Le phare de Babel de Yannick Anché

J’ai pris ce livre à la bibliothèque pour trois raisons : il y a le mot phare dans le titre, le vert de la couverture me plaît beaucoup et je ne connaissais pas la maison d’éditions. Découvert complètement au hasard, ce livre sera pourtant une de mes meilleures lectures de l’année ! Il est juste excellentissime.

L’action du roman se situe en 1948, en Bretagne. Elle est racontée du point de vue d’Arsène, gardien du phare en pleine mer de Babel. À cette époque, les gardiens faisaient vingt jours de travail, dix jours de repos. La relève se fait tous les dix jours, donc logiquement on change de collègue aussi tous les dix jours. Arsène a un passé familial assez tragique : son père est mort, quand il avait huit ans, dans l’effondrement d’un échafaudage qui a tué de nombreux ouvriers, son frère est décédé avec son oncle et son cousin dans le naufrage de leur bateau. Il est donc seul avec sa mère depuis ce temps-là, qui n’est plus la même depuis tous ces événements (on la comprend, la pauvre femme). Arsène a quand même pu compter sur son grand-père qui lui a appris la pêche et qui lui aussi était gardien de phare. Il était donc plein de fierté quand son petit-fils a réussi le concours et a commencé à être gardien de phare. Celui-ci a appris à aimer son travail.

Quand le roman s’ouvre, cela fait 97 jours qu’il n’y a pas eu de relève à cause de la mer déchaînée en cette période :

Quatre-vingt-dix-sept jours sans relève, quatre-vingt-dix-sept nuits sans un rêve.

Le problème est qu’il est avec un collègue avec qui il ne s’entend pas bien. Après 97 jours d’enferment et de solitude, à entendre la mer frapper le phare, les deux hommes sont devenus complètement fous. Ils ne se parlent plus mais s’écrivent sur une ardoise. Après un mauvais tour, le collègue en vient à vouloir tuer Arsène, dans un jeu de cache-cache. Commence alors, dans le phare, une sorte de chasse à l’homme, impliquant méfiance et veille continue. Bien sûr, cela se terminera tragiquement.

Je ne vous ai raconté la première partie. J’étais déjà complètement accrochée par le roman. La mer, la solitude, la chasse à l’homme… Il y a une tension incroyable dans ce roman et elle ne se relâche pas dans les trois autres parties du roman. Je m’étais imaginée un certain dénouement mais en fait, je me suis complètement avoir par l’auteur. À la fin du roman, j’étais époustouflée par l’intrigue qu’avait réussi à monter l’auteur.

La réussite du roman ne tient pas que l’intrigue ou à l’ambiance haletante du roman mais aussi aux personnages et aux descriptions de la mer. Les personnages sont typiques de ce que l’imaginaire nous dit qu’un marin doit être (je ne sais pas du tout si c’est un milieu que l’auteur connaît), solitaire, taiseux, des caractères forgés par leur travail. Je ne dis pas du tout cela de manière péjorative ; les personnages ne sont pas caricaturaux du tout. Justement, pour l’histoire que l’auteur met en place, les personnages sont juste parfait, ni trop, ni pas assez.

Si vous aimez les ambiances maritimes, les phares ou tout simplement les ambiances haletantes, je vous conseille très vivement ce livre.

Il s’agit du premier roman de Yannick Anché. C’est un homme qui a plusieurs vies : il est « créateur lumière pour des spectacles de théâtre et de danse », auteur, compositeur et interprète sous le pseudonyme de Bordelune. Comme l’auteur, les éditions Moires sont bordelaises. On peut consulter leur catalogue et commander leurs livres sur leur site internet.

Et pour finir de vous convaincre, une lecture des premières pages du livre.

Références

Le phare de Babel de Yannick ANCHÉ (Les éditions Moires, 2016)

Des carpes et des muets de Édith Masson

descarpesetdesmuetsedithmassonAu début du blog, je lisais beaucoup de livres des éditions du Sonneur (beaucoup est un peut-être un bien grand mot mais en tout cas, j’en lisais), de la grande collection et de la petite collection. Après, je n’ai plus lu que la petite collection et encore après j’ai arrêté. Et je ne sais pas pourquoi. Au début de l’année, les couvertures des livres ont été changées, je n’étais pas fan de la nouvelle maquette et donc je n’étais pas motivée pour m’y remettre. Mais en fait, je ne les avais juste jamais vus en librairie. Donc cela s’appelle du préjugé, au mieux un a priori. Mais je suis abonnée à la newsletter et quand j’ai vu la couverture de celui-ci, je l’ai acheté (j’ai lu la quatrième de couverture aussi et cela correspondait bien à mes goûts. Je n’ai pas acheté seulement sur la couverture … je ne suis pas futile, non, non …) Pour ceux qui sont comme moi, sachez que l’intérieur n’a pas changé (et donc c’est parfait), le papier et la police et la mise en page, tout cela est pareil ! C’est le format et la couverture qui ont changé, seulement. C’est différent, ce n’est ni positif, ni négatif. Je vais donc pouvoir me remettre aux éditions du Sonneur. D’ailleurs, j’ai écouté récemment le livre audio des Huit enfants Schumann de Nicolas Cavaillès et je peux juste vous dire que c’est une merveille de chez merveille (je vous le conseille vraiment beaucoup). Mon frère m’a acheté le livre pour ma fête donc normalement, vous devriez bientôt entendre de nouveau parler des éditions du Sonneur. Mais assez blablater, parlons du livre, enfin !

Il s’agit du premier roman d’Édith Masson. Il fait environ 150 pages, écrites avec un style très agréable à lire. Imaginez-vous un matin, dans un petit village, devant une écluse vidée pour être curée. Au fond, vous avez des hommes, Hilaire, Clovis et Polycarpe. Le maire Boule observe d’en haut. Monsieur Phlox, le locataire de l’ancien logement de l’écluse, aussi. Un sac attire le regard de tout le monde, un sac de l’épicerie du coin avec un motif très particulier choisie par la commerçante. Ces sacs sont en circulation depuis la veille ! Des gens jettent donc des choses, en sachant qu’elles vont devoir être enlevées le lendemain. C’est ce qui fait que les regards sont attirés vers ce sac. Quand on ouvre le sac, on découvre des bouts de squelette (des os en français en fait). Sauf que vous êtes dans un petit village, donc tout le monde est en train de regarder, le fils de l’épicière Jean-Guy, les enfants … On emmène les os au bar du coin, en attendant les gendarmes. Cela donne l’occasion de boire un coup et de parler de l’événement (et accessoirement à la fille du patron de reconstituer le corps … mais il manque des bouts). En quelques pages, Édith Masson a placé l’ensemble de ses personnages. On va, dans les pages suivantes, les suivre pendant 24 heures. On ne saura donc pas le fin mot de l’histoire (on ne règle pas une affaire comme cela en si peu de temps). On assiste donc aux bouleversements dans le village mais on ne voit pas le dénouement de l’histoire. Comme de juste, de vieilles histoires remontent, mêlant le passé et le présent. Une première chose que j’ai trouvé intéressante est le fait qu’il ne s’agisse pas d’une seule histoire ancienne qui soit ressassé par chacun des personnages : chacun (ou par paire) a la sienne, son cadavre dans le placard en quelque sorte.

L’histoire est donc assez classique en elle-même. Cependant, le fait qu’on ne connaisse pas le dénouement et que cela soit assez évident en lisant la quatrième de couverture « oblige » le lecteur à adopter une autre grille de lecture, à ne pas seulement s’intéresser à l’histoire … Il lui faut donc trouver un autre point d’accroche et pour moi, cela a été les personnages, et surtout leurs liens les uns par rapport aux autres. Clairement, Édith Masson n’use pas de la caricature : ils ne sont pas taiseux ou volubiles (comme tous les personnages de romans peuvent l’être quand ils habitent dans un village). Ils sont « normaux », comme des voisins en fait. Chacun se connaît, connaît les histoires de l’un et de l’autre, mais n’en parle pas à la personne concernée : on s’observe, on se côtoie, on s’apprécie, on partage quelque chose sans en faire quelque chose de conscient et de voulu. Le village avance comme un seul corps. Le meilleur exemple en est le fait que les protagonistes oublient le passé de la même manière, ou plus exactement chacun a un vague souvenir d’un événement qu’il n’a pas interprété sur le moment et qu’il a intériorisé. On va en parler à la personne concernée, sans l’ébruiter car chacun a le droit d’avoir son passé. Le sac d’os fait que tout cela ressort mais je trouve, pas violemment. Les gens du village cherche au maximum à garder l’unité de leur communauté. Ce sont les deux points que j’ai particulièrement aimé dans ce roman : les personnages et l’étude réaliste de la vie d’une communauté bien particulière.

On m’a fait la remarque qu’on ne voyait pas assez si j’avais aimé ou pas les livres dans mes billets. Donc je vais essayer de préciser tout cela dans ma conclusion. C’est un très bon premier roman et une bonne lecture, que l’on suit avec plaisir et dont on se rappelle l’ambiance surtout (la preuve est que je fais le billet deux semaines après avoir lu le livre et que je suis capable d’écrire dessus sans vérifier tout ce que j’écris). Clairement, si un deuxième livre d’Édith Masson était publié, je le lirais sans problèmes.

Pour achever de vous convaincre, je vous renvoie à la vidéo de l’auteur, réalisée par la librairie Mollat. L’auteur y parle de manière très précise de son livre, de son projet et de son travail d’écriture.

Références

Des carpes et des muets de Édith MASSON (Les éditions du Sonneur, 2016)

L’homme au grand-bi de Uwe Timm

lhommeaugrandbiuwetimmComme d’habitude, j’ai pris cette nouvelle allemande de la rentrée littéraire à la bibliothèque de l’Institut Goethe à Paris. Cela a du bon quand même d’aller dans une bibliothèque où personne ne prend les livres en français qui sont disponibles … Cela faisait que je voulais lire Uwe Timm. J’ai À l’exemple de mon frère dans ma PAL, mais aussi Die Entdeckung der Currywurst (en roman et en BD, tous les deux en allemand, qui étaient trop compliqués pour moi il y a un an mais je vais réessayer bientôt je pense). Donc par pur manque de logique et voulant découvrir Uwe Timm, j’ai pris cet ouvrage, tout nouvellement paru, pour satisfaire ma curiosité.

Le narrateur raconte tout au long de ce livre la vie de son grand-oncle Franz (qu’il appelle oncle), l’hurluberlu de la famille puisqu’il est connu pour avoir eu l’idée fixe de propager la pratique du grand-bi dans sa ville de Cobourg (en Bavière), dans les années 1880 (je pense). Franz Schroeder est naturaliste de profession (on voit d’ailleurs sa boutique sur la couverture, juste en face de celle du boucher). Alors qu’il y a déjà trois naturalistes dans la ville, il s’installe tout de même en ville, avec sa femme Anna. Il se distingue par des compositions très réalistes (alors que celles de ses concurrents ressemblent plutôt à des saucissons), qui sont admirées certes (dans la vitrine) mais qui font surtout très peur. Il a donc très peu de commandes au début du livre et de son activité. Formé quelques temps en Angleterre (d’où sa pratique particulière), il a pu découvrir ce drôle de vélo, le grand-bi, qui y fait un tabac. Il décide d’en commander un en Angleterre pour le faire découvrir à la population de la petite ville allemande. Il espère que cela lui permettra de développer son activité mais donnera aussi l’envie à ces concitoyens de s’initier à cet art, bon physiquement mais aussi moralement.

Une fois, son vélo arrivé, en pièces détachées, il le monte et commence à apprendre à en faire. Cela occasionne bien évidemment de nombreuses chutes, qui se font sous les quolibets de la population, qui se changent en horreur quand Franz perd deux phalanges du petit doigt dans la bataille. Malgré tout, Franz décide de se lancer comme unique représentant de la marque anglaise et de commercialiser ces vélos de la mort. Au fur et à mesure que sa pratique s’améliore, Franz vend de plus en plus de grand-bi et devient le professeur de la ville. La seule personne à qui il ne veut pas apprendre à en faire, c’est sa femme Anna.

J’ai adoré le personnage de cette femme, à la fois d’époque dans ses habits, ses croyances et ses manières, mais éminemment moderne dans la manière qu’elle a de parler à son mari. C’est elle qui apporte tout l’humour du livre. Alors que son mari est extrêmement rêveur, aventurier et buté, elle arrive à le faire changer d’avis par un mot, en renversant la situation par son bon sens tout simplement. Elle est toujours là pour soigner les bleus du corps et les coups à l’âme, sans dire je te l’avais bien dit mais en le sous-entendant fortement. Au couple s’ajoute des personnages hautement pittoresques. Du Duc à l’ouvrier d’usine’en passant par le boucher, imitateur de cris d’oiseaux, tout le monde est là. Uwe Timm décrit une société fermée et provinciale, de l’ancienne époque, qui commence à être confronté aux progrès techniques et aux changements.

Le grand-bi est le vecteur de ce changement dans la ville de Cobourg. On y voit une société tiraillée entre ses traditions (doit-on autoriser la femme et l’ouvrier à faire du vélo) et la curiosité de découvrir ce nouveau mode de locomotion. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé la réflexion sur la rapidité des déplacements. Avant l’introduction du vélo, les gens « normaux » se déplaçaient pour la plupart à pied pour les trajets quotidiens (je sais bien qu’il y avait le train et les chevaux sinon). Cette lenteur est aujourd’hui concurrencé par le vélo. C’est donc du temps gagné pour les loisirs. Mais à quoi va-t-on occuper ces loisirs ? Est-ce qu’il n’y a pas risque de dépravation ? Surtout pour un ouvrier qui a quatre heures par jour de trajet en plus de son travail quotidien, est-ce que cela ne va pas trop l’émanciper ? (ahlalala, je t’en donnerai du bourgeois moi, ils n’avaient qu’à le faire aussi si c’était si facile). On voit toute une catégorie de personnes cherchant à garder ce qui fait qu’ils se sentent supérieurs. Je n’avais jamais réfléchi sur le fait que le vélo et plus généralement le changement de rythme pour les déplacement ait été cause d’autant de questionnements et de bouleversements. J’ai trouvé cela très intéressant. Bien sûr, le grand-bi restait très cher et d’ailleurs l’arrivée du bicycle bas démocratisera quelque peu la pratique du vélo aux femmes et aux ouvriers, même à Cobourg.

C’est sur cet événement que se termine l’histoire d’Uwe Timm (je ne dévoile rien parce que je suppose que vous le saviez depuis longtemps). En refermant le livre, on se prend à être nostalgique de cet oncle Franz et cette tante Anna. À travers une chronique familiale très réussie avec des personnages haut en couleur, l’auteur réussit à faire revivre une époque révolue et ce de manière passionnante et très drôle, même pour les personnes qui ne sont pas intéressées par le vélo.

Références

L’homme au grand-bi de Uwe TIMM – traduction de Bernard Kreiss – 24 dessins de Sophia Martineck (Le nouvel Attila, 2016)

Un siècle de littérature européenne – Année 1984

Le noyau blanc de Christoph Hein

lenoyaublancchristophheinLe noyau blanc est le nouveau roman de l’auteur Christoph Hein, qui a déjà publié aux éditions Métailié plusieurs livres dont Prise de territoire et Paula T., une femme allemande (qui reparaît en cet automne dans la collection de poche de chez Métailié, Suites). Christoph Hein était un intellectuel très en vue dans la RDA des années 1980, au côté de Christa Wolf. Il est dit dans le Matricule des Anges de septembre 2016 que Christoph Hein est « un indéfectible observateur de son pays après sa réunification » et « reste ici encore à l’écoute de l’époque ». Je suis plus proche de cette analyse que celle de la quatrième de couverture où il est écrit que « Christoph Hein analyse à sa manière sobre et incisive la façon dont la chute du Mur et la réunification ont profondément modifié le cours de la vie des Allemands de l’Est ».

Christoph Hein situe en effet son histoire à Leipzig, dans l’ex-RDA, mais cela n’intervient pas du tout dans le roman, en tout cas pas de manière claire comme dans le roman de Judith Schalansky L’Inconstance de l’espèce. Le personnage principal du roman s’appelle Rüdiger Stolzenburg. Il est âgé de 59 ans et occupe un demi-poste à l’université. Il enseigne Shakespeare et Confucius à des jeunes que cela n’intéresse pas car ils ne voient pas comment ils pourront s’en servir dans leur futur professionnel, qui ne pourra être que non littéraire. Au début du roman, Rüdiger croit encore qu’il pourra disposer un jour d’un poste à temps complet. Il est vite détrompé par son supérieur. Il ne pourra pas avoir ce poste à cause de son âge ; on préférera un jeune moins expérimenté et donc moins cher. Il peut même s’estimer heureux qu’on ne supprime pas son demi-poste. Il faut faire des économies de toute part, trouver de nouvelles sources financières. Tout cela n’est pas joyeux. On a affaire à un Rüdiger complètement démotivé. Alors qu’au début de sa carrière, il préparait de nouveaux cours chaque année, il recycle maintenant un peu comme tous les profs. Comment fait-il pour survivre avec si peu d’argent ? Il se prive de tous les côtés ; il écrit aussi de petits articles pour la presse, donne des cours dans d’autres écoles mais là encore ces sources de revenus commencent à se tarir … Dès lors, le ciel lui tombe sur la tête dès lors que les impôts exige de lui une somme considérable suite à un redressement fiscal. Ce n’est pas la joie donc pour notre « héros ».

Côté sentimental, il n’est pas au mieux de sa forme non plus, mais il est plus désagréable et un peu moins caliméro. Il entretient une relation avec une femme qui l’adore et ferait tout pour lui. Pourtant, elle ne lui convient pas (à mon avis, cela vient du fait qu’elle est peut Être un peu trop à son service justement, elle a aussi un travail moins intellectuel que lui). Il ne va donc pas hésiter à profiter des services d’entremetteuse de la bibliothécaire de l’université, quand celle-ci lui propose de lui présenter une amie : Henriette. Elle a en effet beaucoup plus belle prestance, est peut être beaucoup plus jolie. Pourtant, à mon goût, elle fait beaucoup de simagrées et entretient une sorte de mythe d’inaccessibilité (j’espère que vous avez compris que je l’ai trouvé casse-pied).

Comment Rüdiger se console-t-il ? Avec sa passion secrète, son thème de recherche confidentiel dont il espère retiré un jour gloire et honneur : Friedrich Wilhelm Weiskern (d’où le titre Weisser Kern = le noyau blanc), « célèbre » topographe mais connu surtout pour avoir été un des librettistes de Mozart. C’est là que l’on retrouve toute la flamme de l’intellectuel et du chercheur. D’ailleurs, il n’en croit pas ses yeux quand un homme le contacte pour lui vendre des lettres inédites de son Weiskern. C’est un peu le moment suspens du roman.

On peut diviser les thématiques du livre en deux : l’argent contre la culture d’un côté, l’amour de l’autre.

Stolzenburg jalouse ses élèves dont un particulièrement, qui est le futur héritier d’une entreprise de batterie, appartenant à son père et à son oncle. Cependant, pour hériter de la part de son oncle, qui est légèrement fantaisiste, il se doit d’obtenir un double diplôme, scientifique et littéraire car l’oncle possède une grande collection d’autographe. Le diplôme scientifique ne pose pas de problèmes au jeune homme ; le diplôme littéraire beaucoup plus, et particulièrement la matière de Rüdiger. Il décide donc tout simplement de l’acheter. Ce n’est pas la première proposition que reçoit l’enseignant et pas la dernière. Les demoiselles ne proposent pas d’argent mais tout simplement leurs faveurs pour obtenir de bonnes notes. D’autres enseignants n’hésitent pas à accepter. Rüdiger lui n’est pas dans le refus franc et immédiat. Il semble toujours être au bord de la falaise, toujours du bon côté mais à deux doigts de tomber. Il observe bien la perte d’intérêt des autres vis à vis de son savoir et de ses connaissances, et se demande perpétuellement pourquoi lui aussi ne bénéficierait pas de cet argent qui semble couler à flot quand on fait un métier tendance ou tout de moins qui est utile pour la société (vous ne pouvez pas vous imaginer comment je l’ai compris, ce Rüdiger, sur ce point là en tout cas). Il se donne l’impression d’être passé à côté de sa vie car il a cru aux promesses mais aussi aux valeurs d’une société aujourd’hui disparue (il y aussi d’autres passages qui traitent du non respect de l’expérience et de l’âge dans cette nouvelle société et que l’on peut classer dans la même thématique). L’impression que j’ai eu en lisant le livre est qu’il semble se recroqueviller sur lui-même, comme s’il vivait déjà la fin de sa vie.

Comme je vous le disais plus haut, je suis tout à fait en mesure de comprendre le personnage de Rüdiger sur ce point là. Par contre, pour le côté sentimental, je l’ai trouvé abominable et cynique avec sa compagne, et stupide et niais avec Henriette. Il transpose dans sa vie sentimentale son envie d’être admiré et son besoin de reconnaissance dans sa vie professionnelle. Il n’arrive pas à comprendre, à mon avis, ce qu’est l’amour ou un couple (l’article du Matricule des Anges parle du fait qu’il privilégie les relations sans investissement). Il n’envisage pas une relation à deux « normale », avec une certaine affection liant les deux personnes, qui se situent sur un pied d’égalité, l’un faisant des choses pour l’autres et vice versa. Il admire d’ailleurs son amie la bibliothécaire qui entretient une relation avec un homme marié, dont la femme est malade, qui lui paie des petits weekends et des petites choses contre des moments de plaisir sans aucune autre contre-partie.

La relation avec Henriette est malsaine car il la met tout de suite sur un piédestal sans la connaître, il est prêt à tout lui sacrifier, à faire de grands frais. Il ne donne aucune chance à sa compagne de comprendre et de rivaliser (à la fin, c’est quand même elle qui a le plus de caractère). J’ai même pensé à un moment qu’Henriette le traitait comme il traitait sa compagne (et que c’était bien fait pour lui). En tout cas, là encore, Rüdiger semble vivre dans une société pour laquelle il n’est pas adapté. Tout cela se répercute dans tous les moments de sa vie.

Quand je lisais ce roman, j’ai trouvé qu’il y avait un décalage entre ce que je ressentais et ce que je lisais. Je ressentais une grande mélancolie, comme si toutes les calamités du ciel s’abattaient sur la tête du pauvre Rüdiger. Dans cette situation, j’aurais personnellement été désespérée mais lui, il ne se laisse pas abattre. Il essaie de trouver des solutions (avec l’aide ou non de ses amis), de vivre au jour le jour et de résoudre les problèmes un par un mais surtout de ne pas perdre pied : de garder des liens avec tous les gens qui comptent pour lui, de garder son emploi (même s’il n’est pas satisfaisant), de garder aussi ses convictions (sa morale / son éthique / ses valeurs) intactes. À mon sens, c’est un peu la morale du livre : il ne sert à rien de se révolter ou de se plier mais il faut plutôt affronter la société au mieux de ce que l’on peut.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le roman est très agréable à lire car il se passe beaucoup de choses. C’est écrit dans une prose très raffinée et précise. Il n’y a pas de ton moralisateur ; tout se passe vraiment dans l’action.

J’avais déjà entendu parler de Christoph Hein mais c’est le premier livre que je lis de lui. Je suis conquise par cette première lecture.

Références

Le noyau blanc de Christoph HEIN – traduit de l’allemand par Nicole Bary (Éditions Métailié, 2016)

Impossible ici de Sinclair Lewis

impossibleicisinclairlewisComme on peut le deviner à la couverture, ce livre du Prix Nobel de littérature 1930, Sinclair Lewis, s’inscrit dans l’actualité électorale des États-Unis. C’est un livre qui est actuellement redécouvert dans ce contexte (il a été publié pour la première fois en 1935) ; on peut le constater au nombre d’avis sur LibraryThing et sur Goodreads.

De quoi s’agit-il ? On est en 1936, année électorale aux États-Unis. (Dans la version française, on est en 1940 (p. 33, 42 et 54 par exemple) alors que toutes les sources américaines indiquent que dans l’original, on est bien en 1936. Être en 1940 est un peu étrange pour le lecteur contemporain, vu que l’Europe n’est pas en guerre mais sous-tension. Il n’y a pas de Guerre mondiale. Je peux comprendre ce choix pour la première édition française (et encore) mais pour cette nouvelle édition, j’aurais repris la bonne date, personnellement. Mais bon, ce n’est pas si grave. Je referme la parenthèse). La situation économique du pays n’est pas glorieuse. Une partie importante de la population est au chômage. Elle a son défenseur en la personne d’un homme que l’on pourrait assimiler aujourd’hui à un prédicateur. D’autre part, la situation internationale est tendue. Une guerre semble inévitable, d’autant que certains trouvent que la population se ramollit (un peu). Les mêmes pensent au déclin de la civilisation américaine. Une des solutions : renvoyer la femme à ses foyers pour raffermir la vigueur du peuple. On a tous déjà entendu ce type de clichés (n’appelons pas cela des idées tout de même) et on a tous pensé que ces clichés étaient innocents et resteraient à tout jamais sans conséquence car on pense tous que la majorité de la population est tout de même sensée. Que le fascisme (comme en Italie ou en Allemagne, à l’époque de la parution du livre) ne peut pas arriver ici. D’où le titre : Impossible ici (le titre américain est It Can’t Happen Here).

Sinclair Lewis part justement du postulat que si, cela peut se produire ici (où que soit l’ici). Il situe son histoire dans une petite ville du Vermont, Fort Beulah. Le « héros » de l’histoire est un journaliste d’une soixantaine d’années, Doremus Jessup. C’est donc un homme bien installé dans la vie qui sera le témoin par lequel on suivra l’histoire. Il est propriétaire du journal local, possède une certaine érudition, surtout dans son domaine de prédilection, la politique. Il est plutôt orienté républicain. Il vit avec sa femme d’une façon que je qualifierai de bourgeoise, dans le sens où leur quotidien est dicté par le fait d’avoir ou de paraître, et non pas par l’amour ou une quelconque tendresse. Il a une maîtresse (avec des idées très libérables) pour cela. En entendant pour la première fois les propos que j’ai cités plus haut, il est sceptique mais a peur. D’autant qu’un candidat, Berzelius « Buzz » Windrip, annoncé tardivement semble se détacher dans la population. Les autres candidats, les plus classiques, ne veulent pas le prendre au sérieux et ne répondent pas sur son programme ou ses arguments, semblent que tout peut rester tel quel sans aucun changement. Ils ne sentent pas ce qui se passe dans la population (et c’est tout de même la population qui fait l’élection), une population qui est sensible aux discours de son candidat (du candidat le plus populiste en fait) : tout le monde aura 5000 dollars par mois, il supprimera le chômage et la délinquance. Le soutien tardif du prédicateur des chômeurs sera décisif pour l’élection du candidat populiste. L’auteur montre d’ailleurs les meetings, montrant une certaine vitrine, de l’ordre, du clinquant.

Une fois le pouvoir acquis, on se doute qu’aucune des promesses ne sera tenue (ou sinon de manière particulièrement absurde). La presse est mise au pas (on ne sait plus rapidement ce qui se passe réellement dans le pays), une milice est créée (complètement aux ordres du président) pour dompter la population, des camps sont construits, le pouvoir change de main, ne s’exerce plus de manière éclairée mais bien de manière autoritaire, on éloigne ou brime les opposants. Tout le monde ne se rend pas compte immédiatement de ce qu’il se passe ; la résistance s’organise très progressivement (d’autant plus que personne ne sait ce qui se passe réellement ; l’information arrive très tardivement). Doremus Jessup hésite à rentrer en résistance, parce qu’il est trop vieux, qu’on ne l’embête pas encore, puis pas tant que cela. Il s’accommode de sa nouvelle vie jusqu’au jour où il ne peut plus et commence par résister à l’autoritarisme du régime avec des petites actions. Le régime réplique en tapant de plus en plus fort. Et tout va crescendo.

La préface de Thierry Gillyboeuf est absolument fascinante pour comprendre le contexte de l’écriture du livre (l’auteur montre aussi l’actualité du livre mais vu le sujet du livre, il n’y a pas beaucoup de peine pour penser aux prochaines échéances électorales dans plus d’un pays occidental). Sinclair Lewis était marié à l’époque à la journaliste Dorothy Thompson, qui a été la première journaliste étrangère à rencontrer Hitler. À la sortie de l’entretien, elle s’est dit que l’homme qui faisait peur au monde était tout de même bien insignifiant et finalement n’avait plus si peur (comme quoi, tout le monde peut se tromper). On ne peut pas douter que tout cela ait influencé son écrivain de mari. D’autant qu’à cette élection, il y avait réellement un candidat avec ce type d’idées et qui était lui aussi extrêmement populaire. Il a été assassiné et n’est donc pas resté dans nos mémoires.

Le choix de Sinclair Lewis de situer son histoire dans une petite localité est très intéressant. Pareil pour le fait de prendre un « héros » âgé, bien installé, intellectuel, avec ses défauts, sans aucun superpouvoir. Cela rend la démonstration moins abstraite pour le lecteur lambda. Il montre que la résistance à l’autoritarisme peut se faire, dès qu’on le veut (et dès qu’on est courageux tout de même, il ne faut pas minimiser les actes), à même très petite échelle. Ce n’est pas forcément décisif mais peut créer un mouvement. Le « héros » n’est pas parfait et est même assez désagréable car finalement, il ne s’interroge pas ou ne cherche pas à comprendre (il voit par contre ce qui va se passer ; il défend son candidat), il est trop installé dans ses certitudes et son confort, est très souvent condescendant face à ses enfants mais aussi face aux autres. Il n’aime pas non plus grand monde (à part sa maîtresse, tout le monde est bête). Pourtant, à son échelle, il décide de faire quelque chose pour changer le nouvel ordre national.

La localisation dans la petite ville vise un peu à la même chose à mon avis. Elle montre l’évolution des proches, des voisins et des amis d’enfance, que l’on redécouvre à l’occasion de tels événements. En isolant la ville, l’auteur montre la proximité du régime. On ne voit pratiquement pas le président « Buzz » Windrip, au cours du roman, uniquement les conséquences de ses décisions sans qu’on connaisse ses décisions. Le livre se distingue d’un probable film sur le même sujet, où finalement on aurait eu un héros qui aurait tué le méchant président et hop, tout aurait été arrangé ! Le livre permet un traitement plus profond du sujet, plus quotidien pour le lecteur.

Passons maintenant aux points négatifs. La langue a extrêmement vieilli. Apparemment, ce n’est pas un problème de traduction car j’ai lu le même type de commentaire sur Goodreads. Le traitement des personnages est aussi un peu léger : le « héros » est correctement personnifié mais reste très superficiel, lointain pour le lecteur. L’auteur ne détaille pas la psychologie des autres personnages : ils semblent tous être extrêmement légers (pour les relations amoureuses par exemple mais j’ai l’impression que cela vient d’une mode de l’époque car la manière d’écrire m’a rappelé certaines scènes des livres de Rosamond Lehmann), inconséquents, prendre des décisions sans aucune réflexion. C’est assez particulier car cela joue sur l’ambiance du livre. Tout le monde semble vivre dans l’inconscience ou dans la gravité extrême. L’impression que j’ai eue à la lecture, c’est que j’ai vécu l’histoire avec ma tête mais pas avec mon cœur. Je ne l’ai pas vraiment ressenti.

En conclusion, une lecture excellent d’un point de vue sociétal. Par contre, je suis moins convaincue d’un point de vue littéraire.

Références

Impossible ici de Sinclair LEWIS – version française de Raymond Queneau – préface de Thierry Gillyboeuf (La Différence, 2016)

Un siècle de littérature américaine – Année 1935

P.S. : Je suis désolée de vous avoir encore laissés tomber cette semaine. Je suis retombée dans une psychose rédactionnelle et comme je le disais la dernière fois, quand je rédige pour le travail, je ne peux pas rédiger pour le blog. C’est juste trop !

L’anaconda de Matthew Gregory Lewis

lanacondamatthewgregorylewisJ’ai acheté ce livre hier à la librairie, juste parce qu’il était beau ! Aussi bien sûr, parce que c’était anglais et que c’était classique. Mais c’est vraiment le critère esthétique qui l’a emporté sur tout ! Il faut vous imaginer l’intérieur. Le cadre, celui des serpents dessinés en blanc sur fond noir, est repris sur chaque page ! Le texte s’inscrit à l’intérieur du cadre, qui est noir sur la couverture mais blanc (cassé peut être) à l’intérieur. Tout est noir sauf la zone du texte donc. La typographie des chapitres fait un peu ancien. Cela donne l’impression d’ouvrir un vieux livre, un vieux grimoire avec une histoire ancienne qui va nous être raconté. Si vous avez l’occasion d’aller en librairie ces prochains jours, je vous conseille de le regarder, de le feuilleter. Et donc, voilà pourquoi je l’ai acheté parce que l’histoire ne me tentait pas trop au départ. Pensez donc ! Une histoire avec un serpent qui assiège sa proie pendant des jours …

Mais en fait, c’est beaucoup mieux que ne le laisse supposé la quatrième de couverture (en tout cas, le premier paragraphe). On est dans un petit village anglais, dans les années 1780. Un homme a promis à son protégé, de retour de Ceylan, la main de sa fille adorée. Lui ayant toujours fait confiance, il l’a confiée avec grand plaisir au jeune homme. D’autant que celui-ci a acquis une fortune considérable lors de son séjour en Inde. Le problème est que justement on est dans un petit village et qu’il refuse de s’expliquer sur la manière dont il a acquis cette fortune. C’est une grave erreur puisque cela laisse beaucoup de place aux ragots, cancans et inventions de toutes sortes. La plus véhémente à ce sujet n’est autre que la sœur du père. Le jour où elle apprend l’histoire (en tout cas, ce qu’elle suppose être l’histoire) de la bouche même du petit serviteur indien que le jeune homme a ramené avec lui, elle ne peut que jubiler : il aurait en effet liquider le père pour épouser ensuite la fille et la tuer pour pouvoir récupérer toute la fortune. Elle s’empresse de propager cette histoire sous un prétexte plus que fallacieux (ou une justification plus que bancal), qui m’a beaucoup fait rire :

 Mais alors, pourquoi refuse-t-il de dévoiler à quiconque la façon dont il l’a obtenue ? Laissez-moi vous dire, mon frère, que lorsqu’un homme peut se glorifier d’une action positive, il n’est pas si prompt à tenir sa langue ; je dirais même que tenir sa langue tout court n’est naturel en aucune circonstance, et je vous garantis que celui qui se soumet à une contrainte aussi déplaisante a nécessairement une très bonne raison de le faire. Les Williamson pensent la même chose, et les Jones, et mon cousin Dickins également, de même que toute la famille Burnaby ; car je ne suis pas, moi, d’un tempérament aussi secret que chez votre cher Evrard, Dieu merci ! Non, si je suis en possession d’une nouvelle, je suis trop généreuse pour ne pas la partager et ne trouve le repos qu’une fois tous les voisins instruits comme je le suis. C’est ainsi que ce matin, sitôt informée de cette sanglante histoire, j’ai fait préparer ma voiture pour sillonner le village et communiquer ces renseignements à tous nos amis et relations. Évidemment, ils furent grandement choqués par ce récit. Qui ne l’aurait été ? Et pourtant, ils ont tous avoué avoir déjà soupçonné quelque méfait à l’origine de ce mystère, et ont appris avec soulagement que j’avais découvert la vérité avant que les choses ne soient allées trop loin entre Everard [le nom du jeune homme] et votre fille Jessy.

Au vu de la réaction de ses voisins mais aussi pour se justifier aux yeux du père et de sa fille, le jeune homme décide d’expliquer la véritable histoire. Parti pour Ceylan, il a « la chance de trouver une place dans la maison d’un homme qui gagnait l’estime de tous grâce à ses vertus, et qui m’accorda de si nombreuses faveurs que je lui fus extrêmement attaché ». Il est engagé tout d’abord comme secrétaire mais devient rapidement l’ami du couple, l’homme de confiance aussi. En rentrant tôt un matin, un jour avec la femme du couple, après avoir réglé une affaire à Colombo, les deux cherchent l’homme du couple. Le domestique leur explique que le maître est allé dans une sorte de bungalow, qui se situe à une centaine de mètres de la maison principale et qui est entouré de palmiers, qui font à la fois de l’ombre et permettent de voir le paysage et ainsi d’admirer le lever du soleil. Les deux décident d’aller le retrouver là-bas. La femme part cependant se changer avant. Pendant ce temps là, le jeune homme observe le bungalow, et voit une branche d’un palmier bougée, plus exactement ondulée, alors qu’il n’y a pas de vent. Il ne comprend pas tôt de ce qu’il se passe. Il appelle le domestique et lui demande son natif. En tant que natif de Ceylan, il reconnaît tout de suite un anaconda, serpent qui peut rester des mois pour attendre la proie qu’il a repéré. Il est évident que cette proie est l’homme dans le bungalow. Celui-ci a vu le serpent et a calfeutré le bâtiment pour l’empêcher de rentrer. Un compte à rebours s’engage pour délivrer l’homme de ce piège.

On assiste à toutes les tentatives pour réussir cet exploit auquel très peu de gens croient. On a particulièrement le droit aux démonstrations de force du serpent. Comme le dit la quatrième de couverture, M.G. Lewis reprend les codes du gothique (le type de personnage, la géographie des lieux…) pour les transposer dans un environnement tropical et recréer une atmosphère étouffante et angoissante (j’avoue que l’attitude peu avenante du serpent aide bien quand même). Le livre fait 125 pages et l’auteur est excellent pour ce type de format : les personnages sont plantés rapidement (l’imagination fait le reste), le décor aussi.

L’éditeur a choisi de publier cette grosse nouvelle dans une nouvelle traduction, ce qui à mon avis est un très bon choix vu la qualité du travail effectué. D’un autre côté, L’anaconda a été édité pour la dernière fois en 1822 en France ; cela aurait pu être gênant de reprendre cette traduction. Ici, le texte est moderne, tout en conservant l’élégance d’un style ancien. Cela donne une lecture très agréable, dans le sens où on n’est pas freiné par des tournures de phrases un peu étranges. Je précise cela car je viens de finir un livre, édité cette années mais où une ancienne traduction a été reprise et franchement, cela m’a gêné dans ma lecture. On est bien en présence d’un texte qui semble intemporel.

C’est donc aussi une très belle lecture de « rentrée littéraire » !

Vous trouverez un autre avis sur le blog Lire au lit.

Références

L’anaconda de M.G. LEWIS – traduit de l’anglais par Pauline Tardieu-Collinet (éditions Finitude, 2016)

L’homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu

lhommequimitfinalhistoirekenliuJ’ai voulu lire ce livre à la suite du billet de Charybde 2. Je vous renvoie donc vers lui pour lire son billet (comme cela vous n’êtes pas obligé de lire le mien jusqu’au bout).

L’homme qui mit fin à l’histoire est une nouvelle (de 102 pages sur ma liseuse) écrite d’une manière que je n’avais jamais lu, sur un fait que je ne connaissais pas et sur des réflexions qui m’intéressent mais dont je n’avais jamais rien lu (de manière romancée).

Le livre est écrit sous la forme d’un documentaire filmé, un peu comme ceux que l’on peut voir sur Arte, sur des faits historiques. Souvent, il y a une voix principale, celle d’un narrateur ou du « personnage » principal, entrecoupé d’images d’archives, de témoignages mais aussi d’avis de spécialistes pour éclairer ces témoignages. Dans les notes, on peut lire que cette idée lui est venue à la lecture de la nouvelle Aimer ce que l’on voit : un documentaire de Ted Chiang.

Le livre de Ken Liu est construit exactement de cette manière. La narratrice est une nippo-américaine, Akemi Kirino, directrice scientifique des laboratoires Feynman. Elle raconte comment une dizaine d’années auparavant, elle a proposé, avec son compagnon Evan, des voyages dans le passé à des familles de victimes de l’Unité 731, pour revivre les atrocités vécues par leurs proches. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Unité 731 est une unité de recherche japonaise, créée après l’invasion de la Chine par les Japonais et fermée à la défaite de celui-ci, en 1945. Dans cette unité ont été menées des expériences sur les êtres vivants dans le but d’améliorer les connaissances et la pratique des chirurgiens militaires, de mieux comprendre la transmission des maladies et de pouvoir mieux les guerres mais aussi de créer des armes bactériologiques. Il s’agit de ce que l’on peut écrire sur le papier. Dans les faits, cela correspond à des tortures et des traitements inhumains sur des prisonniers chinois, qui étaient le plus souvent tout de même des paysans raflés au hasard dans les campagnes environnantes. Ainsi, Ken Liu nous parle de vivisections sans anesthésie, de bras que l’on faisait geler intentionnellement pour étudier la gangrène, les amputations et la manière de les ranimer, de maladies injectées volontairement, de viols aussi.

Sauf que le Japon n’a reconnu que très tardivement les agissements de cette unité, et surtout a gardé tous les documents papiers pouvant indiquer des faits précis sous le sceau du secret. L’Histoire ne peut pas s’appuyer uniquement sur des témoignages car cela manque de faits vérifiables (sur quoi toutes les découvertes (scientifiques ou non) s’appuient). De plus, ici, les seuls témoignages sont ceux des bourreaux et non des victimes, des bourreaux prisonniers du régime communiste chinois après la Seconde Guerre mondiale, et qui ont le sait ne pouvait être digne de confiance pour les États-Unis mais aussi pour le Japon et toutes les nations occidentales. Ces témoignages ne pouvaient être donc que falsifiés.

Evan Wei, le compagnon de Akemi Kirino, sino-américain, spécialisé dans le Japon (on va dire ancien car j’ai oublié la période historique), découvre les événements de l’Unité 731 par un film et s’efforce ensuite de reconstituer les faits. Devant l’impossibilité de trouver des documents objectifs (en tout cas en quantité suffisante), il se tourne vers les témoignages mais des familles des victimes. Pour cela, il va avec sa compagne utiliser une des découvertes scientifiques de celle-ci, les particules de Bohn-Kirino, pour fabriquer une sorte de machine à remonter le temps, mais uniquement pour les familles des victimes, et l’expérience ne fera de la personne qu’un témoin d’images recréées par son cerveau :

Les particules de Bohm-Kirino permettent de recréer, en détail, les informations de tous types autour du moment de leur création : la vision, le son, les micro-ondes, l’ultrason, l’odeur de l’antiseptique et du sang, le piquant de la cordite et de la poudre au fond des narines.

Mais cela représente une masse d’informations colossale, même pour une seule seconde. On n’avait aucun moyen de la stocker, sans parler de la traiter en temps réel. La quantité de données rassemblées pour quelques minutes aurait saturé tous les serveurs de Harvard. On pouvait ouvrir une porte sur le passé, mais on ne verrait rien dans le tsunami de bits qui en jaillirait.

[…]

J’ai donc conçu l’idée d’utiliser le cerveau humain pour traiter les informations obtenues par les détecteurs Bohm-Kirino. Les capacités du cerveau au traitement en parallèle de masse, le substrat de la conscience, se sont révélées très efficaces pour filtrer et traduire le torrent de données issu des détecteurs. Il pouvait recevoir les signaux électriques bruts, en rejeter 99,99%, transformer le reste en images, en sons, en odeurs, leur trouver du sens et enfin les enregistrer sous la forme de souvenirs.

Le problème est que cette technique est destructrice :

sa technique est destructrice, comme vous le savez : une fois qu’il a envoyé l’observateur à un endroit et un moment précis, les particules de Bohm-Kirino s’annihilent et nul ne peut retourner là-bas.

Déjà, on voit toute la complexité du problème : est-ce que un seul témoin peut faire l’Histoire ? Quelle crédibilité lui accordé sans documents (et aussi sans autres témoignages)  pour corroborer son histoire ? On peut d’ailleurs lire dans la nouvelle le passage suivant :

Je comprends bien que, du point de vue des défenseurs du Pr Wei, la vision brute de l’histoire se déroulant devant vous n’incite guère à mettre en question la preuve indélébile dans votre esprit. Mais cela ne suffit pas au reste d’entre nous. Le Procédé Kirino exige une foi aveugle : qui a vu l’ineffable ne doute en rien de son existence, mais cette clarté ne se reproduit pour personne. Nous voici donc coincés ici dans le présent à essayer de deviner le passé.

Le Pr Wei a mis fin à l’enquête rationnelle sur l’histoire pour la transformer en une religion personnelle. Ce qu’a vu un témoin, nul autre ne pourra jamais le revoir. C’est de la folie.

L’utilisation de témoignages est quelque chose, comme je le disais, qui n’est pas conforme à la méthode de l’historien. Ils s’attirent les foudres de ses paires. Ken Liu donne à lire plusieurs réactions :

J’ai un immense respect pour Wei, qui reste mon meilleur étudiant. Mais il a renoncé à la responsabilité de l’historien de s’assurer que la vérité n’est entachée d’aucun doute. Il a franchi la frontière qui sépare la frontière de l’activiste.

De mon point de vue, il s’agit moins d’idéologie que de méthodologie. Ce qui nous oppose, c’est la définition qu’on donne d’une preuve. Les historiens formés à l’occidentale ou à l’asiatique se sont toujours basés sur la documentation, or le Pr Wei donne désormais la primauté aux témoignages – des témoignages qui de plus proviennent d’individus non pas contemporains des événements, mais issus d’une époque ultérieure.

Ken Liu traite d’autres thèmes relatif à l’Histoire et à l’historiographie : quelle utilisation peut-on faire du passé dans le présent ? est-ce qu’utiliser le passé pour justifier ses revendications est moral ? est-ce qu’oublier le passé (et entre autre sa responsabilité) est possible et vivable à l’échelle d’un État, sous prétexte que l’État a changé de forme ? à qui appartient l’Histoire ? qui fait l’Histoire ? est-ce que la personnification de l’Histoire créé quand même l’Histoire ? Sur cette dernière question, je voulais encore donner une citation :

Comme nous ne disposons que d’une capacité d’empathie limitée envers la souffrance de masse, cette approche, selon moi, risquerait de déboucher sur le sentimentalisme et sur la mémoire sélective. Plus de seize millions de civils ont péri en Chine lors de l’invasion japonaise. La majeure partie de ces souffrances ne sont intervenues ni dans les fabriques de mort comme Pingfang, ni dans d’innombrables village et bourgs isolés loin de tout, où on a massacré et violé sans relâche hommes et femmes, leurs cris emportés par le vent glacé, si bien qu’on a oublié jusqu’à leurs noms. Pourtant, eux aussi méritent qu’on se souvienne d’eux.

Il est impossible que chaque atrocité trouve un porte-parole aussi éloquent qu’Anne Frank, et je ne crois pas que nous devions réduire l’histoire entière à un recueil de récits de ce genre.

Pour traiter toutes ces questions, la forme choisie par Ken Liu est idéale car elle lui permet de raconter son histoire mais aussi de confronter les différents points de vue. Il faut voir que tous ces points de vues sont inventés ou réécrit mais que tout est fait de manière très réaliste.

Sur le thème du témoignage dans la construction de l’Histoire mais aussi sur la question du propriétaire de l’Histoire, je vous conseille le film Le Labyrinthe du Silence qui traite de la préparation du procès de Francfort en Allemagne, qui s’est tenu entre 1963 et 1965. On retrouve dans ce film cette idée que l’Histoire (et donc son jugement) ne peut pas se baser uniquement sur des témoignages mais sur des faits précis (et datés dans le contexte du film). Quand on vit le genre de choses qu’on vécut les gens dans ces camps ou ces unités, on ne note pas les faits pour un futur procès ou pour les futurs historiens. On est obligé de raconter a posteriori et forcément qu’on y met sa sensibilité. Les historiens eux cherchent des faits objectifs ; ils peuvent s’appuyer sur des témoignages mais les faits doivent être recoupés. Sauf que parfois, c’est impossible.

Est-ce que pour autant les histoires des gens ne doivent pas constituer notre Histoire commune pas forcément celle d’un certain pays mais une Histoire commune de l’Humanité entière ? C’est là-dessus (et pas que) qu’interroge la nouvelle de Ken Liu (en 102 pages seulement).

Je pourrais en parler pendant des heures, vous citer tout le livre mais le billet est déjà trop long. Je me rends bien compte qu’il y a peu de chances que les gens lisent cela jusqu’au bout. Si vous avez sauté des parties du billet, ce n’est pas franchement grave, ne retenez que la conclusion : lisez cette nouvelle intelligente et percutante !

Références

L’homme qui mit fin à l’histoire : un documentaire de Ken LIU – traduit de l’anglais (États-Unis) par Sylvie Denis (Le Bélial’, 2016)

Baby Spot de Isabel Alba

babyspotisabelalbaBaby Spot est un texte court (93 pages) de la scénariste et photographe (et donc maintenant écrivaine) espagnole Isabel Alba. Il est indiqué au début de l’ouvrage que « baby spot » est le petit projecteur de lumière incandescente utilisé sur les tournages cinématographiques. Dans ma tête, je m’imaginais donc deux types deux livres : soit l’écriture était très cinématographique, soit le texte allait braqué une sorte de projecteur sur une histoire (et donc laissé dans l’ombre d’autres choses). Au vu de la couverture, j’ai penché pour la deuxième hypothèse.

En fait, non ; c’est tout simplement les deux. Le narrateur de l’histoire a douze ans et ressent le besoin d’écrire dans un cahier (que nous lisons) ce qui lui trotte dans la tête depuis le décès par pendaison d’un copain (d’une connaissance) de son quartier, ce qui le travaille en fait. On peut qualifier l’événement de traumatique (on le serait à moins) et donc l’écriture de l’enfant est heurtée, il ressasse beaucoup et fait de multiples digressions pour ne pas écrire ce qu’il ne veut pas admettre.

C’est l’occasion pour le lecteur de découvrir la vie d’un quartier pauvre en Espagne. La mère du narrateur s’est fait quitté par le père, mais a retrouvé depuis un autre homme qui a été obligé d’accepter un bébé. Le beau-père est violent, la mère pleure tout le temps et la petite-sœur a un retard mental. Le narrateur l’aime plus que tout et nous le dit dès le départ mais mettra plus de temps à dire qu’elle est retardée ; c’est un exemple d’informations qu’il peut retenir. En l’écrivant, je me rends compte que si on suppose que c’est lui qu’on lit son récit, il est logique qu’il ne le dise pas tout de suite, vu que pour lui c’est évident. Je ne sais pas, du coup.

Le narrateur a un meilleur ami, avec qui il va faire toutes les bêtises possibles et inimaginables, qui lui a un grand frère, qu’ils admirent tous les deux car il est le caïd du quartier (en tout cas, il passe pour aux yeux des enfants). Les deux frères ont une mère passablement inquiète et un père qui ne les voit plus, tellement il boit, au bar du quartier, tenu par un ex-taulard et sa sœur. Les gamins y vont pour se rafraîchir mais aussi pour regarder des films à l’œil (c’est une des passions du narrateur : imaginer sa vie comme si elle se passait au cinéma, pas en continu mais par scènes ; cela conditionne l’écriture du cahier que le lecteur lit). Il y aussi le flic du quartier qui semble plus trafiquer que travailler.

Dans tout ce petit monde, il ne semble y avoir qu’une seule famille « normale » : Lucas, le garçon qui va donc mourir pendu, et sa mère, qui est seule depuis le décès de son mari. C’est à mon avis cette normalité qui va faire que les choses se sont passées telles qu’elles se sont passées.

Qu’est ce que j’ai pensé de cette lecture ? Ben, je ne sais pas. J’ai aimé plein de choses, mais il manque un truc que je n’arrive pas à identifier. J’ai peut-être un sentiment de pas assez. J’ai aimé l’histoire, même si je me doutais du final. J’ai apprécié le fait que le garçon reste seul face à son histoire parce que justement, il est dans une famille un peu dysfonctionnelle (comme on dit de nos jours). Mais je n’ai pas accroché à la manière dont l’histoire est racontée ; j’ai aimé les digressions mais pas les ressassements qui rapportent les faits détail par détail et donc trop lentement.

L’écriture et la traduction sont belles mais c’est trop adulte pour un enfant de douze ans. J’ai adopté le point de vue, la vie du narrateur mais je n’ai pas ressenti ses sentiments. Ils ne sont pas suffisamment décrits ni suffisamment nombreux : une seule manière de voir est adoptée mais le narrateur n’oscille pas entre plusieurs états, alors que cela aurait été logique (d’un autre côté, cela aurait dévoilé la fin plus vite).

Peut-être que tout simplement, j’aurais aimé lire un texte plus long, plus fourni. Ou peut-être suivre plusieurs personnages. J’ai noté le second roman de l’auteur, qui est paru avant aux éditions La Contre Allée, qui est plus long et qui semble en plus correspondre totalement à mes goûts.

Références

Baby Spot de Isabel ALBA – traduit de l’espagnol par Michelle Ortuno (Éditions La Contre Allée, 2016)

L’archipel d’une autre vie de Andreï Makine

LArchipelDUneAutreVieAndreiMakineJ’ai pris ce livre à la bibliothèque numérique de Paris, dès que je l’ai vu apparaître dans la liste de la sélection de septembre (donc le 1er septembre, en fait) et je peux vous dire que je le guettais mais pas qu’un peu.

L’histoire ne pouvait que me plaire. Un jeune garçon doit effectuer un stage après une formation de géomètre. Suite à un problème d’hélicoptère, il se retrouve seul à Tougour, ville de l’extrême est sibérien, pas très loin de Sakhaline (connu pour ses camps soviétiques, en dessous du Kamchatka). Ne sachant pas trop quoi faire, il observe un homme, qui est resté seul, après le départ des passagers de l’hélicoptère. L’homme enfile son sac à dos et commence à se diriger vers nul part, au milieu de la Taïga (j’espère que vous voyez pourquoi j’ai été attiré par le résumé). Le garçon, âgé d’une quinzaine d’années, le suit sans vraiment beaucoup de connaissances ou de matériels. Au bout de quelques temps, l’homme s’arrange pour le capturer (en utilisant une astuce de trappeur). Quand il voit que c’est simplement un garçon, il le fait s’asseoir auprès d’un feu et lui raconte son histoire, une histoire datant de 1952, au temps où Staline était encore vivant et où on devenait facilement ennemi du peuple.

Après avoir fait la Seconde Guerre mondiale, l’homme se fait rappeler sous les drapeaux (un peu comme réserviste, je pense), pour préparer la guerre froide (les Américains étant stationnés au Japon, ceci justifie d’envoyer les réservistes par là-bas). Le revoilà parti pour vivre dans des camps militaires et faire des exercices pas forcément très intelligents. Il accepte son sort,  sans trop sourciller, malgré les petites mesquineries de ses chefs car à Moscou, il était en pleine débâcle amoureuse. Sauf qu’un jour, ils apprennent qu’un prisonnier s’est évadé du camp voisin et qu’en plus, il est passé par la base : double affront. Un petit groupe de soldats est envoyé le capturer (pas le tuer car l’exemple doit être fait devant les autres) : notre héros, un autre homme, un peu plus âgé, ayant vécu la Seconde Guerre mondiale mais aussi l’internement, un jeune loup voulant faire ses preuves, un chef militaire pragmatique et un militaire chargé de l’espionnage politique. Un groupe très hétéroclites donc, avec des caractères très différents. La chasse à l’homme s’engage. Vu le déséquilibre des forces, les soldats pensent que cela ne va pas durer très longtemps mais c’est sans compter avec le fait que la Taïga n’a pas de secrets pour l’évadé. La chasse à l’homme devient rapidement le chemin vers le sens de la vie pour notre héros.

Que dire ? Ce livre est juste magnifique ! Le suspens (si vraiment il y en avait besoin d’un) est maintenu par les différentes tentatives pour récupérer le prisonnier, mais aussi par un retournement de situation que je n’avais pas du tout anticipé. Ce retournement de situation donne tout le sens au livre ! L’histoire est donc fournie, même si on peut penser à mon résumé que non.

La description des relations humaines est tellement réaliste, les personnages incarnés. Vous êtes autour du feu, avec les soldats en train d’écouter leurs vieilles histoires, de partager leurs moments de lassitude mais aussi leurs esprits guerriers (un peu, il ne faut pas exagérer). Vous observez les feux du prisonnier, distant d’à peine une centaine de mètres et qui vous nargue, sans aucune vergogne. Pour la psychologie des personnages, on suit plus particulièrement les pensées de notre héros, bien évidemment, qu’il partage avec l’autre sans grade (dirons nous) du groupe. Ce sont les deux qui restent humains ; on ressent rapidement leurs doutes sur la mission, leurs doutes sur ce qu’est en train de devenir le pays, leurs « combats » pour ne pas succomber comme tout le monde. C’est intéressant de suivre ces individualités et leurs manières de gérer la vie en groupe.

J’ai gardé le meilleur pour la fin : la description des paysages de la Taïga. Les soldats partent début août mais le froid commence à arriver dès la fin du mois. Le lecteur a donc le droit à la description de paysages enneigés, de coups de vent froids, de silence, d’immensité. Et tout cela, avec l’écriture d’Andreï Makine (que je connaissais pour avoir lu Le Testament français quand j’étais jeune et dont je gardais un très beau souvenir). On comprend facilement pourquoi il est rentré à l’académie française.

Il y avait tous les éléments pour me plaire dans ce livre et cela n’a pas manqué. Une excellente lecture, que je vous conseille. J’ai vu samedi que mon libraire la conseille aussi car le livre était sur la table des coups de cœur. Cela fait deux raisons de lire le livre.

Références

L’archipel d’une autre vie d’Andreï MAKINE (Éditions du Seuil, 2016)

Possédées de Frédéric Gros

PossédéesFrédéricGrosJe suis abonnée aux romans sur la religion en ce moment. C’est un peu fait exprès, en fait. J’ai choisi cette quatrième lecture de la rentrée littéraire dans ma liste à lire (spéciale rentrée) car elle me semblait à la fois répondre aux Serviteurs Inutiles de Bernard Bonnelle et à Lucie ou la vocation de Maëlle Guillaud.

On est dans les années 1630, en France, plus exactement à Loudun. On est juste après la Contre-Réforme, l’Église catholique souhait prendre le dessus sur la propagation des idées protestantes. Louis XIII et Richelieu sont au pouvoir et cherchent à montrer qu’ils sont TRÈS catholiques au pape. Cependant, la France vit toujours sous le régime de l’Édit de Nantes et chacune des parties essaye de cohabiter avec l’autre. À Loudun, les deux camps vivent en bonne intelligence sous la houlette de certains notables à qui cette paix tient à cœur, notamment le beau curé de Loudun, Urbain Grandier. En plus d’être beau donc, il a le sens de la répartie, une grande intelligence, une certaine fougue qui plaît à beaucoup. Surtout aux femmes, quand elles sont veuves ou jeunes. En faisant cela, il se met à dos les notables de la ville, particulièrement un puisqu’il engrosse sa fille, sans vouloir le reconnaître. Grandier favorise le plaisir de la chair par rapport aux joies de l’Amour. Le père va monter un premier groupe de soutien et arriver à faire juger le curé. Chacun active ses différents appuis. Le curé sort gagnant mais on lui conseille de partir ; il refuse (parce qu’il est un peu imbu de lui-même tout de même). Il revient donc à la colère de ceux qui voulaient qu’il parte, ils ne cesseront de monter des complots et machinations pour l’abattre (juridiquement en tout cas). Cela remonte très haut, jusqu’à Richelieu.

Dans le même temps, Urbain Grandier s’est fait de nouveaux ennemis, dont une particulièrement Jeanne des Anges, la moniale du couvent des Ursulines de la ville de Loudun. Elle voulait qu’il soit le confesseur de son couvent mais celui-ci a refusé, donnant comme raison sa surcharge de travail. Jeanne des Anges est une femme excessive et directive … Après le retour de Grandier (après son premier procès), la peste s’abat sur la ville faisant trois mille morts, surtout des catholiques, puis les Ursulines du couvent se disent ensorcelées, possédées par des diables, dirigés par Grandier. Ils les obligent à des actions peu en accord avec leurs vœux. Cela prend tout de suite une très grande ampleur, l’affaire est prise extrêmement au sérieux. Les événements s’enchaînent très rapidement (en réalité entre cinq et dix ans), l’hystérie monte …

Décrire l’enchaînement des événements est ce en quoi Frédéric Gros excelle. L’auteur prend ce fait divers, réel mais ici romancé (ce n’est pas un livre d’histoire), depuis le début. Il nous montre qu’avant tout cela, la ville va bien. Tout le monde est plus ou moins heureux sous la houlette de Scévole de Sainte-Marthe. À partir de là, l’auteur ne fait que nous dire : « vous voyez comment cela peut aller vite, comment une ville peut devenir hystérique, folle au point de commettre l’irréparable » à cause de croyances un peu « frustres » (dirons nous), de la manipulation de certaines autorités (tant religieuses que politiques), par purs calculs et par petites mesquineries. Ainsi, les curés (au sens large du terme) profitent des faits pour montrer ce qu’est la vrai foi (selon eux) et ramener les croyants au bercail. Les politiques et notables locaux se montrent pour monter dans la hiérarchie. Richelieu profite des événements pour assouvir son ambition d’affaiblir Loudun (ayant beaucoup de protestants), pour renforcer sa ville, Richelieu (catholique), distante d’à peine une quinzaine de kilomètres. Ceux qui pourraient tout arrêter tellement les supercheries peuvent être démasquées facilement (ils s’en rendent même compte à l’époque) ne font rien car ils ne veulent pas être les premiers ou bien ne le font pas parce qu’ils n’aiment pas vraiment beaucoup Urbain Grandier (ceci justifiant cela d’après eux). C’est la manière de raconter ces événements qui font du livre de Frédéric Gros un livre à lire, pour se rendre compte de comment cela marche, comment toute une société peut devenir complètement folle et hystérique.

L’auteur utilise un narrateur extérieur. À cause de cela, le texte est très moderne. Il n’emploie pas par exemple de tournures de phrases ou de vocabulaire anciens. La manière d’écrire, un peu déclamatrice, est elle aussi très moderne, comme les emportements du narrateur. C’est pour cela que je disais que ce n’est pas un livre historique. Les faits y sont mais il y a tout de même interprétation, mais celle ci renforce la démonstration. En tout cas, c’est un livre qui est accessible, au point de vue du texte. J’ai trouvé qu’on y rentrait facilement pour ne plus le lâcher, tellement on est happé par des événements dont on sait qu’ils vont mal tournés.

De plus, je ne connaissais pas cette histoire, avant de lire le livre. Ce n’est donc pas gênant pour la compréhension du roman. Vous pouvez trouver des renseignements sur ce fait divers sur wikipédia, bien évidemment.

Un roman marquant, pour moi en tout cas.

Références

Possédées de Frédéric GROS (Albin Michel, 2016)