Le noyau blanc de Christoph Hein

lenoyaublancchristophheinLe noyau blanc est le nouveau roman de l’auteur Christoph Hein, qui a déjà publié aux éditions Métailié plusieurs livres dont Prise de territoire et Paula T., une femme allemande (qui reparaît en cet automne dans la collection de poche de chez Métailié, Suites). Christoph Hein était un intellectuel très en vue dans la RDA des années 1980, au côté de Christa Wolf. Il est dit dans le Matricule des Anges de septembre 2016 que Christoph Hein est « un indéfectible observateur de son pays après sa réunification » et « reste ici encore à l’écoute de l’époque ». Je suis plus proche de cette analyse que celle de la quatrième de couverture où il est écrit que « Christoph Hein analyse à sa manière sobre et incisive la façon dont la chute du Mur et la réunification ont profondément modifié le cours de la vie des Allemands de l’Est ».

Christoph Hein situe en effet son histoire à Leipzig, dans l’ex-RDA, mais cela n’intervient pas du tout dans le roman, en tout cas pas de manière claire comme dans le roman de Judith Schalansky L’Inconstance de l’espèce. Le personnage principal du roman s’appelle Rüdiger Stolzenburg. Il est âgé de 59 ans et occupe un demi-poste à l’université. Il enseigne Shakespeare et Confucius à des jeunes que cela n’intéresse pas car ils ne voient pas comment ils pourront s’en servir dans leur futur professionnel, qui ne pourra être que non littéraire. Au début du roman, Rüdiger croit encore qu’il pourra disposer un jour d’un poste à temps complet. Il est vite détrompé par son supérieur. Il ne pourra pas avoir ce poste à cause de son âge ; on préférera un jeune moins expérimenté et donc moins cher. Il peut même s’estimer heureux qu’on ne supprime pas son demi-poste. Il faut faire des économies de toute part, trouver de nouvelles sources financières. Tout cela n’est pas joyeux. On a affaire à un Rüdiger complètement démotivé. Alors qu’au début de sa carrière, il préparait de nouveaux cours chaque année, il recycle maintenant un peu comme tous les profs. Comment fait-il pour survivre avec si peu d’argent ? Il se prive de tous les côtés ; il écrit aussi de petits articles pour la presse, donne des cours dans d’autres écoles mais là encore ces sources de revenus commencent à se tarir … Dès lors, le ciel lui tombe sur la tête dès lors que les impôts exige de lui une somme considérable suite à un redressement fiscal. Ce n’est pas la joie donc pour notre « héros ».

Côté sentimental, il n’est pas au mieux de sa forme non plus, mais il est plus désagréable et un peu moins caliméro. Il entretient une relation avec une femme qui l’adore et ferait tout pour lui. Pourtant, elle ne lui convient pas (à mon avis, cela vient du fait qu’elle est peut Être un peu trop à son service justement, elle a aussi un travail moins intellectuel que lui). Il ne va donc pas hésiter à profiter des services d’entremetteuse de la bibliothécaire de l’université, quand celle-ci lui propose de lui présenter une amie : Henriette. Elle a en effet beaucoup plus belle prestance, est peut être beaucoup plus jolie. Pourtant, à mon goût, elle fait beaucoup de simagrées et entretient une sorte de mythe d’inaccessibilité (j’espère que vous avez compris que je l’ai trouvé casse-pied).

Comment Rüdiger se console-t-il ? Avec sa passion secrète, son thème de recherche confidentiel dont il espère retiré un jour gloire et honneur : Friedrich Wilhelm Weiskern (d’où le titre Weisser Kern = le noyau blanc), « célèbre » topographe mais connu surtout pour avoir été un des librettistes de Mozart. C’est là que l’on retrouve toute la flamme de l’intellectuel et du chercheur. D’ailleurs, il n’en croit pas ses yeux quand un homme le contacte pour lui vendre des lettres inédites de son Weiskern. C’est un peu le moment suspens du roman.

On peut diviser les thématiques du livre en deux : l’argent contre la culture d’un côté, l’amour de l’autre.

Stolzenburg jalouse ses élèves dont un particulièrement, qui est le futur héritier d’une entreprise de batterie, appartenant à son père et à son oncle. Cependant, pour hériter de la part de son oncle, qui est légèrement fantaisiste, il se doit d’obtenir un double diplôme, scientifique et littéraire car l’oncle possède une grande collection d’autographe. Le diplôme scientifique ne pose pas de problèmes au jeune homme ; le diplôme littéraire beaucoup plus, et particulièrement la matière de Rüdiger. Il décide donc tout simplement de l’acheter. Ce n’est pas la première proposition que reçoit l’enseignant et pas la dernière. Les demoiselles ne proposent pas d’argent mais tout simplement leurs faveurs pour obtenir de bonnes notes. D’autres enseignants n’hésitent pas à accepter. Rüdiger lui n’est pas dans le refus franc et immédiat. Il semble toujours être au bord de la falaise, toujours du bon côté mais à deux doigts de tomber. Il observe bien la perte d’intérêt des autres vis à vis de son savoir et de ses connaissances, et se demande perpétuellement pourquoi lui aussi ne bénéficierait pas de cet argent qui semble couler à flot quand on fait un métier tendance ou tout de moins qui est utile pour la société (vous ne pouvez pas vous imaginer comment je l’ai compris, ce Rüdiger, sur ce point là en tout cas). Il se donne l’impression d’être passé à côté de sa vie car il a cru aux promesses mais aussi aux valeurs d’une société aujourd’hui disparue (il y aussi d’autres passages qui traitent du non respect de l’expérience et de l’âge dans cette nouvelle société et que l’on peut classer dans la même thématique). L’impression que j’ai eu en lisant le livre est qu’il semble se recroqueviller sur lui-même, comme s’il vivait déjà la fin de sa vie.

Comme je vous le disais plus haut, je suis tout à fait en mesure de comprendre le personnage de Rüdiger sur ce point là. Par contre, pour le côté sentimental, je l’ai trouvé abominable et cynique avec sa compagne, et stupide et niais avec Henriette. Il transpose dans sa vie sentimentale son envie d’être admiré et son besoin de reconnaissance dans sa vie professionnelle. Il n’arrive pas à comprendre, à mon avis, ce qu’est l’amour ou un couple (l’article du Matricule des Anges parle du fait qu’il privilégie les relations sans investissement). Il n’envisage pas une relation à deux « normale », avec une certaine affection liant les deux personnes, qui se situent sur un pied d’égalité, l’un faisant des choses pour l’autres et vice versa. Il admire d’ailleurs son amie la bibliothécaire qui entretient une relation avec un homme marié, dont la femme est malade, qui lui paie des petits weekends et des petites choses contre des moments de plaisir sans aucune autre contre-partie.

La relation avec Henriette est malsaine car il la met tout de suite sur un piédestal sans la connaître, il est prêt à tout lui sacrifier, à faire de grands frais. Il ne donne aucune chance à sa compagne de comprendre et de rivaliser (à la fin, c’est quand même elle qui a le plus de caractère). J’ai même pensé à un moment qu’Henriette le traitait comme il traitait sa compagne (et que c’était bien fait pour lui). En tout cas, là encore, Rüdiger semble vivre dans une société pour laquelle il n’est pas adapté. Tout cela se répercute dans tous les moments de sa vie.

Quand je lisais ce roman, j’ai trouvé qu’il y avait un décalage entre ce que je ressentais et ce que je lisais. Je ressentais une grande mélancolie, comme si toutes les calamités du ciel s’abattaient sur la tête du pauvre Rüdiger. Dans cette situation, j’aurais personnellement été désespérée mais lui, il ne se laisse pas abattre. Il essaie de trouver des solutions (avec l’aide ou non de ses amis), de vivre au jour le jour et de résoudre les problèmes un par un mais surtout de ne pas perdre pied : de garder des liens avec tous les gens qui comptent pour lui, de garder son emploi (même s’il n’est pas satisfaisant), de garder aussi ses convictions (sa morale / son éthique / ses valeurs) intactes. À mon sens, c’est un peu la morale du livre : il ne sert à rien de se révolter ou de se plier mais il faut plutôt affronter la société au mieux de ce que l’on peut.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le roman est très agréable à lire car il se passe beaucoup de choses. C’est écrit dans une prose très raffinée et précise. Il n’y a pas de ton moralisateur ; tout se passe vraiment dans l’action.

J’avais déjà entendu parler de Christoph Hein mais c’est le premier livre que je lis de lui. Je suis conquise par cette première lecture.

Références

Le noyau blanc de Christoph HEIN – traduit de l’allemand par Nicole Bary (Éditions Métailié, 2016)

Ciel d’Aral de Mila Stankévitch

cieldaralmilastankevitchJ’ai acheté ce livre au printemps à Gibert Joseph à Paris, au rayon récits de voyage. Je m’en rappelle bien car je l’ai acheté en même temps que le livre Sur le quai de Soukhoum – Murmures d’Abkhazie. Ils étaient l’un à côté de l’autre et je me suis dit que j’avais fait deux bonnes trouvailles. Je vous raconte tout cela pour en venir au fait que ce livre n’est pas un récit de voyage. La quatrième de couverture et les photos de la mer d’Aral dans les premières pages de l’ouvrage ne pouvaient que tromper le vendeur de chez Gibert et moi aussi du même coup.

Une fois passée cette première « surprise », le livre est plutôt lui une bonne découverte. Il ne s’agit donc pas d’un récit de voyage où serait relaté la catastrophe de la mer d’Aral, mais bien une grosse nouvelle sur (à mon avis) un fait d’imagination (peut être que cela s’est produit tout de même mais je ne pense pas que l’auteur l’a vécu). Le narrateur, Alexandre Gontcharenko, est un photographe russe, spécialisé en océanographie, parti faire, suite à la demande d’un journal, un reportage sur la catastrophe de la mer d’Aral. Pour cela, il utilise les services d’un guide et d’un chauffeur qu’il va partager avec d’autres hommes.

Cela se gâte à partir du moment où leur véhicule est stoppé par deux pirates. Franchement, à ce moment là, j’ai rigolé bêtement parce que trouvé des pirates échoués à cause d’une mer asséchée, j’ai trouvé que c’était franchement bien trouvé. J’ai même continué à trouver l’histoire plaisante quand il y a eu un premier assassinat parce que le narrateur ne semblait pas vraiment prendre cela au sérieux (je me disais en plus que cela ne pouvait que bien se passer vu qu’on était dans un texte de fiction). Ce narrateur a un comportement complètement fascinant au cours de cette prise d’otage. Il passe de l’insouciance, à l’envie de faire son héros, à l’envie que cela se finisse bientôt, de se faire tout petit ou de prendre la direction du groupe des otages. Il repasse sa vie, tout en considérant ses voisins avec condescendance mais aussi avec bienveillance.

Cette richesse du caractère du personnage principal (en très peu de pages tout de même) m’a énormément plu ; ce n’est pas manichéen, tout blanc ou tout noir. C’est même crédible (enfin je suppose, vu que je n’ai jamais vécu cette situation), plus que ce que l’on peut voir dans un film ou ce que l’on peut lire dans certains romans. Les personnages secondaires semblent eux aussi réels : ils sont flous, n’ont pas franchement de caractères affirmés même s’ils ont un trait de caractère particulier. Personne ne semble savoir comment agir, quoi penser (les otages comme les pirates d’ailleurs).

Paradoxalement, après avoir fini l’histoire de cette prise d’otage, vous vous rendrez compte que vous n’avez pas vu le ciel d’Aral (tout se passe dans le véhicule des otages) et qu’on ne vous a pas parlé de la catastrophe de la mer d’Aral par contre vous aurez ressenti ce qu’est cette catastrophe : le territoire « dégagé » est devenu une jungle où plus aucune loi ne s’applique, et où tout le monde est perdu mais a aussi perdu ses repères. Le texte impose à son lecteur de se poser une seule question : que sont devenus les gens qui vivaient grâce à la mer d’Aral ? Ce sont les grands absents des reportages que l’on peut voir ou lire …

Références

Ciel d’Aral de Mila STANKÉVITCH (La Découvrance, 2016)

Le frère allemand de Chico Buarque

lefrereallemandchicobuarqueJ’ai mis deux mois à lire ce livre : je l’ai emprunté une première fois à la bibliothèque en papier (je l’ai rendu alors qui ne me restait que quarante pages … depuis trois semaines parce que les deux cent premières je les ai lu rapidement) et une deuxième fois en numérique et il a fallu le rappel de fin de prêt pour m’obliger à lire les quarante dernières pages.

Ce livre avait tout pour me plaire, mais je ne l’ai compris qu’à la dernière page. Au final, il ne m’a plu mais que moyennement et je ne le recommanderai pas à tout le monde.

Jugez plutôt : le père du narrateur, qui n’est autre que l’auteur, est un critique littéraire très apprécié au Brésil (personnellement, j’avais compris qu’il était plutôt comme responsable d’une sorte de bibliothèque nationale mais la quatrième de couverture dit critique littéraire donc je m’incline). La maison est pleine à craquer de bouquin : dans le salon, dans les chambres des deux fils de la maison (ils n’ont pas le droit d’avoir leur propre décoration) … Le père se consacre uniquement à la lecture et reste allongé des heures à lire (cela correspond plutôt au profil du critique littéraire, je vous l’accorde). C’est la mère qui lui passe les livres qu’il veut lire (car c’est elle qui les range et les époussette et elle sait donc parfaitement où ils sont). C’est donc une famille un peu particulière qu’a eu l’auteur : entre une mère qui adule un père, absent, toujours dans les livres. En plus de cela, il n’a jamais été proche de son frère. L’auteur est plutôt un intellectuel (il cherche à se rapprocher de son père qui totalement absorbé ne voit rien) tandis que son frère est un coureur de jupons et briseurs de cœur (et c’est l’auteur qui récupère les pots cassés bien évidemment).

Un jour, le narrateur fait tomber un livre duquel s’échappe un bout de papier. Ce bout de papier lui apprend l’existence d’un frère allemand, que son père a eu avant la Seconde Guerre mondiale avec une allemande. Celle-ci souhaite savoir si il veut s’en occuper. Sa mère connaît forcément l’existence de ce papier et donc du frère allemand, elle qui est si maniaque avec les livres du père. Ne parlons pas du père, il est forcément au courant. Le narrateur décide de n’en parler à personne (de sa famille en tout cas) et de mener sa petite enquête.

Ce n’est pas une enquête méticuleuse, mais un peu comme au fil de l’eau ; il la mène en dilettante en fait. Il découvre des événements, des nouveaux papiers ou de nouveaux faits un peu par hasard à chaque fois, comme si le destin lui donnait un coup de pouce. C’est la première chose qui m’a déçue car je m’attendais à une enquête méticuleuse, découvrir des pans de l’histoire du Brésil et de l’Allemagne avant la Seconde Guerre mondiale et en fait ce n’était pas le cas.

Entre ces petites découvertes, le narrateur nous raconte sa vie et ses divagations. Avant de tout savoir, il imagine complètement l’histoire, la vie de son frère, ses traits … Plutôt que de découvrir le « véritable » frère allemand, le lecteur découvre le frère allemand fantasmé par l’auteur. Je trouvais que c’était tout de même assez bizarre comme manière de raconter (surtout si on se base sur le titre du livre). Lors de la jeunesse du narrateur, une dictature militaire s’installe au Brésil. Il voit coup sur coup la disparition d’un ami proche et celle de son frère, complètement innocent et qui s’est fait embarquer car il accompagnait une jeune femme (l’amie de l’ami proche du narrateur), qui elle était suspecte, mais lui c’était uniquement pour le sexe, disons le franchement. Là encore, on a très peu de détail (à mon goût) sur l’installation de la dictature, sur les disparitions, l’angoisse de la famille ou quoi que soit (alors que la mère de l’ami proche remue ciel et terre). Le narrateur semble dans son monde fantasmé et les parents complètement anesthésié ; l’absence se fait ressentir mais c’est tout. On parle du frère comme d’un parent éloigné absent. J’ai trouvé que c’était très étrange à la lecture.

Le temps passe, le frère brésilien ne réapparaît pas mais le narrateur continue la quête de son frère allemand (l’enquête va quand même durer une quarantaine d’années). En lisant, je n’avais pas du tout compris le parallèle qu’il y avait entre les deux frères absents du narrateur. En fait, il abandonne la recherche de son frère brésilien car il sait qu’il y a peu d’espoir de le revoir vivant (même s’il se l’imagine errant dans la ville) mais espère le retrouver (avec ses traits) en la personne de son frère allemand. Et cela, je ne l’ai compris qu’à la dernière page, par une phrase. Quand j’ai fini le livre, je me suis sentie flouée parce que j’ai eu l’impression que l’auteur avait fait sa thérapie avec moi. Le manque de construction, l’impression qu’il tournait autour de ce qui aurait normalement dû l’intéresser, tout s’est expliqué à la lumière de cette phrase. Normalement, il aurait dû digérer son histoire, avant d’écrire son livre, non ?

Le fait que finalement l’auteur cherche à résoudre son problème est contrebalancé par le fait qu’il est pressé. À plusieurs reprises, je me suis dit qu’il était pressé par quelque chose, qu’il allait trop vite pour décrire la scène et l’action. Quand il s’essouffle, il change de chapitres (et parfois cela n’a rien à voir).

Une lecture mitigée, qui pourtant avait tout pour me plaire.

Références

Le frère allemand de Chico BUARQUE – traduit du portugais (Brésil) par Geneviève Leibrich (Gallimard / Du monde entier, 2016)

Impossible ici de Sinclair Lewis

impossibleicisinclairlewisComme on peut le deviner à la couverture, ce livre du Prix Nobel de littérature 1930, Sinclair Lewis, s’inscrit dans l’actualité électorale des États-Unis. C’est un livre qui est actuellement redécouvert dans ce contexte (il a été publié pour la première fois en 1935) ; on peut le constater au nombre d’avis sur LibraryThing et sur Goodreads.

De quoi s’agit-il ? On est en 1936, année électorale aux États-Unis. (Dans la version française, on est en 1940 (p. 33, 42 et 54 par exemple) alors que toutes les sources américaines indiquent que dans l’original, on est bien en 1936. Être en 1940 est un peu étrange pour le lecteur contemporain, vu que l’Europe n’est pas en guerre mais sous-tension. Il n’y a pas de Guerre mondiale. Je peux comprendre ce choix pour la première édition française (et encore) mais pour cette nouvelle édition, j’aurais repris la bonne date, personnellement. Mais bon, ce n’est pas si grave. Je referme la parenthèse). La situation économique du pays n’est pas glorieuse. Une partie importante de la population est au chômage. Elle a son défenseur en la personne d’un homme que l’on pourrait assimiler aujourd’hui à un prédicateur. D’autre part, la situation internationale est tendue. Une guerre semble inévitable, d’autant que certains trouvent que la population se ramollit (un peu). Les mêmes pensent au déclin de la civilisation américaine. Une des solutions : renvoyer la femme à ses foyers pour raffermir la vigueur du peuple. On a tous déjà entendu ce type de clichés (n’appelons pas cela des idées tout de même) et on a tous pensé que ces clichés étaient innocents et resteraient à tout jamais sans conséquence car on pense tous que la majorité de la population est tout de même sensée. Que le fascisme (comme en Italie ou en Allemagne, à l’époque de la parution du livre) ne peut pas arriver ici. D’où le titre : Impossible ici (le titre américain est It Can’t Happen Here).

Sinclair Lewis part justement du postulat que si, cela peut se produire ici (où que soit l’ici). Il situe son histoire dans une petite ville du Vermont, Fort Beulah. Le « héros » de l’histoire est un journaliste d’une soixantaine d’années, Doremus Jessup. C’est donc un homme bien installé dans la vie qui sera le témoin par lequel on suivra l’histoire. Il est propriétaire du journal local, possède une certaine érudition, surtout dans son domaine de prédilection, la politique. Il est plutôt orienté républicain. Il vit avec sa femme d’une façon que je qualifierai de bourgeoise, dans le sens où leur quotidien est dicté par le fait d’avoir ou de paraître, et non pas par l’amour ou une quelconque tendresse. Il a une maîtresse (avec des idées très libérables) pour cela. En entendant pour la première fois les propos que j’ai cités plus haut, il est sceptique mais a peur. D’autant qu’un candidat, Berzelius « Buzz » Windrip, annoncé tardivement semble se détacher dans la population. Les autres candidats, les plus classiques, ne veulent pas le prendre au sérieux et ne répondent pas sur son programme ou ses arguments, semblent que tout peut rester tel quel sans aucun changement. Ils ne sentent pas ce qui se passe dans la population (et c’est tout de même la population qui fait l’élection), une population qui est sensible aux discours de son candidat (du candidat le plus populiste en fait) : tout le monde aura 5000 dollars par mois, il supprimera le chômage et la délinquance. Le soutien tardif du prédicateur des chômeurs sera décisif pour l’élection du candidat populiste. L’auteur montre d’ailleurs les meetings, montrant une certaine vitrine, de l’ordre, du clinquant.

Une fois le pouvoir acquis, on se doute qu’aucune des promesses ne sera tenue (ou sinon de manière particulièrement absurde). La presse est mise au pas (on ne sait plus rapidement ce qui se passe réellement dans le pays), une milice est créée (complètement aux ordres du président) pour dompter la population, des camps sont construits, le pouvoir change de main, ne s’exerce plus de manière éclairée mais bien de manière autoritaire, on éloigne ou brime les opposants. Tout le monde ne se rend pas compte immédiatement de ce qu’il se passe ; la résistance s’organise très progressivement (d’autant plus que personne ne sait ce qui se passe réellement ; l’information arrive très tardivement). Doremus Jessup hésite à rentrer en résistance, parce qu’il est trop vieux, qu’on ne l’embête pas encore, puis pas tant que cela. Il s’accommode de sa nouvelle vie jusqu’au jour où il ne peut plus et commence par résister à l’autoritarisme du régime avec des petites actions. Le régime réplique en tapant de plus en plus fort. Et tout va crescendo.

La préface de Thierry Gillyboeuf est absolument fascinante pour comprendre le contexte de l’écriture du livre (l’auteur montre aussi l’actualité du livre mais vu le sujet du livre, il n’y a pas beaucoup de peine pour penser aux prochaines échéances électorales dans plus d’un pays occidental). Sinclair Lewis était marié à l’époque à la journaliste Dorothy Thompson, qui a été la première journaliste étrangère à rencontrer Hitler. À la sortie de l’entretien, elle s’est dit que l’homme qui faisait peur au monde était tout de même bien insignifiant et finalement n’avait plus si peur (comme quoi, tout le monde peut se tromper). On ne peut pas douter que tout cela ait influencé son écrivain de mari. D’autant qu’à cette élection, il y avait réellement un candidat avec ce type d’idées et qui était lui aussi extrêmement populaire. Il a été assassiné et n’est donc pas resté dans nos mémoires.

Le choix de Sinclair Lewis de situer son histoire dans une petite localité est très intéressant. Pareil pour le fait de prendre un « héros » âgé, bien installé, intellectuel, avec ses défauts, sans aucun superpouvoir. Cela rend la démonstration moins abstraite pour le lecteur lambda. Il montre que la résistance à l’autoritarisme peut se faire, dès qu’on le veut (et dès qu’on est courageux tout de même, il ne faut pas minimiser les actes), à même très petite échelle. Ce n’est pas forcément décisif mais peut créer un mouvement. Le « héros » n’est pas parfait et est même assez désagréable car finalement, il ne s’interroge pas ou ne cherche pas à comprendre (il voit par contre ce qui va se passer ; il défend son candidat), il est trop installé dans ses certitudes et son confort, est très souvent condescendant face à ses enfants mais aussi face aux autres. Il n’aime pas non plus grand monde (à part sa maîtresse, tout le monde est bête). Pourtant, à son échelle, il décide de faire quelque chose pour changer le nouvel ordre national.

La localisation dans la petite ville vise un peu à la même chose à mon avis. Elle montre l’évolution des proches, des voisins et des amis d’enfance, que l’on redécouvre à l’occasion de tels événements. En isolant la ville, l’auteur montre la proximité du régime. On ne voit pratiquement pas le président « Buzz » Windrip, au cours du roman, uniquement les conséquences de ses décisions sans qu’on connaisse ses décisions. Le livre se distingue d’un probable film sur le même sujet, où finalement on aurait eu un héros qui aurait tué le méchant président et hop, tout aurait été arrangé ! Le livre permet un traitement plus profond du sujet, plus quotidien pour le lecteur.

Passons maintenant aux points négatifs. La langue a extrêmement vieilli. Apparemment, ce n’est pas un problème de traduction car j’ai lu le même type de commentaire sur Goodreads. Le traitement des personnages est aussi un peu léger : le « héros » est correctement personnifié mais reste très superficiel, lointain pour le lecteur. L’auteur ne détaille pas la psychologie des autres personnages : ils semblent tous être extrêmement légers (pour les relations amoureuses par exemple mais j’ai l’impression que cela vient d’une mode de l’époque car la manière d’écrire m’a rappelé certaines scènes des livres de Rosamond Lehmann), inconséquents, prendre des décisions sans aucune réflexion. C’est assez particulier car cela joue sur l’ambiance du livre. Tout le monde semble vivre dans l’inconscience ou dans la gravité extrême. L’impression que j’ai eue à la lecture, c’est que j’ai vécu l’histoire avec ma tête mais pas avec mon cœur. Je ne l’ai pas vraiment ressenti.

En conclusion, une lecture excellent d’un point de vue sociétal. Par contre, je suis moins convaincue d’un point de vue littéraire.

Références

Impossible ici de Sinclair LEWIS – version française de Raymond Queneau – préface de Thierry Gillyboeuf (La Différence, 2016)

Un siècle de littérature américaine – Année 1935

P.S. : Je suis désolée de vous avoir encore laissés tomber cette semaine. Je suis retombée dans une psychose rédactionnelle et comme je le disais la dernière fois, quand je rédige pour le travail, je ne peux pas rédiger pour le blog. C’est juste trop !

L’anaconda de Matthew Gregory Lewis

lanacondamatthewgregorylewisJ’ai acheté ce livre hier à la librairie, juste parce qu’il était beau ! Aussi bien sûr, parce que c’était anglais et que c’était classique. Mais c’est vraiment le critère esthétique qui l’a emporté sur tout ! Il faut vous imaginer l’intérieur. Le cadre, celui des serpents dessinés en blanc sur fond noir, est repris sur chaque page ! Le texte s’inscrit à l’intérieur du cadre, qui est noir sur la couverture mais blanc (cassé peut être) à l’intérieur. Tout est noir sauf la zone du texte donc. La typographie des chapitres fait un peu ancien. Cela donne l’impression d’ouvrir un vieux livre, un vieux grimoire avec une histoire ancienne qui va nous être raconté. Si vous avez l’occasion d’aller en librairie ces prochains jours, je vous conseille de le regarder, de le feuilleter. Et donc, voilà pourquoi je l’ai acheté parce que l’histoire ne me tentait pas trop au départ. Pensez donc ! Une histoire avec un serpent qui assiège sa proie pendant des jours …

Mais en fait, c’est beaucoup mieux que ne le laisse supposé la quatrième de couverture (en tout cas, le premier paragraphe). On est dans un petit village anglais, dans les années 1780. Un homme a promis à son protégé, de retour de Ceylan, la main de sa fille adorée. Lui ayant toujours fait confiance, il l’a confiée avec grand plaisir au jeune homme. D’autant que celui-ci a acquis une fortune considérable lors de son séjour en Inde. Le problème est que justement on est dans un petit village et qu’il refuse de s’expliquer sur la manière dont il a acquis cette fortune. C’est une grave erreur puisque cela laisse beaucoup de place aux ragots, cancans et inventions de toutes sortes. La plus véhémente à ce sujet n’est autre que la sœur du père. Le jour où elle apprend l’histoire (en tout cas, ce qu’elle suppose être l’histoire) de la bouche même du petit serviteur indien que le jeune homme a ramené avec lui, elle ne peut que jubiler : il aurait en effet liquider le père pour épouser ensuite la fille et la tuer pour pouvoir récupérer toute la fortune. Elle s’empresse de propager cette histoire sous un prétexte plus que fallacieux (ou une justification plus que bancal), qui m’a beaucoup fait rire :

 Mais alors, pourquoi refuse-t-il de dévoiler à quiconque la façon dont il l’a obtenue ? Laissez-moi vous dire, mon frère, que lorsqu’un homme peut se glorifier d’une action positive, il n’est pas si prompt à tenir sa langue ; je dirais même que tenir sa langue tout court n’est naturel en aucune circonstance, et je vous garantis que celui qui se soumet à une contrainte aussi déplaisante a nécessairement une très bonne raison de le faire. Les Williamson pensent la même chose, et les Jones, et mon cousin Dickins également, de même que toute la famille Burnaby ; car je ne suis pas, moi, d’un tempérament aussi secret que chez votre cher Evrard, Dieu merci ! Non, si je suis en possession d’une nouvelle, je suis trop généreuse pour ne pas la partager et ne trouve le repos qu’une fois tous les voisins instruits comme je le suis. C’est ainsi que ce matin, sitôt informée de cette sanglante histoire, j’ai fait préparer ma voiture pour sillonner le village et communiquer ces renseignements à tous nos amis et relations. Évidemment, ils furent grandement choqués par ce récit. Qui ne l’aurait été ? Et pourtant, ils ont tous avoué avoir déjà soupçonné quelque méfait à l’origine de ce mystère, et ont appris avec soulagement que j’avais découvert la vérité avant que les choses ne soient allées trop loin entre Everard [le nom du jeune homme] et votre fille Jessy.

Au vu de la réaction de ses voisins mais aussi pour se justifier aux yeux du père et de sa fille, le jeune homme décide d’expliquer la véritable histoire. Parti pour Ceylan, il a « la chance de trouver une place dans la maison d’un homme qui gagnait l’estime de tous grâce à ses vertus, et qui m’accorda de si nombreuses faveurs que je lui fus extrêmement attaché ». Il est engagé tout d’abord comme secrétaire mais devient rapidement l’ami du couple, l’homme de confiance aussi. En rentrant tôt un matin, un jour avec la femme du couple, après avoir réglé une affaire à Colombo, les deux cherchent l’homme du couple. Le domestique leur explique que le maître est allé dans une sorte de bungalow, qui se situe à une centaine de mètres de la maison principale et qui est entouré de palmiers, qui font à la fois de l’ombre et permettent de voir le paysage et ainsi d’admirer le lever du soleil. Les deux décident d’aller le retrouver là-bas. La femme part cependant se changer avant. Pendant ce temps là, le jeune homme observe le bungalow, et voit une branche d’un palmier bougée, plus exactement ondulée, alors qu’il n’y a pas de vent. Il ne comprend pas tôt de ce qu’il se passe. Il appelle le domestique et lui demande son natif. En tant que natif de Ceylan, il reconnaît tout de suite un anaconda, serpent qui peut rester des mois pour attendre la proie qu’il a repéré. Il est évident que cette proie est l’homme dans le bungalow. Celui-ci a vu le serpent et a calfeutré le bâtiment pour l’empêcher de rentrer. Un compte à rebours s’engage pour délivrer l’homme de ce piège.

On assiste à toutes les tentatives pour réussir cet exploit auquel très peu de gens croient. On a particulièrement le droit aux démonstrations de force du serpent. Comme le dit la quatrième de couverture, M.G. Lewis reprend les codes du gothique (le type de personnage, la géographie des lieux…) pour les transposer dans un environnement tropical et recréer une atmosphère étouffante et angoissante (j’avoue que l’attitude peu avenante du serpent aide bien quand même). Le livre fait 125 pages et l’auteur est excellent pour ce type de format : les personnages sont plantés rapidement (l’imagination fait le reste), le décor aussi.

L’éditeur a choisi de publier cette grosse nouvelle dans une nouvelle traduction, ce qui à mon avis est un très bon choix vu la qualité du travail effectué. D’un autre côté, L’anaconda a été édité pour la dernière fois en 1822 en France ; cela aurait pu être gênant de reprendre cette traduction. Ici, le texte est moderne, tout en conservant l’élégance d’un style ancien. Cela donne une lecture très agréable, dans le sens où on n’est pas freiné par des tournures de phrases un peu étranges. Je précise cela car je viens de finir un livre, édité cette années mais où une ancienne traduction a été reprise et franchement, cela m’a gêné dans ma lecture. On est bien en présence d’un texte qui semble intemporel.

C’est donc aussi une très belle lecture de « rentrée littéraire » !

Vous trouverez un autre avis sur le blog Lire au lit.

Références

L’anaconda de M.G. LEWIS – traduit de l’anglais par Pauline Tardieu-Collinet (éditions Finitude, 2016)

Précis de médecine imaginaire de Emmanuel Venet

precisdemedecineimaginaireemmanuelvenetPrécis de médecine imaginaire est donc le troisième livre de Emmanuel Venet que je lis, après Marcher droit, tourner en rond et Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud. C’est aussi celui qui m’a le moins plu.

Le livre est composé de très courts textes (une à deux pages), regroupés selon quatre thématiques : le Vademecum de sémiologie médical (avec des entrées telles que la cystite, les rhumatismes, les maladies infantiles, le cancer, les vers, la dépression, la mort…), les Premières esquisses d’un traité des ondes, la Névrose pianistique – Quelques précisions, Imprécis de thérapeutique (avec des entrées telles que le mépris, les rayons, les vaccins, les tisanes, les ambulances…) La névrose pianistique est une maladie propre à l’auteur et a été déclenchée par sa mère qui a acheté un piano pour que ses deux fils apprennent à en jouer aussi bien qu’elle. Elle les a émerveillés en jouant brillamment quelques morceaux, puis s’est arrêtée en prenant comme prétexte des problèmes articulaires, et a passé le relais à ses fils : le frère de l’auteur a abandonné rapidement mais l’auteur a insisté alors qu’il ne présente pas de talent particulier (ni de désir particulier d’apprendre, quoique). Il est enfermé dans une sorte d’amour-haine de l’objet piano.

Ce livre n’est pas un précis de médecine au sens propre du terme, bien évidemment. Emmanuel Venet, qui exerce la psychiatrie, ne présente pas de cas … Le livre est plutôt prétexte à évoquer des souvenirs d’enfance ou des souvenirs plus récents (d’amis malades par exemple) mais d’un point de vue non médical, plutôt poétique, voire nostalgique. Par exemple, le texte sur la cystite parle des queues de cerises que sa grand-mère utilisait pour soigner cette maladie (qui n’avait pas vraiment de sens pour l’auteur au moment où cela se passait). Le texte sur les maladies infantiles parle de la visite au médecin avec sa mère, où celle-ci ne cherchait qu’à se faire confirmer le diagnostic qu’elle avait posé après lecture du Larousse médical. Ce texte rejoint celui sur le mépris, vu comme méthode de soins. Les symptômes que l’on ne peut attribuer à la maladie ou à aucune maladie ne sont bons qu’à être ignorés (jusqu’au jour où on en meurt).

La dernière phrase du livre illustre parfaitement le projet du livre : allier poésie et littérature avec la médecine, concilier musique et instrument, « réalité » du quotidien et  beauté intrinsèque de cette réalité tout simplement :

C’est là que j’ai découvert la difficulté à concilier le bois dur des pianos et la substance des sonates ; le noir du saturnisme et le bleu de Primo Levi ; la sécheresse du discours médical et la poésie des commères qui, sur le marché de Monplaisir ou d’ailleurs, s’entraînent à mourir.

Emmanuel Venet arrive très bien à faire cela. Il nous rend un peu nostalgique d’une médecine que j’appellerais « familiale » mais aussi de grand-mère, ou les maux se soignaient encore, ou on discutait les cas médicaux sur le marché avec le plus grand sérieux. Maintenant on se demande : qu’est-ce qu’il a bu ? qu’est-ce qu’il a fumé ? qu’est qu’il a mangé ? la troisième question étant réservée aux non-fumeurs et aux abstinents. Emmanuel Venet parle d’une époque révolue à mon avis, où il y avait une certaine innocence par rapport à la médecine, une innocence de sa part (dans beaucoup de textes, il parle de souvenirs d’enfance) mais aussi de son environnement proche. Pour les personnes qui n’étaient pas médecins, la médecine était plus une affaire d’imagination et d’interprétation (pleine de bon-sens) que de connaissances. On se servait du Larousse médical plus que d’internet (et pourtant, pour avoir un Larousse médical à la maison hérité de ma grand-mère, je trouve que la médecine et le corps humain vu comme cela, c’est assez glauque).

Cette recherche de poésie se retrouve dans l’écriture de l’auteur, dans l’interprétation qu’il fait, dans l’humour qu’il met dans ses textes. J’ai retrouvé sa plume et son esprit que j’avais déjà particulièrement appréciés dans les deux précédents livres que j’avais lus. J’ai dans celui-ci particulièrement aimé que les textes renvoient les uns aux autres, se répondent en fait, retrouver des gens (j’adore sa grand-mère), des souvenirs, des maladies.

Pourquoi ce texte m’a moins plus, alors que j’ai aimé tant de choses dans ce livre ? Tout simplement parce que je ne sais pas comment il faut le lire, comment il faut « s’en servir ». J’ai pris ce livre à la bibliothèque et je l’ai lu d’une traite. C’est ce qu’il fallait faire car sinon je n’aurais pas vu que les textes se répondaient et je n’aurais pas vu la logique du livre. Mais après quelques mois, je ne suis pas sûre qu’il m’en restera grand chose. C’est typiquement le type de livres qu’il faut avoir dans sa bibliothèque (et donc l’emprunter ne suffit pas) pour le feuilleter régulièrement, se rappeler des sentiments éprouvés à la lecture, de ce qui nous a faire sourire à ce moment-là et se rappeler que la vie peut aussi être vu comme cela, avec un peu d’humour, de légèreté et de poésie. Sauf que je ne pourrais pas faire cela, sauf si je me l’achète un jour…

Références

Précis de médecine imaginaire de Emmanuel VENET (Éditions Verdier, 2005)

Vasmers Bruder de Peer Meter et David von Bassewitz

vasmersbruderpeermeterdavidvonbassewitzOn fait connaissance avec Martin Vasmer lorsqu’il se trouve au poste de police de la petite ville polonaise de Ziębice pour signaler la disparition de son frère Hans-Georg Vasmer. Celui-ci, travaillant en free-lance, avait accepté, pour des raisons pécunières, un reportage hors du champ de ses compétences, sur le sujet du tueur en série cannibale, Karl Denke, ayant officié dans la petite ville de 1903 à 1924, alors que celle-ci était encore allemande. Elle s’appelait alors Münsterberg.

Martin s’inquiète pour son frère qu’il n’arrive pas à joindre mais qui lui envoie des SMS étranges depuis quelques jours. Il sait cependant qu’une jeune femme du village, Hanna Jablonska, a fourni une chambre à Hans-Georg et qu’il a été en contact avec un homme, Sadowski, qui effectue des recherches (depuis longtemps sur Kral Denke). Arrivé sur place, il rencontre Hanna qui lui donne la chambre qu’avait occupée son frère. S’y trouve encore l’ensemble des papiers relatifs à l’affaire. Il y découvre notamment l’histoire de la dernière victime (non morte) de Karl Denke, Vincenz Olivier. Sans domicile fixe, il avait frappé à la porte de Denke pour demander un petit travail et/ou un peu d’argent. Le cannibale l’avait fait rentrer sous le prétexte d’écrire une lettre mais lorsque le sans-domicile fixe voulait commencer, il l’a frappé à la tête. Dans la BD, Vincenz Olivier a criée si fort que la police a été alarmé (en réalité, il a réussi à prendre la fuite). Seulement, Denke s’est fait passer pour la victime et Vincenz Olivier s’est fait arrêté et enfermé. Plus tard, les policiers ont revu leur position et ont été arrêté Denke. Celui-ci se suicidera dans sa cellule, par pendaison, sans avoir expliqué ses actions et ses motifs. En perquisitionnant son domicile, on découvre un carnet contenant les informations sur un certain nombre de ses victimes ; on en dénombre au moins 30.

Plus tard, Martin Vasmer fait la connaissance de Sadowski, qui éprouve, plutôt qu’un intérêt scientifique, une fascination macabre pour l’affaire. Craignant le pire pour son frère, Vasmer va se plonger dans son monde pour retrouver la trace de celui qu’il est venu chercher.

Visiblement, Peer Meter éprouve un certain intérêt pour les histoires de tueurs en série allemand. En effet, c’est la deuxième BD que je lis de lui sur ce sujet, après Haarmann, le boucher de Hanovre. Cette fois-ci, plutôt que sur l’histoire des crimes de Karl Denke (dont l’explication est reportée en annexe), l’auteur s’intéresse à la fascination qu’exerce ce type de criminel sur certains, quitte à ne plus se rendre compte de l’horreur de la chose et s’amuser avec ; Sadowski en est l’exemple même.

Cette BD n’est clairement pas gaie, vu le sujet mais l’atmosphère est aussi plombée par un dessin extrêmement sombre, comme enveloppé dans de la gaze. C’est un peu mon bémol : le dessin est magnifique (car c’est lui qui suggère le ressenti du lecteur et « met dans l’ambiance) mais est quand même beaucoup trop sombre, tout de même. J’ai lu un commentaire où un lecteur disait qu’il n’avait pas réussi à voir quoi que ce soit dans cette BD. Finalement, j’ai lu deux fois le livre, une fois pour comprendre le texte (il est en allemand tout de même, je ne suis pas encore bilingue malheureusement) et une deuxième fois pour pouvoir voir les cases (et je l’ai fait avec une grande lumière et c’est vrai que c’est beaucoup plus confortable). Je vous ai mis une planche en exemple, mais il faut garder en mémoire que c’est une des plus claires !

Références

Vasmers Bruder de Peer METER (scénario et texte) et David von BASSEWITZ (dessins) (Carlsen / Graphic Novel, 2014)

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L’homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu

lhommequimitfinalhistoirekenliuJ’ai voulu lire ce livre à la suite du billet de Charybde 2. Je vous renvoie donc vers lui pour lire son billet (comme cela vous n’êtes pas obligé de lire le mien jusqu’au bout).

L’homme qui mit fin à l’histoire est une nouvelle (de 102 pages sur ma liseuse) écrite d’une manière que je n’avais jamais lu, sur un fait que je ne connaissais pas et sur des réflexions qui m’intéressent mais dont je n’avais jamais rien lu (de manière romancée).

Le livre est écrit sous la forme d’un documentaire filmé, un peu comme ceux que l’on peut voir sur Arte, sur des faits historiques. Souvent, il y a une voix principale, celle d’un narrateur ou du « personnage » principal, entrecoupé d’images d’archives, de témoignages mais aussi d’avis de spécialistes pour éclairer ces témoignages. Dans les notes, on peut lire que cette idée lui est venue à la lecture de la nouvelle Aimer ce que l’on voit : un documentaire de Ted Chiang.

Le livre de Ken Liu est construit exactement de cette manière. La narratrice est une nippo-américaine, Akemi Kirino, directrice scientifique des laboratoires Feynman. Elle raconte comment une dizaine d’années auparavant, elle a proposé, avec son compagnon Evan, des voyages dans le passé à des familles de victimes de l’Unité 731, pour revivre les atrocités vécues par leurs proches. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Unité 731 est une unité de recherche japonaise, créée après l’invasion de la Chine par les Japonais et fermée à la défaite de celui-ci, en 1945. Dans cette unité ont été menées des expériences sur les êtres vivants dans le but d’améliorer les connaissances et la pratique des chirurgiens militaires, de mieux comprendre la transmission des maladies et de pouvoir mieux les guerres mais aussi de créer des armes bactériologiques. Il s’agit de ce que l’on peut écrire sur le papier. Dans les faits, cela correspond à des tortures et des traitements inhumains sur des prisonniers chinois, qui étaient le plus souvent tout de même des paysans raflés au hasard dans les campagnes environnantes. Ainsi, Ken Liu nous parle de vivisections sans anesthésie, de bras que l’on faisait geler intentionnellement pour étudier la gangrène, les amputations et la manière de les ranimer, de maladies injectées volontairement, de viols aussi.

Sauf que le Japon n’a reconnu que très tardivement les agissements de cette unité, et surtout a gardé tous les documents papiers pouvant indiquer des faits précis sous le sceau du secret. L’Histoire ne peut pas s’appuyer uniquement sur des témoignages car cela manque de faits vérifiables (sur quoi toutes les découvertes (scientifiques ou non) s’appuient). De plus, ici, les seuls témoignages sont ceux des bourreaux et non des victimes, des bourreaux prisonniers du régime communiste chinois après la Seconde Guerre mondiale, et qui ont le sait ne pouvait être digne de confiance pour les États-Unis mais aussi pour le Japon et toutes les nations occidentales. Ces témoignages ne pouvaient être donc que falsifiés.

Evan Wei, le compagnon de Akemi Kirino, sino-américain, spécialisé dans le Japon (on va dire ancien car j’ai oublié la période historique), découvre les événements de l’Unité 731 par un film et s’efforce ensuite de reconstituer les faits. Devant l’impossibilité de trouver des documents objectifs (en tout cas en quantité suffisante), il se tourne vers les témoignages mais des familles des victimes. Pour cela, il va avec sa compagne utiliser une des découvertes scientifiques de celle-ci, les particules de Bohn-Kirino, pour fabriquer une sorte de machine à remonter le temps, mais uniquement pour les familles des victimes, et l’expérience ne fera de la personne qu’un témoin d’images recréées par son cerveau :

Les particules de Bohm-Kirino permettent de recréer, en détail, les informations de tous types autour du moment de leur création : la vision, le son, les micro-ondes, l’ultrason, l’odeur de l’antiseptique et du sang, le piquant de la cordite et de la poudre au fond des narines.

Mais cela représente une masse d’informations colossale, même pour une seule seconde. On n’avait aucun moyen de la stocker, sans parler de la traiter en temps réel. La quantité de données rassemblées pour quelques minutes aurait saturé tous les serveurs de Harvard. On pouvait ouvrir une porte sur le passé, mais on ne verrait rien dans le tsunami de bits qui en jaillirait.

[…]

J’ai donc conçu l’idée d’utiliser le cerveau humain pour traiter les informations obtenues par les détecteurs Bohm-Kirino. Les capacités du cerveau au traitement en parallèle de masse, le substrat de la conscience, se sont révélées très efficaces pour filtrer et traduire le torrent de données issu des détecteurs. Il pouvait recevoir les signaux électriques bruts, en rejeter 99,99%, transformer le reste en images, en sons, en odeurs, leur trouver du sens et enfin les enregistrer sous la forme de souvenirs.

Le problème est que cette technique est destructrice :

sa technique est destructrice, comme vous le savez : une fois qu’il a envoyé l’observateur à un endroit et un moment précis, les particules de Bohm-Kirino s’annihilent et nul ne peut retourner là-bas.

Déjà, on voit toute la complexité du problème : est-ce que un seul témoin peut faire l’Histoire ? Quelle crédibilité lui accordé sans documents (et aussi sans autres témoignages)  pour corroborer son histoire ? On peut d’ailleurs lire dans la nouvelle le passage suivant :

Je comprends bien que, du point de vue des défenseurs du Pr Wei, la vision brute de l’histoire se déroulant devant vous n’incite guère à mettre en question la preuve indélébile dans votre esprit. Mais cela ne suffit pas au reste d’entre nous. Le Procédé Kirino exige une foi aveugle : qui a vu l’ineffable ne doute en rien de son existence, mais cette clarté ne se reproduit pour personne. Nous voici donc coincés ici dans le présent à essayer de deviner le passé.

Le Pr Wei a mis fin à l’enquête rationnelle sur l’histoire pour la transformer en une religion personnelle. Ce qu’a vu un témoin, nul autre ne pourra jamais le revoir. C’est de la folie.

L’utilisation de témoignages est quelque chose, comme je le disais, qui n’est pas conforme à la méthode de l’historien. Ils s’attirent les foudres de ses paires. Ken Liu donne à lire plusieurs réactions :

J’ai un immense respect pour Wei, qui reste mon meilleur étudiant. Mais il a renoncé à la responsabilité de l’historien de s’assurer que la vérité n’est entachée d’aucun doute. Il a franchi la frontière qui sépare la frontière de l’activiste.

De mon point de vue, il s’agit moins d’idéologie que de méthodologie. Ce qui nous oppose, c’est la définition qu’on donne d’une preuve. Les historiens formés à l’occidentale ou à l’asiatique se sont toujours basés sur la documentation, or le Pr Wei donne désormais la primauté aux témoignages – des témoignages qui de plus proviennent d’individus non pas contemporains des événements, mais issus d’une époque ultérieure.

Ken Liu traite d’autres thèmes relatif à l’Histoire et à l’historiographie : quelle utilisation peut-on faire du passé dans le présent ? est-ce qu’utiliser le passé pour justifier ses revendications est moral ? est-ce qu’oublier le passé (et entre autre sa responsabilité) est possible et vivable à l’échelle d’un État, sous prétexte que l’État a changé de forme ? à qui appartient l’Histoire ? qui fait l’Histoire ? est-ce que la personnification de l’Histoire créé quand même l’Histoire ? Sur cette dernière question, je voulais encore donner une citation :

Comme nous ne disposons que d’une capacité d’empathie limitée envers la souffrance de masse, cette approche, selon moi, risquerait de déboucher sur le sentimentalisme et sur la mémoire sélective. Plus de seize millions de civils ont péri en Chine lors de l’invasion japonaise. La majeure partie de ces souffrances ne sont intervenues ni dans les fabriques de mort comme Pingfang, ni dans d’innombrables village et bourgs isolés loin de tout, où on a massacré et violé sans relâche hommes et femmes, leurs cris emportés par le vent glacé, si bien qu’on a oublié jusqu’à leurs noms. Pourtant, eux aussi méritent qu’on se souvienne d’eux.

Il est impossible que chaque atrocité trouve un porte-parole aussi éloquent qu’Anne Frank, et je ne crois pas que nous devions réduire l’histoire entière à un recueil de récits de ce genre.

Pour traiter toutes ces questions, la forme choisie par Ken Liu est idéale car elle lui permet de raconter son histoire mais aussi de confronter les différents points de vue. Il faut voir que tous ces points de vues sont inventés ou réécrit mais que tout est fait de manière très réaliste.

Sur le thème du témoignage dans la construction de l’Histoire mais aussi sur la question du propriétaire de l’Histoire, je vous conseille le film Le Labyrinthe du Silence qui traite de la préparation du procès de Francfort en Allemagne, qui s’est tenu entre 1963 et 1965. On retrouve dans ce film cette idée que l’Histoire (et donc son jugement) ne peut pas se baser uniquement sur des témoignages mais sur des faits précis (et datés dans le contexte du film). Quand on vit le genre de choses qu’on vécut les gens dans ces camps ou ces unités, on ne note pas les faits pour un futur procès ou pour les futurs historiens. On est obligé de raconter a posteriori et forcément qu’on y met sa sensibilité. Les historiens eux cherchent des faits objectifs ; ils peuvent s’appuyer sur des témoignages mais les faits doivent être recoupés. Sauf que parfois, c’est impossible.

Est-ce que pour autant les histoires des gens ne doivent pas constituer notre Histoire commune pas forcément celle d’un certain pays mais une Histoire commune de l’Humanité entière ? C’est là-dessus (et pas que) qu’interroge la nouvelle de Ken Liu (en 102 pages seulement).

Je pourrais en parler pendant des heures, vous citer tout le livre mais le billet est déjà trop long. Je me rends bien compte qu’il y a peu de chances que les gens lisent cela jusqu’au bout. Si vous avez sauté des parties du billet, ce n’est pas franchement grave, ne retenez que la conclusion : lisez cette nouvelle intelligente et percutante !

Références

L’homme qui mit fin à l’histoire : un documentaire de Ken LIU – traduit de l’anglais (États-Unis) par Sylvie Denis (Le Bélial’, 2016)

Laura patine de Laura Sintija Černiauskaité

luciepatinelaurasintijacerniauskeiteLucie patine fait partie des vingt-sept pièces (une par pays européen), jouée en 2008, dans le cadre de la Saison culturelle européenne et qui sont ensuite sorties aux éditions Théâtrales. Cette pièce est la pièce lituanienne, écrite par Laura Sintija Černiauskaité, auteur à la fois de roman (un en fait), de nouvelles, et de pièces de théâtre. Pour l’instant, il me semble qu’il s’agit de son seul texte traduit en français.

Elle met en scène plusieurs couples, dans une pièce à deux actes. Le premier couple est celui de Lucie et Félix qui vivent une relation très routinière, et où Lucie reproche à mot à peine voilé à Félix de ne plus la voir (et/ou de ne plus la comprendre). Bien sûr, il tombe des nues parce qu’il lui semblait que pourtant il était toujours là pour elle (et qu’elle aussi était toujours là pour lui en contrepartie). De but en blanc, elle lui annonce qu’elle le quitte. Il cherche la réponse à la question que toute personne se poserait à ce moment-là : pourquoi ?

Elle lui explique alors que oui, il y a un autre homme mais un homme qui ne la voit pas. Il s’agit de l’homme qui lui donne les patins à la patinoire. C’est le deuxième couple que l’on suit, ce type et sa femme Tanya. Ils ont eux aussi amoureux mais après leur premier enfant, Tanya manque de confiance en elle, ne mange plus assez et demande systématiquement à son mari de lui montrer qu’il l’aime. Ce n’est pas une relation, pourtant le type ne la lâche pas. Lucie ne s’interpose pas dans ce couple.

Qu’est-ce qui fait que ces deux femmes sont amoureuses du même homme ? Parce qu’il a quelque chose de plus que les autres, un rêve ou des souvenirs, qui lui permet de ne pas être engluer dans la vie quotidienne. C’est un ancien aviateur et y pense beaucoup. D’ailleurs, Lucie le dit à un moment : pour que l’homme vous voit vraiment, il faut passer par la fenêtre parce que c’est là qu’il observe tout le temps.

Le troisième couple que l’on suit est le couple des parents de Félix, une douzaine d’années avant l’histoire qui est présentée. Le père de Félix est extrêmement malade et c’est sa mère qui s’occupe du malade, avec un certain dévouement tout de même. Pourtant, elle le trompe dans la pièce d’à côté avec la compréhension de son mari immobilisé dans son lit.

Dans cette pièce, ce sont donc trois versions de couples et d’amour qui nous sont présentés. C’est une lecture intéressante car l’auteur présente sa vision de ces deux « notions », sans fanfreluche mais avec une vision vraiment très quotidienne (qui correspond bien à ce que j’ai pu voir dans la vie de tous les jours). Si on voulait simplifier, on pourrait dire que d’après l’auteur, la vie à deux permet de vivre et d’apprécier la vie plus complètement, qu’elle permet d’avoir au moins un support, une aide.

J’ai apprécié la manière d’écrire de l’auteur, de présenter et d’imbriquer les scènes pour former un tableau, un tout, qui au premier abord semble disparate et incohérente mais qui après la lecture de la dernière page, prend un sens.

Je le répète mais bon, c’est une lecture intéressante.

Références

Lucie patine de Laura Sintija ČERNIAUSKAITÉ – traduit du lituanien par Akvilé Melkūnaité, avec la collaboration de Laurent Muhleisen (Éditions Théâtrales, 2008)

Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud de Emmanuel Venet

ferdierepsychiatreantoninartaudAprès ma lecture de Marcher droit, tourner en rond, j’étais obligée de continuer ma lecture des livres d’Emmanuel Venet. J’ai donc demandé deux de ses ouvrages à la bibliothèque. J’ai donc lu le premier Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud et je suis en train de lire le second Précis de médecine imaginaire. Forcément, je me suis demandée pourquoi au moins trois de ses livres tournaient autour de la maladie (plus exactement les maladies de l’esprit). J’ai compris en lisant la quatrième de couverture (ce que je n’avais pas vu sur le ebook du livre dont j’ai déjà fait le billet) ; Emmanuel Venet est psychiatre (et habite Lyon accessoirement). Tout cela est donc logique, même si ici on parle de l’écrivain, non pas du docteur.

Ferdière était donc, comme l’indique le titre, le psychiatre d’Antonin Artaud. En effet, de 1943 à 1946, Antonin Artaud est interné à l’hôpital psychiatre de Rodez dont Ferdière est le directeur. Le médecin a accepté de prendre en charge ce patient, parce qu’il était depuis longtemps lié au mouvement surréaliste (se piquant lui-même d’écriture). Pendant ces trois ans, Ferdière traite Artaud par les électrochocs, ce qui a pour effet d’étouffer sa créativité (d’après Wikipédia, il « perd conscience »). Pourtant, d’après Emmanuel Venet, c’est bien Ferdière qui a remis Artaud à l’écriture, qu’il avait depuis longtemps « abandonnée » (par la force des choses). Les amis de Artaud ne pouvant pas supporter cela le font retirer de l’hôpital psychiatrique. Deux ans plus tard, on annonce à Artaud qu’il souffre d’un cancer du rectum dont il ne pourra guérir. Il se suicide ou meurt d’une surdose accidentelle suivant les versions. Ferdière restera persuadé tout au long de sa vie qu’il aurait pu empêcher cela.

Dans son court texte (45 pages), Emmanuel Venet raconte la biographie de Ferdière, de sa naissance et de son environnement familial à sa mort. Il dessine un homme dual, qui voulait faire de la littérature mais qui n’était pas suffisamment aventureux pour ne pas faire à côté un métier, la médecine donc. C’est le portrait de cet homme qui n’arrivera jamais réellement à choisir entre sa « passion » et la normalité que nous trace l’auteur. C’est un peu comme s’il avait vécu sa vie à regrets.

Pour tout avouer, je m’en fiche un peu de la vie de Ferdière et même de la personne en fait. Mais Emmanuel Venet arrive à la rendre intéressante, à faire de cette histoire une destinée déjà écrite quelque part. Il rend l’inéluctabilité de la vie de cet homme.

Encore plus que pour Marcher droit, tourner en rond, il a des phrases tellement fulgurantes, des tournures et des images évocatrices (qu’on les voit à la lecture). Par exemple, je vais mettre quelques extraits à la suite du billet et dans deux d’entre eux, l’auteur parle de la forge de Ferdière. Il s’agit bien sûr de son atelier intérieur où il créé sa poésie. Vu la manière dont il en parle, j’ai eu l’impression de voir justement un atelier, où le feu (intérieur du poète) sert à travail une pièce encore brute (l’idée, la pensée créatrice). Je ne sais pas si l’image est de l’auteur mais j’ai trouvé cela d’une telle justesse.

En conclusion, c’est tout simplement un plaisir de lire un tel écrivain !

Quelques extraits

Quatre années d’études, trois recueils pétris de tout ce qui traverse la naissance d’un homme, idéalisme, amour, allégeance inconsciente aux canons de la mode et de la langue. Aurait-il recopié le Bottin qu’il l’aurait davantage tordue, la langue, tant sa forge était à son insu refroidie par les contre-visites et les cours de pathologie. Sans doute commence-t-il à comprendre, Ferdière, que l’ornière est plus profonde qu’il y paraît, et qu’ouvrir des crânes ou des ventres vous précipite régulièrement contre des veuves ou des désespérés à qui il faut annoncer la situation de la manière la plus littérale qui soit, en réservant ses pauvres fleurs de rhétorique pour les comptes rendus opératoires. Certes, il lui reste la vie devant lui et Proust au rayon des modèles, mais autant sortir vite de la nasse, revenir au monde où la parole se double de replis obscurs et signifie vraiment. Changer de voie, devenir Breton. Devenir psychiatre. Changer d’ornière.

S’imagine-t-on psychiatre, c’est-à-dire paria parmi les médecins, exilé en raison d’une insubordination stérile à Chezal-Benoît, Indre-et-Loire ; lâché par sa femme pour un vrai poète ; et charriant avec soi la dépouille d’un poète asphyxié par la langue des notables, la stérile créativité des fous et l’allégeance à un postulat anti-poétique : il reste à s’acheter une conduite intérieure Delage, à se trouver de vagues obligations à Paris, et à embaumer comme on peut le cadavre qu’on porte en soi.

Certes, il ne manque pas de petitesse, Ferdière : cette manière d’écrire pour taire, de garder la pose au-delà de toute mesure, de se faire remarquer au fond de l’ornière d’où il n’aurait pas dû vouloir sortir. Certes. Mais c’est oublier qu’il a soufflé comme un beau diable sur sa forge, connu désillusions que Babel inflige aux fondeurs de langue, reçu les gifles terribles de Crevel, d’Artaud et des milliers d’anonymes qu’il n’a pas sauvés – à quoi s’ajoutent l’exil, la guerre, les deuils, la mort des fous mille fois recommencée. C’est oublier qu’il avait tôt compris qu’il ne serait pas Dieu, ni Destouches, ni même Reverzy ; qu’il a accepté de rester lui-même pour rasseoir Artaud à son écritoire ; et qu’il a sagement laissé à son capharnaüm le soin de nous dire cette vie trop fidèle à elle-même, e métier voué au secret, la frustration des horizons courts. Coupable, Ferdière ? Oui, si c’est pécher que de laisser la langue intacte et de mourir sans oeuvre, non pas recroquevillé sur son énigme mais s’offrant en pâture à tous ceux que la poésie brûle ou nourrit. Coupable d’être resté à hauteur d’homme malgré la tentation de se faire plus grand que soi et la volupté de se faire haïr.

Références

Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud de Emmanuel VENET (Verdier, 2006)