Anniversaire de César Aira

Deux citations

« Moi je ne bouge pas, je fais tous les jours la même chose, et les autres passent à une vitesse hallucinante.« 

« Je pense que le mal est plus fécond que le bien, car le bien provoque souvent une satisfaction qui immobilise, tandis que le mal génère une inquiétude à partir de laquelle l’action peut se renouveler.« 

Présentation de l’éditeur

Cinquante ans. César Aira voit dans cet âge symbolique l’occasion de faire un bilan de sa vie et de prendre un nouveau départ. Égrenant les anecdotes et rassemblant ses souvenirs, il se lance dans une forme d’introspection qui, de la philosophie à la psychologie, de la linguistique à la sémiologie, appliquées à ses livres passés, le pousse à imaginer ce que pourraient être ses livres futurs. N’est-il pas temps pour lui d’arrêter d’écrire ? Ou, comme Évariste Galois, le génial mathématicien à qui il consacre tout un chapitre, d’écrire en une seule nuit l’ensemble de son œuvre ? C’est à partir de plusieurs questions de ce type que César Aira décortique son rapport personnel, ludique et plein d’humour, à l’écriture.

Mon avis

La première fois que j’ai entendu parler de César Aira, c’est l’autre jour quand j’ai lu Mes deux mondes (dont j’ai fait un billet il n’y a pas si longtemps). Encore plus récemment, je trainais devant les rayons de la librairie et je recroise ce nom. C’est donc un signe du destin et j’achète le livre. Je le lis aussitôt car il est très court (90 pages).

Ce n’est bien sûr par le livre par lequel il fallait commencer à découvrir César Aira, pas parce qu’il est nul mais parce qu’il fait un bilan de son travail littéraire. Alors commencer par un bilan la découverte d’un auteur est assez étrange mais tout de même intéressant.

J’ai notamment appris que César Aira était un type bien, en tout cas un type avec qui je pourrais parler. D’abord, il n’écrit que des romans très courts (une centaine de page, format que j’aime beaucoup quand j’ai un coup de blues, j’avoue). Il ne se sent pas forcément à sa place dans son travail, ressent comme une honte ou une certaine gêne. Il a l’impression de ne pas vivre, d’être statique. Il lit de manière compulsive, un livre après l’autre, en déduit matière à penser mais ne retient pas vraiment. Il dit qu’il est est nul pour faire une conversation car ses lacunes sur les questions communes sont abyssales.

« Voilà toute l’importance pratique que j’ai concédée à mon passe-temps favori, la lecture : m’apprendre à trouver des données au cas où la vie me conduirait à en éprouver un besoin absolu, ce qui a toujours été fortement improbable.

En revanche, c’était autre chose qui m’intéressait, quelque chose de plus esthétique : le format de l’information et comment y parvenir. Cela avait fini par me coller à la peau, sans que la mémoire entre en jeu. Toute mon attention se concentrait là, et il ne m’en restait plus pour le reste. J’ignore si, à force de ne pas l’utiliser, ma mémoire ne s’est pas atrophiée, ou si j’en ai quelque fois eu, ce qui est certain c’est que mon esprit est devenu vierge de tout contenu. Cela explique ma nullité dans les conversations : je n’ai jamais rien à dire, j’ai perdu l’habitude des contenus.« 

Bien sûr, on ne croit rien de tout cela, on s’imagine un type d’une modestie extraordinaire. Il est tout de même reconnu comme un des plus grands écrivains argentins. La seule chose qui est certaine, c’est qu’il écrit comme il pense par association d’idées et il faut dire une chose, c’est qu’il pense bien (dans la forme et dans le fond).

Voilà c’est un livre qui permet un homme, un auteur et bien sûr qui donne envie de découvrir son travail par la suite.

Références

Anniversaire de César AIRA – traduit de l’espagnol (Argentine) par Serge Mestre (Christian Bourgois – collection Titres, 2011)

Mes Deux Mondes de Sergio Chejfec

Quatrième de couverture

« Mes Deux Mondes, c’est l’histoire d’un écrivain en visite dans une ville du Brésil. Parcourant son parc emblématique, il voit dans cet espace à la dérive des signes de sa propre incomplétude, la preuve cosmique que « de même que nous ne choisissons pas le moment de notre naissance, nous ignorons les mondes changeants que nous allons habiter ». Cette longue promenade, menée par une prose aux phrases parfois ahurissantes, nous ramène au souvenir d’auteurs remarquables comme Sebald, Saer et Aira. Puis, nous réalisons que Chejfec ne ressemble à personne, qu’il a choisi son propre chemin, insolite et unique. Il semble appartenir à cette race d’écrivains apparue il y a bien longtemps, au temps où Proust méprisait une littérature réduite à un défilé cinématographique des choses.« 

Enrique Vila-Matas

Deux extraits

« Du coup, ces promenades d’anniversaire étaient approximatives à plus d’un titre. Mes anniversaires consistaient en exercices ambigus de ce type, un exil de quelques heures vers une partie du passé et un secteur de la géographie qui ne correspondaient plus à moi, mais que pour m’avoir appartenu je considérais jusqu’alors unis : les deux parties étaient une même chose, mélange de temps et de lieu. Lorsque la fin de la journée arrivait, je rentrais des faubourgs comme si je revenais non pas d’une autre réalité mais d’une planète sœur, une dimension extravagante que je ne pouvais approcher qu’une fois par an, quand le calendrier, en soulignant ma présence, disons, dans le monde, m’invitait par cette même opération à la suspendre, ou à la mettre en doute, ou du moins à la cacher.« 

« Pendant longtemps, j’ai considéré l’écriture comme une tâche privée, qui toutefois doit devenir publique à un moment, sinon elle aurait beaucoup de mal à subsister, en particulier et en général. Mais la honte ne venait pas seulement du fait que je me consacre à quelque chose de privé aux yeux de tous, mais du fait que je faisais quelque chose d’improductif, une chose plus ou moins inutile et assez banale. Je sentais qu’on parlerait de moi comme de quelqu’un de léger, capable de perdre son temps sans se soucier de rien, étranger à tout intérêt élevé. Et je me connaissais trop bien pour ne pas leur donner raison par avance. Du coup, ma principale préoccupation ne consistait pas à surmonter mes défauts et mes illusions insensées d’écriture, mais à ne pas être découvert. C’est à cela que se réduisait ma vie, pouvais-je dire, juste avant cet anniversaire crucial : à ne pas être découvert. Chacun a un mensonge vital, sans lequel son existence quotidienne et routinière s’effondrerait ; le mien résidait dans les simulacres, de la littérature dans ce cas.« 

Mon avis

Je vous renvoie déjà vers une véritable critique, celle du Fric-Frac club, pour un livre qui le mérite amplement car il est extrêmement fascinant. Les deux extraits que j’ai mis illustrent les deux thèmes principaux de ce court livre, 110 pages : la littérature et l’écrivain mais aussi la relation temps-espace.

L’écrivain cherche à aller dans un parc dans cette ville où il est en visite. Il va se perdre, autant au niveau de l’espace (lire un plan en Amérique du Sud à l’air très complexe) que du temps (il repense à tellement de moments passés et fait des liens), et nous perdre aussi dans cet espace-temps (Einstein quand tu nous tiens !). Pour cela, il va faire des phrases que l’on pourrait dire à rallonge mais dans lesquelles il faut accepter de se perdre pour découvrir cette langue merveilleuse ! Vous ouvrez le livre et vous trouvez forcément une phrase magnifique (il n’y en a pas beaucoup qui peuvent en dire autant). L’auteur arrive à décrire son monde au travers de la description du monde réel. Il arrive à nous partager ses idées et ses doutes sans pourtant les formuler de manières trop explicites.

Ce que j’ai particulièrement apprécie : on me fait souvent la remarque que je regarde les toutes petites choses avec énormément d’intérêt et j’invente autour sans me soucier de la réalité et mon esprit après divague autour de cela. Mon collègue résume cela en disant que je ne dois jamais m’ennuyer dans le bus, dans la rue, au bureau (c’est à propos des e-mails que l’on reçoit). L’auteur a exactement su dépeindre ce que je ressens ! J’étais fascinée que quelqu’un puisse dire cela ! Et aussi quand il parle des activités improductives, de ce que l’on ressent, de l’envie de le cacher plus que de le dire. C’est exactement cela aussi.

Je ne rends pas justice à ce livre. Il est un peu compliqué à aborder mais il faut absolument le lire !

Références

Mes deux mondes de Sergio CHEJFEC – roman traduit de l’espagnol (Argentine) par Claude Murcia – préface d’Enrique Vila-Matas (Passage du nord-ouest, 2011)

Salvatierra de Pedro Mairal

Quatrième de couverture

Après un accident de cheval à l’âge de neuf ans, Salvatierra a perdu l’usage de la parole. Ce sera donc dans le silence qu’il commencera à peindre, en secret, sous formes d’immenses rouleaux, une toile de plusieurs kilomètres de long qui représente un fleuve et les détails de la vie quotidienne d’un village côtier en Argentine.

Après sa mort, ses enfants installés à Buenos Aires reviennent s’occuper de l’héritage.

Intrigué par le travail monumental de son père, Miguel tente avec obstination d’exposer cette extraordinaire peinture. Au fur et à mesure de ses recherches, la figure de Salvatierra grandit et devient de plus en plus complexe. Le passé se dévoile et révèle de surprenants secrets.

Mon avis

Que dire de ce livre ? Je n’ai déjà pas besoin de vous parler de l’histoire, la quatrième de couverture le fait vraiment très bien, sans en dire trop, ni pas assez.

Il reste à parler des personnages et du style, qui dans le cas de ce livre sont indissociables. Le livre est écrit comme si on vous racontait une histoire, et de préférence une histoire qui puisse s’adapter en film. Les personnages sont donc décrits par leurs actions et à chacune d’elles, vous avez des images qui vous viennent en tête. Pour vous donner une idée, à un moment, Miguel parcourt le village à vélo (il est tout de même assez vieux et le fait un peu au ralenti) pour découvrir qui a volé le rouleau manquant de la peinture de son père. J’ai pensé à des vieux films policiers. Pour dire que je voyais la scène. Pour ce qui est des « surprenants secrets », je dois être un peu blasé car je les ai trouvé tout ce qu’il y a de plus légitime dans un roman. Peut être que cela m’aurait plus convaincu si cela avait été développé mais l’auteur ne peut pas se le permettre car il a situé le narration trop tard par rapport à ces secrets. Pour donner une idée, le peintre est mort à 81 ans, le roman se passe dix ans après, si on peut penser que l’essentiel des secrets que peut avoir un homme (surtout de cette génération) est entre ces 20 et 50 ans, que les témoins de ces fameux secrets ont à peu près le même âge (voire plus vieux), vous voyez aisément le problème.

Cette manière de raconter une histoire qui aurait pu être passionnante dessert le propos car finalement, elle rend les personnages sans âme (ils agissent, moi aussi et alors ?). Seul à de très rares passages, Miguel s’interroge sur sa relation avec ce père hors-norme. Il ne raconte que certains souvenirs qui lui reviennent à partir de la toile (qui décrit toute la vie de Salvatierra) mais ne décrit pas ce qu’il ressent à ses souvenirs et les prend comme une chose faite.

Je dirais que c’est un roman agréable à lire (je l’ai lu dans le bus en une journée, je n’ai pas rechigné à le finir), avec des chapitres courts, une narration simple et agréable, une histoire intéressante mais il manque à tout cela un quelque chose qui en ferait un roman passionnant. Je suis méchante mais j’ai lu un autre roman argentin, Mes deux mondes, juste avant qui m’a beaucoup plus convaincu et ce livre a donc souffert de la comparaison à mon avis.

Je remercie Babelio et les éditions rivages pour cette nouvelle édition de masse critique.

Critiques et infos sur Babelio.com

Références

Salvatierra de Pedro MAIRAL – traduit de l’espagnol (Argentine) par Denise Laroutis (Rivages, 2011)

Elena et le roi détrôné de Claudia Piñeiro

Quatrième de couverture

Pour Elena, atteinte de la maladie de Parkinson, le temps se mesure en cachets de dopamine. Son cerveau n’est plus qu’un roi étrôné, incapable de se faire obéir sans ce capricieux émissaire.

Quand on lui annonce l’invraisemblable suicide de sa fille, Rita, elle sait qu’il lui faut mener sa propre enquête, et qu’elle a besoin d’aide.

Vingt ans plus tôt, elle (la fille) a sauvé des griffes d’une faiseuse d’anges une jeune femme qui lui envoie chaque année un émouvant gage de bonheur familial. Alors, au prix d’un effort titanesque rythmé par ses pilules, elle traverse Buenos Aires pour demander à Isabel, qu’elle n’a jamais revue, d’acquitter sa dette : prêter son corps valide pour retrouver le meurtrier supposé.

Mais le malentendu est abyssal entre les deux femmes. Qui doit payer et pour quoi ?

Mon avis

Voilà un petit livre qui ne dit pas ce qu’il est, même si dans sa présentation, l’éditeur parle de condition féminine, de vulnérabilité et de préjugés.

Au début, je croyais lire une sorte d’enquête policière pour découvrir qui a tué Rita, puis par la structure en parties qui suit la prise de cachets de dopamine, on pense à un livre sur la maladie de Parkinson. C’est en tout cas le thème qui sera le plus présent dans le livre : on suit Elena dans ses souffrances, dans ses essais pour lutter contre la maladie et surtout sur ses effets.

En fond, il y a aussi la relation mère-fille entre Elena et Rita, une relation étouffante à mon avis. Elena est toujours sur le dos de la pauvre Rita, vieille fille qui a pourtant un ami, mais sa mère refuse de considérer celui-ci comme tel, comme si finalement, elle ne voulait plus laisser sa fille. On n’arrive pas vraiment à saisir Rita non plus au cours du livre (elle n’est plus là pour parler la pauvre). On a à la fois l’impression qu’elle a un amour incommensurable pour sa mère mais que parfois elle lui pèse. Je pense que cette impression vient surtout du fait qu’elle a surtout l’impression d’être impuissante face à la maladie de sa mère. Elena nous raconte les chamailleries entre elles avant la maladie comme d’une période qui lui manque car finalement, c’est comme ça qu’elles se disaient qu’elles s’aimaient. Dans la maladie, Elena ne pouvait plus répondre car elle n’était plus maîtresse d’elle même. Finalement, leur relation s’est perdue à cause de la maladie de Parkinson.

La dernière partie, la confrontation entre Isabel et Elena , aborde une autre partie de la relation mère-fille, tout simplement le désir de mère et finalement ce que l’on fait de cette maternité.

C’est un livre très très beau, jamais lourd, jamais moralisateur mais qui peut faire peur par ce qu’il nous montre de la maladie de Parkinson, que l’on soit la personne qui veille ou la personne malade.

Inutile de vous dire que Les veuves du jeudi (dont un film s’est inspiré), premier livre traduit en français de l’auteur, est déjà dans ma PAL.

Références

Elena et le roi détrôné de Claudia PIÑEIRO – traduit de l’espagnol (Argentine) par Claude Bleton (Actes Sud, 2011)

La vérité sur Gustavo Roderer de Guillermo Martínez

Quatrième de couverture

Dans un bourg endormi d’Argentine, deux adolescents nouent une curieuse relation. Ils possèdent des facultés intellectuelles très supérieures à la moyenne, et le seul moteur de leur amitié est la compétition. Mais si le narrateur veut surtout se confronter à la réalité et conquérir sa place au soleil, Gustavo Roderer est un génie dévoré par une quête extraordinaire : l’élaboration d’une philosophie révolutionnaire. Cloítré chez lui, flirtant avec les drogues et maniant des idées destructrices, il cherche à repousser les limites de sa réflexion. Agacé et fasciné, son ami s’acharne à lui démontré l’inanité de ses questionnements. Ces deux brillantes intelligences s’affrontent en une lutte qui finit par devenir une question de vie ou de mort.

D’inspiration borgésienne, ce premier roman encore inédit en France mélange avec virtuosité suspense et métaphysique.

Né en 1962 à Buenos Aires, docteur en mathématiques, Guillermo Martínez a publié La mort lente de Luciana B. et Mathématique du crime.

D’autres avis

Ceux de Ys, Maggie et Mrs. Pepys

Mon avis

Des fois, je me dis que je ne comprends rien au roman que je lis parce que par rapport au monsieur de la quatrième de couverture, je n’ai vu ni compétition, ni inanité des questionnement, ni question de vie ou de mort … De Guillermo Martínez, c’est le deuxième livre que je lis après Mathématique du crime. J’étais en maîtrise de mathématiques appliquées et le gars qui mettait dans son titre mathématique et crime je trouvais ça très accrocheur. À la lecture, j’avais apprécié que l’auteur pense la même chose que moi : les étudiants en mathématiques ont un côté de psychopathe qui peut faire peur, surtout quand il est encouragé par des professeurs qui sont des tueurs en série, et qui raisonnent en utilisant la logique mathématique. Ils résolvent le crime à coup de maths tout de même ! C’était un roman où finalement on ne ressentait aucune empathie pour les personnages, et c’est encore le cas avec celui-ci. C’est un roman qui se lit avec la tête et pas avec le cœur.

Je l’ai lu hier soir et j’avoue que tout cela me pose plein de question. J’ai compris ce roman comme un roman de dualité et qui faisait écho aux questionnements du mathématicien Guillermo Martínez. L’auteur Guuillermo Martínez met en scène deux personnages : le narrateur et le fameux Gustavo Roderer. Les deux n’ont pas la même intelligence (voir extrait ci-dessous) : un à une intelligence qui lui permet d’apprendre vite ceux que d’autres mettent longtemps à comprendre, de réutiliser, d’améliorer les choses, c’est une intelligence qui s’insère dans la vie réelle, l’autre a une intelligence de sensation : il lui manque quelque chose pour profiter de sa tête, quelque chose qu’il se propose de chercher sans répits. Je ne crois pas que l’on puisse être l’un ou l’autre. C’est pour ça que j’ai pensé que finalement c’était un peu deux côtés d’un même personnage. Entre Gustavo et la narrateur va naître à mon avis une sorte d’émulation, chacun essayant d’expliquer sa vision du monde, car ici c’est bien de ce dont il s’agit. Je n’ai pas réussi à voir si il s’agissait d’en imposer l’une par rapport à l’autre ou de les concilier. C’est la première dualité dont parle le livre.

Ensuite le narrateur décide d’étudier les mathématiques à l’université alors qu’il souhaitait plus se consacrer aux humanités. En cela, il suit les conseils de Gustavo. Il n’étudiera pas n’importe quelle branche des mathématiques mais celle de la logique. Ce qu’il faut voir, c’est qu’en mathématiques appliquées, finalement, le but c’est de modéliser une situation réelle en la rendant abstraite vis à vis de certaines contingences. En général, on se pose la question de à quoi servent et à quoi serviront nos travaux. Les mathématiques pures, et principalement la logique à mon avis, c’est autre chose : on créé une nouvelle manière de penser, une nouvelle manière de voir les choses. On est dans l’abstraction pure. En général, ce sont souvent les logiciens qui ont besoin de devenir philosophe parce qu’ils ont besoin de se raccrocher à la vie. Et c’est ce qui passe ici. Finalement, Gustavo qui est en train de créer son système philosophique a besoin de se raccrocher au monde et cela passera par les mathématiques et inversement. Gustavo et le narrateur vont essayer de raccrocher leurs wagons. Cela passe en particulier par la démonstration d’un théorème (du mathématicien Seldom, clin d’œil au professeur du livre Mathématique du crime, clin d’œil pour nous lecteur français pour les autres c’était dans l’autre sens). Ce théorème établit « fondamentalement », « l’insuffisance de tous les systèmes connus jusqu’à maintenant ». Il parle de système mathématique comme philosophique (c’est mieux expliquer dans le livre). Et c’est là que tout se complique, la vie de Gustavo doit-elle s’écrouler car vaine ou est-ce que c’est la vie du narrateur qui finalement quoi qu’il fasse n’arrivera à rien créer qui puisse tout expliquer. Finalement, chacun des deux s’en sort puisque le narrateur fera des compromissions et arrivera à vivre réellement. Gustavo lui expliquera que le théorème n’envisage que les cas de dualité, c’est oui ou c’est non, que les systèmes philosophiques passés n’envisagent que ces ces cas de dualité suite à des approximations. Il dira que son système à lui envisage une troisième voie. Sauf que moi, j’avais lu tout le livre en pensant que deux choses, deux manières de penser s’opposait et que toute la construction du livre était basé sur cette dualité. Je me suis dis que j’avais louper quelque chose. À cela, l’auteur ajoute une allusion à la nouvelle d’Henry James, L’image dans le tapis, où l’auteur se moquait du critique qui cherchait un sens à l’œuvre de l’autre et me voilà toute pensive.

La fin m’a elle laissé encore plus perplexe parce que je n’ai pas réussi à comprendre si l’auteur avait une voie ou une autre parce que finalement tout le monde est parti d’Argentine.

Quand on pense que c’était un premier roman et qu’il ne fait que 120 pages, cela fait peur.

Extrait

Puis il déclara que les diverses formes de l’intelligence pouvaient se réduire à deux formes principales : la première, l’intelligence assimilative, celle qui agit comme une éponge et absorbe immédiatement tout ce qui s’offre à elle, qui avance, confiante, et trouve naturelles, évidentes, les relations et analogies établies auparavant par d’autres, qui est en harmonie avec le monde et se sent dans son élément quel que soit le domaine de la pensée.

[…]

Ce genre d’intelligence ne se différencie qu’en termes quantitatifs des facultés normales de tout individu, il s’agit seulement d’une accentuation du sens commun : plus de rapidité, un esprit plus pénétrant, plus d’habileté dans les opérations d’analyse et de synthèse. C’est l’intelligence des « talentueux », ou « capables », qui se comptent par milliers. […] C’est l’intelligence qui s’accommode le mieux de la vie, et c’est aussi somme toute celle des grands savants et des humanistes. Elle ne recèle que deux dangers : l’ennui et la dispersion. La vanité l’incite à aborder tous les domaines, et l’excès de facilité, on le sait bien, finit par lasser.

[…]

Quant à l’autre forme d’intelligence, elle est beaucoup plus rare, plus difficile à rencontrer : elle trouve étranges et souvent hostiles les enchaînements de la raison, les arguments les plus habituels, ce qui est su et prouvé. Rien, pour elle, n’est « naturel », elle n’assimile rien sans éprouver en même temps une certaine réaction de rejet : « C’est écrit , d’accord, se plaint-elle et pourtant ce n’est pas comme ça, ce n’est pas ça. » Et ce rejet est parfois si brutal, si paralysant, que cette intelligence court le risque de passer pour de l’aboulie et de la stupidité. Deux dangers la guettent aussi, beaucoup plus terribles : la folie et le suicide. Comment surmonter cette douloureuse remise en cause de tout, cette sensation d’être étranger au monde, ce regard n’enregistrant qu’insuffisances et lacunes das tous les liens que les autres estiment nécessaires ? Quelques-uns y parviennent néanmoins, et alors le monde assiste aux révélations les plus prodigieuses, et l’exilé de tout enseigne aux hommes à avoir un regard neuf, un regard à leur façon. Ils sont peu, très peu ; l’humanité les accueille à bras ouverts et les appelle génies. Les autres, ceux qui se perdent en route…,murmura-t-il pour lui-même, ne trouvent pas leur place au soleil. (pp. 37-39)

Références

La vérité sur Gustavo Roderer de Guillermo MARTÍNEZ – traduit de l’espagnol (Argentine) par Eduardo Jiménez (NiL, 2011)

Sous la pierre mouvante de Néstor Ponce et Pablo Añeli

Quatrième de couverture

Dans la pampa argentine, la ville de Tandil est célèbre pour sa Pierre Mouvante, un énorme rocher qui maintint son équilivre précaire sur une colline jusqu’au 29 février 1912, date à laquelle il chuta mystérieusement. À partir d’images historiques et des photographies contemporaines de Pablo Añeli, Néstor Ponce développe une intrigue qui se situe à Tandil dans les années 1870.

À la mort d’une fillette, Matildita, de mystérieux râles envahissent sa chambre jusqu’à devenir insupportables, et conduisent son père, un propriétaire terrien, à faire appel à un certain Papa Dieu. Ce gaucho charismatique, qu’on dit doté de pouvoirs surnaturels, entraîne alors la communauté des péons dans une procession expiatoire sous la Pierre Mouvante de Tandil.

Mon avis

J’ai pris ce livre car je le trouvais beau pour deux raisons : le papier épais et les reproductions de photos noir et blanc à l’intérieur. Comme indiqué par la quatrième de couverture, la collection Collatéral des éditions Le bec en l’air mélange deux univers : celui de la littérature et celui de la photo. C’est une collection qui fait donc cohabiter ou collaborer deux artistes. On peut avoir l’impression que cela nous ramène en enfance où là les livres sont illustrés par des dessins (pour les BD, c’est plutôt le texte qui complète les dessins à mon sens). J’ai trouvé que c’était quand même très différent cependant. Quand j’étais petite, l’image me permettait de rester accroché au texte, c’était une sorte de support pour mieux comprendre tandis que là les photos historiques et actuelles en noir et blanc de Pablo Añeli ont en quelque sorte conditionné ma lecture.

Le texte en lui même est bon même si j’ai regretté qu’il ne soit pas plus développé sur la partie historique (mais là c’est ma curiosité qui aurait aimé être satisfaite ; cela ne manque pas à l’histoire). Idem pour la partie sur la pierre parce que là encore c’était quelque chose de nouveau pour moi. Vous pouvez regarder dans wikipédia pour Tandil (et remarquer au passage qu’il y a eu des évènements tragiques en 1872 mais qui ne semblent pas être ceux décrits mais là je ne demande qu’à être éclairé). Mais la photo de la couverture ne montre pas bien la pierre tandis que celle sur wiki est juste hallucinante.

Pour ce qui est des photos, je crois que si j’avais lu le texte seul, je n’aurais pas ressenti cette inquiétude face aux éléments, cette tristesse et le côté éphémère des vies devant cette nature. Pour expliquer les photos sont en noir et blanc, représentent souvent une grande part de ciel mais pas un ciel tout bleu, un ciel avec de grandes traînées blanches, parfois même un ciel de fin du monde. La nature est soit peu présente (on est sur des rochers tout de même), soit hostile. On voit bien les inscriptions des hommes sur les photos mais on n’arrive pratiquement plus à les lire.

C’est donc une expérience étrange car je ne pensais pas finalement tant faire attention aux photos. J’ai déjà repéré un petit livre sur Cuba que je lirais sûrement juste pour voir si ça me fait le même effet !

Références

Sous la pierre mouvante de Néstor PONCE (texte) et Pablo AÑELI (photos) – texte traduit de l’espagnol (Argentine) par Claude Bleton (éditions Le bec en l’air, 2010)

La ville absente de Ricardo Piglia

Présentation de l’éditeur

Le gaucho invisible, la petite fille rousse, la jeune fille muette … Mais aussi Mac Kensey, qui a reconstruit son cottage en Patagonie et vit suspendu aux ondes de la BBC, un professeur hongrois spécialiste du Martín Fierro incapable d’apprendre l’espagnol, la danseuse du Majestic folle d’un gangster coréen. Autant d’histoires auxquelles se mêlent des personnages historiques tels Macedonio Fernández ou Evita Perón, qui naissent, se modifient à l’infini et s’enchevêtrent autour d’Elena, être étrange, mi-femme, mi machine. Dansce roman aux multiples récits, chacun tente d’échapper à ses obsessions, celles qui traversent toute l’oeuvre de Ricardo Piglia – au coeur du langage et du temps.

Mon avis

Je vais vous résumer l’histoire de manière très simple : le journaliste Junior Mac Kensey part à la recherche de l’inventeur, Macedonio Fernández, et du concepteur d’une machine qui trouble (déconcerte ? déstabilise ?) les temps modernes (le pouvoir ? la ville ?). C’est une machine qui invente des histoires à partir d’histoires déjà écrites. Le récit de cette recherche est entrecoupée des histoires inventées par la machine, notamment à partir d’une nouvelle de Poe William Wilson.

Je trouve que tout cela fait une base très intéressante. Il y a une vraie réflexion sur le langage, la littérature, le rapport de la littérature au pouvoir. C’est un livre d’une extrême complexité. Bernard Quiriny a dit dans Le Magazine littéraire que « La ville absente fait partie de ces livres qu’il faut lire plusieurs fois pour en percer les mystères ». C’est un euphémisme.

Je n’avais rien compris au livre jusqu’à la page 54. À cette page, apparaissent les noms de Cambaceres (de la même famille qu’un juriste du temps de Napoléon) et de Erdosain. Devant mes yeux, il y avait  le Dictionnaire des littératures hispaniques (paru chez Bouquins, très bon livre en passant). Je l’ouvre et là j’apprends que Eugenio Cambaceres est un célèbre écrivain argentin (jamais traduit en France au passage si j’ai bien vu). Ensuite, je cherche Erdosain, mais là pas d’entrée sur ce nom. Au passage, je cherche Macedonio Fernández qui a ce moment du roman n’était que cité sous le nom de Macedonio. Je découvre alors que lui aussi est un grand écrivain argentin (lui traduit en français par contre) et qu’il a entre autre écrit Musée du roman de l’éternelle. Je vais donc à l’entrée qui résume ce roman (car dans La ville absente, on parle de musée, je me dis qu’il doit y avaoir un rapport). Et là je me rends compte qu’en fait La ville absente est un hommage au roman de Fernández.

Je cherche ensuite sur internet le nom de Erdosain. Je trouve sur le site des éditions Zulma une explication de 44 pages de toutes les références du roman par son traducteur, François-Michel Durazzo. Elle est ici et vous sera sûrement plus utile pour voir quelle est la nature de ce roman que mon billet car elle est particulièrement bien rédigée. On y apprend notamment que Erdosain est un personnage récurrent des romans de Roberto Arlt (dont Les sept fous est un chef d’œuvre, plus disponible en France même pas dans les bibliothèques autour de chez moi). Après avoir lu ces explications, vous commencez à goûter un peu plus au roman et à vous ranger derrière la phrase de Bernard Quiriny. La première lecture vous permet juste de comprendre l’histoire (et encore après l’explication du traducteur) mais vous serez juste incapable de comprendre toutes les références à la littérature argentine et à la littérature européenne et américaine (on y parle même d’une nouvelle d’Henry James Le dernier des Valerii).

En conclusion, on peut saluer les éditions Zulma de publier un tel livre, brillant et érudit si il en est, mais qui risque d’avoir quelques difficultés à trouver un large publique surtout quand on voit que la plupart des références argentines ne sont pas accessibles facilement en France. J’entendais l’autre jour à la télé une personne qui se plaignait que la mise à disposition pour le public français de classiques  étrangers (autres que britanniques et américains) étaient plutôt mauvaises. C’est dommage tout de même car cela risque de rendre difficile une deuxième lecture.

Références

La ville absente de Ricardo PIGLIA – roman traduit de l’espagnol (Argentine) par François-Michel Durazzo (Zulma, 2009)

Argent brûlé de Ricardo Piglia

Quatrième de couverture

« Un soir de mars ou d’avril 1966, dans un train qui allait vers la Bolivie, je fis la connaissance de Blanca Galeano que les journaux appelaient « la concubine » du voyou nommé Mereles. Elle avait seize ans mais avait l’air d’une femme de trente ans et elle fuyait. Elle me raconta une histoire très étrange (…) Moi je l’écoutai comme si je m’étais trouvé en présence de la version argentine d’une tragédie grecque. »

C’est ainsi que Ricardo Piglia s’empare du braquage qui a défrayé la chronique entre septembre et novembre 1965 à Buenos Aires (et Montevideo). Il décide d’en faire un roman tant la violence des faits, la puissance des sentiments et la brutalité de la police dépassent de loin la fiction. Bébé Brignone et le Gaucho Dorda, Bazán le Bancal, Malito ou Mereles le Corbeau prennent vie sous la plume avec un réalisme et une vigueur extraordinaires, sur fond d’agitation péroniste et de magouilles politiques.

À la manière d’un Truman Capote ou d’un William Faulkner, Piglia réinvente de manière magistrale le roman noir argentin.

Mon avis

L’histoire d’un avant-braquage, d’un braquage, de l’après braquage entre planques, fuites, tueries, sièges … vous allez me dire « mouaif » pas trop pour moi. Mais figurez-vous que le travail de l’écrivain rend tout cela vraiment très intéressant.

Ricardo Piglia explique dans un épilogue que c’est un roman qui a eu besoin de trente ans de maturation. En effet, en 1966, il est un jeune écrivain (né en 1940) et quand il entend cette histoire, il décide d’en faire un roman. Il prend des notes, commence à rédiger mais abandonne en 1970. À la faveur d’un déménagement, il retrouve ses notes trente ans plus tard. Commence alors un véritable travail de recherche où l’écrivain va décortiquer minutieusement ce fait divers. Tous les faits dans le livre sont avérés ; ceux qui ne l’étaient pas, l’auteur a fait le choix de ne pas en parler.

Dans le livre, Ricardo Piglia suit l’ordre chronologique de l’évènement. Il n’y a pas de point de vue narratif fixe : un coup, on est dans la tête des malfaiteurs, des policiers, de la population, des journalistes mais le plus souvent, on est un narrateur extérieur (mais des fois un narrateur extérieur qui vit au moment des faits et d’autres fois un narrateur extérieur qui a le recul des années). Cela donne une impression étrange, de flou, de flottement (Ricardo Piglia parle même de « rêve » dans son épilogue) comme si on cherchait à savoir quelle version croire, qui défendre (il faut dire que les policiers sont un peu dépeint comme des malfaiteurs). Au départ, on est assailli par la violence et la brutalité du fait mais au final, on se dit que tout ça, c’est juste un très grand gâchis.

Au passage, on peut remercier le traducteur, en plus de son travail de traduction, pour sa note historique sur l’histoire de l’Argentine entre les années 50 et 70, qui éclaire particulièrement le contexte de ce fait divers.

En conclusion, une histoire qui n’a pas vraiment grand chose pour passionner mais qui est rendue très intéressant par le travail de recherche et la plume de Ricardo Piglia.

Références

Argent brûlé de Ricardo PIGLIA – roman traduit de l’espagnol (Argentine) par François-Michel Durazzo (Zulma, 2010)

Le dernier lecteur de Ricardo Piglia

Quatrième de couverture

Tandis que les prédictions concernant la fin de la lecture vont bon train, Ricardo Piglia s’intéresse au contraire à sa prolifération et en traque la présence dans la littérature : lecture-amie, lecture-ennemie, leurs en retrait du texte (Hamlet), lecteurs qui s’identifient (Anna Karénine, Madame Bovary), lecteurs qui lisent mal, qui perdent le sens (ceux de Joyce) ou le retrouvent (Borges). La lecture est une scène humaine comme une autre, elle ne se contente pas de refléter le monde. Il lui arrive aussi de le rendre complexe. À l’extrêmité de la chaîne, la fiction devient la seule réalité et ne se réfère plus qu’à elle-même (Borges). La lecture, scène de négociation perpétuelle entre l’imaginaire et le réel, devient alors l’ultime refuge de la subjectivité : « Ma propre vie de lecteur est présente et c’est pourquoi ce livre est, peut-être, le plus personnel et le plus intime de tous ceux que j’ai écrits. »

Mon avis

J’ai trouvé ce livre lumineux malgré des passages que je n’ai pas compris (parce que je manque de culture littéraire, mais ce n’est pas grave parce que je relirai cet essai après avoir comblé ces lacunes). Donc c’est un essai, ou plutôt un parcours de lecture, tout ce qu’il y a de plus personnel, proposé par Ricardo Piglia. Le livre est divisé en six chapitres (+ prologue et épilgogue), chacun étant à vue de nez assez indépendant. Il y a cependant un fil ténu qui les relie. On voit des personnages d’un chapitre arrivé dans un autre.

Le premier chapitre porte sur Borges. J’avoue ne pas l’avoir dégusté comme il faut parce que c’était le début du livre (et il me faut toujours un peu de temps pour m’habituer au style d’un auteur) et que surtout je n’ai jamais lu Borges. Mais pour ceux qui l’ont lu, Piglia y parle principalement de deux nouvelles de l’auteur argentin : Tlön, Uqbar, Ornis Tertius et Le Sud.

Le deuxième mini-essai porte sur Kafka. J’étais déjà un peu familiarisé avec le monsieur puisque j’ai lu La métamorphose quand j’étais en troisième. Piglia y parle principalement de la relation épistolaire de l’écrivain avec Felice Bauer. En gros, ce que peut attendre l’écrivain d’une femme. Cela donne l’occasion d’un de mes passages préférés :

Le soir de la première rencontre, Kafka a imaginé une lectrice attachée à ses manuscrits. Un personnage sentimental qui réunit l’écriture et la vie. La femme parfaite selon Kafka (mais pas seulement lui) serait donc la lectrice fidèle, qui vit pour lire et copier les manuscrits de l’homme qui écrit.

Il s’agit d’une grande tradition : il suffit de penser à Sofia Tolstoï, qui copie sept versions de Guerre et Paix (à la fin, elle pensait que le roman était d’elle et des conflits brutaux avec son mari commencèrent à éclater). Il faut lire son Journal, ainsi que celui de Tolstoï. La guerre conjugale.

À propos des lectrices-copistes russes, on peut rappeler l’histoire de Dostoïevski, que Kafka connaissait très bien. Ce moment unique (au sujet duquel Butor a écrit un texte magnifique) où, couvert de dettes, il doit écrire en même temps Crime et Châtiment et Le Joueur (l’un le matin ; l’autre, l’après-midi) et décide d’embaucher une sténographe, Anna Giriegorievna Snitkine. Entre le 4 et le 29 octobre 1866, il lui dicte Le Joueur et le 15 février 1867, il se marie avec elle, après lui avoir demandé sa main le 8 novembre : une semaine après avoir terminé le livre et un mois après l’avoir connue. Vitesse dostoïevskienne (et situation kafkaïenne). La femme séduite par le simple fait de voir la capacité de production d’un homme. La femme séduite pendant qu’elle écrit ce qu’il lui dicte.

Il y a aussi Véra Nabokov. L’ombre russe, la femme qui se déplace avec un revolver pour protéger son mari, son « assistante » lors des cours à Cornell (tel est le mot utilisé par Nabokov pour la présenter) et, surtout, la copiste, celle qui copie interminablement les manuscrits, celle qui copie mille fois les fiches sur lesquelles son mari écrit la première version de ses romans. Celle aussi qui écrit pour lui les lettres. Dans la biographie de Stacy Schiff, Véra Nabokov, on peut voir comment se construit ce personnage symbiotique de femme-d’écrivain, de femme-vouée-à-la-vie-du-génie. Véra écrit come son mari. Invisible, elle prend sa place. Elle écrit à sa place, pour lui, et se dissout. (pp.74-75)

Le troisième chapitre porte sur Che Guevara comme grand lecteur (pour moi c’était une découverte). C’est le chapitre qui me fait dire que ce livre est lumineux. On y découvre un autre Che. C’était un grand lecteur (il arrivait même à lire entre deux combats de guérilla !!!)

Ce qui a été lu est très souvent le filtre qui permet de donner un sens à l’expérience, elle la définit, lui donne forme. (p.111)

mais un lecteur-écrivain qui a ressenti le besoin de sortir des livres pour agir (et ainsi gagné en légitimité sur ce qu’il écrit) :

L’objectif de ce voyage est l’expérience en tant que telle, sortir d’un monde livresque et fermé à la vie pour trouver le fondement qui légitime ce qu’il écrit. (p.132)

Le cinquième chapitre porte sur des lectrices qui s’identifient à leur lecture (Anna Karénine et Madame Bovary). Le sixième porte sur le livre de Jame Joyce, Ulysse. Il explique qu’on ne peut se contenter d’une seule lecture car il y a des petites pierres tout au long du livre qui ne sont expliqués qu’à la fin (en particulier une histoire de pomme de terre). Il montre que le premier traducteur en espagnol n’a pas forcément réussi à rendre ces fils.

En conclusion, je dirais que Ricardo Piglia est un excellent lecteur. Ses analyses sont érudites et pourtant écrites dans un style clair. C’est un livre qui apporte un très bel éclairage sur la pratique de la lecture. Rien que pour le chapitre sur le Che, je trouve que c’est un livre qui vaut le coup !

D’autres avis

Ceux de Bouquin, d’ActuaLitté, …

D’autres extraits

« Ce qui a été lu est très souvent le filtre qui permet de donner un sens à l’expérience, elle la définit, lui donne forme. » (p.111)

« Sartre s’est demandé pourquoi on lisait des romans. Il y a quelque chose qui manque dans la vie de quelqu’un qui lit. et c’est ce qu’il recherche dans les livres. Il s’agit évidemment du sens de sa vie, vie mal faite, mal vécue, exploitée, aliénée, pipée, mystifiée, mais dont pourtant ceux qui la vivent savent qu’elle pourrait être autre. » (p.156)

Références

Le dernier lecteur de Ricardo PIGLIA – traduit de l’espagnol (Argentine) par André Gabastou (Christian Bourgois, 2008)