoir que les choses changent, que l’avenir devienne meilleur.

Il y a deux récits sur les graves problèmes du voyageur : le mal de l’avion (que l’auteur soigne à coup de roman, son seul problème étant d’adapté la taille du roman à la longueur du voyage) et le vol des bagages par exemple.

Un tout dernier texte qui fait le lien avec le livre dont j’ai fait le billet hier : la fermeture de la salle de lecture de la British Library au British Museum remplacée par un bâtiment en briques rouges près de la guerre de Saint Pancras (là où on arrive avec l’Eurostar). Il paraît que le quartier est malfamé mais je n’ai rien vu personnellement.

Typiquement, ce livre (et même en général les livres de cette collection) ne permettent pas de découvrir un style, comme on pourrait le faire à lecture d’un court roman ou d’une nouvelle, mais plutôt de découvrir une pensée. Ici c’est celle d’un homme qui observe le monde et son évolution à travers un oeil curieux, ouvert mais aussi étonné.

P.S. Ma bonne résolution de l’année sera de me désabonner du flux RSS des éditions de l’Herne parce qu’il y a beaucoup de livres qui me plaisent !

Références

Comment j’ai vaincu ma peur de l’avion de Mario VARGAS LLOSA – traduction de l’espagnol par Albert Bensoussan (Carnets de l’Herne, 2009)

Le dernier lecteur de Ricardo Piglia

Quatrième de couverture

Tandis que les prédictions concernant la fin de la lecture vont bon train, Ricardo Piglia s’intéresse au contraire à sa prolifération et en traque la présence dans la littérature : lecture-amie, lecture-ennemie, leurs en retrait du texte (Hamlet), lecteurs qui s’identifient (Anna Karénine, Madame Bovary), lecteurs qui lisent mal, qui perdent le sens (ceux de Joyce) ou le retrouvent (Borges). La lecture est une scène humaine comme une autre, elle ne se contente pas de refléter le monde. Il lui arrive aussi de le rendre complexe. À l’extrêmité de la chaîne, la fiction devient la seule réalité et ne se réfère plus qu’à elle-même (Borges). La lecture, scène de négociation perpétuelle entre l’imaginaire et le réel, devient alors l’ultime refuge de la subjectivité : « Ma propre vie de lecteur est présente et c’est pourquoi ce livre est, peut-être, le plus personnel et le plus intime de tous ceux que j’ai écrits. »

Mon avis

J’ai trouvé ce livre lumineux malgré des passages que je n’ai pas compris (parce que je manque de culture littéraire, mais ce n’est pas grave parce que je relirai cet essai après avoir comblé ces lacunes). Donc c’est un essai, ou plutôt un parcours de lecture, tout ce qu’il y a de plus personnel, proposé par Ricardo Piglia. Le livre est divisé en six chapitres (+ prologue et épilgogue), chacun étant à vue de nez assez indépendant. Il y a cependant un fil ténu qui les relie. On voit des personnages d’un chapitre arrivé dans un autre.

Le premier chapitre porte sur Borges. J’avoue ne pas l’avoir dégusté comme il faut parce que c’était le début du livre (et il me faut toujours un peu de temps pour m’habituer au style d’un auteur) et que surtout je n’ai jamais lu Borges. Mais pour ceux qui l’ont lu, Piglia y parle principalement de deux nouvelles de l’auteur argentin : Tlön, Uqbar, Ornis Tertius et Le Sud.

Le deuxième mini-essai porte sur Kafka. J’étais déjà un peu familiarisé avec le monsieur puisque j’ai lu La métamorphose quand j’étais en troisième. Piglia y parle principalement de la relation épistolaire de l’écrivain avec Felice Bauer. En gros, ce que peut attendre l’écrivain d’une femme. Cela donne l’occasion d’un de mes passages préférés :

Le soir de la première rencontre, Kafka a imaginé une lectrice attachée à ses manuscrits. Un personnage sentimental qui réunit l’écriture et la vie. La femme parfaite selon Kafka (mais pas seulement lui) serait donc la lectrice fidèle, qui vit pour lire et copier les manuscrits de l’homme qui écrit.

Il s’agit d’une grande tradition : il suffit de penser à Sofia Tolstoï, qui copie sept versions de Guerre et Paix (à la fin, elle pensait que le roman était d’elle et des conflits brutaux avec son mari commencèrent à éclater). Il faut lire son Journal, ainsi que celui de Tolstoï. La guerre conjugale.

À propos des lectrices-copistes russes, on peut rappeler l’histoire de Dostoïevski, que Kafka connaissait très bien. Ce moment unique (au sujet duquel Butor a écrit un texte magnifique) où, couvert de dettes, il doit écrire en même temps Crime et Châtiment et Le Joueur (l’un le matin ; l’autre, l’après-midi) et décide d’embaucher une sténographe, Anna Giriegorievna Snitkine. Entre le 4 et le 29 octobre 1866, il lui dicte Le Joueur et le 15 février 1867, il se marie avec elle, après lui avoir demandé sa main le 8 novembre : une semaine après avoir terminé le livre et un mois après l’avoir connue. Vitesse dostoïevskienne (et situation kafkaïenne). La femme séduite par le simple fait de voir la capacité de production d’un homme. La femme séduite pendant qu’elle écrit ce qu’il lui dicte.

Il y a aussi Véra Nabokov. L’ombre russe, la femme qui se déplace avec un revolver pour protéger son mari, son « assistante » lors des cours à Cornell (tel est le mot utilisé par Nabokov pour la présenter) et, surtout, la copiste, celle qui copie interminablement les manuscrits, celle qui copie mille fois les fiches sur lesquelles son mari écrit la première version de ses romans. Celle aussi qui écrit pour lui les lettres. Dans la biographie de Stacy Schiff, Véra Nabokov, on peut voir comment se construit ce personnage symbiotique de femme-d’écrivain, de femme-vouée-à-la-vie-du-génie. Véra écrit come son mari. Invisible, elle prend sa place. Elle écrit à sa place, pour lui, et se dissout. (pp.74-75)

Le troisième chapitre porte sur Che Guevara comme grand lecteur (pour moi c’était une découverte). C’est le chapitre qui me fait dire que ce livre est lumineux. On y découvre un autre Che. C’était un grand lecteur (il arrivait même à lire entre deux combats de guérilla !!!)

Ce qui a été lu est très souvent le filtre qui permet de donner un sens à l’expérience, elle la définit, lui donne forme. (p.111)

mais un lecteur-écrivain qui a ressenti le besoin de sortir des livres pour agir (et ainsi gagné en légitimité sur ce qu’il écrit) :

L’objectif de ce voyage est l’expérience en tant que telle, sortir d’un monde livresque et fermé à la vie pour trouver le fondement qui légitime ce qu’il écrit. (p.132)

Le cinquième chapitre porte sur des lectrices qui s’identifient à leur lecture (Anna Karénine et Madame Bovary). Le sixième porte sur le livre de Jame Joyce, Ulysse. Il explique qu’on ne peut se contenter d’une seule lecture car il y a des petites pierres tout au long du livre qui ne sont expliqués qu’à la fin (en particulier une histoire de pomme de terre). Il montre que le premier traducteur en espagnol n’a pas forcément réussi à rendre ces fils.

En conclusion, je dirais que Ricardo Piglia est un excellent lecteur. Ses analyses sont érudites et pourtant écrites dans un style clair. C’est un livre qui apporte un très bel éclairage sur la pratique de la lecture. Rien que pour le chapitre sur le Che, je trouve que c’est un livre qui vaut le coup !

D’autres avis

Ceux de Bouquin, d’ActuaLitté, …

D’autres extraits

« Ce qui a été lu est très souvent le filtre qui permet de donner un sens à l’expérience, elle la définit, lui donne forme. » (p.111)

« Sartre s’est demandé pourquoi on lisait des romans. Il y a quelque chose qui manque dans la vie de quelqu’un qui lit. et c’est ce qu’il recherche dans les livres. Il s’agit évidemment du sens de sa vie, vie mal faite, mal vécue, exploitée, aliénée, pipée, mystifiée, mais dont pourtant ceux qui la vivent savent qu’elle pourrait être autre. » (p.156)

Références

Le dernier lecteur de Ricardo PIGLIA – traduit de l’espagnol (Argentine) par André Gabastou (Christian Bourgois, 2008)

Les naufragés d'Hernán Neira

 

 

Par la couverture, vous vous doutez que j'ai lu dans le cadre d'un de mes thèmes à l'honneur : les phares. D'abord je vous cite un des plus beaux passages, tout en lumière et en ombre,

"Quand je suis tombé malade, épuisé de tant veiller sur toi, tu avais oublié qu'à mon arrivée sur cette île, tes yeux ne voyaient pas et que, avec patience et tendresse, nous étions parvenus à les faire briller, tu ne comprenais pas que je puisse te demander le même remède, fait d'étreintes et de douceur, avec lequel je t'avais guérie. Oui, je me suis dégradé, désintégré, je suis tombé dans un précipice, dans l'obscurité d'où je t'avais arrachée et où, à la différence de toi qui cherchais ton père, moi je ne cherchais rien et ne pouvais donc rien trouver." (p. 106 – 107)

Je trouve ça très beau comme phrase de la part d'un gardien de phare, et donc de lumière.

Résumé

Un jeune homme, à la sortie de l'école, est affecté à un phare sur une île perdue difficilement accessible à part aux grandes marées. À ce moment là, on apporte les vivres nécessaires aux autochtones. Ceux-ci sont très hostiles au nouveau venu parce que justement il vient de l'extérieur. En plus, il découvre leurs sauvageries : ils ont une justice assez expéditives par rapport à ceux qui veulent s'enfuir de l'île ou qui ne respectent pas l'ordre établi. C'est donc très inquiétant tout ça. De plus, le dernier gardien de phare s'est suicidé ou a été assassiné en voulant partir : on ne sait pas. C'est justement la fille de cet homme que le gardien de phare rencontre sur la plage. Elle s'appelle Mareika et elle non plus ne doit pas partir. Elle ressemblee à une personne qui a reussi à s'enfuir. Les anciens ont expliqué à Mareika qu'elle était liée à l'île. Le livre c'est l'histoire d'amour entre Mareika et le gardien de phare et comment il essaye de la sortir de cette société autarcique au risque de couler lui-même.

Mon avis

La construction de ce livre est très étrange : j'avais l'impression que chaque chapitre était écrit par une personne différente et que pourtant ces personnes avaient des styles semblables ; on change de sujet à chaque chapitre. Ce livre est très court (111 pages) et comme à chaque fois avec des livres aussi courts j'aimerais en savoir plus. On vit du côté de Mareika et du gardien de phare sans voir le point de vue des îlens, ni avoir plus de descriptions que ça de leur mode de vie. Vous allez me dire que ce n'est pas de l'ethnologie : c'est une histoire d'amour dans un monde hostile ! Mais bon je trouve que ça aurait pu être creusé cette aspect là. Comme c'est l'histoire d'amour qui a été privilégié l'auteur utilise un langage très poétique, très dans les sentiments (l'extrait représente à mon avis bien cela).

C'est un livre assez sympathique à lire : on y passe un agréable moment. Comme j'étais en Amérique du Sud, je continue avec un livre mexicain sur un thème semblable : L'île aux fous de Ana Garcia Bergua. C'est l'histoire vraie de la garnison mexicaine oubliée sur l'île de Clipperton.

Références

Les naufragés d'Hernán Neira – traduit de l'espagnol (chili) par François Gaudry (Métaillié, 2005)